Les adeptes de l’utopie numérique ont salué l’aube d’une ère où le Web 2.0 – caractérisé par une nouvelle génération de sites participatifs comme MySpace.com et YouTube.com, qui mettent en avant le contenu proposé par l’utilisateur, la construction d’un réseau social et le partage interactif – ouvre la voie à la démocratisation du monde : davantage d’informations, de perspectives, d’opinions, davantage de tout, et en général sans filtre ni rien à payer (1). Pourtant, le Web 2.0 a aussi son envers, moins attrayant. C’est ce que souligne Andrew Keen, entrepreneur dans la Silicon Valley, dans son livre provocateur.
Selon Andrew Keen, « la révolution du Web 2.0 favorise les observations superficielles au détriment de l’analyse en profondeur, les opinions à l’emporte-pièce au détriment du jugement réfléchi ». De son point de vue, le Web 2.0 est en train de transformer le paysage culturel, et pas pour le meilleur. En sapant les médias classiques et les droits sur la propriété intellectuelle, il crée un monde où « l’essentiel de la musique que nous entendrons sera composée et exécutée par des amateurs ; où les films et ce qui sera montré à la télévision seront issus de produits glorifiés de YouTube ; et où l’actualité sera faite des potins de célébrités servant à agrémenter la publicité ». Voilà ce qui arrive, dit-il, « quand l’ignorance s’allie à l’égocentrisme, au mauvais goût et à la tyrannie de la foule ».
Haro sur les caïds du numérique
Ce livre, qui développe un essai controversé publié dans le Weekly Standard, est une lamentation habilement argumentée dirigée contre les caïds du numérique, qui entendent détrôner les gardiens du temple culturel et poli¬tique, remplacer les experts par la « sagesse des foules (2) ». Bien que M. Keen s’écarte de son sujet dans les derniers chapitres – où il se livre à quelques charges moralisatrices contre des maux liés à Internet comme les jeux d’argent et la pornographie en ligne –, il évoque avec acuité et passion les effets d’un monde où les frontières sont délibérément brouillées entre fait et opinion, expertise informée et spéculation d’amateur.
« L’histoire démontre, écrit-il, que la foule ne fait pas toujours preuve de sagesse », ayant embrassé des causes aussi peu raisonnables que « l’esclavage, l’infanticide, la guerre de George Bush en Irak, Britney Spears (3) ». La foule a créé la bulle Internet des années 1990, tout comme elle avait créé la désastreuse tulipomanie qui a déferlé sur les Pays-Bas au XVIIe siècle (4).
Andrew Keen souligne aussi que les résultats d’une recherche sur Google [le plus utilisé des moteurs de recherche] « ne fournissent pas les réponses les plus fiables mais simplement les plus populaires » et peuvent être manipulés par la pratique du « bombardement », technique consistant à « élever le classement d’un site dans les résultats de Google en multipliant, sur d’autres sites, les liens qui renvoient à ce site ». Il cite un article du Wall Street Journal montrant que le classement des informations sur les sites participatifs est souvent déterminé par un petit nombre d’utilisateurs. Ainsi sur Digg.com, qui compte 900 000 utilisateurs inscrits, on a vu trente personnes suffire à déterminer le contenu d’un tiers des textes figurant sur la page d’accueil. Sur Netscape.com, un seul utilisateur était derrière 217 articles publiés en deux semaines, soit 13 % de tous les articles figurant dans la liste des plus appréciés pendant la période (5).
Parce que le Web 2.0 célèbre le « noble amateur » au détriment de l’expert, et parce que beaucoup de moteurs de recherche et de sites Web font passer la popularité avant la fiabilité, note Keen, la désinformation et les rumeurs prolifèrent aisément dans le cyberespace. Ainsi, l’encyclopédie en ligne Wikipédia (qui s’appuie sur des contributions bénévoles) attire un trafic bien plus important que le site de l’Encyclopædia Britannica (qui s’appuie sur des experts et des érudits), même si le format interactif employé par Wikipédia autorise la diffusion d’informations inexactes, non vérifiées, voire carrément frauduleuses. Cette année, il a été révélé qu’un collaborateur de Wikipédia, qui a révisé des milliers d’articles sous le nom d’Essjay et fut un moment l’un des rares à avoir le droit d’arbitrer les litiges entre auteurs de textes, n’était pas le professeur d’université qu’il prétendait être, mais un jeune homme de 24 ans nommé Ryan Jordan.
Des interprétations biaisées
Dans la mesure où les collaborateurs de Wikipédia et de YouTube sont souvent anonymes, il est difficile pour les utilisateurs d’être certains de leur identité, ou de leurs objectifs. Une intervention concernant un candidat aux élections peut ainsi être rédigée par un adversaire qui dissimule ses motivations ; de la propagande peut se faire passer pour de l’information (6). De fait, comme le souligne Andrew Keen, la notion d’objectivité paraît de plus en plus démodée dans l’univers relativiste du Web, où les blogueurs proposent une vision sélective de l’actualité et présentent des spéculations et des interprétations biaisées comme des faits avérés. Alors que la tradition des historiens et des journalistes était de s’efforcer de fournir l’information la plus vraie possible, bien des blogueurs se glorifient de leur propre subjectivité, et de nombreux internautes utilisent le Web 2.0 simplement, selon les termes de Keen, pour « se voir confirmer leurs propres vues partisanes et communiquer avec des gens partageant leur idéologie ». En outre, les faits reconnus comme objectifs devenant plus difficiles à identifier, le débat informé sur les questions politiques et sociales réellement importantes devient lui aussi plus difficile.
Lorsqu’il s’oppose aux outils de publication et de diffusion que le Web offre aux artistes et aux écrivains amateurs, Keen devient élitiste et grincheux : il écrit que les services de publication à la demande « ne sont que des versions moins chères et plus accessibles de l’édition à compte d’auteur, où les écrivains sans talent s’achètent le vernis de la publication ». Mais il est convaincant sur les conséquences que tous ces contenus gratuits et produits par les utilisateurs ont sur les médias traditionnels.
Andrew Keen affirme que le penchant du Web démocratisé pour le mélange, le remix et le copier-coller menace non seulement les droits d’auteur mais aussi l’idée même d’auteur et de propriété intellectuelle. Alors que l’argent de la publicité déserte les journaux, les magazines et la télévision au profit du Web, les entreprises disposant des ressources et de l’expertise nécessaires pour financer l’investigation et le reportage à l’étranger se heurtent à des difficultés croissantes. Il pense qu’avec la chute des ventes de CD (due au piratage numérique et au téléchargement de chansons) et les difficultés croissantes de l’industrie musicale, les nouveaux artistes découvriront que la gloire acquise sur Internet ne se traduit pas par les ventes ou la reconnaissance mondiale dont ont bénéficié les générations antérieures.
« Ce que vous ne réalisez peut-être pas, écrit Keen, c’est que ce que nous prenons comme gratuit nous coûte en fait une fortune. Google, YouTube, MySpace, Craigslist et les centaines de start-up qui tentent de s’arroger une part du gâteau du Web 2.0 ne remplaceront pas l’industrie qu’ils contribuent à miner, en termes de produits, d’emplois, de chiffre d’affaires et de bénéfices (7). En captant notre attention comme ils le font, les blogs et les wikis sont en train de décimer les industries de l’édition, de la musique et de l’information qui ont créé le contenu original que les sites Web “agrègent”. Notre culture est en train de cannibaliser ses jeunes, en détruisant la source même du contenu qu’ils recherchent. »
Ce texte est paru dans le New York Times, le 29 juin 2007.
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