L’idéologue du réveil chiite

Mohammed Hussein Fadlallah est un chef spirituel chiite aussi charismatique que controversé. Partisan de la révolution islamique iranienne, inspirateur du parti irakien chiite al-Dawa et surtout du Hezbollah libanais, cet uléma qui se présente  lui-même comme un « révolutionnaire rationnel » a été visé en 1985 par un attentat attribué
aux services secrets américains, qui avait fait quatre-vingt morts dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah. La traduction arabe de la biographie, parue en 2005, que lui a consacré l’Australien d’origine libanaise Jamal Sankari, a suscité nombre commentaires dans la presse. « Qui est Fadlallah ? Pourquoi fait-il débat ? », s’interroge du coup l’auteur cité par le quotidien Al-Rai. « Quelle est son influence réelle ? Quelles sont ses véritables relations avec le Hezbollah et les autres mouvements islamistes ? Est-il un théologien de la libération ou un terroriste musulman ? Comment est-il devenu aussi influent ? » Né en 1935 en Irak dans une famille originaire du Liban, il s’installe en 1966 dans la patrie de ses parents où « son combat pour les  »déshérités » est à l’origine du réveil des chiites qui étaient alors les laissés pour compte du système politique », rappelle le quotidien Al-Jarida. Ecrits théologiques, poèmes, discours assortis de prises de position surprenantes : l’homme au turban noir et à la barbe blanche bouscule le clergé traditionnel chiite. Son influence s’étend cependant bien au-delà de sa communauté. Moderniste, il appelle à une réforme radicale de la société musulmane à travers une interprétation ouverte des textes. Pragmatique, il considère la création d’un Etat islamique au Liban comme « non réaliste » et prône le dialogue islamo-chrétien. Promoteur des droits des femmes, il préconise dans une de ses fatwas que la femme battue ait le droit de répliquer. Radical, il s’interroge sur le rôle des services israéliens dans les attentats du 11 septembre.

L’auteur ne cache pas sa fascination pour le personnage. Il permet de faire mieux connaissance avec une figure politique et intellectuelle majeure du monde arabe.

Un amour interdit en Azerbaïdjan

Bakou, 1988. Artush l’Arménien et Zaur l’Azéri sont nés et ont grandi côte à côte, dans cette mosaïque multiethnique qu’était encore la capitale de l’Azerbaïdjan; ils fréquentent la même école. L’attirance mutuelle qu’éprouvent les deux garçons provoque dans leurs corps adolescents les premiers émois amoureux, intensifiés par le frisson de l’interdit homosexuel. À quelques centaines de kilomètres de là, les premiers affrontements opposent Arméniens et Azéris… La population en majorité arménienne de l’enclave du Haut-Karabakh, au sud-ouest de l’Azerbaïdjan, demande en effet son rattachement à l’Arménie voisine. En quelques mois, le conflit dégénère en véritable guerre, l’une des plus meurtrières du Caucase du Sud. Artush part en Arménie, Zaur reste à Bakou. Mais, devenus adultes, les deux hommes se retrouvent à Tbilissi, la capitale de la Géorgie voisine; ils tombent amoureux pour la seconde fois, allant jusqu’à se marier avec l’aide d’un pasteur hollandais, confident de l’épouse du président géorgien, Mikhail Saakachvili.
« Artus va Zaur, roman du journaliste et écrivain Alekper Aliyev, a fait sensation, avec près de 150 exemplaires vendus en moins de trois semaines – un tiers de son tirage. Un chiffre imposant pour le marché azerbaïdjanais du livre », explique Mina Muradova sur le site eurasianet.org. « Étant donné le nationalisme et l’intolérance qui règnent dans le Caucase du Sud, une love story gay entre un Arménien et un Azéri brise un double tabou. Artus va Zaur a créé une onde de choc sur les forums et les blogs azéris du pays, alimentant une vague de commentaires haineux et homophobes. » Certains accusent l’auteur de trahir les intérêts de la nation ; d’autres en font le « Salman Rushdie de l’Azerbaïdjan ». « Mais la question qui semble obséder tous les blogueurs, Arméniens comme Azéris, est celle, plus obscène, de savoir “qui b…se qui ?” dans le roman. Chaque camp espérant que son “champion national” est bien “l’homme” et que c’est lui qui “se tape l’ennemi”, et non l’inverse », se lamente Alekper Aliyev dans un entretien accordé au quotidien russe Novosti. « C’est précisément le désir de combattre les stéréotypes pétrifiés de la société azerbaïdjanaise qui a motivé l’écriture de ce livre », précise l’auteur en rappelant la façon dont de simples allégations d’homosexualité portées à l’encontre du leader du Parti du front populaire d’Azerbaïdjan, Ali Kerimli, ont suffi à couper court à sa candidature à la présidence de la République en 2008. « L’Azerbaïdjan n’est pas une dictature au sens politique du terme. Ici, c’est la société elle-même qui est son propre tyran », conclut Aliyev. Aujourd’hui, après des appels à l’autodafé contre la seule librairie de Bakou qui vendait Artus va Zaur, le livre n’est plus disponible dans le pays, bien que des traductions russes et américaines soient en cours de négociation.
Le thème principal du roman n’est pourtant pas l’homosexualité, mais la guerre. « Si un cessez-le-feu est intervenu en 1994, aucun accord de paix n’a été signé et les tensions subsistent, explique Alekper Aliyev, dont le frère aîné a été tué au cours de la guerre. Les autorités azerbaïdjanaises ont accordé une large autonomie à la région du Haut-Karabakh, reconnaissant ainsi à la communauté arménienne du pays les mêmes droits civils qu’à tous les citoyens. Mais la société continue de considérer les Arméniens comme des ennemis. Il est temps pour nos peuples de trouver enfin le courage de mettre fin une fois pour toutes à ces conflits absurdes et de créer les conditions nécessaires à une coexistence pacifique sur ce lopin de terre oublié de Dieu que l’on nomme Caucase du Sud. »

Le musée très privé de Proust

Peintre et critique d’art américain, Eric Karpeles a rassemblé en un livre tous les tableaux cités dans La recherche du temps perdu. Proust, qui avait traduit Ruskin, était passionné par la peinture et comparait volontiers son travail d’écrivain à celui d’un peintre. Il était un familier du Louvre et avait étudié la peinture italienne à Florence, Padoue et Venise. Il avait aussi une collection de cartes postales représentant des tableaux. Plusieurs scènes et personnages de La recherche s’appuient explicitement ou non sur des toiles de maître. Bergotte meurt de l’émotion d’avoir passionnément contemplé la Vue de Delft de Vermeer. Françoise est comparée à la Justice de Giotto, Odette malade devient la fille de Jethro dans les Scènes de la vie de Moïse de Botticelli, Charlus est un personnage de Velázquez et Morel, son protégé, est illustré par une œuvre de Bronzino. La vue de la chambre de Balbec reproduit fidèlement la Vue de Trouville de Whistler, couleurs comprises. Mais la mise en correspondance d’une description avec une œuvre n’est faite qu’une fois, Proust n’y revient jamais : le lecteur doit l’avoir incrustée dans sa mémoire. « Avec plus de 200 illustrations, ce livre ne devrait échapper à aucun drogué de Proust », conclut Anita Bookner dans The Spectator.

Inégaux devant la loi

Après la saignée de la Première Guerre mondiale, la population immigrée
a triplé en vingt ans. La dépression des années 1930 et la montée du
nazisme ont ajouté aux tensions, conduisant les autorités à multiplier
les mesures restrictives. Le point culminant fut atteint avec les
décrets Daladier de 1938. Plus aucun étranger n’était désormais protégé
contre le risque d’expulsion, une personne naturalisée pouvait être
dénaturalisée si elle était jugée « indigne » d’être française. En
1939, des camps d’internement furent ouverts pour les étrangers en
instance d’expulsion, qu’ils soient espagnols, allemands, russes,
hongrois, tchèques, polonais ou sénégalais… Professeur de sciences
sociales à Harvard, Mary Dewhurst-Lewis montre que l’égalitarisme prôné
par la République avait bon dos. D’autant que, pour ceux qui n’étaient
pas menacés, les règles d’accès aux droits sociaux, santé et chômage,
variaient beaucoup selon le pays d’origine. Parallèlement, elle montre
aussi que le système de décision n’était pas homogène, Lyon ayant par
exemple une politique beaucoup plus restrictive que Marseille, les
fonctionnaires parisiens jugeant les autorités locales trop sévères,
celles-ci reprochant leur laxisme aux autorités parisiennes. En
réalité, les choses étaient encore plus complexes, soutient Karma
Nabulsi dans le Times Literary Supplement. En se fondant
presque exclusivement sur les archives de la police et de
l’administration, l’auteur « donne le sentiment que les traditions
républicaines et cosmopolites de la France n’étaient plus à l’œuvre »,
écrit-elle. C’est oublier que le gouvernement de Léon Blum a régularisé
le statut de réfugié en 1936, que le parti communiste a beaucoup fait
pour aider les étrangers à s’intégrer, et que nombre d’immigrés récents
se sont engagés dans la Résistance. Karma Nabulsi, qui enseigne les
relations internationales à Oxford, a été représentante de l’OLP à
Londres.

Walter Benjamin – l’amour à mort

Walter Benjamin était lui aussi un amoureux passionné des livres – comme Hitler, son antithèse absolue et, de fait, son assassin. Car c’est parce que les nazis ont brûlé sa bibliothèque qu’il s’est suicidé en septembre 1940, alors qu’il était sur le point de réussir sa fuite en Espagne.
Benjamin s’est tué à cause des livres, car les livres étaient toute sa vie. Ceux qu’il lisait – des milliers. Ceux qu’il commentait avec passion – Proust, Kafka, Goethe, et tant d’autres. Ceux qu’il écrivait, car « la façon la plus respectable d’acquérir des livres, c’est de les écrire soi-même ». Enfin ceux qu’il collectionnait avidement, mais avec la délicatesse et la compétence du bibliophile, dont le rustre Hitler était quant à lui totalement démuni.
Benjamin est difficile à caractériser : critique, philosophe, poète ? Hannah Arendt, dans un article qu’elle lui a consacré dans le New Yorker, avait choisi de le définir comme un homme de lettres, c’est-à-dire quelqu’un « qui vit dans le monde du mot écrit ou imprimé, complètement environné de livres – mais qui n’est ni obligé ni désireux d’écrire ou lire professionnellement, pour de l’argent ».
Dans un de ses rares textes autobiographiques (1), Walter Benjamin a préféré se décrire comme un collectionneur, un bibliophile. Il était lui aussi pris d’une frénésie d’accumulation, qu’il qualifie « d’enfantine », de livres, mais aussi de citations qu’il amassait constamment dans des petits carnets noirs, toujours présents dans ses poches. Comme bien d’autres, il opérait une dissociation entre le texte et son support, qu’il vénérait également, mais séparément. Il pensait que le livre – objet a lui aussi son destin propre, comme le texte qu’il incorpore, et que ce destin est étroitement lié à celui de son propriétaire, le bibliophile. L’achat de livres constitue en soi une activité intellectuelle voire quasi spirituelle : « combien de villes se sont révélées à moi à travers les pérégrinations que j’y ai faites à la recherche de livres ». La possession de l’objet n’entraîne pas d’ailleurs nécessairement celle de son contenu : Benjamin se défendait d’avoir lu tous ses livres en citant Anatole France qui prétendait n’avoir lu qu’un 10e de sa bibliothèque. « Est-ce qu’on se sert tous les jours de sa vaisselle en porcelaine ? Non bien sûr ! » avait répondu l’académicien à un journaliste indélicat qui l’avait interrogé sur ce sujet.
Cette dissociation entre le texte et son support – n’est-ce pas là le principe même de l’e-book ? Si ce nouvel objet avait existé il y a 70 ans, peut-être Walter Benjamin ne se serait-il pas suicidé, car il aurait pu trimbaler sa bibliothèque avec lui à travers ses pérégrinations ni. Aurait-il lu plus, mieux ? En tout cas, ses recherches et ses travaux en auraient été bien facilités. Car – Internet aidant – il aurait pu butiner à sa guise à travers les grandes bibliothèques du monde, recueillant directement dans son appareil électronique des myriades de merveilleuses citations. Aucun texte – peut-être même aucune lettre, aucun manuscrit – de ses chers auteurs n’aurait échappé à sa vigilance. Quel bénéfice en eussions-nous tous retiré !

(1)    Illuminations – in Essays & Reflections, Shocken Books, New York

Les paradoxes du Brésil métis

Au matin du 2 février 1938, un mercredi des Cendres, à quelques
enjambées de la place de la Sé au cœur de São Paulo, Pedro Adukas,
cuisinier de son état, découvre les corps sans vie de ses patrons, un
couple de restaurateurs chinois, et de deux de leurs employés. Une des
grandes affaires criminelles du Brésil des années 1930 commence. Les
soupçons se portent très vite sur Arias de Oliveira, un employé noir du
restaurant, qui avait abandonné son emploi le vendredi précédent pour
se plonger dans le carnaval. Dans une ville d’immigrants aux préjugés
racistes tenaces, il a tout du coupable idéal. Descendant d’esclaves,
il personnifie l’indolence et l’oisiveté attribuées aux gens de sa
couleur dans un monde qui tourne encore le dos à sa composante
africaine en proclamant les valeurs du travail, de la science et de
l’industrie. L’enquête paraît vite bouclée. Arias de Oliveira avoue le
quadruple meurtre. Puis se rétracte. L’Union noire brésilienne prend
alors fait et cause pour le jeune homme, érigé en victime de la
discrimination. Elle s’assure les services d’un jeune avocat, Paulo
Lauro. Après de multiples rebondissements, celui-ci montre
l’inconsistance des preuves réunies par l’accusation et obtient
l’acquittement en première instance, puis en appel.
En moins de trois cents pages alertes, Boris Fausto, grand historien de
l’immigration au Brésil, revient en détail sur cette affaire qui,
confie-t-il, a marqué son enfance. « Ecrire l’histoire est une façon
d’exorciser de vieux fantasmes » note Miguel Sanches Neto, qui commente
le livre dans la Revista Veja. Mais l’intérêt principal de l’ouvrage
réside ailleurs que dans sa dimension autobiographique. Il tient à la
restitution du climat qui règne à l’époque à São Paulo. Outre les
stéréotypes sur les noirs, Boris Fausto fait ressortir le scientisme
qui prévaut alors dans les méthodes d’enquête. Surtout, il analyse
finement la logique qui a conduit au retournement de l’opinion publique
en faveur d’Oliveira après les exploits d’un joueur de couleur,
Leônidas, lors de la coupe du monde de football. La concomitance des
préjugés raciaux et l’acceptation progressive de l’élément africain
dans la formation de l’identité nationale est bien montrée.
Parallèlement, c’est toute la complexité du Brésil en cette fin de
décennie qui est dévoilée.

Nous sommes tous des Bill Gates en puissance

Le succès est un pur concours de circonstances et les gens extraordinaires n’ont rien d’exceptionnel. Telle est, en substance, la thèse du bestseller Outliers, dans lequel Malcolm Gladwell se penche sur l’histoire du succès.
«Si vous pensez que le succès des gens qui réussissent est dû à un talent inné ou à une créativité naturelle, vous vous trompez, résume la psychologue sociale américaine Carol Tavris dans le Times Literary Supplement de Londres. La réussite n’a rien à voir – ou si peu ! – avec la personnalité hors norme d’une personne, ni avec le génie ou le talent. Le succès, loin d’être le fruit d’un don de la nature, est le produit d’une interaction entre les circonstances de la vie d’une personne, son cadre culturel, les opportunités économiques ou scolaires qui s’offrent à elle… et un sacré paquet de chance ! »
Pour Gladwell en effet, « les gens “hors norme” n’ont rien d’exceptionnel » ; ce sont des gens comme vous et moi, en somme, mais qui ont bénéficié de circonstances avantageuses et, surtout, ont su faire preuve d’acharnement. « Bill Gates ne serait pas devenu ce qu’il est sans avoir travaillé nuit et jour sur les ordinateurs de l’université de Washington. » Travail, détermination et concours de circonstances : telle est la recette révélée par Malcolm Gladwell en ces temps de crise financière. « Sauf dans les cas où le succès dépend aussi, ajoute Carol Tavris, du talent, de la créativité, de l’intelligence ou de l’audace. Car combien de personnes, placées dans les mêmes circonstances que ces gens “hors norme”, auraient su saisir l’occasion qui s’offrait à eux ? Que faire de tous ces étudiants de l’université de Washington qui ne sont pas devenus des Bill Gates ? Le succès tient à la chance et au travail, conclut la psychologue, sauf dans les cas où il ne tient pas seulement à cela. »

Préparer l’agreg : so crazy !

Écrit d’une plume alerte, pleine d’humour, le court essai de la
Franco-Américaine Laurel Zuckerman sur les joies de la préparation à
l’agrégation d’anglais touche au cœur du système d’enseignement et à
ses maux. Publié en français en 2007 chez Fayard, le livre paraît aux
États-Unis, dans une petite maison de son Arizona natal (Summertile).
La crise de l’université lui donne une nouvelle actualité.
Alors qu’elle vivait en France depuis vingt ans avec mari et enfants,
Laurel, une ancienne d’HEC, perdit soudain son emploi et se dit qu’elle
pourrait enseigner l’anglais. Elle s’inscrivit à la Sorbonne pour
préparer l’agrégation. On lui expliqua bientôt que le fait de connaître
la langue ne lui servirait pas à grand-chose, au contraire. Les cours
ont lieu en français. La clé de la réussite est de savoir rédiger en
sept heures une dissertation sur un sujet du genre : « Le sens du temps
et le temps du sens ». Il est également essentiel de pouvoir « réciter
et discuter » des vers écrits dans un anglais archaïque,
incompréhensible pour un contemporain. La langue courante n’est pas
enseignée car les professeurs ne la pratiquent pas. Leur connaissance
est livresque. Ainsi, « pieds de cochon » ne saurait être traduit par
pig’s feet, ce qui est pourtant usuel, mais par pig’s trotters, ce que
personne ne dit. De même, les canards sont comme les poissons : selon
la Sorbonne, duck et fish ne se mettent jamais au pluriel (or ducks est
usuel et fishes s’emploie dans certains cas). Rien d’étonnant, dès
lors, que les jeunes Français sachent moins bien l’anglais que les
autres jeunes Européens, comme le confirment les évaluations
internationales : « Les Finlandais de 10 ans connaissent mieux
l’anglais que les professeurs d’anglais en France », écrit-elle.
Laurel Zuckerman a compris qu’au-delà du caractère rocambolesque de la
préparation de l’agrégation d’anglais, elle a touché du doigt un point
névralgique du système d’éducation français dans son ensemble. Ce qui
est en cause, c’est l’agrégation, une institution qui remonte au règne
de Louis XV. La préparation à ce concours ne comporte aucune
introduction au métier de professeur. Indépendamment du caractère
souvent inadapté du contenu de l’enseignement, c’est un concours très
élitiste, qui, avec le Capes, laisse sur le carreau près de 90 % des
candidats et donne aux autres l’absurde confort d’un poste à vie. Cela
crée une caste, qui va ensuite phagocyter les instances du pouvoir,
souligne Laurel Zuckerman. « En prenant pour cible une institution qui
date d’avant la Révolution américaine, écrit l’universitaire américain
Terence Beck dans Education Review, Laurel Zuckerman démontre comment
un système éducatif peut se développer à partir des programmes, leur
permettant de se perpétuer sans souci de leur impact sur les écoles et
la société. »

Les veines sanglantes du Guatemala

L’écrivain guatémaltèque Marco Antonio Flores est l’un des plus célébrés en Amérique centrale. Son roman Los compañeros (« Les camarades »), publié en 1976 au Mexique, est considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature hispanophone. Le récit, cru et polémique, est celui des parcours chaotiques, entre sexe, violence et alcool, de jeunes révolutionnaires happés par la sanglante lucha armada guatémaltèque, cette guerre civile qui déchira le pays de 1960 à 1996.
Manifeste du nouveau roman au Guatemala, « Les camarades » élève l’insolence profane du langage des rues et du langage des armes au rang de littérature, et transcrit d’un verbe viscéral la brutalité de cette période noire du pays. A l’occasion de la traduction du roman au Royaume-Uni, la journaliste mexicaine Georgina Jiménez relève dans la Latin American Review of Books que, l’année de sa parution, 20 000 exemplaires en ont été vendus. Il « a été décrit par la critique comme un anti-roman idéologique et, à ce titre, il s’est attiré les foudres tant du régime militaire guatémaltèque que de la guérilla marxiste ». Ancien partisan de la lutte armée communiste, Flores fut le premier écrivain d’Amérique centrale à oser critiquer la guérilla de l’intérieur, à en dénoncer les contradictions, à montrer les conséquences destructrices de cette guerre sur le psychisme des « camarades ». Contraint à l’exil, menacé de mort, réduit au silence, il lui a fallu seize ans avant de pouvoir publier à nouveau.

Amazonie : le pays où la terre tue

En février 2005, l’assassinat de Dorothy Stang, une religieuse de 73
ans, abattue de plusieurs balles dans un petit village d’Amazonie,
avait ému le monde entier. Sœur Dorothy se battait contre un grand
propriétaire pour le droit à la terre des Indiens et des petits paysans
locaux. La nationalité américaine de la missionnaire a donné à ce drame
une répercussion internationale. En fait, la Commission pastorale de la
terre estime qu’au moins 1 800 militants sont tombés sous les balles
des forces de l’ordre ou de tueurs à gages. « Le Brésil est un pays où
la violence à la campagne a toujours été la règle et non l’exception »,
explique l’historienne Márcia Maria Menendes Motta dans un entretien au
quotidien O Globo. Pour en comprendre l’origine, elle est
remontée à la colonisation portugaise. Au début du XVIe siècle,
Lisbonne décide d’appliquer au Brésil un système de concessions de
terre avec obligation de production agricole, les sesmarias.
Mais les colons négligent leurs obligations, notamment celles de
délimiter strictement leur territoire et de le cultiver de façon
productive. Progressivement, les sesmarias deviennent de
simples titres de propriété. Ceci explique que certains propriétaires
sont aujourd’hui à la tête de véritables empires en friche. Dans l’État
d’Amazonas, l’un d’entre eux s’enorgueillit de posséder plus de 12
millions d’hectares – l’équivalent du Portugal et de la Suisse réunis !
Pour revendiquer un titre de propriété, il suffit de faire croire qu’il est hérité d’une vieille sesmaria.
On enferme un manuscrit dans une boîte pleine de termites et de
grillons qui se chargent, excréments et morsures aidant, de donner au
document l’apparence ad hoc. La pratique est tellement banale et entérinée par une justice corrompue qu’on appelle ces propriétaires les grileiros,
les utilisateurs de grillons. C’est sous ces auspices que s’engage la
bataille pour l’Amazonie. « Cette terre est la richesse de notre pays
et le lieu de notre pire tragédie » estime Márcia Maria Menendes Motta.
« C’est le Brésil du futur, bâti sur la violence et la falsification de
titres ».