Pour nous, Français, l’épopée des Hohenzollern, cette dynastie qui a fait de la Prusse une grande puissance, s’achève brutalement en 1918 : face à la défaite et à la révolution qu’elle entraîne, l’empereur Guillaume II abdique et fuit avec sa famille aux Pays-Bas. Fin de l’histoire, vraiment ? En réalité, les Hohenzollern, s’ils ont perdu leur trône depuis un siècle, continuent d’exercer en Allemagne une influence non négligeable. Ils persistent toujours à réclamer une indemnisation pour les biens expropriés par les Soviétiques en 1945 : argent, tableaux, châteaux. Une loi de 1994 leur en donne le droit, à la seule condition de ne pas avoir soutenu le régime nazi. Or l’attitude des Hohenzollern en la matière n’a rien de bien glorieux, comme le narre l’historien Stephan Malinowski.
Ce dernier fait partie des quelques experts à qui avait été demandé dans les années 2010 d’évaluer le degré d’implication de l’ex-prince héritier Guillaume de Prusse avec les nazis. Contrairement à certains de ses collègues qui le dédouanaient, voire lui prêtaient un rôle de résistance active, lui insistait sur sa contribution déterminante dans l’ascension du Führer. Son livre, paru à l’automne outre-Rhin et qui est vite apparu dans les listes des meilleures ventes, « développe et met en perspective ses conclusions de 2014 », note Lothar Müller dans la Süddeutsche Zeitung. Au centre de l’ouvrage, et en dépit du titre, on ne trouve pas « la collaboration avec les nazis, mais ses racines, l’antirépublicanisme des Hohenzollern, plus ancien que l’appel du prince héritier à soutenir Hitler en 1932, plus ancien que l’adhésion de son frère au NSDAP et au SA [le parti nazi et sa formation paramilitaire], plus ancien que le soutien de son épouse à l’État nazi ». Jamais la dynastie déchue ne fit la paix avec le nouveau régime démocratique. Même après que Gustav Stresemann eut permis le retour de l’ex-prince héritier en Allemagne, en 1923, on ne désarma pas. Et l’on bafoua allègrement la condition à ce retour : ne pas se mêler de politique.
Peu importe pour Malinowski que l’ex-prince héritier n’ait été qu’un coureur de jupons faisant les choux gras de la presse. En vertu de son statut d’ex-prince héritier, il disposait d’un charisme s’exerçant encore sur des millions d’Allemands, et donc d’une responsabilité. L’historien Christopher Clark avait lui aussi réalisé une expertise en 2011 sur ces questions et conclu que l’ex-prince héritier n’était qu’une figure secondaire, trop méprisée pour avoir eu une influence déterminante. Dans Die Zeit, il avoue que l’ouvrage de Malinowski l’incite à réviser sa vision des événements.