Les coptes, des Egyptiens comme les autres

La question du nombre des chrétiens coptes, réputés descendants des
pharaons, fait l’objet d’une polémique entre leur Eglise et le
gouvernement égyptien. L’historien musulman Ahmed Othman et un homme
d’affaire copte, Mounir Ghabour, se sont attelés à l’affaire. Selon
eux, le pays compterait sept à douze millions de coptes, 9 % à 16 %
environ de la population. L’ampleur de la fourchette est importante… et
laisse place à de nouvelles polémiques. Sans doute le mouvement
d’émigration de ces dernières années vers le Canada, les Etats-Unis et
l’Australie ne facilite-t-il pas l’évaluation. Mais, pour les auteurs
d’Al MassiHiya fi Al Islam (« Le christianisme dans l’islam »), là
n’est pas l’essentiel. Ce qui les préoccupe, c’est la disqualification
dont les coptes sont victimes. Elle est le fait d’extrémistes qui
distinguent et opposent les Egyptiens en fonction de leurs croyances
religieuses. Extrémistes auxquels Othman et Ghabour donnent une leçon
d’histoire. « Depuis Amrû ben al-Âs [premier gouverneur musulman
d’Egypte en 1245], les citoyens ne se sont jamais définis comme
chrétiens ou comme musulmans, mais comme Egyptiens », explique Othman
dans le quotidien Al-Hayat. Une utopie pour les coptes, qui voient
aujourd’hui leurs libertés religieuses restreintes par des tracasseries
quotidiennes imposées par une société de plus en plus perméable à
l’islamisme. Et, quand bien même l’on distinguerait les citoyens en
fonction de leur foi, il n’y aurait pas lieu pour autant de
disqualifier les chrétiens, plaident Othman et Ghabour qui veulent «
effacer le malentendu ». Le Coran, expliquent-ils, ne demande pas
l’exclusion des chrétiens ; au contraire, en terre d’Egypte, une
tradition multiséculaire a prouvé que la cohabitation des confessions
était possible.

Hitler amoureux

Adolf Hitler était un amoureux frénétique, compulsif, absolument insatiable. Pendant des années, ses conquêtes, innombrables et d’une incroyable diversité, se sont accumulées dans ses multiples chambres, au hasard de ses résidences ; il leur consacrait presque l’intégralité de ses nuits. Je parle des livres, bien sûr.
Car grâce au remarquable ouvrage du journaliste américain Timothy Ryback, il nous est désormais possible de soulever un coin important – essentiel – de l’étrange vie privée du dictateur (1). Ryback a traqué dans les principales bibliothèques les reliquats dispersés de celle d’Hitler : jusqu’à seize mille livres peut-être à son faîte, dont il ne subsiste encore qu’environ trois mille (la plupart retrouvés miraculeusement par l’US Army dans une grotte à Berchtesgaden ; mais hélas le gros de la collection a disparu dans des caves moscovites…).
Nul doute, Adolf chérissait tendrement ses livres : il les emmenait partout avec lui – dans les tranchées en 14, au siège de Stalingrad, dans son bunker. Il les dorlotait, leur offrait des reliures splendides, et surtout les lisait et les couvrait d’annotations et de graffitis divers – lesquels nous en disent fort long sur ses troublants enthousiasmes ou ses inquiétantes fureurs.
Hitler était le parfait autodidacte. Comme il le dit lui-même, c’est à la prison de Landsberg, où il a été incarcéré pendant deux ans après son putsch raté, qu’il « a reçu son éducation supérieure aux frais de l’État ». Là, il a commencé « à se construire » – notamment en mettant au point une méthode utilitaire de lecture qu’il décrit abondamment dans Mein Kampf : en gros, il allait chercher, essentiellement chez les grands hommes qu’il admirait, des confirmations de ses intuitions qui venaient ensuite élégamment s’incorporer à son système de pensée « comme des tesselles dans une mosaïque ». Sa mémoire prodigieuse faisait le reste.
Au final : des lambeaux de certitudes parfois saugrenues puisées à des sources complètement disparates. Des lectures savantes, mais mal digérées, de Nietzsche (dont il se méfiait), de Fichte (vénéré pour son ultranationalisme et son antisémitisme) et surtout de Schopenhauer (qu’il écrivait SchoPPenhauer, avec deux P). Pas mal d’ouvrages de spiritualité, voire de spiritisme. Et surtout – hélas – une majorité de livres de théorie militaire. Le résultat est ce que l’on sait.
Hitler n’avait aucun appétit matériel d’aucune sorte – ni même d’appétits tout court – mais il adorait les livres – objets. Pour les fayots du régime, c’était pain-béni : pour témoigner au Führer de son allégeance et de son affection, il suffisait de lui offrir un beau bouquin ! Et ils ne s’en sont pas privés : Ryback a donc retrouvé une multitude de ces cadeaux, somptueusement reliés, avec des dédicaces abjectes ou sirupeuses. Par exemple, une première édition de Fichte, reliée en vélin blanc, offerte par Leni Riefenstahl « avec sa plus profonde admiration », après une dangereuse fâcherie.
Je ne peux m’empêcher de me demander – déformation de blogueur – ce qu’il en aurait été si l’ e-book avait existé au temps du Reich. Les fayots et les courtisans auraient peut-être eu la tâche compliquée. Mais par contre Hitler aurait pu accélérer son accumulation d’informations suspectes et de théories hasardeuses, et donc l’élaboration de son funeste socle doctrinal. On en frémit…
Enfin, comme tant de lecteurs acharnés, Hitler s’est aussi essayé à l’écriture. Mais là, il a eu la main moins heureuse. Les documents retrouvés par Ryback témoignent du difficile accouchement de Mein Kampf. L’éditeur s’est arraché les cheveux sur le manuscrit, bourré de fautes d’orthographe, d’erreurs de syntaxe, et de maladresses de style – notamment « un excessif recours aux superlatifs ». Les premiers critiques, quant à eux, ont été unanimes : ce livre était absolument illisible. Mais ces critiques-là ont bien vite disparu de la scène littéraire allemande.

(1) – Dans la bibliothèque privée d’Hitler – Le Cherche Midi éditeur, Paris

Le légende usurpée de Bonnie and Clyde

Les criminels les plus glamours de l’histoire du XXe siècle ? Deux gamins paumés dont la cavale effrénée n’a pas enjolivé une vie médiocre ! La version de l’histoire de Bonnie et Clyde que propose la biographie publiée par Jeff Guinn met sérieusement à mal la légende hollywoodienne. Loin des projecteurs, les dangereux braqueurs de banque – mis en scène, en 1967, par Arthur Penn – apparaissent comme de simples petites frappes de quartier, dévalisant épiceries et stations-service. Sans les photos que Bonnie envoyait aux médias, leur tandem n’aurait probablement jamais défrayé la chronique. Elle y posait maquillée et vêtue de façon tape-à-l’œil, un cigare dans une main, un pistolet dans l’autre. « Son allure et son sex-appeal leur a permis de dépasser le statut que leur conférait jusqu’alors les menus vols et les morts inutiles qui étaient leur lot quotidien », commente J. Lynn Lunsford dans le Wall Street Journal. Mais l’engouement du public pour le couple infernal n’est pas uniquement dû à quelques touches de Rimmel. Leur notoriété est aussi le produit d’une société pressée de régler ses comptes avec la crise de 1929 : « En 1933, les saisies et les expulsions se multipliaient, les institutions financières étaient impuissantes face à la Grande dépression, l’opinion publique en voulait aux banquiers et aux représentants de la loi. Indirectement, les actes criminels de Bonnie et Clyde avaient un goût de revanche ».

Les tortionnaires volontaires de Bush, par Tzvetan Todorov

Les documents rendus publics le 16 avril 2009 par l’administrationObama, relatifs aux pratiques de torture dans les prisons de la CIA,jettent une nouvelle lumière sur une cette question : comments’expliquer la facilité avec laquelle les personnes oeuvrant au nom dugouvernement des Etats-Unis ont pu accepter et pratiquer la torture àl’endroit de leurs prisonniers ? Les documents nouvellement publiés nerévèlent pas les faits mêmes de la torture : ceux-ci étaient déjà bienconnus de qui voulait savoir. Mais ils apportent de nombreusesinformations sur la manière dont se déroulaient les séances de tortureet dont celle-ci était perçue par ses agents. Ce qui frappe avant tout,c’est la découverte d’une réglementation incroyablement tatillonne,formulée dans les manuels de la CIA et reprise à leur compte par lesresponsables juridiques du gouvernement. On pouvait s’imaginerjusque-là que les pratiques de torture relevaient de ce qu’on appelleles bavures, dépassements involontaires des normes provoqués parl’urgence du moment. On s’aperçoit au contraire qu’il s’agit deprocédures fixées dans les moindres détails, au centimètre et à laseconde près.
Ainsi, les formes de torture sont au nombre de dix,lequel monte ensuite à treize. Elles sont réparties en troiscatégories, dont chacune connaît plusieurs degrés d’intensité :préparatives (nudité, alimentation manipulée, privation de sommeil),correctives (les coups) et coercitives (arrosage d’eau, enfermementdans des boîtes, supplice de la baignoire). Pour les gifles,l’interrogateur doit frapper avec les doigts écartés, à égale distanceentre l’extrémité du menton et le bas du lobe de l’oreille. L’arrosaged’eau du prisonnier nu peut durer vingt minutes si l’eau est à 5°C,quarante si elle est à 10°C, et jusqu’à soixante si elle est à 15°C.Les privations de sommeil ne doivent pas dépasser 180 heures, mais,après un repos de huit heures, elles peuvent recommencer. L’immersiondans la baignoire peut durer jusqu’à douze secondes, pas plus de deuxheures par jour, pendant trente jours consécutifs (un prisonnierparticulièrement coriace a subi ce supplice à 183 reprises en mars2003). L’enfermement dans une petite boîte ne doit pas dépasser deuxheures, mais si la boîte permet au prisonnier de se tenir debout, onpeut aller jusqu’à huit heures de suite, dix-huit heures par jour. Sivous y introduisez un insecte, vous ne devez pas dire au prisonnier quela piqûre sera très douloureuse, voire mortelle. Et ainsi de suite, àlongueur de pages…
On apprend aussi en quoi consiste l’entraînementdes tortionnaires. La majorité de ces tortures est copiée du programmeque suivent les soldats américains qui se préparent à affronter dessituations extrêmes (cela permet aux responsables de conclure que cesépreuves sont parfaitement supportables). Plus important, lestortionnaires eux-mêmes sont choisis parmi ceux qui ont eu « uneexpérience scolaire prolongée » de ces épreuves extrêmes ; autrementdit : les tortionnaires ont été, dans un premier temps, torturéseux-mêmes. A la suite de quoi, un stage intensif de quatre semainessuffit pour les préparer à leur nouveau travail.
Les partenairesindispensables des tortionnaires sont les conseillers juridiques dugouvernement, qui sont là pour assurer l’impunité légale de leurscollègues. Cela aussi est une nouveauté : la torture n’est plusreprésentée comme une infraction à la norme commune, regrettable maisexcusable, elle est la norme légale même. Les juristes recourent pourcela à une autre série de techniques. Pour échapper à la loi, il fautconduire les interrogatoires à l’extérieur des Etats-Unis, même sic’est dans des bases américaines. La torture telle que définielégalement implique l’intention de produire une forte souffrance ; onsuggérera donc aux tortionnaires de nier la présence d’une telleintention. Ainsi les gifles ne seront pas données afin de produire unedouleur, mais pour provoquer la surprise et l’humiliation.L’enfermement dans une boîte n’aura pas pour but d’entraîner undésordre sensoriel, mais de donner au prisonnier un sentimentd’inconfort ! Le bourreau doit toujours insister sur sa « bonne foi »,ses « croyances honnêtes » et ses prémisses raisonnables. Il faututiliser systématiquement des euphémismes : « techniques renforcées »pour torture, « expert en interrogatoire » pour tortionnaire. Il fautaussi éviter de laisser des traces matérielles, et pour cette raison ladestruction mentale est préférable aux dégâts physiques ; en parallèle,les éventuelles captations visuelles des séances seront détruitesaprès-coup.
Plusieurs autres groupes de professionnels sontimpliqués dans la pratique de torture : la contagion se répand bienau-delà du cercle limité des tortionnaires. En dehors des juristesfournissant une légitimation à leurs actes, sont régulièrementmentionnés des psychologues, des psychiatres, des médecins(obligatoirement présents au cours de chaque séance), des femmes (lestortionnaires sont des hommes, mais l’avilissement sous le regard desfemmes aggrave l’humiliation), des professeurs d’université produisantles justifications morales, légales ou philosophiques.Qui, aujourd’hui,doit être tenu pour responsable de ces perversions de la loi et desprincipes moraux les plus élémentaires ? Les exécutants volontaires dela torture le sont moins que les hauts fonctionnaires légaux les ayantjustifiées et encouragées ; et ceux-ci, moins que les décideurspolitiques qui leur ont demandé de le faire. Les gouvernementsétrangers-amis, et notamment européens, portent eux aussi uneresponsabilité : alors qu’ils ont toujours été au courant de cespratiques, et ont bénéficié des informations obtenues par ce moyen, ilsn’ont jamais, ni avant ni maintenant, élevé la moindre protestation, nimême signifié leur désapprobation ; or qui ne dit mot consent. Faut-ildu coup leur intenter un procès ? Dans une démocratie, la condamnationdes hommes politiques consiste à les priver du pouvoir, en ne lesfaisant pas réélire. Quant aux autres professionnels, on pourraits’attendre à ce qu’ils soient sanctionnés par leurs pairs, car quivoudrait être l’étudiant d’un tel professeur ? le justiciable d’un teljuge ? le patient d’un tel médecin ?
Si l’on veut comprendrepourquoi ces braves Américains ont accepté si facilement de devenirtortionnaires, point n’est besoin de chercher du côté d’une haine oud’une peur ancestrale des musulmans et des Arabes. Non, la situationest bien plus grave. La leçon de ces révélations est plutôt quen’importe quel homme, à condition d’être bien encadré, obéissant auxnobles principes dictés par le « sens du devoir », par la nécessaire «défense de la patrie » ou mû par l’élémentaire peur pour la vie et lebien-être des siens, peut devenir un tortionnaire.

Tzvetan Todorov

La biographie controversée d’Atatürk

Soixante et onze ans après la mort de Mustafa Kemal, fondateur de la République de Turquie en 1923, le journaliste Can Dündar publie Mustafa, tiré du film documentaire du même nom sorti sur les écrans le jour anniversaire de la république, le 29 octobre dernier. L’ouvrage retrace la vie privée de celui qu’on surnomme « Atatürk », le « père des Turcs », et insiste sur des traits de caractère qu’on a peu l’habitude de voir dépeints dans le pays : solitude, doute, tabagisme, alcoolisme. « Pour la première fois depuis soixante-dix ans, Can Dündar nous montre le côté humain d’Atatürk derrière la statue de bronze au regard sévère », se réjouit Mehmet Ali Birand dans le quotidien Hürriyet. Audacieux pari dans un pays où le culte du père de la nation est omniprésent dans la vie quotidienne et la tradition politique populaire. « Atatürk est un irremplaçable héros de la Turquie. Personne n’est assez puissant pour l’assombrir ou le présenter différemment », estime quant à lui le journaliste Abbas Güçlü dans Milliyet. Avis partagé par une majorité de la population. Le seul titre du livre, Mustafa, est vécu par certains comme un affront. Hürriyet rapporte ainsi les propos de Gülnihal Soydan, avocate au barreau d’Istanbul : « Utiliser l’abréviation Mustafa à l’égard de celui que nous considérons comme notre père est un impardonnable manque de respect. » La sortie du documentaire avait déjà suscité une intense polémique, jetant une lumière crue sur les fractures sociopolitiques de la Turquie. Dans les cercles islamistes, où Mustafa Kemal a souvent été perçu comme l’ennemi, symbolisant l’abolition du califat et l’instauration du régime laïc, l’ouvrage est bien accueilli. « Le fait de critiquer Mustafa parce qu’il montre le côté humain, subjectif, d’Atatürk est le signe d’une forme de totalitarisme qui se cristallise dans le “kémalisme” », rapporte l’intellectuel Ali Ünal, proche des islamistes modérés, dans Yeni Safak. Quoi qu’il en soit, le succès du film documentaire et du livre ont le mérite réhumaniser le personnage d’Atatürk car, comme le rappelle Mustafa Akyol du Hürriyet Daily News, « Atatürk est encore traité, en Turquie, non pas comme un homme, mais comme un dieu ».

Le Da Vinci code tibétain

La série The Tibet Code, qui en est à son cinquième volume, a
déjà dépassé le million d’exemplaires vendus. Un succès exceptionnel
qui a intrigué le milieu chinois de l’édition. Car il ne s’est
accompagné d’aucune publication par épisodes sur Internet, comme c’est
souvent le cas en Chine, ni d’aucune campagne de presse traditionnelle.
Qui est ce He Ma, inconnu parmi ses collègues écrivains ? L’étrange
phénomène a poussé les journalistes à enquêter. C’est ainsi que le
supplément littéraire du quotidien pékinois Xinjingbao a révélé
les dessous de ce qui apparaît en fait comme une opération publicitaire
et commerciale inédite, avant d’être un phénomène d’édition.
Canton,
2006 : Hua Nan, directeur général d’une entreprise de publicité célèbre
pour ses campagnes télévisées pour le dentifrice Tian qi, rencontre Wu
You, éditeur. Au fil des discussions, les deux hommes se lamentent sur
les vieilles méthodes de promotion et de vente des livres, dépassées
selon eux. « Les livres, comme le dentifrice, sont des produits de
consommation de courte durée, aurait fait remarquer Hua Nan. L’acheteur
le consomme très vite, comme le dentifrice. » Et les deux comparses de
créer une société d’édition commune. Premier projet : lancer un produit
de grande consommation, The Tibet Code, qui se présenterait
comme un « roman encyclopédique sur le Tibet ». Une saga concoctée à
partir des guides touristiques et autres livres déjà existants sur la
culture, la faune ou encore la vie quotidienne tibétaines. Le cinquième
tome porte déjà la mention « 2 millions d’exemplaires vendus », sans
doute pour anticiper sur les ventes et mieux en garantir le succès.

L’écriture populaire de Carlos Ruiz Záfon

« Dans la grande maison de la littérature, les pièces sont nombreuses,
et rien n’empêche, en théorie, la qualité et la popularité de vivre
sous le même toit. En pratique, cependant, la cohabitation est toujours
plus difficile », ironise le critique littéraire Martín Schifino dans
la revue madrilène Revista de libros à propos du dernier livre
de Carlos Ruiz Zafón. L’écrivain estpagnol est un véritable phénomène
international. Son précédent roman, L’Ombre du vent, s’est
vendu a plus de dix millions d’exemplaires. Certes, Dickens, Balzac et
Tolstoï, qui ont tous joui d’une forte popularité, sont
incontestablement de « grands écrivains ». Mais El juego del ángel
semble plutôt tenir d’une tradition romanesque bien moins reconnue : le
mélodrame. Assassinats, incestes, secrets, amours et vengeances : tout
y est. « Zafón fut auteur pour le cinéma, rappelle Schifino. Les scènes
d’El juego del ángel sont courtes et sommaires, comme dans ces
scénarios qui introduisent un personnage, le font parler et passent
rapidement à la suite. L’écrivain catalan ne fait aucun cas de ce temps
intérieur qu’est celui de toute conscience véritablement humaine.
Dickens – ne parlons pas de Balzac ou de Tolstoï ! – dramatise ce temps
vécu à échelle humaine. Les Grandes Espérances, livre auquel El juego del ángel
fait souvent référence, est un roman sur l’attente dont la prose relève
le défi de produire du temps, de donner de l’air à ses personnages. Le
tempo favori de Zafón semble plutôt être, au contraire, l’accéléré. »
Et sa prose éblouissante n’échappe pas au piège du pastiche. La première phrase d’un chapitre d’El juego del ángel reprend
la structure de celle, célèbre, qui ouvre Cent ans de solitude : « Bien
des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano
Buendía devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son
père l’emmena faire connaissance avec la glace. » Mais quand « la
phrase de Gabriel García Márquez est une grandiose oraison, celle de
Zafón n’est que coquetterie syntaxique pour énoncer une métaphore
triviale », estime Martín Schifino. Il y a un mystère irréductible, une
intrigue biographique dans le fait que le personnage de García Márquez
se rappelle la glace à l’heure d’affronter la mort. Ce « devait »,
confiné au passé et à l’obligation de se souvenir, est délicieusement
inattendu. Zafón utilise quant à lui un « devrait » syntaxiquement
impeccable, mais artistiquement insipide. Si le diable est dans les
détails, le grand écrivain aussi.

Dans l’ombre des maîtres

Qui a jamais entendu parler de Camille Doncieux, Rose Beuret et
Hortense Fiquet ? Elles furent le modèle et la femme respectivement de
Monet, Rodin et Cézanne. Ruth Butler rassemble tout ce qu’il est
possible de savoir sur ces oubliées de l’histoire, estime Frances
Spalding dans la Literary Review.
Hortense lisait à voix haute pendant des heures, la nuit, pour adoucir
les insomnies de Cézanne. Camille connut la faim aux côtés de Monet,
qui la délaissa. Quant à Rose, presque illettrée, elle resta fidèle à
Rodin jusqu’au dernier mois de sa vie, quand il l’épousa. Mais il ne la
jugeait pas présentable, et quand Édouard VII vint rendre visite à
l’artiste, il lui intima l’ordre
de rester dans sa chambre.

Ruth Butler, Hidden in the Shadow of the Master. The Model-Wives of Cézanne, Monet & Rodin (« Cachées dans l’ombre du maître : les femmes-modèles de Cézanne, Monet et Rodin »), Yale University Press, 2008.

Dans les prisons d’Hassan II

« Je rêvais de devenir journaliste ou cinéaste, je devins militaire. J’étais petit-fils et fils de courtisans, je devins révolutionnaire malgré moi. J’étais play-boy, je devins bagnard. » Aziz Binebine résume ainsi sa vie marquée par son long séjour dans les geôles d’Hassan II, le père de l’actuel roi du Maroc Mohammed VI. Cet ancien officier est l’un des six survivants du bagne-mouroir de Tazmamart. Longtemps, il a voulu oublier cette expérience indicible. Il témoigne aujourd’hui dans Tazmamort ; pour les autres, pour ceux qui n’ont pas réchappé du cauchemar. En 1971, le jeune Binebine est mêlé à une tentative de putsch : il dit avoir voulu venir en aide au roi, mais sera considéré comme l’un des comploteurs et emprisonné à l’issue d’un procès arbitraire. En 1973, il est transféré dans le bagne secret de Tazmamart. Dans une cellule sale et puante, infestée de vermine, il dort sur un paillasson en béton qui lui ronge le corps. Binebine trouve refuge dans la foi et son imagination. Il puise dans les souvenirs de sa jeunesse, entre son école française et la médina de Marrakech, entre Occident et tradition. Il s’improvise conteur pour distraire les autres prisonniers. Mais ses histoires, si elles allumèrent des lueurs d’espoir, ne suffirent pas à sauver la plupart de la folie et de la mort. Pour Maati Kabbal, qui commente le livre dans le quotidien Al-Massaa, le texte d’Aziz Binebine réunit tous les ingrédients d’une tragédie shakespearienne : psychodrame, amusement et moquerie, images crues des corps et du sang.

République Tchèque. La vie extraordinaire des gens ordinaires

Le scénariste et écrivain tchèque Zdenek Sverak est sans doute l’une des personnalités les plus populaires du pays. Au point que sa filmographie et ses pièces de théâtre font « partie intégrante de la culture populaire », s’enthousiasme le quotidien Lidove noviny au sujet de celui qui sait si bien dépeindre « la vie souvent extraordinaire de ces Tchèques ordinaires qui n’aspirent à rien d’autre qu’à un peu de bonheur ».

Zdenek Sverak, Nouvelles, Fragment, 2008.