Dès qu’elle ouvre les yeux, elle s’inquiète et s’en veut de s’être endormie pendant son service (la sous-chef le lui a déjà reproché sur un ton mi-figue mi-raisin la seule fois où cela lui est arrivé, il y a environ un an). Et en écartant ses joues rebondies et ses jeunes seins épanouis des fiches et des câbles sur lesquels le sommeil l’avait inclinée, elle est rassurée tout autant qu’étonnée : elle ne voit personne. Même sa camarade de garde n’est pas à son poste, si bien que le léger vertige et le malaise de s’être réveillée en sursaut, comme sous l’effet d’une tape sur l’épaule, pourront s’estomper tout naturellement, sans qu’elle ait à parler ou à fournir d’explications.
Il fait déjà grand jour et elle tarde à se rendre compte qu’elle n’entend rien ni personne, après la nuit qu’elle a passée : les Maures (1) avec leurs fusils, en bas, dans le hall et la grand-rue, l’agitation, les fusillades lointaines suivies d’un silence mortel, les casquettes des soldats trempées de sueur sur des visages inquiets, les voix autoritaires qui volaient par-dessus les têtes, se pressaient autour du standard, lançaient des questions, des réponses, des ordres chiffrés, des consignes presque toujours incompréhensibles, les fragments de conversation où l’anxiété se masquait sous un humour bravache, affiché (« Eh ! qu’est-ce que vous avez là-bas ? », « Deux canons dont un est à moitié foutu », « Nous, on n’a même pas ça. Juste le téléphone et en avant ! »), l’arrivée du général en personne, vers les deux ou trois heures du matin, dans un bruit de pas pressés et de claquements de talons, la prompte et calme autorité de la sous-chef, plus que jamais dans son rôle de mère supérieure, insurgée elle aussi, le front haut et héroïque, convaincue de gagner à elle seule la moitié de la guerre, l’avertissement rabâché parmi les hommes en uniforme de faire très attention aux portes entrouvertes, aux terrasses, aux clochers, d’où l’on tire par surprise et à loisir.
Et maintenant rien. Personne.
Elle est persuadée d’avoir dormi longtemps et elle se demande comment – même si on l’a laissée faire – elle a pu se reposer sans s’allonger au milieu de tout ce chahut, et où sont passés les gens, les appels. Elle remue son cou engourdi, bâille en toute liberté et étire lentement les bras ; sa camarade Juli, la chef, les officiers ne vont pas tarder à revenir. Tant mieux s’ils ne l’ont pas fait avant, mais il serait temps qu’ils le fassent – au moins Juli –, parce qu’elle a maintenant une envie pressante d’uriner et l’idée de laisser le standard désert ne lui plaît pas. Elle attend une minute en finissant de se réveiller. Puis elle file dans l’étroit couloir à droite de la salle de contrôle et, soucieuse d’entendre toute éventuelle sonnerie d’appel, ne ferme pas complètement la porte des toilettes, où elle ne tient pas à s’attarder car un vacarme d’eaux qui montent et descendent sous la cuvette, peut-être un problème de canalisation, risque de l’empêcher d’entendre quoi que ce soit d’autre. Pendant qu’elle est assise, ce bruit augmente et elle sent soudain un contact froid sur les fesses et les cuisses. Elle se lève promptement et se retourne juste à temps pour voir l’eau toute propre, sans mousse, à deux doigts de déborder de la cuvette, qui s’évacue avec un bruyant gargouillis, bizarrement aspirée sans avoir eu le temps de former un tourbillon. « Ça devait être bouché, en tout cas il y a un problème et je dois le dire à la chef quand je la verrai. »
Elle retourne à son poste. Derrière les portes entrouvertes du balcon monumental, avec balustrade et colonnes de marbre génois, le soleil encore tendre offre déjà une journée brillante, peut-être un peu plus fraîche que les précédentes, ce qui serait bien. Mais tout reste immobile, elle n’entend ni voix, ni pas, ni sonneries. Elle essaie de se persuader que c’est plus ou moins normal à cette heure de la matinée. Mais elle ne peut chasser de son esprit les événements de la veille et des six derniers jours, depuis que la guerre a éclaté : la guigne avec Luisa León absente, Antonia patraque restée chez elle, et cet amoncellement de travail, de tracas, de peur sur ses épaules et celles de Juli ; les soirs où elle a dormi en dodelinant de la tête sur le canapé monté par les techniciens, et compté, pour manger, sur les deux escapades quotidiennes de sa mère qui, de son obscure mansarde de la rue Patrocinio où elles vivent seules, lui apportait la gamelle avec ce qu’elle aimait le plus, des croquettes de viande, des beignets de poisson, ou de l’omelette aux pommes de terre pas trop cuite ; et, avant-hier soir, des sandwiches du café Viena apportés par la sous-chef.
Elle n’est plus fatiguée et reste un moment debout dans la lumière tiède. Il y a un peu plus d’une semaine, le ciel s’est obscurci et la fumée de l’incendie de l’immeuble La Innovación a répandu la peur dans les rues. Puis il y eut tout le reste. Subitement. Ne pas bien savoir ce qui se passait, les manifestations, le café détruit, l’arrivée avec les Maures de ceux que le directeur, la chef et sa mère appellent les nationaux, les armes, le nom du militaire insurgé, les gardes partout, sans pouvoir sortir. Elle se rappelle quelque chose, peut-être ce qu’elle a vu avant de s’endormir : le visage plat, mal rasé, d’un commandant de Jerez déjà âgé, le désir maîtrisé dans sa voix mais pas dans ses grands yeux bleus cernés, cet homme qui depuis l’heure du déjeuner ne s’était pas éloigné d’elle, ni du standard, et dont les petites blagues et les gaudrioles de l’après-midi se changèrent le soir en une épuisante série ininterrompue de messages, d’interrogations, d’instructions à la sous-chef : si elle recevait tel code, si appelait de Séville le colonel Untel qui devait téléphoner, « Tu dois être épuisée, non, ma belle ? Mais on va gagner, tu verras », avait dit ce commandant à Juli lors d’une pause, en lui effleurant les cheveux de la main.
La cafetière est restée près du réchaud, sur la vieille étagère en acajou ouvragé survivante des travaux d’aménagement de la bâtisse, et le double silence intérieur et extérieur semble se concentrer autour de cette cafetière et des verres sales, encore recouverts de leurs filtres en tissu. Au-dessus des vitres opaques du balcon, elle regarde distraitement le palais d’en face, sa façade vieux rose rehaussée d’ornements en marbre, de grands anneaux, de têtes d’animaux, de riches motifs poussiéreux de feuilles, de fleurs et de fruits. Lorsqu’elle s’assied et prend ses écouteurs pour les mettre, le silence éveille en elle une légère angoisse qui grandit brusquement, au point qu’elle se relève, appelle à mi-voix, puis plus fort, « Doña Lola ? Juli ? », puis se dirige vers l’escalier en répétant leurs noms vers le bas, presque en criant cette fois.
Quand elle retourne s’asseoir, la peur l’assaille, un frisson au visage qui descend et lui engourdit la taille et les jambes. « Non, non, tout ça est bizarre, très bizarre, je rentre chez ma mère tout de suite. Puisqu’elles ne sont pas en bas, je m’en vais. Elles devraient y être pourtant. » Elle descend les deux volées de l’escalier d’un pas hésitant, les yeux baissés sur ses pieds et les marches, en retardant le moment de regarder en bas. Lorsqu’elle foule le vaste hall désert, le silence s’amplifie. Et la panique. « Personne ?… Et en plus, partir comme ça… comme ça… sans monter pour me prévenir. » Sur un des bancs réservés au public, une couverture de bébé pend jusqu’au carrelage. Et, au-delà des portes grandes ouvertes donnant sur la rue passe en courant un chat gris, la queue hérissée et les oreilles tombantes, terrifié et agressif, qui fait crisser ses griffes en s’arrêtant subitement sur le trottoir, tourne en rond et remue la tête. Comme à la recherche d’une issue qu’il ne trouve pas. Il émet un miaulement bref et rauque, et trottine sur les dalles vers l’Ideal Room. « Et ce matou ? » Elle presse le pas vers les portes en s’efforçant de rester calme. Le chat revient maintenant par le milieu de la rue, sans la regarder ni courir, et son miaulement est une longue et triste plainte. Mais la téléphoniste le remarque à peine. D’autres choses attirent son attention.
D’abord, elle croit percevoir – deux ou trois rues plus loin – une grosse voix d’homme éraillée, qui se tait un instant. Et elle voit le bureau de tabac voisin, où le souriant footballeur grandeur nature qui vante le papier à rouler de marque « Gol » et s’apprête à frapper le ballon du pied droit, a au front un trou qui fendille la vitre presque jusqu’au sol, où gît un pistolet brillant. À trente ou quarante mètres, au carrefour de la rue Sagasta, au milieu de la chaussée, elle distingue un canotier à ruban noir et, un peu plus loin, sur la gauche, une valise ouverte d’où débordent des vêtements de femme. Elle essaie encore de se dominer en pressant ses mains et ses lèvres. « C’est que dans une guerre il peut… enfin, je crois… il peut se passer n’importe quoi. » Elle pense soudain à son sac à main : dans sa hâte, elle l’a laissé en haut. « De toute façon, il n’y avait rien d’important, et il m’est déjà arrivé de l’oublier. Pas la peine, je ne remonte pas. » Elle descend du trottoir et lève la tête. C’est alors qu’elle voit les oiseaux.
Ils ne sont pas nombreux. Il ne doit pas y en avoir plus d’une centaine dans la rue. Ils sont en petits groupes dispersés sur les balustrades des balcons, les parapets, les bordures de terrasses, les lignes électriques, quelques-uns sur la chaussée. Certains avancent et tournent la tête pour la regarder. D’autres se cherchent les puces ou se lissent les plumes. Aucun ne piaille ni ne croasse. Ils contemplent la rue et attendent. La grand-rue, la double rangée seigneuriale de maisons des XVIIIe et XIXe siècles, harmonieuses et propres dans la paisible clarté, devenues récif pour les oiseaux. Petites mouettes à tête noire, simples moineaux, chevaliers arlequins, pluviers, hérons, tous en attente, regardant au loin l’horizon de San Miguel à San José, ils entrent peu à peu et sans bruit par le fond de la rue deux cents mètres plus loin, depuis la vaste Plaza de San Antonio aussi pleine que la rue il y a quelques heures – un instant – de drapeaux, de troupes, de camionnettes, d’hymnes. Elle ressent comme un creux au pubis et le duvet de sa nuque devient froid parce qu’elle ne peut pas, elle ne peut plus attribuer tout cela à l’heure, ni même à la guerre. Pourtant, elle essaie encore. « Si ça se trouve, c’est… c’est maintenant que ça va… que ça va chauffer ici… Du moins s’ils ne sont pas tous déjà en train de se battre et de s’entretuer loin d’ici, sur la grande plage, à Puerta Tierra… Je rentre chez ma mère. »
Elle fait quatre pas et un hurlement dans son dos la fait tressaillir de la tête aux pieds : dans sa cage près de la clôture, le perroquet royal des Pedroni crie à tue-tête, abandonné. Par le portail néoclassique de la banque jouxtant la Compagnie Telefonica, la vaste salle à colonnes, les bureaux, les guichets apparaissent déserts, bien que l’horloge anglaise du vieux casino, qu’elle remarque en passant, indique 9 h 25. Un peu plus loin, au bord du trottoir, frétille légèrement, bouche ouverte au soleil, un poisson que deux oiseaux guettent déjà, une petite daurade. Là où quelques mètres de rue paraissent inondés, ou fraîchement arrosés sans rime ni raison. Et maintenant, oui. Maintenant, elle ralentit et se prépare à attendre, ou à craindre, n’importe quoi, à voir n’importe quoi. Sauf ce qu’elle voit. En se redressant et plissant les yeux, elle voit enfin clairement, là-bas au bout, vers San Antonio, les vagues, la mer sereine, ensoleillée, les vagues entrant lentement en éventail sur la place depuis la rue du Veedor, des vaguelettes déjà brisées, trois, quatre doigts d’eau caressant le sol en arc de cercle, se retirant pour revenir à intervalles réguliers, des franges d’écume comme sur la plage de La Caleta, léchant quasiment l’entrée de la grand-rue, progressant sans tumulte, sans hâte, dans ce frais murmure qu’elle avait perçu, oui, qu’elle entendait déjà depuis le hall sans y prêter attention mais qui maintenant la fait se dresser sur la pointe des pieds, plisser les yeux, regarder : la mer qui revient à ses affaires, à mettre la ville toute en elle, qui lui appartient depuis toujours, pour emporter tout ce qu’elle lui a donné, « et ma mère seule à la maison, j’espère que je peux rentrer par Sagasta… je crois que c’est un peu plus haut, oui c’est plus haut ».
Sur le point de tourner rue Sagasta, elle regarde de nouveau vers le fond, où une guirlande d’écume entre paresseusement dans la grand-rue presque jusqu’au coin de San José, faiblit, reflue vers la place au moment où un coup de tonnerre lointain la cloue sur le trottoir, un grondement confus qui résonne derrière elle à l’autre bout de la grand-rue et qu’elle ne résiste pas à la tentation de regarder, qui la fait gémir, puis crier, crier comme un animal tandis qu’elle revient sur ses pas et se met à courir jusqu’à l’endroit où la rue s’ouvre en Y. Elle descend par Novena et José del Toro d’où monte déjà le grand fracas, la fin, le tonnerre déchaîné de la marée atlantique brisant tout sur son passage, crevant les vitrines, emportant des meubles ballottés par la houle, prenant d’assaut grilles et patios, entraînant dans la rue étroite des tentures emmêlées, des tables de chevet, des plantes, des chaises, des arbustes, des corps raidis, une barque vide, des caisses et des papiers, des planches, des vêtements, une carriole renversée, silhouettes retentissantes qui, au carrefour de Columela, se heurtent à d’autres, charriées par le courant grâce auquel la mer avance transversalement depuis le quai de Poniente.
Près de ses pieds, et d’une plaque d’égout frappée de l’Hercule et des lions de la ville jaillit maintenant une eau propre, lisse, qui baigne un peu la chaussée et se retire comme aspirée d’un coup, sans former de tourbillon. Mais c’est à peine si elle le remarque. Elle regarde vers le bas de la rue José del Toro. Puis remonte sur le trottoir, indécise, seule, muette à présent.
À la recherche d’une issue qu’elle ne trouve pas.
Cette nouvelle, extraite de Partes de guerra, a été traduites par François Gaudry.