Nous avons trois types de mémoire. La première est organique : une mémoire de chair et de sang, celle qu’administre notre cerveau. La deuxième est minérale et, en ce sens, l’humanité a connu deux espèces de mémoire minérale : il y a des millénaires de cela, c’était la mémoire représentée par les tablettes d’argile et les obélisques, bien connus dans ce pays, sur lesquels on gravait les textes. La mémoire électronique de nos ordinateurs, fondée sur le silicium, relève aussi de ce deuxième type de mémoire. Nous avons aussi connu une troisième sorte de mémoire, la végétale, celle que représentent les premiers papyrus, là encore bien connus dans ce pays, puis les livres en papier. Que l’on me permette d’oublier qu’il fut un temps où le vellum des premiers codex était d’origine organique, et que le premier papier était fait non pas de bois, mais de peaux. Par souci de simplicité, qu’on me permette de parler de mémoire végétale pour désigner ces livres.
Ce lieu a été jadis et sera à l’avenir voué à la conservation des livres ; il est et sera donc un temple de la mémoire végétale. Les bibliothèques, à travers les siècles, ont été les moyens les plus importants de conserver notre sagesse collective. Elles ont été et sont encore une sorte de cerveau universel où il nous est loisible de retrouver ce que nous avons oublié et ce que nous ne savons pas encore. Si vous me permettez cette métaphore, une bibliothèque est la meilleure imitation possible, par des êtres humains, d’un esprit divin, où l’univers tout entier est vu et compris en même temps. Un homme capable de stocker dans sa tête l’information fournie par une grande bibliothèque serait, d’une certaine façon, l’émule de Dieu. Autrement dit, nous avons inventé les bibliothèques parce que nous nous savons dépourvus de pouvoirs divins, mais que nous essayons de faire de notre mieux pour les imiter.
Construire, ou plutôt reconstruire aujourd’hui une des plus grandes bibliothèques du monde pourrait sembler relever du défi, voire faire figure de provocation. Il arrive souvent que, dans des articles de presse ou des communications universitaires, des auteurs, confrontés à l’ère nouvelle des ordinateurs et de l’Internet, parlent d’une possible « mort des livres ». Toutefois, si les livres doivent disparaître, comme les obélisques et les tablettes d’argile des civilisations antiques, ce ne serait pas une bonne raison de supprimer les bibliothèques. Elles devraient au contraire survivre sous la forme de musées conservant les reliques du passé, de même que nous conservons la Pierre de Rosette dans un musée parce que nous ne sommes plus habitués à conserver nos documents sur des surfaces minérales.
Les livres, la littérature, l’auteur ne vont pas disparaître
Mon éloge des bibliothèques sera pourtant un peu plus optimiste. Je suis de ceux qui persistent à croire que le livre imprimé a un avenir et que toutes les craintes relatives à sa disparition ne sont que le dernier exemple en date d’autres peurs, ou des terreurs millénaristes de la fin de quelque chose, à commencer par celle du monde.
Au fil des interviews, j’ai dû répondre à des questions de ce genre : « Les nouveaux médias électroniques vont-ils rendre les livres obsolètes ? Le Web va-t-il rendre la littérature obsolète ? La nouvelle civilisation hypertextuelle va-t-elle éliminer l’idée même d’auteur ? » Si vous avez un esprit normalement équilibré, vous voyez bien que ce sont des questions différentes, et, à en juger au ton inquiet sur lequel on vous les pose, on pourrait croire que l’interviewer sera rassuré si vous répondez : « Non, du calme, tout va bien. » Erreur. Dites à ces gens que les livres, la littérature, l’auteur ne vont pas disparaître, ils feront une mine de déterré. Mais alors, où est le scoop ? Annoncer la mort d’un prix Nobel, voilà qui est de l’information. Dire qu’il est vivant et se porte bien n’intéresse personne… sauf lui, j’imagine.
Je souhaite aujourd’hui tenter de démêler un écheveau d’appréhensions embrouillées relatives à des problèmes différents. Clarifier nos idées en la matière peut aussi nous aider à mieux comprendre ce que nous entendons habituellement par livre, texte, littérature, interprétation, etc. Ainsi verrez-vous qu’une question idiote peut appeler quantité de réponses avisées. Probablement est-ce là la fonction culturelle des interviews naïves.
Les livres, des machines à susciter de nouvelles pensées
Commençons par une histoire égyptienne, bien qu’elle nous soit racontée par un Grec. À en croire le Phèdre de Platon, quand Hermès, ou Theuth, le prétendu inventeur de l’écriture, présenta son invention au pharaon Thamous, celui-ci loua cette technique inouïe censée permettre aux hommes de se rappeler ce qu’autrement ils oublieraient. Mais Thamous n’était pas totalement satisfait : « Mon très habile Theuth, fit-il, la mémoire est un grand don qu’il faut entretenir par un exercice continu. Et voici que ton invention va dispenser les hommes de l’exercer. Ils se souviendront non pas d’un fait au prix d’un effort intérieur, mais par la simple vertu d’un moyen extérieur. »
On comprend le souci de Thamous. L’écriture, comme toute autre invention technique, engourdirait la faculté humaine qu’elle prétendait remplacer et renforcer. L’écriture était dangereuse parce qu’elle diminuait les pouvoirs de l’esprit en offrant aux humains une âme pétrifiée, une caricature d’esprit, une mémoire minérale.
Le texte de Platon est ironique, naturellement. Platon couchait par écrit son argument contre l’écriture. Mais il prêtait aussi son discours à Socrate, qui n’a pas écrit (n’ayant pas publié, il a péri au cours de la dispute académique). De nos jours, nul ne partage les inquiétudes de Thamous pour deux raisons fort simples. Pour commencer, nous savons que les livres ne sont pas des moyens de faire penser un autre à notre place, mais au contraire des machines à susciter de nouvelles pensées. Écrire un chef-d’œuvre de mémoire spontanée comme La Recherche du temps perdu de Proust n’était possible qu’après l’invention de l’écriture. Ensuite si les gens avaient jadis besoin d’exercer leur mémoire pour se rappeler les choses, après l’invention de l’écriture il leur a fallu l’exercer pour se souvenir des livres. Loin d’ankyloser la mémoire, les livres la défient et l’améliorent. Le pharaon n’en illustrait pas moins une peur éternelle : celle qu’une nouvelle réalisation technologique ne tue une chose que nous jugeons précieuse et féconde.
J’ai employé le verbe « tuer » à dessein parce que, plus ou moins vingt-quatre siècles plus tard, dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo a raconté l’histoire d’un prêtre, Claude Frollo, qui observe tristement les tours de sa cathédrale. L’histoire du roman se situe au XVe siècle, après l’invention de l’imprimerie. Jusque-là, les manuscrits étaient réservés à une élite restreinte de lettrés, et les images d’une cathédrale étaient la seule chose qui pût faire connaître aux masses les histoires de la Bible, la vie du Christ et des saints, les principes moraux, voire les épisodes de l’histoire nationale ou les notions les plus élémentaires de géographie et de sciences naturelles (la nature des peuples inconnus, les vertus des herbes et des pierres). Une cathédrale médiévale était une sorte de programme de télévision permanent et immuable, censé apprendre aux gens tout ce qui était indispensable pour leur vie quotidienne aussi bien que leur salut éternel.
Or, voici que Frollo a sur sa table un livre imprimé. « Ceci tuera cela », chuchote-t-il. Autrement dit, le livre tuera la cathédrale, l’alphabet tuera les images. Le livre détournera les gens de leurs valeurs les plus importantes, tout en encourageant des informations inutiles, la libre interprétation des Écritures et une curiosité malsaine.
« Gutenberg contre-attaque. »
Dans les années 1960, Marshall McLuhan écrivit La Galaxie Gutenberg, où il annonçait que la forme de pensée linéaire sous-tendue par l’invention de l’imprimerie était en passe d’être évincée par une forme de perception et de compréhension plus globale à travers des images et d’autres espèces de moyens électroniques. Sinon McLuhan lui-même, du moins certains de ses lecteurs montrèrent du doigt l’écran de télévision, puis un livre imprimé en lâchant à leur tour : « Ceci tuera cela. » Si McLuhan était encore parmi nous, il eût été le premier à annoncer aujourd’hui quelque chose du style : « Gutenberg contre-attaque. » Un ordinateur est assurément un instrument qui permet de produire et d’éditer des images, avec des icônes qui donnent des instructions ; mais il est tout aussi certain que l’ordinateur est devenu avant tout un instrument alphabétique. Sur l’écran défilent des mots et des lignes ; pour se servir d’un ordinateur, il faut savoir lire et écrire.
Existe-t-il des différences entre la première galaxie Gutenberg et la seconde ? Beaucoup. En premier lieu, seuls les traitements de texte archéologiques du début des années 1980 offraient une sorte de communication écrite linéaire. Aujourd’hui, les ordinateurs ne sont plus linéaires dans la mesure où ils arborent une structure hypertextuelle. Assez curieusement, l’ordinateur est né comme une machine de Turing, qui ne pouvait faire qu’une chose à la fois et, en fait, dans les entrailles de la machine, le langage fonctionne encore ainsi, suivant une logique binaire : zéro-un, zéro-un. En revanche, la production de la machine ne l’est plus, linéaire : une explosion de feux d’artifice sémiotiques. Son modèle n’est pas tant la ligne droite qu’une galaxie, où tout le monde peut établir des liens inattendus entre différentes étoiles et former de nouvelles images célestes à n’importe quel point de navigation.
Pourtant, c’est exactement à ce point que doit commencer notre travail de démêlage, parce que, par structure hypertextuelle, nous entendons habituellement deux phénomènes très différents. Il y a d’abord l’hypertexte textuel. Dans un livre traditionnel, on lit de gauche à droite (ou de droite à gauche, ou de haut en bas, suivant les cultures), de façon linéaire. On peut naturellement sauter des pages ; une fois arrivé à la page 300, revenir en arrière pour vérifier ou relire quelque chose en page 10, mais cela impose un travail physique. En comparaison, un texte hypertextuel est un réseau multidimensionnel, un labyrinthe, où chaque point, chaque nœud est susceptible d’être rattaché à tout autre nœud. Il y a ensuite l’hypertexte systémique. Le WWW est la Grande Mère de Tous les Hypertextes, une bibliothèque mondiale où l’on peut – où l’on pourra d’ici peu – faire son choix à sa guise. Le Web est le système général de tous les hypertextes existants.
Une telle différence entre texte et système est d’une importance capitale. Nous y reviendrons. Pour l’heure, qu’on me permette de liquider la plus naïve des questions les plus souvent posées, où il apparaît que cette différence n’est pas encore si claire. Mais la réponse à cette première question nous permettra de clarifier un autre point. Voici la question naïve : « Les disquettes hypertextuelles, l’Internet, les systèmes multimédias vont-ils rendre les livres obsolètes ? » Avec cette question, nous voici arrivés au dernier chapitre de notre histoire du « ceci tuera cela ». Mais cette question elle-même souffre d’une certaine confusion, puisqu’elle admet deux formulations : (a) Les livres vont-ils disparaître en tant qu’objets physiques ? Et (b) vont-ils disparaître en tant qu’objets virtuels ?
Je commencerai par répondre à la première question. Même après l’invention de l’imprimerie, les livres n’ont jamais été le seul instrument pour acquérir des informations. Il y avait aussi la peinture, les images populaires, l’enseignement oral, etc. Le fait est simplement que les livres sont apparus comme l’instrument le mieux adapté pour transmettre des informations. Il existe deux sortes de livres : ceux qui se lisent et ceux que l’on consulte.
La manière normale de lire les premiers est celle que j’appellerais la « façon polar ». On commence par la première page, où l’auteur vous apprend qu’un crime a été commis, et vous suivez jusqu’au bout chaque piste du détective au travail pour découvrir finalement que le coupable était le majordome. Fin du livre et fin de votre expérience de lecture. Remarquez qu’il se passe la même chose si vous lisez un traité de philosophie, par exemple. L’auteur souhaite que vous ouvriez le livre à la première page, que vous suiviez les séries de questions qu’il propose, et voyiez comment il en arrive à certaines conclusions définitives. Les spécialistes peuvent assurément relire un livre de ce genre en sautant d’une page à l’autre pour essayer de repérer un lien possible entre un passage du premier chapitre et une affirmation du dernier. Ils peuvent aussi décider d’isoler, mettons, chaque occurrence du mot « idée » dans une œuvre donnée, sautant ainsi des centaines de pages pour se focaliser sur les seules pages qui traitent de cette notion. Mais ce sont des manières de lire que le profane jugerait peu naturelles.
Puis il y a les livres qui se consultent, comme les manuels et les encyclopédies. Celles-ci sont faites pour être consultées, jamais lues de la première à la dernière page. Une personne qui lirait l’Encyclopaedia Britannica chaque nuit avant de s’endormir, de la première à la dernière page, serait un personnage comique. Habituellement, on pioche un volume pour savoir ou se remémorer quand Napoléon est mort ou quelle est la formule chimique de l’acide sulfurique. Les spécialistes ont un usage plus sophistiqué des encyclopédies. Par exemple, si je veux savoir si Napoléon a pu rencontrer Kant, je dois sortir les volumes K et N de mon encyclopédie : j’y découvre que Napoléon est né en 1769 et qu’il est mort en 1821, et que Kant est né en 1724 et mort en 1804, quand Napoléon était déjà empereur. Il n’est donc pas impossible que les deux hommes se soient rencontrés. Pour en avoir la confirmation, il me faudrait probablement consulter une biographie de Kant, ou de Napoléon, mais dans une courte biographie de Napoléon, qui a rencontré tant de gens dans sa vie, une éventuelle rencontre avec Kant peut être négligée, alors que dans une biographie de Kant une rencontre avec Napoléon ne manquerait pas d’être signalée. Bref, je dois feuilleter quantité de livres sur de multiples rayonnages de ma bibliothèque ; je dois prendre des notes pour comparer ensuite toutes les informations que j’ai glanées. Une tâche physique éprouvante.
Avec l’hypertexte, en revanche, il m’est possible de naviguer à travers toute la Net-cyclopédie. Je peux rattacher un événement rapporté au début avec une série d’événements semblables disséminés à travers le texte ; je puis comparer le commencement à la fin ; je peux demander une liste de tous les mots qui commencent par A ; je peux rechercher tous les cas où le nom de Napoléon est lié à celui de Kant ; je peux comparer les dates de naissance et de décès ; en un mot, il me suffit de quelques secondes ou de quelques minutes pour faire le travail.
Les hypertextes rendront certainement les encyclopédies et les manuels obsolètes. Hier, il était possible d’avoir toute une encyclopédie sur CD-ROM ; aujourd’hui, il est possible de la consulter en ligne, ce qui a pour avantage de permettre des références croisées et une récupération d’informations non-linéaire. Tous les compact-discs et l’ordinateur occuperont un cinquième de l’espace occupé par une encyclopédie imprimée, laquelle est loin d’être aussi facilement transportable qu’un CD-ROM. Il n’est pas non plus facile de mettre à jour une encyclopédie imprimée. Les étagères qui sont aujourd’hui occupées, chez moi ou dans les bibliothèques, par des mètres et des mètres d’encyclopédies pourraient être éliminées dans un proche avenir, et on n’aura aucune raison de se plaindre de leur disparition. Rappelons que pour quantité de gens une encyclopédie en plusieurs volumes est un rêve impossible : non pas, ou pas seulement, à cause du coût des livres, mais aussi en raison du coût du mur où les livres sont rangés. Personnellement, ayant commencé mon activité de chercheur comme médiéviste, j’aimerais posséder les 221 volumes de la Patrologia Latina de Migne. Elle est très coûteuse, mais je pourrais me l’offrir. Ce que je ne peux m’offrir, c’est un nouvel appartement où stocker 221 gros livres sans être obligé d’éliminer au moins 500 autres tomes de format courant.
Les livres resteront indispensables, dans toutes les circonstances
Mais un disque hypertextuel ou le WWW peuvent-ils remplacer les livres à lire ? Une fois encore, la question est de savoir si la question, porte sur les livres en tant qu’objets physiques ou objets virtuels. Une fois encore, commençons par le problème physique.
Bonnes nouvelles : les livres resteront indispensables, non seulement pour la littérature, mais dans toutes les circonstances où il est nécessaire de lire avec soin pour glaner des informations autant que pour spéculer et réfléchir sur elles. Lire un écran d’ordinateur n’est pas la même chose que lire un livre. Pensez au processus d’apprentissage d’un nouveau programme informatique. Habituellement, le programme est capable d’afficher à l’écran toutes les instructions dont vous avez besoin. Mais habituellement les utilisateurs qui veulent apprendre le programme impriment les instructions et les lisent comme si elles avaient la forme d’un livre ou achètent un manuel imprimé. Il est tout à fait possible de concevoir un programme visuel qui explique fort bien comment imprimer et relier un livre, mais on a besoin d’un manuel imprimé pour obtenir des instructions sur la manière d’écrire ou d’utiliser un programme informatique.
Après douze heures sur une console d’ordinateur, j’ai les yeux pareils à des balles de tennis, et j’éprouve le besoin de m’installer confortablement dans un fauteuil et de lire un journal, ou peut-être un bon poème. Je pense donc que les ordinateurs diffusent une nouvelle forme de literacy, mais sont incapables de satisfaire tous les besoins intellectuels qu’ils stimulent. N’oubliez pas que la civilisation juive et la civilisation arabe naissante reposaient toutes deux sur un livre, et que cela n’est pas sans rapport avec le fait qu’il s’agit de civilisations nomades. Les anciens Égyptiens pouvaient graver leurs archives dans la pierre des obélisques ; Moïse et Mahomet, non. Si vous voulez traverser la mer Rouge, ou quitter la Péninsule arabique pour l’Espagne, un rouleau est plus pratique qu’un obélisque où l’on aurait gravé le texte de la Bible ou du Coran. C’est bien pourquoi ces deux civilisations fondées sur un livre ont privilégié l’écriture de préférence aux images. Mais les livres présentent un autre avantage par rapport aux ordinateurs. Même s’ils sont imprimés sur du papier acide moderne, d’une durée de vie de soixante-dix ans environ, ils sont plus durables que les supports magnétiques. De plus, ils ne sont pas à la merci de pannes ou de coupures d’électricité et résistent mieux aux chocs.
Jusqu’ici, les livres restent le moyen le plus économique, souple et facile à entretenir de transporter des informations à un coût très modique. La communication informatique vous précède ; les livres vous accompagnent et voyagent à votre rythme. Si vous faites naufrage sur une île déserte, sans possibilité de brancher un ordinateur, le livre reste un instrument précieux. Même si votre ordinateur est équipé de piles solaires, ce n’est pas facile de le lire allongé dans un hamac. Les livres restent les meilleurs compagnons pour un naufrage ou le jour d’après la nuit d’avant… Les livres appartiennent à cette catégorie d’instruments qui, une fois inventés, n’ont toujours pas été améliorés parce qu’ils sont déjà parfaits comme le marteau, le couteau, la cuiller ou les ciseaux.
Deux nouvelles inventions sont toutefois au seuil d’une exploitation industrielle. La première est l’impression à la demande : après avoir parcouru les catalogues de nombreuses bibliothèques ou maisons d’édition, un lecteur peut choisir le livre dont il a besoin. L’opérateur pressera un bouton, et la machine imprimera et reliera un exemplaire unique dans la police préférée du lecteur. Cela promet de changer de fond en comble le marché de l’édition, et d’éliminer probablement les librairies sans pour autant éliminer les livres ni les bibliothèques – les seuls endroits où l’on puisse trouver les livres à scanner et à réimprimer. Pour dire les choses simplement : chaque livre sera adapté aux désirs de l’acheteur, comme jadis les vieux manuscrits.
La seconde invention est l’e-book, où en insérant une microcassette au dos d’un livre ou en le connectant à Internet, on a sous les yeux un livre imprimé. Même dans ce cas, cependant, nous aurons encore un livre, certes aussi différent de nos livres actuels que ceux-ci le sont des manuscrits anciens sur parchemin, et que le premier folio de Shakespeare de 1623 diffère de la dernière édition Penguin. Jusqu’à maintenant, cependant, les e-books n’ont pas connu un succès commercial à la hauteur des espérances de leurs inventeurs. Je me suis laissé dire que certains mordus de l’informatique, qui ont grandi avec l’ordinateur sans prendre l’habitude de feuilleter des livres, ont finalement lu de grands chefs-d’œuvre de la littérature sur des e-books, mais je pense que le phénomène demeure fort limité. En général, les gens préfèrent la manière traditionnelle de lire un poème ou un roman sur papier. Les e-books se révèleront probablement utiles pour consulter des informations, comme cela arrive avec des dictionnaires ou des documents spéciaux. Probablement rendront-ils service aux élèves obligés d’emporter une dizaine de livres à l’école, mais ils ne remplaceront pas les autres types de livres que nous aimons lire au lit avant de dormir, par exemple.
En vérité, nombreux sont les nouveaux systèmes technologiques qui n’ont pas rendu les anciens obsolètes. Les voitures roulent plus vite que les bicyclettes, mais elles ne les ont pas rendues obsolètes, et l’on voit mal quelle amélioration technique rendrait le vélo meilleur qu’il ne l’était. L’idée qu’une technologie nouvelle abolit la précédente est souvent trop simpliste. Après l’invention de la photographie les peintres ont cessé de se sentir obligés de faire office d’artisans reproduisant la réalité ; pour autant, cela ne veut pas dire que l’invention de Daguerre ait seulement encouragé la peinture abstraite. Toute une tradition de la peinture moderne n’aurait pu exister sans modèles photographiques : il n’est qu’à penser à l’hyperréalisme, où la réalité est vue par l’œil du peintre à travers celui du photographe. Autrement dit, dans l’histoire de la culture, on n’a jamais vu une chose en tuer simplement une autre. En revanche, une nouvelle invention en a toujours profondément changé une plus ancienne.
Pour en terminer sur le thème de l’idée inconsistante d’une disparition physique des livres, ajoutons que parfois cette peur concerne non seulement les livres, mais aussi toute espèce de matériau imprimé. Hélas ! Si l’on a espéré que les ordinateurs, en particulier les traitements de texte contribueraient à sauver des arbres, c’était prendre son désir pour la réalité. Les ordinateurs encouragent au contraire la production d’imprimés. L’ordinateur crée de nouveaux modes de production et de diffusion de documents imprimés. Pour relire un texte, et le corriger convenablement, s’il ne s’agit pas d’une courte lettre, il faut l’imprimer, la relire, puis la corriger à l’écran et de nouveau l’imprimer. Je ne pense pas qu’on puisse écrire un texte de plusieurs centaines de pages et le corriger convenablement sans effectuer plusieurs tirages.
Une nouvelle poétique hypertextuelle
Il existe aujourd’hui une nouvelle poétique hypertextuelle suivant laquelle même un livre à lire, même un poème, peut être transformé en hypertexte. Nous en arrivons alors à la deuxième question, puisque le problème n’est plus, ou pas seulement, physique, mais porte sur la nature même de l’activité créatrice, du processus de lecture. Afin de démêler cet écheveau de questions il nous faut d’abord décider ce qu’on entend par lien hypertextuel.
Observez que si la question concernait la possibilité d’interprétations infinies, ou indéfinies, de la part du lecteur, elle n’aurait pas grand-chose à voir avec le problème qui nous intéresse. Elle se rapporterait plutôt à la poétique d’un Joyce, par exemple, qui conçut Finnegans Wake comme un texte qui pouvait être lu par un lecteur idéal affecté d’une insomnie idéale. Cette question porte sur les limites de l’interprétation, de la déconstruction et de la surinterprétation, que j’ai abordées ailleurs. Non : ce qui nous retient ici, ce sont les cas où l’infinité ou, tout au moins, l’abondance indéfinie des interprétations n’est pas due à la seule initiative du lecteur, mais tient aussi à la mobilité physique du texte lui-même, lequel est produit à seule fin d’être réécrit. Pour comprendre comment des textes de ce genre peuvent marcher, il faut décider si l’univers textuel dont nous discutons est limité et fini, limité mais quasiment infini, infini mais limité, ou illimité et infini.
Pour commencer, il nous faut établir une distinction entre systèmes et textes. Un système, par exemple un système linguistique, est l’ensemble des possibilités qu’offre un langage naturel donné. Un ensemble fini de règles grammaticales permet au locuteur de produire un nombre infini de phrases, et tout item linguistique peut s’interpréter à partir d’autres items linguistiques ou sémiotiques : un mot par une définition, un événement par un exemple, un animal ou une fleur par une image, et ainsi de suite.
Prenons un dictionnaire encyclopédique. Le chien y est défini comme un mammifère. Il faut alors se reporter à l’entrée « mammifère », et si les mammifères sont définis comme des animaux, il faut consulter l’entrée « animal », etc. En même temps, des images de chiens de diverses espèces peuvent illustrer les propriétés des chiens ; s’il est indiqué qu’une espèce de chien vit en Laponie, il faut se reporter à l’entrée « Laponie » pour savoir où elle se trouve, etc. Le système est fini, une encyclopédie étant physiquement limitée, mais quasiment illimité au sens où on peut la parcourir en suivant un mouvement de spirale, ad infinitum. En ce sens, un bon dictionnaire et une bonne grammaire enferment tous les livres concevables. Si vous savez vous servir d’un dictionnaire anglais, vous pourriez écrire Hamlet ; que quelqu’un l’ait fait avant vous n’est qu’un pur hasard. Donnez le même système textuel à Shakespeare et à un écolier : leurs chances de produire Roméo et Juliette sont les mêmes.
Les grammaires, les dictionnaires et les encyclopédies sont des systèmes : en les utilisant, on peut produire autant de textes qu’il nous plaît. Mais un texte n’est pas lui-même un système linguistique ou encyclopédique. Un texte donné réduit les possibilités infinies ou indéfinies qu’a un système de composer un univers clos. Si je prononce la phrase, « ce matin, au petit-déjeuner, j’ai pris… », par exemple, le dictionnaire me permet de dresser toute une liste de produits, du moment qu’ils sont organiques. Mais si je précise mon propos en ajoutant, « ce matin, au petit-déjeuner, j’ai pris du pain et du beurre », j’exclus le fromage, le caviar, le pastrami et les pommes. Un texte châtre les possibilités infinies d’un système. Les Mille et une nuits se prêtent à une multitude d’interprétations, mais l’histoire se déroule au Moyen-Orient, non pas en Italie, et raconte les faits et gestes d’Ali Baba ou de Schéhérazade, plutôt que ceux d’un capitaine décidé à capturer une baleine blanche ou d’un poète toscan visitant l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis.
Prenons un conte de fée comme Le Petit Chaperon rouge. Le texte part d’un ensemble donné de personnages et de situations – une fillette, une mère, une grand-mère, un loup, un bois – et en arrive à une solution à travers une série d’étapes bien définies. On peut assurément lire le conte comme une allégorie et attribuer différentes significations morales aux événements et aux actions des personnages mais on ne saurait transformer Le Petit Chaperon rouge en Cendrillon. Finnegans Wake se prête certainement à quantité d’interprétations, mais il est clair qu’il ne vous fournira jamais une démonstration du dernier théorème de Fermat ni la bibliographie complète de Woody Allen. Cela a l’air d’un truisme, mais l’erreur radicale de beaucoup de déconstructionnistes a été de croire qu’on peut faire ce qu’on veut d’un texte. Erreur flagrante.
Supposons maintenant qu’un texte fini et limité soit organisé hypertextuellement par de nombreux liens reliant des mots donnés à d’autres mots. Dans un dictionnaire ou une encyclopédie, le mot « loup » est potentiellement lié à tout autre mot qui entre dans sa définition ou description possible (loup est rattaché à animal, mammifère, féroce, pattes, fourrure, yeux, bois, mais aussi aux noms des pays où on en trouve, etc.) Dans Le Petit Chaperon rouge, on ne peut rattacher le loup qu’aux sections du texte où il apparaît ou dans lesquelles il est explicitement évoqué. La série de liens possibles est finie et limitée. Comment se servir de stratégies hypertextuelles pour « ouvrir » un texte fini et limité ?
La première possibilité consiste à rendre le texte physiquement illimité, au sens où une histoire peut être enrichie par les contributions successives des différents auteurs, et ce en un double sens : mettons bi ou tri-dimensionnellement. J’entends par là que, sur la base du Petit Chaperon rouge, par exemple, le premier auteur propose un point de départ (la fillette entre dans les bois), et d’autres contributeurs peuvent développer l’histoire l’un après l’autre, par exemple en imaginant que la fille rencontre non pas le loup, mais Ali Baba, que tous deux pénètrent dans un château enchanté où ils se retrouvent en présence d’un crocodile magique, et ainsi de suite, en sorte que l’histoire peut continuer des années. Mais le texte peut aussi être infini au sens où à chaque disjonction narrative, par exemple quand la fille s’aventure dans le bois, de nombreux auteurs peuvent faire de multiples choix différents. Pour l’un, elle rencontre Pinocchio ; pour l’autre, elle est transformée en cygne, à moins qu’elle ne pénètre dans les Pyramides et n’y découvre le trésor du fils de Toutankhamon.
Expressions de la libre créativité
C’est aujourd’hui possible, et l’on trouve sur le Net des exemples intéressants de ces jeux littéraires.
À ce stade, on peut s’interroger sur la survie de la notion même d’auteur et de l’œuvre d’art comme tout organique. Je me contenterai de signaler que c’est déjà arrivé par le passé sans ébranler ni la notion d’auteur ni les touts organiques. Le premier exemple est celui de la Commedia dell’arte italienne où, sur la base d’un canovaccio, d’un canevas, chaque spectacle, au gré de l’humeur et de la fantaisie des acteurs, différait d’une autre au point qu’il est impossible d’identifier l’œuvre d’un seul auteur qui s’appellerait Arlecchino servo di due padroni (Arlequin serviteur de deux maîtres) : on ne peut qu’observer une série ininterrompue de représentations, pour la plupart définitivement perdues et toutes très certainement différentes les unes des autres.
Un autre exemple serait celui de la « jam session » en jazz. Libre à nous de croire qu’il y eut jadis une interprétation privilégiée de Basin Street Blues, et que seule a survécu une version enregistrée plus tardive, mais nous savons que ce n’est pas vrai. Il y a eu autant de Basin Street Blues qu’il y en a eu d’interprétations, et il y en aura à l’avenir beaucoup que nous ne connaissons pas encore, dès que deux interprètes ou plus se retrouveront pour essayer leur version personnelle et inventive du thème original. Ce que je veux dire, c’est que nous sommes déjà habitués à l’idée d’absence d’auteur dans un art collectif populaire, où chaque participant ajoute quelque chose, avec des expériences d’histoires qui n’en finissent pas, comme dans le jazz.
Ces expressions de la libre créativité sont bienvenues et font partie intégrante du tissu culturel de la société.
Il existe pourtant une différence entre l’activité consistant à produire des textes infinis et illimités et l’existence de textes déjà produits, qui admettent peut-être une infinité d’interprétations, mais qui sont physiquement limités. Dans notre même culture contemporaine, nous acceptons et évaluons, suivant des normes différentes, une nouvelle interprétation de la 5e de Beethoven et une nouvelle « jam session » sur le thème de Basin Street. En ce sens, je ne vois pas comment le jeu fascinant de la production d’histoires collectives, infinies, par le Net peut nous priver de la littérature et de l’art d’auteur en général. Nous nous acheminons plutôt vers une société plus libérée dans laquelle la libre créativité coexistera avec l’interprétation des textes déjà écrits. Cela me plaît. Mais nous ne saurions dire que nous avons remplacé une chose ancienne par une nouvelle. Nous avons les deux.
Le zapping du téléspectateur est une autre forme d’activité qui n’a rien à voir avec le visionnage d’un film au sens traditionnel. Dispositif hypertextuel, il nous permet d’inventer de nouveaux textes qui n’ont rien à voir avec notre capacité d’interpréter des textes préexistants. J’ai tenté désespérément de trouver un exemple de situations textuelles illimitées et finies, mais je n’y suis pas parvenu. En fait, si l’on a à sa disposition un nombre d’éléments infini, pourquoi se limiter à la production d’un univers fini ? C’est une question théologique, une sorte de sport cosmique dans lequel on, ou l’Un, pourrait exécuter toutes les performances possibles, mais se prescrit une règle, c’est-à-dire des limites, et engendre un univers tout petit et simple. Qu’on me permette cependant d’envisager une autre possibilité qui, à première vue, promet un nombre infini de possibilités avec un nombre fini d’éléments, comme un système sémiotique, mais en réalité n’offre qu’une illusion de liberté et de créativité.
Un hypertexte peut donner l’illusion d’ouvrir même un texte fermé : un roman policier peut être structuré de telle façon que ses lecteurs peuvent choisir leur solution et décider en fin de compte si le coupable doit être le majordome, l’évêque, le détective, le narrateur, l’auteur ou le lecteur. Ainsi peuvent-ils construire leur histoire personnelle. Ce n’est pas une idée neuve. Avant l’invention des ordinateurs, poètes et narrateurs rêvaient d’un texte totalement ouvert que les lecteurs pourraient recomposer à l’infini de diverses manières. Telle était l’idée du Livre célébré par Mallarmé. Raymond Queneau a lui aussi inventé un algorithme combinatoire en vertu duquel il était possible de composer des millions de poèmes à partir d’un ensemble fini de vers. Au début des années 1960, Max Saporta a écrit et publié un roman dont on pouvait déplacer les pages pour composer des histoires différentes, et Nanni Balestrini a entré dans un ordinateur une liste décousue de vers que la machine a ensuite combiné de diverses manières pour composer différents poèmes. Beaucoup de musiciens contemporains ont produit des partitions que l’on peut manipuler de manière à composer des morceaux différents.
Tous ces textes physiquement mobiles donnent l’impression d’une liberté absolue de la part du lecteur, mais ce n’est qu’une impression, une illusion de liberté. La mécanique qui permet de produire un texte infini avec un nombre fini d’éléments existe depuis des millénaires : c’est l’alphabet. En utilisant un alphabet comptant un nombre limité de lettres, on peut produire des milliards de textes, et c’est exactement ce qui s’est fait d’Homère à nos jours. À l’opposé, un texte-stimulus qui nous offre non pas des lettres ou des mots, mais des séquences préétablies de mots ou de pages ne nous rend pas libres d’inventer tout ce que nous voulons. Nous sommes uniquement libres de déplacer des morceaux de texte préétablis d’un nombre de manières relativement élevé. Ce n’est pas parce qu’il produit un nombre infini de mouvements possibles qu’un mobile de Calder est fascinant, mais parce que nous admirons en lui la règle d’airain imposée par l’artiste : le mobile ne bouge que comme Calder a voulu qu’il bouge.
À l’ultime limite de la libre textualité, il peut y avoir un texte qui commence comme un texte fermé, mettons Le Petit Chaperon rouge ou Les mille et une nuits, et que je peux, en tant que lecteur, modifier au gré de mes inclinations, élaborant ainsi un second texte, qui n’est plus le même que l’original, dont l’auteur n’est autre que moi, même si l’affirmation de mon rôle d’auteur est une arme contre le concept d’auteur défini. Le Net se prête à de telles expériences, et la plupart d’entre elles peuvent être belles et gratifiantes. Rien n’interdit d’écrire une histoire où c’est le Petit Chaperon rouge qui dévore le loup. Rien ne nous interdit d’assembler différentes histoires dans une sorte de patchwork narratif. Mais cela n’a rien à voir avec la véritable fonction et les charmes profonds des livres.
Le premier Bouvard ou Pécuchet venu pourrait devenir Flaubert !
Un livre nous offre un texte qui, tout en se prêtant à de multiples interprétations, nous dit quelque chose qu’on ne saurait modifier. Supposez que vous lisiez Guerre et paix de Tolstoï. Vous souhaitez désespérément que Natacha repousse la cour de cette misérable canaille d’Anatoli ; vous voudriez du fond du cœur que le merveilleux prince Andreï ne meure pas, que Natacha et lui soient à jamais réunis. Si vous disposiez de Guerre et paix sur un CD-ROM hypertextuel et interactif, vous pourriez le réécrire suivant vos désirs ; vous pourriez inventer d’innombrables Guerre et paix, où Pierre Bezoukhov réussit à tuer Napoléon ou, selon vos penchants, Napoléon écrase sans appel le général Koutouzov. Quelle liberté, quelle excitation. Le premier Bouvard ou Pécuchet venu pourrait devenir Flaubert !
Hélas, avec un livre déjà écrit, dont le destin est déterminé par la décision répressive d’un auteur, la chose est impossible. Force nous est d’accepter le sort et de constater que nous sommes incapables de changer la destinée. Un roman hypertextuel et interactif nous permet de pratiquer la liberté et la créativité. J’espère que les écoles de l’avenir encourageront cette inventivité. Mais le roman déjà et définitivement écrit qu’est Guerre et paix nous met en présence non pas des possibilités illimitées de notre imagination, mais des lois sévères qui régissent la vie et la mort.
De même, dans Les Misérables, Victor Hugo nous donne une belle description de la bataille de Waterloo. Son Waterloo est à l’opposé de celui de Stendhal. Dans La Chartreuse de Parme, celui-ci voit la bataille à travers les yeux de son héros, qui suit l’événement de l’intérieur et n’en comprend pas la complexité. Hugo, au contraire, la décrit du point de vue de Dieu. Il la suit jusque dans le moindre détail, dominant toute la scène avec sa perspective narrative. Hugo sait non seulement ce qui est arrivé, mais ce qui aurait pu arriver et n’est pas arrivé. Il sait que si Napoléon avait su qu’au-delà du sommet du mont Saint-Jean il y avait une falaise, les cuirassiers du général Milhaud ne se seraient pas effondrés aux pieds de l’armée anglaise, mais en vérité il était mal renseigné. Hugo sait que si le berger qui avait guidé le général von Bülow avait suggéré un autre itinéraire, l’armée prussienne ne serait pas arrivée à temps pour causer la défaite française.
De fait, dans un jeu de rôles, on pourrait réécrire Waterloo en sorte que Grouchy arrive avec ses hommes à la rescousse de Napoléon. Mais la beauté tragique du Waterloo de Hugo est que les lecteurs sentent que les choses arrivent indépendamment de leurs souhaits. Le charme de la littérature tragique est de nous faire sentir que ses héros auraient pu échapper à leur destin, mais qu’ils n’y parviennent pas à cause de leur faiblesse, de leur orgueil ou de leur aveuglement. En outre, nous dit Hugo, « Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l’histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non. […] La disparition du grand homme était nécessaire à l’avènement du grand siècle. Quelqu’un à qui on ne réplique pas s’en est chargé. […] Dieu a passé. »
C’est ce que nous dit tout grand livre : Dieu est passé par là, et Il est passé pour le croyant comme pour le sceptique. Il est des livres que nous ne saurions réécrire parce que leur fonction est de nous instruire de la nécessité, et c’est seulement si on les respecte tels qu’ils sont qu’ils peuvent nous apporter une telle sagesse. Leur leçon répressive est indispensable pour atteindre un état plus élevé de liberté intellectuelle et morale.
Mon espoir et mon souhait est que la Bibliotheca Alexandrina continue de stocker ce genre de livres pour gratifier de nouveaux lecteurs de l’irremplaçable expérience de leur lecture. Longue vie à ce temple de la mémoire végétale.
Ce compte rendu est paru dans le journal Al-Ahram Weekly.