Le Dieu Django

Guitariste et biographe de Django Reinhart, Michael Dregni sonde le secret de la musique manouche. Dans son livre, l’insaisissable et le sacré occupent la première place. Participant au pèlerinage annuel aux Saintes-Maries-de-la-Mer, l’auteur raconte sa surprise en entendant des chants religieux entonnés sur le thème de Nuages de Django. Il mesure à quel point le jazz imprègne la musique des Gitans et est aujourd’hui au cœur de leur identité culturelle. Pour John Mole, qui commente son ouvrage dans le Times Literary Supplement, l’auteur fait une excellente analyse des rapports entre courants musicaux et tradition, à cheval entre Europe et États-Unis. Les ressorts historiques et sociologiques sont bien analysés, mais quid de l’âme musicale de Django ? Elle reste mystérieuse. « Le Jazz manouche est une musique vagabonde faite par des musiciens qui vivent des vies nomades, membre fugitifs d’un conservatoire de caravanes », conclut Mole.

La statue de Mao a bougé

Le mot « paradoxe » a trois sens possibles : opinion allant à l’encontre de l’opinion commune ; fait heurtant le sens commun ; proposition à la fois vraie et fausse. Bref, un  mot idéal pour approcher le puzzle de la Chine actuelle. Tant les idées habituellement émises sur ce pays se voient bousculées par d’autres, pas forcément moins justes ; tant les faits s’obstinent à heurter le sens commun ; tant il est possible, sans risque de se tromper, d’affirmer à la fois blanc et noir.

Touché par la crise mondiale, le moteur économique a repris au rythme de 8 %, au point que les dirigeants font valoir la « supériorité » de leur modèle. Étrange modèle, où l’apparence d’un capitalisme débridé masque une tendance au renforcement du contrôle de l’État sur les grandes entreprises. État sans légitimité, à l’autorité profondément affaiblie par la corruption et le creusement des inégalités, mais qui construit une centrale à charbon « propre » par mois et lance un plan de 125 milliards de dollars pour assurer une couverture sociale à 90 % de la population d’ici deux ans. Le monde rural pauvre forme encore la moitié du pays, mais des universités compétitives vont déverser cette année six millions de diplômés sur le marché du travail. L’idéal communiste est mort, le confucianisme renaît, le Parti communiste dirige. Les militants de la démocratie sont harcelés, voire arrêtés, mais jeunes et moins jeunes s’expriment avec insolence sur leurs blogs, et l’on voit des chercheurs de haut niveau revenir des États-Unis avec leur famille. Mao en statue de la Liberté ? La Chine n’est pas à un paradoxe près.

Saoul comme un Polonais en Allemagne

Le narrateur de ce « récit de voyage » d’Andrzej Stasiuk est lui
aussi un écrivain polonais, qui sillonne l’Allemagne de gare en gare,
soi-disant pour des lectures publiques de ses textes. En réalité, il
erre comme un vagabond malheureux, de cuite en cuite, et met le plus de
distance possible entre lui et les Allemands qu’il rencontre. Le voilà,
comme l’écrit Konrad Schuller dans Die Zeit, entre «  un
pseudo-Bukowski et un simili-Kerouac ». Pour Schuller l’attitude de
repli de l’écrivain-clochard est à l’image de la défiance de nombreux
Polonais vis-à-vis de tout ce qui est allemand. « C’est une histoire
triste et vraie. Celle d’innombrables tentatives d’amitié
[germano-polonaises] qui ont échoué parce que, tout à coup, le Polonais
a la vision de son grand-père fusillé dans sa propre maison. De chaque
côté, on éprouve le sentiment de ne pouvoir se rencontrer qu’à travers
le prisme du passé ». La distance mise par le narrateur transparaît
même dans le titre : Dojczland, version polonaise de Deutschland, «
comme s’il fallait éviter que ce pays ne s’approche de trop près ».
Aujourd’hui, la nouvelle génération polonaise est moins marquée par le
traumatisme de la guerre. Mais, pour beaucoup, il en va toujours comme
pour le vagabond de Stasiuk : « Voyager en Allemagne, c’est faire une
psychanalyse ».

Chocolat et tabac, des drogues si divines

Chocolat et tabac. Ces deux produits de consommation courante conservent une certaine connotation sacrée dans le monde occidental, en raison des circonstances de leur découverte dans le Nouveau monde. Ils n’ont jamais complètement perdu leur dimension symbolique, selon Gabriel Paquette, qui rend compte dans le Times Literary Supplement d’un livre sur leur histoire. Chez les Amérindiens, le tabac et le chocolat étaient consommés lors de rituels religieux ou à l’occasion de cérémonies – fiançailles, mariage… En Europe, au XVIIe siècle, leur popularité « ne peut pas être seulement attribuée à leurs propriétés addictives mais aussi à la place importante qu’ils tenaient dans l’univers symbolique des Amérindiens ». Sous forme de boisson, le chocolat se substitua parfois au vin de messe. Le tabac eut moins bonne presse. Apprécié des intellectuels car il avait la réputation d’améliorer la mémoire, il était aussi synonyme de stérilité masculine et on l’associait à la sorcellerie. Une réputation douteuse qui
n’empêcha pourtant pas les Européens de s’en enticher.

Les Juifs turcs abandonnés au nazisme

En refusant de rapatrier les Juifs venus de Turquie, comme l’Allemagne
nazie le lui avait demandé en octobre 1942, Ankara se serait rendu
coupable d’un « refus d’assistance » à leur égard. Attitude qui aurait
coûté la vie à 2 500 d’entre eux. Cette thèse est avancée par
l’historienne allemande Corry Guttstadt, auteure de la première étude
académique sur la question. Après la chute de l’Empire ottoman en 1923,
quelque 70 000 Juifs de Turquie avaient choisi l’exil en Europe face à
la montée d’un nationalisme qui déniait les droits des minorités.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’en février 1945, l’Etat turc
était resté neutre. « Il avait donc tout à fait la possibilité
d’influencer le régime nazi ou d’intervenir pour sauver ses
ressortissants », commente Martin Kroeger dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung.
« Mais au final, Ankara n’a rien fait, parce que son intérêt primordial
était d’empêcher les Juifs turcs de revenir au pays ». Taxer la Turquie
de passivité semble en-deçà de la vérité. Non seulement elle n’a pas
rapatrié ses citoyens Juifs mais elle les a déchus de leur nationalité,
rappelle Corry Guttstadt, les privant de leur dernière protection face
à la machine de mort nazie. Son étude n’est sans doute pas la dernière
; il reste d’autres archives à explorer. L’auteure a trouvé porte close
devant celles du ministère des Affaires étrangères turc.

Mr America, le body building et les seins nus

C’est l’histoire d’une success story, celle de l’Américain
Bernarr Macfadden qui bâtit un empire sur l’idée de corps sain. En
haltérophile passionné, il lança en 1899 son premier magazine, Physical Culture.
« Sans doute plus que quiconque, Macfadden a été précurseur de
l’obsession américaine pour les régimes, la santé et la forme physique
», écrit Geoffrey Norman, qui commente dans le Wall Street Journal un livre consacré à celui qu’on a surnommé « Mr America ». Physical Culture,
s’était assigné la mission de lutter contre six grand maux de
l’humanité : les corsets, l’inactivité musculaire, la gloutonnerie, les
drogues, l’alcool… et la pudibonderie. Commentaire de Norman : « Les
photographies de femmes faisant de l’exercice seins nus ont sans aucun
doute attiré nombre de lecteurs que la répugnance de Macfadden pour la
viande rouge et la farine intéressaient bien peu ».

Vues d’Iran, loin des clichés

L’école coranique pour filles suit une série de photos de prostituées ; les clichés portant sur la scène iranienne du hip-hop voisinent avec ceux du culte des martyrs… Transit Téheran une riche anthologie de textes, de photos et de dessins signés de la main de différents artistes iraniens, qui illustre la richesse et la diversité de la société iranienne. Société de « contrastes provocants », comme le relève Angela Schader dans la Neue Zürcher Zeitung.  C’est surtout à la jeunesse que se sont intéressés les auteurs de cet ouvrage collectif dirigé par les journalistes Malu Halasa et Maziar Bahari. Selon la critique du quotidien suisse, les textes ne sont pas toujours à la hauteur des reportages photos ou des croquis ; mais ces derniers, à eux seuls, valent le détour.

Porn Day

Panique sur YouTube cette semaine. Une bande de sales jeunes regroupés sur le célèbre forum américain 4chan ont attaqué la plateforme de vidéo en mettant en ligne plusieurs vidéos pornographiques dissimulées dans des contenus pour adolescents. Le mot d’ordre est parti de 4chan, sorte de lie du Web où se mêlent photos de mangas, contenus pornographiques, blagues potaches et plans d’attaques numériques diverses et variées. Flonty, un membre de 4chan, interviewé par la BBC explique qu’il a mis en ligne ces vidéos pour protester contre le fait que « YouTube supprime de la musique ». YouTube, gêné aux entournures, assure que le travail de modération a été fait. Même si « cela peut prendre du temps avant que les images disparaissent complètement des résultats de recherche ». Porn Day.

Qui parle sur YouTube ? Les auteurs et leurs maisons de disque ont exigé le retrait de leurs œuvres dont la mise en ligne concurrençait la distribution payante. Du coup, les fans de la plateforme narguent l’autocensure et s’en prennent à la marque en polluant ses contenus.

Cette affaire illustre à nouveau les avatars de la fonction médiatique d’Internet. Et vient utilement rappeler, comme nombre des billets de cette rubrique, que les deux institutions centrales des médias sont le copyright — la propriété exclusive des œuvres — et la censure — la sélection éditoriale des informations publiées. A trop vouloir les ignorer, Internet se fait systématiquement rappeler à l’ordre. Par les ayants droit qui se replient vers des canaux dédiés. Par les consommateurs déçus qui, en dégradant davantage l’utilité des plateformes, appellent implicitement de nouvelles règles de censure.

YouTube, plateforme où tout le monde parle, perd peu à peu ses auteurs. Leurs spectateurs furieux terrorisent le chaland par des inserts lubriques. La marque hausse le ton et s’affadit dans le bruit… Elle perdra 600 millions de dollars en 2009, tandis que des concurrents tels Hulu, lancé par NBC Universal, NewsCorp (Fox) et désormais Disney, testent de nouveaux modèles fondés sur le copyright.

Hulu se sous-titre “TV. Your way”. Issu de la télévision, son déploiement suit une démarche strictement médiatique : respect du copyright et censure éditoriale. Contrairement à YouTube, plateforme technologique et foirail aux pixels, Hulu est une marque éditoriale diffusant en version gratuite (dégradée) des produits venus du cinéma et de la télévision. Ses services devraient être accessibles en Europe dès Septembre et pourraient menacer le marché intérieur français. Dans le domaine des images, Hollywood sait parler et commence à hausser le ton.

Fiers Chinois d’Afrique du Sud

L’Afrique du Sud compte environ 300 000 Chinois. La plupart sont arrivés dans les années 1990 ; une minorité, environ 12 000, descendent d’immigrants installés à partir des années 1870, voire plus tôt. La mise en place de l’apartheid en 1948 leur avait conféré un statut politique hybride, explique Stephen Marks qui commente sur le site d’un think-tank africain, pambazuka.org, le livre que leur consacre la sociologue d’origine coréenne Yoon Yung Park. « Officiellement désignés comme ‘‘non-blancs’’, ils n’étaient pas assez nombreux pour être traités comme un groupe racial distinct ». Ni blancs, ni noirs, ni métis, ni indiens…
Il n’était alors pas rare que les jeunes partent en Chine pour étudier ou trouver un conjoint. La fermeture politique de ce pays, en 1949, a donc contribué à renforcer l’isolement des Chinois d’Afrique du Sud. D’où le développement d’une véritable fierté identitaire. Forts d’un sentiment de supériorité inspiré par la dimension géographique et la puissance politique de la Chine, ils déployèrent des stratégies pour « devenir meilleurs que les blancs, principalement via la réussite scolaire et la professionnalisation », raconte Park. Beaucoup se tournèrent vers des métiers – médecins, comptables, ingénieurs – qui leur permirent d’exercer en indépendants et de contourner la discrimination par l’emploi.
Lorsque le système de l’apartheid s’est fissuré, les Chinois, profitant d’opportunités de mobilité sociale, tentèrent de s’intégrer dans le monde des Blancs – tout en parvenant, en 2008 à se faire reconnaître par la justice comme groupe  « auparavant défavorisé ».
À l’instar de nombreux Blancs, certains Chinois sud-africains ont gagné le Canada, les Etats-Unis, l’Australie. Ils sont ainsi devenus des  « remigrants », définis par une double origine chinoise et sud-africaine. L’analyse conduite par Yoon Yung Park de cette population et de ses glissements identitaires aide, aux yeux de Marks, à « comprendre le rôle et l’avenir d’autres diasporas du monde globalisé ».

Une histoire d’amour et de pollution

Figure de pionnier dans la génération d’écrivains nés après 1980, Han Han a reçu un accueil enthousiaste auprès des jeunes. Qu’il livre une satire engagée de l’actualité, sorte un disque ou s’amuse avec une voiture de course, il incarne l’attitude « cool » de cette génération. Quelles que fussent mes impressions antérieures à son égard, « Son pays », le premier roman que je lis de lui, m’a permis de découvrir en quoi il éclaire notre époque.
Zuo Xiaolong, le personnage masculin principal, ressemble à L’Étranger de Camus. Il observe en silence comment le bourg de Tinglin où il habite est, de jour en jour, rongé, ravagé par la civilisation moderne, comment la nature humaine y disparaît peu à peu. Mais, à la différence de L’Étranger, il essaie de transformer cette situation et, bien que ce soit vain, poursuit sans relâche ses efforts, habité par l’espoir.
D’ordinaire gardien dans un jardin de sculptures laissé à l’abandon, Xiaolong est également contrôleur dans une usine de thermomètres. Il aime par-dessus tout conduire sa moto et partir explorer les alentours. Xiao Niba (« Petite boue »), étudiante à la beauté simple, est secrètement amoureuse de lui, mais il est attiré par la chanteuse sexy Huang Ying. C’est un combat au cours duquel l’amour surgit, dure un temps, puis s’évanouit. La victoire change plusieurs fois de camp entre les trois personnages. Les jeunes utilisent des modes simples pour clore une période d’amour juvénile. Xiao Niba soigne en silence Zuo qui a été blessé ; lorsqu’il est presque rétabli, elle s’enfuit en douce. Huang Ying repousse fermement les avances de Zuo et part sur les traces du libraire Lu Jinbo, jeté en prison…
Dans le roman, l’amour n’est cependant qu’une trame secondaire. La trame principale traite des problèmes nés de l’essor et du développement économique de Tinglin : la pollution, le déclin de la culture traditionnelle… L’appétit des affaires et de l’argent fait venir une main-d’œuvre extérieure à bas prix de plus en plus nombreuse, constituant une menace pour les autochtones, lesquels tirent tout de même des revenus non négligeables de la location de logements, des restaurants et autres activités de service. Ayant la vue courte, les dirigeants du bourg ferment les yeux sur la pollution industrielle et la situation chaotique du marché foncier. Ils assistent avec un zèle redoublé les hommes d’affaires malhonnêtes et nuisent aux intérêts du peuple.
S’inspirant des procédés du réalisme magique latino-américain, Han Han fait de Tinglin un bourg mutant et développe un humour noir plein d’étrangeté. De l’environnement pollué naissent des grenouilles de la taille d’un ballon de football, des souris semblables à Totoro [héros d’un manga japonais]. La consommation de ces grands animaux étant appréciée, Tinglin se lance dans le tourisme. Des hordes de Cantonnais viennent dévorer ces souris vivantes… Et puis, quand l’usine arrête de rejeter ses déchets, les grands animaux disparaissent, faisant perdre au bourg l’un des moteurs de son économie. On voit alors les habitants venir contre toute attente protester auprès du chef de l’établissement. À la fin, les personnes qui ont mangé de ces animaux géants perdent la vue. Comme les mutants décrits dans Rhinocéros de Ionesco, ou dans Aveuglement de José Saramago, les gens de Tinglin ont perdu leur capacité de jugement moral et leur dignité humaine.
De manière fort habile, Han Han a introduit dans le cours du récit le personnage de Liu Bimang. Aveugle dès avant la tragédie, aveugle des yeux mais le cœur clairvoyant, il est le seul à pouvoir s’entretenir à loisir avec Zuo des nouvelles du bourg et produire des analyses distanciées. Il est dommage que le portrait de ce personnage ne soit pas plus étoffé. Ses discours sont souvent très abstraits et ressemblent à des sermons. À l’évidence, l’auteur doit encore progresser dans la création.
Han Han est mordant, il raille avec assurance la superficialité et la turbulence de la réalité sociale. Qu’il s’attaque à la bureaucratie, à la « scène de construction de l’économie, à l’opéra de la culture », à la planification des naissances, à la démolition et aux expulsions, à l’éducation, aux poèmes et chants de l’école moderne, à l’« entrée dans la science » et autres questions brûlantes, il se livre sans pitié à la « parodie », à l’ironie, à la dérision, et à la moquerie dans un style postmoderne. Tout le monde, devient l’objet de sa plume ironique. Il ne s’épargne pas lui-même. Le lecteur ne peut s’empêcher de rire et de jubiler devant ses « injures sous le coup de la colère ». La culture traditionnelle s’est effondrée en bloc, chacun est déraciné, se laissant aller sur la vague, à la recherche de l’appui des puissants.
Comparé aux écrivains de sa génération uniquement attelés à la composition d’histoires d’« amour » ou de récits fantasques, Han Han fait preuve d’une grande maturité. À la manière du « voyage à la recherche des racines » de la littérature chinoise de la décennie 1980, Zuo, sous la plume de Han Han, pense naïvement qu’en « chassant les personnes venues d’ailleurs » on pourrait revenir à la vie paisible et douce d’avant leur venue et éviter la « colonisation », mais cela va à l’encontre de l’époque. Développer l’économie tout en préservant la transmission culturelle est un problème vraiment trop difficile, et ce ne sont pas des Han Han qui pourront le résoudre.

Ce texte est paru le 9 février 2009. Il a été traduit par Aurore Merle.