Le mot du mois

« Il est quasiment impossible de parler d’un grand nombre de livres sans les surévaluer grossièrement… Neuf fois sur dix, le seul commentaire critique objectivement correct serait : “Ce livre ne vaut rien et si on ne me payait pas pour ça, je n’écrirais pas une seule ligne.” ».
George Orwell

George Orwell, Confessions of a Book Reviewer (« Confessions d’un critique littéraire »), 1946.

Une épine dans le flanc des autorités

Pour un écrivain d’une telle audace, Yang Jisheng a l’air d’un savant bien tranquille, voire timide. Ce frêle retraité de 68 ans n’en est pas moins devenu ces dernières années une sorte d’épine dans le flanc des autorités chinoises. Après avoir travaillé trente-cinq ans à Xinhua, l’agence de presse officielle, Yang s’est fait un nom en abordant des sujets que les autorités préféreraient voir oubliés.
Son tout dernier livre, paru à Hong Kong, a été salué comme le tableau le plus complet et sérieux qu’un auteur chinois du continent ait jamais consacré à la Grande Famine de 1958 à 1962, provoquée par la politique économique calamiteuse de Mao, le Grand Bond en avant, qui coûta la vie à des dizaines de millions de Chinois. Le titre a plusieurs sens, précise-t-il : « C’est la stèle funéraire de mon père, mort de faim en 1969, celle des trente-six millions de Chinois victimes de la famine, celle du système qui a produit la Grande Famine. » Et d’ajouter : « Il y avait un gros risque politique à écrire ce livre. S’il m’arrive quelque chose à cause de cela, au moins me serai-je sacrifié au nom de mes idéaux, et cette stèle funéraire sera aussi la mienne. »

« Trop de mensonges »
Ce gros ouvrage de 1 100 pages en deux volumes est interdit en Chine, comme son précédent, « Luttes politiques en Chine à l’ère des réformes », où il faisait le récit du massacre de Tian’anmen en 1989 et rapportait trois entretiens avec l’ancien Premier ministre de Deng, Zhao Ziyang (1). Celui-ci avait rencontré le journaliste après avoir été limogé pour avoir sympathisé avec les étudiants et placé en résidence surveillée.
Ce premier livre avait à ce point inquiété les autorités – les entretiens étaient paru dans la presse outre-mer – qu’elles convoquèrent à plusieurs reprises Yang Jisheng pour lui ordonner d’en annuler la publication. Il refusa, et le livre sortit à Hong Kong en 2004. À la mort de Zhao, en 2005, un officier de police en civil fut chargé de veiller à ce que Yang ne fût pas présent aux obsèques.
« Ma femme était très effrayée, mais elle n’a pas réussi à m’empêcher de publier », dit-il en riant dans les locaux de la revue historique Yanhuang Chunqiu, dont il est directeur adjoint. Pourquoi se sent-il obligé d’écrire sur des sujets aussi sensibles ? « Il y a eu beaucoup trop de mensonges en Chine par le passé, même l’histoire est fabriquée », dit Yang avec l’accent de sa province natale du Hubei.

Besoin impérieux
« Tromper les enfants est un péché. Or ils ont déjà trompé deux, trois générations. Cette génération ne saurait mentir une fois de plus à la suivante. » C’est à peine si les jeunes Chinois d’aujourd’hui ont connaissance d’événements comme la famine, la Révolution culturelle et la répression de Tian’anmen, explique-t-il. Yang ressent le besoin impérieux d’écrire ce qu’il sait et ce qu’il a vu. Et ajoute qu’il a lui-même fait partie des dupes. En tant que journaliste d’État, il a propagé les mensonges qu’on lui débitait.
Diplômé de l’université Tsinghua de Pékin en 1966, année où commença la Révolution culturelle, qui durera dix ans, il fut affecté comme reporter à Xinhua. Comme les autres journalistes, à l’époque, il se conforma aux directives du Parti, n’écrivant rien qui ne fût à l’éloge des dirigeants.
« Feuilletant les centaines d’articles que j’ai écrits au cours de la Révolution culturelle, j’ai vu que plus de 90 % de ces textes ne résistaient pas à l’épreuve de l’histoire, constate-t-il. Vous pourriez dire que je n’étais pas responsable personnellement, mais je me sens une dette envers l’histoire. »
Fervent adepte des idéaux communistes dans sa jeunesse, Yang dit avoir longtemps cru que le Grand Bond en avant – ambitieux plan d’industrialisation rapide – avait été une réussite, alors même que son père en avait été victime. En 1959, il ne lui était pas venu à l’idée que la mort de son père s’inscrivait dans une catastrophe plus vaste d’origine humaine. « Je ne blâmais pas les autorités, je ne savais pas ce qui se passait dans des régions éloignées. Je croyais que ce qui arrivait dans mon village natal était un phénomène isolé », dit Yang, qui à cette époque travaillait dans une école, ailleurs dans le pays.
Ce n’est que près de dix ans plus tard qu’il apprit par un document de la Garde rouge que, selon le gouverneur du Hubei, 300 000 personnes étaient mortes de faim dans sa seule province. « J’ai compris tout de suite qu’on nous avait trompés. Plus ils voulaient cacher la vérité, plus je voulais la chercher. »
Pour écrire ce livre, Yang a passé plus de dix ans à mener une recherche méticuleuse et à conduire des entretiens fouillés avec des témoins et des universitaires à travers la Chine. En sa qualité de journaliste à Xinhua, il avait accès aux archives.

Scènes effroyables
« De toute évidence, c’est le tableau historique le plus complet de la famine du Grand Bond en avant jamais publié dans aucune langue », estime Dali Yang, à l’université de Chicago, qui a aussi écrit sur la famine et ses conséquences. Travaillant sur les statistiques officielles et faisant ses propres estimations à partir de ses enquêtes, Yang Jisheng conclut que 36 millions de gens sont morts de faim.
Il décrit des scènes effroyables. Les gens, désespérés, mangeaient tout ce qui leur tombait sous la main : racines, écorce, boue, fientes d’oiseau et, quand tout cela venait à manquer, de la chair humaine prélevée sur les cadavres trouvés dans la rue, voire ceux de leurs parents.
Dans le comté de Tongwei, dans la province du Gansu, au nord-ouest, pas moins d’un tiers de la population mourut. Un témoin a confié à Yang que l’on voyait partout des cadavres : dans les fossés, sur les routes, dans les champs. Les survivants recherchaient des corps à manger. Une jeune femme tua sa fille pour s’en nourrir.
Mais cette catastrophe est demeurée un sujet tabou. Le gouvernement chinois continue de parler de « trois années de catastrophe naturelle ». Yang, lui, en impute la responsabilité à Mao. Au cours du Grand Bond en avant, les paysans devaient délaisser leurs champs pour produire de l’acier. Devant la chute des récoltes, les responsables locaux grossissaient les chiffres de production pour plaire à Mao. Les provinces livrant leurs récoltes à l’État pour approvisionner les villes et remplir les quotas d’exportation en fonction de ces chiffres gonflés, les paysans mouraient de faim. Nul n’osait protester, de crainte de contester l’autorité de Mao.

Ébranlé par Tian’anmen
Il existe déjà plusieurs livres d’auteurs étrangers sur le sujet, mais Yang a estimé qu’il était temps qu’un Chinois du continent s’attaque à ce lugubre chapitre de l’histoire : « Un pays incapable de regarder son passé en face est sans avenir. » Il en est arrivé à cette conclusion après le massacre de Tian’anmen. « Cet épisode m’a profondément ébranlé, explique Yang. Dorénavant, me suis-je dit, nous devrions être plus critiques envers notre système politique et réfléchir plus profondément à ces mensonges passés. »
Membre du Parti communiste, Yang dit avoir écrit le livre dans l’espoir que le Parti tire les leçons des erreurs passées et poursuive son œuvre de réforme politique. La Chine, de son point de
vue, devrait se doter d’un système de pluripartisme et ne pas faire « obstacle à l’histoire » en contrariant la marche vers la démocratie.
« Je vais sur mes 70 ans, ajoute-t-il. Si je finis en prison à cause de mon livre, il n’y a pas de quoi avoir honte. Ce serait plutôt un honneur. » Mais, alors même que l’ouvrage ne peut sortir à Pékin, Yang a été agréablement surpris de ne pas être convoqué par les autorités. « Au moins me permettent-ils d’en parler ; c’est le signe d’une relative ouverture d’esprit de leur part, conclut-il. Cela n’aurait pas été possible voici dix ou vingt ans. »

Ce texte est paru le 18 décembre 2008. Il a été traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Le Napoléon noir

Célébrant après bien d’autres l’émancipateur des Noirs haïtiens, l’ancien président Aristide, exilé en Afrique du Sud, présente des écrits et discours de Toussaint Louverture dans un livre en anglais. Il se garde de rappeler qu’une fois parvenu au pouvoir, cet esclave affranchi, éduqué par les Jésuites, se fit dictateur, remarque Ian Thomson dans le Times Literary Supplement. Le texte de sa « Proclamation » du 25 mai 1801 appelle à l’exécution de tous ses « ennemis », y compris ceux soupçonnés de l’être. Fait prisonnier sur ordre de Napoléon, il fut emprisonné au fort de Joux, dans le Jura, où il mourut de froid. « Le Napoléon noir fut imité et tué par le Napoléon blanc », écrit Chateaubriand.

Toussaint Louverture, introduction de Jean-Bertrand Aristide, Verso, 2008.

La petite fille du génocide arménien

Les Arméniens fuyant les massacres perpétrés par les Turcs en 1916 ont
été nombreux à se réfugier en Syrie. Leur histoire est au centre du
dernier livre de la romancière syrienne Marie Richou. A travers le
personnage d’Archa, elle décrit l’exil des femmes, des enfants et des
vieillards traqués par la faim, la soif et la maladie. Des années plus
tard, Laura, la petite fille d’Archa naît à Alep, la grande ville
syrienne de la côte méditerranéenne. L’enfant découvre peu à peu le
passé de ses ascendants à travers les souvenirs de sa grand-mère. Mais
celle-ci raconte les choses avec un détachement qui trouble Laura.
Comme si ce passé trop lourd n’était pas le sien. Pour comprendre,
Laura confronte le récit d’Archa à des livres, à des documents
historiques et à d’autres témoignages. Le roman de Marie Richou suit le
fil de ce dialogue qui s’instaure entre les souvenirs de la grand-mère
et l’enquête de sa petite fille. Avec un vrai souffle et une belle
langue selon May Bassil du quotidien Al Hayat.

L’archéologie, une science politique

Qu’est-ce qui a poussé les archéologues de la fin du XIXe et du début
du XXe à fouiller aux quatre coins du monde, dans des conditions
parfois dangereuses, ruines et tombeaux ? La curiosité scientifique, la
joie de la découverte ne furent pas seules en jeu, beaucoup s’en faut,
comme l’explique Charlotte Trümpler, directrice du département 
archéologique du musée de la Ruhr à Essen. Début 1914, Thomas Edward
Lawrence, alias Lawrence d’Arabie, lâcha le morceau : « De toute
évidence, nous sommes là uniquement pour donner une touche
archéologique à une stratégie politique. » Il participait à une
expédition scientifique en Palestine, qui permit aussi au gouvernement
britannique de cartographier le désert du Neguev dans une optique
militaire. Dans le Frankfurter Rundschau, Rüdiger Heimlich raconte
comment Trümpler et les autres auteurs de l’ouvrage collectif consacré
à la question déploient les cartes d’un « grand jeu » où archéologie se
conjugue le plus souvent avec politique. Cette « archéologie
impérialiste » mobilisa toutes les grandes puissances. La France en
tête, qui assurait son influence en Perse pendant que la Prusse, qui
souffrait d’un retard en matière de fouilles, mettait les bouchées
doubles en terre ottomane.

L’Argentine malade de ses mythes ?

« Malheureux les peuples qui ont besoin de héros ». C’est en citant
Brecht que le sociologue Juan José Sebreli entame son analyse critique
de la dimension populiste des mythes et légendes dans la société
argentine contemporaine. Magdalena Faillace en rend compte dans le
quotidien Clarín. « Gardel incarne le tango. Evita [Peron] la passion
de la vie, une vie brève mais intense, dévouée aux pauvres. Evita
symbolise le droit d’avoir des droits. Quant au Che, symbole d’une
génération latino-américaine marquée par la théologie de la libération,
il incarne aux yeux de toute la jeunesse du monde, la révolte contre
l’injustice, le désir de changer le monde. Enfin Maradona, c’est la
passion argentine pour le football, un sport qui fait la fierté
nationale, qui rassemble riches et pauvres. Voilà quelles sont les
quatre figures qui symbolisent à elles seules l’identité argentine aux
yeux du monde ». Pour Juan José Sebreli, ce culte des héros caractérise
l’une des pathologies propres non seulement à l’Argentine, mais plus
largement à l’Amérique latine dans son ensemble. C’est « l’un des
facteurs qui prédispose ces sociétés à l’autoritarisme », explique-t-il
dans un entretien accordé au quotidien mexicain La Jornada. « Démolir
les idoles est une nécessité. C’est une condition sine qua non du
développement démocratique de nos pays. Car ce sont les politiques – il
suffit de penser à Hugo Chávez – qui profitent de cette tendance
médiatique et populaire à fabriquer des héros. L’idolâtrie est
incompatible avec l’esprit critique qui constitue l’essence de la
démocratie ».

Pour tout l’or des roses

Avec un marché mondial évalué à 40 milliards de dollars, les fleurs
coupées inspirent désormais autant les hommes d’affaires que les
poètes. « Un extraordinaire mélange de Wall Street et du Jardin
d’Eden », écrit Amy Stewart dans Gilding the Lily à propos de cette industrie… florissante. « L’exigence de perfection est incessante et la concurrence intense », note Charles Elliott qui commente le livre dans la Literary Review. De la Californie à l’Equateur, de la Hollande au Kenya, les producteurs ont appris à « ignorer les saisons, la durée des jours et autres obstacles » pour satisfaire les consommateurs. Les critères sont parfois fantasques ou maniaques : on demande des roses dont la fleur est « de la taille d’une pivoine », aux feuilles « sans aucune imperfection » et aux épines « parfaitement espacées ». De tels spécimens ont un prix ; la plupart de leurs acheteurs se trouveraient parmi les nouveaux riches de Russie. Sur le marché courant, la logistique est mise à rude épreuve. « Les fleurs doivent être cueillies, expédiées et vendues en une semaine ou moins, parcourant parfois des milliers de kilomètres entre le champ et l’étal », relève Elliott. Cette industrie a aussi ses revers. Au Kenya, le développement de l’horticulture pollue les lacs en raison de l’usage des produits chimiques et assèche les nappes phréatiques. En Equateur, la rose dite Limbo, vendue 5 dollars à New York, ne rapporte 4 cents à l’ouvrier horticole qui l’a cultivée.

L’Allemagne réenchantée

Le politologue Herfried Münkler crée la surprise en avançant une thèse
inattendue : l’Allemagne contemporaine ne se réclame d’aucun mythe.
L’énoncé étonne en cette année où le pays commémore pas moins de trois
anniversaires : la victoire, il y a 2000 ans, du chef germain Arminius
contre la Légion romaine (Books n°4) ; les soixante ans de la
République fédérale et de l’ex-RDA ; les vingt ans de la chute du Mur.
Mais ces commémorations ont une face sombre, puisqu’il s’agit
d’événements qui renvoient au nazisme et à l’exploitation abusive que
celui-ci fit du passé. Aux yeux de Münkler, le IIIe Reich et la RDA
appartenant au bloc soviétique ont précisément discrédité les vieux
mythes qui chantaient la grandeur germanique ou l’attachement à la
terre. En prenant leurs distances avec ces souvenirs politiques, les
Allemands se sont aussi éloignés des mythes. D’où ce paradoxe que met
en avant Uwe Justus Wenzel du quotidien suisse Neue Zürcher Zeitung :
la République fédérale est fondée sur une quasi-absence de mythe.
Quasi-absence seulement, car il existe une source de fierté nationale :
le miracle économique. Le modèle rhénan joue comme un roman national
dont le mark serait le symbole. Ou plutôt… jouait, car la crise
économique met à mal cet ersatz et le mark a cédé sa place à l’euro. Le
politologue reproche donc aux intellectuels allemands de n’avoir pas su
donner le jour à de nouveaux mythes, préférant se cacher derrière la
distance critique qui vise plutôt à déconstruire. Constat auquel Wenzel
réplique : cette distance ne remplit-elle pas le rôle d’un anti-mythe,
celui d’une Allemagne qui aurait gagné en maturité ?

La plume et les jambes

Le dimanche, c’est jour de match au Brésil. Et il suffit de circuler
dans les rues de Rio de Janeiro, São Paulo, Belo Horizonte et autres
métropoles pour comprendre que ce n’est pas un jour comme les autres.
Dès l’aube, chacun arbore le maillot de son équipe ; la ville vibre,
traversée d’une électricité qui conduit des dizaines de milliers de
supporters vers les stades ou les terrasses des « botecos », ces petits
bars où la bière coule à flot. Pendant 90 minutes, le temps s’arrête.
Le silence de la ville n’est brisé que par des cris de victoire ou de
dépit, l’angoisse haletante des dernières minutes de match ou les
provocations entre partisans d’équipes adversaires. Peut-on faire plus
dramatique qu’un match de football ?
Habité par la certitude que le sport national brésilien est un
concentré des comédies et tragédies humaines, Flávio Carneiro a dédié
un livre aux rapports entre football et littérature. « Un match est une
fiction fantastique », écrit-t-il. « Peut-être découvrira-t-on un jour,
au mépris de toute cohérence historique, que le football a été inventé
par Hoffman, Maupassant, Calvino ou Cortázar. » L’idée séduit le
journaliste Alvaro Costa e Silva, qui saisit la balle au bond et
énumère dans le Jornal do Brasil les œuvres qui s’en sont
inspirées. Des auteurs nationaux João Ubaldo Ribeiro et Rubem Fonseca
au Chilien Roberto Bolaño en passant par l’Espagnol Javier Marias,
elles se comptent par dizaines. « Mais étrangement, il semble que le
football se prête mieux à la nouvelle et au court récit », relève-t-il.

L’action du livre de Carneiro se déroule dans les années 1970 à Goiâna,
une ville du centre du Brésil. L’auteur raconte son adolescence entre
amour du football et passion des livres. Il décrit les victoires, les
désillusions et, parvenu à l’adolescence, le choix : au poste de
professionnel qu’on lui propose dans la ville de Campinas, il préfère
la littérature. En exergue au roman, ces lignes, empruntées à Albert
Camus : « La connaissance de l’âme humaine passe par un terrain de
football ».

Le faussaire de Pékin

Une vie cachée… Sous ce titre, l’historien britannique Hugh Trevor-Roper démasquait en 1976 Sir Edmund Backhouse, personnage savant qui faisait alors encore autorité – bien après sa mort intervenue à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Le plus étonnant ne fut peut-être pas la découverte d’un faussaire derrière le sinologue respecté, mais celle de personnalités multiples dont chacune avait plusieurs visages. Tout commence en 1895 lorsque Sir Edmund, surendetté, fuit son pays sans laisser de traces. Quelques années plus tard, il réapparaît à Pékin, maîtrisant le chinois. Il devient correspondant du Times et, peu à peu, le « Monsieur Bons offices » du gouvernement britannique, s’acquittant de diverses missions de confiance souvent inabouties. Il est cependant parfaitement placé pour jouer sur plusieurs tableaux. Jacques Schuster, qui commente la traduction allemande du livre de Trevor-Roper dans Die Welt, en donne deux exemples. En 1910, alors que l’Europe regarde d’un mauvais œil Pékin après une révolte contre les chrétiens, il publie La Chine sous l’Impératrice douairière, livre dans lequel il décrit avec force détails la corruption généralisée et l’archaïsme de la maison impériale. Durant plusieurs décennies, cette étude aura valeur d’ouvrage de référence et vaudra à son auteur de passer pour l’un des plus grands sinologues de son temps. Il est désormais avéré que Sir Edmund avait confectionné lui-même tous les manuscrits constituant ses sources.
En 1915, le journaliste-intermédiaire-et-savant se fait agent secret. Il promet au gouvernement anglais de négocier auprès des Chinois l’achat de 200 000 fusils Mauser allemands. Il encaisse l’argent mais ne négocie rien. Classée secret d’Etat, la délicate affaire est étouffée. Sir Edmund Backhouse était si habile qu’il ne fut jamais inquiété de son vivant et percé à jour trente ans seulement après sa mort. Il passe en Grande Bretagne pour l’un des plus grands imposteurs du XXe siècle, doublé d’un escroc. Mais, pour les Anglais qui aiment les histoires bien relevées, celle de Sir Edmund le faussaire et de Trevor-Roper le débusqueur ne s’arrête pas là. Ce dernier fut berné dans une autre affaire, plus retentissante encore : il soutint, en 1983, l’authenticité des faux « carnets » d’Hitler, œuvre d’un autre faussaire, Konrad Kujau.