Uruguay – Un passé qui hante

Exploration des traumatismes collectifs infligés à la
société uruguayenne par la dictature, le dernier roman d’Andrea Blanqué s’arrache
dans les librairies de Montevideo. L’écrivain y raconte la descente aux enfers
d’une jeune femme de la classe moyenne, que son confort matériel ne suffit pas
à consoler d’une enfance marquée par l’enlèvement de ses parents. Le succès de Fragilidad révèle le poids d’un passé qui, décidément, ne passe pas.

Fragilidad (« Fragilité »), par Andrea Blanqué (Alfaguara, 2008).

Trois femmes croisent leur destin – Ses fesses marmoréennes

Nous sommes en 1797. Mme de Staël, alors à Paris, admire
encore Bonaparte. Âgée de 16 ans, la jeune et jolie sœur de ce dernier,
Pauline (Maria Paola), séduit le général Victor Leclerc. Le mariage est célébré
à Milan. Elle donne l’année suivante naissance à un fils, que Napoléon fait
baptiser Dermide, nom trouvé dans Ossian, son poème favori (un faux, réalisé
par l’Écossais James Macpherson). Commence une vie de paillettes et d’aventures
en série (et en parallèle). Effondrée, elle doit suivre Leclerc à
Saint-Domingue. Mais y trouve son bonheur : pendant que son époux écrase
Toussaint Louverture, elle « succombe au vice de l’île » (le
lesbianisme) et multiplie les liaisons avec les officiers. Moins résistant,
Leclerc meurt de la fièvre jaune. Elle se remarie avec le très riche prince
Borghese, s’installe dans ses palais et reprend de plus belle sa vie de
plaisirs. Puis laisse son époux pour vivre plus intensément encore à Paris. Le
bruit court d’une liaison incestueuse avec son frère. Après Waterloo, elle
retourne à la villa Borghese, où elle donne des soirées étourdissantes.
Entre-temps, son heureux mari, béat d’admiration, l’avait fait sculpter par
Canova. Elle avait choisi de poser en Vénus plutôt qu’en Diane :
« Personne ne croira à ma chasteté », dit-elle à l’artiste en riant.
Son petit Dermide était mort, et elle l’avait beaucoup pleuré. « Ses
fesses marmoréennes » est le titre donné au compte rendu de sa biographie
par la Literary Review.

Venus of Empire. The Life of Pauline Bonaparte (« Vénus de l’Empire. La vie de Pauline Bonaparte »), de Flora Fraser, John Murray, 2008.

Le chiffre

13 millions de yuans (environ 1,4 million
d’euros). C’est, selon le quotidien chinois Chengdu Shangbao, le montant des
droits d’auteur perçus en 2008 par le plus riche écrivain du pays, idole des
lycéennes : Jingming Guo, 25 ans, étudiant à l’université de Shanghai,
dont les romans explorent la psyché torturée de ses personnages adolescents.

Les héros contre la démocratie

«Malheureux les peuples qui ont besoin de héros. » C’est en citant Brecht que le sociologue Juan José Sebreli entame son analyse critique de la dimension populiste des mythes et légendes de la société argentine contemporaine. « Gardel incarne le tango, résume Magdalena Faillace dans le quotidien Clarín. Evita [Peron] la passion de la vie, une vie brève mais intense, dévouée aux pauvres; elle symbolise le droit d’avoir des droits. Quant au Che, symbole d’une génération marquée par la théologie de la libération, il incarne aux yeux de toute la jeunesse de la Terre la révolte contre l’injustice, le désir de changer le monde. Enfin Maradona, c’est la passion pour le football, un sport qui fait la fierté nationale, qui rassemble riches et pauvres. Voilà quelles sont les quatre figures qui symbolisent à elles seules l’identité argentine aux yeux du monde. » Pour Juan José Sebreli, ce culte des héros caractérise l’une des pathologies propres non seulement à l’Argentine, mais à l’Amérique latine dans son ensemble. C’est « l’un des facteurs qui prédisposent ces sociétés à l’autoritarisme », explique-t-il dans un entretien au quotidien mexicain La Jornada. « Démolir les idoles est une nécessité. C’est une condition sine qua non du développement démocratique de nos pays. Car ce sont les politiques – il suffit de penser à Hugo Chávez – qui profitent de cette tendance médiatique et populaire à fabriquer des héros. L’idolâtrie est incompatible avec l’esprit critique qui constitue l’essence de la démocratie. »

Juan José Sebreli, Comediantes y Mártires. Ensayo contra los mitos (« Comédiens et martyrs. Essai contre les mythes »), Debate, 2008.

Bestseller du passé – Le livre qui déclencha une guerre civile

« “Voici donc la petite dame dont le livre a déclenché
une guerre civile!” Tels furent les mots d’Abraham Lincoln lorsqu’il
rencontra, en 1862, Harriet Beecher Stowe, auteur de La Case de l’oncle Tom, le
plus grand bestseller américain du XIXe siècle », rapporte Stephen
Metcalf dans le magazine Slate. Publié en 1852, quelque 10000 exemplaires
du livre furent vendus en une seule semaine et 300000 la première
année. Ce manifeste antiesclavagiste aurait eu une influence décisive sur les
débats qui conduisirent à la guerre de Sécession.

La Case de l’oncle Tom, par Harriet Beecher Stowe (LGF,
2008).

Oublié – Nostalgies algériennes

Dans Le Vent du sud (1971), de l’écrivain algérien Abdelhamid Benhadouga, la jeune Nafissa, lycéenne de 18 ans, se révolte contre son père. Celui-ci veut la marier au maire du village, dans l’espoir que cette alliance lui permettra d’échapper à la nationalisation de ses terres. Souvent présenté comme le premier grand roman algérien en langue arabe, le livre met ainsi en scène les contradictions de l’Algérie fraîchement indépendante, écartelée entre traditions et aspirations socialistes, ruralité et urbanisation, émancipation des femmes et permanence du patriarcat. Parfaitement bilingue – il a traduit plusieurs classiques de la littérature française –, Benhadouga a toujours écrit en arabe, tout en refusant de se laisser enrôler par les campagnes d’arabisation organisées par l’État FLN et en s’opposant à ceux qui voulaient voir dans la forme roman une perversion occidentale. Menacé par les islamistes, il est mort d’un cancer en 1996.

Une certaine nostalgie de ces années Boumediene qu’avait su dépeindre Benhadouga s’exprime en Algérie, où une petite maison d’édition algéroise, Al Fadha Al Hour («Espace libre »), vient de regrouper en un seul volume les six romans de l’écrivain. Cette initiative, souligne le quotidien indépendant El Watan, « vient à point nommé, d’autant qu’un certain oubli, à l’égard de ce grand initiateur de l’expression littéraire moderne algérienne semble s’imposer ». Les remarquables traductions des romans de Benhadouga en français par Marcel Bois, publiées à Alger dans les années 1970, restent cependant très difficiles à trouver en France.

Abdelhamid Benhadouga, Le Vent du sud (trad. fr. de Marcel
Bois), Société nationale d’édition et de diffusion, Alger, 1971.

La disneyfication de Dieu

Cette formule irrévérencieuse est due au rédacteur en chef
de The Economist, John Micklethwait, et au responsable du bureau de Washington
du même hebdomadaire, Adrian Wooldridge. Dans leur livre « Dieu est de
retour », ils montrent que la modernité, loin de sonner le glas de la
religion, semble lui donner des ailes. De quoi agacer ceux qui, comme le
biologiste britannique Richard Dawkins, pensent avoir apporté la preuve que
Dieu n’existe pas. Mais si Dieu se répand, c’est aussi qu’il a appris à faire
sa pub, au moins aux États-Unis. La « disneyfication de Dieu »
désigne l’efficacité des techniques de marketing utilisées par les
évangélistes. La thèse des auteurs est que la religion est encouragée par les
valeurs et les pratiques du capitalisme libéral. Celui-ci ayant conquis le
monde, la religion a de beaux jours devant elle.

John Micklethwait et Adrian Wooldridge, God is Back. How the
Global Rise of Faith is Changing the World
(« Dieu est de retour. Comment
l’essor global de la foi est en train de changer le monde »), Allen Lane,
2009.

Méconnu – Le mythe des « deux cultures »

Pouvez-vous décrire le deuxième principe de la thermodynamique ? Toute réponse négative faisait le bonheur du romancier, homme politique – et physicien de formation – britannique Charles Percy Snow, qui s’empressait de rétorquer : « Ma question était pourtant un équivalent scientifique de : avez-vous lu une œuvre de Shakespeare ? » La réplique était censée, outre ridiculiser son interlocuteur, illustrer le fossé croissant entre la culture classique des arts et des lettres et celle, moderne, de la science et des techniques. Le cinquantième anniversaire de la publication de son influent essai Les Deux Cultures donne l’occasion à la revue scientifique britannique Nature de se livrer à une relecture pour le moins sévère des thèses de Snow. Les deux auteurs sollicités soutiennent en effet qu’elles représentent un témoignage intéressant d’une époque, mais pas un outil pertinent pour penser aujourd’hui la place de la science dans la société.

Pour Martin Kemp, professeur émérite d’histoire de l’art à Oxford, le véritable équivalent du deuxième principe de la thermodynamique serait aujourd’hui non plus la lecture de Shakespeare mais la notion de déconstruction selon Derrida. « Le problème n’est pas dans l’existence de deux cultures monolithiques distinctes. Il est dans la spécialisation étroite au sein de chaque discipline », écrit Kemp, qui s’interroge malicieusement : « Je me demande combien de biologistes peuvent répondre à la question de Snow et je soupçonne que beaucoup de spécialistes des sciences sociales réussiraient à peine mieux au test Derrida. »

L’écrivain Georgina Ferry souligne de son côté que Snow écrivait à « l’apogée de la guerre froide », époque où « l’optimisme n’était pas de mise dans les cercles littéraires ». À ces littérateurs dépressifs, Snow opposait la figure prométhéenne du scientifique dont les recherches promettaient d’améliorer le sort de l’humanité, en particulier dans le tiers-monde. Or, constate-t-elle, cette promesse a pour le moins du plomb dans l’aile. Certains continuent à y croire, d’autres se montrent sceptiques, et la ligne de partage ne recoupe en rien celle des deux cultures de Snow. Elle en veut pour preuve ces écrivains et philosophes qui s’enthousiasment pour les cyborgs et autres humains technologiquement modifiés ; ou, à l’inverse, le catastrophisme de

l’astrophysicien Martin Rees, président de la vénérable Royal Society, qui chiffre dans Our Final Century (Heinemann, 2003) à 50 % la probabilité d’existence de l’espèce humaine en 2100, tant le bioterrorisme lui semble menaçant ! Contrairement à ce que disait Snow, les luddites ne se recrutent pas seulement parmi les tenants de la vieille culture classique ! À moins qu’il n’y ait là une manifestation de la « troisième culture », synthèse des deux précédentes, dont Snow prophétisait l’avènement en… 1963 !

Charles Percy Snow, Les Deux Cultures suivi de Supplément
aux Deux Cultures
, Pauvert, 1968.

Mohammed VI, roi malgré lui

En 1997, avant de quitter ses fonctions de correspondant d’El Pais dans la capitale marocaine qu’il occupait depuis sept ans, Ferran Sales Aige obtient une interview du prince Moulay Mohammed, fils aîné et futur héritier d’Hassan II. Un épisode de sa vie professionnelle qu’il n’estime guère glorieux. La rencontre est en fait téléguidée par le roi, qui veut introduire son fils sur la scène internationale. Le prince est alors âgé de 34 ans, Hassan II est malade, le temps presse. Les conseillers du Palais sélectionnent les questions et préparent méticuleusement les réponses. Sur le plan journalistique, le résultat est médiocre. Sales Aige fait cependant connaissance avec celui qui sera couronné deux ans plus tard sous le nom de Mohammed VI. C’est à partir de ses souvenirs que le journaliste avance aujourd’hui la thèse qui fait le titre de son livre : le prince ne voulait pas être roi. Hassan II ne l’ignorait pas. Pour secouer son fils, il menaça de confier le pouvoir à l’un des deux autres princes, frère ou cousin de l’héritier. L’incident créa dans la famille royale de faux espoirs et surtout des blessures profondes qui, aujourd’hui encore, sont loin d’être cicatrisées.

Dans le chapitre «  À la recherche du prince absent », l’auteur expose le désintérêt de Moulay Mohammed pour la chose publique et son éloignement des affaires de l’Etat. Pourquoi publier l’histoire maintenant ? Sales Aige établit un parallèle qu’explique Hussein Mejdoubi dans le quotidien arabe de Londres, al-Qods al-Arabi. Au désintérêt du prince héritier d’alors pour la couronne correspond à présent l’absence du roi des affaires publiques. Absence politique et physique : l’auteur évoque les fréquents et longs voyages privés de Mohammed VI à l’étranger. Il s’interroge même à voix haute : le roi n’est-il pas en train de préparer le pays à une plus « grande absence », c’est-à-dire à une monarchie qui dure mais ne gouverne pas ?

Le soja, toute une histoire

Très en vogue dans les magasins bio, le soja n’a rien d’un marché de
niche : il constitue la deuxième culture mondiale en termes de commerce
international après le blé, explique Paul Levy qui commente The World of Soy (« Le monde du soja ») dans le Times Literary Supplement.
Pas moins de dix-sept experts – historiens, anthropologues,
économistes… et cuisiniers – ont contribué à ce livre « exemplaire » et
« complet ». On y apprend que l’essentiel de la production mondiale de
soja est destinée à nourrir les animaux – au Brésil les poulets sont
parfois appelés des « graines de soja ailées » ! Sidney Mintz et
Christine M. Du Bois, qui ont dirigé l’ouvrage, le regrettent. Ils font
valoir que les éléments nutritifs apportés par le soja aux animaux ne
subsistent que de façon résiduelle dans la viande consommée par
l’humain.
« Culture oléagineuse la plus importante au monde », le soja est très
calorique et s’accommode de sols pauvres, ce qui en fit une providence
en Chine, notamment en période de famine.
Cette légumineuse n’a cependant pas que des qualités. Seuls quelques
rares restaurants asiatiques l’utilisent non transformée. Son goût et
les flatulences qu’elle peut occasionner lorsqu’elle est consommée crue
n’y sont pas étrangers. Pour que le soja s’impose comme aliment, il a
donc fallu en passer par la fermentation, l’utilisation des germes ou
par des préparations telles que le tofu, dérivé du lait de soja.
The World of Soy ne tait non plus les controverses : les débats
liés aux variantes OGM, le défrichement de forêts tropicales au Brésil
pour faire place au soja, les barrages censés aider à sa culture…