La mémoire retrouvée des Juifs de Varsovie

En 1946, une dizaine de boîtes métalliques furent déterrées dans l’ancien ghetto juif de Varsovie. L’organisation clandestine Oyneg Shabes y avait déposé durant la guerre ses écrits en yiddish. Ces archives, qui n’ont jamais été traduites ni publiées intégralement, nourrissent depuis plus de cinquante ans le travail des historiens. A son tour, Samuel Kassow s’appuie sur elles dans Who will write our history ? (« Qui écrira notre histoire ? »). Un récit auquel il mêle la biographie du charismatique Emmanuel Ringelblum. Historien, ce dernier avait formé autour de lui une équipe d’une cinquantaine d’intellectuels afin de consigner l’histoire du ghetto. Ensemble, ils ont récolté les témoignages, les statistiques et décrit la vie quotidienne. Marxiste, Ringelblum considérait que l’écriture de l’histoire devait être une entreprise collective, indissociable de son contexte politique et social. Le groupe s’est donc attelé à rapporter l’histoire de la communauté juive de Varsovie directement, sans recul, avant que « le traumatisme n’estompe les souvenirs ».
Le résultat offre un précieux aperçu des réactions immédiates des habitants face aux atrocités. Il en ressort surtout un désir de vengeance contre les Allemands et un sentiment de colère envers une partie de la communauté juive, des policiers notamment : « Qui (les) a élevés, hurle l’écrivain Shie Perle, comment des fils de pères juifs peuvent-ils devenir de tels meurtriers ? Quelles mères juives les ont allaités ? La seule réponse est que les pères étaient des assassins et les mères des putes. » Ringelblum et ses compagnons ont malgré tout persisté dans leur tâche. Car écrire, c’était conserver son humanité, car « écrire, c’était résister ». Mais aussi parce que ces travaux permettaient d’alimenter les services de renseignements au sein du mouvement résistant armé, et de faire passer des informations à la BBC.
Ce livre est « l’un des plus éprouvants et émouvants que vous lirez », promet David Cesarani dans la Literary Review, même s’il reste emprunt de la naïveté du personnage qui l’a inspiré : « En fin de compte, Kassow reproduit la croyance impérissable en la bonté de l’humanité dont fait preuve Ringelblum».

Ce XIXe siècle qui n’en finit pas

« Une étape dans l’écriture historique allemande, l’un des livres
d’histoire les plus importants de la dernière décennie, une réalisation
grandiose ». En commentant dans Die Zeit la fresque mondiale du XIXe
siècle proposée par Jürgen Osterhammel, Jürgen Kocka pousse encore
l’éloge : « Voilà qui fait comprendre comment il est effectivement
possible de faire de l’histoire globale ». Ni manuel, ni encyclopédie,
non plus théorie du XIXe ou reconstruction chronologique, Osterhammel
fait le portrait mosaïque d’une époque qui commence pour lui en 1760,
avec l’internationalisation de la Guerre de sept ans, et s’achève en
1920 lorsque commencent à se faire sentir les conséquences de la
Première guerre mondiale.
L’auteur fait feu de tout bois. Il y a les grands thèmes : sédentarité
et mobilité, formation des Etats-nations, industrie et capitalisme,
révolutions… Ce dernier chapitre, par exemple, met en relation les
soulèvements sociaux ou politiques de Philadelphie, de Nankin et de
Saint-Pétersbourg. Les archives écrites et sonores, la photographie et
les statistiques… Autant d’éléments qu’utilise l’historien pour
éclairer l’époque. Les convergences et les différences dans la mesure
du temps d’un bout à l’autre du globe sont analysées avec soin,
explique encore Kocka, tant le XIXe siècle est celui de l’accélération.
Le livre fourmille à la fois de réflexions théoriques, de remises en
causes, de typologies, de comparaisons de la relation au temps et à
l’espace. L’érudition le cède seulement à la circonspection du
jugement.
    Face à cette abondance, le critique doit se faire violence pour
dire quels sont les principaux traits de ce très long siècle. La
nouvelle efficacité du travail, le règne des Etats (notamment
perceptible à travers la conduite de la guerre), le bouleversement du
registre des inégalités, la conquête des libertés civiques, telles sont
les lignes de force du portrait. A contrario, l’auteur dévalue
certaines idées bien établies. Comme celle qui veut que le XIXe ait
marqué la transition entre société traditionnelle et société
individualiste moderne, tant cette vision est européo-centrée. C’est
là, pour Kocka l’un des grands mérites du livre : le dépassement de
cette représentation dominante qui oppose l’Occident au reste du monde.
Chez Osterhammel, le lecteur trouve par exemple des rapprochements
entre l’Inde et la Chine.
    Disqualifié comme référence normative, l’Occident regagne au fil de
la lecture la place perdue au plan de la méthode. « Partout, le livre
montre à quel point le XIXe siècle a été celui de l’Europe, remarque
Kocka. C’est elle qui a si souvent innové (pour le meilleur et le
pire), et qui a fait sentir son influence par la contrainte ou
l’attraction, a été imitée et assimilée ». A son rayonnement spatial
correspond son empreinte dans le temps. Toutes les grandes pensées du
XIXe siècle – libéralisme, syndicalisme, socialisme, pacifisme… –
auront encore cours après la Deuxième Guerre mondiale. En 1950, le XIXe
siècle, était encore contemporain.

« Is Google Making Us Stoopid ? »

« Pourquoi tant d’agitation ? » Oliver Jungen, qui suit le numérique au Frankfurter Allgemeine Zeitung, n’en revient pas que la sortie de Nicholas Carr dans The Atlantic ait suscité un déferlement de réactions sur la Toile (1). « Parce que Carr ne lit plus de livres, il lui a peut-être échappé que ses thèses ont déjà été défendues dans plusieurs d’entre eux, et mieux ! » Ce n’est pas la première critique du savoir postmoderne, ajoute Jungen. Mais il faut croire que celle-ci a visé juste. Que dit Carr, critique essayiste de l’ère numérique, auteur de The Big Switch (« La grande commutation ») ? « Le Net diminue apparemment ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais les informations selon la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots ; désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski. »

À travers son témoignage, ce n’est pas une simple tendance que l’auteur épingle. C’est le son du tocsin qu’il veut faire entendre. Carr s’appuie sur plusieurs avancées des neurosciences ayant établi la plasticité du système nerveux pour soutenir que les circuits neuronaux s’adaptent à la lecture rapide. En changeant notre façon de lire, Google reprogramme biologiquement notre cerveau. « À mesure que nous nous servons des ordinateurs comme intermédiaires de notre compréhension du monde, c’est notre propre intelligence qui devient semblable à l’intelligence artificielle. » Ce grief se double d’un autre. Carr accuse Google – « entreprise fondée sur la science de la mesure » de l’aveu d’un de ses dirigeants – de promouvoir une forme de taylorisme dans le savoir. Et d’inciter au surf d’un site commercial à un autre. « Une lecture tranquille ou une réflexion lente et concentrée sont bien les dernières choses que ces entreprises désirent. C’est dans leur intérêt commercial de nous distraire. »

Jungen n’y voit qu’un réflexe de « pessimisme culturel » et balaie l’analyse d’un revers : « Carr ne fait que réchauffer la vieille thèse relayée par les médias de la fin de la Galaxie Gutenberg. Historiquement, l’Occident décline depuis qu’il existe. » Et, avec ses soubresauts, nos habitudes de lecture changent. La révolution de la lecture extensive dont Carr dénonce le énième avatar est en fait engagée depuis le XVIIIe siècle avec l’essor des journaux et des bibliothèques ! Il y a toujours un décalage entre un avant et un après ; chaque changement se fait au détriment d’un mode de lecture intensif qui le précède. Les raisons de se détourner de la lecture de fond sont aujourd’hui nombreuses, avec ou sans Internet ; à quoi bon avancer une théorie de la substitution ? L’avion n’a pas éliminé la bicyclette !

Internet et Google génèrent un savoir émietté ? Jungen voit dans ce reproche la prégnance d’un modèle de pensée : celui qui voit le monde comme un ensemble de particules contenant masse et énergie. Autant dire comme rien. Le monde du Net ne colle pas à cette représentation. C’est un monde où « l’on glose, commente, argumente, édite, déconstruit, surenchérit… ». C’est « la fête de l’exubérance ».

Le crépuscule de la lecture

Il n’est pas nécessaire de citer toutes les preuves de l’état catastrophique de l’alphabétisme. Les chiffres du département de l’Éducation parlent d’eux-mêmes : 27 millions d’Américains ne savent pas lire du tout, et 35 millions d’autres ont un niveau plus qu’insuffisant pour se débrouiller dans notre société. Mais ce qui m’inquiète aujourd’hui, ce n’est pas tant ce problème accablant de l’alphabétisation élémentaire que celui du recul de l’aptitude à lire même parmi les membres de la classe moyenne – la réticence à s’offrir ces moments de silence, ces luxes que sont la vie en famille, le temps et la concentration, inséparables de la lecture au sens traditionnel. Près de 80 % des adolescents instruits, dit-on, ne peuvent plus lire sans bruit de fond musical ou sans que les images du petit écran ne dansent au coin de leur champ de vision. On sait très peu de choses sur le cortex et la manière dont il traite des flux simultanés et contradictoires, mais le bon sens commande de nous en inquiéter sérieusement. Ce viol de la concentration, du silence et de la solitude touche au cœur même de notre conception de l’alphabétisme. Cette nouvelle forme de demi-lecture, de demi-perception dans une ambiance de distraction rend impossibles certains actes essentiels à l’appréhension d’un texte et au fait de rester concentré. Sans parler, bien sûr, du plus grand hommage qu’un être humain puisse rendre à un poème ou à un texte en prose qu’il adore, l’apprendre par cœur. Pas par l’intellect, par cœur. L’expression est cruciale.

Dans ces conditions, l’avenir de l’art de lire est une véritable question. Les changements techniques, psychiques et sociaux qui nous attendent seront probablement de bien plus grande ampleur que ceux provoqués par Gutenberg. La révolution de l’imprimerie a pris beaucoup de temps, et l’on débat toujours de ses effets… La révolution de l’information touchera chaque facette de la composition, de la publication, de la distribution des textes, et leur lecture. Personne dans l’industrie de l’édition ne peut dire en toute certitude ce qu’il adviendra du livre tel que nous le connaissons.

Tout se passe aujourd’hui comme si l’art de lire était appelé à se scinder en trois catégories. La première, vaste et informe, est celle de la lecture de distraction, le divertissement passager – le roman de gare. Je subodore que ce type de lecture impliquera de plus en plus non des livres de poche mais des télétransmissions sur écrans personnels. On sélectionnera le livre que l’on veut, la vitesse de défilement du texte sur l’écran et à laquelle les pages se tourneront. Certains seront même lus à l’auditeur par des lecteurs professionnels. Que le texte apparaisse ou pas sur l’écran à mesure qu’on vous le lira est une question ouverte.

 

La bibliothèque de Babel à portée de clic

Le deuxième type de lecture sera d’information. Ce que De Quincey a appelé la « littérature de la connaissance » pour la distinguer de la fiction, de la poésie et du théâtre, qu’il appelait la « littérature de la puissance (1) ». Les moyens de se procurer cette littérature de la connaissance – le microcircuit, la puce électronique, le disque laser – modifieront nos habitudes au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer. La « bibliothèque de Babel », cette bibliothèque des bibliothèques qu’imagine Borges dans ses Fictions, sera réellement, concrètement, accessible pour un usage personnel ou institutionnel. On pourra la solliciter depuis un écran. Et la perspective d’un changement fondamental des structures de l’attention et de la compréhension est ici presque incommensurable.

Quid, dès lors, de la lecture sous sa bonne vieille forme silencieuse et privée ? Elle pourrait devenir une compétence et une vocation aussi spécialisées que dans les ateliers de copistes et les bibliothèques des monastères au cours du soi-disant âge des ténèbres médiéval. Nous savons aujourd’hui que ce fut en réalité une époque clé, radieuse par sa patience, par son sens de ce qui devait être copié et préservé. Les bibliothèques privées pourraient bien redevenir aussi rares et exceptionnelles que du temps où Érasme et Montaigne en possédaient de célèbres. L’habitude de meubler une pièce avec des étagères remplies de livres – reliés, pas des poches –, la volonté de rassembler des œuvres complètes (une idée en soi très particulière) ainsi que les premières éditions d’un auteur contemporain, avec l’espoir de tout posséder d’un écrivain que l’on aime – qu’il soit bon, mauvais ou ni l’un ni l’autre –, la capacité, et surtout l’envie, de se mesurer à un texte difficile, de maîtriser la grammaire, l’art de la mémoire et de la gestion du repos et de la concentration qu’exigent les grands livres… Tout ceci pourrait à nouveau devenir l’apanage d’une élite, d’un mandarinat du silence.

Le pouvoir aux nouveaux créateurs

Ce mandarinat, cette élite d’hommes et de femmes du livre, n’aura pas le pouvoir, l’influence politique ou le prestige qu’avaient leurs homologues à la Renaissance, à l’époque des Lumières, et presque jusqu’à la fin de l’époque victorienne. Ce pouvoir appartiendra presque immanquablement aux « alettrés », aux « numérittrés ». Il appartiendra à ceux qui, tout en étant techniquement presque incapables de lire un livre sérieux et, surtout, réticents à le faire, savent dès la préadolescence créer des logiciels d’une grande subtilité, d’une immense puissance logique et d’une grande profondeur conceptuelle. Le pouvoir bascule en faveur de ces hommes et de ces femmes qui, s’étant affranchis du lourd fardeau de l’alphabétisme réel et de ses constantes habitudes référentielles, du fait que presque toutes les grandes littératures se réfèrent à une autre grande littérature, sont des créateurs – non-lecteurs, mais créateurs d’un nouveau genre.

On dit qu’en rentrant chez lui un soir, Érasme aurait vu un morceau d’imprimé déchiré et maculé de boue. En se baissant pour le ramasser, il poussa un cri de joie, saisi par le miracle du livre, par le pur miracle de ce qu’il y a derrière le fait de ramasser un tel message. Aujourd’hui, pris dans un immense embouteillage sur l’autoroute ou au cœur de Manhattan, nous pouvons mettre une cassette de la Missa Solemnis dans l’autoradio. Nous pouvons aussi, grâce aux livres de poche et bientôt grâce à la télévision par câble, demander, commander, et obliger la littérature la plus exigeante, la plus tragique ou la plus merveilleuse, à nous être immédiatement emballée et servie. C’est un luxe immense. Mais il n’est pas certain que cela contribue réellement au miracle constant et toujours renouvelé qu’est la rencontre entre un être et un livre.

 

Ce texte a été publié par Harper’s en août 1985. Il est issu d’une conférence prononcée devant une assemblée d’éditeurs réunis à New York. Il a été traduit par Adrien Pouthier.

 

→ En complément, lire aussi un extrait de la conférence donné par Umberto Eco à la bibliothèque d’Alexandrie en 2003 : « Ceci tuera cela »

L’avenir des livres

Nous avons trois types de mémoire. La première est organique : une mémoire de chair et de sang, celle qu’administre notre cerveau. La deuxième est minérale et, en ce sens, l’humanité a connu deux espèces de mémoire minérale : il y a des millénaires de cela, c’était la mémoire représentée par les tablettes d’argile et les obélisques, bien connus dans ce pays, sur lesquels on gravait les textes. La mémoire électronique de nos ordinateurs, fondée sur le silicium, relève aussi de ce deuxième type de mémoire. Nous avons aussi connu une troisième sorte de mémoire, la végétale, celle que représentent les premiers papyrus, là encore bien connus dans ce pays, puis les livres en papier. Que l’on me permette d’oublier qu’il fut un temps où le vellum des premiers codex était d’origine organique, et que le premier papier était fait non pas de bois, mais de peaux. Par souci de simplicité, qu’on me permette de parler de mémoire végétale pour désigner ces livres.

Ce lieu a été jadis et sera à l’avenir voué à la conservation des livres ; il est et sera donc un temple de la mémoire végétale. Les bibliothèques, à travers les siècles, ont été les moyens les plus importants de conserver notre sagesse collective. Elles ont été et sont encore une sorte de cerveau universel où il nous est loisible de retrouver ce que nous avons oublié et ce que nous ne savons pas encore. Si vous me permettez cette métaphore, une bibliothèque est la meilleure imitation possible, par des êtres humains, d’un esprit divin, où l’univers tout entier est vu et compris en même temps. Un homme capable de stocker dans sa tête l’information fournie par une grande bibliothèque serait, d’une certaine façon, l’émule de Dieu. Autrement dit, nous avons inventé les bibliothèques parce que nous nous savons dépourvus de pouvoirs divins, mais que nous essayons de faire de notre mieux pour les imiter.

Construire, ou plutôt reconstruire aujourd’hui une des plus grandes bibliothèques du monde pourrait sembler relever du défi, voire faire figure de provocation. Il arrive souvent que, dans des articles de presse ou des communications universitaires, des auteurs, confrontés à l’ère nouvelle des ordinateurs et de l’Internet, parlent d’une possible « mort des livres ». Toutefois, si les livres doivent disparaître, comme les obélisques et les tablettes d’argile des civilisations antiques, ce ne serait pas une bonne raison de supprimer les bibliothèques. Elles devraient au contraire survivre sous la forme de musées conservant les reliques du passé, de même que nous conservons la Pierre de Rosette dans un musée parce que nous ne sommes plus habitués à conserver nos documents sur des surfaces minérales.

Les livres, la littérature, l’auteur ne vont pas disparaître

Mon éloge des bibliothèques sera pourtant un peu plus optimiste. Je suis de ceux qui persistent à croire que le livre imprimé a un avenir et que toutes les craintes relatives à sa disparition ne sont que le dernier exemple en date d’autres peurs, ou des terreurs millénaristes de la fin de quelque chose, à commencer par celle du monde.

Au fil des interviews, j’ai dû répondre à des questions de ce genre : « Les nouveaux médias électroniques vont-ils rendre les livres obsolètes ? Le Web va-t-il rendre la littérature obsolète ? La nouvelle civilisation hypertextuelle va-t-elle éliminer l’idée même d’auteur ? » Si vous avez un esprit normalement équilibré, vous voyez bien que ce sont des questions différentes, et, à en juger au ton inquiet sur lequel on vous les pose, on pourrait croire que l’interviewer sera rassuré si vous répondez : « Non, du calme, tout va bien. » Erreur. Dites à ces gens que les livres, la littérature, l’auteur ne vont pas disparaître, ils feront une mine de déterré. Mais alors, où est le scoop ? Annoncer la mort d’un prix Nobel, voilà qui est de l’information. Dire qu’il est vivant et se porte bien n’intéresse personne… sauf lui, j’imagine.

Je souhaite aujourd’hui tenter de démêler un écheveau d’appréhensions embrouillées relatives à des problèmes différents. Clarifier nos idées en la matière peut aussi nous aider à mieux comprendre ce que nous entendons habituellement par livre, texte, littérature, interprétation, etc. Ainsi verrez-vous qu’une question idiote peut appeler quantité de réponses avisées. Probablement est-ce là la fonction culturelle des interviews naïves.

Les livres, des machines à susciter de nouvelles pensées

Commençons par une histoire égyptienne, bien qu’elle nous soit racontée par un Grec. À en croire le Phèdre de Platon, quand Hermès, ou Theuth, le prétendu inventeur de l’écriture, présenta son invention au pharaon Thamous, celui-ci loua cette technique inouïe censée permettre aux hommes de se rappeler ce qu’autrement ils oublieraient. Mais Thamous n’était pas totalement satisfait : « Mon très habile Theuth, fit-il, la mémoire est un grand don qu’il faut entretenir par un exercice continu. Et voici que ton invention va dispenser les hommes de l’exercer. Ils se souviendront non pas d’un fait au prix d’un effort intérieur, mais par la simple vertu d’un moyen extérieur. »

On comprend le souci de Thamous. L’écriture, comme toute autre invention technique, engourdirait la faculté humaine qu’elle prétendait remplacer et renforcer. L’écriture était dangereuse parce qu’elle diminuait les pouvoirs de l’esprit en offrant aux humains une âme pétrifiée, une caricature d’esprit, une mémoire minérale.

Le texte de Platon est ironique, naturellement. Platon couchait par écrit son argument contre l’écriture. Mais il prêtait aussi son discours à Socrate, qui n’a pas écrit (n’ayant pas publié, il a péri au cours de la dispute académique). De nos jours, nul ne partage les inquiétudes de Thamous pour deux raisons fort simples. Pour commencer, nous savons que les livres ne sont pas des moyens de faire penser un autre à notre place, mais au contraire des machines à susciter de nouvelles pensées. Écrire un chef-d’œuvre de mémoire spontanée comme La Recherche du temps perdu de Proust n’était possible qu’après l’invention de l’écriture. Ensuite si les gens avaient jadis besoin d’exercer leur mémoire pour se rappeler les choses, après l’invention de l’écriture il leur a fallu l’exercer pour se souvenir des livres. Loin d’ankyloser la mémoire, les livres la défient et l’améliorent. Le pharaon n’en illustrait pas moins une peur éternelle : celle qu’une nouvelle réalisation technologique ne tue une chose que nous jugeons précieuse et féconde.

J’ai employé le verbe « tuer » à dessein parce que, plus ou moins vingt-quatre siècles plus tard, dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo a raconté l’histoire d’un prêtre, Claude Frollo, qui observe tristement les tours de sa cathédrale. L’histoire du roman se situe au XVe siècle, après l’invention de l’imprimerie. Jusque-là, les manuscrits étaient réservés à une élite restreinte de lettrés, et les images d’une cathédrale étaient la seule chose qui pût faire connaître aux masses les histoires de la Bible, la vie du Christ et des saints, les principes moraux, voire les épisodes de l’histoire nationale ou les notions les plus élémentaires de géographie et de sciences naturelles (la nature des peuples inconnus, les vertus des herbes et des pierres). Une cathédrale médiévale était une sorte de programme de télévision permanent et immuable, censé apprendre aux gens tout ce qui était indispensable pour leur vie quotidienne aussi bien que leur salut éternel.

Or, voici que Frollo a sur sa table un livre imprimé. « Ceci tuera cela », chuchote-t-il. Autrement dit, le livre tuera la cathédrale, l’alphabet tuera les images. Le livre détournera les gens de leurs valeurs les plus importantes, tout en encourageant des informations inutiles, la libre interprétation des Écritures et une curiosité malsaine.

« Gutenberg contre-attaque. »

Dans les années 1960, Marshall McLuhan écrivit La Galaxie Gutenberg, où il annonçait que la forme de pensée linéaire sous-tendue par l’invention de l’imprimerie était en passe d’être évincée par une forme de perception et de compréhension plus globale à travers des images et d’autres espèces de moyens électroniques. Sinon McLuhan lui-même, du moins certains de ses lecteurs montrèrent du doigt l’écran de télévision, puis un livre imprimé en lâchant à leur tour : « Ceci tuera cela. » Si McLuhan était encore parmi nous, il eût été le premier à annoncer aujourd’hui quelque chose du style : « Gutenberg contre-attaque. » Un ordinateur est assurément un instrument qui permet de produire et d’éditer des images, avec des icônes qui donnent des instructions ; mais il est tout aussi certain que l’ordinateur est devenu avant tout un instrument alphabétique. Sur l’écran défilent des mots et des lignes ; pour se servir d’un ordinateur, il faut savoir lire et écrire.

Existe-t-il des différences entre la première galaxie Gutenberg et la seconde ? Beaucoup. En premier lieu, seuls les traitements de texte archéologiques du début des années 1980 offraient une sorte de communication écrite linéaire. Aujourd’hui, les ordinateurs ne sont plus linéaires dans la mesure où ils arborent une structure hypertextuelle. Assez curieusement, l’ordinateur est né comme une machine de Turing, qui ne pouvait faire qu’une chose à la fois et, en fait, dans les entrailles de la machine, le langage fonctionne encore ainsi, suivant une logique binaire : zéro-un, zéro-un. En revanche, la production de la machine ne l’est plus, linéaire : une explosion de feux d’artifice sémiotiques. Son modèle n’est pas tant la ligne droite qu’une galaxie, où tout le monde peut établir des liens inattendus entre différentes étoiles et former de nouvelles images célestes à n’importe quel point de navigation.

Pourtant, c’est exactement à ce point que doit commencer notre travail de démêlage, parce que, par structure hypertextuelle, nous entendons habituellement deux phénomènes très différents. Il y a d’abord l’hypertexte textuel. Dans un livre traditionnel, on lit de gauche à droite (ou de droite à gauche, ou de haut en bas, suivant les cultures), de façon linéaire. On peut naturellement sauter des pages ; une fois arrivé à la page 300, revenir en arrière pour vérifier ou relire quelque chose en page 10, mais cela impose un travail physique. En comparaison, un texte hypertextuel est un réseau multidimensionnel, un labyrinthe, où chaque point, chaque nœud est susceptible d’être rattaché à tout autre nœud. Il y a ensuite l’hypertexte systémique. Le WWW est la Grande Mère de Tous les Hypertextes, une bibliothèque mondiale où l’on peut – où l’on pourra d’ici peu – faire son choix à sa guise. Le Web est le système général de tous les hypertextes existants.

Une telle différence entre texte et système est d’une importance capitale. Nous y reviendrons. Pour l’heure, qu’on me permette de liquider la plus naïve des questions les plus souvent posées, où il apparaît que cette différence n’est pas encore si claire. Mais la réponse à cette première question nous permettra de clarifier un autre point. Voici la question naïve : « Les disquettes hypertextuelles, l’Internet, les systèmes multimédias vont-ils rendre les livres obsolètes ? » Avec cette question, nous voici arrivés au dernier chapitre de notre histoire du « ceci tuera cela ». Mais cette question elle-même souffre d’une certaine confusion, puisqu’elle admet deux formulations : (a) Les livres vont-ils disparaître en tant qu’objets physiques ? Et (b) vont-ils disparaître en tant qu’objets virtuels ?

Je commencerai par répondre à la première question. Même après l’invention de l’imprimerie, les livres n’ont jamais été le seul instrument pour acquérir des informations. Il y avait aussi la peinture, les images populaires, l’enseignement oral, etc. Le fait est simplement que les livres sont apparus comme l’instrument le mieux adapté pour transmettre des informations. Il existe deux sortes de livres : ceux qui se lisent et ceux que l’on consulte.

La manière normale de lire les premiers est celle que j’appellerais la « façon polar ». On commence par la première page, où l’auteur vous apprend qu’un crime a été commis, et vous suivez jusqu’au bout chaque piste du détective au travail pour découvrir finalement que le coupable était le majordome. Fin du livre et fin de votre expérience de lecture. Remarquez qu’il se passe la même chose si vous lisez un traité de philosophie, par exemple. L’auteur souhaite que vous ouvriez le livre à la première page, que vous suiviez les séries de questions qu’il propose, et voyiez comment il en arrive à certaines conclusions définitives. Les spécialistes peuvent assurément relire un livre de ce genre en sautant d’une page à l’autre pour essayer de repérer un lien possible entre un passage du premier chapitre et une affirmation du dernier. Ils peuvent aussi décider d’isoler, mettons, chaque occurrence du mot « idée » dans une œuvre donnée, sautant ainsi des centaines de pages pour se focaliser sur les seules pages qui traitent de cette notion. Mais ce sont des manières de lire que le profane jugerait peu naturelles.

Puis il y a les livres qui se consultent, comme les manuels et les encyclopédies. Celles-ci sont faites pour être consultées, jamais lues de la première à la dernière page. Une personne qui lirait l’Encyclopaedia Britannica chaque nuit avant de s’endormir, de la première à la dernière page, serait un personnage comique. Habituellement, on pioche un volume pour savoir ou se remémorer quand Napoléon est mort ou quelle est la formule chimique de l’acide sulfurique. Les spécialistes ont un usage plus sophistiqué des encyclopédies. Par exemple, si je veux savoir si Napoléon a pu rencontrer Kant, je dois sortir les volumes K et N de mon encyclopédie : j’y découvre que Napoléon est né en 1769 et qu’il est mort en 1821, et que Kant est né en 1724 et mort en 1804, quand Napoléon était déjà empereur. Il n’est donc pas impossible que les deux hommes se soient rencontrés. Pour en avoir la confirmation, il me faudrait probablement consulter une biographie de Kant, ou de Napoléon, mais dans une courte biographie de Napoléon, qui a rencontré tant de gens dans sa vie, une éventuelle rencontre avec Kant peut être négligée, alors que dans une biographie de Kant une rencontre avec Napoléon ne manquerait pas d’être signalée. Bref, je dois feuilleter quantité de livres sur de multiples rayonnages de ma bibliothèque ; je dois prendre des notes pour comparer ensuite toutes les informations que j’ai glanées. Une tâche physique éprouvante.

Avec l’hypertexte, en revanche, il m’est possible de naviguer à travers toute la Net-cyclopédie. Je peux rattacher un événement rapporté au début avec une série d’événements semblables disséminés à travers le texte ; je puis comparer le commencement à la fin ; je peux demander une liste de tous les mots qui commencent par A ; je peux rechercher tous les cas où le nom de Napoléon est lié à celui de Kant ; je peux comparer les dates de naissance et de décès ; en un mot, il me suffit de quelques secondes ou de quelques minutes pour faire le travail.

Les hypertextes rendront certainement les encyclopédies et les manuels obsolètes. Hier, il était possible d’avoir toute une encyclopédie sur CD-ROM ; aujourd’hui, il est possible de la consulter en ligne, ce qui a pour avantage de permettre des références croisées et une récupération d’informations non-linéaire. Tous les compact-discs et l’ordinateur occuperont un cinquième de l’espace occupé par une encyclopédie imprimée, laquelle est loin d’être aussi facilement transportable qu’un CD-ROM. Il n’est pas non plus facile de mettre à jour une encyclopédie imprimée. Les étagères qui sont aujourd’hui occupées, chez moi ou dans les bibliothèques, par des mètres et des mètres d’encyclopédies pourraient être éliminées dans un proche avenir, et on n’aura aucune raison de se plaindre de leur disparition. Rappelons que pour quantité de gens une encyclopédie en plusieurs volumes est un rêve impossible : non pas, ou pas seulement, à cause du coût des livres, mais aussi en raison du coût du mur où les livres sont rangés. Personnellement, ayant commencé mon activité de chercheur comme médiéviste, j’aimerais posséder les 221 volumes de la Patrologia Latina de Migne. Elle est très coûteuse, mais je pourrais me l’offrir. Ce que je ne peux m’offrir, c’est un nouvel appartement où stocker 221 gros livres sans être obligé d’éliminer au moins 500 autres tomes de format courant.

Les livres resteront indispensables,  dans toutes les circonstances

Mais un disque hypertextuel ou le WWW peuvent-ils remplacer les livres à lire ? Une fois encore, la question est de savoir si la question, porte sur les livres en tant qu’objets physiques ou objets virtuels. Une fois encore, commençons par le problème physique.

Bonnes nouvelles : les livres resteront indispensables, non seulement pour la littérature, mais dans toutes les circonstances où il est nécessaire de lire avec soin pour glaner des informations autant que pour spéculer et réfléchir sur elles. Lire un écran d’ordinateur n’est pas la même chose que lire un livre. Pensez au processus d’apprentissage d’un nouveau programme informatique. Habituellement, le programme est capable d’afficher à l’écran toutes les instructions dont vous avez besoin. Mais habituellement les utilisateurs qui veulent apprendre le programme impriment les instructions et les lisent comme si elles avaient la forme d’un livre ou achètent un manuel imprimé. Il est tout à fait possible de concevoir un programme visuel qui explique fort bien comment imprimer et relier un livre, mais on a besoin d’un manuel imprimé pour obtenir des instructions sur la manière d’écrire ou d’utiliser un programme informatique.

Après douze heures sur une console d’ordinateur, j’ai les yeux pareils à des balles de tennis, et j’éprouve le besoin de m’installer confortablement dans un fauteuil et de lire un journal, ou peut-être un bon poème. Je pense donc que les ordinateurs diffusent une nouvelle forme de literacy, mais sont incapables de satisfaire tous les besoins intellectuels qu’ils stimulent. N’oubliez pas que la civilisation juive et la civilisation arabe naissante reposaient toutes deux sur un livre, et que cela n’est pas sans rapport avec le fait qu’il s’agit de civilisations nomades. Les anciens Égyptiens pouvaient graver leurs archives dans la pierre des obélisques ; Moïse et Mahomet, non. Si vous voulez traverser la mer Rouge, ou quitter la Péninsule arabique pour l’Espagne, un rouleau est plus pratique qu’un obélisque où l’on aurait gravé le texte de la Bible ou du Coran. C’est bien pourquoi ces deux civilisations fondées sur un livre ont privilégié l’écriture de préférence aux images. Mais les livres présentent un autre avantage par rapport aux ordinateurs. Même s’ils sont imprimés sur du papier acide moderne, d’une durée de vie de soixante-dix ans environ, ils sont plus durables que les supports magnétiques. De plus, ils ne sont pas à la merci de pannes ou de coupures d’électricité et résistent mieux aux chocs.

Jusqu’ici, les livres restent le moyen le plus économique, souple et facile à entretenir de transporter des informations à un coût très modique. La communication informatique vous précède ; les livres vous accompagnent et voyagent à votre rythme. Si vous faites naufrage sur une île déserte, sans possibilité de brancher un ordinateur, le livre reste un instrument précieux. Même si votre ordinateur est équipé de piles solaires, ce n’est pas facile de le lire allongé dans un hamac. Les livres restent les meilleurs compagnons pour un naufrage ou le jour d’après la nuit d’avant… Les livres appartiennent à cette catégorie d’instruments qui, une fois inventés, n’ont toujours pas été améliorés parce qu’ils sont déjà parfaits comme le marteau, le couteau, la cuiller ou les ciseaux.

Deux nouvelles inventions sont toutefois au seuil d’une exploitation industrielle. La première est l’impression à la demande : après avoir parcouru les catalogues de nombreuses bibliothèques ou maisons d’édition, un lecteur peut choisir le livre dont il a besoin. L’opérateur pressera un bouton, et la machine imprimera et reliera un exemplaire unique dans la police préférée du lecteur. Cela promet de changer de fond en comble le marché de l’édition, et d’éliminer probablement les librairies sans pour autant éliminer les livres ni les bibliothèques – les seuls endroits où l’on puisse trouver les livres à scanner et à réimprimer. Pour dire les choses simplement : chaque livre sera adapté aux désirs de l’acheteur, comme jadis les vieux manuscrits.

La seconde invention est l’e-book, où en insérant une microcassette au dos d’un livre ou en le connectant à Internet, on a sous les yeux un livre imprimé. Même dans ce cas, cependant, nous aurons encore un livre, certes aussi différent de nos livres actuels que ceux-ci le sont des manuscrits anciens sur parchemin, et que le premier folio de Shakespeare de 1623 diffère de la dernière édition Penguin. Jusqu’à maintenant, cependant, les e-books n’ont pas connu un succès commercial à la hauteur des espérances de leurs inventeurs. Je me suis laissé dire que certains mordus de l’informatique, qui ont grandi avec l’ordinateur sans prendre l’habitude de feuilleter des livres, ont finalement lu de grands chefs-d’œuvre de la littérature sur des e-books, mais je pense que le phénomène demeure fort limité. En général, les gens préfèrent la manière traditionnelle de lire un poème ou un roman sur papier. Les e-books se révèleront probablement utiles pour consulter des informations, comme cela arrive avec des dictionnaires ou des documents spéciaux. Probablement rendront-ils service aux élèves obligés d’emporter une dizaine de livres à l’école, mais ils ne remplaceront pas les autres types de livres que nous aimons lire au lit avant de dormir, par exemple.

En vérité, nombreux sont les nouveaux systèmes technologiques qui n’ont pas rendu les anciens obsolètes. Les voitures roulent plus vite que les bicyclettes, mais elles ne les ont pas rendues obsolètes, et l’on voit mal quelle amélioration technique rendrait le vélo meilleur qu’il ne l’était. L’idée qu’une technologie nouvelle abolit la précédente est souvent trop simpliste. Après l’invention de la photographie les peintres ont cessé de se sentir obligés de faire office d’artisans reproduisant la réalité ; pour autant, cela ne veut pas dire que l’invention de Daguerre ait seulement encouragé la peinture abstraite. Toute une tradition de la peinture moderne n’aurait pu exister sans modèles photographiques : il n’est qu’à penser à l’hyperréalisme, où la réalité est vue par l’œil du peintre à travers celui du photographe. Autrement dit, dans l’histoire de la culture, on n’a jamais vu une chose en tuer simplement une autre. En revanche, une nouvelle invention en a toujours profondément changé une plus ancienne.

Pour en terminer sur le thème de l’idée inconsistante d’une disparition physique des livres, ajoutons que parfois cette peur concerne non seulement les livres, mais aussi toute espèce de matériau imprimé. Hélas ! Si l’on a espéré que les ordinateurs, en particulier les traitements de texte contribueraient à sauver des arbres, c’était prendre son désir pour la réalité. Les ordinateurs encouragent au contraire la production d’imprimés. L’ordinateur crée de nouveaux modes de production et de diffusion de documents imprimés. Pour relire un texte, et le corriger convenablement, s’il ne s’agit pas d’une courte lettre, il faut l’imprimer, la relire, puis la corriger à l’écran et de nouveau l’imprimer. Je ne pense pas qu’on puisse écrire un texte de plusieurs centaines de pages et le corriger convenablement sans effectuer plusieurs tirages.

Une nouvelle poétique hypertextuelle

Il existe aujourd’hui une nouvelle poétique hypertextuelle suivant laquelle même un livre à lire, même un poème, peut être transformé en hypertexte. Nous en arrivons alors à la deuxième question, puisque le problème n’est plus, ou pas seulement, physique, mais porte sur la nature même de l’activité créatrice, du processus de lecture. Afin de démêler cet écheveau de questions il nous faut d’abord décider ce qu’on entend par lien hypertextuel.

Observez que si la question concernait la possibilité d’interprétations infinies, ou indéfinies, de la part du lecteur, elle n’aurait pas grand-chose à voir avec le problème qui nous intéresse. Elle se rapporterait plutôt à la poétique d’un Joyce, par exemple, qui conçut Finnegans Wake comme un texte qui pouvait être lu par un lecteur idéal affecté d’une insomnie idéale. Cette question porte sur les limites de l’interprétation, de la déconstruction et de la surinterprétation, que j’ai abordées ailleurs. Non : ce qui nous retient ici, ce sont les cas où l’infinité ou, tout au moins, l’abondance indéfinie des interprétations n’est pas due à la seule initiative du lecteur, mais tient aussi à la mobilité physique du texte lui-même, lequel est produit à seule fin d’être réécrit. Pour comprendre comment des textes de ce genre peuvent marcher, il faut décider si l’univers textuel dont nous discutons est limité et fini, limité mais quasiment infini, infini mais limité, ou illimité et infini.

Pour commencer, il nous faut établir une distinction entre systèmes et textes. Un système, par exemple un système linguistique, est l’ensemble des possibilités qu’offre un langage naturel donné. Un ensemble fini de règles grammaticales permet au locuteur de produire un nombre infini de phrases, et tout item linguistique peut s’interpréter à partir d’autres items linguistiques ou sémiotiques : un mot par une définition, un événement par un exemple, un animal ou une fleur par une image, et ainsi de suite.

Prenons un dictionnaire encyclopédique. Le chien y est défini comme un mammifère. Il faut alors se reporter à l’entrée « mammifère », et si les mammifères sont définis comme des animaux, il faut consulter l’entrée « animal », etc. En même temps, des images de chiens de diverses espèces peuvent illustrer les propriétés des chiens ; s’il est indiqué qu’une espèce de chien vit en Laponie, il faut se reporter à l’entrée « Laponie » pour savoir où elle se trouve, etc. Le système est fini, une encyclopédie étant physiquement limitée, mais quasiment illimité au sens où on peut la parcourir en suivant un mouvement de spirale, ad infinitum. En ce sens, un bon dictionnaire et une bonne grammaire enferment tous les livres concevables. Si vous savez vous servir d’un dictionnaire anglais, vous pourriez écrire Hamlet ; que quelqu’un l’ait fait avant vous n’est qu’un pur hasard. Donnez le même système textuel à Shakespeare et à un écolier : leurs chances de produire Roméo et Juliette sont les mêmes.

Les grammaires, les dictionnaires et les encyclopédies sont des systèmes : en les utilisant, on peut produire autant de textes qu’il nous plaît. Mais un texte n’est pas lui-même un système linguistique ou encyclopédique. Un texte donné réduit les possibilités infinies ou indéfinies qu’a un système de composer un univers clos. Si je prononce la phrase, « ce matin, au petit-déjeuner, j’ai pris… », par exemple, le dictionnaire me permet de dresser toute une liste de produits, du moment qu’ils sont organiques. Mais si je précise mon propos en ajoutant, « ce matin, au petit-déjeuner, j’ai pris du pain et du beurre », j’exclus le fromage, le caviar, le pastrami et les pommes. Un texte châtre les possibilités infinies d’un système. Les Mille et une nuits se prêtent à une multitude d’interprétations, mais l’histoire se déroule au Moyen-Orient, non pas en Italie, et raconte les faits et gestes d’Ali Baba ou de Schéhérazade, plutôt que ceux d’un capitaine décidé à capturer une baleine blanche ou d’un poète toscan visitant l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis.

Prenons un conte de fée comme Le Petit Chaperon rouge. Le texte part d’un ensemble donné de personnages et de situations – une fillette, une mère, une grand-mère, un loup, un bois – et en arrive à une solution à travers une série d’étapes bien définies. On peut assurément lire le conte comme une allégorie et attribuer différentes significations morales aux événements et aux actions des personnages mais on ne saurait transformer Le Petit Chaperon rouge en Cendrillon. Finnegans Wake se prête certainement à quantité d’interprétations, mais il est clair qu’il ne vous fournira jamais une démonstration du dernier théorème de Fermat ni la bibliographie complète de Woody Allen. Cela a l’air d’un truisme, mais l’erreur radicale de beaucoup de déconstructionnistes a été de croire qu’on peut faire ce qu’on veut d’un texte. Erreur flagrante.

Supposons maintenant qu’un texte fini et limité soit organisé hypertextuellement par de nombreux liens reliant des mots donnés à d’autres mots. Dans un dictionnaire ou une encyclopédie, le mot « loup » est potentiellement lié à tout autre mot qui entre dans sa définition ou description possible (loup est rattaché à animal, mammifère, féroce, pattes, fourrure, yeux, bois, mais aussi aux noms des pays où on en trouve, etc.) Dans Le Petit Chaperon rouge, on ne peut rattacher le loup qu’aux sections du texte où il apparaît ou dans lesquelles il est explicitement évoqué. La série de liens possibles est finie et limitée. Comment se servir de stratégies hypertextuelles pour « ouvrir » un texte fini et limité ?

La première possibilité consiste à rendre le texte physiquement illimité, au sens où une histoire peut être enrichie par les contributions successives des différents auteurs, et ce en un double sens : mettons bi ou tri-dimensionnellement. J’entends par là que, sur la base du Petit Chaperon rouge, par exemple, le premier auteur propose un point de départ (la fillette entre dans les bois), et d’autres contributeurs peuvent développer l’histoire l’un après l’autre, par exemple en imaginant que la fille rencontre non pas le loup, mais Ali Baba, que tous deux pénètrent dans un château enchanté où ils se retrouvent en présence d’un crocodile magique, et ainsi de suite, en sorte que l’histoire peut continuer des années. Mais le texte peut aussi être infini au sens où à chaque disjonction narrative, par exemple quand la fille s’aventure dans le bois, de nombreux auteurs peuvent faire de multiples choix différents. Pour l’un, elle rencontre Pinocchio ; pour l’autre, elle est transformée en cygne, à moins qu’elle ne pénètre dans les Pyramides et n’y découvre le trésor du fils de Toutankhamon.

Expressions de la libre créativité

C’est aujourd’hui possible, et l’on trouve sur le Net des exemples intéressants de ces jeux littéraires.

À ce stade, on peut s’interroger sur la survie de la notion même d’auteur et de l’œuvre d’art comme tout organique. Je me contenterai de signaler que c’est déjà arrivé par le passé sans ébranler ni la notion d’auteur ni les touts organiques. Le premier exemple est celui de la Commedia dell’arte italienne où, sur la base d’un canovaccio, d’un canevas, chaque spectacle, au gré de l’humeur et de la fantaisie des acteurs, différait d’une autre au point qu’il est impossible d’identifier l’œuvre d’un seul auteur qui s’appellerait Arlecchino servo di due padroni (Arlequin serviteur de deux maîtres) : on ne peut qu’observer une série ininterrompue de représentations, pour la plupart définitivement perdues et toutes très certainement différentes les unes des autres.

Un autre exemple serait celui de la « jam session » en jazz. Libre à nous de croire qu’il y eut jadis une interprétation privilégiée de Basin Street Blues, et que seule a survécu une version enregistrée plus tardive, mais nous savons que ce n’est pas vrai. Il y a eu autant de Basin Street Blues qu’il y en a eu d’interprétations, et il y en aura à l’avenir beaucoup que nous ne connaissons pas encore, dès que deux interprètes ou plus se retrouveront pour essayer leur version personnelle et inventive du thème original. Ce que je veux dire, c’est que nous sommes déjà habitués à l’idée d’absence d’auteur dans un art collectif populaire, où chaque participant ajoute quelque chose, avec des expériences d’histoires qui n’en finissent pas, comme dans le  jazz.

Ces expressions de la libre créativité sont bienvenues et font partie intégrante du tissu culturel de la société.

Il existe pourtant une différence entre l’activité consistant à produire des textes infinis et illimités et l’existence de textes déjà produits, qui admettent peut-être une infinité d’interprétations, mais qui sont physiquement limités. Dans notre même culture contemporaine, nous acceptons et évaluons, suivant des normes différentes, une nouvelle interprétation de la 5e de Beethoven et une nouvelle « jam session » sur le thème de Basin Street. En ce sens, je ne vois pas comment le jeu fascinant de la production d’histoires collectives, infinies, par le Net peut nous priver de la littérature et de l’art d’auteur en général. Nous nous acheminons plutôt vers une société plus libérée dans laquelle la libre créativité coexistera avec l’interprétation des textes déjà écrits. Cela me plaît. Mais nous ne saurions dire que nous avons remplacé une chose ancienne par une nouvelle. Nous avons les deux.

Le zapping du téléspectateur est une autre forme d’activité qui n’a rien à voir avec le visionnage d’un film au sens traditionnel. Dispositif hypertextuel, il nous permet d’inventer de nouveaux textes qui n’ont rien à voir avec notre capacité d’interpréter des textes préexistants. J’ai tenté désespérément de trouver un exemple de situations textuelles illimitées et finies, mais je n’y suis pas parvenu. En fait, si l’on a à sa disposition un nombre d’éléments infini, pourquoi se limiter à la production d’un univers fini ? C’est une question théologique, une sorte de sport cosmique dans lequel on, ou l’Un, pourrait exécuter toutes les performances possibles, mais se prescrit une règle, c’est-à-dire des limites, et engendre un univers tout petit et simple. Qu’on me permette cependant d’envisager une autre possibilité qui, à première vue, promet un nombre infini de possibilités avec un nombre fini d’éléments, comme un système sémiotique, mais en réalité n’offre qu’une illusion de liberté et de créativité.

Un hypertexte peut donner l’illusion d’ouvrir même un texte fermé : un roman policier peut être structuré de telle façon que ses lecteurs peuvent choisir leur solution et décider en fin de compte si le coupable doit être le majordome, l’évêque, le détective, le narrateur, l’auteur ou le lecteur. Ainsi peuvent-ils construire leur histoire personnelle. Ce n’est pas une idée neuve. Avant l’invention des ordinateurs, poètes et narrateurs rêvaient d’un texte totalement ouvert que les lecteurs pourraient recomposer à l’infini de diverses manières. Telle était l’idée du Livre célébré par Mallarmé. Raymond Queneau a lui aussi inventé un algorithme combinatoire en vertu duquel il était possible de composer des millions de poèmes à partir d’un ensemble fini de vers. Au début des années 1960, Max Saporta a écrit et publié un roman dont on pouvait déplacer les pages pour composer des histoires différentes, et Nanni Balestrini a entré dans un ordinateur une liste décousue de vers que la machine a ensuite combiné de diverses manières pour composer différents poèmes. Beaucoup de musiciens contemporains ont produit des partitions que l’on peut manipuler de manière à composer des morceaux différents.

Tous ces textes physiquement mobiles donnent l’impression d’une liberté absolue de la part du lecteur, mais ce n’est qu’une impression, une illusion de liberté. La mécanique qui permet de produire un texte infini avec un nombre fini d’éléments existe depuis des millénaires : c’est l’alphabet. En utilisant un alphabet comptant un nombre limité de lettres, on peut produire des milliards de textes, et c’est exactement ce qui s’est fait d’Homère à nos jours. À l’opposé, un texte-stimulus qui nous offre non pas des lettres ou des mots, mais des séquences préétablies de mots ou de pages ne nous rend pas libres d’inventer tout ce que nous voulons. Nous sommes uniquement libres de déplacer des morceaux de texte préétablis d’un nombre de manières relativement élevé. Ce n’est pas parce qu’il produit un nombre infini de mouvements possibles qu’un mobile de Calder est fascinant, mais parce que nous admirons en lui la règle d’airain imposée par l’artiste : le mobile ne bouge que comme Calder a voulu qu’il bouge.

À l’ultime limite de la libre textualité, il peut y avoir un texte qui commence comme un texte fermé, mettons Le Petit Chaperon rouge ou Les mille et une nuits, et que je peux, en tant que lecteur, modifier au gré de mes inclinations, élaborant ainsi un second texte, qui n’est plus le même que l’original, dont l’auteur n’est autre que moi, même si l’affirmation de mon rôle d’auteur est une arme contre le concept d’auteur défini. Le Net se prête à de telles expériences, et la plupart d’entre elles peuvent être belles et gratifiantes. Rien n’interdit d’écrire une histoire où c’est le Petit Chaperon rouge qui dévore le loup. Rien ne nous interdit d’assembler différentes histoires dans une sorte de patchwork narratif. Mais cela n’a rien à voir avec la véritable fonction et les charmes profonds des livres.

Le premier Bouvard ou Pécuchet venu pourrait devenir Flaubert !

Un livre nous offre un texte qui, tout en se prêtant à de multiples interprétations, nous dit quelque chose qu’on ne saurait modifier. Supposez que vous lisiez Guerre et paix de Tolstoï. Vous souhaitez désespérément que Natacha repousse la cour de cette misérable canaille d’Anatoli ; vous voudriez du fond du cœur que le merveilleux prince Andreï ne meure pas, que Natacha et lui soient à jamais réunis. Si vous disposiez de Guerre et paix sur un CD-ROM hypertextuel et interactif, vous pourriez le réécrire suivant vos désirs ; vous pourriez inventer d’innombrables Guerre et paix, où Pierre Bezoukhov réussit à tuer Napoléon ou, selon vos penchants, Napoléon écrase sans appel le général Koutouzov. Quelle liberté, quelle excitation. Le premier Bouvard ou Pécuchet venu pourrait devenir Flaubert !

Hélas, avec un livre déjà écrit, dont le destin est déterminé par la décision répressive d’un auteur, la chose est impossible. Force nous est d’accepter le sort et de constater que nous sommes incapables de changer la destinée. Un roman hypertextuel et interactif nous permet de pratiquer la liberté et la créativité. J’espère que les écoles de l’avenir encourageront cette inventivité. Mais le roman déjà et définitivement écrit qu’est Guerre et paix nous met en présence non pas des possibilités illimitées de notre imagination, mais des lois sévères qui régissent la vie et la mort.

De même, dans Les Misérables, Victor Hugo nous donne une belle description de la bataille de Waterloo. Son Waterloo est à l’opposé de celui de Stendhal. Dans La Chartreuse de Parme, celui-ci voit la bataille à travers les yeux de son héros, qui suit l’événement de l’intérieur et n’en comprend pas la complexité. Hugo, au contraire, la décrit du point de vue de Dieu. Il la suit jusque dans le moindre détail, dominant toute la scène avec sa perspective narrative. Hugo sait non seulement ce qui est arrivé, mais ce qui aurait pu arriver et n’est pas arrivé. Il sait que si Napoléon avait su qu’au-delà du sommet du mont Saint-Jean il y avait une falaise, les cuirassiers du général Milhaud ne se seraient pas effondrés aux pieds de l’armée anglaise, mais en vérité il était mal renseigné. Hugo sait que si le berger qui avait guidé le général von Bülow avait suggéré un autre itinéraire, l’armée prussienne ne serait pas arrivée à temps pour causer la défaite française.

De fait, dans un jeu de rôles, on pourrait réécrire Waterloo en sorte que Grouchy arrive avec ses hommes à la rescousse de Napoléon. Mais la beauté tragique du Waterloo de Hugo est que les lecteurs sentent que les choses arrivent indépendamment de leurs souhaits. Le charme de la littérature tragique est de nous faire sentir que ses héros auraient pu échapper à leur destin, mais qu’ils n’y parviennent pas à cause de leur faiblesse, de leur orgueil ou de leur aveuglement. En outre, nous dit Hugo, « Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l’histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non. […] La disparition du grand homme était nécessaire à l’avènement du grand siècle. Quelqu’un à qui on ne réplique pas s’en est chargé. […] Dieu a passé. »

C’est ce que nous dit tout grand livre : Dieu est passé par là, et Il est passé pour le croyant comme pour le sceptique. Il est des livres que nous ne saurions réécrire parce que leur fonction est de nous instruire de la nécessité, et c’est seulement si on les respecte tels qu’ils sont qu’ils peuvent nous apporter une telle sagesse. Leur leçon répressive est indispensable pour atteindre un état plus élevé de liberté intellectuelle et morale.

Mon espoir et mon souhait est que la Bibliotheca Alexandrina continue de stocker ce genre de livres pour gratifier de nouveaux lecteurs de l’irremplaçable expérience de leur lecture. Longue vie à ce temple de la mémoire végétale.

Ce compte rendu est paru dans le journal Al-Ahram Weekly.

Les odyssées du savoir

Nous vivons à l’ère de l’information, une ère où les ordinateurs en réseau procurent à des millions d’utilisateurs un accès sans précédent aux moyens de communication et aux données. Et alors ? Telle est, en substance, la question que posent Ian F. McNeely et Lisa Wolverton en conclusion de leur livre, Reinventing Knowledge. Le fait est que ces auteurs se laissent difficilement impressionner. Leur mince ouvrage adopte une vision de longue durée – de très longue durée même. Il part de l’aube de la civilisation occidentale dans les académies de philosophie de la Grèce antique et chemine, de siècle en siècle, jusqu’à nos jours. Au terme de quoi McNeely et Wolverton ont toujours du mal à se convaincre qu’Internet soit aussi révolutionnaire qu’on le prétend.

Reinventing Knowledge participe d’une tendance universitaire moderne à faire des institutions les responsables par excellence de l’évolution des êtres et des sociétés (en lieu et place, par exemple, des forces économiques ou du génie des « grands hommes »). Le livre a pour sujet la « connaissance », sa « production, préservation et transmission », mais les auteurs ne parviennent jamais vraiment à définir ce que le terme signifie pour eux. Certes, c’est insaisissable ; ce qu’une génération tient pour du savoir est pure superstition pour la suivante.

Mais, quelle que soit exactement la nature de la connaissance, McNeely et Wolverton considèrent qu’elle a été « réinventée de fond en comble six fois dans l’histoire de l’Occident ». À l’origine de ces bouleversements, six institutions : la bibliothèque, le monastère, l’université, la « république des lettres », l’organisation du savoir en disciplines et le laboratoire. Chacune a caractérisé et incarné la conception de la connaissance de son époque. Chacune, insistent les auteurs, a cédé la place à l’institution de l’époque suivante à mesure que la connaissance était à nouveau réinventée, perdant dans l’opération son rôle central.

 

Quand les Han gravaient les écrits sur la pierre

Ces institutions ont en premier lieu défini ce que connaissance voulait dire. Elles l’ont réorganisée pour permettre aux érudits et aux penseurs d’y accéder plus facilement. Elles l’ont conservée pour les générations futures. Enfin et surtout, elles l’ont transmise grâce à diverses méthodes d’enseignement. Étant donné l’ampleur du champ qu’ils ont décidé de couvrir, McNeely et Wolverton sont condamnés aux généralisations. Reinventing Knowledge en devient parfois imprécis et un peu terne. C’est dommage, car leur perspective nouvelle a le pouvoir de donner à des aspects connus de l’histoire des formes réellement nouvelles et surprenantes. Le livre est à son meilleur quand ses auteurs prennent des exemples concrets, comme lorsqu’ils étudient les manières qu’eurent la Chine antique et l’empire hellénique d’entretenir le savoir propre à leurs cultures.

La bibliothèque d’Alexandrie, fondée par la dynastie égyptienne des Ptolémées, contenait à son apogée pas moins de cinq cent mille textes, pour la plupart de tradition grecque, mais aussi des écrits provenant des divers peuples méditerranéens de l’empire (comme la Bible des Hébreux, dont les Ptolémées avaient commandé une traduction). Mais la culture grecque classique était, par essence, orale ; l’art oratoire était le talent le plus prisé dans cette petite cité-État démocratique, et sa maîtrise était l’objectif de tout homme instruit. Les philosophes faisaient leurs preuves en dialoguant avec d’autres philosophes, et Socrate lui-même dénigrait l’écriture, peu fiable à ses yeux, puisqu’il n’était possible ni de questionner un texte écrit sur sa signification ni d’en voir les auteurs et de les jauger (lire aussi l’article consacré à Socrate). Mais cette culture orale n’était pas très voyageuse, et ne pouvait guère être répandue à travers un vaste empire ou transmise aux futures générations. Les textes écrits répondaient à ces besoins et fournissaient aux élites de l’empire une haute culture commune susceptible de les souder.

La dynastie Qin, qui a unifié la Chine au IIIe siècle av. J.-C., décida pour sa part qu’une grande partie de la tradition écrite du pays (en particulier les œuvres confucéennes) nuisait à la gloire des Qin, et ordonna de les brûler. La dynastie Han qui lui succéda s’efforça de rétablir cette tradition. Tâche ardue, car les textes étaient souvent écrits sur des lattes de bambou reliées par des cordelettes et ceux qui avaient survécu à l’autodafé se retrouvaient généralement sens dessus dessous une fois les ficelles rompues. (Les textes grecs, eux, étaient écrits sur de longs rouleaux.) Les érudits Han ont soigneusement reconstitué les textes classiques chinois, que les empereurs ont ensuite fait graver sur d’énormes plaques de pierre ignifuge, installées devant l’Académie nationale de Luoyang (1). Des savants de tout l’empire pouvaient venir là pour décalquer les inscriptions en frottant les pierres, et disposer ainsi de leurs propres copies.

L’objectif chinois – sauver et protéger les textes sacrés de l’histoire nationale – a manifestement dicté la technique utilisée pour consigner le savoir ; tout comme le désir hellénistique de compiler et répandre la culture grecque a incité au choix d’un support plus souple et plus mobile. La méthode du calque par frottement assurait aux lettrés chinois de pouvoir posséder des copies identiques et définitives des classiques confucéens. À l’inverse, l’habitude hellénistique de copier les textes à la main introduisait la possibilité de les amender, de les annoter et de les commenter – tout comme elle permettait d’y introduire des erreurs, et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles il existe tant de versions différentes de textes occidentaux anciens. Dans le premier cas, les valeurs de pérennité, d’autorité et d’imitation du passé primaient ; dans le second cas, l’impératif d’expansion et de changement l’emportait.

 

Les monastères, ultimes bastions de la connaissance

Malgré l’apparition des bibliothèques, les sociétés grecque et romaine ont continué de privilégier l’art oratoire plutôt que l’écriture. D’ailleurs, comme le rappellent McNeely et Wolverton, les auteurs classiques n’écrivaient pas eux-mêmes leurs livres : ils les dictaient à des scribes, dont le statut social était à peine supérieur à celui des travailleurs manuels. À la chute de Rome, quand l’Occident est devenu essentiellement rural, illettré et proie des incessantes escarmouches entre petits seigneurs de guerre, les monastères se sont transformés en ultime bastion de la connaissance. La lecture et l’écriture y étaient sacrées ; la conversation, une forme d’« oisiveté », y était souvent proscrite. L’attention portée par les chrétiens à l’être intérieur (comme en témoigne l’importance que la religion accorde à la foi et à la prière) a alors donné naissance aux premiers Mémoires autobiographiques d’Occident : les Confessions de saint Augustin. C’est alors que l’on se mit à lire en silence. Les monastères étaient des refuges à l’écart d’un monde corrompu, mais c’est aussi là que l’Occident a commencé de concevoir l’étude comme une retraite permettant de s’occuper de l’âme, et pas seulement comme le moyen d’acquérir les compétences nécessaires à la conquête du pouvoir social et politique. Alors que la bibliothèque avait été un joyau au cœur des grandes villes, le monastère faisait figure d’oasis dans le désert.

Mais l’économie et les villes d’Europe ont fini par se rétablir, et les étudiants ont commencé à se rassembler dans les cités où les écoles épiscopales offraient la formation pour devenir médecin, avocat ou (surtout) ecclésiastique. Les premières universités furent d’abord des guildes regroupant les étudiants et leurs maîtres – à l’image des corporations d’artisans et de commerçants –, non des institutions physiques. La religion restait la base de cette incarnation particulière de la connaissance et tous les étudiants étaient des ecclésiastiques, mais ils dédièrent peu à peu leur apprentissage à des questions plus pratiques et – il n’y a pas de hasard – d’un grand intérêt pour la bourgeoisie en plein essor. Les spécialistes du droit canon ont ainsi fourni aux prêteurs chrétiens une justification leur permettant de facturer leurs services (la naissance de l’intérêt) sans enfreindre l’interdit biblique de l’usure.

Le développement de l’université vit le retour en force de la notion d’apprentissage par le débat et les joutes verbales dans le théâtre de la classe. Les érudits voyageaient d’un centre universitaire à l’autre, à la recherche des meilleurs professeurs et des meilleurs emplois, formant ainsi une culture paneuropéenne des savants, fondée sur la lingua franca qu’était le latin et sur la foi catholique romaine.

La quatrième réinvention décrite par McNeely et Wolverton est peut-être la plus fascinante de toutes. On l’appelle la « république des lettres », et elle fait au sens propre référence aux lettres, c’est-à-dire à la correspondance privée. L’épanouissement de la pensée que nous associons à la Renaissance et à la révolution scientifique fut surtout favorisé par ces réseaux informels de correspondants, puis par la création d’académies et de sociétés consacrées à la recherche du savoir. C’était une époque où des gentlemen cultivés s’échangeaient les données recueillies, par exemple, lors d’observations astronomiques, ou bien se réunissaient pour élaborer des dictionnaires ou mener les premières expériences scientifiques en bonne et due forme.

 

« Je l’ai lu sur Internet », quelle blague !

Cette « république », soulignent McNeely et Wolverton, était une sorte de société alternative, transcendant les frontières et les générations. Ses lettres étaient destinées à être partagées entre amis de même sensibilité ; ne faisant l’objet d’aucune publication officielle, elles échappaient à la censure de l’Église comme de l’État. La république des lettres, remarquent les deux auteurs, « ne reconnaissait aucune distinction de naissance, de statut social, de sexe ou de diplôme », car nombre de ses membres ne se rencontraient jamais en chair et en os. Les lettres étant une forme de communication intime, la république attachait également beaucoup de prix à « la civilité, l’amitié, la politesse, la générosité, la bienveillance et tout particulièrement la tolérance ». Là où les universités médiévales étaient compétitives, la république des lettres était collaborative, comptant sur la bonne volonté de chacun et son engagement (relativement) désintéressé au service du progrès de la connaissance.

Les disciplines (un terme désignant les branches universitaires telles que la physiologie ou l’anthropologie) sont apparues dans l’Allemagne du XVIIIe siècle, où une ambitieuse campagne d’éducation de masse amena les érudits à se spécialiser dans des domaines particuliers. Les disciplines formaient leurs propres groupes et édictaient des règles en matière de programmes et des normes pour décider ce qui constituait un savoir à part entière dans un domaine donné. Jusqu’au XIXe siècle, la plus grande partie de leurs connaissances se trouvait encore dans les textes. C’est avec la naissance du laboratoire, et de l’idée que les données recueillies par l’expérimentation sont le plus sûr fondement pour comprendre le monde, que Reinventing Knowledge arrive à notre époque.

McNeely et Wolverton sont sceptiques à l’égard d’Internet, qui n’est pas à leurs yeux un moyen de générer un nouveau savoir, comme l’avait fait le laboratoire, mais simplement une nouvelle manière de présenter l’information. Internet réorganise pourtant bien les connaissances existantes. Dans la mesure où les auteurs ont précédemment défini cette capacité de réorganisation comme une caractéristique des institutions qui réinventent la connaissance, l’on ne saisit pas très bien pourquoi Internet n’a pas le même statut que le monastère, par exemple. Mais ce dont manque Internet, et que possède le laboratoire, c’est l’autorité. « Je l’ai lu sur Internet » est devenu une plaisanterie sur le manque de fiabilité du Web, alors que « des études montrent » reste source de légitimité.

Appliquée aux évolutions récentes, la théorie de McNeely et Wolverton devient quelque peu nébuleuse. Et il est peut-être superflu de se demander si la technologie moderne impose des changements significatifs à notre façon de « réfléchir à ce que nous savons », pour reprendre leur formule. Il n’empêche : le seul fait d’examiner la manière dont la connaissance était autrefois pensée éclaire nombre de nos frustrations contemporaines vis-à-vis d’Internet.

 

Le faible respect de la civilité

Prenons par exemple la séparation qui existait jadis entre le texte et le discours. Le débat oral, tel que l’ont perfectionné Socrate et ses disciples, se nourrit du conflit et des oppositions. Il s’agit, pour reprendre un terme cher à l’intellectuel médiéval Pierre Abélard (2), d’une dialectique, d’une enquête. Selon McNeely et Wolverton, Aristote, l’un des premiers philosophes à avoir fondé son savoir sur l’écriture, cherchait à « synthétiser les positions représentées par des écoles adverses ». Corrélativement, une longue tradition occidentale considère l’écrit comme plus soigné, plus réfléchi et faisant davantage autorité que le discours. Le texte est censé être l’aboutissement d’un long processus intellectuel, et non le processus lui-même.

Les conversations entre inconnus sur Internet ou les posts des blogs relèvent-ils de l’écrit ou de l’oral ? Ils prennent la forme du texte, mais sont souvent aussi provisoires et subjectifs que la parole. Et, s’il peut être sympathique d’assimiler les diverses émanations du Web 2.0 à une version moderne de la république des lettres, comme certains idéalistes aiment à le faire, l’attention se focalise aujourd’hui sur la façon dont ses utilisateurs ont peu de respect pour « la civilité, l’amitié, la politesse, la générosité, la bienveillance et tout particulièrement la tolérance ». Quoi qu’il en soit, des projets collaboratifs rassemblant des citoyens du monde entier, qui fournissent des informations sur la météorologie ou l’astronomie, continuent en ce moment même sur la Toile, perpétuant le meilleur de la tradition de la république des lettres. Malgré tous ses défauts, Wikipédia cherche à dégager un consensus sur chaque sujet dont les gens se soucient suffisamment pour publier des posts à son propos.

La pièce manquante est le mécanisme par lequel nous déciderons de la différence à venir entre information et connaissance. Ce qui ressemble le plus à une définition de la connaissance dans le livre de McNeely et Wolverton, est : « Tout ce que l’on juge digne de connaître. » Cela semble à première vue un brin tautologique. Mais voilà bien le cœur du sujet. Le moindre détail de la moindre inflexion de la pop culture japonaise mérite-t-il d’être connu ? À en juger par certaines entrées de Wikipédia, la réponse est oui. La page consacrée à Death Note (3), un manga empreint de gravité mais fondamentalement creux, est dix fois plus longue que, par exemple, la notice dédiée au roman d’Anthony Trollope Framley Parsonage. J’apprécie les deux, mais je sais parfaitement lequel a la plus grande valeur artistique. Même si les fans de Death Note pensent que mon opinion représente le dernier râle d’un modèle à l’agonie, ils ne sont probablement pas prêts à accepter que la longueur d’une notice de Wikipédia soit un véritable critère de valeur. De toute façon, je pourrais consacrer mon après-midi à poster une synthèse détaillée de l’intrigue du roman de Trollope, avec les résumés d’un siècle d’articles universitaires sur le sujet et, en une seule journée, Framley Parsonage battrait Death Note à plate couture à cette aune.

 

Un monde sans vérité

McNeely et Wolverton affirment que les diverses possibilités d’expression offertes par Internet « rendent la recherche en ligne d’un savoir fiable et authentique non pas plus facile mais plus difficile, en éclipsant les filtres culturels qui font traditionnellement référence. Relativement peu de forums en ligne offrent une alternative vraiment démocratique au débat ciblé, étayé, raisonné – et élitiste – qui régit toujours les disciplines ». Les adeptes du Web 2.0. pourraient considérer ces mots comme une « agression verbale », mais la plupart d’entre nous sommes en vérité d’accord avec ce jugement. La majorité de ceux qui se méfient des scientifiques ou des spécialistes en marketing lorsqu’il est question d’un sujet qui leur est cher – l’innocuité de l’aspartame ou ce qui s’est réellement passé le 11-Septembre – leur font confiance pour quantité d’autres choses, telles que les vertus de l’exercice physique ou l’invasion russe en Géorgie.

Sans l’ombre d’un doute, nous sommes entrés dans une ère où la vérité officielle est plus facile à contester que jamais. Mais voulons-nous vraiment vivre dans un monde sans aucune vérité établie, un monde où le moindre fait doit être approuvé démocratiquement par une foule d’individus dont l’opinion n’est peut-être ni fondée ni fiable ? Voulons-nous laisser le dernier mot aux fanatiques passionnés qui sont ceux qui crient le plus fort ? D’un autre côté, pouvons-nous nous permettre de les rejeter sans ambages, sachant qu’un fanatique se révèle parfois prophète ? D’une manière ou d’une autre, il va nous falloir mettre de l’ordre dans tout cela. Et quand nous l’aurons fait, McNeely et Wolverton auront leur révolution.

 

Ce texte est paru sur le site salon.com le 28 août 2008. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Heureux, les enfants du Net !

En tant que père d’un garçon de 11 ans, je me demande souvent ce qui ne va pas chez les gosses d’aujourd’hui. À l’exception de mon fils, bien sûr, ils ne semblent pas très éveillés. Ils paraissent impudemment narcissiques, apathiques, dénués de compétences sociales. Et même les meilleurs sont affreusement accros aux jeux vidéo. Comment un garçon par ailleurs sain comme le mien peut-il passer cinq heures de suite à jouer à World of Warcraft par une belle journée ensoleillée, au lieu de sortir dehors taper dans un ballon ?

 

La génération la plus nombreuse

Dans Grown Up Digital, Don Tapscott tente de briser les clichés négatifs en vogue sur les enfants de la Net génération, qui ont aujourd’hui entre 11 à 31 ans. Et son livre donne des raisons d’espérer aux parents nés pendant le baby-boom, dont je suis. « Première génération globale de l’histoire de l’humanité, les enfants du Net sont plus malins, plus rapides et plus ouverts à la diversité que leurs prédécesseurs, écrit Tapscott. Ils sont très soucieux de justice et s’intéressent de près aux problèmes de leur société ; ils sont généralement impliqués dans une activité associative à l’école, au travail ou dans leur quartier. »

Nous devons déjà à Don Taspcott, qui enseigne le management à l’université de Toronto, onze livres en tant qu’auteur ou coauteur, parmi lesquels Growing Up Digital. The Rise of the Net Generation (« Grandir à l’ère numérique. L’avènement de la Net génération »), publié en 1997. Son nouvel ouvrage, qui en constitue la suite, s’appuie sur près de dix mille entretiens réalisés dans le cadre d’un projet de recherche qui a coûté 4 millions de dollars, mené par sa société de consultant nGenera Innovation Network et financé par de grandes entreprises.

Don Taspcott souligne d’abord que la Net génération est la génération la plus nombreuse de notre histoire. Plus de 81 millions d’Américains sont nés entre 1977 et 1997, représentant aujourd’hui 27 % de la population. Par comparaison, il n’y eut « que » 77 millions de baby-boomers, ces individus nés en 1946 et 1964 qui constituent désormais 23 % de la population.

Mais, aux yeux de l’auteur, la principale différence tient surtout au fait que les jeunes utilisent Internet depuis leur naissance. Leurs parents étaient des enfants de la télé, qu’ils regardaient en moyenne 22,4 heures par semaine ; eux ne consacrent que 17,4 heures au petit écran, mais passent 8 à 33 heures sur le Net. Or, tandis que la télévision est fondamentalement un moyen de diffusion à sens unique, ne demandant qu’une participation passive, Internet est un média collaboratif qui sollicite le concours simultané de multiples utilisateurs dans le monde entier.

Tapscott consacre ainsi un chapitre entier à étudier la manière dont les enfants du Net utilisent déjà leur pouvoir collectif pour transformer la société, comme l’a montré leur influence sur la campagne présidentielle de Barack Obama. Même si son livre a été imprimé peu après les primaires démocrates, l’auteur avance une interprétation sans équivoque sur la signification à long terme du phénomène. Il décrit comment Obama s’est appuyé sur les sites sociaux interactifs comme Facebook et MySpace, qui ont drainé des millions de petits donateurs, pendant qu’Hillary Clinton comptait sur des médias relativement anciens comme la télévision et le courrier électronique, attirant un bien plus petit nombre de bien plus gros donateurs.

 

Compétences spatiales

Tapscott dégage les huit règles qui caractérisent la plupart des membres de la Net génération : ils attachent du prix à la liberté ; veulent des produits personnalisés ; adorent le travail en commun ; examinent tout minutieusement ; tiennent à la probité des institutions et des entreprises ; veulent s’amuser, même à l’école ou au travail ; pensent que la vitesse est normale en tout ; et considèrent que l’innovation permanente fait partie de la vie. Et il cite les récentes révélations de l’imagerie cérébrale et autres études scientifiques sur le développement de l’enfant pour étayer sa thèse principale : l’usage d’Internet transforme radicalement – et améliore – la façon dont fonctionne le cerveau. Soulignant que les niveaux de QI ont progressé de trois points par décennie depuis la Seconde Guerre mondiale – quels que soient le niveau de revenus, la race ou la région –, Tapscott soutient que les enfants du Net ont aussi développé des aptitudes précieuses que ne mesurent pas les tests standards : « Non seulement les habitués des jeux vidéo remarquent plus de choses, mais ils ont aussi des compétences spatiales très développées, utiles aux architectes, aux ingénieurs et aux chirurgiens. »

Don Tapscott n’est cependant pas sans réserves à l’égard de cette génération. Ainsi, 77 % des jeunes qu’il a interrogés – chiffre énorme – ont reconnu avoir téléchargé de la musique sans payer. Et « la plupart ne voient pas cela comme du vol ; sinon, ils le justifient de différentes manières. Soit parce que les maisons de disques sont à leurs yeux de grosses entreprises qui n’ont que ce qu’elles méritent. Soit parce qu’ils jugent périmée l’idée de propriété artistique. Certains pensent même qu’ils rendent service aux petits groupes musicaux. »

Don Tapscott déplore aussi le fossé scolaire croissant entre les « excellents » et les « faibles » de la Net génération. Si le pourcentage de jeunes poursuivant des études supérieures a fortement augmenté entre 1970 et 2003, de nombreux adolescents quittent aussi le système scolaire avant la fin du secondaire ; et, à 15 ans, les jeunes Américains se classent dans le dernier tiers du tableau en maths et au milieu en sciences, lors des enquêtes internationales les comparant aux lycéens des autres pays développés.

Mais la critique la plus sévère de Tapscott à l’égard des enfants du Net est qu’ils « ruinent la protection future de leur vie privée » en divulguant quantité de renseignements personnels ainsi que des photos et des vidéos potentiellement compromettantes sur la Toile. « Ils disent que cela leur est égal, que l’essentiel est de partager. Mais je dois parler ici avec la voix de l’expérience : un jour, tout cela se retournera contre eux, lorsqu’ils postuleront à un poste à responsabilité dans une entreprise ou une administration. »

Le livre a bien quelques défauts. Il a tendance à se répéter, parfois mot pour mot : que les enfants du Net sont « plus malins, plus rapides et plus ouverts à la diversité que leurs prédécesseurs » est écrit page 6, puis à nouveau page 10. Plus agaçant encore, ce penchant pour les affirmations enthousiastes et sans nuances du genre : « Ces gosses ont tout compris. » Il n’empêche, Grown Up Digital est une lecture incontournable pour les baby-boomers, voire pour tous ceux qui sont nés avant 1977. Car, comme l’observe Tapscott, « si vous comprenez la génération Internet, vous comprendrez l’avenir ». Et, comme mon fils me le dit souvent, l’avenir commence aujourd’hui.

 

Ce texte a été publié par le New York Times le 20 décembre 2008. Il a été traduit par Laurent Bury.

Les liens étranges de la lecture et du cerveau

En 1937, 29 % des adultes américains déclaraient à l’Institut Gallup être en train de lire un livre ; en 1955, ils n’étaient plus que 17 %. Les sondeurs commencèrent alors à formuler la question avec plus de latitude. En 1978, une enquête indiquait ainsi que 55 % des personnes interrogées avaient lu un livre au cours des six mois précédents. La question fut formulée de manière plus vague encore en 1998 et 2002, quand les résultats de la General Social Survey [« Enquête sociale générale »] établirent que 70 % environ des Américains avaient lu un roman, une nouvelle, un poème ou une pièce de théâtre au cours de l’année écoulée. Enfin, en août 2007, 73 % des personnes interrogées à l’occasion d’un nouveau sondage dirent avoir lu un livre, de quelque genre que ce soit, y compris les ouvrages consultés dans un but scolaire ou professionnel, au cours de l’année. Si l’on ne prête attention aux détails, voilà qui pouvait laisser supposer une progression de la lecture.

Pareille conclusion n’est pas permise à la lumière des chiffres du Census Bureau [« Bureau du recensement »] et du National Endowment for the Arts (NEA)[« Fonds national pour les arts »]. Depuis 1982, les deux organismes ont soumis des milliers d’Américains à un questionnaire détaillé et cohérent sur le sujet. Les résultats, rendus publics pour la première fois par le NEA en 2004, sont proprement déprimants : en 1982, 56,9 % des personnes interrogées avaient lu un ouvrage de littérature dans l’année ; ils n’étaient plus que 54 % en 1992 et 46,7 % en 2002.

 

Le bouleversement de la télévision

Plus inquiétant encore, les Américains semblent perdre non seulement le désir mais aussi la capacité de lire. Entre 1992 et 2003, selon le département de l’Éducation, l’aptitude moyenne d’un adulte à lire un texte en prose a baissé d’un point sur une échelle de 500, et la proportion de lecteurs compétents – capables, par exemple, de « comparer les points de vue de deux éditoriaux » – est passée de 15 à 13 %. Les performances des élèves de terminale ont baissé de deux points entre 1992 et 2005, et, parmi eux, la part des lecteurs compétents a baissé de 40 à 35 %. Le déclin le plus marqué concerne les aptitudes proprement littéraires : « Explorer des thèmes, des événements, des personnages et le langage d’œuvres littéraires. » En 1992, 54 % des élèves de terminale disaient parler de leurs lectures avec des amis au moins une fois par semaine. En 2005, le chiffre était tombé à 37 %.

Cette érosion n’est pas propre aux États-Unis. Certaines des données les plus sûres nous viennent des Pays-Bas, où les chercheurs demandent depuis 1955 aux individus de noter leurs activités de temps libre quart d’heure par quart d’heure. Ces registres fournissent des informations bien plus riches que les sondages traditionnels. Entre 1955 et 1975, décennies pendant lesquelles la télévision fit son apparition aux Pays-Bas, le temps consacré à la lecture le soir et le week-end est tombé de 5 à 3,6 heures par semaine ; celui dévolu à la télévision passait, lui, de 10 minutes à plus de 10 heures par semaine. Au cours des deux décennies suivantes, la lecture a continué de décliner et la télévision à s’imposer, mais plus lentement. Au total, les Néerlandais passaient 21 % de leur temps libre à lire en 1955, 9 % en 1995.

L’effet de génération est particulièrement frappant. D’une manière générale, les Néerlandais âgés lisent davantage. On pourrait en déduire que chaque génération lit plus à mesure qu’elle vieillit, et les chercheurs l’ont en effet constaté pour les cohortes les plus anciennes. Mais cette corrélation s’affaiblit pour les générations récentes, le tournant s’étant semble-t-il produit avec les individus nés dans les années 1940. En 1995, un Néerlandais diplômé de l’enseignement supérieur né après 1969 avait toutes les chances de consacrer moins de temps à la lecture qu’une personne peu instruite née avant 1950 : le niveau d’études compte moins que le fait d’avoir grandi à l’ère de la télévision. Le NEA, avec ses vingt ans d’enquêtes, révèle le même type d’évolution. Entre 1982 et 2002, le pourcentage d’Américains lisant de la littérature a diminué à la fois dans chaque tranche d’âge et dans chaque génération. Nous lisons moins à mesure que nous vieillissons, et nous lisons moins que les gens qui avaient notre âge il y a dix ou vingt ans.

Certains sociologues gagent, dès lors, que bouquiner pour le plaisir sera un jour l’apanage d’une « classe de lecteurs », comme c’était le cas avant la scolarisation de masse. Pareille évolution modifierait la texture même de la société. Si l’un ou l’autre d’entre nous décide de regarder Les Sopranos plutôt que de lire À chacun son dû, le roman de [l’écrivain sicilien] Leonardo Sciascia, la culture ambiante n’en sera pas profondément altérée : dans l’un et l’autre cas, le lecteur et le spectateur se distraient en apprenant des choses sur la Mafia. Mais si, au fil du temps, la plupart des gens préfèrent la télévision aux livres, la manière dont un pays communique avec lui-même risque fort de changer. Car la façon dont un lecteur découvre le monde et se l’imagine est très différente de la façon dont le fait un téléspectateur ; selon certains psychologues expérimentaux, le lecteur et le téléspectateur pensent différemment. Si l’éclipse de la lecture se poursuit, cette transformation aura des conséquences difficiles à prévoir.

Sur la longue durée, ce n’est pas le désintérêt pour la lecture qu’il faut expliquer ; c’est le fait même de lire. « L’acte de lire n’est pas naturel », écrit Maryanne Wolf dans « Proust et le calamar », un essai sur l’histoire et la biologie du phénomène. Les êtres humains ont commencé à lire bien trop récemment pour qu’existe un gène codant spécifiquement pour cette activité. Nous pouvons le faire uniquement parce que la plasticité du cerveau permet de réaffecter à la lecture des circuits conçus à l’origine pour autre chose – comme distinguer au premier coup d’œil une couleuvre d’un haricot vert.

 

Proust et le calamar

Le calamar du titre renvoie à l’approche neurobiologique de l’étude de la lecture : il est plus facile aux scientifiques de mener leurs expériences sur des cellules de grande taille ; or les cellules des nerfs optiques de certaines espèces de calamars sont cent fois plus épaisses que les neurones des mammifères et peuvent mesurer jusqu’à dix centimètres, moyennant quoi l’animal est très prisé des biologistes. Pour évoquer l’approche humaniste de la lecture, Marianne Wolf a choisi Proust, pour qui cette activité était « le miracle fécond d’une communication au sein de la solitude ».

Wolf retrace l’histoire des balbutiements de la lecture en formulant au fil de l’eau ses hypothèses sur les développements du système cérébral. Ainsi, du VIIIe au Ve millénaire avant notre ère, en Mésopotamie, on utilisa des jetons d’argile pour compter les têtes de bétail et autres biens. Pour Wolf, à partir du moment où les simples marques sur les jetons ne furent plus considérées comme des gribouillis insignifiants mais comme la représentation de dix moutons, par exemple, elles ont sollicité une plus grande partie du cerveau. Elle s’appuie pour le dire sur des recherches menées récemment grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), qui permet de cartographier le flux sanguin du cerveau pendant l’exécution d’une tâche donnée : des gribouillis signifiants activent non seulement les régions occipitales responsables de la vision, mais aussi les régions temporales et pariétales associées au langage et au calcul.

 

La révolution grecque

Au IVe millénaire avant Jésus-Christ, les Sumériens développèrent l’écriture cunéiforme et les Égyptiens, les hiéroglyphes. Deux formes de graphie qui commencèrent avec des images concrètes, comme un scarabée ou une main, avant que certains symboles prennent un sens plus abstrait, représentant ici des idées, là des sons. Les lecteurs devaient reconnaître des centaines de symboles, dont certains pouvaient représenter à la fois un mot et un son, ambiguïté qui ralentissait probablement le déchiffrage.

Ces écritures complexes n’étaient maîtrisées que par l’élite des scribes. C’est donc à une percée majeure que l’on assiste vers 750 avant Jésus-Christ, quand les Grecs inventent un alphabet de vingt-quatre lettres seulement, le premier à associer très précisément lettres et phonétique. En grec ancien, savoir prononcer un mot, c’était savoir l’épeler, et l’on pouvait prononcer correctement n’importe quel mot écrit, même sans le connaître. Les enfants apprenaient à lire et à écrire en trois ans environ, soit un peu plus vite que les enfants d’aujourd’hui n’apprennent l’anglais, à l’alphabet plus ambigu. Cette facilité a répandu la pratique de la lecture et de l’écriture parmi les citoyens dont ce n’était pas la spécialité. Pour l’helléniste Eric A. Havelock, l’alphabet a changé « la nature de la conscience grecque ».

Wolf n’abonde pas tout à fait dans ce sens, soulignant qu’il est tout à fait possible de lire efficacement une écriture mêlant idéogrammes et éléments phonétiques, comme le font chaque jour de nombreux Chinois. À ses yeux, l’alphabet engendra non pas tant une différence qualitative qu’une accumulation de petites différences quantitatives en permettant à davantage de lecteurs d’être plus efficaces plus vite. « Le cerveau lecteur efficace, écrit-elle, a – littéralement – plus de temps pour penser. » Doit-on voir là une des raisons de l’épanouissement de la Grèce ? Elle laisse les spécialistes en débattre, mais estime avec Havelock que l’écriture y a probablement contribué, en libérant les Grecs de l’obligation de mémoriser la totalité de leur culture, L’Iliade et L’Odyssée incluses (lire à ce sujet le texte Socrate 2.0).

Le linguiste Walter J. Ong a émis l’hypothèse, dans les années 1980, que la télévision et les médias électroniques nous projetaient dans une ère d’« oralité secondaire », semblable à l’oralité primaire existant avant l’apparition de l’écrit (1). S’il en est ainsi, il n’est pas inutile d’essayer de comprendre en quoi l’oralité primaire a pu être différente de notre propre tournure d’esprit. Dans la Grèce antique, affirmait Havelock, l’effort nécessaire à la conservation du savoir était omniprésent. À l’époque de Platon, le mot mimesis pouvait aussi bien désigner l’incarnation d’un personnage par un acteur, l’identification du public à un héros, la récitation d’une leçon par l’élève ou l’imitation du maître par le disciple. Platon, qui savait lire et écrire, s’inquiétait de cette sorte de transe, ou de dépendance émotionnelle, qui s’emparait des êtres dans ces situations, et Havelock en déduisit que l’idée de faire la distinction entre celui qui sait et ce qui est su était alors encore très nouvelle. Dans une société qui venait de découvrir la prise de notes, apprendre une chose voulait encore dire s’y abandonner. « Une puissance de mémorisation poétique considérable ne pouvait s’acquérir qu’au prix d’une perte totale d’objectivité », écrit-il.

Il est difficile de prouver que les peuples de culture orale et ceux de culture écrite pensent différemment. Mais une étude publiée en 1974 par le psychologue soviétique Alexandre Luria apporta un peu d’eau au moulin. L’enquête se fondait sur des entretiens menés dans les années 1930 auprès de paysans illettrés ou récemment alphabétisés d’Ouzbékistan et du Kirghizistan. Luria découvrit que les illettrés avaient une manière de penser « graphico-fonctionnelle », qui disparaissait avec l’instruction. Pour nommer les couleurs par exemple, ceux qui savaient lire et écrire disaient « bleu foncé » ou « jaune clair », quand les analphabètes usaient de termes métaphoriques comme « foie », « pêche », « dent cariée » ou « coton en fleur ». Les premiers voyaient les illusions d’optique, les seconds pas toujours. Les enquêteurs ont montré aux paysans des dessins d’un marteau, d’une scie, d’une hache et d’une bûche, leur demandant de choisir les trois objets semblables. Les illettrés résistaient à ce test, déclarant que tout était utile. Quand les chercheurs insistaient, ils envisageaient d’exclure le marteau : couper du bois leur semblait plus pertinent que n’importe quelle catégorie conceptuelle. Un paysan, informé que quelqu’un avait regroupé les trois outils ensemble en excluant la bûche, répondit qu’« il devait être fou », et un autre suggéra qu’« il avait sans doute beaucoup de bois de chauffage chez lui ». L’un des chercheurs, frustré, montra alors une image représentant trois adultes et un enfant, en disant : « Vous voyez bien, ici, que l’enfant n’appartient pas au groupe. » Et de s’entendre répondre : « Oh, mais le garçon doit rester avec les autres ! Ils travaillent tous, vous voyez. S’il faut aussi qu’ils courent dans tous les sens pour aller chercher ceci ou cela, le boulot n’avancera pas. Le garçon, lui, peut aller leur chercher des choses pour eux. »

Dans les années 1970, les psychologues Sylvia Scribner et Michael Cole essayèrent de reproduire l’expérience de Luria chez les Vaïs, un peuple rural du Liberia. Dans la mesure où certains Vaïs étaient analphabètes, d’autres scolarisés en anglais et d’autres encore capables de lire et écrire la langue vaï, les chercheurs espéraient pouvoir discerner les changements cognitifs engendrés par l’instruction de ceux produits par l’alphabétisation en tant que telle. Il s’avéra que le fait d’avoir reçu une éducation en anglais et de savoir lire et écrire cette langue augmentait la capacité à parler du langage et à résoudre des énigmes logiques, tout comme l’alphabétisation chez les paysans de Luria. Mais le fait de savoir lire et écrire en vaï n’améliorait la compétence que pour certaines tâches liées au langage. La conclusion modeste de Scribner et Cole – « L’alphabétisation fait une différence pour certaines aptitudes dans certains contextes » – a convaincu des universitaires que le cerveau alphabétisé n’était après tout pas si différent du cerveau oral. Mais d’autres ont souligné qu’il était malheureux de dissocier l’alphabétisation de l’instruction, les évolutions cognitives naissant moins de la seule maîtrise de l’écriture que de la culture qui lui est associée.

Peu après cette étude, Ong synthétisa les recherches existantes en une vivante description de la mentalité orale (2). Dans une culture écrite, les individus peuvent manier des concepts abstraits ; dans une culture orale, ils enchâssent leurs pensées dans des histoires. Car la meilleure manière de conserver une idée en l’absence d’écriture est la « pensée mémorable », dont le mordant assure la transmission. Dans une culture orale, le cliché et le stéréotype sont valorisés comme de la sagesse accumulée, et l’analyse réprouvée pour la menace qu’elle fait peser sur ces accumulations. Le concept de plagiat n’existe pas et la redondance est un bienfait, permettant au public de suivre un débat complexe. L’opposition de deux adversaires étant plus inoubliable que l’étude calme et abstraite, les poètes goûtent les insultes et les « descriptions enthousiastes de scènes de violence physique ». Puisqu’on ne peut pas effacer discrètement une erreur, comme à l’écrit, les orateurs ont tendance à ne pas se corriger du tout. On connaît des mots la signification présente, non les significations anciennes. Et si le passé raconte une histoire dont les valeurs diffèrent de celles de l’époque, il est oublié ou adapté en sourdine. Comme l’ont remarqué les universitaires Jack Goody et Ian Watt, seule une culture fondée sur l’écrit doit rendre compte des incohérences du passé, processus qui encourage le scepticisme et oblige l’histoire à se dissocier du mythe (3).

 

La lecture et l’enfant

Les cerveaux lecteurs de l’alphabet grec ressemblaient probablement aux nôtres, que l’on peut si facilement observer. En se fondant sur des études d’imagerie récentes, Wolf explique en détail la manière dont le cerveau d’un enfant se forme pour la lecture et l’écriture. Le terrain est préparé avant l’école, lorsque les parents lui lisent des histoires, lui parlent et l’encouragent à prendre conscience de certains éléments sonores comme les rimes et les allitérations grâce aux comptines et autres berceuses. L’apprentissage de la lecture, disent les scanners, oblige l’enfant à solliciter une plus grande partie de son cerveau que l’adulte, activant de vastes zones dans les deux hémisphères. Mais, à mesure que les neurones se spécialisent dans la reconnaissance des lettres et deviennent plus efficaces, les régions stimulées se réduisent.

Quand, enfin, l’enfant cesse de déchiffrer et commence à lire couramment, le cheminement des signaux dans le cerveau change. Au lieu de suivre une « voie dorsale » passant par les régions occipitales, temporales et pariétales des deux hémisphères, la lecture emprunte une « voie ventrale » plus rapide et plus efficace, située dans le seul l’hémisphère gauche. C’est ce gain de temps et cette libération de puissance cérébrale qui font dire à Wolf : « Le secret au cœur de la lecture, c’est le temps qu’elle dégage pour permettre au cerveau d’accéder à des pensées plus profondes. » L’imagerie enseigne ainsi que, dans de nombreux cas de dyslexie, l’hémisphère droit reste impliqué dans la lecture, qui demeure pénible.

 

Savoir lire libère le cerveau

Dans un livre récent, le journaliste Steven Johnson soutient l’idée que la télévision et les jeux vidéo « aiguisent notre esprit ». Dès lors, affirme-t-il, que nous estimons la valeur de la lecture comme « exercice de l’esprit », nous devrions valoriser tout autant les médias électroniques qui offrent un « entraînement cognitif » supérieur (lire « Ne tirez pas sur l’écran ! »). Si Wolf voit juste, cette métaphore de l’exercice est impropre. Lorsque la lecture se passe bien, il n’y a pas de sensation d’effort et elle rend plus intelligent parce qu’elle libère le cerveau. John Ruskin compara un jour le fait de lire à une conversation avec les plus sages des hommes (4). Proust le corrigea ; c’est bien mieux que cela, écrivit-il : lire, c’est « recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement ».

Wolf a peu de choses à dire sur le déclin général de la lecture et elle se garde de trop spéculer sur les effets de la télévision et des nouveaux médias sur le cerveau. Mais un certain nombre d’études laissent penser que lecture et oralité secondaire ne font pas bon ménage. L’une d’elles, publiée en 2007, a soumis plusieurs personnes à une présentation PowerPoint du Mali. Ceux à qui il était donné de la lire en silence ont été nombreux à souscrire à la phrase « Cette présentation était intéressante » ; ceux dont la lecture était accompagnée d’un commentaire audiovisuel ont été plus nombreux à souscrire à la phrase « Cette présentation ne m’a rien appris ». Les premiers ont également mieux mémorisé les informations. Ce résultat est en phase avec une série d’études britanniques montrant clairement que les gens amenés à lire des transcriptions de journaux télévisés, de publicités, d’émissions politiques ou scientifiques retiennent davantage d’informations que ceux qui les ont simplement regardées.

Cet antagonisme entre les mots et les images animées commence apparemment très tôt. En août 2007, des scientifiques de l’université de Washington démontraient que des enfants âgés de huit à seize mois connaissent en moyenne six à huit mots de moins par heure passée chaque jour devant les émissions pour bébés. En 2005, une étude californienne révélait que la présence d’une télévision dans la chambre diminue sensiblement les résultats scolaires des élèves de cours élémentaire. Et ce conflit perdure tout au long du développement de l’enfant. En 2001, après avoir analysé les données rassemblées sur plus d’un million d’écoliers du monde entier, le chercheur Micha Razel en concluait qu’il ne faisait « guère de doute » que la télévision détériore les résultats des élèves en lecture, en sciences

et en mathématiques. Mais la corrélation n’est pas strictement proportionnelle : un peu de télévision semble bénéfique aux enfants ; l’excès nuit. À 9 ans, la durée optimale est de deux heures par jour devant le petit écran ; à 17 ans, d’une demi-heure. La différence s’explique, selon Razel, par le fait que les jeunes enfants regardent plutôt des programmes éducatifs. Mais Razel ajoutait que 55 % des élèves dépassaient de trois heures par jour la durée optimale, ce qui faisait baisser leur niveau scolaire.

Fort heureusement, Internet ne semble pas jusqu’à présent contrarier la maîtrise de la lecture. Des chercheurs qui ont offert des ordinateurs à des enfants et adolescents du Michigan, en échange de la possibilité d’observer leur usage d’Internet, ont révélé que le temps passé en ligne améliorait les notes et les compétences de lecture. Même la consultation de sites pornographiques contribue aux résultats scolaires. Cette synergie pourrait cependant disparaître si Internet continuait d’évoluer vers le modèle YouTube, s’éloignant de l’écrit et se rapprochant de la télévision.

 

Le son et l’image

Quoi qu’il en soit, il est improbable que la lecture revienne au goût du jour par la magie du volontarisme. On peut toujours intimider les enfants, mais les adultes refusent que l’on s’ingère dans leurs plaisirs à eux. Et il se peut tout simplement que de nombreuses personnes souhaitent découvrir le monde et se divertir via la télévision et les nouveaux médias plutôt que via l’imprimé ; il ne faudrait alors que quelques générations pour perdre les vieilles habitudes de lire des journaux ou des romans.

Le monde aurait alors un tout autre visage, même pour ceux qui lisent encore. Il y a, bien sûr, quelque chose à y gagner, sinon personne n’abandonnerait jamais un livre pour une télécommande. La télévision et les nouveaux médias nous proposent directement des images et des sons, et non leur simple description. Ces images sont très riches en informations sur l’aspect, les attitudes, le ton de la voix d’une personne. Le téléspectateur peut bien ne pas saisir tous les détails d’un projet de réforme d’un candidat, il aura une perception précise de sa personnalité, et son attitude à son égard sera sans doute plus émotionnelle. Rien de tout cela avec l’imprimé. Ce que l’on ressent pour un écrivain n’a rien à voir avec sa personne même.

Cette réactivité émotionnelle aux médias audiovisuels nous ramène au monde de l’oralité primaire ; comme au temps de Platon, la solidarité vaut presque possession mutuelle. « Les technologies électroniques favorisent l’unification et l’implication », pour citer Marshall McLuhan. Le téléspectateur se sent dans son élément en regardant son émission, sinon il change de chaîne. Cette intimité rend difficilement acceptables les différences d’opinion. Il peut être amusant de lire un magazine dont on méprise la ligne éditoriale, mais il est presque insupportable de regarder une émission de ce genre. Dans une culture dominée par l’oralité secondaire, nous pourrions être moins enclins à consacrer du temps aux idées que nous désapprouvons. Douter de soi devient moins probable. À vrai dire, le doute tout court se fait plus rare. Il est facile de pointer les incohérences de deux récits écrits mis côte à côte. La comparaison entre deux reportages vidéo, en revanche, est lourde. Obligé de choisir entre deux histoires contradictoires à la télévision, le téléspectateur renoue avec ses intuitions ou ce qu’il pensait a priori. Comme les paysans de Luria, il réfléchit en termes de situations et d’histoires plutôt que d’abstractions.

Il pourrait même avoir encore plus de mal que les paysans de Luria à se voir tel que le font les autres. Après tout, le téléspectateur regarde, mais personne ne le regarde en retour. Il est seul, même si son cerveau est sans doute trop distrait pour qu’il en ait conscience. Le lecteur aussi est seul, mais le NEA a constaté que les gens qui lisent sont plus susceptibles que les autres de faire du sport, d’aller au musée, au théâtre et au concert, de peindre, de faire de la photographie et de s’engager dans la vie associative. Les grands lecteurs sont également plus enclins à voter. Peut-être s’aventurent-ils plus volontiers au-dehors parce que ce dont ils font l’expérience dans la solitude leur donne de l’assurance. Peut-être la lecture est-elle un parangon de l’indépendance. Quel que soit le culte que l’on voue à un auteur, écrivait Proust, « tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs ». D’une certaine manière, la lecture nous donne l’audace d’agir en conséquence. Il pourrait être dangereux pour une démocratie de perdre cette habitude. © Caleb Crain.

 

Ce texte est paru dans le New Yorker le 24 décembre 2007. Il a été traduit par Étienne Dobenesque.

Lire ou ne pas lire, là n’est pas la question

Parmi les truismes qui constituent l’eschatologie du déclin culturel américain, celui-ci est l’un des plus banals : nous ne lisons pas. Autrefois, dit la légende – dans les années 1950, mettons –, nous lisions bien davantage qu’aujourd’hui, et nous lisions les bonnes choses, les classiques. À présent, nous n’avons que faire de la lecture, d’ailleurs nous savons à peine lire, et la télévision ou l’ordinateur sont en passe de rendre le livre obsolète.

Rien de tout cela n’est vrai. Nous lisons beaucoup plus que dans les années 1950. En 1957, 17 % des personnes sondées par l’institut Gallup déclaraient avoir un livre en cours ; la proportion avait plus que doublé en 1990. En 1953, 40 % des personnes interrogées par Gallup connaissaient l’auteur de Huckleberry Finn (1) ; en 1990, elles étaient 51 %. Huit mille six cents nouveaux titres étaient publiés en 1950 ; près de cinq fois plus en 1981.

En réalité, les Américains achètent aujourd’hui [cet article date de 1997] plus de livres que jamais – plus de deux milliards en 1992. Entre le début des années 1970 et le début des années 1980, le nombre de librairies a quasiment doublé dans ce pays – et c’était avant l’apparition des grands magasins Barnes & Noble et du site amazon.com. Par ailleurs, les gens n’achètent pas des livres uniquement par quête de statut, ils les lisent vraiment. Un adulte américain moyen lisait 11,2 livres par an en 1992, c’est-à-dire que le pays dans son ensemble en bouquine environ deux milliards – précisément le nombre de titres achetés. Et il existe actuellement plus de 250 000 clubs de lecture, ce qui signifie que deux millions de personnes environ lisent régulièrement et se rencontrent pour en discuter.

Dans son ouvrage sur les immigrants juifs du début du XXe siècle, Le Monde de nos pères. L’extraordinaire odyssée des Juifs d’Europe de l’Est en Amérique [traduit en français chez Michalon en 1997], Irving Howe décrit un temps qui semble incroyablement suranné, quand des ouvriers à peine instruits assistaient à des conférences et suivaient des cours de langue après leur journée de travail. Howe cite un manœuvre évoquant son adolescence en Russie : « Comment puis-je vous décrire […] notre excitation lorsque nous parlions de Dostoïevski ? […] Ici, en Amérique, les jeunes ont le choix entre le cinéma, la musique, l’art, la danse et Dieu seul sait quoi encore. Nous, nous n’avions que les livres – et encore, pas beaucoup. »

À force d’entendre tant de choses sur l’inculture des Américains, pareils sentiments nous paraissent les vestiges d’un autre âge. Ce n’est pas le cas. On écrit encore ainsi à propos des livres. Mais, bien sûr, la plupart d’entre nous ne lisent pas Dostoïevski. Les auteurs à succès, qui attirent des milliers et des milliers de lecteurs dévorant toutes leurs œuvres et leur écrivant pour en réclamer davantage, sont généralement des auteurs de fiction de genre – romans à l’eau de rose, science-fiction, suspense.

 

Dépenser 1 200 dollars par an en livres

Les lectrices de romans d’amour sont particulièrement ferventes. Chacune d’elles dépense en moyenne 1 200 dollars par an en livres, et la plupart finissent souvent par considérer leurs auteurs préférés comme des amis intimes. La romancière Debbie Macomber reçoit ainsi des milliers de lettres par an, et quand sa fille eut un bébé, des lectrices lui ont envoyé une couverture et une « chaussette de Noël » tricotée main avec le nom de l’enfant brodé dessus (2). L’essor du livre est à mettre au crédit de ce type d’écrivains. En 1994, une bonne moitié des ouvrages achetés appartenaient à la catégorie « fiction populaire ». Les livres de management et de développement personnel suivaient, avec 12 %, devant « cuisine et loisirs » avec 11 %, « religion » avec 7 %, et, enfin, « art-littérature-poésie » avec un maigre 5 %.

Ces habitudes de lecture n’ont rien de nouveau. La fiction de genre et les ouvrages de développement personnel représentent le gros du marché américain de l’édition depuis au moins deux cents ans. En 1930, l’hygiène intime était le sujet favori du public, selon une enquête menée à l’époque. Et il suffit de parcourir une liste des bestsellers au fil des décennies pour constater au vu des titres à quel point nous avons peu changé : Daily Strength for Daily Needs [« Forces quotidiennes pour besoins quotidiens », de Mary Tileston, 1895, non traduit en français] ; Réfléchissez et devenez riche [Napoleon Hill, 1937, paru aux Éditions de l’Homme en 2007, pour l’édition française] ; Des jeux et des hommes. Psychologie des relations humaines [Eric Berne, 1964, paru chez Stock en 1984] ; Jean Harlow. Biographie intime [Irving Shulman, 1964, paru chez Stock en 1966].

 

Des romans doux comme un massage

Les auteurs de romans à l’eau de rose sont généralement lucides sur ce qu’ils font. Ils ne s’imaginent pas écrire de subversives versions féminines de Proust. Mais ils créent du loisir de masse qui plaît aux consommateurs pour les mêmes raisons, à peu près, que McDonald’s et Burger King plaisent aux leurs : c’est facile, cela aide à se sentir bien et c’est toujours pareil. Un roman à l’eau de rose ne prétend pas éblouir par son originalité, mais provoquer chez ses lectrices des émotions prévisibles grâce à des symboles culturels connus. Comme le dit la romancière Kathleen Gilles Seidel, « ma lectrice prend mon livre quand elle est fatiguée. […] La lecture est peut-être le seul moyen de se détendre qu’elle connaisse. Réussir à lui offrir quelques heures de délassement exquis est un objectif suffisamment noble pour moi. »

Mais si les romans à l’eau de rose ne sont qu’un moyen comme un autre de se détendre, qu’est-ce qui les distingue du cinéma ou de la bière ? Pourquoi l’activité « lire des romans d’amour » doit-elle être regroupée avec « lire de la philosophie » plutôt qu’avec « se faire masser » ? Le Centre du livre de la bibliothèque du Congrès investit beaucoup de temps et d’argent pour inventer des slogans tels que « Les livres changent tout ». Mais le simple fait de lire quelque chose – n’importe quoi – constitue-t-il un si haut fait culturel qu’il faille le célébrer ?

En tout cas, nous ne l’avons pas toujours pensé. Quand le roman est devenu populaire aux États-Unis, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il fut accusé de détruire les neurones et de faire peser une menace sur la haute culture – à peu près les termes dans lesquels la télévision est aujourd’hui dénoncée. Dans les années 1940, Edmund Wilson [critique et écrivain américain, NdlR] déclarait que les « romans policiers [ne sont] qu’un vice qui, par sa bêtise et sa nocivité mineure, se classe quelque part entre la cigarette et les mots croisés ». L’on n’entend pratiquement plus ce genre de propos sur les habitudes de lecture des Américains : tous les livres ne méritent pas d’être lus ; certains ne sont qu’une perte de temps.

À mesure que la peur de l’apocalypse culturelle glissait du roman vers ses épigones high-tech – la radio, le cinéma, la télévision et, désormais, les ordinateurs –, le livre a acquis une réputation de noblesse éducative et même morale. Il a d’ailleurs un statut à part, bénéficiant de tarifs postaux avantageux et d’une absence de droits de douane. D’interminables guerres culturelles ont naturellement eu lieu pour savoir quels types de livres devaient être lus à l’école mais ce genre de distinguos n’est pas de mise dans les débats sur les habitudes de lecture des adultes.

Le sentimentalisme devient particulièrement accusé quand on compare la lecture et les activités supposément rivales, la télévision et le cyberespace. La valorisation du livre par rapport à la télévision s’appuie ainsi souvent sur l’idée vague et sans fondement selon laquelle lire rend « actif » et regarder la télévision rend « passif ». Mais en quoi le travail d’imagination d’un lecteur est-il plus exigeant ou valable que celui d’un spectateur ? Ou pourquoi serait-on plus passif devant la télévision que devant une pièce de théâtre, par exemple ? Voilà qui n’est jamais expliqué. Le larmoyant éloge du livre que fit Sven Birkerts dans The Gutenberg Elegies. The Fate of Reading in an Electronic Age est emblématique à cet égard. Robert Hughes, critique d’art au magazine Time, a récemment tenu un raisonnement tout aussi sentimental et mystérieux dans la New York Review of Books [en février 1995, NdlR] : « La lecture est un acte coopératif, durant lequel l’imagination du lecteur va à la rencontre de celle de l’auteur ; on visualise le livre en le lisant, on participe à l’invention et à la complétion des personnages. […] L’effort demandé pour faire surgir quelque chose de vivant de l’alignement neutre des caractères est tout à fait différent et, dans mon cas, bien plus stimulant que la soumission passive aux images étincelantes de la télévision, qui nous arrivent toutes faites et écrasantes, et ont tendance à griller les tendres circuits de l’imagination enfantine en ne lui permettant pas de les retravailler. »

 

Écritures industrielles

Je ne me souviens pas avoir jamais visualisé les personnages d’un livre. Mais, puisque tous ceux qui écrivent sur le sujet semblent le faire, j’appartiens peut-être à une minorité. Cela étant, on pourrait tout aussi bien dire que l’on participe à l’invention des personnages du petit écran puisqu’il faut imaginer ce qu’ils pensent, alors qu’un roman fournit souvent cette information.

Les livres sont également censés être supérieurs à la télévision parce qu’ils sont originaux, uniques et vrais, alors que la télévision propose de la camelote industrielle fabriquée en série. Mais, naturellement, les livres populaires peuvent être – ils le sont généralement – tout aussi stéréotypés et « industrialisés » que les productions télévisées. Les meilleurs livres sont peut-être meilleurs que la meilleure télévision mais, plus bas sur l’échelle, la différence est moins claire. La plupart du temps, il ne s’agit pas de choisir entre Virgile et Geraldo (3), mais entre La Prophétie des Andes et Roseanne (4). Qui ne choisirait Roseanne ?

Si c’est vraiment la fécondité de notre culture qui nous intéresse, toute réflexion sur la nature intrinsèque de la lecture (comme si cela existait !) est hors de propos. La lecture en soi n’est pas la question. La question est d’abord de comprendre pourquoi certains types de lecture et certains types de programmes comptent.

 

Ce texte est paru sur le site Slate, le 17 avril 1997. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Téléphone-moi un roman !

Mone était déprimée. C’était l’hiver 2006. Elle avait 21 ans, venait d’abandonner sa formation d’esthéticienne et de se marier avec son ami d’enfance, qui poursuivait ses études à Tokyo. Pensant qu’un peu de changement pourrait lui faire du bien, elle retourna habiter chez sa mère, dans la bourgade où elle avait grandi. Pendant des semaines, elle resta enfermée dans sa chambre d’enfant, laissant libre cours à sa mélancolie. « Je craquais une allumette et je la regardais se consumer, si vous voyez ce que je veux dire », explique-t-elle. Un jour, à la fin du mois de mars, elle ressortit tous ses albums photos et ses journaux intimes, et décida d’écrire un roman sur sa vie. Recroquevillée sur son lit, elle commença à taper sur les touches de son portable.

 

Comme un journal intime

Mone envoyait ses textes, depuis son mobile, sur le site de partage de contenus Maho i-Land [« L’île magique »], sans jamais relire ce qu’elle écrivait ou penser à l’intrigue. « Je n’avais aucune idée de comment on faisait et je n’avais pas la force d’y penser. » Elle intitula son histoire Eien no Yume [« Rêve éternel »] et inventa une narratrice nommée Saki, alter ego de Mone adolescente, une élève de seconde dans une petite ville de province très vaguement décrite : « Là où on habite, mes amis et moi, à la campagne, il n’y a pas d’université. À environ une demi-heure de train, il y a une petite fac de premier cycle, c’est tout. » Saki a un petit frère, Yudai, et une famille très unie, décrite à gros traits : « Papa / Maman/Yudai / Je vous aime tellement tous les trois. » Mais un jour, en rentrant de l’école, Saki est enlevée par trois hommes en voiture blanche : « Le bruit d’une porte qui s’ouvre. / Et là… / – Bong – / Un grand bruit sourd. / La douleur qui me transperce la tête. » Ils la violent et la laissent sur le bord de la route. C’est là que la trouve Hijiri, un garçon du lycée plus âgé qu’elle. Il lui donne son pull. L’amour est né.

Au troisième jour, les lecteurs commencent à réagir : « S’il vous plaît, publiez la suite », « Je suis impatient de découvrir ce qui va se passer »… Mone avait envoyé une vingtaine de messages par jour, se livrant aussi librement que dans son journal intime, avec simplement davantage de satisfaction : « Tous les gens souffrent à cause de leurs histoires d’amour, tout le monde essaie de comprendre quelque chose à sa vie, mais je voulais partager mon épreuve particulière avec d’autres filles, explique Mone. Du genre : “Eh, les filles, j’ai vécu ça. Vous aussi, vous pouvez vous en sortir, relevez-vous !” »

Bientôt, l’histoire de Mone prend un air de tragédie grecque. Saki découvre qu’elle n’est pas la fille de son père. Elle suit alors Hijiri, qui part pour l’université à Tokyo, mais il la quitte brusquement. Après s’être consolée dans les bras d’un étudiant plus jeune prénommé Yuta, elle découvre que Hijiri est son demi-frère :

« Saki et Hijiri…
Ont des liens de sang, “frère et sœur”… ?
Le même sang…
Coule dans nos veines… »

Vers le dixième jour, Mone a une illumination : « J’ai compris que je ne pouvais pas me contenter d’écrire exactement ce qui s’était passé. Il fallait introduire les rebondissements qui font une histoire. » Son récit prend alors le lustre de la fiction – raconte ce qu’elle aurait aimé voir sa vie devenir, non ce qu’elle est réellement devenue. Elle l’explique dans une postface : contrairement au roman, où Saki et Hijiri finissent par se retrouver, Mone et le vrai Hijiri ont pris des chemins différents dans la vie réelle. Elle a fini par épouser Yuta, qui l’aimait depuis toujours.

À la mi-avril, dix-neuf jours après avoir commencé, Mone avait achevé son roman. Son mari venait de terminer ses études, et commençait à travailler dans la finance ; elle le rejoignit à Tokyo. Lorsque Maho i-Land lui apprit qu’un éditeur souhaitait publier « Rêve éternel » sous forme de livre, elle menait « une vie désinvolte et sans but à Tokyo ». Le roman de plus de 300 pages est paru en décembre 2006. Tohan, le principal distributeur de livres du pays, le classait parmi les dix meilleures ventes de littérature du premier semestre 2007. À la fin de l’année, les romans écrits sur portable occupaient quatre des cinq premières places sur la liste des bestsellers de fiction. « Le fil rouge », par une certaine Mei, était numéro deux, avec 1,8 million d’exemplaires vendus. Koizora (« Le ciel d’amour »), par Mika, était numéro un et sa suite figurait à la troisième place : au total, 2,6 millions d’exemplaires des deux tomes avaient été vendus.

Le roman sur portable, ou keitai shousetsu, est le premier genre littéraire à être né à l’ère du téléphone mobile ; et, pour une forme nouvelle, il est étonnamment solide. Maho i-Land, le principal site qui leur est dédié, propose plus d’un million de titres, pour la plupart écrits par des amateurs, tous accessibles gratuitement. Selon les chiffres fournis par l’entreprise, le portail, qui offre également des outils pour créer des blogs et des pages d’accueil, reçoit 3,5 milliards de visites par mois.

 

Adolescence rebelle

En règle générale, ces livres, écrits par et pour des jeunes femmes, se veulent autobiographiques et tournent autour de thèmes comme l’amour véritable ou, plus exactement, les obstacles qu’il rencontre : grossesses, fausses couches, avortements, viols, rivalités et triangles amoureux, maladies incurables. Ils se déroulent tous en province, avec pour personnages des jeunes Japonais de la classe moyenne, plus particulièrement des « Yankees », un terme aux origines obscures (il a quelque chose à voir avec l’Amérique des années 1950) qui connote l’adolescence rebelle – les garçons à moto, les filles en robe de jersey, cheveux décolorés et brillants incrustés dans le téléphone portable. Les histoires rappellent les contes folkloriques, sans doute pas toujours vrais au sens strict mais bourrés de détails ethnographiques très parlants. « Je pense qu’on peut dire que les keitai shousetsu sont une source d’information, explique le sociologue Kensuke Suzuki. Nous avons besoin de ces histoires pour comprendre ce que ressentent les jeunes Japonaises d’aujourd’hui, en étudiant la façon dont elles utilisent les mots, dont elles parlent ou dont elles décrivent les scènes. »

Le support – non filtré et non édité – est révolutionnaire. Il ouvre le cercle fermé du monde littéraire à tout possesseur de portable. Une des romancières que j’ai rencontrées, une jeune femme de 27 ans, mère de deux enfants, installée dans la campagne des environs de Kyoto, m’a dit inventer ses histoires en collant ses étiquettes sur des emballages de produits de beauté à l’usine où elle travaille ; et, parfois, elle les écrit sur son téléphone pendant le trajet en train qui la conduit à son autre boulot, dans un spa d’Osaka. Mais les intrigues elles-mêmes reflètent souvent une vision conservatrice de la société : les femmes souffrent passivement, victimes de leurs émotions et de leur physiologie ; l’amour véritable finit toujours par l’emporter. « Dans une perspective féministe, il est très important que les jeunes filles puissent parler d’elles-mêmes. Cela donne du pouvoir aux femmes, explique la professeur Satoko Kan, spécialiste de littérature féminine contemporaine. Mais, en termes de contenu, c’est très contestable. Les romans sur portable ne font que renforcer les normes en vigueur dans une culture sous domination masculine. »

Dans un pays dont le faible taux de natalité est un sujet d’inquiétude nationale et où les habitantes de Tokyo qui n’ont pas trouvé d’époux passé 30 ans sont désignées comme des make inu (« chiennes perdantes »), la vie rurale fantasmée des romans sur portable, avec leur lot de grossesses précoces et d’amours de jeunesse, attire irrésistiblement. « Le ciel d’amour », de Mika, lu douze millions de fois en ligne, adapté en manga, à la télévision et au cinéma, est un modèle de mésaventure sexuelle et de tragédie légèrement vécue. Pendant sa première année d’université, l’héroïne – Mika également – tombe amoureuse d’un rebelle nommé Hiro, est violée par un groupe d’hommes à l’initiative de l’ancienne petite amie du même Hiro, puis tombe enceinte de lui, mais il rompt. Elle en découvrira la raison plus tard : le jeune homme est atteint d’un lymphome en phase terminale et il a voulu l’épargner. Dans la version cinématographique (35 millions de dollars de recettes), Mika déverse des torrents de larmes pendant une bonne partie des deux heures que dure le film. La morale de l’histoire n’est pas que le sexe mène à toutes sortes de souffrances, et qu’il vaudrait mieux s’en abstenir, mais que le sexe mène à toutes sortes de souffrances et que la souffrance est au cœur de la vie d’une femme.

Au Japon, prendre un nom de plume a toujours été pour les écrivains une sorte de rite de passage. Mone a choisi le sien de manière assez arbitraire : elle aimait l’allusion au peintre français [Monet] et le fait que le caractère japonais puisse signifier « cent sons ». Mais, comme de nombreux auteurs de romans sur portable, elle pousse plus loin la dissimulation. La jeune femme tient un blog, qui indique qu’elle a 8 ans, habite « au cœur d’une montagne » et que sa coiffure est un « champignon vénéneux ». Ses hobbies : boire, ne rien faire et se comporter comme un bébé. Son type d’homme : le genre prof. Il n’y a pas d’image, sinon un avatar tiré d’un dessin animé. « Il est hors de question de laisser voir mon visage, confie-t-elle. Si je dois faire des photos, je ne montre que le profil. » En dehors de son mari, de sa famille proche et de quelques amis, personne ne sait qu’elle est l’auteur de « Rêve éternel ». « Je ne veux pas attirer l’attention sur mon entourage, explique-t-elle. Il ne s’agit pas seulement de moi, je dois aussi penser à la famille de mon mari, étant donné ce que j’écris. Je ne veux incommoder personne. Dès qu’on révèle quelque chose, que ce soit réel ou imaginaire, c’est toujours embarrassant, non ? »

 

Internet permet de s’exprimer sans retenue

Ce quant-à-soi est bien dans l’esprit de l’Internet japonais, où faux noms et identités fictives règnent en maître. Pour Roland Kelts, écrivain américain d’origine japonaise, Internet joue un rôle de soupape de sûreté dans une société où l’exigence de conformisme peut être étouffante. « Au Japon, ce n’est pas le conflit qui est célébré, mais le consensus, explique-t-il. Internet vous permet de dire ce que vous pensez sans tout chambouler. » Pour les écrivains intimistes, Internet est un lieu sûr qui permet de s’exprimer sans retenue, une sorte de voile magique qui permet de disparaître dans la foule. « Grâce à la technologie, les auteurs de romans sur portable ont trouvé une stratégie plutôt intelligente, pour être partie prenante de cette culture tout en faisant entendre une voix propre », poursuit Kelts.

Tant qu’il s’agissait d’un phénomène en ligne, les romanciers de portable représentaient une sous-culture négligée, aussi populaire fût-elle. Mais le passage à l’imprimé a changé la donne. Cadre chez un fabricant de téléphones mobiles, Satovi Yoshida explique : « Étant donné l’état déplorable du marché de l’édition, vendre un livre à 100 000 exemplaires, c’est déjà beaucoup. Alors, quand un auteur totalement inconnu vend 2 millions d’exemplaires, tout le monde s’y intéresse. » Et certains ont craint que le genre ne sonne le glas de la littérature japonaise. « Dans le milieu de l’édition, ce fut un choc énorme, raconte Mikio Funayama, rédacteur en chef de l’éminente revue littéraire Bungakukai. Le nom de l’auteur est rarement révélé, les titres sont parfaitement génériques, de même que les descriptions des personnages, des lieux – c’est très confortable, il est extraordinairement facile de s’identifier. N’importe quelle lycéenne peut imaginer que l’expérience décrite est très proche de la sienne. Mais ce type d’empathie n’a rien à voir avec l’émotion – capable de bouleverser une vie – que provoque la lecture d’un grand roman. » Pour Mikio Funayama, ces romans ne relèvent absolument pas de la littérature, mais représentent bien plutôt le dernier avatar en date d’une tradition orale qui prend sa source dans les spectacles de marionnettes à l’eau de rose de l’époque d’Edo (1). « La jeunesse connaît une forme de souffrance qui lui est propre et les romans sur portable sont devenus un exutoire à cette souffrance », estime pour sa part la romancière Banana Yoshimoto, dont les histoires extrêmement populaires au style rêveur et surréel doivent beaucoup, dit-on, aux mangas pour adolescentes. « Si les romans sur portable jouent un rôle de consolation, c’est très bien. En ce qui me concerne, je ne m’y intéresse pas en tant que romans. Les lire me paraît une perte de temps. »

 

Faciles à écrire, faciles à lire

Traditionnellement, les ouvrages japonais se lisent verticalement et de droite à gauche. Les mots sont des combinaisons de caractères issus de trois sources : hiragana, un syllabaire qui aurait été créé il y a douze siècles à l’intention des femmes de la noblesse ; katakana, un syllabaire utilisé surtout pour les mots d’origine étrangère ; kanji, caractères chinois dont la maîtrise donne la mesure de l’érudition littéraire. Jusqu’à l’arrivée du traitement de texte dans les années 1980, le japonais s’écrivait surtout à la main. Les machines à écrire, très compliquées à cause du grand nombre de caractères kanji, étaient réservées aux spécialistes.

Pour les jeunes Japonais, notamment pour les filles, les téléphones portables – peu coûteux, sophistiqués et offrant depuis plusieurs années un accès à Internet – ont comblé un vide. Une enquête menée par le gouvernement en 2007 révélait que 82 % des 10-29 ans possédaient un portable. Une génération entière grandit en utilisant son téléphone pour faire des achats, surfer, jouer ou regarder la télé sur des sites spécialement conçus pour ce support.

Sur un portable japonais, on tape les syllabes en hiragana et en katakana, et le téléphone propose des kanji à partir d’une liste de mots courants. Alors que l’auteur qui écrit à la main doit connaître le dessin complexe de milliers de kanji, l’aspirant romancier ne rencontre pas ce type de difficultés avec un téléphone. Faciles à écrire, ces romans faits de mots simples et usant d’un vocabulaire répétitif sont aussi faciles à lire : la plupart ne poseraient pas de problème à un enfant de 10 ans. Rapides et argotiques, bourrées de smileys et de dialogues, leurs histoires semblent écrites au pied levé, en langage parlé. « Ils donnent à entendre le discours intérieur d’une jeune fille ordinaire, les murmures de son cœur », conclut la professeur Satoko Kan.

L’industrie du livre, dont le marché a régressé de plus de 20 % au cours des onze dernières années, s’est jetée sur le phénomène. Même les grands éditeurs ont commencé à recruter des écrivains professionnels pour récupérer ce lectorat en publiant des histoires en feuilleton sur leur site (dont la consultation est généralement payante), avant de les imprimer. Quatre-vingt-dix-huit romans sur portable sont ainsi parus en 2007. Et, miraculeusement, les livres sont devenus des accessoires branchés. « Le roman sur portable est la parfaite illustration de la manière dont on peut utiliser les réseaux sociaux pour créer et lancer un produit, affirme encore Satovi Yoshida, cadre dans la téléphonie. C’est un effort collectif. Vos fans vous soutiennent et vous encouragent tout au long du processus de création, ils contribuent à la naissance de l’œuvre, puis ils achètent le livre ; et cela avant tout pour réaffirmer la relation qu’ils ont nouée avec lui. »

Une fois imprimés, ces romans affichent d’emblée leur caractère moderne, puisqu’ils se lisent horizontalement et de gauche à droite, comme sur un écran de téléphone. « L’industrie a découvert qu’il y avait un nouveau lectorat, confie un responsable d’une maison d’édition. Mais que se passera-t-il quand ces jeunes filles auront vieilli ? Vont-elles jamais grandir et commencer à lire de la littérature verticale ? Nul ne le sait. Mais, à une époque où tout le monde envoie des SMS et joue en ligne, le seul fait d’attacher encore de la valeur aux livres imprimés est une bonne chose. » D’autres conventions de l’écran sont d’ailleurs fidèlement reproduites sur le papier. L’encre est en général grise ou colorée, le noir étant jugé trop imposant.

Fondé il y a vingt ans, Goma Books s’est imposé depuis quelque temps comme l’un des principaux éditeurs de romans sur portable. En avril 2008, l’éditeur a commencé à publier, via son site Internet, des versions lisibles sur un téléphone de grands textes de la littérature japonaise libres de droit. « Des chefs-d’œuvre dans votre poche ! Lisez horizontalement ! », proclamait le site.

Bien qu’il soit volontiers associé à la nubilité et à la ruralité, le roman sur portable n’a pas été inventé par une adolescente se languissant en province, mais par un trentenaire tokyoïte. Yoshi – c’est le nom qu’il s’est choisi – travaillait dans un bureau du quartier de Shibuya, le cœur battant de la culture jeune dans les années 1990. Là, il eut tout loisir d’observer le début de l’histoire d’amour entre les jeunes femmes et leurs mobiles. En 2000, quand Yoshi monta son site Internet et commença à y publier son roman, Deep Love, Shibuya attirait depuis plusieurs années l’attention des médias en tant que centre d’enjo kosai, cette forme de prostitution pratiquée par les lycéennes contre de l’argent ou des vêtements de marque. L’héroïne du roman de Yoshi, âgée de 17 ans, vend son corps pour financer l’opération du cœur de son petit ami, Yoshiyuki, mais l’argent ne parvient jamais jusqu’à lui et elle meurt du sida, contracté auprès d’un client. Yoshi publia à compte d’auteur une version papier de son roman, qui se vendit à 100 000 exemplaires. En 2002, Starts Publishing Company décidait de sortir Deep Love, qui fut adapté sous forme de manga, de téléfilm, de film et finit par donner naissance à une suite de romans qui se vendirent à 2,7 millions d’exemplaires.

 

Une Japonaise comme les autres

C’est non loin de Shibuya, devant un salon de thé, que j’ai rencontré Mone. Elle portait des collants rouges, des bottes d’esquimau et un bonnet de laine noire en forme de meringue, avec un pompon. Mone est petite, les cheveux noirs, de longs cils recourbés, de grands yeux tranquilles. Elle se montra d’abord très réservée, se servant délicatement des sashimis, dans le restaurant traditionnel où nous dînions.

Mais, à mesure que la soirée avançait, la jeune femme s’est animée. Sa célébrité littéraire l’avait rendue amère ; le roman avait provoqué de sérieuses querelles de famille. Mais elle était surtout en colère contre elle-même. « Je regrette quasiment tout ce que j’ai publié. J’aurais pu faire beaucoup pour dissimuler les choses, et je ne l’ai pas fait. Je m’en sens profondément responsable. » À ses yeux, l’étiquette d’écrivain n’est pas faite pour elle, ni d’ailleurs pour aucun autre auteur du genre : « Si j’étais une romancière super-célèbre, je passerais mon temps à crier sur les toits : “Eh ! Je suis romancière !” Mais ce n’est pas le cas. Pour tout le monde, je suis cette pauvre fille qui a écrit l’un de ces horribles romans sur portable. Vous croyez vraiment que je peux en être fière ? Je suis considérée comme une parfaite ratée pour avoir fait cela, et c’est ce que je pense moi-même. Les gens disent ces choses horribles sur les romans sur portable, et je ne suis pas sûre qu’ils se trompent. Ils disent que nous sommes immatures et incapables d’écrire une phrase proprement. Mais j’ai envie de dire : “Et alors ?” Le fait même de créer quelque chose est important. »

« Rêve éternel » s’est vendu à 200 000 exemplaires et a reçu près de 3 millions de visites en ligne. La suite, également publiée initialement sur Maho i-Land, est parue sous forme de livre à l’été 2007 et s’est vendue à 80 000 exemplaires. Selon ses calculs, la carrière littéraire de Mone lui a rapporté un peu moins de 200 000 dollars. Au cours du dîner, je lui ai demandé si sa vie en avait été changée. « Pas du tout, me répondit-elle. À aucun moment, je n’ai imaginé en vivre. Je ne suis qu’une jeune Japonaise comme une autre, ni meilleure ni pire que toutes celles qu’on croise dans la rue. »

Souvent considéré comme le tout premier roman du monde, Le Dit du Genji a été écrit pendant la période Heian, il y a mille ans, par une servante de l’impératrice Akiko au palais impérial, au cœur de l’actuelle Kyoto. La période Heian est une sorte d’âge d’or de la littérature japonaise. On connaît l’auteur du Dit du Genji sous le nom de Murasaki Shikibu – Murasaki, « Pourpre », étant le nom qu’elle a donné à l’héroïne de son récit, et Shikibu le nom du service dans lequel officiait son père (bureau du cérémonial). Divisé en épisodes et écrit pour l’essentiel en hiragana (les femmes de l’époque n’étaient pas censées apprendre le kanji), le roman raconte l’histoire de Genji, fils de l’empereur et d’une courtisane, dont l’exceptionnelle beauté attirait toutes les femmes, y compris sa belle-mère. Le Dit du Genji est le symbole même de la haute culture – il est aux Japonais ce que L’Odyssée est aux Grecs –, mais certains ont aussi souligné les analogies qu’il présente avec le nouveau genre littéraire. « Il y a l’univers intime de la cour et, en son sein, des grossesses involontaires, des gens qui se tirent dans les pattes, de la jalousie, estime le directeur général d’une grande maison d’édition. Transposez la cour dans une école, vous aurez les mêmes rivalités et les mêmes drames. La structure du Dit du Genji est fondamentalement la même que celle d’un roman sur portable. »

Dans cet esprit de continuité, le troisième concours annuel du roman sur portable japonais, organisé par l’éditeur Starts Publishing Company, a pris pour thème Le Dit du Genji. Fin septembre 2008, les quinze finalistes sélectionnés parmi les 3 350 participants étaient invités dans un grand hôtel, à proximité du Palais impérial de Tokyo, pour la cérémonie de remise des prix. Sata avait écrit « Mon enfant de l’amour perdu. – Enceinte à 14 ans – … Ce que je dois vraiment raconter ». Figue blanche, une très jolie jeune femme avec les cheveux relevés et un châle en maille sur ses épaules nues était l’auteur de highschoolgirl.co.jp (« lycéenne.co.jp »). Agrippée à son téléphone orné de breloques rose vif, une lycéenne au teint caramel en habit de marin était accompagnée de ses parents. C’était Kilala, l’auteur de « I want to meet teacher », (« Je veux rencontrer le professeur ») que le dossier de presse résumait ainsi : « Elle aimait un homme qui était son professeur, mais il était marié. Pourtant, l’amour pour ce gentil éducateur ne cesse de croître. » Kiki (auteur de « Je suis sa copine ») – cheveux orange, petite robe écossaise et escarpins de cuir rose – arpentait la salle en imitant la démarche de poney de concours d’une top-model et en s’efforçant de retenir ses bas qui glissaient.

 

Vers une nouvelle ère culturelle

Un représentant du gouvernement, tiré à quatre épingles, s’est levé et a félicité les jeunes romanciers comme des Murasaki des temps modernes pour leur usage novateur des téléphones de troisième génération. Et Kiki remporta le premier prix. L’appel de son nom sembla la stupéfier. Au micro, elle se mit à pleurer, expliqua qu’elle avait écrit le roman pour son petit ami, pour commémorer leur amour. Elle repartit avec 2 millions de yens (environ 15 000 euros) et un contrat de publication avec Starts.

Kiki et son roman ont fait beaucoup de bruit. Sur le site de réseau social Mixi, des groupes se sont créés pour ou contre elle, débattant de la qualité de son style. Le ton de « Je suis sa copine » est libre et relâché, hardiment décomplexé (« Des gosses ? / Deux fois je me suis fait engrosser / Par erreur– / Genre qui leur a demandé de venir ? / Moi / J’aime pas les capotes/ Ouais/ La bière comme la bite / C’est meilleur nature / Tu vois ce que je veux dire ») et agrémenté d’expressions argotiques comme se-fure (« potes de sexe ») ou mitaina, un mot de remplissage qui serait à peu près l’équivalent de « je veux dire ».

Kiki n’a pas fréquenté l’université. Au lycée, elle avait des notes calamiteuses en japonais. Elle a aujourd’hui 23 ans et vit avec son petit ami dans un coin tranquille d’Hokkaido, au nord de l’archipel. Elle a travaillé comme puéricultrice et vient de terminer un cours par correspondance pour s’occuper de personnes âgées. Quand je lui ai parlé après sa victoire, elle m’a expliqué pourquoi elle avait écrit ce livre : « Je repensais à une épreuve difficile que je venais de traverser et je voulais dire ce que j’avais sur le cœur. Le mettre sous cette forme m’a permis de m’éclaircir les idées. » Dans le roman, Aki, la protagoniste, abandonne une vie amoureuse très délurée lorsqu’elle s’éprend de Tomo ; après quoi, elle tombe enceinte, perd l’enfant et perd Tomo, avant de regagner son amour à la fin de l’intrigue.

J’ai demandé à Kiki si elle avait lu Le Dit du Genji. « Le problème, m’a-t-elle répondu, c’est que le langage est tellement difficile, et il y a tant de personnages… » Puis, elle s’est souvenue d’un livre qu’elle avait lu, « super-vieux, un livre ancien ! ». « Je l’ai lu il y a quatre ans, a-t-elle ajouté. Avant cela, je ne lisais aucun livre, mais c’était très facile à lire, très contemporain, très proche de ma vie. » Il s’intitulait Deep Love.

 

Ce texte est paru le 22 décembre 2008 dans The New Yorker. Il a été traduit par Étienne Dobenesque.