Les deux Lolitas

La neuvième nouvelle d’un recueil paru en 1916 à Berlin s’intitule Lolita. C’est l’histoire d’un homme d’âge moyen, cultivé, qui tombe raide amoureux d’une enfant. Nabokov s’en serait-il inspiré? Le critique allemand Michael Maar s’est emparé du sujet pour publier en 2005 un brillant petit ouvrage, traduit la même année en anglais sous le titre « Les deux Lolitas ». Quatre ans après, le critique indien Pradeep Sebastian revient sur ce livre avec passion dans le quotidien The Hindu. Trois hypothèses sont examinées successivement par l’auteur : 1) Nabokov ne connaissait pas la nouvelle, ce n’est qu’une coïncidence (troublante, bien sûr); 2) Nabokov l’avait lue mais oubliée : ce serait un cas classique de « crypto-amnésie »; 3) Nabokov s’en est directement inspiré. C’est l’hypothèse retenue par Maar comme la plus probable. Nabokov a habité Berlin jusqu’en 1937, époque à laquelle l’auteur de la nouvelle, qui écrivait sous le pseudonyme de Heinze von Lichberg, était devenu un journaliste nazi en vue.

Michael Maar, The Two Lolitas, Verso, 2005 (paru en français sous le titre D’une Lolita à l’autre, chez Droz, en 2006).

À 8 millions d’exemplaires

Mécontent de ses conditions de travail, un employé du groupe
Ward, éditeur de catalogues, avait écrit « Fuck » sur l’image du mur
d’une chambre à coucher, au-dessus des mots : « Créez votre chambre
de rêve. » Le catalogue fut imprimé à 8 millions d’exemplaires.

Robin Cherry, Catalog. The
Illustrated History of Mail Order Shopping
(« Catalogues. Histoire
illustrée de la vente par correspondance »), Princeton Architectural,
2008.

Gordon Brown l’analogique

Les conservateurs britanniques disent que Gordon Brown est
« un politicien analogique à l’ère du numérique », relève-t-on dans
un article déjà ancien de la New York Review of Books. Selon le journaliste
britannique Jonathan Freedland, la justesse de la formule est illustrée par le
livre que Brown a publié en 2007 sur le courage. Huit portraits de personnages
qui ont fait preuve d’un courage exceptionnel. Le meilleur livre écrit par un
Premier ministre depuis Churchill, estime Freedland. Brown écrit qu’il s’est
inspiré d’une encyclopédie qu’il a lue à l’âge de dix ans, pleine d’histoires
d’héroïsme racontées par Walter Scott et autres auteurs d’un autre âge.

Gordon Brown, Courage. Eight Portraits (« Le courage.
Huit portraits ») Bloomsbury, 2007.

République Tchèque – Prague, 1800

Lauréat de nombreux prix littéraires nationaux, l’écrivain tchèque à succès Miloš Urban s’attaque, dans son dernier roman noir, Lord Mord, au vieux quartier juif de la Prague des années 1800. « Dans cette variation tchèque sur le thème de Jack l’Éventreur, note Pavel Janousek dans la revue Tvar, Urban restitue avec maestria le genius loci de ce quartier disparu. »

Lord Mord, par Miloš Urban (Argo, 2008).

Le mot du mois

« Rappelez-vous toujours que j’ai pris davantage à
l’alcool que l’alcool ne m’a pris. »

Winston Churchill, évoquant
l’aide que la dive bouteille lui a apportée pour écrire les six volumes de ses
Mémoires.

Japon – Le roman des femmes perdues

« Nagasé est une jeune femme de 29 ans qui travaille comme intérimaire dans une usine de produits cosmétiques à Nara, près de Kyoto. Un emploi précaire, à temps partiel, qu’elle complète en étant serveuse dans le café géré par l’une de ses amies et en donnant des cours d’informatique dans un petit centre de formation privé », raconte Atsushi Tanase dans le quotidien tokyoïte Yomiuri Shimbun. Nagasé, célibataire, vit avec sa mère divorcée et son amie Ritsuko, récemment séparée de son mari et que les deux femmes recueillent avec sa petite fille. « Potosuraimu no hune [« Le bateau de pothos lime »], le livre de la jeune romancière Kikuko Tsumura, a reçu en janvier dernier le prestigieux prix Akutagawa et son succès ne se dément pas. Car elle explore le quotidien des travailleuses précaires d’un Japon en crise », s’enthousiasme Atsushi Tanase. Un portrait tout en nuances de deux générations de femmes déboussolées, qui se débattent dans une société ayant perdu ses repères traditionnels, plongées dans l’ère du divorce et du travail féminin.
Nagasé, absorbée par les emplois qu’elle cumule, a pourtant un rêve. Aussi modeste soit-il, les désirs profonds que sa vie étouffe peuvent s’y investir : elle est obsédée par l’idée d’épargner 1 630 000 yens (environ 14 000 euros), l’équivalent d’une année de revenus, pour s’offrir la croisière autour du monde que vante une affiche placardée sur les murs du vestiaire de l’usine. Le roman commence en effet par la découverte de cette publicité, qui capte l’imagination de Nagasé et provoque en elle une prise de conscience : « Le monde n’est pas aussi étriqué ni homogène qu’a voulu me faire croire mon chef. Je suis libre de partir d’ici et d’aller toucher le monde de mes propres doigts. »
Le roman ne dit pas si la jeune femme y parviendra. « Comme si le voyage en lui-même importait moins que le fait de donner un sens à son travail et de ramener cette activité vitale à son statut de simple moyen, et non de fin en soi », commente un blogueur. L’image de ce bateau, symbole de liberté, est l’un des thèmes récurrents de ce roman, avec le pothos, cette plante d’intérieur que cultive Nagasé et que l’on appelle aussi le « lierre du diable ». Car la jeune femme trouve un réconfort dans le soin méthodique qu’elle met à multiplier de manière obsessionnelle les boutures de cette plante robuste et vivace, à laquelle il suffit d’eau pour se développer. Jusqu’à ce que les plants de pothos envahissent sa maison et chacun de ses postes de travail.
« Nagasé, comme sa mère, comme Ritsuko et les multiples femmes qui traversent le roman, est une jeune fille ordinaire, sans caractère ni enthousiasme, qui poursuit son morne train-train quotidien sans jamais trébucher. Ces femmes japonaises sont à l’image de cette plante robuste et sereine qu’est le pothos, appréciée des Asiatiques parce qu’elle pousse sans avoir besoin d’attention », explique Kikuko Tsumura, dans un entretien publié par le magazine littéraire Gunzô. La jeune romancière, issue d’une famille modeste et elle-même salariée, n’hésite pas à se revendiquer d’une littérature du prolétariat moderne et se range dans cette catégorie de travailleuses que la société japonaise désigne par le sigle « OL » : les office ladies, des jeunes femmes souvent célibataires, employées de bureau à des postes auxiliaires pour gagner leur vie en attendant l’« heureuse retraite » que leur apportera le mariage.

Royaume-Uni – Dans la tête de Cromwell

Parmi les meilleures ventes outre-Manche, une fiction historique revient sur les heures les plus sanglantes de l’histoire britannique, celles du règne d’Henri VIII et du schisme d’Angleterre. Son héros ? Le sombre Thomas Cromwell, conseiller d’Henri VIII haï de ses contemporains, dont la romancière Hilary Mantel imagine les manœuvres machiavéliques pour mener à bien la réforme de l’Église anglicane et qui finira décapité sur ordre du roi, la tête exhibée au bout d’une pique sur le pont de Londres.

Wolf Hall (« Le hall du loup »), par Hilary Mantel.

Charles le Marteau

Si Charles Martel (« le Marteau », souligne le commentateur) avait perdu à Poitiers en 732, « l’Occident post-romain aurait sans doute été incorporé dans un regnum musulman, cosmopolite, libre de frontières, dépourvu d’une caste de prêtres, animé par le dogme de l’égalité des croyants et respectueux de toutes les croyances religieuses… ». C’est du moins ce qu’écrit David Levering Lewis. Hélas ! les historiens cèdent souvent à l’idéologie, estime John Derbyshire dans la Claremont Review of Books, un trimestriel qui « offre des arguments hardis pour un conservatisme revigoré ». L’auteur du livre visé est professeur à l’université de New York.

David Levering Lewis, God’s Crucible. Islam and the Making of Europe, 570-1215 (« Le creuset de Dieu. L’islam et la fabrique de l’Europe, 570-1215 »), Norton, 2008.

Le vrai visage de la guerre

Il faut avoir vu la guerre pour comprendre de quoi il s’agit.
Les trois volumes du Photographe, BD d’un genre inédit, sont réunis en un seul
pour cette édition en anglais, saluée par le journaliste pacifiste Chris Hedges
dans le New York Times. C’est le récit à la fois photographié et dessiné d’un
périple de « French doctors » en Afghanistan pendant la guerre contre
les troupes soviétiques. Une œuvre magnifique, consacrée à « la disparité
entre ce qu’on nous dit ou ce qu’on croit sur la guerre et ce qu’elle est en
réalité ».

Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre et Frédéric Lemercier, The
Photographer
, First Second, 2009 (Le Photographe, en français chez Dupuis,
3 vol.).

Les « mauvais livres » interdits aux soldats

«Il fut un temps où les étudiants sud-coréens tenaient des meetings clandestins, où Le Capital de Karl Marx circulait sous le manteau, et où l’on risquait de se faire torturer ou emprisonner par une dictature militaire qui bannissait tout livre présumé “rouge” », raconte la journaliste Jiyeon Lee sur le journal en ligne globalpost.com. Un temps désormais révolu. Aujourd’hui, les jeunes arpentent sans problème les rues de Séoul en portant des tee-shirts à l’effigie de Che Guevara. Pourtant, poursuit Jiyeon Lee, « quand ils rejoignent l’armée pour deux ans de service militaire, ils se voient bel et bien privés de leur droit à lire certains ouvrages jugés inappropriés ».

Le 31 juillet 2008, le ministère de la Défense sud-coréen publiait en effet une liste de livres interdits aux soldats. Ils peuvent être classés en trois catégories : les livres « favorables à la Corée du Nord », les ouvrages « antigouvernementaux ou antiaméricains » et les publications « anticapitalistes ». La liste inclut ainsi l’un des principaux bestsellers du pays depuis 2007 : Bad Samaritans, de l’universitaire Ha-Joon Chang, professeur à Cambridge. Un essai qui décrit le libre marché comme un mythe et montre comment de nombreuses puissances économiques se sont développées grâce au protectionnisme. Autre auteur banni par les militaires sud-coréens : Noam Chomsky, dont Les Dessous de la politique de l’Oncle Sam et L’An 501 : la conquête continue ont été épinglés. Les raisons d’une telle censure ? « Le ministère de la Défense, note Jiyeon Lee, a expliqué avoir pris cette décision après que les services de renseignement eurent fait état de menaces venues d’une organisation étudiante pro-nord-coréenne, Hanchongyeon, qui planifiait de distribuer certains livres aux soldats pour influencer leurs opinions politiques. »

Cela étant, les libraires ont profité de la publication de cette liste pour booster les ventes des ouvrages épinglés. Et, le 17 avril dernier, plusieurs avocats de l’armée elle-même ont entamé une action auprès de la Cour constitutionnelle du pays, arguant que cette censure bafouait les droits des soldats, reconnus par la Constitution.

Interrogé par le Seditious Book Club, un site Internet sud-coréen créé en réaction à la publication de cette liste, Noam Chomsky ironisait : « Le ministère de la Défense devrait peut-être, par souci d’honnêteté, être rebaptisé “ministère de la Défense contre la liberté et la démocratie”. »