Les documents rendus publics le 16 avril 2009 par l’administrationObama, relatifs aux pratiques de torture dans les prisons de la CIA,jettent une nouvelle lumière sur une cette question : comments’expliquer la facilité avec laquelle les personnes oeuvrant au nom dugouvernement des Etats-Unis ont pu accepter et pratiquer la torture àl’endroit de leurs prisonniers ? Les documents nouvellement publiés nerévèlent pas les faits mêmes de la torture : ceux-ci étaient déjà bienconnus de qui voulait savoir. Mais ils apportent de nombreusesinformations sur la manière dont se déroulaient les séances de tortureet dont celle-ci était perçue par ses agents. Ce qui frappe avant tout,c’est la découverte d’une réglementation incroyablement tatillonne,formulée dans les manuels de la CIA et reprise à leur compte par lesresponsables juridiques du gouvernement. On pouvait s’imaginerjusque-là que les pratiques de torture relevaient de ce qu’on appelleles bavures, dépassements involontaires des normes provoqués parl’urgence du moment. On s’aperçoit au contraire qu’il s’agit deprocédures fixées dans les moindres détails, au centimètre et à laseconde près.
Ainsi, les formes de torture sont au nombre de dix,lequel monte ensuite à treize. Elles sont réparties en troiscatégories, dont chacune connaît plusieurs degrés d’intensité :préparatives (nudité, alimentation manipulée, privation de sommeil),correctives (les coups) et coercitives (arrosage d’eau, enfermementdans des boîtes, supplice de la baignoire). Pour les gifles,l’interrogateur doit frapper avec les doigts écartés, à égale distanceentre l’extrémité du menton et le bas du lobe de l’oreille. L’arrosaged’eau du prisonnier nu peut durer vingt minutes si l’eau est à 5°C,quarante si elle est à 10°C, et jusqu’à soixante si elle est à 15°C.Les privations de sommeil ne doivent pas dépasser 180 heures, mais,après un repos de huit heures, elles peuvent recommencer. L’immersiondans la baignoire peut durer jusqu’à douze secondes, pas plus de deuxheures par jour, pendant trente jours consécutifs (un prisonnierparticulièrement coriace a subi ce supplice à 183 reprises en mars2003). L’enfermement dans une petite boîte ne doit pas dépasser deuxheures, mais si la boîte permet au prisonnier de se tenir debout, onpeut aller jusqu’à huit heures de suite, dix-huit heures par jour. Sivous y introduisez un insecte, vous ne devez pas dire au prisonnier quela piqûre sera très douloureuse, voire mortelle. Et ainsi de suite, àlongueur de pages…
On apprend aussi en quoi consiste l’entraînementdes tortionnaires. La majorité de ces tortures est copiée du programmeque suivent les soldats américains qui se préparent à affronter dessituations extrêmes (cela permet aux responsables de conclure que cesépreuves sont parfaitement supportables). Plus important, lestortionnaires eux-mêmes sont choisis parmi ceux qui ont eu « uneexpérience scolaire prolongée » de ces épreuves extrêmes ; autrementdit : les tortionnaires ont été, dans un premier temps, torturéseux-mêmes. A la suite de quoi, un stage intensif de quatre semainessuffit pour les préparer à leur nouveau travail.
Les partenairesindispensables des tortionnaires sont les conseillers juridiques dugouvernement, qui sont là pour assurer l’impunité légale de leurscollègues. Cela aussi est une nouveauté : la torture n’est plusreprésentée comme une infraction à la norme commune, regrettable maisexcusable, elle est la norme légale même. Les juristes recourent pourcela à une autre série de techniques. Pour échapper à la loi, il fautconduire les interrogatoires à l’extérieur des Etats-Unis, même sic’est dans des bases américaines. La torture telle que définielégalement implique l’intention de produire une forte souffrance ; onsuggérera donc aux tortionnaires de nier la présence d’une telleintention. Ainsi les gifles ne seront pas données afin de produire unedouleur, mais pour provoquer la surprise et l’humiliation.L’enfermement dans une boîte n’aura pas pour but d’entraîner undésordre sensoriel, mais de donner au prisonnier un sentimentd’inconfort ! Le bourreau doit toujours insister sur sa « bonne foi »,ses « croyances honnêtes » et ses prémisses raisonnables. Il faututiliser systématiquement des euphémismes : « techniques renforcées »pour torture, « expert en interrogatoire » pour tortionnaire. Il fautaussi éviter de laisser des traces matérielles, et pour cette raison ladestruction mentale est préférable aux dégâts physiques ; en parallèle,les éventuelles captations visuelles des séances seront détruitesaprès-coup.
Plusieurs autres groupes de professionnels sontimpliqués dans la pratique de torture : la contagion se répand bienau-delà du cercle limité des tortionnaires. En dehors des juristesfournissant une légitimation à leurs actes, sont régulièrementmentionnés des psychologues, des psychiatres, des médecins(obligatoirement présents au cours de chaque séance), des femmes (lestortionnaires sont des hommes, mais l’avilissement sous le regard desfemmes aggrave l’humiliation), des professeurs d’université produisantles justifications morales, légales ou philosophiques.Qui, aujourd’hui,doit être tenu pour responsable de ces perversions de la loi et desprincipes moraux les plus élémentaires ? Les exécutants volontaires dela torture le sont moins que les hauts fonctionnaires légaux les ayantjustifiées et encouragées ; et ceux-ci, moins que les décideurspolitiques qui leur ont demandé de le faire. Les gouvernementsétrangers-amis, et notamment européens, portent eux aussi uneresponsabilité : alors qu’ils ont toujours été au courant de cespratiques, et ont bénéficié des informations obtenues par ce moyen, ilsn’ont jamais, ni avant ni maintenant, élevé la moindre protestation, nimême signifié leur désapprobation ; or qui ne dit mot consent. Faut-ildu coup leur intenter un procès ? Dans une démocratie, la condamnationdes hommes politiques consiste à les priver du pouvoir, en ne lesfaisant pas réélire. Quant aux autres professionnels, on pourraits’attendre à ce qu’ils soient sanctionnés par leurs pairs, car quivoudrait être l’étudiant d’un tel professeur ? le justiciable d’un teljuge ? le patient d’un tel médecin ?
Si l’on veut comprendrepourquoi ces braves Américains ont accepté si facilement de devenirtortionnaires, point n’est besoin de chercher du côté d’une haine oud’une peur ancestrale des musulmans et des Arabes. Non, la situationest bien plus grave. La leçon de ces révélations est plutôt quen’importe quel homme, à condition d’être bien encadré, obéissant auxnobles principes dictés par le « sens du devoir », par la nécessaire «défense de la patrie » ou mû par l’élémentaire peur pour la vie et lebien-être des siens, peut devenir un tortionnaire.
Tzvetan Todorov