Une saison en enfer

Aux yeux de [l’intellectuel palestino-américain] Edward Said, Saison de la migration vers le Nord est l’un des six romans les plus importants de la littérature arabe. Pour d’autres, c’est simplement le plus grand du XXe siècle. Et, après sa traduction dans un très bel anglais par Denys Johnson-Davies, l’hebdomadaire britannique The Observer l’a analysé comme une sorte de version européenne des Mille et Une Nuits.

Tayeb Salih y livre une bataille contre l’empire colonial à travers le personnage de Mustafa Saïd. Son héros cherche à venger la dignité des Africains, physiquement et spirituellement, en multipliant les aventures avec des femmes londoniennes, qui se suicident l’une après l’autre quand Saïd les abandonne pour une nouvelle conquête. Edward Said souligne ainsi que le héros de Saison de la migration vers le Nord fait le chemin inverse de celui de Joseph Conrad dans Au cœur des ténèbres (1). Pour d’autres critiques, c’est le roman de la rencontre entre l’Orient et l’Occident, après la période du choc et de la déception, qui caractérisent les œuvres des romanciers arabes du début du XXe siècle […].

Mais, par son discours, son style et son sujet, le roman de Tayeb Salih représente, aux yeux de nombreux critiques, à la fois le « choc » des civilisations et la rencontre romanesque. Le héros, dans ses premières liaisons amoureuses, tente en effet de raviver l’image romantique de la relation entre l’Occident et l’Orient, fondée sur tous les clichés du premier à l’égard du second. Il transforme même sa chambre de Londres en lieu de sortilèges et de désirs orientaux. Mais le choc surgit au terme de ces relations, notamment avec Jean Morris qui incarne la confrontation. La chambre, censée être un haut lieu de romance et d’érotisme, se transforme en un champ de bataille qui anéantit l’intellectuel africain. Saïd, le héros qui se targuait de « libérer l’Afrique avec sa [verge] » finit par planter un poignard entre les seins de son amante. C’est là que le choc se produit : lorsque le personnage découvre qu’il ne fait pas partie de l’Empire, ni de sa véritable culture, qu’il est un intellectuel ayant outrepassé le rôle qui lui était assigné. S’il était resté, comme prévu, un conférencier, symbole de la réussite du projet colonial, il aurait conservé sa place respectable. Mais, dès lors qu’il décide de l’affrontement « physique », il signe son arrêt de mort. Ainsi, le jeu de la fuite et de la course entre Saïd et Morris (il la pourchasse trois ans puis vit avec elle deux mois) le conduit à sa perte. Chacun refuse l’autre tout en le poursuivant. Lorsqu’elle lui cède enfin, c’est malgré elle et malgré lui, comme si leur relation était prédestinée à la fin tragique du crime rituel.

Le texte de Tayeb Salih est l’un des plus commentés. Paru au moment de la montée du nationalisme dans un Soudan depuis peu indépendant, il occupe une place essentielle dans la tradition des études postcoloniales. Mustafa Saïd représente la culture de la période impériale. Coupé de ses racines, il est le fruit de cette culture coloniale en marge de laquelle il a vécu et contre laquelle il s’est rebellé. […]

Londres est le centre de tous les combats et de toutes les pensées. Mais plutôt qu’un lieu de résidence et de promotion, la ville contribue à l’isolement et à la marginalisation du héros : l’ordre, la routine des habitants, sa couleur sombre et le froid de février rendent la vie uniformément lugubre du matin au soir. Dans un passage magnifique, il raconte : « Trente ans que la salle Albert Hall est bondée par les amateurs de Bach et Beethoven. Trente ans que je fais partie de tout cela, que je vis dedans, insensible à sa beauté véritable, intéressé seulement par qui sera dans mon lit chaque soir. » Saïd se révèle finalement incapable de trouver un équilibre entre Orient et Occident. Produit de l’impérialisme, il est l’emblème de la distance qui sépare deux mondes inconciliables. Il n’est pas étonnant, dès lors, que son dernier cri dans le roman fût un appel à l’aide. 

Ce texte est un extrait d’un article paru le 23 février 2009. Il a été traduit par Hala Kodmani.

Le cardinal et le yoga

En 1989, année de la chute du Mur, Joseph Ratzinger adressa une mise en garde aux catholiques contre le yoga et les pratiques orientales de méditation. Mais, trois ans plus tard, devenu cardinal, il fit un important don prélevé sur ses ressources personnelles pour financer une traduction allemande du Sutra du Lotus. Il confia à ce moment-là que Siddharta, la célèbre nouvelle d’Hermann Hesse, d’inspiration bouddhiste, était l’un des trois livres qui comptaient le plus pour lui, aux côtés des Confessions de saint Augustin et, tout de même, de la Bible.

Ian Linden, Global Catholicism, Diversity and Change since Vatican II (« Catholicisme global, diversité et changement depuis Vatican II »), Columbia University Press, 2008.

La fin

Dès qu’elle ouvre les yeux, elle s’inquiète et s’en veut de s’être endormie pendant son service (la sous-chef le lui a déjà reproché sur un ton mi-figue mi-raisin la seule fois où cela lui est arrivé, il y a environ un an). Et en écartant ses joues rebondies et ses jeunes seins épanouis des fiches et des câbles sur lesquels le sommeil l’avait inclinée, elle est rassurée tout autant qu’étonnée : elle ne voit personne. Même sa camarade de garde n’est pas à son poste, si bien que le léger vertige et le malaise de s’être réveillée en sursaut, comme sous l’effet d’une tape sur l’épaule, pourront s’estomper tout naturellement, sans qu’elle ait à parler ou à fournir d’explications.

Il fait déjà grand jour et elle tarde à se rendre compte qu’elle n’entend rien ni personne, après la nuit qu’elle a passée : les Maures (1) avec leurs fusils, en bas, dans le hall et la grand-rue, l’agitation, les fusillades lointaines suivies d’un silence mortel, les casquettes des soldats trempées de sueur sur des visages inquiets, les voix autoritaires qui volaient par-dessus les têtes, se pressaient autour du standard, lançaient des questions, des réponses, des ordres chiffrés, des consignes presque toujours incompréhensibles, les fragments de conversation où l’anxiété se masquait sous un humour bravache, affiché (« Eh ! qu’est-ce que vous avez là-bas ? », « Deux canons dont un est à moitié foutu », « Nous, on n’a même pas ça. Juste le téléphone et en avant ! »), l’arrivée du général en personne, vers les deux ou trois heures du matin, dans un bruit de pas pressés et de claquements de talons, la prompte et calme autorité de la sous-chef, plus que jamais dans son rôle de mère supérieure, insurgée elle aussi, le front haut et héroïque, convaincue de gagner à elle seule la moitié de la guerre, l’avertissement rabâché parmi les hommes en uniforme de faire très attention aux portes entrouvertes, aux terrasses, aux clochers, d’où l’on tire par surprise et à loisir.

Et maintenant rien. Personne.

Elle est persuadée d’avoir dormi longtemps et elle se demande comment – même si on l’a laissée faire – elle a pu se reposer sans s’allonger au milieu de tout ce chahut, et où sont passés les gens, les appels. Elle remue son cou engourdi, bâille en toute liberté et étire lentement les bras ; sa camarade Juli, la chef, les officiers ne vont pas tarder à revenir. Tant mieux s’ils ne l’ont pas fait avant, mais il serait temps qu’ils le fassent – au moins Juli –, parce qu’elle a maintenant une envie pressante d’uriner et l’idée de laisser le standard désert ne lui plaît pas. Elle attend une minute en finissant de se réveiller. Puis elle file dans l’étroit couloir à droite de la salle de contrôle et, soucieuse d’entendre toute éventuelle sonnerie d’appel, ne ferme pas complètement la porte des toilettes, où elle ne tient pas à s’attarder car un vacarme d’eaux qui montent et descendent sous la cuvette, peut-être un problème de canalisation, risque de l’empêcher d’entendre quoi que ce soit d’autre. Pendant qu’elle est assise, ce bruit augmente et elle sent soudain un contact froid sur les fesses et les cuisses. Elle se lève promptement et se retourne juste à temps pour voir l’eau toute propre, sans mousse, à deux doigts de déborder de la cuvette, qui s’évacue avec un bruyant gargouillis, bizarrement aspirée sans avoir eu le temps de former un tourbillon. « Ça devait être bouché, en tout cas il y a un problème et je dois le dire à la chef quand je la verrai. »

Elle retourne à son poste. Derrière les portes entrouvertes du balcon monumental, avec balustrade et colonnes de marbre génois, le soleil encore tendre offre déjà une journée brillante, peut-être un peu plus fraîche que les précédentes, ce qui serait bien. Mais tout reste immobile, elle n’entend ni voix, ni pas, ni sonneries. Elle essaie de se persuader que c’est plus ou moins normal à cette heure de la matinée. Mais elle ne peut chasser de son esprit les événements de la veille et des six derniers jours, depuis que la guerre a éclaté : la guigne avec Luisa León absente, Antonia patraque restée chez elle, et cet amoncellement de travail, de tracas, de peur sur ses épaules et celles de Juli ; les soirs où elle a dormi en dodelinant de la tête sur le canapé monté par les techniciens, et compté, pour manger, sur les deux escapades quotidiennes de sa mère qui, de son obscure mansarde de la rue Patrocinio où elles vivent seules, lui apportait la gamelle avec ce qu’elle aimait le plus, des croquettes de viande, des beignets de poisson, ou de l’omelette aux pommes de terre pas trop cuite ; et, avant-hier soir, des sandwiches du café Viena apportés par la sous-chef.

Elle n’est plus fatiguée et reste un moment debout dans la lumière tiède. Il y a un peu plus d’une semaine, le ciel s’est obscurci et la fumée de l’incendie de l’immeuble La Innovación a répandu la peur dans les rues. Puis il y eut tout le reste. Subitement. Ne pas bien savoir ce qui se passait, les manifestations, le café détruit, l’arrivée avec les Maures de ceux que le directeur, la chef et sa mère appellent les nationaux, les armes, le nom du militaire insurgé, les gardes partout, sans pouvoir sortir. Elle se rappelle quelque chose, peut-être ce qu’elle a vu avant de s’endormir : le visage plat, mal rasé, d’un commandant de Jerez déjà âgé, le désir maîtrisé dans sa voix mais pas dans ses grands yeux bleus cernés, cet homme qui depuis l’heure du déjeuner ne s’était pas éloigné d’elle, ni du standard, et dont les petites blagues et les gaudrioles de l’après-midi se changèrent le soir en une épuisante série ininterrompue de messages, d’interrogations, d’instructions à la sous-chef : si elle recevait tel code, si appelait de Séville le colonel Untel qui devait téléphoner, « Tu dois être épuisée, non, ma belle ? Mais on va gagner, tu verras », avait dit ce commandant à Juli lors d’une pause, en lui effleurant les cheveux de la main.

La cafetière est restée près du réchaud, sur la vieille étagère en acajou ouvragé survivante des travaux d’aménagement de la bâtisse, et le double silence intérieur et extérieur semble se concentrer autour de cette cafetière et des verres sales, encore recouverts de leurs filtres en tissu. Au-dessus des vitres opaques du balcon, elle regarde distraitement le palais d’en face, sa façade vieux rose rehaussée d’ornements en marbre, de grands anneaux, de têtes d’animaux, de riches motifs poussiéreux de feuilles, de fleurs et de fruits. Lorsqu’elle s’assied et prend ses écouteurs pour les mettre, le silence éveille en elle une légère angoisse qui grandit brusquement, au point qu’elle se relève, appelle à mi-voix, puis plus fort, « Doña Lola ? Juli ? », puis se dirige vers l’escalier en répétant leurs noms vers le bas, presque en criant cette fois.

Quand elle retourne s’asseoir, la peur l’assaille, un frisson au visage qui descend et lui engourdit la taille et les jambes. « Non, non, tout ça est bizarre, très bizarre, je rentre chez ma mère tout de suite. Puisqu’elles ne sont pas en bas, je m’en vais. Elles devraient y être pourtant. » Elle descend les deux volées de l’escalier d’un pas hésitant, les yeux baissés sur ses pieds et les marches, en retardant le moment de regarder en bas. Lorsqu’elle foule le vaste hall désert, le silence s’amplifie. Et la panique. « Personne ?… Et en plus, partir comme ça… comme ça… sans monter pour me prévenir. » Sur un des bancs réservés au public, une couverture de bébé pend jusqu’au carrelage. Et, au-delà des portes grandes ouvertes donnant sur la rue passe en courant un chat gris, la queue hérissée et les oreilles tombantes, terrifié et agressif, qui fait crisser ses griffes en s’arrêtant subitement sur le trottoir, tourne en rond et remue la tête. Comme à la recherche d’une issue qu’il ne trouve pas. Il émet un miaulement bref et rauque, et trottine sur les dalles vers l’Ideal Room. « Et ce matou ? » Elle presse le pas vers les portes en s’efforçant de rester calme. Le chat revient maintenant par le milieu de la rue, sans la regarder ni courir, et son miaulement est une longue et triste plainte. Mais la téléphoniste le remarque à peine. D’autres choses attirent son attention.

D’abord, elle croit percevoir – deux ou trois rues plus loin – une grosse voix d’homme éraillée, qui se tait un instant. Et elle voit le bureau de tabac voisin, où le souriant footballeur grandeur nature qui vante le papier à rouler de marque « Gol » et s’apprête à frapper le ballon du pied droit, a au front un trou qui fendille la vitre presque jusqu’au sol, où gît un pistolet brillant. À trente ou quarante mètres, au carrefour de la rue Sagasta, au milieu de la chaussée, elle distingue un canotier à ruban noir et, un peu plus loin, sur la gauche, une valise ouverte d’où débordent des vêtements de femme. Elle essaie encore de se dominer en pressant ses mains et ses lèvres. « C’est que dans une guerre il peut… enfin, je crois… il peut se passer n’importe quoi. » Elle pense soudain à son sac à main : dans sa hâte, elle l’a laissé en haut. « De toute façon, il n’y avait rien d’important, et il m’est déjà arrivé de l’oublier. Pas la peine, je ne remonte pas. » Elle descend du trottoir et lève la tête. C’est alors qu’elle voit les oiseaux.

Ils ne sont pas nombreux. Il ne doit pas y en avoir plus d’une centaine dans la rue. Ils sont en petits groupes dispersés sur les balustrades des balcons, les parapets, les bordures de terrasses, les lignes électriques, quelques-uns sur la chaussée. Certains avancent et tournent la tête pour la regarder. D’autres se cherchent les puces ou se lissent les plumes. Aucun ne piaille ni ne croasse. Ils contemplent la rue et attendent. La grand-rue, la double rangée seigneuriale de maisons des XVIIIe et XIXe siècles, harmonieuses et propres dans la paisible clarté, devenues récif pour les oiseaux. Petites mouettes à tête noire, simples moineaux, chevaliers arlequins, pluviers, hérons, tous en attente, regardant au loin l’horizon de San Miguel à San José, ils entrent peu à peu et sans bruit par le fond de la rue deux cents mètres plus loin, depuis la vaste Plaza de San Antonio aussi pleine que la rue il y a quelques heures – un instant – de drapeaux, de troupes, de camionnettes, d’hymnes. Elle ressent comme un creux au pubis et le duvet de sa nuque devient froid parce qu’elle ne peut pas, elle ne peut plus attribuer tout cela à l’heure, ni même à la guerre. Pourtant, elle essaie encore. « Si ça se trouve, c’est… c’est maintenant que ça va… que ça va chauffer ici… Du moins s’ils ne sont pas tous déjà en train de se battre et de s’entretuer loin d’ici, sur la grande plage, à Puerta Tierra… Je rentre chez ma mère. »

Elle fait quatre pas et un hurlement dans son dos la fait tressaillir de la tête aux pieds : dans sa cage près de la clôture, le perroquet royal des Pedroni crie à tue-tête, abandonné. Par le portail néoclassique de la banque jouxtant la Compagnie Telefonica, la vaste salle à colonnes, les bureaux, les guichets apparaissent déserts, bien que l’horloge anglaise du vieux casino, qu’elle remarque en passant, indique 9 h 25. Un peu plus loin, au bord du trottoir, frétille légèrement, bouche ouverte au soleil, un poisson que deux oiseaux guettent déjà, une petite daurade. Là où quelques mètres de rue paraissent inondés, ou fraîchement arrosés sans rime ni raison. Et maintenant, oui. Maintenant, elle ralentit et se prépare à attendre, ou à craindre, n’importe quoi, à voir n’importe quoi. Sauf ce qu’elle voit. En se redressant et plissant les yeux, elle voit enfin clairement, là-bas au bout, vers San Antonio, les vagues, la mer sereine, ensoleillée, les vagues entrant lentement en éventail sur la place depuis la rue du Veedor, des vaguelettes déjà brisées, trois, quatre doigts d’eau caressant le sol en arc de cercle, se retirant pour revenir à intervalles réguliers, des franges d’écume comme sur la plage de La Caleta, léchant quasiment l’entrée de la grand-rue, progressant sans tumulte, sans hâte, dans ce frais murmure qu’elle avait perçu, oui, qu’elle entendait déjà depuis le hall sans y prêter attention mais qui maintenant la fait se dresser sur la pointe des pieds, plisser les yeux, regarder : la mer qui revient à ses affaires, à mettre la ville toute en elle, qui lui appartient depuis toujours, pour emporter tout ce qu’elle lui a donné, « et ma mère seule à la maison, j’espère que je peux rentrer par Sagasta… je crois que c’est un peu plus haut, oui c’est plus haut ».

Sur le point de tourner rue Sagasta, elle regarde de nouveau vers le fond, où une guirlande d’écume entre paresseusement dans la grand-rue presque jusqu’au coin de San José, faiblit, reflue vers la place au moment où un coup de tonnerre lointain la cloue sur le trottoir, un grondement confus qui résonne derrière elle à l’autre bout de la grand-rue et qu’elle ne résiste pas à la tentation de regarder, qui la fait gémir, puis crier, crier comme un animal tandis qu’elle revient sur ses pas et se met à courir jusqu’à l’endroit où la rue s’ouvre en Y. Elle descend par Novena et José del Toro d’où monte déjà le grand fracas, la fin, le tonnerre déchaîné de la marée atlantique brisant tout sur son passage, crevant les vitrines, emportant des meubles ballottés par la houle, prenant d’assaut grilles et patios, entraînant dans la rue étroite des tentures emmêlées, des tables de chevet, des plantes, des chaises, des arbustes, des corps raidis, une barque vide, des caisses et des papiers, des planches, des vêtements, une carriole renversée, silhouettes retentissantes qui, au carrefour de Columela, se heurtent à d’autres, charriées par le courant grâce auquel la mer avance transversalement depuis le quai de Poniente.

Près de ses pieds, et d’une plaque d’égout frappée de l’Hercule et des lions de la ville jaillit maintenant une eau propre, lisse, qui baigne un peu la chaussée et se retire comme aspirée d’un coup, sans former de tourbillon. Mais c’est à peine si elle le remarque. Elle regarde vers le bas de la rue José del Toro. Puis remonte sur le trottoir, indécise, seule, muette à présent.

À la recherche d’une issue qu’elle ne trouve pas.

Cette nouvelle, extraite de Partes de guerra, a été traduites par François Gaudry.

Biscuits c’est psychologie

« Fabriquer des biscuits est devenu une branche de la psychologie », confie un responsable de United Biscuits au sociologue britannique Alain de Botton. Lequel constate : « Les décisions sur la taille, la forme, le revêtement, le packaging et le nom confèrent au biscuit une personnalité aussi subtilement et judicieusement nuancée que celle d’un personnage dans un grand roman. »

Alain de Botton, The Pleasures and Sorrows of Work (« Plaisirs et misères du travail »), Hamish Hamilton, 2008.

Il suffit d’une étincelle

La révolte a éclaté en décembre 2008 dans le sillage d’un simple conflit salarial dans une petite usine fabriquant des valises bon marché. À la suite d’une forte chute des commandes, l’entreprise ferma du jour au lendemain sans payer les salaires des ouvriers. Ceux-ci se mirent à démolir l’usine avant de se retourner vers ses dirigeants. La police arriva sur les lieux et tenta de contenir les salariés en les enfermant dans l’enceinte de l’établissement, tandis que les dirigeants leur proposaient un marché : ils pourraient récupérer une partie de leurs arriérés s’ils s’engageaient à quitter la ville. Cette stratégie échoua. Selon un compte rendu du Washington Post, une centaine d’ouvriers s’attaquèrent au barrage policier aux cris de : « Les droits de l’homme n’existent pas ici ! »
Pour des observateurs extérieurs qui auraient tendance à voir la Chine comme un État répressif, un tel mouvement de protestation peut sembler surprenant. Mais, plus surprenant encore, l’émeute avait lieu à Dongguan, une grande ville du delta de la rivière des Perles, le cœur industriel du sud du pays. Uni par de forts liens culturels et commerciaux avec Hong Kong, le delta est l’atelier du monde. L’immense majorité des grandes entreprises occidentales qui ont délocalisé la production font fabriquer leurs produits dans les usines qui bordent ses autoroutes. À l’intérieur, des équipes de jeunes femmes, appréciées pour leur dextérité, passent de longues journées à assembler toutes sortes de choses, des jouets aux puces électroniques. Selon une estimation, avec ses soixante millions d’habitants, le delta assure 5 % de la production mondiale de biens manufacturés.
Pourtant, même le delta de la rivière des Perles semble incapable de se prémunir contre la vague de contestation qui menace l’ensemble de la Chine alors que la crise financière mondiale dévaste l’économie du pays, qui repose essentiellement sur les exportations vers l’Occident. La plupart des économistes chinois considèrent que le pays a besoin d’une croissance annuelle d’au moins 8 % pour absorber les nouveaux venus sur le marché du travail, paysans qui partent vers les grandes villes ou jeunes frais émoulus de l’université. Vingt millions de travailleurs migrants ont perdu leur emploi depuis le début de la crise et plus de 60 000 usines ont fermé l’année dernière, conséquence directe de l’effondrement des investissements étrangers et des commandes des entreprises occidentales. Certains fonctionnaires reconnaissent en privé que le chômage est à son plus haut niveau depuis l’arrivée du Parti communiste au pouvoir en 1949.

Accord tacite
Cet affaiblissement de l’économie pourrait bien être la première menace sérieuse à laquelle le régime ait à faire face depuis les manifestations de Tian’anmen en 1989. Il met en cause la validité du modèle chinois et menace de rompre l’accord tacite entre les dirigeants et la classe moyenne, celle-ci tolérant l’autoritarisme du régime en contrepartie de la garantie d’une forte croissance, dont elle est la principale bénéficiaire. Cet hiver, la contestation a gagné d’autres villes industrielles. Par crainte des licenciements, des ouvriers ont séquestré leur patron, défilé dans les rues en s’en prenant aux usines, aux véhicules de police et même aux bureaux du Parti. Certains manifestants ont commencé à se coordonner au niveau des provinces, donnant corps à la grande hantise du Parti, qui reste à ce jour la seule véritable institution nationale et est très attentif à ce qu’aucun groupe ne s’organise à ce niveau. Cet hiver, des dizaines de milliers de chauffeurs de taxi, dans un certain nombre de régions, se sont soudain mis en grève pour protester contre le prix de la location de leur véhicule. L’automne dernier, un groupe d’intellectuels de premier plan a publié sur Internet la Charte 08, manifeste appelant à la fin du parti unique et à la mise en place d’une justice véritable. En quelques semaines, malgré les risques d’arrestation, elle avait recueilli plus de 10 000 signatures. « Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de colère ici, me dit Li Datong, l’un des plus célèbres analystes politiques chinois, rencontré à Pékin. Le gouvernement a su adroitement convaincre la classe moyenne qu’il est inutile de protester… Mais il suffit d’une étincelle pour que cela change. »
Un visiteur de Shanghai ayant quitté la Chine en 1979 ne reconnaîtrait pas la ville aujourd’hui. À la place de l’actuelle partie orientale du quartier commercial, Pudong, il n’y avait que des champs de riz. C’est à cette date que Deng Xiaoping, abandonnant les guerres intestines chères à Mao et sa conviction que l’État doit régir l’économie, lança la politique désignée plus tard sous le nom de « réforme et ouverture ». Il mit fin à la collectivisation de l’agriculture, commença à autoriser les entreprises privées et encouragea le Chinois ordinaire à profiter du capitalisme – tout en prenant soin de décrire cette nouvelle idéologie comme une forme de socialisme. Avec la bénédiction de Deng, les gouvernements locaux se mirent à investir dans la petite industrie et les entreprises privées. Conscient que le pays avait absolument besoin d’investissements étrangers massifs, Deng créa des zones économiques spéciales dans le sud du pays, qui devaient servir de vitrine de cette nouvelle politique d’ouverture en mettant en avant l’abondance de la main-d’œuvre bon marché pour attirer les capitaux.
Les réformes de Deng étaient destinées à préserver le régime. Comme l’a fait remarquer Bao Tong, ancien conseiller de Zhao Ziyang, le Premier ministre de Deng, celui-ci n’a jamais eu l’intention d’abandonner le principe du parti unique ou de mener de véritables réformes politiques. Mais il avait compris que, sans ces réformes économiques, le peuple chinois finirait sans doute par rejeter la domination du Parti. Dans un discours célèbre, il annonça que « certains s’enrichiraient avant les autres » et que l’investissement – à la fois chinois et étranger – serait concentré dans un premier temps dans les grandes villes de la côte comme Shanghai et Canton. Il présida également à la création d’une ville nouvelle fondée sur une ouverture économique totale, Shenzhen, dans le Sud, qui finit par devenir une sorte d’eldorado pour les travailleurs chinois. Dans le même temps, le gouvernement dissuadait les habitants des campagnes de migrer vers les grandes villes et conservait les meilleurs postes pour les élites urbaines bien introduites dans les milieux politiques, celles-là mêmes qui représentaient un risque pour le Parti depuis le mouvement du « Mur de la démocratie » à Pékin en 1978, première manifestation d’une opposition au régime après la mort de Mao (1).
Pendant près de trois décennies, cette politique a porté ses fruits. La croissance a souvent dépassé les 10 % et 150 millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Certaines années, la Chine a reçu plus d’investissements étrangers directs que les États-Unis. Les villes de la côte sont désormais des mégalopoles où les salaires sont comparables à ceux de sociétés bien plus avancées – Shanghai a aujourd’hui un PIB par habitant de plus de 7 000 dollars. La stratégie de cooptation de la classe moyenne a plutôt bien marché. Depuis le début des années 2000, dans sa très large majorité, la classe moyenne urbaine accepte, voire soutient, un régime qui l’a considérablement enrichie tout en lui laissant, en comparaison avec l’époque de Mao, une grande liberté. Dans un article publié en 2006, Jonathan Unger écrivait : « Les fonctionnaires qui, dans les années 1980, n’avaient pas de quoi s’acheter un réfrigérateur ou une télévision couleur, voire même des chaussures en cuir, et qui habitaient dans de tristes immeubles sans ascenseur ont désormais un niveau de vie qu’ils n’auraient jamais pu imaginer. Ils ne veulent pas faire de vagues. Si l’idée du gouvernement était d’acheter la classe moyenne salariée, ça a marché… Il y a bien sûr des exceptions, mais la plupart des intellectuels ont tendance à accepter et approuver le statu quo et à voir les conditions de vie difficiles des paysans et des ouvriers comme le prix à payer pour la modernisation de la Chine (2). »

Étonnante stabilité
Aux yeux de nombreux observateurs étrangers, le pays est parvenu à un degré de stabilité étonnant pour un régime autoritaire. Au point, peut-être, d’incarner un nouveau modèle de développement capitaliste. Un modèle dans lequel l’État continue de jouer un rôle actif dans de nombreuses entreprises, alors même qu’elles sont en concurrence sur le marché mondial ; et où le peuple tolère l’autoritarisme en échange de la prospérité. À l’automne 2007, j’ai interrogé plusieurs fonctionnaires et professeurs chinois : alors que, trois ans plus tôt, la plupart d’entre eux auraient nié l’existence d’un modèle économique chinois qui puisse avoir une valeur pour le reste du monde, ils étaient désormais intarissables sur la réussite de la Chine et sur les programmes de formation que le gouvernement avait créés à l’intention de milliers de fonctionnaires et de technocrates des pays en développement.
Mais ces décennies de forte croissance ont dissimulé de nombreux problèmes. La concentration des investissements dans les villes de l’Est a entraîné de nouvelles disparités dans un pays qui se caractérisait, jusque-là, en comparaison du reste de l’Asie, par une relative homogénéité de revenus. Aujourd’hui, les provinces les plus riches, comme le Fujian, dans le sud-est de la Chine, ont un PIB par habitant dix fois supérieur à celui des provinces de l’intérieur. La Chine est désormais comparable aux pays d’Amérique latine sur le plan des inégalités. Dans les villes de l’Est, les investissements massifs ont provoqué une surcapacité de production, tandis que les paysans de l’intérieur du pays peinent à trouver les ressources nécessaires pour acheminer leurs produits sur le marché. Des villes comme Shanghai sont pleines de gratte-ciel à moitié vides et d’infrastructures ultramodernes et inutiles comme le train Maglev, qui propulse les voyageurs à 430 km/h entre le nouvel aéroport et le centre-ville. Quand j’ai pris le Maglev, j’étais quasiment le seul passager.
Quand on quitte la côte Est pour les provinces de l’intérieur, le décalage est saisissant. J’ai pris un vol à l’aéroport de Shanghai, où j’ai patienté en dégustant un cappuccino à 8 dollars, en direction du Gansu, une province aride dont les paysages lunaires et les canyons désolés rappellent beaucoup le sud-ouest des États-Unis. À l’arrivée, j’ai traversé des villages de paysans faits de petites cabanes de pierre chauffées par un poêle à charbon. Beaucoup de ces paysans, qui vivent à peine de ce qu’ils produisent, habitent toujours à proximité du lieu où ils sont nés.
Occupé à acheter le soutien des classes moyennes, le gouvernement a trop souvent ignoré ces masses paysannes qui passent pour impuissantes. Laissés pour compte des politiques d’investissement, les paysans doivent également faire face à toutes sortes de prédations. Des fonctionnaires locaux corrompus les chassent de leurs terres pour y installer des zones commerciales ou industrielles, ce qui leur permet en général de toucher quelques pots-de-vin. Le gouvernement central a lancé de grands projets pour canaliser l’eau des régions rurales vers les grandes villes de la côte Est ; les nappes phréatiques de la grande plaine du Nord, la principale région agricole du pays, pourraient être complètement épuisées d’ici à trente ans. Certains fonctionnaires locaux volent purement et simplement les fonds publics. Plusieurs sièges locaux du Parti sont connus pour leurs équipements somptueux, avec spa et bar karaoké. Selon un rapport de la Fondation Carnegie, le coût de la corruption représente 10 % du montant de l’ensemble des contrats publics : « La probabilité pour qu’un fonctionnaire véreux aille en prison est de moins de 3 %, ce qui fait de la corruption une activité à haute rentabilité et à faible risque. Même les petits fonctionnaires ont la possibilité d’amasser une fortune illicite de plusieurs dizaines de millions de yuans. »
Jusqu’à ces derniers mois, les élites urbaines se sont très peu souciées des problèmes des zones rurales. Comme l’écrit Unger, « elles ne voulaient et elles ne veulent toujours pas que les paysans chinois, qui représentent la majorité, jouent un rôle décisif dans le choix de ceux qui gouvernent le pays. La plupart d’entre elles méprisent le peuple des campagnes ». Mais le gouvernement ne peut pas oublier éternellement des centaines de millions de personnes. Les dirigeants de Pékin doivent se souvenir que les émeutes paysannes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont contribué à renverser le régime impérial. Depuis une dizaine d’années, dans l’espoir d’éviter de graves troubles sociaux dans les campagnes, Pékin a commencé à lever les restrictions de déplacement, autorisant la main-d’œuvre rurale à venir s’installer en ville. Mais rien n’a été fait pour préparer le pays au bouleversement provoqué par les migrations de masse.

Travailleurs migrants
Comme le montre Leslie Chang dans Factory Girls, malgré les conditions de travail difficiles (journées de douze heures, hébergement dans des dortoirs bondés), de nombreux jeunes travailleurs migrants cherchent à se faire embaucher dans les usines. Elles offrent des salaires relativement élevés et aussi, souvent, une forme de liberté – une vie loin de chez soi, avec un peu d’argent à soi. Cent trente millions de migrants ont rejoint les villes au cours de la dernière décennie, dépassant très largement les capacités de l’État en matière de logements, d’écoles et de services de santé. Deng n’a rien mis en place pour remplacer le « bol de riz en fer » – le système de sécurité sociale de l’ère maoïste – qu’il a délibérément fracassé. Le Chinois moyen doit se débrouiller tout seul dans une société où les hôpitaux refusent les patients qui n’ont pas suffisamment d’argent sur eux et où les pauvres ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l’école (3).
À la fin des années 1990, les zones urbaines chinoises ne ressemblaient en rien aux villes d’autres pays en développement comme l’Inde, où l’on croisait des groupes de miséreux à chaque coin de rue. Les politiques de restriction des déplacements étant toujours en vigueur, il était difficile de trouver un mendiant ou un sans-abri dans une ville comme Shanghai. Mais, au cours de la dernière décennie, les choses ont commencé à changer. Officiellement, le taux de chômage reste faible, les travailleurs migrants étant exclus des statistiques, mais ces chômeurs absents des chiffres officiels forment un nouveau sous-prolétariat, n’ayant pas accès à l’aide sociale. Dans les villes des provinces de l’intérieur, qui sont souvent la première étape des travailleurs migrants, des campements sont apparus à proximité des gares et des points d’eau, remplis de jeunes hommes cherchant à se faire embaucher sur les chantiers de construction. Même à Shanghai et Pékin, les pauvres ont cessé d’être invisibles. Les migrants s’entassent dans des immeubles délabrés à la périphérie ou dans des dortoirs préfabriqués miteux à proximité des chantiers.
Avant l’assouplissement des mesures de restriction des déplacements, très peu de paysans savaient comment on vivait en ville. Maintenant, ils ont vu de leurs propres yeux l’ampleur des inégalités et ils ont fait l’expérience du mépris de la classe moyenne urbaine. Les migrants qui retournent dans les campagnes attisent le ressentiment à l’égard de la Chine côtière, et leur colère explique l’empressement croissant des populations rurales à lutter pour leurs droits. Si ce sont les militants des droits de l’homme issus des élites cultivées qui attirent le plus l’attention des médias occidentaux, des fonctionnaires chinois m’ont confirmé qu’ils craignaient bien davantage l’agitation des campagnes. De fait, chaque année, les « incidents de masse » (euphémisme par lequel le gouvernement chinois désigne les manifestations) sont bien plus nombreux dans les campagnes que dans les villes.
Ayant moins à perdre, les manifestants des campagnes en viennent plus vite à l’affrontement. Rare dans les années qui ont suivi Tian’anmen, la violence s’est banalisée dans les conflits ruraux, où manifestants et forces de l’ordre sont armés de matraques, d’armes à feu, voire de bombes. Même la police, pilier de tout État autoritaire, s’est mise en grève dans certaines provinces. Dans la désormais tristement célèbre ville de Dongzhou (dans le sud du pays), les habitants opposés à la construction d’une nouvelle centrale électrique sur des terres confisquées sans indemnisation par les fonctionnaires locaux défilèrent dans les rues et défièrent la police. En décembre 2005, pour la première fois depuis 1989, les forces de sécurité tirèrent à balles réelles, tuant vingt personnes.
Mais les réformes économiques ont eu d’autres conséquences négatives. La stratégie de Deng a rendu la Chine bien trop dépendante des exportations. Rien n’était prévu en cas de baisse des investissements étrangers ou de chute de la consommation mondiale. Le pays a amassé d’énormes excédents commerciaux, ce qui lui a permis de créer un fonds de réserve en devises d’environ deux trillions de dollars. Mais, en misant tout sur les investissements étrangers, le gouvernement a omis de créer les conditions d’une consommation intérieure forte : il n’a rien fait pour s’assurer qu’il existait des banques disposées à proposer des crédits immobiliers ou automobiles, ou des établissements ruraux susceptibles d’aider les paysans à se moderniser. Les consommateurs ont donc mis leur argent à la banque, ou sous le matelas, ce qui fait de la Chine l’un des pays où le taux d’épargne des ménages est le plus fort.

La concurrence du Vietnam
Cette stratégie faisait partie d’un marché conclu implicitement avec les États-Unis, dans lequel la Chine devait, pour l’essentiel, subventionner la consommation américaine. Selon Michael Pettis, économiste à l’université de Pékin, « la demande excédentaire américaine et l’offre excédentaire chinoise étaient à peu près équilibrées jusqu’à très récemment. En raison de son excédent commercial, la Chine amassait nécessairement des dollars, qui devaient être exportés (investis) aux États-Unis. Cette exportation de capitaux ne passait pas par de l’investissement privé, mais par l’accumulation forcée d’une vaste réserve de devises, ensuite recyclées aux États-Unis sous forme d’achats de bons du Trésor américain et d’autres actifs en dollars par la banque centrale chinoise ».
Mais la Chine dépendait trop des investissements étrangers pour la fabrication de produits bon marché. Le pays n’a pas réussi à créer des entreprises nationales capables de rivaliser avec les multinationales et d’innover dans des secteurs de pointe comme les technologies vertes ou la téléphonie mobile. Le développement des rares marques internationales d’origine chinoise, comme la compagnie de télécommunications Huawei, repose sur un entrelacs opaque de subventions publiques et de prêts consentis par des banques liées à l’État. Faute de personnel dirigeant compétent et de services clients efficaces, la plupart des entreprises chinoises ne sont pas compétitives sur les marchés des pays développés. Elles ont donc tendance à cibler essentiellement l’Afrique, l’Asie du Sud-Est et l’Asie centrale, où elles ne sont pas en concurrence directe avec les entreprises occidentales ou japonaises. La Chine découvre également que, même si elle semble disposer d’un réservoir inépuisable de main-d’œuvre bon marché, des pays voisins comme le Vietnam vendent désormais le travail encore moins cher et attirent les investisseurs – les entrepreneurs chinois eux-mêmes affluent au nord du Vietnam pour y installer des usines.
Le fait que la Chine manque d’entreprises compétitives sur le marché mondial ne devrait pas nous surprendre. S’appuyant sur une masse considérable de données financières révélées récemment, Yasheng Huang, l’un des tout premiers critiques du miracle économique chinois, démontre dans un livre saisissant que le pays est en réalité devenu moins capitaliste et moins libre sur le plan économique au cours des deux dernières décennies. Au début des années 1980, le gouvernement a étranglé les jeunes entrepreneurs qui devaient faire face à la fois aux très grandes entreprises détenues par l’État et aux multinationales. À l’opposé, d’autres pays d’Asie ont soutenu les entreprises privées nationales en incitant les citoyens à consommer leurs produits, ce qui a eu pour effet d’interdire l’accès des entreprises étrangères à de nombreux segments du marché intérieur. Cette stratégie a porté ses fruits : le Japon, la Corée du Sud et Taiwan ont des entreprises qui, à l’image de Samsung en Corée ou d’Acer à Taiwan, sont compétitives sur le marché mondial.

Stabilité menacée
Huang montre également qu’au début des années 1980 une bonne part du dynamisme de la Chine reposait sur les campagnes, qui furent les premières à adopter l’économie de marché, les agriculteurs se regroupant dans des sociétés par actions pour vendre leurs produits. L’esprit d’entreprise des paysans avait alors contribué à assurer une répartition équitable de la croissance économique, qui était aussi forte dans les campagnes que dans les villes. Mais ces dernières années, totalement abandonnées par l’État, les zones rurales ont perdu leur dynamisme et l’inégalité n’a cessé de croître.
Habiles à anticiper l’évolution de l’opinion publique, les autorités savent qu’elles sont confrontées à un problème réel. Lors des sommets économiques mondiaux et des rencontres avec les leaders occidentaux, les dirigeants chinois affirment contrôler la situation. À la tribune du Forum économique mondial de Davos, en janvier dernier, le Premier ministre Wen Jiabao a fait miroiter le chiffre magique de 8 % de croissance pour 2009. Pourtant, lui aussi perçoit très bien le danger. Dans Qiushi, une publication du Parti, il a prévenu que les « facteurs qui nuisent à la stabilité sociale allaient progresser », un aveu étonnamment direct pour un dirigeant chinois.
Jusqu’ici, Pékin s’en est tenu à une stratégie de contrôle des troubles sociaux bien rodée, fondée sur un mélange de cooptation et de répression. Les fonctionnaires locaux ont commencé à acheter les contestataires en leur promettant de couvrir les salaires non payés, voire en les soudoyant pour les faire taire. De son côté, le gouvernement central a financé un plan de relance de l’économie de 585 milliards de dollars, soit bien plus que les plans américain ou britannique en proportion du PIB. Les leaders chinois, Wen Jiabao notamment, se sont également efforcés de se présenter sous un jour sympathique. Fin février, le Premier ministre s’est livré à une séance de chat sur Internet, comme un homme politique en campagne dans une démocratie. Ce plan de relance pourrait bien être la meilleure chance pour les paysans d’améliorer leur sort. Contrairement aux programmes précédents, celui-ci vise spécifiquement les zones rurales et promet une couverture maladie universelle et des logements moins chers.
Parallèlement, le Conseil d’État, principal organe administratif du pays, fait pression sur les entreprises pour les empêcher de licencier. En février, il semble que le gouvernement central ait convoqué une série de réunions avec les organismes de sécurité pour trouver des moyens de prévenir un emballement de la contestation. Les forces de l’ordre ont arrêté des signataires de la Charte 08, renforcé le contrôle policier dans des régions instables comme le Tibet et la province du Xinjiang, à l’ouest du pays, et considérablement intensifié la surveillance d’Internet. Les journalistes chinois, qui pouvaient jusque-là parler librement des manifestations, sont aujourd’hui menacés d’être limogés s’ils le font.
Mais toutes ces mesures pourraient bien échouer. La tradition d’épargne des Chinois et la peur, profondément enracinée, d’un effondrement de l’économie rendent peu probable la perspective d’un redémarrage par la consommation intérieure. C’est le contraire qui risque de se passer : en interrogeant des habitants de plusieurs grandes villes, j’ai constaté que la plupart d’entre eux, redoutant de perdre leur emploi dans les mois qui viennent, avaient l’intention d’épargner davantage. La Banque centrale a reconnu récemment que le pays connaît cette année une phase de déflation, notamment en raison de la faible demande intérieure. Par ailleurs, aucun plan de relance de Pékin ne réussira jamais à convaincre les consommateurs occidentaux de recommencer à acheter, ce qui met les leaders chinois dans une position particulièrement inconfortable, puisqu’ils ne disposent d’aucun moyen d’agir sur le destin économique du pays.

Textos et e-mails
Les mesures policières pour contrôler les manifestations ont également perdu une grande part de leur efficacité. De très nombreux Chinois vivent désormais dans des logements privés où ils échappent au Parti, qui avait autrefois des informateurs dans presque chaque immeuble. Les manifestants disposent également d’outils bien plus sophistiqués qu’en 1989, qui leur permettent de s’organiser discrètement. Des envois de textos ou d’e-mails à partir de serveurs éloignés difficilement accessibles aux forces de sécurité permettent de rassembler très rapidement des milliers de personnes. Dans la ville de Xiamen, à l’est du pays, les habitants ont réussi, en mai 2007, à empêcher la construction d’une usine chimique grâce à une campagne de textos.
Pendant des années, Wen Jiabao et le président Hu Jintao ont mené une campagne pour s’efforcer d’améliorer l’image de la Chine, campagne couronnée par les Jeux olympiques de 2008. Pékin joue désormais un rôle majeur au Conseil de sécurité de l’ONU, envoie des « casques bleus » sur des continents éloignés et sert de médiateur dans des dossiers stratégiques comme le programme nucléaire nord-coréen. Ces efforts ont porté leurs fruits : malgré les problèmes économiques, Hu Jintao a effectué une visite diplomatique dans plusieurs pays d’Afrique et du Moyen-Orient où il a été accueilli comme un roi. Une répression violente qui noierait les troubles sociaux dans le sang comme en 1989 réduirait tous ces efforts à néant. Et, contrairement à 1989, quand Deng, du haut de sa position incontestée à la tête du Parti, avait donné l’ordre d’écraser les manifestations de Tian’anmen, le Parti est aujourd’hui plus divisé et n’a pas de leader aussi puissant et révéré. Hu Jintao serait certainement favorable à l’adoption d’une ligne dure face à la contestation mais d’autres dirigeants sont manifestement plus libéraux, et Hu n’a pas l’autorité de Deng. Les paysans en colère et les ouvriers licenciés vont peut-être pouvoir accomplir ce que les étudiants ont commencé il y a vingt ans.

Ce texte est paru le 26 mars 2009. Il a été traduit par Étienne Dobenesque.

La leçon

Le capitaine Hurtado était notre seul et unique officier de métier à Peguerinos, en 1936. Les milices ne laissaient pas de l’étonner. Il constatait que les vertus civiles donnaient un excellent résultat sur le champ de bataille, ce qui devait contredire les principes de sa science militaire. Il avait beaucoup de respect pour la combativité et le courage des miliciens mais ne comprenait pas politiquement la démocratie, et à ceux qui tentaient de lui parler des libertés du peuple, il répondait, agacé : « Pour les quatre jours qui nous restent à vivre, fichez-moi la paix avec vos bêtises. » Les miliciens riaient et hochaient lentement la tête. Mais les qualités militaires de Hurtado, à la tête d’hommes dont il ne comprenait pas l’idéologie, forçaient la sympathie de tous. « Avec vous, disait-il aux miliciens, on peut aller partout. » Cela les flattait.

Ce jour-là, Hurtado fit appeler cinq hommes choisis parmi les plus déterminés. Quatre jeunes et un homme mûr. Celui-ci était typographe. Il y avait ensuite un ingénieur, un métallurgiste et deux maçons. Le typographe se plaignait toujours de n’avoir le temps de rien faire. Depuis trois jours, il tentait en vain de lire un discours du leader de son syndicat, publié dans une brochure qu’il gardait sur lui, toute sale et froissée. Lorsqu’ils se rendirent à la petite maison en bois située à la sortie du village, le capitaine n’était pas encore arrivé et ils l’attendirent plus d’une demi-heure. Le typographe sortit la brochure de sa cartouchière et se mit à lire. Le capitaine arriva enfin, accompagné d’un sergent télégraphiste qui utilisait un héliographe. Malgré son enthousiasme affiché pour les idées politiques des miliciens, avec lesquels il parlait à tout bout de champ, ce sergent ne bénéficiait de la sympathie d’aucun. Ils sentaient en lui quelque chose de servile qui ne convainquait personne. Il était courant d’entendre parler de lui avec des réserves.

Avant de s’asseoir, le capitaine eut un long aparté avec le sergent. Lorsque celui-ci fut parti, Hurtado dit aux miliciens qu’il les avait convoqués pour leur exposer un plan d’incursion dans le camp ennemi. Un plan très risqué qui exigeait la plus grande attention. La défaite subie la veille par l’ennemi avait forcé Mola (1) à réorganiser sérieusement son camp pour résister. L’ennemi était à présent très bien fortifié, il avait établi une ligne de défense régulière et comptait sur de nombreux renforts. Il devait avoir des patrouilles de reconnaissance composées de rescapés de la cavalerie maure qui avaient réussi à se sauver la veille. Les miliciens écoutaient, impatients. Ils auraient voulu assimiler en un instant le savoir de cet homme. Mais chacun pensait que si Hurtado connaissait toujours la situation de l’ennemi et, dans une bataille, le moment et le lieu de la contre-attaque, il le devait à ses six années d’académie militaire. Ce mot – académie – possédait une force et un prestige écrasants. « Le fusil n’est pas nécessaire pour ce genre de missions, expliquait Hurtado. La grenade est plus efficace. Trois d’entre vous porteront aussi une pioche. Les deux autres, une pelle. Et chacun, un rouleau de corde de cinq ou six mètres. »

Après une pause au cours de laquelle le capitaine parut très préoccupé par les boucles de ses grandes bottes en cuir, même si l’on voyait qu’il pensait à autre chose, il poursuivit : « L’incursion dans le camp ennemi a pour but de créer la surprise et la désorientation. Pour réussir, il faut savoir éviter les postes d’observation, et c’est possible en étudiant soigneusement l’itinéraire et en choisissant l’heure en fonction de la position du soleil ou de la lune. L’itinéraire longe le vieux chemin des résiniers… » Il s’interrompit de nouveau pour batailler avec une boucle récalcitrante. Au moment où il allait reprendre sa leçon, le sergent télégraphiste revint. Le capitaine se leva et sortit. Il semblait très distrait. Le typographe prit sa brochure et se mit à lire. Le jeune ingénieur pensa que ce n’était pas bien d’avoir un aparté avec le télégraphiste, mais les professionnels accordaient peut-être une grande valeur au secret militaire, on ne pouvait les en blâmer.

Hurtado revint et dit qu’il devait repartir pour une urgence. Il poursuivrait la leçon à la tombée de la nuit et l’incursion de la patrouille aurait lieu le lendemain avant l’aube. Il y avait le temps. Avant de partir, il prévint que, s’il n’était pas là avant minuit, les miliciens devaient aller le chercher à l’état-major ; et, s’il n’y était pas, où qu’il se trouve. Le typographe rangea sa brochure dans la cartouchière et regarda le capitaine avec perplexité. « C’est curieux, pensa-t-il. Il a l’air différent. Il ne tient pas en place, il s’assied, il se lève, il parle comme s’il avait un mal de tête ou de dents. »

La patrouille flânait dans le campement en attendant l’heure de la réunion. Les cinq miliciens avaient quartier libre ce jour-là et le typographe continuait de lire sa brochure, dont il avait soigneusement souligné au crayon certains paragraphes. Après le bombardement de l’aviation ennemie, vers quatre heures de l’après-midi, un grand calme régna. Le silence du front était troué de temps à autre par le feu mécanique des mitrailleuses. Parfois aussi, un coq chantait dans une basse-cour voisine, ce que le jeune ingénieur considérait comme une provocation intolérable pour son estomac. Hurtado partit au crépuscule, avec le sergent, en direction des avant-postes. Le caporal d’intendance remarqua sa démarche indécise. Il atteignit les premiers postes du flanc droit et prévint les sentinelles de prendre garde avant de tirer car il partait en reconnaissance dans le « no man’s land ». Étonnées, les sentinelles le virent s’éloigner. « Avec un homme aussi courageux et intelligent, se dirent-elles à leur tour, on peut aller partout. » Hurtado et le télégraphiste avancèrent très prudemment en direction d’une petite maison en ruine d’où s’élevait de la fumée. Puis les sentinelles les perdirent de vue mais, lors des relèves, ils transmettaient la consigne : « Attention avant de tirer, le capitaine est dans le secteur. »

Il était déjà minuit et il n’était pas encore revenu. À une heure du matin, le typographe rassembla ses camarades et leur rappela que le capitaine leur avait dit qu’après minuit ils devaient le chercher où qu’il se trouve. Il fallait exécuter la mission avant l’aube et ils avaient besoin de connaître les instructions complètes. S’étant mis d’accord, ils apprirent par le caporal d’intendance et le sergent de la deuxième compagnie du bataillon Fernando de Rosa le chemin emprunté par le capitaine. Fusil en bandoulière, baïonnette à la ceinture et munis d’une demi-douzaine de grenades, les cinq hommes atteignirent les avant-postes. Les sentinelles leur indiquèrent l’endroit où Hurtado avait disparu. La patrouille partit à sa recherche parmi les ombres qu’éclairait parfois une lune timide. Obsédés par la mission qu’ils devaient accomplir « avant l’aube », ils se rappelaient ses paroles : « Si à minuit je ne suis pas là, partez à ma recherche. » Les cinq hommes continuèrent à progresser prudemment dans la nuit. Avant d’atteindre la petite maison en ruine, ils entendirent sur leur gauche une mitrailleuse. La nuit, les tirs éclataient comme des étoiles rouges d’une parfaite symétrie. Ils se jetèrent au sol et poursuivirent leur progression. Ils s’immobilisèrent peu après en entendant des voix. Ils ne comprenaient pas ce qu’elles disaient mais reconnaissaient les inflexions aiguës des Maures. Le typographe et deux miliciens avancèrent, tandis que les autres attendaient avec leurs fusils chargés. Quelques minutes plus tard, ils aperçurent un groupe de chevaux sans cavaliers, attachés les uns aux autres. Comme les voix s’étaient éloignées et qu’ils n’avaient vu personne pendant plus d’une demi-heure, ils continuèrent d’avancer. « Quand on va trouver Hurtado, disait le typographe, il va être très tard. » Un autre milicien affirmait que si ce retard était trop important, il leur faudrait retourner au campement pour s’équiper comme le capitaine l’avait dit. Les derniers mots qu’ils lui avaient entendu prononcer, abrégeant une phrase d’une valeur inestimable, étaient : « L’itinéraire longe le vieux chemin des résiniers… » Il fallait connaître la phrase entière et écouter les instructions du capitaine avant d’infiltrer le camp ennemi s’ils voulaient faire du bon travail. « Pénétrer dans le camp ennemi, se disaient-ils, n’est pas une mission à la portée du premier milicien venu. »

Au fond d’un cratère d’obus, ils trouvèrent le télégraphiste. Il se plaignait faiblement et semblait avoir perdu connaissance. Il était blessé à la tête et à la poitrine. Il avait aussi une main ensanglantée. Mais de cette main, il indiquait une direction et riait vaguement. Peut-être ne riait-il pas, mais sa large bouche enfouie sous ses narines donnait cette impression. L’annulaire manquait à sa main gauche. Ceux qui avaient douté du télégraphiste se sentaient à présent honteux. De sa main ensanglantée, il continuait d’indiquer la direction prise par Hurtado à travers les ombres. Mais il n’arrivait pas à parler. Comme il refusait d’être évacué, ils lui donnèrent de l’eau, le laissèrent sur place et poursuivirent leur chemin. Le typographe expliqua que les Maures avaient coupé l’annulaire du télégraphiste pour lui voler son alliance en or. À peine eût-il prononcé ces mots que deux obus de 75 explosaient. Un éclat blessa l’ingénieur au bras. On entendit un juron et le blessé resta en arrière à la recherche de quelque chose pour servir de garrot au-dessus de la blessure. Mais ils continuèrent d’avancer. Ils dépassèrent deux nids de mitrailleuses, perdirent du temps en essayant de reconnaître du bout des doigts dans l’obscurité – la lune s’était de nouveau cachée – les traits d’un cadavre. Il portait une moustache, ce ne pouvait donc être Hurtado. Et ils poursuivirent leur chemin. Enfin, peu avant l’aube, ils trouvèrent Hurtado. Et un autre campement. C’était peut-être le secteur de Las Navas. Stupéfait, Hurtado écarquillait les yeux. Son étonnement suggérait une série de questions si évidentes qu’il n’était pas utile de les formuler. « Vous nous avez ordonné de venir vous chercher », expliquaient les miliciens. D’une voix tremblante, le regard rivé sur les fusils, Hurtado demanda : « Moi ? Et pourquoi donc ? » Il était tellement déconcerté qu’il n’arrivait pas à porter son cigarillo à ses lèvres. « Pour que vous nous disiez comment pénétrer dans le camp rebelle. »

Hurtado avait perdu le regard juvénile et franc qui était le sien à Peguerinos. Les miliciens pensaient qu’il était irrité car ils n’apportaient pas les grenades ni les rouleaux de corde. Le typographe déclara : « Après, on laissera les fusils et on ira s’équiper comme vous avez dit, mais on aimerait que vous terminiez de nous donner vos instructions pour pénétrer dans le camp ennemi. »

Le jour se levait. Le drapeau du traître Franco était déjà visible. Le capitaine disparut et les miliciens se rappelèrent les mots sur lesquels sa leçon s’était interrompue : « L’incursion dans le camp ennemi, le long du vieux chemin des résiniers… » Ce n’était pas si facile d’entrer dans le camp ennemi. Seul un officier, avec ses six années d’académie militaire, pouvait prétendre mener à bien une mission aussi délicate. Ils s’assirent en demi-cercle. L’ingénieur resserra le bandage de son bras en se servant de ses dents et de sa main libre. Ils avaient laissé une chaise au centre, pour Hurtado. Celui-ci revint, mais accompagné de deux officiers et d’une quinzaine de soldats qui désarmèrent les miliciens et les conduisirent au bord d’un fossé. Ils dirent au jeune ingénieur : « Saute, ça nous évitera de devoir traîner ton corps. » Ils tirèrent sur lui et il resta là, recroquevillé, au fond du fossé. Ils ordonnèrent au typographe de prendre une pelletée de chaux d’un petit tas tout proche et de la répandre sur le cadavre. Le typographe resta silencieux, se contentant de montrer ses mains liées. Ils le détachèrent. Il prit la pelle et regarda autour de lui. Hurtado n’était plus là. Il laissa tomber la pelle, franchit d’un bond un muret de pierres et se mit à courir à perdre haleine. Il entendit dans son dos des détonations. Les pistolets claquaient comme de petites bouteilles auxquelles on retire brusquement un bouchon trop serré. Il sentit sur ses jambes la gifle de branches d’arbustes qui n’existaient pas et dans sa bouche un liquide chaud et salé. Il put malgré tout regagner Peguerinos. J’y étais. Il m’a tout raconté tandis que le médecin s’apprêtait à lui faire une transfusion sanguine. Puis il a sorti sa brochure syndicale de la poche et il s’est mis à lire.

Cette nouvelle, extraite de Partes de guerra, a été traduites par François Gaudry.

L’exception Fred Vargas

Dans le monde du roman noir, Fred Vargas est une exception à plus d’un titre. Dans ce genre dominé en France par la gent masculine (contrairement à ce qui se passe outre-Manche), elle est une femme, remarque respectueusement Lorna Scott Fox dans la London Review of Books. Une femme savante, puisque son métier, qu’elle exerce sous son vrai nom, est d’être archéozoologue. Et une moraliste, qui voit de l’innocence même chez ceux dont les mains sont rouges de sang. « Ses romans, de façon presque choquante en ces temps vindicatifs, prônent la tolérance et la clémence. »

Un lieu incertain, par Fred Vargas, Viviane Hamy, 2008.

Les dix livres qui ont compté en Chine en 2008

60 ans de Chine populaire

C’est la première histoire « non officielle » de la République populaire de Chine. Cet ouvrage collectif en dix volumes, comptant plus de cinq millions de caractères, publié à Hong Kong, exploite de nouvelles sources historiques et livre des éléments jamais révélés auparavant. Il a été salué par l’historien américain Yu Ying-shih, professeur à Princeton, qui y voit une œuvre « du meilleur niveau mondial ». Le directeur de l’ouvrage, Jin Guantao, a demandé aux rédacteurs, tous de Chine continentale, de « reconstituer l’état d’esprit et les conceptions culturelles de l’époque considérée, ce que les sinologues d’outre-mer ne peuvent éprouver ni connaître ». Auteur du tome sur « Le mouvement antidroitier » [répression déclenchée après les « Cent Fleurs »], Shen Zhihua révèle que, dès 1956, le Parti communiste avait pris la décision de renoncer à la théorie de la lutte des classes et au « culte de la personnalité » et souhaitait placer la Chine sur la voie d’un développement pacifique, mais que ce consensus unanime au sein du parti fut suspendu, renversé et subverti [par Mao].

Jin Guantao, Shen Zhihua et al., « Histoire de la République populaire de Chine ».

36 millions de morts de faim

L’usage récent par le Premier secrétaire du Parti communiste chinois, Hu Jintao, de la formule « ne pas se tourmenter » (bu zheteng) a rappelé au peuple les souvenirs du plus grand « tourment » qu’ait connu la Chine populaire. Ancien journaliste de l’agence Chine nouvelle à la retraite, Yang Jisheng a consacré dix années de sa vie à cet ouvrage de 800 000 caractères. Il décrit la tragédie qui a conduit, entre 1959 et 1961, 36 millions de personnes à mourir de faim. Que représente ce chiffre ? Comme le dit Yang Jisheng, il correspond au lancement de 450 bombes atomiques ou à 150 tremblements de terre de l’ampleur de celui de Tangshan en 1976. Le lauréat du prix Nobel d’économie Amartya Sen y voit « la plus grande famine répertoriée dans l’histoire du monde ».

Comme le dit ce livre, il n’y eut pas de grands cris de lamentation, de vêtements de lin en signe de piété filiale, de pétards ni de papier-monnaie brûlé pour les mânes des morts. Il n’y eut ni compassion, ni affliction, ni larmes. Il n’y eut pas non plus de frayeur et de crainte. Quelques dizaines de millions de personnes disparurent ainsi dans le silence et l’indifférence… Le père de l’auteur fait partie de ces victimes innocentes. Ces yeux s’enfoncèrent profondément, sur ses bras ne restait qu’une couche de peau déshydratée et desséchée, toute son ossature était apparente. « Mon cœur fut soudain secoué et pris de tristesse : l’expression courante “n’avoir que la peau sur les os” décrivait donc cet état effrayant et inhumain ! » Cette histoire est celle d’une souffrance individuelle, mais c’est aussi celle de l’histoire nationale. C’est la force motrice qui a poussé l’auteur : « Il m’était nécessaire de l’écrire […] certainement pas pour éveiller la haine », mais pour éviter à jamais qu’une telle tragédie se reproduise (lire l’article de Verna Yu).

Yang Jisheng, « Stèle funéraire ».

Le pays du renseignement

De nombreux Chinois ne peuvent se détacher de l’ombre laissée par la guerre d’invasion du Japon. Même les caractères chinois qui forment le mot « renseignement » (qingbao) utilisé au Japon revêtent une signification négative. Ils évoquent les mots « espion », « service spécial », « code secret », alors qu’en réalité le sens originel du terme est seulement celui d’« information ». L’écrivain et reporter Hu Ping, de Chine continentale, a visité le Japon à de nombreuses reprises et a profondément ressenti comment cette nation « se fonde sur le renseignement », comment le « tempérament d’enquêteur » imprègne la société. C’est de ces voyages et de ces impressions qu’est né progressivement ce livre. La haute importance accordée au renseignement par le Japon est liée aux caractéristiques de ce pays, pauvre en richesses naturelles, où tremblements de terre et raz de marée sont monnaie courante. La conscience de cette adversité a pénétré en profondeur la culture de ce peuple. L’anxiété japonaise peut être résumée par ces deux phrases : « Nous n’avons presque rien ; ce que les autres possèdent, nous devons l’avoir. » L’auteur nous dit également que le Japon est le premier état à avoir traduit L’Art de la guerre de Sun Tzu et que, durant la Seconde Guerre mondiale, l’armée japonaise s’est servie de cet ouvrage comme manuel pour former des centaines d’experts en renseignement militaire. Pourquoi l’expression « utiliser le Japon comme maître » ne commencerait-elle pas par la conscience de l’adversité et par l’usage du « renseignement » ?

Hu Ping, « Japon : le pays du renseignement ».

Migrants à Taiwan

L’avènement de la mondialisation, par laquelle « le capital fait fondre les frontières nationales », a contribué à propager ce cri : « L’absence d’égalité fait souffrir davantage que l’absence de liberté. » Née d’un père exilé de Chine continentale et d’une mère taiwanaise, Gu Yuling, qui préside l’Association internationale des travailleurs de Taiwan, décrit avec émotion le sort des migrants. La description que fait l’auteur de la souffrance de ses propres parents suscite une tristesse profonde. C’est dans les interstices que ces marginaux recherchent survie et dignité. Leurs histoires se croisent et se réfléchissent mutuellement. La Philippine Mili’an et le Taïwanais Ayi tombent amoureux et se marient, emplis de bonheur. Mais, en enregistrant leur union auprès de l’administration, ils subissent les moqueries du fonctionnaire qui examine leur dossier. Hier soir, lorsque vous êtes entrés dans la chambre nuptiale, quel était le numéro de la chambre d’hôtel ? Qui a pris son bain en premier ? Quels vêtements portiez-vous en vous mettant au lit ? Telles sont les questions auxquelles durent répondre les amoureux. L’auteur rappelle aux fonctionnaires qui mettent en difficulté les personnes venues d’ailleurs, ainsi qu’aux lecteurs qui n’ont pas de problème d’identité : vous ou vos ancêtres avez aussi erré dans le passé, vous êtes l’un des rameaux du grand courant de l’histoire, vous avez connu l’oppression de la bureaucratie coutumière des complications de toutes sortes, vous aussi avez été laissés pour compte et avez dû fuir pour vivre. En lisant ce livre, le réalisateur taiwanais Hou Hsiao-hsien « pleura à de nombreuses reprises, ne pouvant poursuivre la lecture ». Il a déclaré qu’il en ferait certainement un film. Il a cité la célèbre formule du photographe de guerre Robert Capa : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » Ce livre nous rapproche. Il communique de façon poignante la foi dans les droits de l’homme : « Hommes d’ici ou d’ailleurs, ils sont avant tout des hommes. »

Gu Yuling, « Nous. Chroniques de vies de migrants et de travailleurs ».

Les dangers de la dépolitisation

Intellectuel de Chine continentale, Wang Hui est considéré comme appartenant à la nouvelle gauche (1). Quelles mutations la Chine est-elle en train de connaître ? Pour Wang Hui, le facteur clé est la tendance actuelle à la « dépolitisation », et même au « déclin des valeurs morales », qu’il décrit comme une « aliénation », phénomène contre lequel les théoriciens mettent en garde depuis longtemps. C’est précisément cet « élan vers la dépolitisation » qui permet au système politique d’étouffer tout débat libre à l’intérieur du Parti communiste et de réprimer toute réflexion critique dans l’ensemble de la société. Face à ceux qui s’interrogent sur les révoltes paysannes, l’accroissement de l’écart entre villes et campagnes et entre régions, la corruption systémique, l’argument massue employé par les défenseurs du système est : vous voudriez donc revenir à la Révolution culturelle ? Cette posture « empêche de mener une véritable analyse politique sur le processus historique contemporain ».

Revenir à la Révolution culturelle serait absurde, mais refuser de revenir sur la Révolution culturelle l’est encore plus. Le livre passe en revue la théorie de la dictature du prolétariat qui était « débattue chaque jour, chaque mois, chaque année » durant la Révolution culturelle. Marx a dit que, pour comprendre la dictature du prolétariat, il fallait regarder les principes de la Commune de Paris – les fonctionnaires étaient élus au suffrage universel, ils touchaient le salaire d’un ouvrier ordinaire et pouvaient être à tout instant remplacés et révoqués, l’armée permanente avait également été supprimée. Avoir un « gouvernement intègre » et un système démocratique est un objectif à valeur universelle, auquel même la révolution bourgeoise aspire. « Les principes de la Commune existent toujours et ne peuvent s’éteindre. Avant la libération de la classe ouvrière, ces principes se manifesteront maintes et maintes fois », y compris en Chine.

Wang Hui, « La politique dépolitisée ».

Une femme de convictions

Chen Ruoxi est la célèbre auteur taïwanaise dont le roman, L’Exécution du maire Yin, voici trente ans, bouleversa les Chinois d’outre-mer avant de devenir un bestseller sur le continent (2). L’œuvre dénonçait de manière incisive la brutalité de la Révolution culturelle. Ce fut l’une des premières à ouvrir la voie à la « littérature des cicatrices ». Les matériaux utilisés provenaient de l’expérience personnelle de l’auteur. Chen Ruoxi nous livre maintenant son autobiographie. Dans sa jeunesse, elle fit ses études aux États-Unis, puis, adhérant au communisme, offrit ses services à la Chine continentale et se trouva plongée dans la Révolution culturelle. Le récit de ce désastre ne manque pas d’humour. Ainsi, tout le monde devait apprendre à jouer sur scène les opéras révolutionnaires. Ne pouvant y échapper, Chen chanta si faux qu’elle provoqua l’hilarité générale. Une autre fois, quelqu’un lui demanda si le président américain pouvait ou non prendre plusieurs épouses. Il ne pouvait pas croire que la réponse était non : « Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Dans les journaux, on dit souvent “la première dame”, cela montre bien qu’il y a la deuxième, la troisième… »Après être retournée aux États-Unis et au Canada, Chen Ruoxi se rendit à Taiwan en 1980 pour s’opposer au président de l’époque, Jiang Jingguo, à propos de l’« affaire Meilidao » [magazine clandestin qui fit l’objet d’une sévère répression à la fin des années 1970]. Les médias officiels publièrent des éditoriaux lui reprochant de « manquer de loyauté et de piété filiale ». Mais, grâce à son « opposition frontale », les autorités de Taiwan arrêtèrent la répression. « Arrivé à mon âge, il n’y a rien que l’on ne puisse écrire », dit-elle aujourd’hui.

Chen Ruoxi, « Poursuivre sans regret ».

L’obscurité sous la lampe

Écrivain de Chine continentale spécialisé en finances et en économie, Wu Xiaobo révèle que, durant la dernière période de la Révolution culturelle, Gu Zhun, le penseur le plus important de la Chine à l’époque, fit venir son élève Wu Jinglian, qui deviendra par la suite un économiste très renommé, pour lui faire savoir qu’il ne lui restait plus longtemps à vivre et qu’il ne devait plus venir lui rendre visite. Gu Zhun lui annonça solennellement que la Chine allait suivre les traces du Japon de l’après-guerre et qu’elle connaîtrait tôt ou tard un essor d’une rapidité étonnante. Gu Zhun s’exprimait en 1974 alors qu’il avait subi épreuves et humiliations. Quatre années plus tard, la Chine s’engageait dans trois décennies d’une croissance à 9,8 %.

Il n’existe pas d’explication satisfaisante sur l’origine de cette croissance rapide. Wu Xiaobo souligne que la Chine a toujours manqué d’un système complet d’informations et de données fiables. Ne pouvant produire de descriptions historiques systématiques, tous les jugements et les conclusions sur les entreprises chinoises sont formulés sur la base d’observations individuelles. Wu Xiaobo s’interroge aussi sur ce paradoxe : comment expliquer que ce miracle économique prodigieux n’ait pas favorisé la naissance de grandes entreprises ? Celles ayant connu un développement exceptionnel ont rarement échappé à des « infortunes ». C’est que, « là où naît la prospérité, la corruption a déjà commencé ». Tous ces éléments forment « l’obscurité sous la lampe » du miracle économique chinois.

Wu Xiaobo, « Trente ans de bouleversements ».

« Tu ne dois pas me suivre »

La Taiwanaise Long Yingtai publie ici un recueil de textes diffusés auparavant sur Internet. Les fans de Long Yingtai ont pu découvrir la profonde différence qui sépare l’écriture souple et tendre de ces essais du style épique et imposant qui était celui de l’auteur par le passé. Dans le texte le plus émouvant, qui donne son titre au livre, elle raconte le moment où une mère, dans un aéroport, suit du regard son fils s’éloigner derrière la vitre des douanes, où une mère, du haut de son appartement, suit du regard son fils attendre le bus puis s’éloigner. L’union entre une mère et son fils, ou entre un père et sa fille, entre « la personne qui t’a donné la vie » et « la personne à qui tu as donné vie », se distend peu à peu. « Sa silhouette silencieuse te dit : tu ne dois pas me suivre. »

Ayant obtenu un doctorat en littérature anglaise et américaine aux États-Unis, Long Yingtai rentra à Taiwan pour devenir professeur d’université. Son père prit la voiture qui lui servait à livrer du fourrage pour emmener sa fille à l’université. Arrêtant la voiture dans une petite ruelle près de l’entrée latérale, il lui dit : « Papa est vraiment désolé, ce n’est pas une voiture pour conduire un professeur d’université. » Long Yingtai a accompagné son père dans ses derniers moments, elle a suivi du regard le cercueil en bois glisser vers la porte du four crématoire jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Long Yingtai, « Suivre du regard ».

Journal d’une dépressive

La Hongkongaise Li Ziyu raconte ses quatre tentatives de suicide, de 1992 à 2001, témoigne de son expérience de personne porteuse de cette maladie qu’est la dépression et partage son combat avec ses lecteurs. Pour retrouver les ingrédients de poisons mortels, elle se rendit au Hongkong City Hall pour y emprunter plusieurs années de journaux. Tournant les pages une par une, impatiente et patiente à la fois, comme tout lecteur en quête de connaissance, elle finit par trouver son bonheur. La volonté humaine de rechercher la mort et la volonté de vivre peuvent révéler la même obstination et le même courage !

Une autre fois, elle décide d’utiliser le gaz, achète des lames de rasoir et du ruban adhésif pour boucher les fentes, puis donne rendez-vous à sa meilleure amie dans un restaurant. Pendant le repas, son esprit est ailleurs, puis au moment de se quitter, regardant son amie partir, elle retient l’ascenseur et crie son nom. « Adieu, laisse-moi te regarder encore un peu ! » La douceur et le soutien de son époux, Li Oufan, permirent finalement à Li Ziyu de trouver le secours nécessaire. Embrassant l’écriture, elle dit non à la dépression.

On estime à 700 000 le nombre de personnes souffrant de dépression Hong Kong.

Li Ziyu, « Ainsi va la dépression. La vérité personnelle d’une dépressive ».

L’humble esthétique de la ville

L’expression chinoise « Aux hommes admirables, des terres remarquables » a anticipé la naissance des urbanistes. Architecte chinois de Singapour, féru de littérature et de cinéma, Chen Jiayi nous invite à goûter l’intimité des villes. Quand il se promène nonchalamment dans les métropoles d’Asie, ce qu’il apprécie avant tout, ce sont les petits marchands des rues. Pour lui, l’entente tacite et la tolérance mutuelle entre chaque activité ou profession produit un sentiment esthétique spécifique. « Les grands parasols ouverts gracieusement dans les rues à côté des petits étals simples et rudimentaires des marchands appartiennent à l’esthétique urbaine de la famille ordinaire. » L’auteur espère que les villes d’Asie sauront briser la fatalité qui les pousse à la destruction. Il n’est pas nécessaire d’admirer les architectures fantasques produites par des tombereaux d’argent.

Chen Jiayi, « Le champ magnétique des villes ».

Ce texte a été traduit par Aurore Merle.

L’abri

La guerre vibrait alors dans le ciel et sur la terre ; et, dans la petite ville, tout le monde s’affolait quand les sirènes hurlaient ou que le vrombissement des avions se faisait entendre très haut, au-dessus des toits. C’était la guerre, et la vie humaine, à cette époque, ne valait pas bien cher. On la tenait en piètre estime et personne ne demandait s’il y avait dans la ville des objectifs militaires, si elle était considérée comme un site industriel ou un important nœud de communications. Ces choses-là comptaient peu dès que les avions fondaient sur la ville, et avec eux la guerre et avec la guerre la mort. Les sirènes des usines et les cloches des campaniles devenaient folles, hurlant ou sonnant à toute volée jusqu’à ce que les avions lâchent leur cargaison mortifère et que les explosions des bombes étouffent les sirènes et les cloches, et la mitraille ouvrait alors des trous dans l’architecture uniforme de la ville.

Quand la Virago me regardait fixement dans les yeux, lorsque dans l’abri on disait ces choses atroces sur les planqués et les mères qui décourageaient leurs enfants de partir à la guerre, cela ne me faisait ni chaud ni froid car je n’avais que treize ans et je savais qu’à cet âge-là il n’est pas de loi ni de force morale qui oblige à partir à la guerre, et je savais aussi que, dans une guerre, un garçon de mon âge est une gêne plus qu’autre chose. Voilà pourquoi cela m’était égal que la Virago me regarde et m’adresse sa haine soigneusement enveloppée dans son regard, ou qu’elle me rebatte les oreilles de son fils dans l’infanterie, d’un autre enrôlé sur un torpilleur et du benjamin dans les chars d’assaut, ou encore de son mari qui, s’il n’était pas mort, serait lui aussi parti à la guerre, parce qu’il n’était ni licite ni moral que quelques-uns gagnent la guerre pour que de nombreux autres en tirent profit. Je ne pouvais rien pour ses enfants, aussi je restais coi ; et je ne me sentais pas non plus visé car je ne cherchais pas à tirer profit de la guerre. Mais je me sentais soulagé lorsque la Cigogne, le gendarme qui surveillait la circulation au coin de la rue, s’approchait de moi sur ses gambettes de fil de fer, tremblant de peur, l’œil gauche voilé par une taie, et me disait avec une fausse assurance, un doigt pointé vers le plafond en hochant sa petite tête, « Celle-là est tombée sur la gare », ou bien « Maintenant, ce sont les mitrailleuses de la cathédrale qui tirent, j’ai un copain là-bas », ou encore « Ce salopard ne doit pas avoir froid, il a été touché ». Mais celui qui devait avoir froid, c’était lui, car il ne cessait de grelotter du début à la fin de l’alarme.

Parfois, je me réjouissais de voir la Cigogne trembler comme une feuille, à côté de moi, pour toutes les fois où lui me faisait trembler parce que je jouais au football dans le jardin public, ou que je roulais à bicyclette sans immatriculation, ou tout simplement parce que je criais « Oncle Cigogne ! » et « Fil de fer ! ».

Oui, je crois que là, parmi tous ces gens bizarres, alors que la mort rôdait en ville, mes mauvaises pensées grandissaient et je devenais moi aussi un peu bizarre. La Virago, je la détestais quand elle s’en prenait à l’un d’entre nous et elle me répugnait, mais parfois aussi elle me faisait peine quand, lassée de proférer des grossièretés et de provoquer tout le monde, elle s’asseyait seule dans un coin, sur un modeste cercueil, et pensait aux siens, à leurs épreuves et leurs souffrances, sans verser une larme. Si elle avait pleuré, je l’aurais de nouveau prise en grippe et détestée. C’est pourquoi je dis que tout le monde devenait un peu bizarre et incohérent dans ce trou.

À l’encontre de beaucoup, qui y voyaient un mauvais présage, il m’importait peu que la cave soit encombrée de cercueils et qu’on ne puisse faire un pas sans les heurter. C’étaient des rangées interminables de cercueils, les uns blancs, d’autres noirs ou acajou brillant. En vérité, il m’était indifférent d’être au milieu de cercueils ou de berceaux de nouveau-nés. Les uns comme les autres me semblaient irremplaçables et j’étais déconcerté par la femme de ménage du premier qui, pendant toute la durée de l’alarme, ne cessait de pleurer et d’implorer en criant qu’on lui ôte « ces trucs de la vue », comme si c’était facile et qu’elle ne payait pas à Outre-tombe SA une modique cotisation annuelle pour avoir un cercueil assuré le jour où elle casserait sa pipe.

En revanche, don Serafín, le patron des Pompes funèbres, appréciait que l’on voie de près ses articles et que l’approche des avions nous encourage à penser à la mort et à l’intérêt de conserver intactes nos dépouilles pendant un certain temps. La seule chose qui l’affectait était la crainte de voir ses cercueils détériorés par la promiscuité et l’énervement.

– Don Matías, disait-il, vous n’aimeriez pas avoir les pieds bien au chaud ? Ce vernis est très délicat.

Ou bien :

– Vous serez en sécurité là-bas autant qu’ici. Vous pourriez vous pousser un peu ?

Descendait aussi dans l’abri un professeur de l’université, à la moustache fatiguée et blanche, aux yeux somnolents, qui, grâce à la guerre, était toujours en vacances. Il s’asseyait sur un cercueil en acajou aux ferrures en or et disait à don Serafín, peut-être pour blaguer :

– Celui-là, c’est le mien, ne l’oublie pas. Je l’ai commandé il y a des mois et tu t’es engagé à me le réserver.

Il tapotait du doigt le couvercle, non sans une certaine anxiété, et la large face de don Serafín se fendait d’un sombre sourire.

– Il est cher, prévenait-il. Et le professeur d’université répondait :

– Peu importe. À la longue, ce qui est cher devient bon marché.

La femme de ménage faisait des gestes pathétiques et, les larmes aux yeux, mais sans les ouvrir, les suppliait de ne pas parler de ces choses horribles, sinon Dieu allait les punir.

La mitrailleuse de San Vicente, la plus proche, faisait de temps en temps : « Ta-ca-ta, ta-ca-ta-, ta-ca-ta » et son crépitement immobilisait tous les réfugiés, car ils pressentaient que se livrait dehors un duel à mort et que les combattants allaient avoir besoin des articles de don Serafín.

Les rues restaient désertes pendant les bombardements, les mitrailleuses perchées dans les clochers et les toits les plus hauts de la ville tiraient un peu à tort et à travers, et les trois canons que le régiment d’artillerie avait installés dans des trous profonds aux environs de la cité vomissaient aussi leur feu. Mais, quasiment privés de mobilité, ils devaient attendre que les avions pénètrent dans leur rayon d’action, même s’ils tiraient parfois sans voir les avions, avec le vague espoir de les mettre en fuite. Mon voisin du troisième était un chasseur très adroit qui, les premiers jours, se postait aux fenêtres et faisait feu avec son fusil à double canon. Quand la phase d’improvisation fut passée, on ne laissa plus tirer les combattants spontanés. Il rongeait son frein dans la passivité de l’abri, persuadé que ceux qui maniaient les armes antiaériennes étaient des ignorants et que les avions pouvaient commettre leurs forfaits sans courir le moindre risque.

Il arrivait que descende dans l’abri don Ladis, un épicier de la rue de Esperia, adjacente à la nôtre, qui passait son temps à cracher et à marmonner des gros mots. Il portait un bouc anachronique et ma mère n’aimait pas les barbus car, selon elle, dans un magasin d’alimentation, la barbe, ça faisait sale. Don Ladis était furieux de voir son employé jouer les amoureux dans un coin avec une jeune fille qui s’occupait d’une dame âgée du deuxième. L’employé disait pour plaisanter que la fille était son abri, ils ne parlaient qu’en chuchotant et, lorsqu’une détonation retentissait tout près, elle plaquait ses mains sur son visage tandis que l’employé lui enlaçait les épaules d’un geste protecteur.

Un jour, la Virago se planta devant don Ladis et

lui dit :

– C’est votre faute, à vous les commerçants. La ville devrait déjà avoir un avion pour se défendre. Mais elle n’en a pas parce que vous et les juifs comme vous sont des grippe-sous.

C’était vrai que la ville avait ouvert une souscription auprès des habitants pour acheter un avion. Et nous savions aussi, car le journal publiait la liste des donateurs, que don Ladis avait versé 500 pesetas. Aussi attendions-nous la réplique de don Ladis à la Virago :

– On ne vous a jamais dit que vous étiez une malfaisante et une infecte bonne femme, doña Constantina ?

Tout cela aussi était bizarre. On dit que le danger crée des liens de solidarité. Là, dans l’abri, nous nous comportions comme chiens et chats. Je crois que la peur engendre bien d’autres effets que la solidarité.

Je me souviens très bien du jour où la Virago a dit à don Serafín, le patron des Pompes funèbres, qu’il voyait la guerre d’un bon œil parce qu’elle faisait prospérer son commerce. Ce jour-là, précisément, on avait entassé dans la cave des petits cercueils, d’une facture très soignée, identiques à celui que don Serafín avait promis à ma petite sœur Cristeta, des années auparavant, pour qu’elle joue à l’enterrement avec ses poupées. Ma sœur Cristeta et moi étions émerveillés par ce petit cercueil si bien verni dans la vitrine, semblable aux grands, sauf qu’il était de taille réduite. Aussi don Serafín l’avait-il promis à ma petite sœur si elle était sage. Mais Cristeta eut beau s’efforcer d’être sage une semaine, don Serafín oublia sa promesse. C’est sans doute pourquoi, ce matin-là, il m’importait peu que la Virago dise à don Serafín cette énormité qu’il voyait la guerre d’un bon œil parce qu’elle faisait prospérer son commerce.

Don Serafín répondit :

– Pour l’amour de Dieu, arrêtez de dire des bêtises, doña Constantina ! Mon commerce est de ceux qui ne passent jamais de mode.

Et don Ladis, l’épicier, éclata de rire. Je crois qu’il détestait don Serafín pour la pure et simple raison que les morts ne vont pas à l’épicerie. Don Serafín lui lança :

– Le voleur croit que tout le monde est comme lui.

Don Ladis lui décocha un coup de poing et le professeur d’université s’interposa. La Cigogne, qui représentait l’autorité, dut intervenir car don Serafín exigeait qu’on enferme la Virago et don Ladis qu’on enferme don Serafín. Tout autour, on n’entendait plus parler que de prison. C’est alors que l’employé de don Ladis enlaça les épaules de la fille, bien que celle-ci ne paraisse nullement terrorisée et qu’aucune explosion n’ait retenti.

Subitement, la femme de ménage du premier se tut et tendit l’oreille quelques instants. Puis elle sécha promptement deux larmes avec la pointe de son tablier et s’écria :

– L’alarme est finie ! L’alarme est finie ! Et elle riait comme une folle. Dans l’abri le silence se fit et tous se regardèrent comme s’ils venaient de se reconnaître. Puis ils sortirent un par un.

J’étais derrière don Serafín et je lui dis :

– Vous vous souvenez du petit cercueil que vous aviez promis à ma sœur Cristeta si elle était sage ?

Il tourna la tête et se mit à rire.

– Pauvre Cristeta, comme elle était jolie !

Dehors, le soleil brillait si fort qu’il faisait mal aux yeux.

Cette nouvelle, extraite de Partes de guerra, a été traduites par François Gaudry.

Dans les pas de Rilke à Paris

L’Allemagne se prépare à commémorer le centenaire des Carnets de Malte Laurids Brigge, parus en 1910, dans lesquels Rilke relate son séjour à Paris entre 1902 et 1906. Reinhard Pabst – auteur d’un « Thomas Mann à Venise » – plaide à cette occasion dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung pour une révision de l’interprétation des Carnets. Pour en comprendre l’inspiration, il faut cesser de gloser sans fin sur la psychologie du poète et mener l’enquête sur le terrain, à Paris. Pas un commentateur allemand qui ait reconnu Monsieur Pol, célèbre charmeur de moineaux des Tuileries à l’époque derrière celui qui, selon Rilke, attendait qu’un « ange […] lui mange dans la main ». Pas un qui ait deviné, derrière le « Duval » cité par l’aède affamé, l’enseigne d’un de ces bouillons parisiens où il eût aimé s’attabler plus souvent.

Les Carnets de Malte Laurids Brigge, par Rainer Maria Rilke, Folio 1991.