Gordon Brown l’analogique

Les conservateurs britanniques disent que Gordon Brown est
« un politicien analogique à l’ère du numérique », relève-t-on dans
un article déjà ancien de la New York Review of Books. Selon le journaliste
britannique Jonathan Freedland, la justesse de la formule est illustrée par le
livre que Brown a publié en 2007 sur le courage. Huit portraits de personnages
qui ont fait preuve d’un courage exceptionnel. Le meilleur livre écrit par un
Premier ministre depuis Churchill, estime Freedland. Brown écrit qu’il s’est
inspiré d’une encyclopédie qu’il a lue à l’âge de dix ans, pleine d’histoires
d’héroïsme racontées par Walter Scott et autres auteurs d’un autre âge.

Gordon Brown, Courage. Eight Portraits (« Le courage.
Huit portraits ») Bloomsbury, 2007.

République Tchèque – Prague, 1800

Lauréat de nombreux prix littéraires nationaux, l’écrivain tchèque à succès Miloš Urban s’attaque, dans son dernier roman noir, Lord Mord, au vieux quartier juif de la Prague des années 1800. « Dans cette variation tchèque sur le thème de Jack l’Éventreur, note Pavel Janousek dans la revue Tvar, Urban restitue avec maestria le genius loci de ce quartier disparu. »

Lord Mord, par Miloš Urban (Argo, 2008).

Le mot du mois

« Rappelez-vous toujours que j’ai pris davantage à
l’alcool que l’alcool ne m’a pris. »

Winston Churchill, évoquant
l’aide que la dive bouteille lui a apportée pour écrire les six volumes de ses
Mémoires.

Japon – Le roman des femmes perdues

« Nagasé est une jeune femme de 29 ans qui travaille comme intérimaire dans une usine de produits cosmétiques à Nara, près de Kyoto. Un emploi précaire, à temps partiel, qu’elle complète en étant serveuse dans le café géré par l’une de ses amies et en donnant des cours d’informatique dans un petit centre de formation privé », raconte Atsushi Tanase dans le quotidien tokyoïte Yomiuri Shimbun. Nagasé, célibataire, vit avec sa mère divorcée et son amie Ritsuko, récemment séparée de son mari et que les deux femmes recueillent avec sa petite fille. « Potosuraimu no hune [« Le bateau de pothos lime »], le livre de la jeune romancière Kikuko Tsumura, a reçu en janvier dernier le prestigieux prix Akutagawa et son succès ne se dément pas. Car elle explore le quotidien des travailleuses précaires d’un Japon en crise », s’enthousiasme Atsushi Tanase. Un portrait tout en nuances de deux générations de femmes déboussolées, qui se débattent dans une société ayant perdu ses repères traditionnels, plongées dans l’ère du divorce et du travail féminin.
Nagasé, absorbée par les emplois qu’elle cumule, a pourtant un rêve. Aussi modeste soit-il, les désirs profonds que sa vie étouffe peuvent s’y investir : elle est obsédée par l’idée d’épargner 1 630 000 yens (environ 14 000 euros), l’équivalent d’une année de revenus, pour s’offrir la croisière autour du monde que vante une affiche placardée sur les murs du vestiaire de l’usine. Le roman commence en effet par la découverte de cette publicité, qui capte l’imagination de Nagasé et provoque en elle une prise de conscience : « Le monde n’est pas aussi étriqué ni homogène qu’a voulu me faire croire mon chef. Je suis libre de partir d’ici et d’aller toucher le monde de mes propres doigts. »
Le roman ne dit pas si la jeune femme y parviendra. « Comme si le voyage en lui-même importait moins que le fait de donner un sens à son travail et de ramener cette activité vitale à son statut de simple moyen, et non de fin en soi », commente un blogueur. L’image de ce bateau, symbole de liberté, est l’un des thèmes récurrents de ce roman, avec le pothos, cette plante d’intérieur que cultive Nagasé et que l’on appelle aussi le « lierre du diable ». Car la jeune femme trouve un réconfort dans le soin méthodique qu’elle met à multiplier de manière obsessionnelle les boutures de cette plante robuste et vivace, à laquelle il suffit d’eau pour se développer. Jusqu’à ce que les plants de pothos envahissent sa maison et chacun de ses postes de travail.
« Nagasé, comme sa mère, comme Ritsuko et les multiples femmes qui traversent le roman, est une jeune fille ordinaire, sans caractère ni enthousiasme, qui poursuit son morne train-train quotidien sans jamais trébucher. Ces femmes japonaises sont à l’image de cette plante robuste et sereine qu’est le pothos, appréciée des Asiatiques parce qu’elle pousse sans avoir besoin d’attention », explique Kikuko Tsumura, dans un entretien publié par le magazine littéraire Gunzô. La jeune romancière, issue d’une famille modeste et elle-même salariée, n’hésite pas à se revendiquer d’une littérature du prolétariat moderne et se range dans cette catégorie de travailleuses que la société japonaise désigne par le sigle « OL » : les office ladies, des jeunes femmes souvent célibataires, employées de bureau à des postes auxiliaires pour gagner leur vie en attendant l’« heureuse retraite » que leur apportera le mariage.

Royaume-Uni – Dans la tête de Cromwell

Parmi les meilleures ventes outre-Manche, une fiction historique revient sur les heures les plus sanglantes de l’histoire britannique, celles du règne d’Henri VIII et du schisme d’Angleterre. Son héros ? Le sombre Thomas Cromwell, conseiller d’Henri VIII haï de ses contemporains, dont la romancière Hilary Mantel imagine les manœuvres machiavéliques pour mener à bien la réforme de l’Église anglicane et qui finira décapité sur ordre du roi, la tête exhibée au bout d’une pique sur le pont de Londres.

Wolf Hall (« Le hall du loup »), par Hilary Mantel.

Charles le Marteau

Si Charles Martel (« le Marteau », souligne le commentateur) avait perdu à Poitiers en 732, « l’Occident post-romain aurait sans doute été incorporé dans un regnum musulman, cosmopolite, libre de frontières, dépourvu d’une caste de prêtres, animé par le dogme de l’égalité des croyants et respectueux de toutes les croyances religieuses… ». C’est du moins ce qu’écrit David Levering Lewis. Hélas ! les historiens cèdent souvent à l’idéologie, estime John Derbyshire dans la Claremont Review of Books, un trimestriel qui « offre des arguments hardis pour un conservatisme revigoré ». L’auteur du livre visé est professeur à l’université de New York.

David Levering Lewis, God’s Crucible. Islam and the Making of Europe, 570-1215 (« Le creuset de Dieu. L’islam et la fabrique de l’Europe, 570-1215 »), Norton, 2008.

Le vrai visage de la guerre

Il faut avoir vu la guerre pour comprendre de quoi il s’agit.
Les trois volumes du Photographe, BD d’un genre inédit, sont réunis en un seul
pour cette édition en anglais, saluée par le journaliste pacifiste Chris Hedges
dans le New York Times. C’est le récit à la fois photographié et dessiné d’un
périple de « French doctors » en Afghanistan pendant la guerre contre
les troupes soviétiques. Une œuvre magnifique, consacrée à « la disparité
entre ce qu’on nous dit ou ce qu’on croit sur la guerre et ce qu’elle est en
réalité ».

Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre et Frédéric Lemercier, The
Photographer
, First Second, 2009 (Le Photographe, en français chez Dupuis,
3 vol.).

Les « mauvais livres » interdits aux soldats

«Il fut un temps où les étudiants sud-coréens tenaient des meetings clandestins, où Le Capital de Karl Marx circulait sous le manteau, et où l’on risquait de se faire torturer ou emprisonner par une dictature militaire qui bannissait tout livre présumé “rouge” », raconte la journaliste Jiyeon Lee sur le journal en ligne globalpost.com. Un temps désormais révolu. Aujourd’hui, les jeunes arpentent sans problème les rues de Séoul en portant des tee-shirts à l’effigie de Che Guevara. Pourtant, poursuit Jiyeon Lee, « quand ils rejoignent l’armée pour deux ans de service militaire, ils se voient bel et bien privés de leur droit à lire certains ouvrages jugés inappropriés ».

Le 31 juillet 2008, le ministère de la Défense sud-coréen publiait en effet une liste de livres interdits aux soldats. Ils peuvent être classés en trois catégories : les livres « favorables à la Corée du Nord », les ouvrages « antigouvernementaux ou antiaméricains » et les publications « anticapitalistes ». La liste inclut ainsi l’un des principaux bestsellers du pays depuis 2007 : Bad Samaritans, de l’universitaire Ha-Joon Chang, professeur à Cambridge. Un essai qui décrit le libre marché comme un mythe et montre comment de nombreuses puissances économiques se sont développées grâce au protectionnisme. Autre auteur banni par les militaires sud-coréens : Noam Chomsky, dont Les Dessous de la politique de l’Oncle Sam et L’An 501 : la conquête continue ont été épinglés. Les raisons d’une telle censure ? « Le ministère de la Défense, note Jiyeon Lee, a expliqué avoir pris cette décision après que les services de renseignement eurent fait état de menaces venues d’une organisation étudiante pro-nord-coréenne, Hanchongyeon, qui planifiait de distribuer certains livres aux soldats pour influencer leurs opinions politiques. »

Cela étant, les libraires ont profité de la publication de cette liste pour booster les ventes des ouvrages épinglés. Et, le 17 avril dernier, plusieurs avocats de l’armée elle-même ont entamé une action auprès de la Cour constitutionnelle du pays, arguant que cette censure bafouait les droits des soldats, reconnus par la Constitution.

Interrogé par le Seditious Book Club, un site Internet sud-coréen créé en réaction à la publication de cette liste, Noam Chomsky ironisait : « Le ministère de la Défense devrait peut-être, par souci d’honnêteté, être rebaptisé “ministère de la Défense contre la liberté et la démocratie”. »

King Kong Despentes

Le récit autobiographique de l’auteur de Baise-moi est enfin
disponible en anglais. L’événement est salué dans l’austère Times Literary
Supplement
par Lisa Hilton, auteur d’un blog racontant les exploits d’une
prostituée et à qui l’on doit cet apophtegme : « La meilleure chose à
propos du mariage est peut-être qu’il fait du sexe illicite une
possibilité. » King Kong Théorie, écrit-elle, est « parfois aussi
naïf que pénétrant, mais le fait qu’il paraisse aussi osé nous rappelle combien
une bonne part de ce qui passe pour de la pensée féministe est devenu
complaisant ».

Virginie Despentes, King Kong Theory, Serpent’s Tail, 2009
(Grasset, 2006).

L’Europe, inégale en droits

Il existe un paradoxe de fond entre intégration européenne et exclusion des ressortissants des pays tiers, explique Seyla Benhabib, philosophe et politologue turque enseignant à l’université américaine de Yale. L’abandon d’un nombre croissant de prérogatives nationales au profit d’organisations internationales – issues de l’Union européenne, du Conseil européen, des accords de Schengen… – ne peut aller de pair avec l’adoption de lois de plus en plus restrictives en matière de circulation des personnes ou d’immigration. Seyla Benhabib montre que ces mesures s’appuient sur des principes contradictoires dans deux livres traduits de l’anglais en allemand et commentés par Hilal Sezgin dans Die Zeit. Autre évolution paradoxale, celle du
droit de vote. Pourquoi l’accorder aux ressortissants européens pour les élections locales, si c’est pour en faire des citoyens de seconde zone lors des
autres scrutins? Dernier exemple : le droit de manifester et celui de s’exprimer librement, inscrits dans les Constitutions occidentales.
Dans de nombreux pays du Vieux Continent, ils s’appliquent aux étrangers européens mais pas aux autres – deux poids, deux mesures. Ces situations sont le fruit de l’histoire; une histoire faite d’une progression des droits qui reste inachevée. Cela n’empêche pas l’auteur de poser cette question générique : comment intégrer l’ensemble des étrangers si l’on ne leur octroie pas à tous les mêmes droits?

Seyla Benhabib, Die Rechte der Anderen (« Le droit des
autres »), Suhrkamp ; Kosmopolitismus und Demokratie. Eine Debatte
(« Cosmopolitisme et démocratie »), Campus Verlag, 2008.