Pour comprendre le culte du corps

La recherche de la beauté se concentre de plus en plus sur les corps au
détriment d’autres attributs tels que vêtements et bijoux. Corps
toujours plus dénudés dans la photographie d’art et la publicité, mode
du tatouage, boom d’une industrie de l’apparence… Selon la sociologue
Waltraud Posch, le mouvement va, depuis quelques décennies, crescendo ;
désormais, « le corps fait l’individu ». Pour comprendre ce phénomène,
la chercheuse a interrogé ceux qui ont recours aux techniques
d’embellissement, de la simple crème à la chirurgie esthétique.
Résultat, ces derniers justifient davantage leur démarche par la
nécessité de « se sentir bien » que par le besoin d’ « être beaux ». Ce
que Waltraud Posch interprète de deux manières, dit Petra Gehring dans
la Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui peuvent paraître contradictoires
mais qui sont en fait complémentaires : premièrement, nous nous donnons
une certaine apparence davantage pour « construire une identité que
pour nous mettre en conformité avec des canons de beauté » ;
deuxièmement, nous aurions tellement intégré mentalement lesdits canons
« que nous ne nous rendrions même plus compte qu’il s’agit de normes
esthétiques imposées de l’extérieur. » Si le corps cristallise à son
insu les désirs de beauté de notre société, Waltraud Posch se refuse
pourtant à parler d’un idéal monomaniaque du « beau corps ». Elle fait
aussi remarquer que nous assistons parallèlement à la diversification
des critères de la beauté, dont témoignent par exemple certaines
publicités à la gloire du vieillissement.

Lire l’article du Frankfurter Allgemeine Zeitung

L’Inde serait-elle mal partie ?

L’Inde est souvent présentée comme l’un des futurs géants de l’économie
mondiale, sa croissance se maintenant malgré la crise à un niveau
élevé. Les inégalités de niveau de vie, cependant, demeurent criantes.
Le sociologue Dipankar Gupta analyse le phénomène dans son dernier
livre. Pessimiste, il insiste sur le rôle joué par le déclin continu du
secteur agricole, dû à la fragilité des infrastructures et à l’exode
rural plus qu’à l’archaïsme du système des castes qui s’efface peu à
peu dans l’ensemble du pays. Son étude comparée du développement
économique de l’Inde et de celui des pays occidentaux lui permet de
souligner le lien étroit existant à ses yeux – dans la lignée des
travaux du prix Nobel d’économie Amartya Sen – entre la prospérité d’un
pays et l’élévation générale du niveau de vie de sa population. Jugé à
cette aune, l’essor économique de l’Inde lui paraît fragile. Mais la
référence au précédent occidentale est-elle ici pertinente ?
L’économiste Ashutosh Varshney, qui rend compte de l’ouvrage dans
l’hebdomadaire indien Outlook, en doute. L’étude de Gupta «
porte principalement sur le précédent de la transformation industrielle
occidentale » et laisse de côté l’Asie de l’Est, pourtant « la seule
région à être passée du tiers-monde au premier monde » depuis 1945.
Varshney réfute en outre le pessimisme de Gupta avec un autre argument.
Ce dernier « attribue à tort le récent essor économique de l’Inde à des
exportations fondées sur une main-d’œuvre bon marché ». Cette  analyse
qui néglige le rôle joué en Inde par le secteur des nouvelles
technologies vaut bien davantage pour la Chine !

Quand Léonard divisait le monde de l’art

En 1920, Harry et Andrée Hahn, originaires du Kansas, décident de vendre à un musée ce qu’ils pensent être la seconde version d’un célèbre portrait de Léonard de Vinci, La Belle Ferronnière. Quelques jours avant la conclusion de la vente, Joseph Duveen, le plus influent marchand d’art de l’époque, met publiquement en doute l’authenticité de l’œuvre et fait échouer la transaction. Le procès en diffamation qui s’ensuit voit s’affronter deux mondes bien différents : l’aristocratie financière et culturelle en plein essor dont Duveen est l’emblème, où se mêlent esthètes et collectionneurs fortunés ; celui, plus obscur, des petits amateurs curieux et enthousiastes que les milieux de l’art officiel tiennent à l’écart. John Brewer consacre à l’affaire un livre où il décrit la collision brutale de ces deux univers, révélatrice à ses yeux d’une tension toujours présente dans le monde de l’art, entre snobisme, charisme et appât du gain d’un côté ; expertise éclairée de l’autre. Ce propos critique ne convainc pas Ben Lewis qui estime dans The Observer que « Duveen, en rejetant l’authenticité du tableau, ne se trompait pas » ; « aucun historien de l’art sérieux n’ (ayant) jamais » attribué l’œuvre au maître italien. Le livre apporte toutefois un éclairage précieux sur l’âge d’or des grands collectionneurs américains et sur le statut paradoxal que l’œuvre d’art a acquise au XXe siècle : à la fois produit de luxe et symbole d’un « raffinement très éloigné du matérialisme » de la société moderne.

Lire l’article sur le site de The Observer

Rio, un bagne au paradis

D’Ilha Grande, une île située au sud de Rio, le touriste retient
généralement la douceur de vivre, l’absence de voitures et le paysage
de carte postale. Pourtant, le rocher abritait jusqu’en 1994 la prison
Cândido Mendes, l’une des plus sinistres du Brésil, dont la sociologue
Myrian Sepúlveda dos Santos raconte le quotidien : détentions
arbitraires, travaux forcés – les premiers prisonniers ont construit
les cellules eux-mêmes – et tortures. Il reste encore quelques témoins
capables de raconter la vie du pénitencier. Dépêché par le quotidien O Globo,
le journaliste Carlos Alburquerque a rencontré Júlio de Almeida, 78
ans, dont plus de cinquante passés sur l’île. Júlio aurait dû rester
derrière les barreaux jusqu’en 2014. Mais sa peine a été raccourcie.
Comme nombre d’anciens détenus, il est resté vivre à Ilha Grande.
Chaque soir, il se rend dans l’unique bar du village et trinque avec
Hotair da Silva et Lupércio Alburquerque, ses anciens gardiens. « Mais
cette cordialité n’a pas toujours été de mise pendant les cent ans
d’histoire de ces cachots », écrit le journaliste. D’abord destiné aux
« déchets de la société » – prostituées, clochards et alcooliques –,
l’établissement a aussi accueilli des prisonniers politiques à partir
de 1930, sous la dictature de Getúlio Vargas. Un musée a été récemment
aménagé dans Cândido Mendes. Il est censé, selon la sociologue,
rappeler « le sort des détenus dans les prisons, ce qui s’y passait et
ce qui s’y passe toujours ».

Quand la Chine dominera

Un jour, la Chine dominera le monde et présentera un modèle de modernité fondé sur son passé de grande civilisation, aux valeurs différentes de l’Occident… Le nouveau livre de Martin Jacques annonce l’avènement de l’Empire du milieu comme la conséquence inéluctable d’une croissance économique régulière et soutenue. La thèse est discutable, mais c’est la forme que prendrait selon lui la domination de la Chine qui prête le plus à controverse. Selon Martin Jacques, la Chine n’est pas un Etat-nation, contrairement aux Etats occidentaux, mais un Etat-civilisation riche d’une culture enracinée dans le confucianisme et l’sesprit paternaliste. Dans la mesure où les Chinois ont toujours considéré leur civilisation comme supérieure, le pays « réalisera une reclassification raciale et culturelle du monde à son image ». Tous ceux qui seraient tentés de penser que les pays émergents se recréeront à l’image des Etats-Unis sont rappelés à l’ordre ! Mais la culture d’un pays détermine-t-elle à ce point l’avenir ? Ian Buruma, qui recense le livre dans le Sunday Times en doute. Il dénonce aussi la description d’une population presque qualifiée de raciste et la description de la mentalité chinoise comme immuable. Jacques minimise en outre la révolte de Tiananmen, la Charte 08 signée par trois cents intellectuels chinois en décembre dernier et appelant à la réforme ou la revendication des travailleurs d’être mieux représentés dans leurs entreprises.

Grandeur et misère de la gratuité

Dans un nouveau livre consacré à l’économie numérique, Chris Anderson, rédacteur en chef du mensuel Wired et apôtre des nouvelles technologies, raconte l’expérience menée par l’économiste Dan Ariely, du Massachussets Institute of Technology (lire Books n°1). Dans un premier temps, il propose à ses cobayes  de choisir entre deux chocolats : un Hershey Kiss à 1 cent ou une truffe Lindt à 15 cents ; la qualité a bien sûr prévalu, les trois quarts préférant la truffe. Dans un deuxième temps, Ariely réduit d’un centime le prix des deux chocolats. Un Kiss gratuit, ou une truffe à 14 cents ? Si la différence de prix restait la même, les résultats se sont inversés : 69 % des sujets ont préféré le Kiss. Conclusion d’Anderson : la logique de l’économie gratuite ne fonctionne pas sur les mêmes bases que l’économie dite classique. « Du point de vue du consommateur, il y a une différence énorme entre la gratuité et un prix bas… Le zéro est un marché à lui tout seul et tous les autres prix en sont un autre. » Aux yeux d’Anderson, il existe une heureuse convergence entre les aspirations des consommateurs qui adorent le gratuit et l’évolution de la technologie qui rend presque gratuit l’usage des infrastructures numériques. Pour Anderson, la gratuité sera la stratégie commerciale gagnante du XXIe siècle.
Malcolm Gladwell, qui critique le livre d’Anderson dans le New Yorker, ne partage pas cet enthousiasme. Son argument repose sur YouTube, un site dont même Anderson reconnaît qu’il « n’a pas été rentable pour Google », son propriétaire. En 2009, pas moins de « 75 milliards de vidéos » auront été disponibles selon Gladwell. Même si le coût du téléchargement vers le serveur est si bas qu’on peut « l’arrondir à 0 », multiplié par 75 milliards, les vidéos de YouTube coûteront près de 260 millions d’euros à Google. Pour attirer la publicité et espérer trouver un équilibre budgétaire, YouTube a dû acheter les droits de diffusion de films, de séries télévisées, bref, des contenus professionnels de qualité. Résultat, le modèle économique fonctionne si mal que si YouTube était une banque le site serait « éligible pour les fonds du TARP » (le programme de rachat d’actifs toxiques mis en place par l’Etat) ! « La seule règle d’or est trop évidente pour en faire un livre : l’ère numérique a tellement transformé les processus de conceptualisation, de réalisation et de vente, qu’il n’y a plus de règles d’or ».

Lire l’article du New Yorker
Lire aussi : Mauvais de plagier Wikipédia, ou de négliger l’encyclopédie, sur Actualitte

Le génie négligé de Victor Fleming…

Victor Fleming fut un grand réalisateur avant de sombrer dans un relatif oubli. Un sort injuste, aux yeux de David Denby, célèbre critique de cinéma américain, qui saisit l’occasion offerte par la parution de la première biographie consacrée au personnage pour rappeler dans le New Yorker sa contribution au 7e art. Fleming est l’auteur de deux des plus grands chefs-d’œuvre d’Hollywood : Autant en emporte le vent et Le Magicien d’Oz. Si la postérité l’ignore, c’est parce qu’il était perçu comme un professionnel, talentueux certes, mais non comme un véritable artiste. Fleming était un caméléon, un généraliste, écrit Denby, qui savait se « réinventer à chaque projet et qui a réalisé de bons films de plusieurs styles différents ». Son œuvre n’a donc aucune cohérence ; Fleming n’avait pas de griffe à apposer. Il possédait en revanche deux qualités cardinales. Il dirigeait ses acteurs de main de maître, même lorsqu’il ne s’entendait pas avec eux. Témoin Vivien Leigh, qui a incarné Scarlett O’Hara, avec laquelle il était en conflit permanent. Cela fait dire à Denby : « La puissance du film naît de leur antipathie réciproque ». Fleming – et c’est son second talent –maîtrisait de manière exceptionnelle la narration. Il pouvait « mener des personnages bien campés à travers une histoire bien construite, menant à des rencontres fortes en émotion et à un point d’orgue dramatique satisfaisant ». Denby en appelle donc aux historiens du cinéma : il faut célébrer, « comme le public l’a toujours fait », non seulement les « génies torturés », mais aussi les maîtres « polyvalents » qui ont réalisé certains des meilleurs films américains.

La banque, le stagiaire, et les médias

Pour une fois, voici une banque qui a fait preuve de clairvoyance. Et pas à propos de l’avenir, ce qui est déjà bien difficile – à propos du présent, ce qui l’est encore plus.

Les grandes banques d’affaires, comme Morgan Stanley, payent à prix d’or des sortes de devins ultra-compétents, les analystes, pour prévoir – avec des marges d’erreur bien sûr colossales – le futur boursier immédiat. Mais dans le cas qui nous intéresse, c’est tout le contraire : Morgan Stanley a mis à profit les talents indiscernables d’un stagiaire désœuvré et sous nourri mais convenablement pistonné pour explorer tout bêtement les habitudes de communication et de lecture de ses pairs.

Le résultat est proprement stupéfiant : 300 pages d’une syntaxe opaque mais d’un contenu hélas parfaitement transparent, que l’on peut résumer comme suit : si vous comptez sur la jeunesse pour donner un nouveau souffle aux journaux et à l’édition, vous êtes complètement à côté de la plaque !

Matthew Robson – c’est le nom du stagiaire – a eu la riche idée, du haut de ses 15 ans (et 7 mois !) d’envoyer une sorte de questionnaire électronique à ses amis, lesquels ont répondu avec enthousiasme. Et la banque a eu l’idée encore plus riche de publier le tout, transformant d’un seul coup d’un seul la  turgide littérature boursière en best seller de la finance.

Ce rapport, que nous apprend-il de si extraordinaire ?

– Que les jeunes (les très jeunes !) sont demandeurs d’encore plus de médias.
– Mais qu’ils n’ont pas la moindre intention de payer qui que ce soit pour quoi que ce soit ! Et certainement pas pour de  la musique !
– Même la publicité – l’alibi universel de la gratuité – sent le soufre : ils détestent son « caractère intrusif » et sont résolument décidés à complètement ignorer ses recommandations. – – Les jeunes sont des consommateurs au moins aussi avides que leurs aînés, mais infiniment plus avisés : ils entendent faire leur choix eux-même – le web est là pour ça – et méprisent systématiquement toutes les suggestions extérieures.
– Plus surprenant : la télévision serait elle aussi en train de passer de mode, sauf pour des programmes spécifiques ; la radio, elle, tient bien le coup, ainsi que le cinéma – mais pas à cause du film lui-même : pour l’immémorial plaisir d’être réunis ensemble dans une salle obscure !
– Enfin, et sans surprise, tout ce qui est imprimé sur papier leur paraît complètement « irrelevant ». Ne compte que ce qui est visible sur écran – et de préférence sur tout petit écran, principalement celui du téléphone portable.

Le jeune Matthew ne connaît pas une seule personne de son âge qui lise des journaux. Écoutons-le : « La plupart n’ en ont pas le temps » (ils sont trop occupés par les jeux vidéo !). « Et pourquoi donc s’embêteraient-ils à lire des pages et des pages de texte alors qu’on peut regarder les nouvelles en résumé ».

Pour une fois que la finance nous éclaire sur le monde tel qu’il est – et non pas tel qu’il devrait l’être – écoutons-la. Même si le message nous griffe les oreilles.

Débandade 2

Face à la censure du Conseil Constitutionnel (CC), le gouvernement a décidé de passer en force un texte baptisé Hadopi 2.
Il n’est pas certain que ce choix soit judicieux.

En effet, Hadopi 1 est né de l’impossibilité de sanctionner directement
la contrefaçon de masse, suite à une décision du CC concernant
l’application de la loi DAVDSI sur le droit d’auteur. La contrefaçon
a-t-il dit, est un délit unique qui ne peut justifier plusieurs grades
de sanction. D’où 300 000 euros d’amende et 6 mois de prison avec
sursis.

Le principe d’Hadopi 1 était alors d’introduire un second délit de
“défaut de sécurisation du poste” prévu d’ailleurs dans la loi DAVDSI.
Ce délit devenait passible d’une sanction administrative de suspension de l’accès, applicable après des sommations écrites.
En faisant de l’accès résidentiel à Internet un droit fondamental, le CC renvoie au droit pénal la sanction de suspension.
C’est ce point que traite le texte Hadopi 2.

Le problème, c’est que quel que soit le texte finalement voté, le
second délit au nom duquel on entend dissuader le vol sera plus
difficile encore à sanctionner que le premier.
Car il est probable que, s’agissant de la défense d’un droit
fondamental, le citoyen acceptera mal une répression pour “non
sécurisation du poste”. Les juristes prévoient déjà une contestation
massive des décisions pénales. Pour faire accepter les sanctions, la
seule menace crédible sera alors la poursuite pour contrefaçon, nous
ramenant directement au problème précédent. Avec, en plus, un épisode
ubuesque et incroyablement coûteux tant au plan institutionnel
qu’économique.

Dans l’hypothèse où le CC retoquerait la seconde mouture, ou si
celle-ci s’avère bientôt inapplicable, il faudra bien revenir aux
fondamentaux du dossier. A savoir l’introduction dans le droit de
propriété intellectuelle de sanctions graduées pour le vol, quitte à
lui donner plusieurs qualifications. Un tel mécanisme s’avère
indispensable pour responsabiliser davantage le consommateur final et à
inciter les intermédiaires techniques — déresponsabilisés par la loi —
à respecter plutôt qu’à enfreindre les règles de propriété. Ce point
d’ailleurs, c’est le seul mérite du débat écoulé, fait désormais
consensus.

Istanbul parano

Qu’est-ce qui fait courir Soner Yalçın ? Son dernier ouvrage, « Qui trompez-vous ? », s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires dans un pays où aucun bestseller ne dépasse jamais le tiers de ce score. Ancien journaliste de l’organe de presse du Parti des travailleurs turcs, Aydınlık, et aujourd’hui chroniqueur du journal de centre droit Hürriyet, Yalçın entend y expliquer pourquoi le Parti d’action nationaliste (MHP), d’extrême droite, a pris position en faveur du voile. Il met en lumière l’influence des confréries soufies (les tarikat).
« Êtes-vous prêts à affronter la réalité historique non officielle ? », lance l’auteur au dos du livre. Selon Hakki Dervim, du quotidien de centre gauche Radikal, Soner Yalçın est « le mieux informé de nos historiens actuels, le plus facile et agréable à lire, le journaliste et auteur le plus digne de confiance ». Mais certains intellectuels n’hésitent pas à le qualifier de « charlatan » et de « manipulateur » : « Un titre pareil attire nécessairement l’attention. Moi aussi, cela m’a attiré. J’ai lu le livre mais je n’arrive toujours pas à décider qui trompe qui », commente le professeur de littérature Ali Açıköz sur son blog du site du quotidien centriste Milliyet.
Intellectuel controversé, Yalçın est un habitué des listes de bestsellers. Il a connu son premier succès en 2004, avec la parution de « Efendi : le grand secret des Turcs blancs », histoire d’une grande famille de Smyrne, les Evliyazâde. Un véritable phénomène de société, réimprimé vingt fois en quelques mois. Remontant l’arbre généalogique de la lignée et ses stratégies matrimoniales, Yalçın prétendait démontrer que tous les postes clés du pays – que ce soit dans le monde des médias, de la politique ou du crime organisé – sont occupés par des dönmes ou sabbataïstes, c’est-à-dire des descendants du rabbin Sabbataï Zevi, converti de force à l’islam au XVIIe siècle.
Yalçın divisait déjà : l’historien turc d’origine juive Rifat Bali dénonçait, dans un essai intitulé « Ce que nous dit Efendi », le fond antisémite du propos ; mais le journaliste de Radikal Cüneyt Özdemir présentait l’ouvrage comme une « enquête quasi scientifique », dévoilant enfin le « ciment idéologique de l’ “Etat profond” », expression qui fait référence, en Turquie, à la structure interlope qui charpente l’armée et l’Etat, et gouvernerait le pays en coulisse. « Les mentalités collectives sont profondément marquées, en Turquie, par la théorie du complot », écrivait en 1996 le journaliste et professeur de science politique Tanil Bora, dans la revue Birikim. Le succès répété des ouvrages de Soner Yalçın semble bien lui donner raison.