Pouvez-vous décrire le deuxième principe de la thermodynamique ? Toute réponse négative faisait le bonheur du romancier, homme politique – et physicien de formation – britannique Charles Percy Snow, qui s’empressait de rétorquer : « Ma question était pourtant un équivalent scientifique de : avez-vous lu une œuvre de Shakespeare ? » La réplique était censée, outre ridiculiser son interlocuteur, illustrer le fossé croissant entre la culture classique des arts et des lettres et celle, moderne, de la science et des techniques. Le cinquantième anniversaire de la publication de son influent essai Les Deux Cultures donne l’occasion à la revue scientifique britannique Nature de se livrer à une relecture pour le moins sévère des thèses de Snow. Les deux auteurs sollicités soutiennent en effet qu’elles représentent un témoignage intéressant d’une époque, mais pas un outil pertinent pour penser aujourd’hui la place de la science dans la société.
Pour Martin Kemp, professeur émérite d’histoire de l’art à Oxford, le véritable équivalent du deuxième principe de la thermodynamique serait aujourd’hui non plus la lecture de Shakespeare mais la notion de déconstruction selon Derrida. « Le problème n’est pas dans l’existence de deux cultures monolithiques distinctes. Il est dans la spécialisation étroite au sein de chaque discipline », écrit Kemp, qui s’interroge malicieusement : « Je me demande combien de biologistes peuvent répondre à la question de Snow et je soupçonne que beaucoup de spécialistes des sciences sociales réussiraient à peine mieux au test Derrida. »
L’écrivain Georgina Ferry souligne de son côté que Snow écrivait à « l’apogée de la guerre froide », époque où « l’optimisme n’était pas de mise dans les cercles littéraires ». À ces littérateurs dépressifs, Snow opposait la figure prométhéenne du scientifique dont les recherches promettaient d’améliorer le sort de l’humanité, en particulier dans le tiers-monde. Or, constate-t-elle, cette promesse a pour le moins du plomb dans l’aile. Certains continuent à y croire, d’autres se montrent sceptiques, et la ligne de partage ne recoupe en rien celle des deux cultures de Snow. Elle en veut pour preuve ces écrivains et philosophes qui s’enthousiasment pour les cyborgs et autres humains technologiquement modifiés ; ou, à l’inverse, le catastrophisme de
l’astrophysicien Martin Rees, président de la vénérable Royal Society, qui chiffre dans Our Final Century (Heinemann, 2003) à 50 % la probabilité d’existence de l’espèce humaine en 2100, tant le bioterrorisme lui semble menaçant ! Contrairement à ce que disait Snow, les luddites ne se recrutent pas seulement parmi les tenants de la vieille culture classique ! À moins qu’il n’y ait là une manifestation de la « troisième culture », synthèse des deux précédentes, dont Snow prophétisait l’avènement en… 1963 !
Charles Percy Snow, Les Deux Cultures suivi de Supplément
aux Deux Cultures, Pauvert, 1968.