Polyphonie portugaise

Chacun des romans du Portugais Antonio Lobo Antunes lance un véritable
défi aux lecteurs. L’ancien médecin psychiatre construit en effet ses
narrations en assemblant les flux de consciences de ses personnages. Il
en résulte des polyphonies enragées et désespérées qui font penser à
Joyce, Faulkner ou Céline, auxquels Lobo Antunes, reconnu comme
l’écrivain portugais le plus important de sa génération, est souvent
comparé. Avec Mi nombre es legión, paru en 2007 et aujourd’hui traduit
en espagnol, l’écrivain « livre un nouveau traité sur le déracinement »
et l’absolue solitude des hommes, rapporte Óscar Carreño dans le
mensuel madrilène Químera. « Le roman se construit comme la chronique
d’une nuit de crime et de sang orchestrée par une bande de jeunes
adolescents, enfants déshérités de l’ancien empire colonial portugais
», descendants de ces colons qui débarquèrent en masse dans la capitale
après la chute du régime de Salazar et l’indépendance des colonies en
1975. Chronique, aussi, de la persécution non moins criminelle de cette
bande par les forces de l’ordre.
« Avec la distance froide et aseptisée d’un rapport de police, Lobo
Antunes nous offre une pièce d’anthologie », estime Óscar Carreño, « un
texte d’une tristesse désolante ». A travers les dix-huit monologues
qui tissent l’histoire kaléidoscopique du roman, l’écrivain lisboète «
égrène avec maestria les misères, les espoirs et les désespoirs des
différents personnages qui entourent ce groupe d’adolescents désœuvrés
: le policier Gusmão, une vieille prostituée, la sœur de l’un des
assassins, la mère d’un autre… La succession de ces voix complète
autant qu’elle déconstruit la narration, confirmant ou infirmant les
faits, leur signification et leurs conséquences en un palimpseste où le
nouveau narrateur gomme les annotations du précédent pour réécrire les
événements ». Le récit d’une descente aux enfers comme seul Lobo
Antunes sait les narrer, dénonçant « la violence latente de ce monde
globalisé, où les miséreux ont été entassés et abandonnés dans
d’inhumains espaces périphériques ».

La fausse république de Salò

La République sociale italienne – surnommée la République de Salò du
nom de cette petite ville près du lac de Garde où fut installé son
ministère des Affaires étrangères – fut fondée le 23 septembre 1943,
après l’arrestation puis la libération du duce. Certains historiens –
dont le célèbre et controversé Renzo De Felice, spécialiste du fascisme
et biographe de Mussolini – ont soutenu la thèse de la « république
nécessaire ». Politiquement affaibli, malade et désireux de se
consacrer à sa vie privée, Mussolini aurait accepté de diriger ce
nouvel Etat fasciste voulu par Hitler dans les régions d’Italie
contrôlées par la Wehrmacht, non par ambition personnelle ni par goût
du pouvoir, mais uniquement par devoir patriotique. Il aurait ainsi
protégé les Italiens de la fureur vengeresse d’Hitler, qui menaçait de
rayer de la carte les principales villes italiennes. S’appuyant sur une
étude comparée de sources italiennes et allemandes inédites,
l’historienne Monica Fioravanzo porte un regard critique et novateur
sur ce tournant de l’histoire de la péninsule.
«  Fioravanzo explique qu’avant même la libération du duce, Hitler
avait en réalité déjà décidé la constitution d’un nouvel Etat fasciste,
avec ou sans Mussolini », explique l’historien Emilio Gentile dans le
quotidien Il Sole 24 Ore. « Il jugeait cet Etat nécessaire à la
prospérité du Reich, dont l’intérêt n’était donc certainement pas de
faire table rase de l’Italie ». Avant d’organiser la libération de
Mussolini, le führer avait soumis plusieurs provinces du nord au
contrôle direct de deux gauleiter autrichiens. Une opération de «
désitalianisation » fut menée au sud du Tyrol où l’on changea les noms
italiens des rues et des communes. Dans les provinces de Vénétie
julienne et d’Istrie, les écoles enseignant en slovène et croate,
fermées par Mussolini, furent rouvertes. Malgré les espoirs de
Mussolini de redonner vie à l’Etat fasciste italien grâce à la
République de Salò, les nazis se comportaient donc en force
d’occupation. D’où les conclusions de Monica Fioravanzo, pour qui le
IIIe Reich « n’attribua à la République sociale qu’un rôle auxiliaire
et instrumental, ne lui laissant aucune marge réelle d’autonomie, celle
que le duce et son gouvernement avaient alors l’illusion d’obtenir, se
mentant ainsi à eux-mêmes ».

L’obsession sécuritaire allemande

Elle fut au cœur de la Guerre froide, au cœur des mouvements soixante-huitards, et bien sûr au cœur de la réunification… La République fédérale allemande (RFA) qui fête cette année ses 60 ans – elle est née le 23 mai 1949 – a connu maints soubresauts. Qu’est-ce qui la caractérise donc aujourd’hui ? Pour l’historien Eckart Conze, auteur d’une somme consacrée à la RFA, la République s’est surtout préoccupé de sa survie. « Si l’on a coutume de présenter la naissance et le développement de la RFA comme l’histoire d’une réussite, on oublie bien souvent que c’est aussi l’histoire de la catastrophe dont on s’est prémuni et qui n’est jamais advenue », rappelle Harry Nutt en commentant le livre dans la Frankfurter Rundschau. La volonté de garantir à tout prix l’unité et la sécurité de la République est la constante qui explique le comportement de la majorité d’individus et de la plupart des organisations collectives. Une volonté à l’origine partagée par d’autres nations, qui explique les compromis de la dénazification. Celle-ci a été très relative, souligne Conze, parce qu’elle est « entrée en collision avec le besoin des Alliés, désireux de reconstruire l’Etat, de disposer d’experts administratifs ». A la fin des années 1960, la RFA a tenté de mettre en réseau les différents ministères, sous la houlette d’un « superministre », au sein d’une entité capable de résister à toute menace interne et externe. Ce système de coordination de l’information, très vite brocardé comme une « usine à gaz », n’a « rien d’anecdotique » selon Nutt. Il est au contraire un signe supplémentaire de cette aspiration au contrôle et à la protection dont a toujours témoigné la RFA.

L’orgasme au microscope

« S’ils n’avaient pas été les plus célèbres sexologues de leur temps, [William Masters et Virginia Johnson] auraient pu ouvrir un club Sado-maso à Tribeca [Manhattan] », s’amuse le romancier Louis Bayard, qui commente dans le Washington Post la biographie de ce tandem haut en couleurs. Gynécologue obstétricien, spécialiste de la fertilité à l’université Washington de Saint-Louis (Missouri), William Masters se lança au milieu des années 1950 dans des recherches sur la sexualité humaine de la façon la plus empirique qui soit : en observant des ébats. L’honorable docteur reçut l’aide de la police des mœurs pour recruter des prostitués, hommes et femmes ; le tout « avec la bénédiction de l’archevêque catholique ». On était loin des questionnaires du fameux Alfred Kinsey, auteur en 1948 d’un rapport fameux sur les mœurs sexuelles des Américains. Masters et son assistante, Virginia Johnson, scrutèrent pas moins de dix mille orgasmes en onze ans, enregistrant et analysant minutieusement « la moindre vibration et le moindre tremblement » de leurs cobayes. De ce travail acharné, naquit en 1966 un livre, Human sexual response, vendu à environ 300 000 exemplaires en quelques mois. En 1970, un second volume suivit. Puis, en 1979, un troisième consacré à l’homosexualité, très controversé. Masters et Johnson, devenus entre-temps mari et femme, affirmaient pouvoir « convertir » des homosexuels à l’hétérosexualité en quelques semaines avec un « taux d’échec » d’un tiers. La droite religieuse ne tarda pas à s’emparer de ces conclusions accréditant l’idée que l’homosexualité résulte d’un choix et non d’une prédisposition. Le corps médical, lui, dénonça un livre basé sur « des études de cas bidons ».

Cendrillon, un conte de Venise

Les contes de fées sont-ils vraiment issus de la tradition orale ? Certainement pas, affirme Ruth Bottigheimer, auteure d’une étude sur le sujet qui pulvérise les idées reçues en la matière. Elle montre ainsi comment les conditions socioéconomiques de la Venise du XVIe siècle ont donné naissance au « modèle Cendrillon » – celui d’une jeune fille pauvre accédant au mariage et à l’argent grâce à une intervention magique. A l’époque, le mariage entre nobles et roturiers était interdit ; et la région traversait une récession économique. Pour Bottigheimer, « l’environnement intellectuel était réceptif aux histoires où la magie facilitait l’ascension sociale d’une personne issue d’un milieu pauvre. » Ces contes s’inscrivaient dans l’imaginaire collectif d’une société en voie d’urbanisation où l’on rêvait de réussir. « Ce schéma narratif n’existait tout simplement pas avant 1550 », explique-t-elle dans une interview à la Chronicle of Higher Education citée par Alison Flood dans le Guardian.

L’inventeur du conte de fée serait Giovanni Francesco Straparola, auteur des Nuits facétieuses, le recueil qui comprend la première apparition du Chat botté. Selon Bottigheimer, c’est l’imprimerie et la presse qui ont permis aux récits de Straparola d’essaimer partout en Europe avant d’inspirer Charles Perrault et les frères Grimm. Ses arguments ont déclenché une polémique dans le monde universitaire ; la Chronicle rapporte qu’elle a même été huée lors d’une conférence à Milwaukee (Wisconsin). Mais ses défenseurs soutiennent que notre société assimile l’oralité à l’authenticité ; c’est par pure nostalgie que l’on imagine les auteurs des contes de fées influencés par un passé obscur et illettré.

Voir l’Iran et partir

En 2005, dans Lipstick Jihad, Azadeh Moaveni avait levé le voile sur les soirées clandestines, le goût de l’alcool et du flirt des jeunes Iraniens, malgré les menaces de répression. Deux ans plus tard, la journaliste est totalement désabusée. Jugeant l’Iran « perclus de pesanteurs et pourri jusqu’à l’os », elle quitte le pays avec mari et enfant. Elle publie aujourd’hui un deuxième livre où elle revient sur son désenchantement.
Fille d’émigrés iraniens de Californie, Moaveni a couvert l’Iran une première fois pour le magazine Time au début de la décennie 2000, époque où « les jeunes avaient adopté un style de vie ‘‘comme si’’ », explique Michiko Kakutani dans le New York Times, agissant « comme si leur pays n’était pas contrôlé par des mollahs intransigeants, comme s’ils avaient le droit de se tenir la main dans la rue (…), de dire ce qu’ils pensent, (…) de mettre trop de rouge à lèvres ». Elle est retournée en Iran en 2005 lors de l’élection qui porta Mahmoud Ahmadinejad à la présidence. Pour elle, rapporte Kakutani, ce n’était « pas seulement le résultat d’une possible
falsification du scrutin, mais aussi le fruit de l’échec des modérés qui n’ont pas su se rassembler autour d’un candidat convaincant, et de l’apathie d’électeurs désillusionnés » par l’absence de réformes.
Le peu de libertés alors octroyées aux femmes furent encore réduites : du jour au lendemain, des millions d’entre elles durent revoir leur garde-robe. Finis les « manteaux courts et ajustés » ; finis les « pantalons arrivant à la cheville » et les « foulards aux couleurs
vives ». Finis aussi les prénoms européens ou kurdes donnés aux bébés ; même ceux des héros perses préislamiques furent interdits. Et de réaction, il n’y en eut point de marquante, avant que Moaveni ne quitte le pays : beaucoup de jeunes gens semblaient plus préoccupés de partir à l’étranger que d’encourager un changement jugé improbable. Au bout de deux ans, la journaliste apprend qu’un agent gouvernemental surveille ses faits et gestes et qu’elle fait l’objet d’une enquête. Elle et l’homme qu’elle a épousé à Téhéran décident alors de partir s’installer au Royaume-Uni avec leur fils. « Son œil affûté pour les détails et ses observations perspicaces » font du livre de Moaveni « une lecture stimulante », juge Nahid Rachlin dans le Washington Post. « On le repose en se sentant triste pour un peuple contraint de se battre contre des règles arbitraires et incohérentes, mais confiant dans le fait qu’il gagnera la liberté à laquelle il aspire ».

Les jeunes vont-ils se crétiniser ?

Non, bien sûr ! Au contraire : le QI moyen progresse semble-t-il de dix à vingt points par génération (plus précisément : de deux à six points par décade – cela s’appelle le « Flynn effect » et les spécialistes s’arrachent les cheveux pour expliquer le phénomène).
Mieux encore : le futurologue américain Ray Kurzweil  explique dans un livre (1) – qui va bientôt devenir un film – que dès que l’on sera parvenu à complètement modéliser le cerveau humain, les capacités de celui-ci seront multipliées de façon exponentielle (compter quand même encore une bonne vingtaine d’années).   
Par contre ce qui est indéniable, c’est que la lecture est en chute libre chez les jeunes. Du moins la vraie lecture, la « lecture lente » pour reprendre l’expression de Robert Darnton (lire l’interview qu’il a accordée à Books) – la lecture qui n’est pas juste un apport rapide d’information, mais l’occasion de se confronter à une autre pensée, de l’absorber, de la savourer. Machiavel, raconte-t-on, quand il lisait un auteur, s’habillait comme lui, et lui mettait un couvert à sa table : car pour lui toute lecture était une rencontre empreinte de déférence.
Pour être honnête, la génération qui a engendré la fameuse « génération digitale » (« digital natives ») n’est pas non plus exemplaire sur le chapitre de la lecture. La lente érosion de la lecture-plaisir, on est tout sauf un phénomène nouveau. Chardonne et Céline (2) s’en lamentaient déjà. Et l’enquête publiée dans Books ce mois-ci confirme ce triste état de fait. Mais ce qui est indéniable c’est que la chute spectaculaire de la lecture qui est en train de se produire sous nos yeux entraîne une quantité d’effets collatéraux. Par exemple, le test qui aux États-Unis mesure « les aptitudes verbales » enregistre des scores de plus en plus calamiteux, au point qu’il serait question de le « recalibrer ».
En fait tout ceci est inéluctable. Plutôt que de s’en lamenter, il faut commencer par y regarder de plus près. L’humanité est en train de vivre la transition d’un « cerveau- lecteur » à cerveau de plus en plus digital », pour citer la spécialiste de la lecture Maryanne Wolf. Cette transition est tout à fait comparable à celle que nos ancêtres ont connue il y a 4000 ans, quand l’écriture a été découverte. Et, comme nous le savons bien, le reconditionnement de nos capacités cérébrales qui en a résulté a eu des effets « globalement positifs ». Il en sera certainement de même cette fois-ci encore – en tout cas, il faut s’en persuader.

(1) The singularity is near
(2) Entretiens avec le docteur Y
(3) Wall Street journal : « Jusqu’où peuvent-ils descendre ? » – Sue Shallenderger on SAT scores.

Débandade

L’objectif de la Commission Olivennes — dont j’ai fait partie — était
de combler le vide légal empêchant de sanctionner le vol des œuvres dès
lors que celui-ci devenait le fait, forcément massif, de millions
d’internautes. La riposte graduée visait à responsabiliser le
consommateur par la menace d’une coupure dont la mise en œuvre aurait
créé des coûts aux industriels d’Internet, les incitant de la sorte à
faire respecter le copyright. Car tant que l’internaute peut librement
pirater, tous les acteurs d’Internet, déresponsabilisés par la loi, ont
intérêt à l’aider. Se créent ainsi de puissants signaux économiques
orientant l’innovation technique vers le vol.

La loi Hadopi avait pour but de restaurer dans la chaîne d’Internet des
incitations à faire respecter la propriété, à en abaisser le coût de
fonctionnement et en accroître les bénéfices. Cette loi était utile car
elle renforçait l’institution fragile qu’est la propriété
intellectuelle. Sa discussion aurait dû être centrée sur le rôle
économique de l’institution de propriété et sur la responsabilité de
l’Etat dans le respect de sa mise en œuvre.

Au lieu de cela, le gouvernement a mis en avant les artistes. Appelés à
prendre position sur la loi, à se désolidariser d’une gauche
incohérente, ils ont été inutilement exposés. Le bénéfice à court terme
du ralliement de personnalités médiatiques l’a emporté sur la pédagogie
nécessaire à la défense d’une institution. Conséquence, aux yeux de
l’opinion et du Conseil Constitutionnel qui lui a donné acte, on
défendait des propriétaires au lieu de défendre la propriété.

Or, il n’y a pas de propriétaires sympathiques. Et pour cause, la
propriété est l’octroi à des individus de prérogatives exclusives ayant
statut de privilège. Qu’on mette en avant ces quidams, fussent-ils des
artistes populaires, et, aussitôt, on rejoue la nuit du 4 Août.
Dommage, car la propriété est une institution économique centrale qui
structure les industries et les marchés. Et même si elle repousse la
liberté individuelle aux lisières de la possession d’autrui, elle
bénéficie d’un très fort consensus. Qu’il s’agisse du droit d’auteur ou
des marques, fragiliser la propriété intellec­tuelle, c’est renoncer
aux avantages comparatifs considérables qu’elle induit. Le résultat est
désastreux. D’une part, on affaiblit nos industries identifiantes. De
l’autre, on se ridiculise : la France, guettée par le reste du monde
pour sa tentative d’introduire dans l’Internet des incitations à
défendre la propriété, reste un pays velléitaire et gesticulateur. 

Le jour où l’Italie sauva Kadhafi

Le 21 juillet 1970, huit mois après le coup d’Etat par lequel il prit
le pouvoir en Libye, le colonel Kadhafi ordonnait l’expulsion des
quinze mille ressortissants italiens qui y étaient installés et la
confiscation de leurs biens. En mai 1971, après sa rencontre avec le
colonel, Aldo Moro, le leader de la Démocratie chrétienne et ministre
des Affaires étrangères, déclarait : « L’Italie a déjoué un coup d’Etat
contre la Libye ». De quoi s’agissait-il ? En mars 1971, à Trieste, la
police italienne saisit le Conquistador XIII, un bateau censé
transporter jusqu’à Tripoli des armes et des mercenaires, en vue du
coup d’Etat organisé par Omar Shalhi, ancien émissaire du roi Idris, le
monarque évincé par Kadhafi. Deux journalistes anglais ont alors
consacré un livre à l’affaire, The Hilton Assignment. Etait-ce le fruit
de l’imagination débordante de deux journalistes anglais inventifs ?
Pas au vu du nouvel essai que publie aujourd’hui Arturo Varvelli, jugé
« radicalement nouveau » par Alberto Custodero dans La Repubblica. Car
«  les faits sont ici confirmés par un travail de recherche rigoureux
dans les archives italiennes, américaines et britanniques ».
Les documents attestent le plan de Shalhi : envoyer des mercenaires
européens en Libye, assiéger la prison de Tripoli, libérer les
dissidents et les principaux représentants de l’ancien régime. Un
soulèvement simultané de l’armée contre le colonel devait avoir lieu.
Les archives des Affaires étrangères italiennes montrent qu’Aldo Moro
avait personnellement ordonné aux services secrets de surveiller les
Libyens et, par là-même, les préparatifs de coup d’Etat. Omar Shalhi a
donc fait une erreur de calcul, tablant sur le désir de vengeance des
Italiens alors que Rome veillait au contraire à sa neutralité vis-à-vis
du monde arabe. Objectif : donner des gages aux Britanniques et aux
Américains, aux yeux desquels le nationalisme du colonel représentait
un moindre mal face à l’expansion du socialisme dans la région. L’essai
de Varvelli montre comment Aldo Moro a permis à l’Italie de renouer des
relations de confiance avec la Libye – grands travaux, pétrole et
ventes d’armes… Une confiance qui s’est installée dans la durée, si
l’on en juge par le traité d’amitié entre Rome et Tripoli, signé en
août 2008.

Le culte de l’amateur

Les adeptes de l’utopie numérique ont salué l’aube d’une ère où le Web 2.0 – caractérisé par une nouvelle génération de sites participatifs comme MySpace.com et YouTube.com, qui mettent en avant le contenu proposé par l’utilisateur, la construction d’un réseau social et le partage interactif – ouvre la voie à la démocratisation du monde : davantage d’informations, de perspectives, d’opinions, davantage de tout, et en général sans filtre ni rien à payer (1). Pourtant, le Web 2.0 a aussi son envers, moins attrayant. C’est ce que souligne Andrew Keen, entrepreneur dans la Silicon Valley, dans son livre provocateur.

Selon Andrew Keen, « la révolution du Web 2.0 favorise les observations superficielles au détriment de l’analyse en profondeur, les opinions à l’emporte-pièce au détriment du jugement réfléchi ». De son point de vue, le Web 2.0 est en train de transformer le paysage culturel, et pas pour le meilleur. En sapant les médias classiques et les droits sur la propriété intellectuelle, il crée un monde où « l’essentiel de la musique que nous entendrons sera composée et exécutée par des amateurs ; où les films et ce qui sera montré à la télévision seront issus de produits glorifiés de YouTube ; et où l’actualité sera faite des potins de célébrités servant à agrémenter la publicité ». Voilà ce qui arrive, dit-il, « quand l’ignorance s’allie à l’égocentrisme, au mauvais goût et à la tyrannie de la foule ».

 

Haro sur les caïds du numérique

Ce livre, qui développe un essai controversé publié dans le Weekly Standard, est une lamentation habilement argumentée dirigée contre les caïds du numérique, qui entendent détrôner les gardiens du temple culturel et poli¬tique, remplacer les experts par la « sagesse des foules (2) ». Bien que M. Keen s’écarte de son sujet dans les derniers chapitres – où il se livre à quelques charges moralisatrices contre des maux liés à Internet comme les jeux d’argent et la pornographie en ligne –, il évoque avec acuité et passion les effets d’un monde où les frontières sont délibérément brouillées entre fait et opinion, expertise informée et spéculation d’amateur.

« L’histoire démontre, écrit-il, que la foule ne fait pas toujours preuve de sagesse », ayant embrassé des causes aussi peu raisonnables que « l’esclavage, l’infanticide, la guerre de George Bush en Irak, Britney Spears (3) ». La foule a créé la bulle Internet des années 1990, tout comme elle avait créé la désastreuse tulipomanie qui a déferlé sur les Pays-Bas au XVIIe siècle (4).

Andrew Keen souligne aussi que les résultats d’une recherche sur Google [le plus utilisé des moteurs de recherche] « ne fournissent pas les réponses les plus fiables mais simplement les plus populaires » et peuvent être manipulés par la pratique du « bombardement », technique consistant à « élever le classement d’un site dans les résultats de Google en multipliant, sur d’autres sites, les liens qui renvoient à ce site ». Il cite un article du Wall Street Journal montrant que le classement des informations sur les sites participatifs est souvent déterminé par un petit nombre d’utilisateurs. Ainsi sur Digg.com, qui compte 900 000 utilisateurs inscrits, on a vu trente personnes suffire à déterminer le contenu d’un tiers des textes figurant sur la page d’accueil. Sur Netscape.com, un seul utilisateur était derrière 217 articles publiés en deux semaines, soit 13 % de tous les articles figurant dans la liste des plus appréciés pendant la période (5).

Parce que le Web 2.0 célèbre le « noble amateur » au détriment de l’expert, et parce que beaucoup de moteurs de recherche et de sites Web font passer la popularité avant la fiabilité, note Keen, la désinformation et les rumeurs prolifèrent aisément dans le cyberespace. Ainsi, l’encyclopédie en ligne Wikipédia (qui s’appuie sur des contributions bénévoles) attire un trafic bien plus important que le site de l’Encyclopædia Britannica (qui s’appuie sur des experts et des érudits), même si le format interactif employé par Wikipédia autorise la diffusion d’informations inexactes, non vérifiées, voire carrément frauduleuses. Cette année, il a été révélé qu’un collaborateur de Wikipédia, qui a révisé des milliers d’articles sous le nom d’Essjay et fut un moment l’un des rares à avoir le droit d’arbitrer les litiges entre auteurs de textes, n’était pas le professeur d’université qu’il prétendait être, mais un jeune homme de 24 ans nommé Ryan Jordan.

 

Des interprétations biaisées

Dans la mesure où les collaborateurs de Wikipédia et de YouTube sont souvent anonymes, il est difficile pour les utilisateurs d’être certains de leur identité, ou de leurs objectifs. Une intervention concernant un candidat aux élections peut ainsi être rédigée par un adversaire qui dissimule ses motivations ; de la propagande peut se faire passer pour de l’information (6). De fait, comme le souligne Andrew Keen, la notion d’objectivité paraît de plus en plus démodée dans l’univers relativiste du Web, où les blogueurs proposent une vision sélective de l’actualité et présentent des spéculations et des interprétations biaisées comme des faits avérés. Alors que la tradition des historiens et des journalistes était de s’efforcer de fournir l’information la plus vraie possible, bien des blogueurs se glorifient de leur propre subjectivité, et de nombreux internautes utilisent le Web 2.0 simplement, selon les termes de Keen, pour « se voir confirmer leurs propres vues partisanes et communiquer avec des gens partageant leur idéologie ». En outre, les faits reconnus comme objectifs devenant plus difficiles à identifier, le débat informé sur les questions politiques et sociales réellement importantes devient lui aussi plus difficile.

Lorsqu’il s’oppose aux outils de publication et de diffusion que le Web offre aux artistes et aux écrivains amateurs, Keen devient élitiste et grincheux : il écrit que les services de publication à la demande « ne sont que des versions moins chères et plus accessibles de l’édition à compte d’auteur, où les écrivains sans talent s’achètent le vernis de la publication ». Mais il est convaincant sur les conséquences que tous ces contenus gratuits et produits par les utilisateurs ont sur les médias traditionnels.

Andrew Keen affirme que le penchant du Web démocratisé pour le mélange, le remix et le copier-coller menace non seulement les droits d’auteur mais aussi l’idée même d’auteur et de propriété intellectuelle. Alors que l’argent de la publicité déserte les journaux, les magazines et la télévision au profit du Web, les entreprises disposant des ressources et de l’expertise nécessaires pour financer l’investigation et le reportage à l’étranger se heurtent à des difficultés croissantes. Il pense qu’avec la chute des ventes de CD (due au piratage numérique et au téléchargement de chansons) et les difficultés croissantes de l’industrie musicale, les nouveaux artistes découvriront que la gloire acquise sur Internet ne se traduit pas par les ventes ou la reconnaissance mondiale dont ont bénéficié les générations antérieures.

« Ce que vous ne réalisez peut-être pas, écrit Keen, c’est que ce que nous prenons comme gratuit nous coûte en fait une fortune. Google, YouTube, MySpace, Craigslist et les centaines de start-up qui tentent de s’arroger une part du gâteau du Web 2.0 ne remplaceront pas l’industrie qu’ils contribuent à miner, en termes de produits, d’emplois, de chiffre d’affaires et de bénéfices (7). En captant notre attention comme ils le font, les blogs et les wikis sont en train de décimer les industries de l’édition, de la musique et de l’information qui ont créé le contenu original que les sites Web “agrègent”. Notre culture est en train de cannibaliser ses jeunes, en détruisant la source même du contenu qu’ils recherchent. »

 

Ce texte est paru dans le New York Times, le 29 juin 2007.

 

→ En complément, lire : L’amateur et le professionnel