L’Amérique redécouvre le péril rouge

Difficile d’imaginer un diplômé de Harvard, artisan du New Deal puis membre de la délégation américaine à Yalta, œuvrer en secret pour le compte de l’URSS… Dénoncé, à l’instar de plusieurs hauts fonctionnaires, par l’ancien espion russe Whittaker Chambers, Alger Hiss fut pourtant jugé coupable en 1950. Son cas a longtemps divisé les Etats-Unis : Hiss était-il emblématique de l’infiltration par les soviétiques des plus hautes instances américaines ? Ou bien la victime d’une chasse aux sorcières préfigurant le maccarthysme ?
Coécrit par deux historiens et un ancien officier du KGB, Alexander Vassiliev, qui a eu accès aux archives de l’organisation, le livre Spies penche pour la première hypothèse. Les auteurs y soutiennent que « des témoins [tels que Chambers] disaient non seulement la vérité », mais que « la réalité était bien pire », commente Tim Tzouliadis dans la Literary Review. De l’agent de haut vol au simple coursier, plus de 500 Américains auraient à un moment ou un autre travaillé pour l’Union soviétique, contribuant à noyauter les institutions. Parmi eux, aurait figuré, dans les années 1940, le prix Nobel de littérature Ernest Hemingway. Qualifié d’ « espion dilettante », il n’aurait pas toutefois été d’une grande utilité…
L’hebdomadaire de gauche The Nation est résolument plus critique. D.D. Guttenplan y discute longuement le cas controversé d’I.F. Stone – journaliste engagé en faveur du New Deal et soupçonné d’espionnage. Plus généralement, il interroge la crédibilité et l’interprétation faite des informations rapportées par Vassiliev. Etayées ou non, ces dernières ont au moins le mérite, non négligeable aux yeux de Guttenplan, d’informer « sur ce que le SVR [successeur du KGB, NdlR] veut que l’Occident sache ».

Lire aussi
« Hemingway, espion du KGB » sur Bibliobs

« Hemingway, alias Argo, espion dilettante » sur le blog de Pierre Assouline
L’article de The Literary Review
L’article de The Nation

Écrire sous l’apartheid

L’étude menée par l’universitaire anglais Peter McDonald dans les archives du Bureau de contrôle des publications de l’apartheid montre comment J.M. Coetzee, André Brink ou les écrivains noirs militants des années 1970 ont dû faire face aux tortueuses stratégies de censure mises en œuvre par l’État. « Car, à travers la censure, c’est une certaine définition de la littérature qui était imposée, rapporte le critique Shaun de Waal dans le Mail & Guardian. Ainsi, les jeux de déconstruction postmoderne d’un André Brink dans Au plus noir de la nuit ou les poèmes en forme de cris de rage contre l’apartheid d’un James Matthews ne pouvaient entrer dans la catégorie “littérature” pour des censeurs qui en étaient restés aux critères esthétiques des années 1820 ! »
Mais la principale stratégie de censure révélée par l’étude de McDonald est celle qui consistait à exclure de la sphère littéraire tout ouvrage à teneur politique. « Et le plus étonnant, précise Shaun de Waal, c’est que cette conception “universaliste” de la littérature était aussi partagée par les écrivains blancs progressistes, telle Nadine Gordimer qui, tout en condamnant la censure, doutait elle aussi du statut littéraire des écrivains du Black Consciousness Movement. »

Thaïlande – Sacrée famille royale

Le 31 août 2008, l’Australien Harry Nicolaides, ancien concierge du Rydges Hotel de Bangkok devenu journaliste et écrivain à ses heures, est arrêté à l’aéroport de la capitale thaïlandaise pour crime de lèse-majesté. En janvier dernier, la justice du royaume de Bhumibol Adulyadej l’a condamné à trois ans de prison pour avoir « insulté la monarchie » dans Verisimilitude, son second ouvrage, publié à compte d’auteur et tiré à cinquante exemplaires en 2005. « Rares sont les romans ayant si peu de succès – tout juste sept exemplaires vendus ! – qui ont causé tant de problèmes à leur auteur, rapporte, amer, le journaliste australien Thornton McCamish dans le quotidien The Age. L’offense supposée concernerait trois phrases du livre faisant référence à des rumeurs concernant la tumultueuse vie amoureuse d’un prince dont le narrateur ne donne pas le nom. » L’écrivain australien avait pourtant plaidé coupable et présenté des excuses publiques à la famille royale et au peuple thaï pour « des mots malencontreusement choisis ».

Mais Harry Nicolaides n’est pas le seul à subir la rudesse de la loi thaïlandaise. « En janvier dernier, précise l’hebdomadaire londonien The Economist, l’universitaire Giles Ungpakorn, auteur d’un livre sur le coup d’État de 2006 qui avait renversé le Premier ministre Thaksin Shinawatra [en délicatesse avec le Palais royal], était lui aussi mis en accusation pour diffamation à l’encontre de la monarchie. Ces derniers mois, plusieurs sites Internet ont été censurés et des blogueurs arrêtés pour crime de lèse-majesté. » Car, depuis les imposantes manifestations de l’an dernier qui ont mené à la destitution du gouvernement dirigé par Samak Sundaravej, proche de Thaksin Shinawatra, le nouveau Premier ministre Abhisit Vejjajiva a fait de la défense de la Couronne sa priorité.

Onfray quand même

Dans sa « contre-histoire » de la philosophie, Michel Onfray dénonce un
« plan de guerre ourdi pendant des siècles par l’Église et l’État »
pour ne transmettre de la tradition que l’idéalisme abstrait de la
civilisation judéo-chrétienne et rejeter dans l’ombre l’éthique de la
joie et des plaisirs, résume le philosophe mexicain Luigi Amara en
rendant compte dans le mensuel mexicain Letras libres de la traduction espagnole de sa trilogie.
Le
Mexicain propose un constat nuancé. Il voit un certain « manichéisme »
dans l’effort mené par Onfray pour « contrer les effets narcotiques
d’un idéalisme hégémonique : il présente le passé avec des traits aussi
contrastés que ceux d’une partie d’échecs, de sorte qu’au lieu d’une
historiographie parallèle qui donnerait à entendre d’autres voix, il
crée une philosophie de combat, avec tous les défauts et
généralisations abusives que cela implique ». Amara juge aussi que,
tout à sa défense du plaisir, Onfray néglige de critiquer les dérives
bien réelles de l’hédonisme contemporain, « en des temps où pèse sur
nous le devoir d’aller bien, de sourire en permanence, d’être beaux et
de consommer pour se libérer ; en ces temps où règnent le
divertissement, le kitch et la simulation ». Le philosophe mexicain ne
goûte aussi qu’à demi la rhétorique professorale de son collègue
français qui, en « fonctionnaire bureaucrate », répète le même cours
depuis des années et « a publié plus de quarante livres du même acabit
».
Malgré cela, Amara juge salutaire l’« impulsion émancipatrice »
d’Onfray. Ses « livres peuvent bien tomber dans des approximations
partiales et des exagérations », mais il ne mérite pas qu’on « cherche
à le neutraliser, comme le font les philosophes académiques, avec ces
mêmes armes de dédain et de disqualification exploitées dans le passé
contre les auteurs et les idées que lui-même ressuscite ».

Captive de pirates chinois

Sans doute prostituée, Fanny Loviot embarqua au Havre avec un bottier
failli, un aristocrate déchu et quinze autres âmes perdues à bord d’une
goélette, en mai 1852. Destination : la Californie, via le cap
Horn. Fanny Loviot avait bénéficié, si l’on peut dire, d’une initiative
du préfet de police de Paris, qui avait lancé une « Loterie des lingots
d’or » destinée à financer l’expulsion d’indésirables en leur donnant
une nouvelle chance. Arrivée à San Francisco, la Française reprit son
métier d’origine. Son lieu de travail ayant brûlé, elle embarqua sur un
bateau en partance pour Batavia (Jakarta). Elle s’arrêta à Hong Kong,
puis repartit pour la Californie, à bord d’un navire qui fut arraisonné
par des pirates chinois…
La belle a raconté ses aventures dans un livre paru en 1858. Ce fut un bestseller,
bientôt traduit en anglais et en suédois. Une nouvelle version anglaise
vient d’être publiée par le Musée maritime britannique. Le sujet a
suscité l’intérêt du site coréen OhmyNews (en anglais), qui
souligne la civilité des Chinois : alors que l’un des pirates lui
passait la lame de son sabre sur la gorge, un marchand chinois,
passager comme elle, lui toucha l’épaule et l’assura que les
assaillants voulaient seulement lui faire peur. « Le geste fit forte
impression sur Loviot, laquelle, comme la plupart des Européens,
regardaient de haut les non-Occidentaux. » Elle comprit que « tous les
Chinois n’étaient pas des salopards ».

Leçon d’égotisme

«Dans la biographie de Sollers, il existe un point d’inflexion situé
approximativement autour de l’année 1983, année de publication du très
sulfureux roman Femmes. Selon la critique française, cette
inflexion traduit un glissement, Sollers passant de l’avant-garde
intellectuelle et artistique à l’avant-scène médiatique ; au prestige
croissant de Sollers sur les plateaux de télévision correspondrait un
prestige décroissant au sein de l’avant-garde de la réflexion théorique
et artistique. » C’est du moins ce qu’écrit Amelia Gamoneda, professeur
de lettres françaises à l’université de Salamanque, dans un article
paru dans la Revista de libros. Titré « Mémoires d’égotisme », il rend compte de la parution en espagnol du dernier roman de Sollers.
À
ses yeux, « l’ancien maoïste – aujourd’hui taoïste et “papiste”, d’un
catholicisme baroque infini, selon sa propre définition – qui dans les
années 1960-1970 orchestrait la révolution autour du langage dans sa
revue Tel quel, semble avoir perdu son souffle en matière de
réflexion et avoir remplacé son œuvre théorique par des études
susceptibles d’attirer les lecteurs sur un nom propre : Sade, Casanova,
Mozart, Ponge, Proust… ».
« Le titre de ce nouvel ouvrage est
évocateur, poursuit Amelia Gamoneda. D’un côté, Sollers se décrit
lui-même comme un roman, de l’autre, il exploite un mot d’un genre
légèrement obsolète, celui de “Mémoires”. Autant dire qu’il donne un os
à ronger aux chiens de la critique littéraire qui l’irritent et le
critiquent tant. […] En réalité, le titre n’est qu’un apéritif pour le
gavage d’égotisme que va nous procurer la lecture de ce “roman”. […]
De quoi parle Sollers dans ces 400 pages ? Sollers parle de Sollers,
mais sans qu’il y ait d’intimité entre les deux. Sollers papote, se
réfère à lui-même à la deuxième personne, théâtralise avec une ironie
affligée la mortification dont il se sent l’objet de la part d’un
public qui paie pour assister à son spectacle. »

L’âme damnée de la culture française

Il fut un temps où le cinéma français était populaire dans le monde entier, où les intellectuels germanopratins tenaient la corde, où la littérature du pays de Hugo et Zola était abondamment traduite et partout admirée. La France avait une faculté bien à elle de se faire l’interprète de l’humanité. Cette vocation à l’universalité semble s’être évaporée, estime Catherine Fieschi dans le mensuel britannique Prospect, en écho au pamphlet pessimiste de l’Américain Donald Morrison. Après s’être attiré les foudres de l’intelligentsia avec son retentissant article dans Time sur « la mort de la culture française » (2007), Morrison a récidivé dans un livre dont la traduction gauloise est enrichie d’une postface substantielle signée Antoine Compagnon, professeur au Collège de France.

Morrison éprouve une profonde affection pour ce pays, souligne Catherine Fieschi, et ne se réjouit nullement de la débâcle qu’il décrit. Mais son argumentation est précise et convaincante, juge-t-elle. Fieschi dirige Demos, un think tank britannique spécialisé dans l’innovation sociale.

Si l’on admet le déclin, il reste à en rechercher les causes. Fieschi souligne ici la parenté entre l’analyse de Morrison et celle de Marc Fumaroli, autre professeur au Collège de France, dans son livre L’État culturel, une religion moderne (LGF, 1999). L’un et l’autre désignent un coupable : l’État, dont l’interventionnisme excessif nuirait au rayonnement de la culture qu’il se croit chargé de promouvoir. En 2007, écrit Fieschi, l’État français a dépensé 208 euros par an et par habitant pour la culture, contre 120 pour l’État britannique et une poignée de dollars pour l’État américain. Pour reprendre l’expression de la sociologue Dominique Schnapper, il y a là un syndrome d’« État providence de la culture », qui aurait des effets pervers en cascade. Le problème, écrit Fieschi, ce sont les « armées de fonctionnaires et leur relation clientéliste avec une élite culturelle qui se sent suffisamment protégée dans son rôle et ses privilèges pour définir ce qui compte en matière de culture sans référence significative au monde extérieur. Ce qui émerge est une faculté disproportionnée d’isoler la culture et de l’asphyxier. La culture française est coupée des défis et des opportunités qui viennent de l’extérieur ».

Si Catherine Fieschi adhère à cette analyse, c’est qu’elle s’est frottée récemment à la réalité de la haute administration française. « J’ai été sollicitée pour donner mon avis sur des projets de réforme administrative. J’ai vite découvert que les analyses que j’avais pu lire sur le cauchemar de la technocratie française, que j’avais écartées comme autant de caricatures, étaient vraies et même en dessous de la réalité. » Ce qu’elle a vu à l’œuvre, c’est une « élite servant ses propres intérêts dans un jeu destiné à conserver l’existant à grand renfort de vœux pieux ». Les choses changeront, écrit-elle, le jour où la France laissera entrer le vent du large.

Vague de science-fiction néo-nazie

Une littérature bien particulière gagne en importance outre-Rhin. Sous couvert de combats entre vaillants soldats affrontant des envahisseurs extra-terrestres, c’est une toute autre fantasmagorie qui se joue dans les livres de la collection « Stahlfront » (Front d’acier), édités en Suisse. Ces guerriers ne sont autres que des Ariens tout droit venus du pôle sud qui se servent d’êtres hybrides, censément issus de croisements entre Africains et gorilles, comme chair à canon ; des êtres « stupides mais puissants », précise le narrateur. Le lecteur assiste à l’émasculation de jeunes Turcs, des Polonais sont roués de coups tandis que leur pays est de nouveau envahi pour préparer la contre-attaque d’une conspiration intergalactique. Ce ne sont pas seulement les passages ouvertement nazis qui font le succès de ces livres, analyse Emanuell Möbius dans l’hebdomadaire Der Spiegel, mais aussi la prolifération des allusions dont le décodage soude les aficionados. L’ordre des sauveurs qui s’opposent à l’invasion extra-terrestre se nomme « Soleil noir », en référence à un ornement du château de Wewelsburg, lieu de réunion des SS. Le corps d’élite est celui des TT, soit « Troupes Thulé » du nom d’une société secrète qui inspira au parti national-socialiste plusieurs de ses mythes. C’est ce cocktail de connivence autour des codes néo-nazis et de réalisme « pornographique » d’une extravagante violence xénophobe qui, selon Möbius, plaît tant aux lecteurs dont le nombre croît d’opuscule en opuscule. Les trois premiers exemplaires de la collection « Stahlfront » se seraient vendus autour de 30 000 exemplaires.

Les maux de la mer

Recouvrant 70% de la surface du globe, les océans jouent un rôle essentiel et souvent mal connu, dans la régulation du climat. Or, l’empreinte écologique de l’activité humaine risque de perturber durablement leur fonctionnement. Pour informer le grand public de l’urgence d’une politique mondiale de sauvegarde des océans, Alanna Mitchell dresse dans Sea Sick un état des lieux inquiétant, dont les conclusions sont commentées par l’économiste Ussif Rashid Sumaila dans la Literary Review of Canada. Parcourant les océans de la planète, Mitchell décrit le recul de la grande barrière de corail australienne, la multiplication des zones pauvres en oxygène dans le Golfe du Mexique et l’impact grandissant de la pêche industrielle chinoise sur la faune marine. Mitchell se penche aussi sur l’acidification des mers, résultat d’une plus forte concentration de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère. Ce phénomène met en danger la survie du phytoplancton, qui « produit la moitié de l’oxygène que nous respirons » et constitue à ce titre le « véritable poumon de la planète ». D’après Sumaila, il ressort de cette analyse que « les individus, l’industrie et même les gouvernements ne parviennent pas à reconnaître que les océans sont bien plus précieux que la valeur commerciale des produits marchands qu’ils contiennent. »

Socrate, quel rétro !

Dès que l’on parle d’Internet et de la fin de la lecture – et beaucoup le font, ces jours-ci, à commencer par Books – on ressort les vaticinations de Socrate contre l’écriture et les dommages immenses que celle-ci causait à la jeunesse, donc à la Grèce, donc à la civilisation…
Ces idées paraissent saugrenues. Mais le respect qu’on doit à leur auteur contraint à les regarder de plus près.
Commençons d’abord par remarquer que si les propos que Socrate tenaient au Ve siècle avant J.-C. sont parvenus jusqu’à nous, c’est bien parce que Platon a pris la peine de les noter. Ce faux cul de Platon, qui travaillait vigoureusement du stylet, la tête baissée pendant que Socrate haranguait le malheureux Phèdre sur les méfaits de l’écriture…
Mais quelle mouche avait donc piqué notre philosophe favori ?
En gros, pour reprendre l’analyse de Maryanne Wolf dans Proust and the squid (1), Socrate formule contre l’écriture trois grosses critiques : les mots, une fois écrits, se figent et meurent, tandis que la parole est toujours forcément vivante ; la mémoire, devenue inutile, mourra et la civilisation avec elle ; et surtout le savoir acquis par la lecture n’est qu’un savoir de pacotille, superficiel, insuffisant, et potentiellement néfaste.
Ah ! Mais il faut mette les choses en perspective. D’abord, Socrate disait cela à une époque où le remarquable alphabet grec – le premier alphabet vraiment digne de ce nom – était en train de se généraliser dans le pays. Le monde de Socrate, celui de la transmission orale de la sagesse par le dialogue et l’interrogation, était en train de basculer sous ses yeux. Lui-même avait reçu de cette façon enseignement de la philosophe Diotime, et c’est de cette façon aussi qu’il l’avait transmis à Platon. Mais là, rupture : Platon passe à l’écrit, et Aristote, l’élève de Platon, n’utilisera plus que ce véhicule. Et d’ailleurs, beaucoup pensent que si Socrate était né cinquante ans plus tard, il aurait peut-être été beaucoup plus coulant sur le sujet.
En plus, Socrate n’était pas le seul grand esprit de l’antiquité à pourfendre l’écriture. Même si dans une quantité de mythes concernant l’apparition de celle-ci elle est généralement présentée comme un précieux cadeau des dieux, les religions de l’époque sont pourtant ambivalentes à son propos : l’utilisation de l’écriture et la conservation des textes sacrés est généralement réservée au clergé ou à la cour ; le bon peuple, lui, c’est par l’oral que lui parvient la doctrine préconisée. De la transcription des textes védiques à la diffusion de la Bible imprimée, on retrouve toujours le même débat : peut-on sans danger mettre les fondements de la doctrine entre vraiment toutes les mains ? Le Coran lui-même n’a été rédigé que longtemps après la mort de Mahomet, pour mettre de l’ordre dans des versions orales qui commençaient à diverger, et n’a été imprimé que presque 1000 ans plus tard.
Nous sommes, nous aussi, en train de voir une transition majeure s’opérer sous nos yeux – de l’écrit au digital, et peut-être plus généralement du mot à l’image. Et nos arguments pour vilipender le nouveau médium numérique au nom des risques qu’il fait courir à la sagesse et à la vertu paraîtront eux aussi, dans une vingtaine de siècles, quelque peu spécieux et rétrogrades …

(1) Harper Collins, 2009. Lire l’article que Books consacre à ce livre.