Liban – Contre la ben-ladenisation du monde

Pourquoi les musulmans ont-ils régressé alors que les autres avançaient ? La structure de la culture musulmane est-elle contraire à la modernité ? » : telles sont les questions que pose le journaliste libyen Faraj el-Acha dans « La fin du fondamentalisme et l’avenir de l’islam politique », où il « explore le débat entre “modérés” et
“extrémistes” musulmans et la relation que chacun de ces courants entretient avec la “modernité” », rapporte le quotidien libanais Al-Akhbar.
Divisé en deux parties, l’une écrite en 1999 et l’autre en 2001, après les attentats du 11-Septembre, l’essai montre comment « l’apparition de Ben Laden sur la scène médiatique a engendré une ben-ladenisation mondiale, créant un lien quasi organique entre l’hostilité du fondamentalisme musulman à l’égard de l’Occident et son refus des valeurs de la modernité », estime pour sa part le site culturel arabophone farfesh.com. Un rejet de l’autre conjugué à une référence au passé comme idéal d’avenir, voilà qui constitue, pour Faraj el-Acha, le fondement du totalitarisme idéologique de l’intégrisme.
Et si cette charge contre l’extrémisme se conclut finalement par une analyse très politiquement correcte, rappelant combien l’islam est ouvert aux interprétations les plus diverses, le succès de cet essai à Beyrouth montre à quel point le public préoccupé par l’évolution du fondamentalisme est chaque jour un peu plus nombreux.

La génération la plus bête ? C’est celui qui l’dit qui l’est…

Honnêtement, qui n’a pas encore compris que chercher des exemples pour illustrer l’ignorance des ados ou des plus de 20 ans, c’est un combat gagné d’avance ? Si vous voulez entraîner vos muscles oculaires ou brachiaux à implorer le ciel en vous tordant les mains, vous n’avez que l’embarras du choix. Deux tiers des élèves de terminale en 2006 ne pouvaient expliquer le sens d’un panneau sur une vieille photo à la porte d’un théâtre indiquant « COLORED ENTRANCE », « Entrée réservée aux gens de couleur ». En 2001, 52 % ont cité l’Allemagne, le Japon ou l’Italie parmi les alliés de l’Amérique pendant la Seconde Guerre mondiale, mais pas l’Union soviétique. Un quart des 18-24 ans interrogés lors d’une enquête de 2004 n’ont pu dire qui était Dick Cheney, et 28 % d’entre eux ne connaissaient pas William Rehnquist. Quelle est la frontière la plus militarisée du monde ? Celle qui sépare le Mexique des États-Unis, selon 30 % de la même classe d’âge. Difficile de croire qu’il n’y avait que des patriotes vantards ou délirants dans ces 30 %.

Déplorable Aristophane

Il arrive un peu tard à la fête, bien sûr. Les vieux se tordaient déjà les mains devant le désert culturel des jeunes et leur ignorance de l’histoire à l’époque où les admirateurs d’Eschyle et Sophocle déploraient la popularité d’Aristophane (Les Grenouilles ? Zeus aie pitié !), qui présageait sûrement la fin de la civilisation (grecque) en son état d’alors. La génération de la guerre de Sécession était révulsée par les romans vulgaires à deux sous de la fin du XIXe siècle. Les érudits victoriens jugeaient Dickens, ce sentimental (voir Un chant de Noël) trousseur d’intrigues adoré des foules, un peu mince comparé à d’autres écrivains de l’époque. La civilisation, tout comme la culture haute ou basse, a survécu à tout cela. Survivra-t-elle à une génération qui ignore l’histoire ? Chez ceux qui sont nés entre 1980 et 1997, nous confie avec chagrin Bauerlein, « il n’y a aucune mémoire du passé, exactement comme le Khmer rouge qui proclame l’“année zéro”. La mémoire historique est indispensable à la liberté d’un peuple. Si vous ignorez quels sont les droits protégés par le Premier Amendement, comment pouvez-vous développer une réflexion critique sur les droits dans le système américain ? ». D’accord, mais on peut penser que si les jeunes ignorent ce qu’est le Bill of Rights de 1689 ou le sens de ces vieux panneaux affichant COLORED ENTRANCE – ils devraient absolument le savoir –, cela reflète moins leur stupidité que l’incapacité du système scolaire et de la société (dirigés par des adultes) à exiger d’eux qu’ils le sachent. Une plongée dans notre propre mémoire nous oblige à observer que le philosophe George Santayana, lui aussi, déplorait l’ignorance de l’histoire de toute une génération, l’avertissant que « ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter ». C’était en 1905.

 

La hausse constante du QI

Reste un problème plus fondamental : qu’entend Bauerlein par « la plus bête » ? Si cela veut dire « détenant le moins de savoir », son dossier est plaidable. La génération Y, celle des enfants de baby-boomers [appelée, elle, la génération X], se soucie moins d’être informée que de savoir où trouver l’information. (Si vous lisez cet article en ligne, quelques clics devraient vous permettre de répondre sans problème aux questions posées plus haut : vice-président, ancien président de la Cour suprême, Corée du Nord et Corée du Sud, lac Supérieur.) Et c’est comique de voir des employeurs dépenser plus de mille milliards de dollars par an pour l’enseignement des techniques élémentaires d’écriture, comme l’a révélé une enquête de 2003 sur les cadres d’entreprise. Mais si « bête » signifie dépourvu de facultés cognitives fondamentales comme l’aptitude à penser de manière critique et logique, analyser un raisonnement, apprendre et retenir, repérer les analogies, distinguer un fait d’une opinion… Là, à vrai dire, Bauerlein est en terrain plus mouvant.

D’abord, le niveau du QI dans tous les pays qui le mesurent, y compris les États-Unis, est en hausse constante depuis les années 1930. Comme les tests n’évaluent pas le savoir mais la pure capacité de penser – ce que les spécialistes des sciences cognitives nomment l’intelligence fluide, parce qu’elle peut s’appliquer à résoudre n’importe quel type de problème –, l’ignorance des faits (ceux que leurs aînés estiment importants) propre à la génération Y ne trahit pas leur bêtise mais un choix (1). Et peut-on dire qu’ils sont bêtes parce qu’ils sont moins nombreux que leurs parents à se soucier de savoir qui a composé l’oratorio Le Messie (35 % d’étudiants de licence le savaient en 2002, contre 56 % en 1955) ? De même, on soupçonne que la baisse de la proportion des étudiants de première année qui jugent nécessaire de suivre l’actualité politique, passée de 60 % en 1966 à 36 % en 2005, traduit au moins pour partie le fait qu’en 1966 la politique décidait qui allait être recruté et envoyé au Vietnam. L’apathie de 2005 reflète le monde extérieur aux membres de la génération Y plus que l’intérieur de leur crâne, et nous sommes prêtes à parier qu’elle a changé de bord avec la candidature historique de Barack Obama. Aliénation ne veut pas dire bêtise.

 

L’optimisme des neurosciences

Bauerlein n’est pas le premier universitaire à imputer les déficiences intellectuelles des jeunes générations aux nouvelles technologies (qui a dit télévision ?), incriminant dans ce cas précis l’« ère numérique ». Mais il n’existe aucune preuve empirique que l’immersion dans la messagerie instantanée, les Texto, iPods, jeux vidéo et autres activités en ligne affecte la faculté de penser. « Le jury n’a pas encore rendu son verdict quant aux effets positifs ou négatifs de ces technologies » pour la cognition, déclare Ken Kosik, le codirecteur du Neuroscience Research Institute à l’université de Santa Barbara, en Californie. « Mais elles modifient indiscutablement la manière dont le cerveau humain traite l’information. » En fait, les données de base des neurosciences invitent à l’optimisme. « Notre nation de mains calleuses se transforme graduellement en nation de cerveaux agiles, dit Marcel Just, professeur de sciences cognitives à l’université Carnegie Mellon. Dans la mesure où les nouvelles technologies font travailler l’esprit et lui fournissent plus d’information, elles améliorent sûrement l’aptitude à penser (2). »

Nous estimons que même les professeurs de littérature anglaise devraient respecter la différence entre corrélation et causalité : si la connaissance des grands lacs et des oratorios s’est détériorée à l’aube de l’ère numérique, cela ne prouve en rien que l’une soit l’effet de l’autre. Pour le démontrer, il faut des données, et elles sont malheureusement rares. L’expérience parfaite est difficile à monter : pour faire une étude rigoureuse des effets de la technologie sur le processus cognitif, il faudrait sélectionner au hasard des groupes de jeunes qui l’utilisent beaucoup, un peu, ou pas du tout, et les suivre pendant des années. Comme nous l’a dit un jeune de 19 ans interrogé sur les chances de trouver des volontaires pour le groupe « pas du tout », « Ça va pas la tête ? vous avez perdu votre […] de tête ou quoi ? »

 

Tâches multiples et superficialité

En revanche, on en sait plus long sur l’activité multitâche : sur le moment, elle réduit l’efficacité. Par exemple, si vous utilisez votre mobile en conduisant, vous aurez plus de mal à maintenir votre voiture dans sa file et à réagir aux dangers, signalait récemment Just dans un rapport. « La multiplication des tâches oblige le cerveau à partager ses capacités de traitement, dit-il, de sorte que même si les tâches ne sollicitent pas les mêmes zones [comme parler et conduire], une partie de l’infrastructure qu’elles partagent risque d’être saturée. » Le comportement multitâche chronique – envoyer des Texto en écoutant votre iPod et en mettant à jour votre page sur Facebook tout en révisant pour votre examen sur la Renaissance italienne – peut aussi affecter le savoir, comme le suggérait une étude de 2006. Sous la direction de Russell Poldrack, une équipe de chercheurs de l’université de Californie à Los Angeles a scanné le cerveau d’adultes de 18 à 45 ans pendant qu’ils apprenaient à décoder les symboles sur des cartes soit en silence, soit en comptant les bips à haute fréquence qu’ils entendaient en même temps. Les volontaires apprenaient à interpréter les cartes même en décomptant les bips, mais, quand on les interrogeait ensuite sur les cartes, ceux en régime multitâche avaient de moins bons résultats. « La pratique multitâche a un effet négatif sur la manière d’apprendre, concluait Poldrack. Même si vous réussissez à apprendre en mode multitâche, le savoir acquis est moins flexible et plus spécialisé, vous avez plus de mal à récupérer l’information. » Les tâches difficiles, comme s’initier au calcul intégral ou lire Guerre et Paix, en souffriront plus particulièrement, dit le psychologue David Meyer, de l’université du Michigan. « Quand les tâches sont toutes exigeantes, le multitâche provoque une baisse importante de la performance. La compétence que les gosses acquièrent ainsi reste à un niveau très superficiel. »

Mais une expérience en laboratoire avec des cartes et des bips ne ressemble pas à la vie réelle. Certains chercheurs pensent qu’il doit être possible d’éduquer le cerveau à la fonction multitâche, tout comme il peut apprendre à frapper un ballon ou réciter L’Énéide. Dans une étude non publiée, Clifford Nass de Stanford et son étudiant Eyal Ophir constatent que les adeptes du multitâche absorbent une plus grande quantité d’information, qui par ailleurs entraîne des distractions et disperse la concentration. Mais les plus avides « semblent capables de stocker plus d’information dans la mémoire à court terme et l’enregistrent en deux catégories distinctes, ce qui leur est utile et ce qui ne l’est pas », explique Nass. « Les plus entraînés n’ignorent pas [l’ensemble des signaux entrants], mais ils sont capables d’éliminer sur-le-champ les matériaux non pertinents. » Ils doivent avoir un mécanisme de compensation qui leur permet de surfer sur la crête des distractions et traiter efficacement l’information utile.

La pédagogie selon Donjons et Dragons

Même les jeux vidéo comportent des avantages cognitifs, qui ne se limitent pas à la coordination entre l’œil et la main ou à la faculté de spatialisation que développent certains d’entre eux. Dans son livre intitulé Ce qui est mauvais est bon pour vous, Steven Johnson affirme que les jeux de rôle du type Donjons et Dragons mobilisent beaucoup les facultés cognitives, car ils demandent aux joueurs d’élaborer « des scénarios fantastiques complexes – tout en faisant rouler des dés à vingt faces et en consultant des cartes déroutantes qui prennent en compte un nombre effarant de variables ». Les joueurs doivent calculer l’effet de diverses combinaisons d’armes, d’adversaires et d’alliés « qui feraient sangloter bien des enfants si on leur soumettait ce genre de tableaux dans un test de maths », écrit Johnson. Ils doivent faire appel à un raisonnement déductif pour comprendre les règles du jeu à mesure qu’ils avancent, comme l’usage de divers accessoires, la marche à suivre pour atteindre le palier requis, les objectifs intermédiaires, qui est ami, qui est ennemi. Les jeux vous mettent au défi de distinguer la cause de l’effet – Johnson explique comment Sim City a appris à son neveu de 7 ans qu’une fiscalité élevée dans la zone industrielle d’une ville peut dissuader des industriels de s’y installer – et de saisir des objectifs emboîtés, par exemple trouver l’outil permettant de forger l’arme qui permettra de vaincre l’ennemi pour traverser la douve qui donne accès au château afin (ouf !) de sauver la princesse. Tout cela revient exactement à vérifier des hypothèses et résoudre des problèmes, fonctions que Final Fantasy exerce autant que le calcul du point de rencontre entre deux voitures séparées par 700 kilomètres et roulant l’une à 80 km/h, l’autre à 90 (3).

Personne ne sait ce que ces jeunes feront des aptitudes cognitives qu’ils développent en volant au secours de la princesse. S’ils se contentent de sauver d’autres princesses, ils prouveront que Bauerlein avait raison : la génération Y aura montré qu’elle n’était pas seulement la plus bête mais aussi la plus repliée sur soi et la plus égoïste. (Il s’irrite beaucoup de voir que bon nombre de ces jeunes Y n’ont aucune honte de leur ignorance, que pour eux l’idée qu’ils devraient avoir la tête plus pleine est un anachronisme antérieur à Google et Wiki.) Mais peut-être vont-ils appliquer leur esprit à inventer une voiture bon marché à faible consommation d’essence, découvrir la différence entre les empreintes génétiques de cancers évolutifs ou non, identifier les causes et les remèdes de l’intolérance et de la haine. Bizarrement, Bauerlein reconnaît que « les gosses d’aujourd’hui sont aussi malins et motivés que jamais ». S’ils sont en même temps « les plus bêtes » par la faute d’un « excès de distractions » et parce que « l’animation de l’écran l’emporte sur les matériaux de lecture à l’ancienne », eh bien il arrive que les choix évoluent, à la maturité, ou à la suite de changements dans les mécanismes de récompense, ou dans les mouvements du monde que leur fabriquent leurs aînés. Radier d’un trait toute une génération avant qu’elle ait 30 ans, c’est ça qui est bête.

 

Ce texte est paru dans l’hebdomadaire Newsweek le 2 juin 2008. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

 

→ En complément, lire le point de vue de James Bowen.

Les gardiens du temple ont démissionné

« Autrefois, je n’avais aucun mal à me plonger dans un livre ou un long article. Mon esprit s’absorbait dans le récit ou les articulations du raisonnement, et je passais des heures à parcourir de vastes étendues de prose. Cela m’arrive rarement aujourd’hui. Ma concentration se relâche souvent au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, perds le fil, commence à chercher une autre occupation. On dirait que je dois constamment ramener mon cerveau vagabond vers le texte. La lecture en profondeur qui m’était si naturelle est devenue un combat. » Cela vous rappelle quelque chose ? Nicholas Carr raconte dans le mensuel The Atlantic ses efforts pour empêcher sa faculté d’attention de se réduire comme la peau de chagrin du roman de Balzac. Il cite une étude britannique sur le comportement des utilisateurs de sites universitaires, qui indique un problème plus général : ils « ne lisent pas en ligne à la manière traditionnelle ; divers signes montrent l’émergence de nouveaux modes de lecture, où les usagers lisent en diagonale, passent en revue les titres et les résumés en quête de réponses rapides. Il semblerait presque qu’ils vont en ligne pour éviter de lire au sens traditionnel (1) ».

 

Orphelins de la culture

Il semblerait presque ? J’ignore ce qu’il en est pour M. Carr mais, en ce qui me concerne, je sais sans l’ombre d’un doute que je vais en ligne pour éviter de lire au sens traditionnel. Reste à savoir si cela nourrit chez moi un sentiment de culpabilité. Selon lui, apparemment, je devrais me sentir très coupable car, à force de lire en ligne, je me rendrais incapable de lire hors ligne. Il poursuit cette intuition jusqu’à conclure de manière encore plus alarmante qu’« en laissant de plus en plus à l’ordinateur le soin d’interpréter le monde, nous réduisons notre intelligence naturelle à une intelligence artificielle ». Et si c’est le cas pour des lecteurs chevronnés, imaginez combien c’est pire pour la jeunesse dorée de l’ère des médias, ceux qui n’ont jamais eu l’occasion au départ de cultiver des habitudes de « lecture en profondeur ».

Ce sont ces pauvres orphelins de la culture, pour qui la recherche d’information en ligne constitue le seul mode de lecture, qui préoccupent au premier chef Mark Bauerlein dans son nouveau livre, The Dumbest Generation. On pourrait penser que la menace qui pèse sur notre avenir est un sujet trop sérieux pour justifier le ton persifleur du deuxième sous-titre apparaissant sur la couverture : « … ou, ne vous fiez jamais à un moins de 30 ans ». Mais le professeur Bauerlein, qui a été directeur de recherche et d’études au National Endowment for the Arts (2), ne semble pas toujours très bien savoir dans quelle mesure « la génération la plus bête » prête ou non à rire. Après tout, ce n’est pas leur faute, dit-il, ils ont été « trahis » par leurs mentors qui auraient dû mieux les éduquer. Pourtant, il semble d’accord avec Nicholas Carr pour dire qu’il s’agit là non d’une simple défaillance du système éducatif mais d’une déformation de l’idée même d’intelligence.

Ceci explique en partie, selon lui, le phénomène connu sous le nom d’« effet Flynn », qui fait apparaître une hausse du niveau global de l’intelligence humaine à chaque génération : « Plus les tests mettent l’accent sur les matières apprises, comme le vocabulaire, l’arithmétique, la culture générale, moins l’effet Flynn est visible. Plus les tests exploitent des matériaux réduisant la part de l’apport culturel au profit de problèmes ou d’images n’exigeant aucun contexte verbal ou historique, plus la hausse est patente. Et plus sa signification diminue. “Nous savons que les gens sont capables de résoudre les problèmes des tests de QI ; nous soupçonnons que ces problèmes sont si abstraits, si détachés de la réalité, observait Flynn, que l’aptitude à les résoudre peut avec le temps diverger de cette aptitude à résoudre les problèmes dans le monde réel que l’on nomme intelligence.” »

 

Internet et les exposés

Bauerlein rejoint également Carr en citant une étude sur les habitudes de lecture en ligne qui a fait découvrir un « schéma en F de saisie de contenu sur Internet ». La technique consiste à lire horizontalement les premières lignes d’un texte, puis quelques lignes à mi-hauteur, pour finir à la verticale jusqu’au bas de la page. Rares sont ceux parmi nous qui n’éprouveront pas un léger remords en se reconnaissant dans cette description. Touché ! Ainsi, même ceux qui se sont mis à Internet sur le tard font comme ces élèves de fin d’école primaire qui, comme l’explique à Bauerlein un directeur d’école primaire, procèdent de la manière suivante quand on leur donne un thème de recherche : « Ils vont sur Google, tapent des mots clés, téléchargent trois sites pertinents, sélectionnent et collent des passages dans un nouveau document, ajoutent quelques transitions de leur cru, l’impriment et le rendent à leur enseignant. » Bauerlein le note à juste titre, « le modèle cognitif, c’est la recherche de l’information, non la constitution du savoir, et le matériau passe directement du Web au devoir scolaire sans se fixer dans le cerveau de l’élève ». Même les adeptes les plus zélés des méthodes nouvelles restent sans doute persuadés que l’éducation doit, ou devrait, fixer quelque chose dans un cerveau d’élève – même si le dénigrement du rôle de la mémoire par les enseignants professionnels remonte à au moins trois générations, donc à une époque où l’on ne songeait même pas au rôle des ordinateurs comme outils éducatifs. Voilà qui devrait d’ailleurs atténuer notre surprise, sinon notre consternation, à la vue d’une institution scolaire qui, au lieu de s’alarmer, se contente d’adapter sa conception de l’éducation aux nouveaux modes d’apprentissage (ou de non-apprentissage) de la nouvelle génération de citoyens du Net, plutôt que de tenter d’adapter les enfants à des critères inchangés de la qualité du savoir et de l’apprentissage.

 

Doctorat en googling

De toute évidence, et les googlers acharnés que nous sommes le savent déjà, c’est bien plus simple ainsi. Alors, que faire si les gosses ne savent pas lire correctement (selon les critères de leurs grands-parents) ni maîtriser les opérations plus complexes de logique et d’analyse qu’on acquiert par ce type de lecture ? La solution consiste à déclasser les aptitudes verbales et mathématiques, pour en faire des « compétences d’un ordre inférieur » par rapport aux compétences spatiales, de collecte d’information et de reconnaissance de formes générées par les heures passées devant l’écran. Ce sera à coup sûr le premier pas sur la courbe d’abêtissement descendante que suivront nos jeunes cybernautes tout au long de leur passage par le lycée, le premier puis le second cycle universitaire, jusqu’au point où tous se retrouveront en fin de parcours munis d’un doctorat en googling. Pourquoi faudrait-il croire qu’ils ont besoin d’autre chose ?

D’ailleurs, certains – comme Larissa MacFarquhar, dont Bauerlein cite l’article de 1997 dans Slate, « Qu’importe si Johnny ne sait pas lire ? » (lire p. 36) – pensent (ou font semblant de penser) que les alarmistes ont le tort de « sentimentaliser le rapport aux livres ». Bauerlein cite également un professeur de littérature de la Renaissance qui lui dit un jour : « Écoutez, ça me serait égal que personne ne lise plus un seul ouvrage de littérature… Ouais, d’accord, c’est mon gagne-pain, mais les cultures changent. Les gens s’occupent différemment. » Il s’indigne à juste titre devant ces béotiens sans vergogne : « Que dire de l’enseignant hyperinstruit, très cher payé, au service d’une tradition littéraire dont il doit transmettre la valeur à ses étudiants, qui affiche un tel dédain pour sa discipline ? J’ai peine à imaginer un mathématicien disant cela des mathématiques, ou un biologiste de la biologie, et pourtant, c’est triste à dire, des universitaires, des journalistes et autres gardiens de la culture acceptent sans beaucoup de regret la déchéance de leur domaine. »

Il est malgré tout un peu étrange qu’il voie là un simple problème de négligence ou d’inadvertance. Il lui a échappé que les professeurs de langues, de lettres ou de dessin ont depuis longtemps cessé d’être et même de vouloir être des « gardiens de la culture ». Le « grand refus » exprimé par leur rejet de ce rôle traditionnel n’a rien eu à voir avec l’avènement de l’informatique. Et, bien sûr, tout à voir avec la politique : le livre de Bauerlein, peut-être par diplomatie ou pour éviter une étiquette « de droite », en dit trop peu sur ce point. La littérature, loin d’être la propriété des « gardiens de la culture », appartient aujourd’hui aux démolisseurs politiquement motivés de la culture traditionnelle. La plupart de ses collègues enseignants ne s’intéressent pas aux « grandes œuvres » de la tradition occidentale – en fait ils rejettent l’idée même de « grandeur », sinon pour la « déconstruire », ainsi que les œuvres qui s’y rattachent, pour montrer comment leurs présupposés politiques inconscients ont servi à renforcer les fondements patriarcaux, impérialistes, racistes, homophobes sur lesquels reposent les sociétés traditionnelles. C’est aujourd’hui seulement, grâce aux travaux de nos théoriciens les plus avancés, que ces présupposés ont été mis au jour et exposés pour ce qu’ils sont.

En d’autres termes, les « mentors » ne se sont pas contentés de trahir leurs élèves, ils ont dénoncé le principe même du mentor sauf quand il s’agit d’utiliser les outils de déconstruction qui leur permettent de se poser en supérieurs – plutôt que simples acolytes – de la culture étudiée. Loin d’être invités à admirer « le meilleur de ce qui a été dit et pensé dans le monde », dont la connaissance constituait ce que le victorien et très patriarcal Matthew Arnold appelait naguère la culture, les étudiants d’aujourd’hui apprennent à railler les traces de racisme, sexisme, et ainsi de suite, qu’ils y détectent (3). L’étude du passé ne sert qu’à confirmer le mépris qu’il leur inspire naturellement. Pour suivre le courant de la culture jeune, ou redéfinir l’éducation comme l’acquisition d’aptitudes à recueillir de l’information, il faut d’abord briser le carcan du passé et rejeter l’humilité indispensable à l’acquisition de compétences plus complexes.

 

Ils n’ont pas appris le plaisir de lire

Le professeur Bauerlein serait-il faussement naïf lorsqu’il interroge : « Si 81 % des étudiants de première année en 2003 ont lu quatre livres ou moins au cours de l’année, et si ce chiffre baisse à un médiocre 74 % pour les étudiants plus avancés, on se demande pourquoi les cours de premier cycle ne les ont pas incités à ouvrir plus vite plus de livres. » Il sait pertinemment que ce n’est plus du tout le but des études de premier cycle. Si nos jeunes gens accomplissent leur parcours éducatif en lisant moins que jamais pour se divertir ou s’instruire, pourquoi se montrer surpris ? Personne ne leur a jamais appris que les livres pouvaient être une source de plaisir et d’enrichissement – et non seulement la rationalisation codée justifiant le pouvoir de la classe dirigeante dont ils font partie. Pourquoi lirait-on une seule ligne sans y être obligé si c’est tout ce que la littérature est censée être ?

Si les jeunes sont coupés de la tradition, comme le déplore Bauerlein, cela n’a donc rien d’accidentel. Les mauvaises habitudes engendrées par une dépendance excessive à l’égard de l’Internet et des moteurs de recherche sont peut-être une autre question, mais qui paraît plus qu’une simple coïncidence quand on voit l’enseignement américain vidé de l’intérieur par des forces sociales et culturelles qui apparaissent à beaucoup comme bénignes ou inoffensives – voire, pour certains, comme bénéfiques à l’enseignement. Certes, il a raison de souligner l’importance, parmi ces forces, d’une technophilie irréfléchie comme celle qui pousse Steven Johnson, auteur en 2005 d’un livre au titre provocateur, Ce qui est mauvais est bon pour vous, à admirer sans réserve les divertissements de l’ère de l’information. Mais alors que Bauerlein prend à partie Johnson sur plusieurs points, il semble suggérer qu’il suffirait aux enseignants de faire miroiter une alternative de qualité supérieure à « ce dont est faite la culture jeune […], scénarios puérils, clichés verbaux, écrans psychédéliques », sans parler de « MySpace, YouTube, blogs d’adolescents, la console Xbox branchée sur Tupac et Britney, Titanic et Idol ».

 

Culture de pacotille

S’il est vrai qu’« il n’y a pas de meilleur antidote à ce bombardement que la lecture d’un livre », Bauerlein ne fait pas la différence entre les ouvrages de « littérature populaire » et les « classiques ». Peut-être que « les livres donnent aux jeunes lecteurs un lieu où ralentir et réfléchir, où trouver des modèles, où voir exprimée correctement la turbulence de leurs propres émotions, où découvrir des convictions morales qui leur font défaut dans leur situation réelle », mais qu’est-ce qui lui fait croire que les gosses ont envie de faire tout cela ? Et s’ils n’en ont pas envie, comment les y amener ? Comment compte-t-il s’y prendre pour réduire leur consommation de culture de pacotille du type qu’il décrit et la remplacer par des livres ? Autrement dit, n’est-ce pas un problème de discipline ? Et, là où la discipline n’existe pas, comment compte-t-il s’y prendre ?

« Les jeunes, note-t-il à juste titre, ont besoin de mentors qui suivent non pas le courant de la culture jeune, mais lui résistent fermement, et représentent quelque chose de plus intelligent et de plus élevé que la cacophonie de la vie sociale. » Il a raison aussi de dire qu’ils devraient passer moins de temps devant leur écran pour acquérir la maîtrise de la « lecture en profondeur » recommandée par Nicholas Carr. Mais ils ont peu de chance d’atteindre l’un ou l’autre de ces objectifs tant que leurs enseignants croient par principe non seulement qu’« on peut apprendre en s’amusant » mais qu’« on doit s’amuser pour apprendre », et rejettent tout aussi dogmatiquement toute source de souffrance et d’humiliation, même si celles-ci produisent un savoir véritable. C’est cela qui menace réellement la transmission de la culture entre les générations. Le professeur Bauerlein semble parfois reconnaître le fait mais il ne le souligne pas assez et ne fait pas le lien avec le « mouvement de l’estime de soi », qui contribue à promouvoir l’idée de l’apprentissage sans peine (4).

Par ailleurs, même s’il mesure et discute longuement le dénigrement de la tradition, il ne voit pas que c’est le symptôme d’un anhistoricisme plus vaste qui non seulement dénie toute pertinence au passé mais enseigne, en pratique, que le passé n’a jamais existé sinon comme version imparfaite du présent. Ce qu’Herbert Butterfield appelait « l’interprétation whig de l’histoire », poussée à l’extrême, apparaît maintenant pour ce qu’elle a toujours été : un déni de l’histoire 5. C’est un immense sujet, et le livre n’est pas si gros. Mais il tient bien son rôle, celui de guide indispensable, quoique difficile et déprimant, à travers la foule croissante d’études et de données qui répondent par l’affirmative à la question de Nicholas Carr dans The Atlantic, « Google nous rend-il stupides ? », en montrant que nos enfants et petits-enfants sont encore plus stupides que nous. Une fois le processus achevé, il nous sera sans doute devenu bien égal de ne pas voir la culture et la tradition transmises à la génération suivante.

 

Cet article est paru dans le trimestriel The New Atlantis (été 2008).

Chris Hedges : « Internet gonfle le culte du moi »

 

Ancien grand reporter, Chris Hedges a suivi de nombreux conflits armés. Militant pacifiste, il a notamment publié War Is a Force That Gives Us Meaning (« La guerre est une force qui nous donne du sens »), Anchor, 2003.

 

L’« empire de l’illusion » que vous dénoncez est une vieille idée – aussi vieille que la démocratie et la philosophie. L’avènement des mass media lui a donné une force sans précédent. Internet apporte-t-il quelque chose de neuf dans le paysage ?

Internet est un outil, une technologie. Il est moralement neutre. Il ne peut rien faire de lui-même pour émousser le nihilisme moral qui s’est emparé de la culture moderne. Les valeurs qui promeuvent une société ouverte ont été battues en brèche. L’éthique moderne est celle d’un intérêt personnel sans contrôle : ce qui compte est de gagner, et Internet n’est pas équipé ni conçu pour arrêter cette décomposition morale. Notre culture est inondée de mensonges et habilement manipulée par des images qui nous font confondre le savoir et ce que l’on nous fait ressentir, l’idéologie avec la propagande.

 

Vous écrivez dans votre livre : « Le culte du moi domine notre paysage culturel. » En quoi est-ce nouveau ? Christopher Lasch a publié La Culture du narcissisme il y a trente ans (1). Internet aggraverait-il une tendance ancienne ?

La popularité d’Internet tient à sa capacité de gonfler le culte du moi, nous permettant de devenir des stars dans le cinéma de notre vie. Voyez FaceBook et les autres sites sociaux. Leur objet n’est pas de se faire des amis mais d’établir des contacts et de communiquer au niveau le plus superficiel. Ce sont des sites d’autoprésentation, destinés à montrer comment je souhaite être vu. Le culte du moi véhicule des traits communs aux psychopathes : charme superficiel, goût d’en imposer, sentiment de son importance. Et aussi un besoin constant de simuler, un penchant pour le mensonge, la tromperie, la manipulation, ainsi qu’une incapacité à éprouver du remords ou un sentiment de culpabilité. C’est là, notez-le, l’éthique promue par la grande entreprise. C’est l’éthique du capitalisme sans entraves. C’est la croyance mal placée que le style personnel et l’avancement personnel, confondus à tort avec l’individualisme, sont la même chose que l’égalité démocratique. Dans la réalité, le style personnel, défini par les marchandises que nous achetons et consommons, est devenu un moyen de compenser notre perte d’égalité démocratique. Avec le culte du moi, nous nous donnons le droit d’obtenir tout ce que nous désirons.

 

Vous consacrez tout un chapitre à la pornographie. Vous y écrivez que les principaux usagers de la pornographie sur le Net ont entre 12 et 17 ans…

Le sadisme fait autant partie de la culture populaire que de la culture d’entreprise. Il imprègne la pornographie, parcourt la téléréalité et les émissions de plateau comme un courant électrique et est au cœur de l’esprit de soumission qui habite la grande entreprise. La grande organisation broie la faculté du choix moral. On en voit le produit logique dans Abu Ghraib, les guerres en Irak et en Afghanistan et notre absence de compassion pour les sans-abri, les pauvres, les malades mentaux, les chômeurs et les malades. Par son efficacité à diffuser les images et la pornographie, Internet a facilité notre penchant culturel à transformer les êtres humains en objets.

 

Vous écrivez : « Ceux qui mettent en question, ceux qui doutent, ceux qui critiquent sont évités et condamnés pour leur pessimisme. » Pour quelles raisons ?

Nous vivons dans une culture où la réalité n’est jamais un obstacle à ce que nous voulons. C’est ce que croient les enfants. Nous n’affrontons pas nos limites, nouvelles et sévères. Ceux qui parlent du réel sont condamnés pour négation des motifs d’espoir et d’optimisme. Ce dédain culturel pour toute forme de négativité, même quand elle est le reflet fidèle de la réalité, alimente la fuite collective dans l’auto-illusion. Cet infantilisme encourage aussi une passivité politique générale. Laquelle est exploitée par les démagogues se posant en sauveurs et offrant des rêves de gloire et de salut sans limite de temps. La démocratie n’est pas sur une pente ascendante. Elle est assaillie de toutes parts et anémique. Les jeunes ont été détournés des préoccupations d’intérêt général, grâce une extraordinaire palette de moyens de diversion dont beaucoup sont disponibles via Internet.

 

Ne pensez-vous pas que l’élection d’Obama fut une victoire pour la démocratie et une victoire pour Internet, dans ce qu’il apporte de mieux ?

Barack Obama est une marque. La marque Obama est là pour nous donner un sentiment positif à l’égard de l’État, tandis que les seigneurs et maîtres des grandes entreprises pillent le Trésor public, que nos officiels élus se font graisser la patte par des armées de lobbyistes professionnels, que nos entreprises de communication nous divertissent avec leur bavardage et leurs banalités et que nos guerres impériales se développent au Moyen-Orient. La marque Obama est destinée à faire de nous d’heureux consommateurs. Nous sommes divertis. Nous nous sentons pleins d’espoir. Nous aimons notre président. Nous pensons qu’il est comme nous. Nous recevons des messages de lui sur nos portables et sur Internet. Nous sommes amenés à nous sentir une relation personnelle avec lui.

La marque Obama a attribué près d’un trillion de dollars aux activités liées à la défense et à la poursuite de nos projets impériaux voués à l’échec, notamment en Irak, où les planificateurs militaires estiment à présent que 70 000 hommes resteront pendant les quinze à vingt prochaines années. La marque Obama ne va pas poursuivre l’administration Bush pour crimes de guerre et usage de la torture.

La marque Obama nous vaccine contre le risque de voir que les vieux rouages du pouvoir des grandes entreprises et le vaste complexe militaro-industriel continuent de piller le pays. La marque Obama ne menace pas plus le cœur de l’État-entreprise que ne le faisait la marque Bush.

 

À propos des moins de 30 ans, un livre récent a pour titre : « La génération la plus bête ». « Bête » est-il le mot juste ?

La génération la plus bête est l’élite politique et économique qui a saccagé notre économie, rendu un culte au faux dieu de la globalisation, répandu la maladie de la guerre permanente et présidé à la destruction de l’écosystème dont dépend l’espèce humaine. Ce sont les moins de 30 ans, qui ne sont pas stupides mais divertis par des spectacles vides, qui vont payer le prix.

 

Propos recueillis par Books.

Misère de la lecture en Chine

Hao Mingyi a d’abord destiné son ouvrage, « Le dépassement du livre », au lectorat de Taiwan. Pourtant, dès le début de ma lecture, et bien que vivant en Chine continentale, je me suis senti très proche de ses idées. Le livre s’ouvre sur une réflexion saisissante, dans laquelle l’auteur compare l’homme d’aujourd’hui à « un homme qui, le ventre repu, ne manquant de rien, serait pourtant en train de mourir peu à peu de faim ». La métaphore est utilisée pour décrire la situation paradoxale dans laquelle se trouve la lecture de nos jours : « Dans l’histoire de l’humanité, aucune époque ne fut plus riche que la nôtre en termes d’offre de lecture. Plus de deux cent mille titres sont imprimés en langue chinoise chaque année. Sans parler des innombrables titres publiés en langues étrangères. En ce qui concerne Internet, des milliers de pages sont créées chaque seconde dans le monde. À quoi il conviendrait d’ajouter les e-mails et autres informations qui circulent sur la Toile. » Mais, paradoxalement, jamais la pratique de la lecture n’a été plus délaissée. Il existe un écart énorme, et croissant, entre cette richesse et la misère où se trouve confinée concrètement la lecture.

Comment en est-on arrivés là ? Pour Hao Mingyi, les raisons du déclin sont à chercher, d’abord, dans les manuels scolaires utilisés dans l’enseignement secondaire et universitaire. Ces manuels sont ainsi faits qu’ils coupent toute envie de lire autre chose, y compris plus tard, lorsque les étudiants sont entrés dans la vie professionnelle, avec les très fortes pressions qui la caractérisent. Le dépérissement serait également dû aux nouvelles habitudes de lecture produites par Internet. Ces deux points – le système d’enseignement et le recours à Internet pour l’acquisition de connaissances – me semblent essentiels.

 

Naviguer avec Robinson Crusoé

Parlons d’abord de l’enseignement. Comme le dit M. Zheng Zhilang, vice-président de l’Académie des sciences de Taiwan, cité dans le livre, « la lecture est l’âme vivante de l’enseignement ». Le but de l’école est d’ouvrir aux élèves un large horizon culturel. Et cela passe en grande partie par le fait de les encourager à lire. Car voilà une activité intellectuelle unique : le livre permet à celui qui le tient entre ses mains d’échapper à l’espace-temps, de circuler librement entre le passé et le présent, entre la culture chinoise et les cultures étrangères, d’accéder à toutes les créations de l’humanité, de faire de nouvelles expériences et d’éprouver des sensations inédites. On peut, sans être marin, naviguer sur les océans en compagnie de Robinson Crusoé ou s’initier aux anciennes stratégies militaires avec Les Trois Royaumes de Luo Kouan Tchong. La lecture enrichit notre perception du monde et notre vie intellectuelle.

L’enseignement chinois accorde une grande place à la lecture des classiques, permettant aux jeunes de nouer un riche dialogue avec les maîtres du passé. Ils accèdent ainsi à une sphère intellectuelle nouvelle pour eux et découvrent les valeurs de la culture et de la civilisation. Le problème ne vient pas des manuels scolaires en eux-mêmes. Comme l’écrit Hao Mingyi, « ceux-ci jouent, depuis la mise en place d’un système d’enseignement moderne, le rôle de puissantes vitamines qui stimulent le développement psychologique et intellectuel de nos élèves ». L’ennui, c’est que les manuels sont aujourd’hui perçus uniquement dans le système d’enseignement comme des « moyens de parvenir à la gloire et à la richesse ». On est loin de l’idéal d’origine : « Ouvrir les fenêtres et les portes du temple du savoir. » Et ce retournement de perspective – pour le moins substantiel – réduit l’acquisition de connaissances par les élèves au fait d’« apprendre par cœur sans chercher à comprendre » et d’« ingurgiter aveuglément des connaissances dogmatiques ». Abolissant tout esprit critique, ces méthodes aboutissent à un véritable verrouillage intellectuel et à la docilité totale des cerveaux de nos élèves. Une telle pratique de la « lecture » coupe complètement l’appétit des élèves pour le livre et assèche leur soif de connaissance. Si bien que cet acte, qui devrait être le plus formateur, le plus créatif et le plus susceptible de satisfaire leur curiosité, est vécu comme un fardeau, pesant sur l’esprit comme une chape de plomb. Et nombre d’élèves finissent par être définitivement dégoûtés de la lecture. Les autres s’habituent tellement à cet apprentissage figé qu’ils n’ont aucune idée de ce que peut signifier lire en dehors de l’usage scolaire. La pratique peut pourtant prendre de nombreuses formes, comme le rappelle Hao Mingyi : « Lecture à voix haute, lecture intellectuelle, lecture utile, et aussi simple lecture de divertissement. »

Le problème vient du fait que le système d’enseignement chinois est exclusivement centré sur la réussite aux examens, entièrement subordonné à un objectif professionnel. La lecture est coulée dans ce moule et en est la victime. Hao Mingyi rapporte une anecdote éclairante à ce propos : dans un avion qui l’emmenait à Hong Kong, il aperçut une jeune fille habillée à la mode, l’air profondément absorbé par le livre qu’elle lisait et sur lequel elle prenait des notes. Par curiosité, il chercha à connaître l’ouvrage qui occupait tant son esprit et s’aperçut, découragé, qu’il s’agissait d’un bestseller sur les clés de la réussite en affaires…

 

Une crise de l’enseignement

J’ai moi aussi vécu une aventure semblable. À l’occasion des congés de la Fête nationale du 1er octobre, j’étais assis dans le train bondé à côté d’une jeune fille très élégante, maquillée de façon moderne, plongée elle aussi dans la lecture d’un gros livre. Il s’agissait d’un manuel de préparation aux concours de l’administration chinoise dont le titre était « Les principes philosophiques du marxisme ». Ma réaction fut cependant plus nuancée que celle de Hao Mingyi. À l’heure où tant de jeunes ont cessé de bouquiner, cette jeune fille lisait au moins – fût-ce un manuel administratif –, en pleine période de fêtes. En mon for intérieur, j’ai pensé que la société devait lui faire subir une telle pression qu’elle n’avait pas d’autre choix pour survivre. Cela étant, le phénomène n’en est pas moins inquiétant : si, à l’école comme dans la vie active, la lecture se réduit à une pratique de survie, le risque est grand de voir disparaître cette activité et, avec elle, la capacité de discernement et de jugement.

Le plus inquiétant, c’est que l’éducation ne laisse plus aujourd’hui aucune place, en Chine continentale, aux activités n’ayant pas d’utilité précise ni de finalité professionnelle. Hao Mingyi ne m’a pas vraiment rassuré en m’apprenant que ce mal sévissait des deux côtés du détroit de Taiwan. Ce que nous avons défini comme la « misère de la lecture » cache une crise de l’enseignement commune à Taiwan et au continent.

 

La fin du livre imprimé

Pourtant, la partie du livre de Hao Mingyi qui m’a le plus stimulé est celle qui concerne la « face méconnue de l’apprentissage sur Internet », selon la formule qu’il utilise. Hao Mingyi dresse un parallèle entre deux chefs de famille : l’un fulmine contre la tendance croissante de son fils à utiliser Internet au détriment des livres ; l’autre prend les choses avec calme et sérénité. En ce qui me concerne, je pencherais plutôt pour la seconde attitude. Mais, pour Hao Mingyi, les deux réactions se rejoignent, en ce qu’elles « tendent à vouloir prolonger la période historique du livre imprimé » alors qu’il conviendrait au contraire de la remettre en question. L’argument le plus convaincant d’Hao Mingyi tient en effet dans le recul historique qu’il donne à la controverse entre Internet et culture écrite : « La lecture de livres imprimés est un produit de l’histoire. Sur les quatre millions d’années que compte l’histoire de l’humanité, l’écriture a tout juste cinq mille ans. L’usage du livre imprimé s’est répandu très récemment. »

Il est indubitable que l’écriture et le livre ont constitué un progrès sans précédent pour les civilisations humaines, mais ils ont aussi des limites. L’écriture a permis l’essor d’une connaissance du monde à la fois abstraite et concrète, mais elle a aussi participé à la détérioration progressive de la capacité qu’avaient nos ancêtres à utiliser tous leurs sens. Le livre a permis une diffusion sans précédent des textes écrits, mais il a aussi fait régresser toutes les autres sources de connaissance, explique en substance Hao Mingyi.

Cette approche historique permet de prendre de la distance et évite de tomber dans des jugements sans nuance. « La nécessité du livre est un phénomène qui s’inscrit dans une parenthèse historique. » L’humanité, après avoir traversé cette étape de l’écriture et du texte imprimé, découvre aujourd’hui un nouveau support, susceptible de triompher des limites imposées à la lecture par le livre. Et c’est sans doute une nécessité. Voilà, selon Hao Mingyi, ce qui donne à l’ère numérique une signification historique et une justification scientifique : « Internet – avec sa capacité à associer à l’écriture des sons, des images, des sensations tactiles ainsi que des idées, des pensées ou des concepts – nous fera accéder à une expérience tout à fait nouvelle de la connaissance, qui bouleversera complètement nos conceptions actuelles », écrit-il.

En mettant à la disposition de tout individu des ressources et des outils innombrables, ce support pourra même, selon Hao Mingyi, créer « des possibilités de découverte pour tous ». « Un lycéen pourra apprendre et se former de la même manière qu’un doctorant de Harvard pourra le faire de son côté », affirme-t-il. Et sur ce sujet, son ouvrage fourmille d’analyses et d’exemples éclairants.

« Le dépassement du livre » affronte avec lucidité la question de la crise de la lecture à l’ère d’Internet. Mais sa plus grande qualité est d’offrir au lecteur de véritables perspectives sur les nouvelles façons que nous aurons de lire demain.

 

Ce texte est paru dans Shucheng (mensuel, Shanghai) en décembre 2008. Il a été traduit par Laurent Ballouhey.

Petit éloge de la « moi génération »

Une étude parue en février 2008 dans le journal Psychological Science entend démythifier l’idée selon laquelle notre génération – les natifs des années 1980 – serait narcissique. Menée par Kali H. Trzesniewski, maître-assistant de psychologie de l’université d’Ontario occidental, et des collègues de l’université de Californie et de l’université d’État du Michigan, l’enquête démontre que les jeunes n’ont pas changé fondamentalement de pensées, de sentiments ou de comportement au cours des trente dernières années.

Cette recherche a été menée, en partie, par réaction au travail de la psychologue Jean M. Twenge, auteur de Generation Me. Elle y soutient que l’essor de l’éducation à l’estime de soi des années 1980 et 1990 a donné naissance à des jeunes qui « ont le langage du moi pour langue maternelle (1) ». Et Twenge travaille déjà à un autre livre, au titre encore plus accablant : The Narcissism Epidemic, « L’épidémie de narcissisme » (lire ci-dessous) (2).

Trzesniewski et ses collègues ont mené leur recherche (sur un échantillon bien plus large que celui de Twenge) en Californie, le foyer du « mouvement pour l’estime de soi ». Ils montrent que, malgré le battage médiatique, la propension au narcissisme des jeunes est la même que dans les générations précédentes.

Cette nouvelle étude se focalise sur la mesure de l’« autovalorisation », c’est-à-dire la « tendance à avoir une foi irréaliste en soi-même ». L’étude de J. Twenge porte également sur ce type de narcissisme. Elle explique : « La moi génération n’est pas égocentrique, elle est suffisante. Elle tient pour acquis le fait d’être constituée d’individus indépendants, si différents des autres, tant et si bien qu’il n’est pas vraiment nécessaire d’y réfléchir. » Aux yeux de Twenge, notre génération est fondamentalement un sous-produit des baby-boomers, qui avaient fait de l’« amour de soi » un signe distinctif. Nous sommes les petits monstres des expériences hippies de nos parents.

La vérité, comme toujours, doit se situer quelque part entre ces deux visions. Il ne fait aucun doute que nombre d’entre nous avons été élevés dans l’idée que nous étions « exceptionnels ». Mais, comme le prouvent des recherches récentes sur le bonheur, ce pourrait être une malédiction plus qu’un bienfait dans ce grand méchant monde. Dans bien des cas, nos attentes démesurées se sont soldées par d’immenses déceptions à l’échelle de nos petites existences très ordinaires. Nous n’obtenons pas toujours vingt sur vingt. Nous ne marquons pas toujours le but de la victoire. Et alors, notre opinion de nous-mêmes, fondée sur l’hypothèse que nous sommes tellement uniques que nous ne pouvons échouer, est pulvérisée par la réalité. Cela ne conduit pas au narcissisme, mais à une totale désillusion.

 

Nos parents s’affichaient moins

En outre, la tendance de notre génération à l’introspection me paraît le produit d’un égotisme de circonstance, non intrinsèque. Il est tellement plus simple de rédiger son profil sur Facebook que de réfléchir à la meilleure solution aux problèmes du Pakistan ! Nos parents avaient leurs propres exaltations – la drogue, les bringues, la vie en famille – mais ils les affichaient beaucoup moins. Du fait des innovations technologiques, nos expériences narcissiques ont tendance à apparaître en toutes lettres. Et, pour garder un peu prise sur ce monde incontrôlable, certains d’entre nous s’investissent dans leurs petits projets – vêtements tendance, gadgets dernier cri et scènes romantiques – pour éviter les questions plus profondes – Qui suis-je ? Quel est mon but ? Ma vie est-elle en accord avec mes valeurs ?

Il y a un temps pour le shopping et un temps pour l’angoisse existentielle, mais certains d’entre nous ont besoin de remettre au premier plan ces questions profondes, de troquer notre tendance au nombrilisme contre le vieil examen de conscience platonicien. Platon n’a jamais prétendu qu’une vie sans questionnement n’était pas amusante ; il a dit qu’elle ne valait pas la peine d’être vécue. Une fois achetées les dernières Nike et téléchargé le dernier gadget pour MySpace, il reste à s’occuper de toute la douleur du monde. Si nous ne le faisons pas activement, tout cela est refoulé dans un quelque-part freudien et c’est potentiellement dangereux. Nous noyons notre chagrin dans l’alcool ou le mettons de côté pour une journée pluvieuse et déprimée.

Dans une cité idéale, les chaussures et les attitudes tapageuses passeraient au second plan – une expérience légère et agréable après les efforts intellectuels exigés par la construction identitaire et l’action politique. Nous ne vivons pas dans ce monde parfait, mais beaucoup d’entre nous se sont plu à en imaginer un, ces derniers temps. Il n’y a rien d’étonnant à ce que notre génération ait choisi à deux contre un Obama lors des primaires démocrates. Nous avons soif d’un homme qui nous dise que le changement dépend de nous, que nous avons notre place dans l’espace public, que nous devons lever les yeux de nos écrans d’ordinateurs, retrousser nos manches et nous impliquer dans la vie citoyenne. Plus que ses dons oratoires, c’est l’insistance d’Obama à dire que nous sommes prêts pour un nouveau modèle, en politique et en nous-mêmes, qui nous inspire, nous les jeunes et les sceptiques.

Twenge constate qu’en 1967 86 % des nouveaux étudiants disaient qu’il était pour eux essentiel d’« élaborer une philosophie de la vie qui ait du sens » ; en 2004, 42 % seulement des étudiants de première année étaient de cet avis. Mais cela ne signifie pas que nous sommes plus légers ; c’est le monde qui est devenu bien plus lourd. Lorsque nos parents réfléchissaient sur le monde et y cherchaient leur place, les appartements étaient abordables, les emplois nombreux, le sida n’existait pas et « terrorisme » n’était pas un mot banal. S’ils rataient le journal du soir ou le quotidien du matin, ils n’avaient guère de quoi se remettre au courant. Personne n’attendait d’eux qu’ils définissent leurs buts dans la vie ou rédigent un CV compétitif pour entrer à l’université dès l’âge de 17 ans.

 

Les hippies roulent en Range Rover

Aujourd’hui, une « philosophie de la vie qui ait du sens » ressemble plus à un gros volume qu’à un slogan contestataire. Ce n’est pas facile à vivre, mais pas non plus sans espoir. Peut-être pourrions-nous emprunter le meilleur des générations de nos parents et grands-parents. À l’évidence, nos parents sont passés maîtres dans l’art de l’examen de conscience ; mais ils n’ont pas toujours mis en pratique leurs « philosophies de la vie pleines de sens », comme en témoignent ces anciens hippies au volant de Range Rover qui dépensent des fortunes dans des retraites bouddhistes qui se trouvent par bonheur faire aussi office de thalasso. Emprunter quelques pages froissées aux livres d’histoire de nos grands-parents nous inciterait à plus d’action et moins d’élucubrations. Ils mettaient un point d’honneur à rendre ce qui leur avait été donné – je reconnais qu’ils étaient aussi racistes, sexistes et homophobes, mais cela ne nous interdit pas d’emprunter certaines de leurs valeurs. Ils avaient la conviction que le changement n’est pas seulement une vague dont on attend qu’elle vous submerge mais un rêve qu’on s’efforce de réaliser, que la solidarité n’est pas un acquis, mais quelque chose qu’il faut nourrir et cultiver. Bien sûr, après avoir emprunté, il nous faut aussi innover profondément. Ce ne sont pas seulement les jeunes qui se sentent dépassés et enclins aux distractions futiles.

Comment, au XXIe siècle, peut-on conjurer l’accablement qui mène au repli sur soi ? Comment avoir confiance en soi tout en ayant des attentes réalistes ? Comment réfléchir et agir, examiner sa vie et améliorer celle des autres, danser et contester ? Comment vivre à l’ère de l’information et continuer d’être guidé par son intellect et ses émotions ? Comme toujours, comment lier le personnel et le politique ?

Des questions difficiles pour une époque difficile, mais nécessaires et même potentiellement enthousiasmantes. Notre aptitude à les affronter transcende les scores de narcissisme que nous prêtent ces messieurs de la faculté. Ce sont ses idées et ses actions, pas les chamailleries des psychologues, qui décident de l’héritage que laisse une génération. Appelez cela du narcissisme, mais j’ai comme le sentiment que le nôtre sera assez sensationnel.

 

Ce texte est paru sur le site du magazine American Prospect. Il a été traduit par Christophe Diard.

Mais pourquoi donc lisent-ils moins ?

«La baisse de la lecture a été importante au cours des vingt dernières années. » Cette phrase ouvre le compte rendu d’un travail scientifique publié par la revue de l’Insee Économie et Statistique. En cause, Internet, les iPods et compagnie ? Vous n’y êtes pas. L’article en question a été publié il y a près de vingt ans, et compare deux enquêtes approfondies menées en France par l’Insee en 1967 et 1987-1988 (1).

Lisons la suite du texte : « La chute a été particulièrement forte pour ceux qui sont encore dans le système scolaire : les élèves et les étudiants. Pratiquement tous les étudiants de 1967 lisaient au moins un livre par mois, ils ne sont plus que les deux tiers aujourd’hui. »

 

Étudiants sans bibliothèque

L’Insee n’a pas renouvelé son enquête sous les mêmes formes, mais le flambeau a été repris par l’Observatoire de la vie étudiante, un organisme dépendant de l’Éducation nationale. Plusieurs vagues d’enquêtes menées en 1994, 1997, 2000, 2003 et 2006 montrent la poursuite de la baisse de l’appétit de lecture des étudiants. Sans entrer dans les détails, relevons que le pourcentage d’étudiants possédant plus de cent livres dans leur bibliothèque personnelle est passé de plus du tiers à un peu plus du quart, tandis que la part de ceux qui en possèdent moins de dix a plus que doublé, atteignant près de 13 % en 2006. La part des étudiants lisant des essais et de la philosophie est passée de 28 à 18 % en 2003, chiffre inchangé en 2006.

Concernant la population française dans son ensemble, la même question a été posée à plusieurs reprises entre 1981 et 2009 par l’institut TNS-Sofres : « Au cours des douze derniers mois, avez-vous lu un ou plusieurs livres, quel que soit le genre, à l’exclusion des livres scolaires ou universitaires ? » On observe un effet ciseau : le nombre de grands lecteurs (plus de vingt livres) est passé de 14 à 10 % (chiffre stable depuis 1995), tandis que celui des petits lecteurs (de un à cinq livres) passait de 24 à 34 % (37 % en 1995) 2.

L’enquête Opinion Way que nous publions confirme la tendance : les personnes interrogées sont plus nombreuses à admettre lire moins de livres qu’il y a cinq ans (32 %) qu’à se féliciter du contraire (23 %). C’est chez les 18-34 ans que le pourcentage est le plus élevé, mais il reste supérieur à la moyenne jusqu’à la tranche 50-59 ans, au cœur de la génération du baby-boom.

 

Une leçon néerlandaise

Tout cela n’est pas propre à la France : quelles que soient les méthodes d’enquête, les résultats convergent dans tous les pays développés. L’une des études les plus éclairantes est menée depuis 1955 par les Néerlandais. Il est demandé aux sondés de noter leurs activités de temps libre quart d’heure par quart d’heure. Entre 1955 et 1975, le temps consacré à la lecture le soir et le week-end est tombé de 5 à 3,6 heures par semaine. Le déclin s’est poursuivi par la suite, mais plus lentement. Au total, les Néerlandais passaient 21 % de leur temps libre à lire (livres et presse confondus) en 1955, 13 % en 1975, 11 % en 1990, 9 % en 1995, 8 % en 2000.

L’enseignement principal de ces études est que, si les usages multiples d’Internet contribuent, comme c’est probable, à éroder l’appétit de lecture de livres d’une grande partie de la population, le phénomène s’inscrit dans une tendance très ancienne, qui non seulement n’épargne pas mais touche particulièrement ceux qui ont fait des études supérieures.

Dans leur article de 1990, les chercheurs français s’interrogeaient sur les raisons de la baisse de la lecture. Et se livraient à une sorte de jeu de massacre, les hypothèses s’écroulant l’une après l’autre. Première hypothèse : les classes nombreuses ayant fait irruption au lycée puis à l’université, un nombre croissant de jeunes issus de milieux populaires, dont les parents lisaient peu, venaient s’agréger à la population des lecteurs et faisaient mécaniquement baisser la moyenne. Le phénomène serait une rançon de la démocratisation. Or l’explication « ne tient pas » : la chute concerne tout autant les jeunes issus de milieux aisés, et « les étudiants de milieu modeste ne lisent pas beaucoup moins que les autres ». Si, faisant abstraction du milieu social, on compare les étudiants issus d’une famille possédant peu de livres et ceux d’une famille en possédant beaucoup, la différence n’est pas non plus significative. Au total, « les “héritiers” comme les “parvenus” lisent moins ».

Seconde hypothèse, la plus en vogue : c’est la faute à la télévision. Une hypothèse à rapprocher de celle qui a aujourd’hui le vent en poupe, selon laquelle c’est la faute à Internet. Nenni. « Les gens qui regardent la télévision au moins trois heures par jour ne lisent pas moins de livres que ceux qui la regardent moins d’une heure par jour. » L’effet n’est sensible que chez ceux qui sont sortis du système scolaire en cours de route ou après le bac ; encore cet effet reste-t-il limité.

Troisième hypothèse : ce serait l’effet cumulé de l’accroissement et de la multiplication des divers types de loisirs. Entre 1967 et 1988, les gens se sont mis à faire beaucoup plus de sport, à aller plus au cinéma, à sortir davantage le soir. Le bricolage, l’écoute de la radio, de la musique, les jeux se sont développés de manière spectaculaire. Dans notre « portefeuille temps », la part de la lecture se serait trouvée mécaniquement réduite. De fait, la chute de la lecture est globalement « beaucoup plus prononcée chez les “multipratiquants” ». Cependant, les multipratiquants « lisent très souvent plus et parfois beaucoup plus que les autres ». La baisse de la lecture dans cette population concerne surtout les moins diplômés ; mais, dans cette catégorie sociale, les faibles pratiquants aussi lisent moins. C’est également dans cette catégorie, on l’a vu, que l’impact de la télévision est le plus sensible.

 

L’érosion de la valeur des livres

Les chercheurs évoquent d’autres hypothèses. Les enquêtes semblaient indiquer une croissance du nombre de jeunes disant « s’ennuyer » quand ils ont du temps libre, lequel ne serait donc pas mis à profit pour la lecture. Mais qu’en conclure ?

Ensuite, il faudrait regarder du côté des pratiques de lecture des quotidiens et magazines. La première s’est « effondrée » (déjà !) entre 1967 et 1988, tandis que la lecture de magazines explosait. Cela, quel que soit le niveau d’études. Baisse d’un type de lecture, hausse d’un autre : difficile d’en tirer une conclusion quelconque pour les livres. De même serait-il hasardeux d’interpréter l’effet marginal possible d’une autre évolution contrastée : la fréquentation du théâtre et des salles de concert a baissé, tandis que celle des musées a augmenté. So what ?

Donnant leur langue au chat, les chercheurs en viennent à invoquer une raison liée à l’« air du temps ». C’est « l’affaiblissement de la valeur associée aux livres. Le livre a perdu une partie de son sens social, et donc de son attraction ». Mais le phénomène est subtil, parce que le livre restait aussi perçu, en 1989, comme le moyen par excellence d’« enrichir ses connaissances ». Comme d’autres formes de culture « légitime », le livre a perdu de sa légitimité… mais reste le moyen le plus légitime de se cultiver.

Pour finir, rejoignant l’analyse des universitaires chinois présentée par ailleurs dans ce numéro (p. 54), les auteurs se demandent si l’école n’est pas en cause. D’une part, les perspectives de succès professionnel ont été de plus en plus associées aux filières scientifiques et techniques, qui délaissent le livre. D’autre part, croyant bien faire, les responsables des programmes ont fait entrer dans les cursus les romans contemporains, qui jusqu’alors étaient réservés au plaisir extrascolaire. Les jeunes générations en auraient conçu un rejet du livre, comme objet associé à l’autorité scolaire (et parentale).

Ce qui est sûr, c’est que la Net génération, les jeunes nés après 1980, a grandi dans un monde où le livre avait déjà beaucoup perdu de son lustre. Ce qui est sûr aussi, c’est que le Web, les consoles de jeux et le téléphone portable ont créé toute une nouvelle gamme de loisirs supplémentaires, très attractifs, qui ont fait une entrée massive dans le « portefeuille temps » des jeunes (et des moins jeunes).

Deux remarques pour finir. La première, c’est que ces enquêtes ne nous disent rien de la qualité des livres lus ni de la manière dont ils sont lus. Supposons une seconde que les gens lisent de moins en moins mais réservent leur temps de lecture à des ouvrages de haut niveau, qu’il s’agisse de romans ou d’essais. Victoire ! Bien sûr, nous savons que ce n’est pas le cas. Mais nous manquons d’indicateurs qualitatifs fiables sur la durée. Non sans raison : de tels indicateurs sont bien difficiles à concevoir.

Seconde remarque : dans leur travail de 1990, les chercheurs notaient en passant un fait non négligeable : ils repéraient un « noyau dur » de pratiquants, qui « n’a pas été atteint » par l’érosion. Où en est ce « noyau dur » aujourd’hui ? Dans l’ensemble, les enquêtes menées dans divers pays indiquent une baisse du nombre des « grands lecteurs ». Mais les données se contredisent. Dans l’enquête TNS-Sofres évoquée plus haut, par exemple, on a vu que le pourcentage de « grands lecteurs » (ayant lu plus de vingt livres au cours des douze derniers mois), après avoir connu une érosion entre 1981 et 1995, n’a pas bougé depuis lors : 10 %. Internet aurait-il un effet positif ? Rendez-vous dans dix ans.

Internet semble creuser l’écart entre les jeunes qui lisent et ceux qui ne lisent pas

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Socrate 2.0

Imaginons la scène : Phèdre, l’adolescent grec, interlocuteur de Socrate dans l’œuvre éponyme de Platon, parcourt nonchalamment le texte d’un papyrus tandis que le philosophe disserte sur les inconvénients et les dangers de l’écriture. Socrate est obsédé par les dommages et les préjudices que cette nouvelle invention – l’écriture alphabétique (probablement dérivée de l’écriture syllabique phénicienne) – causera à la transmission des connaissances, la pérennité des règles qui organisent la vie en société et perpétuent la mémoire. Il s’inquiète de la transformation que son usage entraînera dans la nature même du jugement et de la compréhension qui, jusque-là, se forgeaient dans le dialogue entre deux interlocuteurs.

Tandis que Socrate déplore amèrement le défigurement de la connaissance et de la culture au contact de l’écriture, j’imagine Phèdre acquiesçant distraitement aux déclarations intransigeantes de son interlocuteur, tout en consultant d’un air indolent un texte écrit. Véhément, exalté, convaincu de la justesse de ses vues, Socrate dirait, par exemple, invoquant tous les maux dont l’écriture allait frapper la préservation de la mémoire et des traditions : « Eh bien ! j’ai entendu dire que, du côté de Naucratis, en Égypte, il y a une des vieilles divinités de là-bas [dont] le nom est Theuth. C’est lui qui, le premier, découvrit le nombre et le calcul et la géométrie et l’astronomie, et encore le trictrac, et enfin et surtout les lettres de l’écriture. Or, en ce temps-là, régnait sur l’Égypte entière Thamous […]. Theuth, étant venu le trouver, lui fit une démonstration de ces arts et lui dit qu’il fallait les communiquer aux autres Égyptiens. Mais Thamous lui demanda quelle pouvait être l’utilité de chacun de ces arts ; et, alors que Theuth donnait des explications, Thamous, selon qu’il les jugeait bien ou mal fondées, prononçait tantôt le blâme tantôt l’éloge. […] Mais, quand on en fut à l’écriture : “Voici, ô roi, dit Theuth, le savoir qui fournira aux Égyptiens plus de savoir, plus de science et plus de mémoire ; de la science et de la mémoire le remède a été trouvé.” Mais Thamous répliqua : “Ô Theuth, le plus grand maître ès arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre celui qui peut juger quel est le lot de dommage et d’utilité pour ceux qui doivent s’en servir. Et voilà maintenant que toi, qui es le père de l’écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu’elle possède. En effet, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu’ils feront acte de remémoration ; ce n’est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration, que tu as trouvé le remède. Quant au savoir, c’en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses, sans avoir reçu d’enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n’auront aucune science ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu’ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d’être des savants (1).” »

 

Mirages et chimères de l’écriture

J’imagine Phèdre endurant le sourire aux lèvres cette tirade sur la perte de la mémoire et la méconnaissance, sur le prétendu analphabétisme induit par le nouveau dispositif de transcription des principes de la culture grecque.

Mais, loin de se calmer, Socrate s’enflamme davantage, soulignant les anomalies créées par l’écriture dans la transmission de la connaissance : « Ce qu’il y a de terrible, Phèdre, c’est la ressemblance qu’entretient l’écriture avec la peinture. De fait, les êtres qu’engendrent la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants ; mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les discours. On pourrait croire qu’ils parlent pour exprimer quelque réflexion ; mais si on les interroge parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, c’est une seule chose qu’ils se contentent de signifier, toujours la même. Autre chose : quand, une fois pour toutes, il a été écrit, chaque discours va rouler de droite et de gauche et passe indifféremment auprès de ceux qui s’y connaissent, comme auprès de ceux dont ce n’est point l’affaire ; de plus, il ne sait pas quels sont ceux à qui il doit ou non s’adresser. Que, par ailleurs, s’élèvent à son sujet des voix discordantes et qu’il soit injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n’est capable ni de se défendre ni de se tirer d’affaire tout seul. »

Enhardi par les acquiescements courtois de Phèdre – lequel est plongé dans la lecture d’un texte de Platon, coupable, à ce propos, de la plus sublime des trahisons : avoir utilisé sans états d’âme l’écriture pour transcrire des connaissances qui auraient dû s’évaporer dans l’éther de l’oralité, ainsi que le souhaitait Socrate –, le philosophe conclut en dénonçant les mirages et les chimères que la culture écrite porte en elle, semblant de connaissance véritable, tromperie consentie. « Le vraisemblable vient à s’imposer au grand nombre précisément parce qu’il ressemble à la vérité ; en ce qui concerne les ressemblances, […] c’est partout celui qui connaît la vérité qui sait le mieux les découvrir. […] Celui qui se figure avoir laissé derrière lui, en des caractères écrits, les règles d’un art et celui qui, de son côté, recueille ces règles en croyant que, de caractères d’écriture, sortira du certain et du solide, ces gens-là sont tout remplis de naïveté. Comme [ceux qui croient] que les discours écrits sont quelque chose de plus qu’un moyen de rappeler, à celui qui les connaît déjà, les choses traitées dans cet écrit. »

 

Le philosophe et le père ronchon

Phèdre, tolérant, persuadé de l’innocuité du discours de Socrate, le laisserait discourir, écrivant de son côté sur une tablette ou un papyrus à quelque ami de son âge pour lui raconter l’extravagance et l’ennui de ce bonhomme offusqué par une invention qui lui est étrangère, presque incompréhensible, contrairement aux jeunes gens de l’époque, pour qui l’écriture est le véhicule normal des relations.

J’imagine, quelques siècles plus tard, un professeur ronchon ou un père peu au fait des nouvelles technologies critiquant l’usage immodéré du Web et de tous les outils de communication, des pages qui offrent d’un clic un gigantesque flot d’informations pas forcément équilibrées, des applications qui permettent à quiconque de publier facilement, simplement et gratuitement toutes sortes de contenus. « S’il te plaît, laisse ton ordinateur et concentre-toi sur les livres », ou bien « Si je te reprends à tchater (ou, variante, à envoyer des SMS), tu seras privé d’ordinateur », ou encore « Tu crois qu’en copiant simplement ce que tu trouves, tu vas apprendre quelque chose ? » Je peux voir, presque entendre, que ce professeur ou ce père parle au fond – sans être nécessairement conscient des parallèles historiques – de la perte de la mémoire, absorbée presque entière par le Web comme par une énorme prothèse virtuelle ; de la raréfaction des livres et de l’écriture traditionnelle comme moyen de transmission et de conservation du savoir ; du détournement des critères de reconnaissance de l’autorité (traditionnellement associés au livre) par des sites Web reliés les uns aux autres en un inextricable écheveau de références croisées ; de la sensation de connaissance complète mais chimérique que la toile procure en offrant un fatras indigeste d’informations qui ne se transforment pas forcément en savoir ; de la substitution d’une culture de l’immédiateté et de l’emprunt (plus ou moins avoué, plus ou moins masqué) à cette culture de la réflexion et de l’effort que le livre favorise (exige). Enfin, j’imagine nos Phèdre, ces adolescents nés numériques, guettant du coin de l’œil leurs vieux censeurs tout en consultant les résultats de leur dernière recherche sur l’écran de leur portable, opinant nonchalamment, persuadés du caractère absolument inoffensif des commentaires de leurs parents, lointains camarades de Socrate.

Ce n’est pas que Socrate ou nous autres, adultes d’aujourd’hui, n’ayons pas un peu raison. En août 2008, le magazine allemand Der Spiegel faisait sa couverture avec cette question parfaitement légitime et justifiée : « Internet nous rend-il idiots ? » Et la revue américaine The Atlantic posait la même question dans un numéro du même été 2008, en pointant l’un des principaux responsables apparents : « Google nous rend-il stupides (2) ? » Peu avant, en septembre 2007, Wired, revue de référence sur les nouvelles technologies en venait à prédire l’avènement d’une future génération de cyborgs dont la mémoire ne serait rien d’autre qu’une excroissance de silicium, sous la forme de périphériques connectés au cerveau du grand organisme cybernétique.

En réalité, les trois grands arguments qui se déploient aujourd’hui dans tout article ou livre sérieux sont les mêmes que ceux brandis par Socrate : la mémoire ; la transmission de la connaissance ; la nature du savoir. Comme Socrate était rétif au texte écrit, nous sommes rétifs à l’émergence du cyberespace et à son usage de masse. Et, comme Socrate, nous serons sûrement trahis dans un avenir proche par nos propres Platon qui, du haut de leurs chaires virtuelles, raconteront la disparition de l’écriture traditionnelle et d’une bonne partie de l’imprimé.

 

Du cerveau analogique au cerveau numérique

Mais, tels des Socrate dans le cyberespace, nous n’avons pas le recul suffisant pour comprendre parfaitement l’évolution en cours. Le grand philosophe n’a su ou pu comprendre la supériorité de l’écrit sur l’oral ni, moins encore, anticiper les considérables changements cognitifs que l’invention de l’alphabet grec allait apporter [lire aussi p. 32] ; nous n’avons que des questions qui expriment nos soupçons et nos spéculations. Il est plus que possible, par exemple, que nos cerveaux soient en train de connaître très exactement une transformation aussi considérable que celle qu’ils ont connue dans l’Antiquité ; nos pauvres cerveaux analogiques sont peut-être en train de se convertir en cerveaux numériques, bien qu’aucun neurolinguiste ne s’aventure à nous dire ce que nous gagnons et perdons au change. Pis encore, nous savons que nos cerveaux sont des organes dont la configuration actuelle tient notamment à ce qu’ils apprirent à se transformer, en l’absence de détermination génétique, pour être capables de lire. Nos capacités cognitives actuelles les plus fines – la prévision, la planification, la déduction, l’abstraction, la pondération et la formation du jugement – sont donc nées dans une large mesure du développement historique de cerveaux lecteurs, et de l’accumulation de procédés et de traditions liés à la pratique de la lecture (la concentration, la méditation, le développement d’une argumentation). Quand tout, dans l’univers virtuel, vise à une rupture drastique avec les formes habituelles de la lecture et de l’écriture, il n’est pas étrange que nombre d’entre nous invoquent Socrate et se demandent avec lui si ce changement, outre ses innombrables avantages, ne signifiera pas la perte irréparable de bien d’autres facultés, et s’il ne vaudrait pas mieux être prudemment conservateur en cette période de transition. Nous savons par ailleurs que nos Phèdre ne cesseront pas d’utiliser les supports numériques. Nés numériques, plongés dès la première heure dans les nouveaux univers virtuels, irrespectueux des critères de reconnaissance institutionnalisés, porte-drapeaux de la démocratisation de la création et de l’accès à la culture, propagateurs de nouveaux et innombrables contenus, enfants de l’emprunt et du mixage, utilisateurs de nouveaux types de licences qui permettent la diffusion et l’usage libres de leurs propres créations, rien ne les arrêtera, pas même les menaces des services juridiques des multinationales qui bataillent pour conserver le veau d’or de l’exploitation exclusive des droits de propriété intellectuelle.

 

Mon blog n’est pas mon livre

L’histoire des médias numériques est récente, aussi sommes-nous encore sous le choc et essayons-nous de comprendre ce qui se passe, tels des Socrate modernes cassant les pieds de nos Phèdre, sans saisir que la connaissance en réseau n’est pas simplement une forme embrouillée de production de nouveaux contenus, mais aussi une modalité de conception collaborative qui remet en question les notions traditionnelles d’auteur, de création, de sens, de propriété, de reconnaissance, de diffusion, etc. L’industrie éditoriale ne sortira pas indemne de cette profonde transformation, car les manières de créer, de diffuser, d’apprécier et de commenter ne sont plus les mêmes. Notre rôle d’adultes est d’essayer de réguler et d’organiser l’usage des moyens numériques de création et de distribution, en le complétant par l’enseignement et la pratique de la lecture traditionnelle, afin que les cerveaux de nos enfants ne soient pas unipolaires, mais bitextuels, capables d’évoluer avec la même aisance sur les deux supports, et de jouir des avantages de chacun. Le rôle des professionnels de l’édition et de la culture écrite est de comprendre avec la plus grande précision et profondeur possible la nature et l’ampleur du changement en cours.

Ce livre est et n’est pas la décantation des contenus que je mets régulièrement à la disposition du public sur mon blog Los futuros del libro. Car, bien qu’une partie des textes soient les mêmes, la simple utilisation d’un autre support de publication induit une lecture totalement différente. La plupart du temps, un blog est nourri de l’actualité et s’efforce d’élargir la réflexion grâce aux liens qui invitent le lecteur à parcourir le Web, et favorise ainsi une lecture arborescente. Le livre de papier suppose une lecture linéaire, chaque page ou nouveau chapitre étant le maillon d’une chaîne qui invite à une réflexion progressive et cumulative. Un blog n’invite pas à la relecture, aux allers et retours que le livre facilite, car le blog est un support par nature ouvert et inachevé. Il prétend fonder son éventuelle autorité sur des principes étrangers au champ académique traditionnel, ou aux médias dominants. Son influence et son crédit dépendent de la communauté des lecteurs, aux liens de qualité provenant d’autres sites qui le signalent comme digne d’attention et de reconnaissance. Un blog permet et recherche le dialogue avec le lecteur pour que, de la discussion et des désaccords, surgissent de nouvelles idées qui l’enrichiront. Le livre, lui, incite au même exercice, mais en différé : le dialogue est d’abord silencieux et anonyme, et toute contestation emprunte d’autres canaux, bien définis (un article, un courrier).

En publiant sur papier ce qui était numérique, je voudrais profiter et faire profiter de ce que ces deux mondes complémentaires offrent.

 

Ce texte est extrait de Edición 2.0. Sócrates en el hiperespacio (« Édition 2.0. Socrate dans l’hyperespace », Melusina, 2008). Il a été traduit par François Gaudry.

Vous avez dit littér@ture ?

Alors que se répand l’enthousiasme pour le développement universel d’Internet, il est de mauvais goût de parler de déclin du livre ; la démarche est même parfois qualifiée de gratuitement apocalyptique. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ne détruiront pas le livre, affirme-t-on catégoriquement : ce sont là simplement de nouveaux supports, qui ne font qu’enrichir la gamme de la culture humaine. Plus même, Internet constitue le plus riche catalogue de livres dont puisse rêver un grand lecteur, et permet d’accéder aux meilleures bibliothèques du monde. Mais le problème est moins celui de l’accès aux livres que celui des futurs lecteurs. Quiconque est conscient de la réalité sait que les jeunes générations estiment que la lecture ne vaut pas la peine.
Ce n’est pas faire preuve d’un pessimisme excessif que de le souligner : nos écoliers, accoutumés aux divertissements télévisés, aux effets spéciaux et aux jeux vidéo, sont beaucoup plus éloignés de la lecture pour le plaisir que ne l’étaient les générations antérieures. A la naissance de la télévision, contrôlée d’une main de fer par le gouvernement franquiste, nul n’aurait pu imaginer que nous arriverions à la Star Academy et à Big Brother. Le petit écran est devenu un dépotoir de banalités, encourageant une imagination de bas étage ; mais elle a surtout pour effet de façonner un spectateur inerte et captif. L’adolescent intoxiqué par la télé finit par verser dans une passivité très nocive pour la pratique de la lecture. Si les hommes politiques qui soutiennent le développement d’Internet avec un enthousiasme de croisés mettaient un quart de cette foi au service du livre, la révolution technologique en cours ne serait pas aussi dangereuse pour l’écrit, véritable socle de notre culture. Et ce n’est pas seulement un problème de support. C’est aussi et surtout un problème de discours. La complexité et la densité de l’écrit, caractéristique fondamentale du livre, exige une réflexion active et une générosité particulière en matière d’emploi du temps. Il faut bien sûr saluer tout nouveau moyen technique améliorant la communication entre les hommes et véhiculant rapidement toutes sortes d’informations à travers le monde ; mais il faut à présent se demander si l’état d’esprit né de la culture télévisuelle est compatible avec le langage des livres, et si l’attitude socioculturelle face à ces nouveaux supports possèdera la flexibilité et la sensibilité suffisante pour approcher parallèlement les ouvrages imprimés avec l’attention et le rythme qu’ils exigent. Le risque est réel de voir se restreindre l’usage du discours complexe du livre.

Nous continuons cependant à utiliser le même code linguistique sur Internet – même si la tendance est à la brièveté quasi télégraphique des textes –, et il serait absurde de ne pas profiter de cet outil au service de l’édition et de la diffusion de textes littéraires. Et il est sans aucun doute très salutaire que le Net – qui tend à devenir un gigantesque centre commercial – serve aussi de canal à l’expression littéraire, montrant le sens et la vigueur des fictions écrites. Mais on peut supposer que la particularité du support numérique et la passivité que la relation avec le petit écran a créée chez les jeunes usagers dictent les caractéristiques de ce type de littérature, au moins sur trois points : le sujet, la structure même du texte, et le langage utilisé.
On a du mal à imaginer, pour le moment, que quelqu’un puisse mettre sur le Net une fiction volumineuse faite de longs chapitres, avec un univers romanesque complexe, dans la tradition du genre.
D’où l’intérêt de cet événement : au moment où la nouvelle de Stephen King, Un tour sur le bolid’, est diffusée et commercialisée sur Internet, Fernando Arrabal, met son roman Pateando paraísos au format de ce qu’on appelle le livre électronique. Par le sujet choisi comme par la structure et le style du texte, Arrabal semble avoir cherché à se rapprocher du nouvel univers expressif dans lequel son roman entend se mouvoir.

Pour commencer, l’ouvrage donne l’impression de vouloir éveiller l’intérêt de ces jeunes supposés être les principaux utilisateurs d’Internet. Sur la pochette de la disquette qui contient le roman, le héros est défini comme « un jeune sauvage aussi fragile que séducteur ». Ce personnage, héroïnomane précoce, faisait le tapin à 18 ans, avant de devenir trafiquant de drogue. Le roman raconte sa vie, ses voyages, sa relation avec ses copains, ses séjours dans un centre de désintoxication et un hôpital psychiatrique, ses multiples détentions. Le récit de ses aventures décrit, outre une mère cruelle et hypocrite, des gendarmes toxicos, des nonnes et des infirmiers masturbateurs, des tuteurs pervers, des policiers sadiques, une atroce faune humaine qui participe à la déchéance forcenée du personnage. A la fin, en prison, le jeune drogué fera la connaissance de Canas, fils d’un sculpteur et d’une sage-femme qui, au cours de paisibles conversations (hommage explicite aux dialogues socratiques), éveillera chez lui une réflexion philosophique sur l’âme et l’amour.
Par ailleurs, la structure du roman se plie au discours concis et fragmentaire que semble exiger le support numérique : pas trop long –134 pages en gros caractères – et divisé en 63 brefs chapitres adaptés à une lecture rapide. Le roman peut même se lire à l’écran sans grande fatigue grâce aux nombreuses pauses que l’auteur ménage en articulant le texte en brefs fragments qui constituent l’échange épistolaire du personnage avec un correspondant anonyme – par courrier électronique ? – et ajoutent, par l’utilisation de la première personne, un autre facteur d’identification pour le jeune lecteur.
Enfin, même si Arrabal ne trahit pas son style traditionnel, le langage du roman se conforme lui aussi aux exigences du numérique. La brièveté du discours semble contraindre le texte à une forme déterminée d’expressivité, perceptible d’emblée : « A Cruz del Cura, il y a une bande de racailles prêts à faire la peau à votre mère et à lui pisser à la raie pendant l’enterrement ». Si le lecteur pense avoir affaire à un roman relevant de l’esthétique « grunge » de la soi-disant génération X [ces occidentaux qui, nés dans les années 1960-1970, écoutaient The Cure ou Nirvana à l’adolescence], il s’apercevra immédiatement de son erreur, car Arrabal emploie un langage métissé d’argot et de néologismes, et surtout une véhémence verbale provocatrice qui incite les lecteurs à continuer de lire : « Quand le tord-boyau lui montait à la tête, il devenait pleurnichard et lèche-cul ». Un autre personnage se définit comme « péteux, queutard, cannibale, peloteur ». « La bonne puait la moucharde et il s’en méfiait un max, mais elle suçait comme un aspirateur. » Il parle d’un autre comme d’un « foireux, bouffon, pochetron, dalepé et merdeux ». Une femme proche du héros « avait toujours le cul à l’air et la taupe au guichet ». Une autre « me suçait la bite, les couilles, la rondelle, pendant qu’il lui léchait la moule. » La découverte qui change la vie du héros est le spectacle de sa mère avec « sa jupe Chanel retroussée jusqu’au nombril en train de se faire tringler ».
Dans son roman, Arrabal a conjugué non seulement un sujet supposé grand public, une structure syncopée et une grande virtuosité de vocabulaire – mais aussi sa vision personnelle de la tradition picaresque et de la philosophie platonicienne. Mais le support numérique n’a pas stimulé l’auteur au point de transformer son expérience en véritable réussite. Les descriptions synthétiques contribuent au rythme enlevé du texte, mais se substituent à toute forme d’analyse, et la fiction qui en résulte est très schématique. Les folles péripéties et l’exubérance du langage nuisent trop à la vraisemblance narrative, nécessaire à la construction d’un univers romanesque solide. Là réside peut-être le danger du rythme syncopé propre au support numérique.
Cet unique exemple n’est pas évidemment pas suffisant pour imaginer ce que pourrait être à l’avenir la matière littéraire des « livres électroniques ». Seule la lecture répétée de textes de ce genre, écrits par des auteurs moins célèbres qu’Arrabal ou Stephen King, nous dira si la littérature sur Internet est capable de produire des fictions qui, malgré la brièveté et la concision requises, peuvent offrir un langage où prévaut l’expressivité et contenir l’indispensable vibration d’existence imaginaire propre au roman. Ce qui rend plus perplexe, c’est d’appeler « livre » un tel produit, même si l’adjectif « électronique » nuance le terme. Car si on délaisse l’écran, ou l’un de ces moniteurs que la technologie nomme livres virtuels, on peut lire le roman d’Arrabal sur du papier A4 imprimé, avec la désagréable sensation de feuilleter un brouillon, un texte auquel manque la mise en page minimale d’un éditeur professionnel. Un lecteur d’âge mûr ne peut oublier les cinq siècles de progrès technique qui se cachent derrière l’objet livre. Sans parler des efforts d’une équipe qui a travaillé sur le texte, non seulement pour en corriger les erreurs mais pour réaliser une mise en page soignée, agréable, et présenter au lecteur un texte au mieux de sa qualité. L’informatisation, qui enlaidit les pages, ne peut-être jugée autrement que comme un manque de professionnalisme éditorial. Si l’on s’en tient à la qualité de l’impression, en laissant de côté le travail romanesque d’Arrabal, cohérent dans son style avec le reste de son œuvre, ce texte ne peut se présenter comme une conquête ni une avancée, mais comme l’échantillon d’un travail éditorial peu réfléchi et élaboré. Espérons que la révolution littéraire électronique ne se réduira pas à cela.

Ce texte est paru dans la Revista de libros (mensuel, Madrid), en 2000. Il a été traduit par François Gaudry.