Italie. Les nouveaux Dracula

En 1897, l’Irlandais Bram Stoker publiait ce qui allait devenir l’un des piliers de la littérature vampirique, Dracula. Leslie S. Klinger en propose une nouvelle édition, The New Annotated Dracula, dont Polese Ranieri rend compte dans Il Corriere della Sera, en citant l’introduction du psychiatre Vittorino Andreoli : « Ce livre-archétype est né en même temps que la psychanalyse. Représentant le besoin sexuel, le Dracula de Bram Stoker symbolise la domination par le sexe : le vampire ne possède certes pas ses victimes, mais il mord et suce. » Rien de tel chez les vampires d’aujourd’hui, ceux de la saga Twilight, de Stephenie Meyer, véritable phénomène mondial chez les adolescents. Ces vampires éphèbes, dotés d’une âme, aux dents de lait, que le sang humain ne tente plus, sont « adaptés à une nouvelle génération de jeunes hommes sans identité masculine forte », poursuit Vittorino Andreoli. Ils représentent aux yeux des jeunes l’« outsider sensible, solitaire, beau et tourmenté, qui fascine et effraie à la fois, renchérit Leslie S. Klinger… Loin, très loin des frissons que nous procurait Dracula ».

Fascination, de Stephenie Meyer, Hachette, 2009.

Camille Limoges : « L’autonomie universitaire n’est pas ce que croient les Français »

Le Québécois Camille Limoges a soutenu sa thèse d’histoire des sciences en mai1968 à la Sorbonne. Il a enseigné l’histoire des sciences à l’université de Montréal, à l’université Johns Hopkins (États-Unis) et à l’université du Québec à Montréal. Il a créé et dirigé le ministère de la Science et de la Technologie du Québec.

Le débat français sur l’université est centré sur la notion d’autonomie. Qu’est-ce qu’une vraie autonomie ?
D’abord le libre choix, par l’établissement, des étudiants et des professeurs. Commençons par les étudiants. Dans toutes les bonnes universités que je connais, un étudiant qui dépose sa candidature est accepté ou refusé, en fonction de normes établies non par l’État ni même d’ailleurs par l’université en tant que telle, mais au premier chef par le département universitaire, donc par les responsables de la discipline. En Amérique du Nord, ces normes diffèrent d’une université à l’autre. Par exemple, j’ai enseigné dans deux établissements au Québec. Dans l’un, les conditions d’entrée sont beaucoup plus sélectives. C’est que l’autre s’est explicitement donné une vocation plus populaire et, dans un esprit de démocratisation, admet des étudiants que d’autres établissements n’accepteraient pas. Ce qui ne veut pas dire qu’il intègre n’importe qui.

Comment se fait-il que, dans une même ville, deux universités puissent mettre en œuvre deux politiques si différentes de recrutement des étudiants ?
On pourrait penser que cela tient à leur différence de statut. L’université de Montréal est privée, alors que l’autre est une université d’État, qui fait partie d’un réseau d’universités publiques, l’université du Québec. Mais cela ne suffit pas à expliquer la différence car, même dans ce réseau d’État, le ministère de l’Éducation n’est pas habilité à intervenir pour dire à un établissement qui il doit admettre comme étudiants. Ce serait vu, à juste titre, comme une atteinte inacceptable à l’autonomie. De même, il serait considéré comme inacceptable que l’État intervienne pour dire aux universités comment elles doivent recruter et promouvoir leurs professeurs. Ces décisions relèvent des règles que se donne librement chaque établissement.

Une bonne université est donc aussi, selon vous, une université qui délivre ses propres diplômes ?
La valeur d’un diplôme tient à celle de l’université qui le délivre ou, plus exactement, à celle du département qui a encadré l’étudiant. Ainsi, il se peut que le département X de l’université du Québec à Montréal soit à une certaine époque meilleur que le département Y de l’université de Montréal, bien que dans la hiérarchie un peu fantasmatique établie entre les universités, celle de Montréal, plus sélective, soit souvent mieux cotée. Si le département X est meilleur, cela se sait, et le diplôme obtenu dans ce département est davantage valorisé, bien que l’université dans son ensemble puisse ne pas être la plus cotée. Du coup, les meilleurs étudiants vont chercher à entrer dans ce département. Pour nous, l’hétérogénéité des diplômes universitaires n’est pas un scandale et nous tenons pour un peu hypocrite l’énoncé selon lequel toutes les universités d’un pays délivreraient des titres de même qualité. Ce n’est ni vrai ni crédible. Les professeurs français le savent d’ailleurs très bien, qui conseillent à leurs enfants d’éviter telle université, de même qu’ils choisissent avec grand soin telle classe préparatoire.

Passons au statut des enseignants-chercheurs. Là encore, toute liberté aux établissements ?
Je pense qu’une telle liberté donne les meilleurs résultats. Même dans nos universités publiques, l’établissement est libre de recruter ses professeurs, de les évaluer, de les promouvoir et, éventuellement, avant de leur accorder la permanence, de les remercier (1). L’employeur est l’université, non l’État. Le contrat relève du droit du travail normal. Les professeurs sont syndiqués, mais leur organisation négocie avec l’établissement, pas avec une administration nationale. De ce fait, les conventions collectives ne sont pas identiques d’une université à l’autre, pas même d’une université publique à l’autre. Quant au recrutement, il est effectué par l’université, mais la sélection des candidats se fait d’abord par le département.

Un autre mot-clé des débats en France est celui d’évaluation. Que signifie évaluer un enseignant-chercheur ?
Dans le débat français, beaucoup semblent croire que le gouvernement tente d’importer le modèle d’évaluation américain. Ce n’est pas le cas. Si le gouvernement s’inspire d’un modèle, ce serait plutôt du système d’évaluation anglais, uniforme et centralisé. Le modèle nord-américain est totalement décentralisé. Chez nous, l’évaluation des professeurs est d’abord de la responsabilité du département. Elle se produit essentiellement deux fois dans une carrière. La première fois, quatre ou six ans après le recrutement, au moment où le professeur est candidat à la permanence, que les anglophones appellent tenure. Un processus s’engage, sophistiqué. Intervient d’abord le jugement des collègues sur la qualité de ce professeur, sur les résultats de son activité de recherche depuis son engagement, mais aussi sur le caractère responsable et adéquat de son enseignement. Dans bien des universités, le jugement des étudiants est pris en compte. À la fin de chaque trimestre, il leur est demandé d’évaluer l’enseignement de chaque professeur, selon des modalités convenues. Il ne s’agit pas de prendre leur jugement au pied de la lettre, mais cela permet de confirmer celui des collègues ou de le relativiser.

Le département évalue seul les enseignants-chercheurs ?

Et c’est souhaitable. Une instance de l’établissement s’assure que l’évaluation a été conduite selon les règles. Elle vérifie en particulier que le jugement porté n’est ni complaisant ni exagérément sévère au regard des travaux de recherche du professeur concerné. Après quoi le dossier est porté devant le conseil d’administration de l’université. Mais ce serait un scandale si celui-ci refusait les conclusions du corps professoral. En trente ans de vie universitaire, je ne l’ai jamais vu faire.

À quel moment se fait la seconde évaluation ?
Cinq ou sept ans plus tard, quand l’enseignant-chercheur est appelé à devenir titulaire. Là encore, l’évaluation se fait d’abord au sein du département. Mais dans bien des universités, le département est tenu d’obtenir de trois à cinq collègues extérieurs à l’établissement, généralement choisis à l’étranger, des évaluations de la qualité des travaux publiés du candidat.

De fait, l’évaluation du travail de recherche ne se fait-elle pas, elle, par des instances extérieures à l’université ?

En effet. Contrairement à la situation existant dans plusieurs pays européens, les établissements nord-américains ne disposent que de très peu de crédits pour soutenir la recherche. C’est auprès d’agences nationales qu’un chercheur obtient les fonds dont il a besoin. Ces crédits lui sont attribués pour une période qui varie selon la nature du projet : deux, trois, cinq ou sept ans. Ils sont accordés par des comités de pairs dont certains exercent à l’étranger. La capacité d’un professeur à obtenir un financement de ces agences joue donc un rôle important dans le processus d’évaluation mené dans son université. D’autant que ces financements peuvent être substantiels : de 10 000 dollars à 1 million de dollars par an selon les besoins. Dans certains cas, un chercheur peut alors verser à son département une compensation pour la part de sa charge d’enseignement dont il souhaite être provisoirement délesté, ce qui permet au département d’engager un remplaçant. Quand la somme est élevée, ces crédits permettent aussi d’engager des thésards, des étudiants chercheurs, des assistants de recherche, des techniciens. Ce sont des crédits que l’on qualifierait en France de précaires ; et dans certains cas, c’est en effet un problème très réel. Mais en pratique, chez nous, le bon chercheur parvient à obtenir les fonds nécessaires à sa recherche depuis son entrée dans l’université jusqu’à sa retraite.

Quel pouvoir accorder au président de l’université ?

Dans les universités nord-américaines, le président n’est pas d’abord un décisionnaire ; il doit être un leader. Un bon président (ou « recteur ») est celui qui réussit à proposer à la communauté universitaire, pour la durée de son mandat, un programme de développement, de réformes, de recherche de financements, capable de convaincre ses collègues. L’autorité du président est surtout intellectuelle et morale. Le décideur final, mais jamais l’initiateur en matière académique, c’est le conseil d’administration, qui n’est d’ailleurs que rarement présidé par le « recteur ». Le pire des présidents ne peut pas devenir un dictateur.

Un bon président est un président élu ? Nommé ?
C’est à l’université d’en décider. Certaines se dotent d’un comité pour identifier d’abord des candidats possibles ; ce comité propose ensuite un ou deux noms au conseil d’administration. Il est rare, mais il se peut, que les professeurs ne soient guère consultés. Dans d’autres cas, un véritable processus électoral s’engage ; les candidats doivent faire campagne et convaincre. L’ensemble du corps enseignant vote, parfois même les employés et les étudiants qui forment des collèges distincts. C’est le conseil d’administration qui décide en dernier ressort, mais il est rare qu’à ce stade on s’oppose au vote ou au vœu du corps professoral. Cela s’est produit, mais cela ne s’est jamais bien terminé. Un président doit d’abord être légitime pour pouvoir exercer son autorité. Je pense pour ma part que le système électoral strict n’est pas bon, mais qu’un système où le président peut être nommé contre le vœu des professeurs est lui aussi mauvais. Un président d’université n’est pas un chef d’entreprise (2).

Comment voyez-vous la place de l’université dans le système global d’enseignement supérieur et de recherche ?

Je crois que, contrairement à ce qui se passe en France, l’université doit être le centre de gravité du système. Je juge anormal que de grandes écoles disposent pour la formation de chacun de leurs étudiants d’un multiple des crédits dont dispose l’université. Je ne trouve pas normal non plus que des établissements de recherche comme le CNRS ou l’Inserm ne jouent pas un rôle immensément plus important dans la formation des étudiants. Je crois que le gros de l’effectif des chercheurs doit être impliqué directement dans la formation des étudiants, y compris du premier cycle.

Pouvez-vous préciser les raisons de cette conviction ?

Si j’en juge par l’expérience canadienne, beaucoup de chercheurs des laboratoires publics qui ne sont pas liés à l’université tendent, au fil des ans, à perdre de leur dynamisme, à se bureaucratiser. Il leur manque quelque chose d’essentiel. Un professeur engagé à 30 ans ne peut être encore un chercheur actif, trente-cinq ans plus tard, si son laboratoire est peuplé seulement de collègues vieillissant avec lui, auxquels vient parfois s’ajouter, parcimonieusement, un jeune. Rien ne remplace l’arrivée chaque année d’une nouvelle cohorte de jeunes, avec leur enthousiasme et des idées nouvelles. Les jeunes cerveaux sont les sauveteurs des vieux chercheurs. Dans les années 1980 au Québec, alors que j’avais la responsabilité de l’enseignement supérieur, des personnalités politiques ont voulu créer l’équivalent d’un CNRS. Je m’y suis opposé de façon très ferme parce que je crois que la recherche doit se faire d’abord dans les universités. La recherche menée dans les laboratoires publics doit être limitée au strict nécessaire, pour des missions particulières relevant, par exemple, de la défense, des contrôles de sécurité ou de l’exercice des responsabilités réglementaires.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

République Tchèque. La vie extraordinaire des gens ordinaires

Le scénariste et écrivain tchèque Zdenek Sverak est sans doute l’une des personnalités les plus populaires du pays. Au point que sa filmographie et ses pièces de théâtre font « partie intégrante de la culture populaire », s’enthousiasme le quotidien Lidove noviny au sujet de celui qui sait si bien dépeindre « la vie souvent extraordinaire de ces Tchèques ordinaires qui n’aspirent à rien d’autre qu’à un peu de bonheur ».

Zdenek Sverak, Nouvelles, Fragment, 2008.

Le culte de Napoléon

Les Espagnols ont fêté le bicentenaire de la guerre contre les Français, immortalisée par Goya. Un recueil de textes publié à cette occasion figure parmi les meilleures ventes. Le mensuel madrilène Leer se plaît à relever « l’aveugle admiration des écrivains français de l’époque » pour Napoléon. C’est le cas de Balzac, mais plus encore de Stendhal. Malgré la défaite, Stendhal « voit dans la campagne napoléonienne en Espagne l’étendard des valeurs républicaines de l’empereur, une bataille au nom de la liberté menée contre l’absolutisme de l’infant espagnol Ferdinand VII, roi félon auquel les Espagnols ont cédé le trône, pour y perdre leur liberté […]. Vision romantique qui laisse 200 ans plus tard un goût amer puisque le retour de Ferdinand VII sur le trône, obtenu grâce au pacte qu’il conclut avec Napoléon quand celui-ci vit venir la défaite de ses troupes, se traduisit par l’instauration d’un régime de terreur qui abrogea la constitution libérale de 1812. Tous les libéraux et autres partisans de Charles IV, qui s’étaient unis pour combattre les Français, furent exécutés, emprisonnés ou condamnés à l’exil ».

 

1808, dirigé par Esperanza Aguirre et Fernando García de Cortázar (Espasa, Madrid, 2008).

Brando le boulimique

« L’une des forces de l’excellent livre de Stefan Kanfer est de
défendre si bien des performances très imparfaites voire, comme Brando
pouvait en être capable, franchement mauvaises, qu’on sort de sa
lecture préparé à donner une nouvelle chance au film Queimada de Gillo Pontecorvo », estime Roz Kaveney dans le Times Literary Supplement.
Les cinéphiles et fans de Brando auront compris : le rôle de
l’aventurier Sir Walker émancipateur d’esclaves, interprété en 1968,
passe pour l’une de ses pires prestations. Mais Kanfer ne se contente
pas de réhabiliter le jeu du légendaire acteur. La biographie qu’il
propose revient aussi sur son enfance difficile, marquée par un père
violent et une mère alcoolique. Surtout, il explore la relation de
Brando à la nourriture et cherche dans son histoire personnelle les
raisons de son auto-destruction par la boulimie. Parmi les facteurs
possibles, Kanfer évoque « le mépris qu’éprouvait son père pour la
profession d’acteur qu’il considérait comme l’expression d’une forme de
dilettantisme et d’absence de virilité ». Pour Kaveney, l’explication
est un peu courte. « Brando était peut-être bien moins à l’aise avec sa
bisexualité que Kanfer ne le suppose », avance-t-il. A une époque où
l’homosexualité était encore perçue comme pathologique et criminelle, «
la boulimie était peut-être un moyen de détruire cette part de lui-même
qu’il craignait tant, une façon de se rendre moins séduisant ».

Le dangereux calcul du Pakistan

Lahore, Pakistan. Le calme relatif qui règne en Irak ces derniers temps, conjugué au spectacle de l’élection présidentielle américaine, a détourné le monde du cataclysme en train d’emporter très rapidement les intérêts occidentaux dans une région qui n’aurait jamais dû cesser d’être au cœur de la riposte aux attentats du 11-Septembre : le fief dont jouissent al-Qaida et les talibans de part et d’autre de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan.

Et sur ce front, la situation pourrait difficilement être pire. Les talibans se sont réorganisés, ont franchi leurs sanctuaires des zones frontalières et sont aujourd’hui aux portes de Kaboul, menaçant d’encercler et d’étrangler la capitale exactement comme les moudjahidin soutenus par les États-Unis l’avaient fait à la fin des années 1980 contre le régime prosoviétique. Comme dans un vieux film, les tanks, les véhicules blindés et les hélicoptères sont à nouveau les seuls à pouvoir s’aventurer hors de la capitale afghane. Les talibans contrôlent aujourd’hui 70 % du pays – contre un peu plus de 50 % en novembre 2007. Là, ils prélèvent l’impôt, appliquent la charia et dispensent la justice expéditive que l’on sait ; mais ils endiguent aussi, dans une certaine mesure, la vague de criminalité et de corruption qui caractérise le régime du président Hamid Karzaï. C’est l’une des principales raisons de leur popularité croissante. Leur sphère d’influence s’étend chaque mois davantage.

Fuir Peshawar

Mais l’effet boomerang du conflit afghan au Pakistan est plus grave encore. En moins de huit mois, le nouveau gouvernement d’Asif Ali Zardari a perdu, de fait, le contrôle de la majeure partie de la Province de la Frontière du Nord-Ouest (NWFP) au profit des « talibans pakistanais », coalition informelle de nationalistes, d’islamistes, et de tribus pachtounes révoltées, sous le commandement formel de Baitullah Mehsud. Certes, bien peu d’observateurs avaient placé d’immenses espoirs en la personne du play-boy Zardari, veuf de Benazir Bhutto et notoirement corrompu. Mais la rapidité à laquelle l’effondrement s’est produit, sous sa gouverne, a stupéfié.

Dans la majeure partie de la NWFP – un cinquième environ du Pakistan –, les femmes sont désormais obligées de porter la burqa, la musique s’est tue, les barbiers n’ont plus le droit de raser les barbes et plus de cent quarante écoles de filles ont explosé ou brûlé. Une grande partie de l’élite de Peshawar, la capitale provinciale, a fui pour les cieux relativement sûrs et tolérants de Lahore et de Karachi, tandis que des dizaines de milliers d’habitants des zones tribales qui longent la frontière afghane ont fui les incessants tirs de missiles américains et autres tirs d’artillerie pakistanais pour se réfugier dans les camps de toile qui enserrent désormais Peshawar (voir la carte) (1).

Bien sûr, les zones tribales n’ont jamais été véritablement contrôlées par le gouvernement central et ont toujours été indociles, mais elles sont aujourd’hui radicalisées comme jamais. Le déluge de feu déversé par les drones américains et l’armée pakistanaise a fait de nombreuses victimes civiles et un flot ininterrompu d’hommes en colère vient grossir chaque jour les rangs de l’insurrection. Ailleurs au Pakistan, l’extrémisme religieux et politique anti-occidental est en plein essor.

Un attentat made in Pakistan

La manifestation la plus inquiétante de cette dégradation fut la facilité avec laquelle un groupe djihadiste parfaitement entraîné a pu attaquer l’Inde en novembre 2008, très vraisemblablement équipé au Pakistan par le Lashkar-e-Tayyeba, organisation créée pour rétablir la souveraineté musulmane sur le Cachemire et officiellement interdite (2). Les assaillants ont tué 173 civils à Bombay, en ont blessé plus de 600 autres, amenant une fois de plus les deux puissances nucléaires rivales au seuil de la guerre. Ils sont arrivés par la mer après avoir emprunté des bateaux dans des villages de pêcheurs de la côte du Makran, ceux-là même d’où s’étaient évaporés un certain nombre de membres supposés d’al-Qaida, après l’assaut américain sur la grotte de Tora Bora en décembre 2001.

Lors de mon dernier voyage au Pakistan, en novembre 2008, j’avais l’intention de me rendre à Peshawar, à la fois capitale de la NWFP et centre administratif des zones tribales. Pour la première fois en vingt-cinq ans, mes amis journalistes pakistanais m’ont conseillé de ne pas même essayer. En une semaine, une série d’événements sans précédent allait achever de me convaincre.

Le lundi 11 novembre, une soixantaine de talibans pakistanais dévalisaient treize camions de matériel militaire et une flottille de véhicules blindés destinés aux troupes américaines en Afghanistan alors qu’ils franchissaient la passe de Khyber, le col stratégique qui relie le Pakistan à l’Afghanistan. Vingt-six personnes étaient kidnappées. Le lendemain, le gouverneur et certains ministres de la province échappaient de peu à un attentat suicide. Trois personnes étaient tuées. Le mercredi, des tireurs non identifiés abattaient Stephen Vance, un travailleur humanitaire américain, et enlevaient un diplomate iranien, qui rejoignait ainsi les ingénieurs chinois, camionneurs pakistanais et autres diplomates afghans otages des talibans. Le jeudi, deux journalistes – l’un japonais, l’autre afghan – étaient blessés par balle. Peshawar semblait devenir aussi violente que Bagdad au pire de l’insurrection [en 2006].

Ces événements se déroulèrent dans le vide de pouvoir laissé par la fuite momentanée d’Asfandyar Wali Khan, le Premier ministre de la NWFP. Le 2 octobre, un attentat suicide avait tué trois de ses invités et un membre de son équipe pendant qu’il accueillait les visiteurs à l’occasion de l’Aïd, la fête qui marque la fin du Ramadan. Pris de panique, il avait aussitôt fui la province à bord d’un hélicoptère dépêché par Zardari, s’envolant ensuite pour la Grande-Bretagne. Il ne fut convaincu de rentrer qu’à grand-peine. En février 2008, le parti nationaliste [pachtoune] de tendance laïque dirigé par Asfandyar (le Parti national Awami) avait remporté les élections provinciales à une écrasante majorité, brisant ainsi le pouvoir de la MMA, coalition de formations islamistes jouant un rôle politique majeur dans cette province qu’elle gouvernait depuis cinq ans. L’élection avait semblé porter un espoir d’instauration d’une démocratie laïque au Pakistan ; espoir vite anéanti par l’avancée apparemment inexorable des talibans pakistanais au-delà de leur fief des zones tribales. Depuis, plusieurs autres attentats suicides et de nombreuses attaques téméraires contre des convois et des dépôts américains ont eu lieu à Peshawar et dans les environs.

Loin de la frontière, à Lahore, capitale culturelle de la riche province du Pendjab, les membres de l’élite progressiste n’avaient jamais été aussi déprimés. Le soir même de mon arrivée, j’ai rendu visite à Najam Sethi et son épouse Jugnu, rédacteurs en chef du Daily Times et du Friday Times, qui sont dans le collimateur des talibans. Trois semaines plus tôt, ils avaient commencé à recevoir des menaces leur enjoignant de cesser d’attaquer les intérêts islamistes dans leurs colonnes. Un message de ce genre était arrivé le matin même. Tous deux ont courageusement survécu à des années de harcèlement des différents gouvernements et des services de police, mais ils se sentent désormais démunis face à ces menaces anonymes.

Une autre vieille amie, Asma Jahangir, remarquable militante des droits de l’homme, avait aussi reçu des avertissements par fax. Asma, qui avait vaillamment combattu les gouvernements militaires successifs, ne savait plus quoi faire : « Si l’on est menacé par le gouvernement, on peut aller en justice. Avec les acteurs non étatiques, quand les membres du gouvernement eux-mêmes ne sont pas non plus en sécurité, à qui faire appel ? »

Un désastre pour l’Occident

Ces événements illustrent de manière spectaculaire la thèse centrale du livre brillant et enflammé d’Ahmed Rashid, Descent Into Chaos. Sept ans après le 11-Septembre, insiste-t-il, « la guerre des États-Unis contre le terrorisme a fait naître un monde bien plus instable qu’il ne l’était » : « Loin d’avoir diminué, la menace d’al-Qaida et de ses succédanés s’est amplifiée. L’invasion américaine de deux pays musulmans […] n’[est], pour l’instant, parvenue à endiguer ni l’organisation originelle ni la menace qui émane désormais de ses émules […] des villes britanniques ou françaises, mobilisés via Internet. […] L’Afghanistan côtoie une nouvelle fois l’abîme de l’effondrement de l’État. Les talibans ont réussi un retour spectaculaire […]. L’effondrement du Pakistan fut plus lent mais tout aussi sanglant […] En 2007, 56 attentats suicides ont eu lieu, coûtant la vie à 640 personnes, au lieu de sept l’année précédente (3). […] La puissance américaine est en lambeaux […], sa crédibilité en ruine […]. Au final, la stratégie de l’administration Bush a engendré en Asie centrale et du Sud une crise bien plus grave qu’elle ne l’était avant le 11-Septembre. »

Il est difficile de contester le moindre élément de ce constat. Huit années de politique étrangère néoconservatrice se sont révélées un désastre absolu pour les intérêts américains dans le monde musulman, avec pour résultat l’ascension de l’Iran au rang de puissance régionale majeure, la progression du Hamas et du Hezbollah, le naufrage de l’Irak et l’implosion en cours de l’Afghanistan et du Pakistan, l’évolution probablement la plus dangereuse de toutes.

Ahmed Rashid fait depuis longtemps autorité sur les réalités politiques du Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Asie centrale, et son accueillante demeure de Lahore est devenue depuis tout aussi longtemps la première étape des journalistes et des auteurs de passage. L’attention du monde entier s’est portée sur lui après le 11-Septembre, quand son livre L’Ombre des talibans était apparu comme le seul ouvrage véritablement sérieux sur le régime qui avait offert l’asile à al-Qaida.

Dans son nouvel ouvrage, Ahmed Rashid offre une analyse acérée des causes du terrorisme dans la région, et de la façon dont l’administration Bush a tenté d’étouffer les études précises sur le sujet, rendant impossible « toute discussion ou compréhension des “racines profondes” du terrorisme – la pauvreté croissante, la répression et le sentiment d’injustice […]. Bush a plus fait pour aveugler les Américains en politique internationale que n’importe quel autre dirigeant des États-Unis de ces dernières décennies ».

Une politique américaine honnie

Le terrorisme fut présenté par l’administration comme le résultat d’un « soudain antiaméricanisme mondial plutôt que des échecs passés de la politique américaine ». Le discours du Président devant le Congrès, prétendant que le monde haïssait l’Amérique parce qu’« ils détestent nos libertés », faisait semblant de ne pas voir l’évidence : le rejet de la politique étrangère américaine, tout particulièrement au Moyen-Orient. Comme l’a justement fait remarquer le Conseil scientifique du ministère de la Défense après le discours de Bush : « Les musulmans “ne haïssent pas notre liberté”, ils haïssent notre politique. »

La profonde hostilité de la presse et du gouvernement des États-Unis envers l’islam a singulièrement compliqué la tâche des modérés dans le monde musulman. Comment auraient-ils pu contester l’idée que l’Amérique était engagée dans une guerre de civilisation contre l’islam, quand bien des membres de l’administration le croyaient manifestement eux aussi ? Cette hostilité a eu également un effet délétère sur les décisions. En attisant l’hystérie collective et en soutenant la thèse d’un monde islamique consumé de haine envers les États-Unis, on a engendré dans la population ce sentiment implicite : « Puisqu’ils nous haïssent, les Américains doivent haïr les musulmans en retour et se venger non seulement des terroristes mais de l’islam en général, explique Ahmed Rashid. Il devenait dès lors quasiment impossible de gagner l’opinion américaine à la nécessité de soutenir à long terme la construction nationale. »

Mais Ahmed Rashid ne se contente pas d’imputer le désastre à l’« arrogance et à l’ignorance » de l’administration américaine, bien conscient de l’immense responsabilité incombant à l’armée pakistanaise et à son principal service de renseignement, l’ISI (Inter Services Intelligence). L’agence a, pendant plus de vingt ans, délibérément et inlassablement financé et couvé d’innombrables groupes islamistes pour servir ses propres desseins. Depuis l’époque de la résistance antisoviétique, l’armée pakistanaise considère en effet les djihadistes comme un instrument ingénieux et rentable, à la fois pour dominer l’Afghanistan – un but atteint avec le retrait de l’Armée rouge en 1989 – et pour enliser l’armée indienne au Cachemire – chose faite depuis les années 1990.

Si les services « encouragent les Cachemiris, cela se comprend », m’avait d’ailleurs expliqué un jour Hamid Gul, l’ancien directeur de l’ISI et principal inventeur de cette stratégie : « La population du Cachemire s’est soulevée conformément à la charte des Nations unies et c’est l’objectif national du Pakistan de l’aider à se libérer. Si les djihadistes décident d’aller contenir l’Inde, immobilisant son armée sur son propre sol au nom d’une cause légitime, pourquoi ne les soutiendrions-nous pas ? »

L’efficacité des djihadistes

Pour Gul, l’utilité des militants islamistes allait de soi. Et il n’était pas le seul à le penser. Comme l’écrit Steve Coll dans Ghost Wars, « chaque général pakistanais, religieux ou non, a cru en l’utilité des djihadistes à partir de 1999 [après la défaite pakistanaise lors du conflit de Kargil avec l’Inde], parce qu’ils s’étaient montrés depuis longtemps la seule force capable d’inquiéter, de déstabiliser et d’immobiliser une armée indienne dominée par les hindous. Une dizaine de divisions indiennes environ avaient été coincées au Cachemire à la fin des années 1990 par quelques milliers de combattants bien entraînés et candidats au paradis. Que pouvait demander de plus le Pakistan ? (4) »

Et nombre de militaires continuent de penser, pour cette raison même, que les djihadistes sont la meilleure arme contre la domination indienne, meilleure même que la bombe nucléaire. Soutenir une multitude de groupes combattants en Afghanistan et au Cachemire n’est pas tant une lubie religieuse ou idéologique qu’un impératif pratique et patriotique – une stratégie de survie essentielle pour un État pakistanais qu’ils considèrent menacé par la puissance croissante de l’Inde et son alliance avec le régime hostile d’Hamid Karzaï à Kaboul (5).

Jusqu’à ces derniers temps, les hauts gradés étaient d’ailleurs persuadés de pouvoir contrôler les militants qu’ils avaient eux-mêmes parrainés. En 1999, l’Inde a ainsi rendu publique une conversation enregistrée entre le chef de l’État, le général Pervez Musharraf, et son chef d’état-major, Muhammad Aziz Khan ; on entend Aziz y déclarer que l’armée tient les djihadistes par les tootis (les parties intimes). Mais les groupes radicaux ont de plus en plus suivi leur propre programme, envoyant leurs kamikazes non seulement contre les minorités religieuses pakistanaises et leurs dirigeants politiques mais aussi contre le quartier général de l’ISI lui-même ; apparemment pour se venger du soutien officiel de l’armée à la guerre américaine contre le terrorisme et des attaques des militaires pakistanais contre les fiefs talibans des zones tribales. Ironie de l’histoire, comme le montre Rashid, ce sont précisément les groupes créés par l’ISI qui retournent aujourd’hui leurs armes contre leur créateur, tout en lançant impudemment des équipes parfaitement entraînées et équipées en territoire indien. C’est le général Zia ul-Haq, à la tête du régime de 1977 à 1988, qui a conclu l’alliance fatidique entre les conservateurs militaires pakistanais et les mollahs, tout aussi réactionnaires, conduisant à l’utilisation des islamistes radicaux dans le djihad antisoviétique en Afghanistan. Leur recrutement était toujours contrôlé par l’ISI, mais financé conjointement par la CIA et les services secrets saoudiens.

Cette période cruciale de l’ère Zia est brillamment racontée dans l’histoire de l’armée pakistanaise écrite par Shuja Nawaz, frère d’un ancien chef d’état-major pakistanais (6). Un des passages les plus révélateurs du livre décrit l’« atmosphère étrangement non militaire » qui régnait dans les locaux de l’ISI au début des années 1990, à la fin du règne d’un de ses patrons les plus ouvertement islamistes, le lieutenant général Javed Nasir, nommé par Zia. Quand son successeur est arrivé pour prendre la relève, il a trouvé « des couloirs remplis de civils barbus en shalwar », le vêtement traditionnel, « souvent attaché au-dessus de la cheville, signe distinctif des membres ultra-orthodoxes de la Jama’at-ul Tabligh, dont Nasir était membre (7) ».

Le livre de Rashid commence là où se termine celui de Shuja Nawaz. Descent Into Chaos fait œuvre pionnière en révélant à quel point l’armée et l’ISI ont poursuivi cette politique hypocrite et dangereuse de soutien aux groupes islamiques radicaux après le 11-Septembre, malgré les nombreuses dénégations du président Musharraf. La vitesse à laquelle les États-Unis se sont désintéressés de l’Afghanistan, une fois l’invasion réussie, pour se lancer dans un projet d’attaque contre l’Irak n’ayant aucun rapport avec al-Qaida, a convaincu les militaires pakistanais que Washington n’envisageait pas sérieusement un engagement de long terme aux côtés du régime d’Hamid Karzaï. Ils ont donc gardé les talibans en réserve, prêts à l’usage pour rétablir un régime propakistanais à Kaboul, dès que les Américains regarderaient ailleurs et que le régime Karzaï serait en miettes.

Quelques mois à peine après le 11-Septembre, l’ISI donnait ainsi refuge au leadership taliban au grand complet, après leur fuite d’Afghanistan. Le mollah Omar était mis en lieu sûr dans la ville de Quetta, au Baloutchistan, près de la frontière afghane, tandis que sa milice était accueillie dans une banlieue tentaculaire de la ville. Gulbuddin Hekmatyar, le leader du Hizb-e-Islami, une milice moudjahidine radicale, a été convaincu de rentrer de son exil iranien et autorisé à agir librement en dehors de Peshawar. Jalaluddin Haqqani, un des commandants talibans les plus violents, trouvait refuge grâce à l’ISI au Nord-Waziristan, l’une des zones tribales.

L’alliance des militaires et des mollahs

Pour garder le contact avec ces groupes en échappant au radar des services de renseignement occidentaux, les Pakistanais ont créé une nouvelle organisation clandestine. Composée d’anciens instructeurs de l’ISI et d’officiers pachtounes [ethnie majoritaire de part et d’autre de la frontière pakistano-afghane] à la retraite, elle armait et entraînait les talibans dans des camps aux alentours de Quetta. Au vu du niveau d’entraînement des djihadistes responsables des attentats de Bombay, il se pourrait qu’un dispositif similaire impliquant d’anciens officiers de l’ISI ait également servi à préparer le commando.

Dès 2004, les États-Unis avaient filmé des camions de l’armée pakistanaise déposant des combattants talibans à la frontière afghane pour les récupérer quelques jours plus tard, tandis qu’un système d’écoute radio installé sur la base de Bagram [dans le sud de l’Afghanistan] interceptait une communication entre des commandants talibans et des officiers de l’armée pakistanaise basés à la frontière, assurant aux premiers un passage sûr de la frontière. Dès 2005, les talibans, secrètement soutenus par le Pakistan, se lançaient à l’assaut des troupes de l’OTAN en Afghanistan. « Sept ans après le 11-Septembre, note Ahmed Rashid en conclusion, le mollah Omar et les membres de l’ancienne choura [assemblée consultative] des talibans afghans vivent toujours dans la province du Baloutchistan. Les leaders talibans afghans et pakistanais résident plus au nord, dans les zones tribales, tout comme les milices de Jalaluddin Haqqani et de Gulbuddin Hekmatyar. Al-Qaida dispose d’un sanctuaire dans les zones tribales, où ses membres vivent entourés d’une kyrielle de groupes terroristes asiatiques et arabes dont les ramifications s’étendent à présent jusqu’en Europe et aux États-Unis. »

Les atermoiements de Zardari après les attentats de Bombay ont rappelé à quel point le double jeu de l’armée pakistanaise, courtisant à la fois les États-Unis et les groupes djihadistes, restait de mise. Au cours des dix dernières années, Hafiz Muhammad Saeed, le fondateur du Lashkar-e-Tayyeba, a été autorisé à opérer depuis Muridke, près de Lahore. Même si le Lashkar a été officiellement interdit sous la pression américaine [en 2002], le mouvement continue en réalité de fonctionner sous le nom de Jamaat-ud Daawa, et Saeed incite toujours ouvertement à la violence contre l’Inde et des cibles occidentales.

Même aujourd’hui, après les attentats de Bombay, et bien que Saeed soit désormais assigné à résidence pour les avoir commandités (une accusation qu’il réfute), les madrasas et les locaux de son organisation sont toujours ouverts et semblent bénéficier de la protection des autorités pakistanaises. Le Premier ministre paraît bel et bien être dans un « état de déni » concernant l’implication de groupes djihadistes pakistanais dans les massacres de Bombay, pour reprendre l’expression du ministre indien des Affaires étrangères, Pranab Mukherjee.

C’est une logique dangereuse. Selon des informateurs au sein de l’armée, le général Ashfaq Kayani, l’actuel chef d’état-major, déjà engagé dans un conflit d’envergure avec les talibans pakistanais dans les zones tribales, ne s’estime pas suffisamment fort pour ouvrir un autre front contre les djihadistes au Pendjab ; quant à Zardari, il ne peut se permettre de céder publiquement à la pression indienne. C’est ce cercle vicieux trop classique en Asie du Sud qui permet au Lashkar de continuer à fonctionner, n’étant entravé que de manière cosmétique et dans le seul but d’impressionner les États-Unis. Mais, faute d’une action ferme contre ces groupes et faute de fermer les camps d’entraînement, l’effondrement de l’État pakistanais se poursuivra, emportant avec lui les intérêts occidentaux dans la région.

Le soufisme contre l’islam extrémiste

Un certain nombre de facteurs seront décisifs pour l’avenir. Seul un changement radical de politique sous l’impulsion de Barack Obama pourrait laisser espérer, selon Ahmed Rashid, un début de retournement de la situation : « L’Asie centrale et l’Asie du Sud ne connaîtront de stabilité que si une entente globale émerge entre les différents acteurs, qui puisse aider la région à résoudre ses problèmes, qu’il s’agisse de résoudre le conflit du Cachemire entre l’Inde et le Pakistan ou de financer de vastes programmes en matière d’éducation et de création d’emplois dans les régions frontalières de l’Afghanistan et du Pakistan et dans celles qui longent leurs frontières avec l’Asie centrale. » Comme l’a laissé entendre Obama, une telle approche pourrait être assortie de négociations avec certains éléments des talibans afghans.

La réforme de l’ISI et de l’armée pakistanaise est, bien entendu, le deuxième facteur. Les officiers supérieurs doivent en finir avec leur obsession de saigner l’Inde en utilisant les djihadistes et comprendre à quel point cette politique nuit au Pakistan lui-même, menacé de devenir un clone de l’Afghanistan des talibans plutôt qu’un partenaire potentiel de la future superpuissance indienne.

Un troisième facteur, qui n’est pas évoqué par Rashid, dépend de la capacité à arrêter la progression de l’islam wahhabite diffusé par les madrasas et financé par l’Arabie Saoudite, directement responsable de la radicalisation antioccidentale (8). Au cours de ma dernière visite au Pakistan, la situation était très claire : tandis que le Nord-Ouest dominé par les wahhabites était sur le point de tomber aux mains des talibans, ce n’était pas le cas de la province du Sind, à majorité soufie, aujourd’hui plus calme et plus sûre qu’elle ne l’a été depuis bien longtemps. Ici, dans le sud du Pakistan, à la frontière indienne, l’islam soufi continue d’offrir un puissant antidote à l’islam puritain fondamentaliste des mollahs wahhabites, qui prônent l’intolérance vis-à-vis des autres croyances.

En visite au célèbre mausolée soufi de Sehwan, j’ai été étonné par la haine envers les mollahs qu’exprime une population qui recherche la tutelle des grands saints comme Lal Shabaz Qalander et déteste les wahhabites qui considèrent cet islam populaire comme une forme de shirk, d’hérésie : « Tous ces mollahs devraient être maudits, m’a déclaré un vieux soufi avec lequel je discutais dans le mausolée. Ils lisent leurs livres mais ils ne comprennent pas le véritable message d’amour du Prophète. Des hommes aussi aveugles ne sont même pas capables de voir le soleil briller. »

Les Saoudiens ont massivement investi dans les madrasas wahhabites de la NWFP et du Pendjab, bouleversant la culture religieuse de la région. La culture soufie tolérante du Sind a réussi à résister à ce radicalisme importé. Voici un mouvement de résistance musulman parfaitement indigène, qui s’enracine dans la culture de l’Asie du Sud. Mais son importance ne doit pas être surestimée. Pourrait-il avoir un impact politique dans un pays encore dominé par une armée qui continue de financer et d’entraîner les groupes djihadistes ? C’est l’une des maigres raisons d’espérer qui restent dans le paysage politique de plus en plus sombre de ce pays stratégique majeur.

Ce texte est paru dans le 12 février 2009.

Vénézuela. Les délires d’Hugo Chávez.

« Le télévangéliste politique le plus extraordinaire que l’Amérique latine ait jamais produit », voilà comment l’essayiste mexicain Enrique Krauze analyse la personnalité du président vénézuélien dans El poder y el delirio (« Le pouvoir et le délire »), qui s’arrache dans les librairies de Caracas. « Un télévangéliste qui est aussi un militaire, un roi du pétrole et un homme qui prend la présidence du pays pour sa propriété privée. Bref, un monarque absolu. »

Enrique Krauze, El poder y el delirio, Tusquets, 2008.

Masud Khan, l’enfant terrible de la psychanalyse

Une photographie du début des années 1960, prise par Henri Cartier-Bresson, montre Masud Khan, figure importante et controversée de la psychanalyse britannique, dans une pose passablement satisfaite. Il est alors au sommet de sa gloire, et au bord de l’effondrement. Les théories de Masud Khan se situent sur une voie médiane, entre l’enseignement freudien, fondé sur la reconstruction du passé du patient, et les tendances de la psychanalyse contemporaine, basées sur les interprétations de ce qui se passe dans l’ici et maintenant de la relation analytique. Dès le début de sa carrière, le psychanalyste pakistanais avait pris ses distances avec le cadre analytique. Non seulement il s’était permis d’enfreindre la règle de neutralité avec plusieurs patients et de séduire quelques patientes, mais il manifesta systématiquement son empathie à leur égard en intervenant activement dans leur vie, notamment par de fréquentes incursions dans leur cercle familial. Au demeurant, la plus longue de ses relations analytiques, celle qu’il eut avec le psychanalyste Donald Winnicott, fut elle-même si intime et si compliquée, oscillant en permanence entre des rôles et des sentiments contradictoires, qu’il est presque impossible d’en établir la durée réelle. Depuis 1951, lorsque Khan choisit Winnicott pour superviser la formation au terme de laquelle il deviendrait analyste pour enfants – en 1971, année de la mort de Winnicott –, l’alliance thérapeutique entre les deux psychanalystes se doubla d’une relation professionnelle qui conduisit Khan à s’occuper des écrits du maître et, dès 1953, à signer avec lui une critique du livre de Ronald Fairbairn, Études psychanalytiques de la personnalité.

Sur le plan théorique, on retiendra surtout de Masud Khan ses travaux sur la perversion. Le schizoïde comme le perverti vivraient, selon lui, paralysés par le conflit entre le besoin de se connaître eux-mêmes par l’expérience et d’être reconnus par un autre être humain, « et la terreur que toute relation effectivement intime avec un autre soit destinée à le priver à nouveau de cette expérience et de cette reconnaissance », selon le résumé qu’en donnent Francesco Gazzillo et Maura Silvestri dans Sua maestá Masud Khan.

Né au Pendjab pendant la lutte indépendantiste, Masud Khan était le fils d’un loyal sujet de l’empire britannique (âgé de 80 ans à sa naissance) et d’une danseuse persane de 17 ans. Gracile et de faible constitution, Masud Khan fut très tôt confronté à la cruauté des enfants de son âge et, à 4 ans, il s’enferma pendant trois ans dans un mutisme total. Des troubles divers, dont un épisode anorexique et une phobie de l’eau qui le conduisait à se laver uniquement avec de l’eau de Cologne, rendirent sa croissance très difficile, tout en alimentant des désirs grandioses et un amour de l’étude qui lui valurent la double réputation d’être à la fois un fanfaron et l’un des intellectuels les plus créatifs que la psychanalyse ait connu.

Dans la tradition des ancêtres

Aussi intolérant envers l’orthodoxie qu’envers toute dévotion de l’institution, Masud Khan était toutefois très déférent envers l’empire britannique et très soucieux de s’assurer les soutiens nécessaires au sein de la British Psycho-Analytical Society. Mais la désillusion qu’il éprouva bientôt envers un empire colonial et ses atrocités refroidit son enthousiasme. Il lui faudrait cependant de nombreuses années pour abandonner le costume occidental, se faire pousser les cheveux et exprimer le désir d’être enterré à la droite de son père, le côté que la culture indienne considère comme « juste » et « pur ».

À la fin des années 1970, devenu incapable de faire la différence entre son imagination et la réalité, il écrivit à la troisième personne une nécrologie dans laquelle il se vantait d’avoir fréquenté la prestigieuse université d’Oxford, où il n’avait pourtant jamais mis les pieds, et d’avoir été le « modèle » d’artistes comme Mirò, Braque ou Picasso, qui l’auraient admiré ; en outre, il affirmait : « Six siècles disparaîtront avec lui, puisqu’il n’a pas d’héritiers, mais il a vécu noblement dans la tradition de ses ancêtres. »

À partir de 1965, début de son déclin, Masud Khan ruinera peu à peu sa réputation dans un grandissant délire de toute-puissance. L’apologie de sa propre personne, ses attaques répétées contre ses collègues, puis sa première transgression grave du cadre analytique furent les premiers signes de dérapage. Et, bien que son travail lui permît d’y prétendre, il se vit refuser la direction de l’International Journal of Psychoanalysis.

Mais c’est son dernier livre [When Spring Comes. Awakenings in Clinical psychoanalysis, « Quand le printemps arrive. Éveils en psychanalyse clinique », Chatto and Windus, 1988] qui provoqua son expulsion définitive de la Société psychanalytique. Il contient non seulement de nombreuses déclarations discréditant la psychanalyse, mais il offre aussi un vaste échantillon des insultes qu’il lançait à ses patients pour les humilier. Comme celles adressées à un certain monsieur Luis : « Regardons-nous bien : je suis grand, beau, bon joueur de polo et de squash. En pleine forme. 41 ans seulement. Très riche. Noble par ma naissance. Heureux en ménage avec une artiste célébrissime [la danseuse Svetlana Beriosova]. J’ai le style de vie que je me suis personnellement construit. Je suis musulman et je viens du Pakistan. Qu’avons-nous de commun, vous et moi ? Au bout de quarante ans de travail acharné, qu’avez-vous à montrer ? Rien. Votre corps est un tas qui se flétrit et s’enlaidit. La bouche et le cul donnent du plaisir mais ne procréent pas. Dans votre cas, la nature a fait le mauvais choix. Je compatis, monsieur Luis, et vous avez tous les droits de punir la nature. »

S’il est vrai que le lecteur de Masud Khan est saisi par son infini masochisme, il n’était nul besoin de cette débauche d’arrogance et de fureur blasphématoire pour captiver son public. Ses journaux intimes et ses textes théoriques présentent un intérêt autrement plus solide, se révélant par la lucidité des propos tout aussi passionnants et non moins vibrants que les quelques passages dictés par le délire.

Cet article est paru le 20 décembre 2008. Il a été traduit par Françoise Liffran.

Royaume-Uni. La guerre de (six) cent(s) ans

La bataille d’Azincourt (1415) est considérée par les spécialistes comme la plus sanglante de la guerre de Cent Ans. Six siècles plus tard, la cuisante défaite que les troupes d’Henri V infligèrent aux Français fait encore recette chez nos amis britanniques. Une semaine à peine après sa sortie, le récit de ce triomphe anglais s’était déjà vendu à plus de 13 000 exemplaires outre-Manche.

Bernard Cornwell, Agincourt, Harper Collins, 2008.

La pensée liquide de Zygmunt Bauman

Le monde que décrit Zygmunt Bauman dans ses nombreux livres a pour caractéristique première d’être « liquide ». L’Amour liquide, La Vie liquide, Le Présent liquide : le terme revient dans le titre de la plupart de ses essais récents. Et le concept de liquidité est omniprésent aussi dans les textes qui n’y font pas ouvertement allusion, à l’instar du dernier ouvrage du sociologue, S’acheter une vie. Il en est la raison d’être. Qu’entend-il par « liquide » ? Quelque chose comme « postmoderne » : ce monde, cette époque, ce paysage, cette condition humaine en somme, ont vu disparaître les certitudes, la matérialité, les concepts clairs et distincts et le cours linéaire de l’histoire qui caractérisaient le « vieux » monde moderne. La société où nous vivons désormais, assure Bauman, n’a presque plus rien de commun avec celle qu’avait forgée la modernité économique, scientifique, technologique, industrielle et culturelle. Elle est marquée par la production immatérielle, la disparition de la classe ouvrière – et des classes sociales en général –, la crise des conceptions traditionnelles de l’État et de la souveraineté, le délitement des nations, le flottement des catégories politiques, la chosification universelle.

Le diktat de la mode

À en juger par l’immense succès de ses ouvrages, sa description touche des points très sensibles. De livre en livre, il fait défiler devant nos yeux le spectacle haut en couleur de relations sentimentales précaires et mobiles, toujours révocables ; d’incertitudes et de peurs provoquées par cela même qui nous rassurait autrefois, comme la science ou l’État ; de solitudes programmées, durables, totalement incorporées en nous (voilà bien une constante, dans ce monde où rien n’est plus constant) ; de l’individualisme comme idéologie dominante et inaltérable ; de nos relations et de nos contacts régulés par le marché ; de nos désirs compulsifs qui nous poussent à acheter et obéir sur le champ au dernier diktat de la mode ; de nos voyages éclairs dans les contrées les plus lointaines ; de la possibilité d’acquérir dans n’importe quel supermarché, n’importe où dans le monde, des produits alimentaires venus de n’importe quelle autre partie du globe et sans aucun lien avec la personne qui l’achète ou la mange ; de la communication en temps réel et bon marché ; de ces emplois que l’on prend et que l’on quitte dans un mouvement sans fin ; de ces identités que nous nous donnons pour aussitôt les abandonner ; de ces vies nomades ; de ces existences précaires, indéfinies, fragmentaires ; de ces personnalités faites de petits bouts assemblés, et souvent bien mal assortis.

Bauman œuvre à une phénoménologie du monde, recueillant les expériences les plus diverses que nous faisons tous au cours de nos journées, au travail, en vacances, au cours de notre vie tout simplement ; mais sa réflexion repose sur une idée unique : ce monde qui a laissé la modernité derrière lui, sans pour autant réussir à la dépasser ou à la renier – sans non plus vouloir le faire –, sans donc en sortir tout à fait, est un monde liquide. C’est toujours un monde moderne, mais privé des éléments qui avaient porté la première modernité, associée à la première et à la seconde révolutions industrielles. Ils se sont désagrégés, brisés, autodétruits : le poids et l’influence du système social ; la distance géographique entre les pays et les peuples ; la longueur du temps, qu’on ne pouvait abolir d’un trait ; la pénibilité du travail ; la matérialité des produits du labeur et de la richesse qu’il permettait d’accumuler ; les distinctions sociales résultant du métier que l’on faisait ; les différences de langues, de religions, de traditions propres aux différentes régions du monde ; la localisation du présent sur une ligne continue, allant du passé à l’avenir.

Dans le monde liquide, tout cela s’est estompé au point de disparaître. Tout y est immatériel, volatil, composite, mobile. Ce n’en est pas pour autant un monde plus libre, ni meilleur. Il a réinventé l’opposition entre ami et ennemi, désignant sans cesse de nouveaux ennemis et s’aménageant des refuges toujours plus protecteurs – défendus par des grilles, des portails automatiques et autres caméras électroniques –, auxquels les étrangers ne peuvent accéder. Dans sa quête de sécurité, il a institutionnalisé la peur et l’exclusion. Il a placé la souveraineté et le monopole de la violence entre d’autres mains que celles de l’État, pourtant les seules légitimes. Il ne parvient plus à penser ni le passé ni l’avenir, tant il est pris au piège d’un présent constamment en fuite. À l’intérieur de ce monde unifié, les différences sociales, la pauvreté, la maladie et la peur sont de retour, mais sous une forme inédite, dégradée et inacceptable : c’est l’underclass de ces quasi-parias que sont aujourd’hui les pauvres ; ce sont les migrants dépossédés de tout ; ou encore ces virus invisibles et invincibles qui ont frappé au cours des dernières années, de la « vache folle » à l’épidémie de grippe aviaire, du Sras [Syndrome respiratoire aigu sévère] à la première et à la principale de toutes ces nouvelles menaces, le sida.

Il faut souligner que Zygmunt Bauman applique au monde liquide, pour le distinguer du monde solide, les traits qu’attribuait Marx au monde industriel, pour le distinguer du monde préindustriel. « Tout ce qui est solide se dissout dans l’air », note alors le barbu allemand. Des modes de vie inédits apparaissent. La vitesse et l’accélération règnent. L’échange universel triomphe, par l’intermédiaire de l’argent, engendrant une pauvreté jamais vue, une situation de domination et d’exclusion inconnue jusque-là. Ainsi peut-on résumer à grands traits sa description d’un monde où la puissance de la vapeur était appliquée à la production de biens, nécessaires ou pas. Marx voyait là à la fois du bon et du mauvais : d’un côté, l’asservissement et la misère des travailleurs ; de l’autre, la richesse produite, les biens mis ainsi en circulation et l’ouverture de nouveaux horizons. Marx, comme quelques autres, pensait sérieusement que ce nouveau monde constituait à bien

des égards un progrès par rapport à l’ancien régime et à l’économie de pénurie. Certes, il aurait fallu aller plus loin encore, vers l’émancipation, la liberté réelle, la pleine réalisation de l’être humain dans toutes ses potentialités. Mais il fallait pour cela en passer au préalable par ce monde beau et laid à la fois.

Désintégration, perte, délitement

Bauman transpose ce descriptif à notre époque, liquide. L’ère du « post » : post-industriel, post-historique, post-humain, post-démocratique, ces expressions en vogue dans la littérature de ces dernières décennies ; mais, avant tout, postmoderne, ce mot qui en contient et en résume beaucoup d’autres. Mais là où Marx voyait aussi l’effet libérateur de la dissolution du solide, Bauman ne discerne rien de positif dans la liquidité du monde actuel : ce n’est que désintégration, perte, délitement. L’homme ne sait à quoi se raccrocher et se perd lui-même. Toute communauté s’étant dissoute, on pourrait penser que Bauman rêve de retour aux communautés d’autrefois, mais il suffit d’ouvrir Community, Seeking Safety in an Insecure World (« Communauté. Rechercher la sécurité dans un monde incertain »), pour constater qu’il n’en est rien. La position de Bauman n’est pas un simple « c’était mieux avant », mais on trouve dans sa réflexion plus d’une raison de rejeter le présent et d’avoir la nostalgie d’un passé qui n’est ni réel ni définissable en termes positifs, mais dont les contours sont rendus clairs par le contraste avec le présent liquide.

Bauman ne propose pas de solutions et semble vouloir se limiter à une analyse circonstanciée et tous azimuts de la crise dans laquelle nous sommes, cette évaporation, cette dissolution, ce flou des catégories, cette dématérialisation, cet affaiblissement de la continuité du temps et donc du sens de l’histoire. Ce n’est pas rien : il ne s’agit pas d’un égarement momentané, mais de la disparition des catégories permettant de penser, d’une manière ou d’une autre, un monde doté de stabilité. Bauman définit ainsi la crise, véritablement abyssale, du temps présent comme un conflit entre le liquide et le solide, le précaire et le fixe. Avec pour ambition de dénoncer la liquidité, à l’intention de tous ceux qui ne voient pas et ne veulent pas voir, aliénés qu’ils sont par la société de consommation. Les implications politiques ne sont pas minces. Nous vivons sans nous en rendre compte, sans vouloir nous en rendre compte, un manque absolu de liberté (au sens de « libre choix »), masqué par le libéralisme et la démocratie.

Le consumérisme est la pire de toutes les caractéristiques – toutes pareillement négatives – de la liquidité. Doux poison, drogue qui rend dépendant, l’hyperconsommation est le seul lien qui unisse encore les citoyens. La disparition du lien social est une vieille antienne. Selon Bauman, nous ne sommes plus connectés à ce tout abstrait que l’on appelle société par les buts qu’elle nous propose, ni par les liens de citoyenneté, ni par l’idée d’intérêt général, mais seulement par l’acte d’acheter et de vendre. Le titre du livre, S’acheter une vie, reflète d’ailleurs bien cette idée. Génies du titre que Bauman et ses éditeurs : on dirait le slogan d’un créatif de publicité, dans une veine oscillant entre le cynique et le désespéré. La surconsommation, selon Bauman, est la maladie de l’ère liquide : l’acte compulsif, sans besoin réel, acheter pour se trouver une identité, acheter pour trouver le bonheur. En outre, ces efforts ne sont même pas récompensés. Faire exister une société de consommateurs est un travail de Sisyphe : il faut consommer encore et toujours, sans répit. Et c’est ce que font les consommateurs. Ils ne parviennent pourtant à produire qu’une société faible. Bauman n’est pas naïf au point de distinguer vrais et faux besoins. Affirmer que les besoins artificiellement créés sont le moteur de la consommation l’obligerait à définir un critère de distinction, tâche ardue. Son propos est différent. En consommant, les consommateurs se traitent eux-mêmes comme une marchandise et se transforment en marchandise. Voici sa thèse : dans le monde liquide, chacun travaille sur soi afin de devenir le bien le plus désirable du marché.

Tous des marchandises

Quel marché ? L’un des innombrables marchés sur lesquels se jouent notre vie, notre travail, nos affects. Bauman s’attarde sur des phénomènes comme l’obsession du fitness, la fréquentation des gymnases, la vogue de la chirurgie esthétique, le modelage du corps selon un idéal de perfection, et il y voit les symptômes de notre transformation en marchandises. Une belle marchandise, sans défaut et en pleine forme se vend mieux. Du moins, en ce qui nous concerne. Et les autres, qui sont ici toujours l’« Autre » avec une majuscule, cet Autre que nous cherchons à tout prix à exclure ? Aux yeux de Bauman, la privatisation de la fonction publique, la mort de l’État et la mort de l’Autre sont emblématiques : ce n’est pas l’État, mais les individus, les groupes ou le marché qui décident désormais qui doit être exclu et en vertu de quelles exigences.

On échappe difficilement à l’impression que le grand accusé est toujours le même et se confond avec une modernité probablement mythifiée, et à bien des égards mal comprise. Dans un ouvrage publié en 1989 [Modernité et Holocauste], Bauman avait fortement lié modernité et holocauste, soutenant que les traits de la modernité – le calcul, l’utilitarisme, la précision, l’ingénierie sociale, la politique comme projet – étaient responsables du nazisme. À ses yeux, le nazisme ne fut ni un hasard ni une terrible déviation à l’intérieur d’une modernité progressiste, émancipatrice, universaliste, éclairée et ouverte. Ce sont les caractéristiques mêmes de la modernité qui ont permis la naissance de l’idée de l’extermination des Juifs et sa mise en œuvre.

Une philosophie de l’histoire simpliste

L’écriture du sociologue est évocatrice. Passant continuellement de l’événement quotidien à la généralisation la plus ample, il parvient à hisser le lecteur ordinaire, avec ses problèmes professionnels et sentimentaux, au sommet des principaux dilemmes de la modernité. Qui n’a jamais connu des « journées d’appréhension et des nuits sans sommeil » ? Qui, au moins de temps à autre, n’éprouve « des inquiétudes, de l’anxiété, des mauvais pressentiments » ? Qui ne redoute ce qu’il ne connaît pas ? Qui n’a jamais mangé de cuisine exotique ou fusion ? Qui ne fait jamais du tourisme ? Qui ne se sert du courrier électronique ou de l’Internet ?

A ces questions (rhétoriques), ajoutons-en une autre : qui n’aime voir ses angoisses de tous les jours exprimées en langage savant et interprétées selon les systèmes de pensée les plus prestigieux ? Mais le lecteur, même séduit par Bauman, se posera peut-être quelques questions. Sommes-nous certains que le monde qui précédait le nôtre était solide ? Sommes-nous sûrs que le nôtre soit liquide, en comparaison, et que toutes nos certitudes se soient dissoutes ? Pareille analyse ne dissimulerait-elle pas une philosophie de l’histoire des plus simples ? Si à une époque solide succède une époque liquide, on peut vraiment se demander ce que le sort réservera à la suivante. Et puis, est-il vrai qu’Internet représente (et en même temps amplifie) la légèreté et l’anonymat des relations, le refus de rapports suivis, l’irresponsabilité et la peur du contact, du face-à-face ? La représentation du réseau comme une sorte de décalque de la société liquide, s’apprêtant à absorber la vie sociale tout entière est sans doute la plus banale de toutes les idées banales de Bauman. Comment peut-il ne retenir du cyberespace et de la communication électronique que leurs aspects défensifs ou transgressifs ? Et puis, comment peut-on identifier le « vieux » monde moderne à la solidité, la durabilité, la fixité, l’éternité ? Cette époque-là n’a-t-elle pas, plus que toute autre, mis le monde, la nature, la société et l’homme lui-même à feu et à sang ? Bauman ne serait-il pas de ceux qui, devant les trains à grande vitesse, regrettent la belle lenteur des locomotives à vapeur ? En ce cas, rappelons que la calèche avait elle aussi paru, aux voyageurs ballottés d’alors, bien pire que le voyage à pied ; comme ce fut ensuite le cas du train par rapport à la voiture à cheval, et plus tard des automobiles par rapport au train poussiéreux mais sûr. 
Ce sont des réactions normales et bien connues face au changement. Si nous lisons et relisons Bauman, n’est-ce pas, finalement, parce qu’il magnifie nos idées les plus convenues ? Ce soupçon nous taraude quand on lit par exemple que consommer ne fait pas le bonheur. Il faut le lire pour le croire. « Contrairement aux promesses des puissants et aux croyances les plus répandues, la consommation n’est pas synonyme de bonheur, et ne débouche pas nécessairement sur son avènement. […] Quiconque est happé par la “spirale hédoniste” n’obtient pas pour autant une plus grande satisfaction totale. » Heureusement que Bauman est là pour nous l’apprendre !

L’obsession de nommer le présent

Notre auteur semble pris – jusqu’à un certain point – par l’angoisse de donner un nom à notre époque. Depuis La Fin de l’idéologie de Daniel Bell (1), il ne se passe pas une décennie sans qu’une nouvelle définition soit apportée, semblant à chaque fois la meilleure possible. Toutes – l’adjectif postmoderne en tête – cherchent à donner un nom au présent, en en faisant une lecture philosophique et en espérant ainsi sans doute le fixer comme sur une photographie. Une tâche qui revient normalement aux époques suivantes, à qui il incombe de nommer le passé. Le présent, lui, ne s’arrête pas, pas même si on l’appelle par son nom. Bauman est trop avisé pour tomber dans ce piège. Tout en nous définissant comme des êtres liquides, il s’est toujours refusé (jusqu’à présent) à bâtir une théorie de la liquidité. Ce qu’il peaufine depuis des années avec une grande constance en est seulement la phénoménologie. De cette condition qui est la nôtre, on ne peut rien dire d’autre. Tout nouvel élément qui viendrait s’affirmer comme une théorie, une philosophie de l’histoire, pourrait – comme le font habituellement les liquides – se transformer sous nos yeux en quelque chose d’autre. Quiconque s’attaque à la liquidité sait qu’il doit observer ce monde à travers une théorie ni trop solide, ni trop juste, ni trop cohérente. Certes, la liquidité possède un comportement propre, mais c’est un comportement sans lois ni règles, qu’on ne peut décrire que par opposition à l’état solide. Tout observateur de la liquidité doit s’adapter, sous peine de ne pouvoir la saisir.

Cependant, la nostalgie des époques solides (réelles ou imaginaires), tenace chez Bauman, empêche l’auteur d’être aussi liquide qu’il le voudrait, qu’il le faudrait. D’où cette impression de mélancolie, de regret, de plainte qui flotte sur ces pages consacrées à la vie liquide ; pages que l’on aurait espérées cyniques et désenchantées, fragmentées et vives, voire dénuées de sens. La dissection du monde liquide à laquelle Bauman se livre depuis des années ressemble de moins en moins à une analyse motivée par la recherche, et de plus en plus à un prêche moralisateur. C’est bien pourquoi il risque de susciter l’effet inverse de celui qu’il recherche : pousser à une défense excessive et inconsidérée de ce monde liquide difficile mais vivace, changeant et global, anxiogène et éclaté, imprévisible et dangereux.

Cet article est paru en février 2009. Il a été traduit par Françoise Liffran.