Le dangereux calcul du Pakistan

Lahore, Pakistan. Le calme relatif qui règne en Irak ces derniers temps, conjugué au spectacle de l’élection présidentielle américaine, a détourné le monde du cataclysme en train d’emporter très rapidement les intérêts occidentaux dans une région qui n’aurait jamais dû cesser d’être au cœur de la riposte aux attentats du 11-Septembre : le fief dont jouissent al-Qaida et les talibans de part et d’autre de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan.

Et sur ce front, la situation pourrait difficilement être pire. Les talibans se sont réorganisés, ont franchi leurs sanctuaires des zones frontalières et sont aujourd’hui aux portes de Kaboul, menaçant d’encercler et d’étrangler la capitale exactement comme les moudjahidin soutenus par les États-Unis l’avaient fait à la fin des années 1980 contre le régime prosoviétique. Comme dans un vieux film, les tanks, les véhicules blindés et les hélicoptères sont à nouveau les seuls à pouvoir s’aventurer hors de la capitale afghane. Les talibans contrôlent aujourd’hui 70 % du pays – contre un peu plus de 50 % en novembre 2007. Là, ils prélèvent l’impôt, appliquent la charia et dispensent la justice expéditive que l’on sait ; mais ils endiguent aussi, dans une certaine mesure, la vague de criminalité et de corruption qui caractérise le régime du président Hamid Karzaï. C’est l’une des principales raisons de leur popularité croissante. Leur sphère d’influence s’étend chaque mois davantage.

Fuir Peshawar

Mais l’effet boomerang du conflit afghan au Pakistan est plus grave encore. En moins de huit mois, le nouveau gouvernement d’Asif Ali Zardari a perdu, de fait, le contrôle de la majeure partie de la Province de la Frontière du Nord-Ouest (NWFP) au profit des « talibans pakistanais », coalition informelle de nationalistes, d’islamistes, et de tribus pachtounes révoltées, sous le commandement formel de Baitullah Mehsud. Certes, bien peu d’observateurs avaient placé d’immenses espoirs en la personne du play-boy Zardari, veuf de Benazir Bhutto et notoirement corrompu. Mais la rapidité à laquelle l’effondrement s’est produit, sous sa gouverne, a stupéfié.

Dans la majeure partie de la NWFP – un cinquième environ du Pakistan –, les femmes sont désormais obligées de porter la burqa, la musique s’est tue, les barbiers n’ont plus le droit de raser les barbes et plus de cent quarante écoles de filles ont explosé ou brûlé. Une grande partie de l’élite de Peshawar, la capitale provinciale, a fui pour les cieux relativement sûrs et tolérants de Lahore et de Karachi, tandis que des dizaines de milliers d’habitants des zones tribales qui longent la frontière afghane ont fui les incessants tirs de missiles américains et autres tirs d’artillerie pakistanais pour se réfugier dans les camps de toile qui enserrent désormais Peshawar (voir la carte) (1).

Bien sûr, les zones tribales n’ont jamais été véritablement contrôlées par le gouvernement central et ont toujours été indociles, mais elles sont aujourd’hui radicalisées comme jamais. Le déluge de feu déversé par les drones américains et l’armée pakistanaise a fait de nombreuses victimes civiles et un flot ininterrompu d’hommes en colère vient grossir chaque jour les rangs de l’insurrection. Ailleurs au Pakistan, l’extrémisme religieux et politique anti-occidental est en plein essor.

Un attentat made in Pakistan

La manifestation la plus inquiétante de cette dégradation fut la facilité avec laquelle un groupe djihadiste parfaitement entraîné a pu attaquer l’Inde en novembre 2008, très vraisemblablement équipé au Pakistan par le Lashkar-e-Tayyeba, organisation créée pour rétablir la souveraineté musulmane sur le Cachemire et officiellement interdite (2). Les assaillants ont tué 173 civils à Bombay, en ont blessé plus de 600 autres, amenant une fois de plus les deux puissances nucléaires rivales au seuil de la guerre. Ils sont arrivés par la mer après avoir emprunté des bateaux dans des villages de pêcheurs de la côte du Makran, ceux-là même d’où s’étaient évaporés un certain nombre de membres supposés d’al-Qaida, après l’assaut américain sur la grotte de Tora Bora en décembre 2001.

Lors de mon dernier voyage au Pakistan, en novembre 2008, j’avais l’intention de me rendre à Peshawar, à la fois capitale de la NWFP et centre administratif des zones tribales. Pour la première fois en vingt-cinq ans, mes amis journalistes pakistanais m’ont conseillé de ne pas même essayer. En une semaine, une série d’événements sans précédent allait achever de me convaincre.

Le lundi 11 novembre, une soixantaine de talibans pakistanais dévalisaient treize camions de matériel militaire et une flottille de véhicules blindés destinés aux troupes américaines en Afghanistan alors qu’ils franchissaient la passe de Khyber, le col stratégique qui relie le Pakistan à l’Afghanistan. Vingt-six personnes étaient kidnappées. Le lendemain, le gouverneur et certains ministres de la province échappaient de peu à un attentat suicide. Trois personnes étaient tuées. Le mercredi, des tireurs non identifiés abattaient Stephen Vance, un travailleur humanitaire américain, et enlevaient un diplomate iranien, qui rejoignait ainsi les ingénieurs chinois, camionneurs pakistanais et autres diplomates afghans otages des talibans. Le jeudi, deux journalistes – l’un japonais, l’autre afghan – étaient blessés par balle. Peshawar semblait devenir aussi violente que Bagdad au pire de l’insurrection [en 2006].

Ces événements se déroulèrent dans le vide de pouvoir laissé par la fuite momentanée d’Asfandyar Wali Khan, le Premier ministre de la NWFP. Le 2 octobre, un attentat suicide avait tué trois de ses invités et un membre de son équipe pendant qu’il accueillait les visiteurs à l’occasion de l’Aïd, la fête qui marque la fin du Ramadan. Pris de panique, il avait aussitôt fui la province à bord d’un hélicoptère dépêché par Zardari, s’envolant ensuite pour la Grande-Bretagne. Il ne fut convaincu de rentrer qu’à grand-peine. En février 2008, le parti nationaliste [pachtoune] de tendance laïque dirigé par Asfandyar (le Parti national Awami) avait remporté les élections provinciales à une écrasante majorité, brisant ainsi le pouvoir de la MMA, coalition de formations islamistes jouant un rôle politique majeur dans cette province qu’elle gouvernait depuis cinq ans. L’élection avait semblé porter un espoir d’instauration d’une démocratie laïque au Pakistan ; espoir vite anéanti par l’avancée apparemment inexorable des talibans pakistanais au-delà de leur fief des zones tribales. Depuis, plusieurs autres attentats suicides et de nombreuses attaques téméraires contre des convois et des dépôts américains ont eu lieu à Peshawar et dans les environs.

Loin de la frontière, à Lahore, capitale culturelle de la riche province du Pendjab, les membres de l’élite progressiste n’avaient jamais été aussi déprimés. Le soir même de mon arrivée, j’ai rendu visite à Najam Sethi et son épouse Jugnu, rédacteurs en chef du Daily Times et du Friday Times, qui sont dans le collimateur des talibans. Trois semaines plus tôt, ils avaient commencé à recevoir des menaces leur enjoignant de cesser d’attaquer les intérêts islamistes dans leurs colonnes. Un message de ce genre était arrivé le matin même. Tous deux ont courageusement survécu à des années de harcèlement des différents gouvernements et des services de police, mais ils se sentent désormais démunis face à ces menaces anonymes.

Une autre vieille amie, Asma Jahangir, remarquable militante des droits de l’homme, avait aussi reçu des avertissements par fax. Asma, qui avait vaillamment combattu les gouvernements militaires successifs, ne savait plus quoi faire : « Si l’on est menacé par le gouvernement, on peut aller en justice. Avec les acteurs non étatiques, quand les membres du gouvernement eux-mêmes ne sont pas non plus en sécurité, à qui faire appel ? »

Un désastre pour l’Occident

Ces événements illustrent de manière spectaculaire la thèse centrale du livre brillant et enflammé d’Ahmed Rashid, Descent Into Chaos. Sept ans après le 11-Septembre, insiste-t-il, « la guerre des États-Unis contre le terrorisme a fait naître un monde bien plus instable qu’il ne l’était » : « Loin d’avoir diminué, la menace d’al-Qaida et de ses succédanés s’est amplifiée. L’invasion américaine de deux pays musulmans […] n’[est], pour l’instant, parvenue à endiguer ni l’organisation originelle ni la menace qui émane désormais de ses émules […] des villes britanniques ou françaises, mobilisés via Internet. […] L’Afghanistan côtoie une nouvelle fois l’abîme de l’effondrement de l’État. Les talibans ont réussi un retour spectaculaire […]. L’effondrement du Pakistan fut plus lent mais tout aussi sanglant […] En 2007, 56 attentats suicides ont eu lieu, coûtant la vie à 640 personnes, au lieu de sept l’année précédente (3). […] La puissance américaine est en lambeaux […], sa crédibilité en ruine […]. Au final, la stratégie de l’administration Bush a engendré en Asie centrale et du Sud une crise bien plus grave qu’elle ne l’était avant le 11-Septembre. »

Il est difficile de contester le moindre élément de ce constat. Huit années de politique étrangère néoconservatrice se sont révélées un désastre absolu pour les intérêts américains dans le monde musulman, avec pour résultat l’ascension de l’Iran au rang de puissance régionale majeure, la progression du Hamas et du Hezbollah, le naufrage de l’Irak et l’implosion en cours de l’Afghanistan et du Pakistan, l’évolution probablement la plus dangereuse de toutes.

Ahmed Rashid fait depuis longtemps autorité sur les réalités politiques du Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Asie centrale, et son accueillante demeure de Lahore est devenue depuis tout aussi longtemps la première étape des journalistes et des auteurs de passage. L’attention du monde entier s’est portée sur lui après le 11-Septembre, quand son livre L’Ombre des talibans était apparu comme le seul ouvrage véritablement sérieux sur le régime qui avait offert l’asile à al-Qaida.

Dans son nouvel ouvrage, Ahmed Rashid offre une analyse acérée des causes du terrorisme dans la région, et de la façon dont l’administration Bush a tenté d’étouffer les études précises sur le sujet, rendant impossible « toute discussion ou compréhension des “racines profondes” du terrorisme – la pauvreté croissante, la répression et le sentiment d’injustice […]. Bush a plus fait pour aveugler les Américains en politique internationale que n’importe quel autre dirigeant des États-Unis de ces dernières décennies ».

Une politique américaine honnie

Le terrorisme fut présenté par l’administration comme le résultat d’un « soudain antiaméricanisme mondial plutôt que des échecs passés de la politique américaine ». Le discours du Président devant le Congrès, prétendant que le monde haïssait l’Amérique parce qu’« ils détestent nos libertés », faisait semblant de ne pas voir l’évidence : le rejet de la politique étrangère américaine, tout particulièrement au Moyen-Orient. Comme l’a justement fait remarquer le Conseil scientifique du ministère de la Défense après le discours de Bush : « Les musulmans “ne haïssent pas notre liberté”, ils haïssent notre politique. »

La profonde hostilité de la presse et du gouvernement des États-Unis envers l’islam a singulièrement compliqué la tâche des modérés dans le monde musulman. Comment auraient-ils pu contester l’idée que l’Amérique était engagée dans une guerre de civilisation contre l’islam, quand bien des membres de l’administration le croyaient manifestement eux aussi ? Cette hostilité a eu également un effet délétère sur les décisions. En attisant l’hystérie collective et en soutenant la thèse d’un monde islamique consumé de haine envers les États-Unis, on a engendré dans la population ce sentiment implicite : « Puisqu’ils nous haïssent, les Américains doivent haïr les musulmans en retour et se venger non seulement des terroristes mais de l’islam en général, explique Ahmed Rashid. Il devenait dès lors quasiment impossible de gagner l’opinion américaine à la nécessité de soutenir à long terme la construction nationale. »

Mais Ahmed Rashid ne se contente pas d’imputer le désastre à l’« arrogance et à l’ignorance » de l’administration américaine, bien conscient de l’immense responsabilité incombant à l’armée pakistanaise et à son principal service de renseignement, l’ISI (Inter Services Intelligence). L’agence a, pendant plus de vingt ans, délibérément et inlassablement financé et couvé d’innombrables groupes islamistes pour servir ses propres desseins. Depuis l’époque de la résistance antisoviétique, l’armée pakistanaise considère en effet les djihadistes comme un instrument ingénieux et rentable, à la fois pour dominer l’Afghanistan – un but atteint avec le retrait de l’Armée rouge en 1989 – et pour enliser l’armée indienne au Cachemire – chose faite depuis les années 1990.

Si les services « encouragent les Cachemiris, cela se comprend », m’avait d’ailleurs expliqué un jour Hamid Gul, l’ancien directeur de l’ISI et principal inventeur de cette stratégie : « La population du Cachemire s’est soulevée conformément à la charte des Nations unies et c’est l’objectif national du Pakistan de l’aider à se libérer. Si les djihadistes décident d’aller contenir l’Inde, immobilisant son armée sur son propre sol au nom d’une cause légitime, pourquoi ne les soutiendrions-nous pas ? »

L’efficacité des djihadistes

Pour Gul, l’utilité des militants islamistes allait de soi. Et il n’était pas le seul à le penser. Comme l’écrit Steve Coll dans Ghost Wars, « chaque général pakistanais, religieux ou non, a cru en l’utilité des djihadistes à partir de 1999 [après la défaite pakistanaise lors du conflit de Kargil avec l’Inde], parce qu’ils s’étaient montrés depuis longtemps la seule force capable d’inquiéter, de déstabiliser et d’immobiliser une armée indienne dominée par les hindous. Une dizaine de divisions indiennes environ avaient été coincées au Cachemire à la fin des années 1990 par quelques milliers de combattants bien entraînés et candidats au paradis. Que pouvait demander de plus le Pakistan ? (4) »

Et nombre de militaires continuent de penser, pour cette raison même, que les djihadistes sont la meilleure arme contre la domination indienne, meilleure même que la bombe nucléaire. Soutenir une multitude de groupes combattants en Afghanistan et au Cachemire n’est pas tant une lubie religieuse ou idéologique qu’un impératif pratique et patriotique – une stratégie de survie essentielle pour un État pakistanais qu’ils considèrent menacé par la puissance croissante de l’Inde et son alliance avec le régime hostile d’Hamid Karzaï à Kaboul (5).

Jusqu’à ces derniers temps, les hauts gradés étaient d’ailleurs persuadés de pouvoir contrôler les militants qu’ils avaient eux-mêmes parrainés. En 1999, l’Inde a ainsi rendu publique une conversation enregistrée entre le chef de l’État, le général Pervez Musharraf, et son chef d’état-major, Muhammad Aziz Khan ; on entend Aziz y déclarer que l’armée tient les djihadistes par les tootis (les parties intimes). Mais les groupes radicaux ont de plus en plus suivi leur propre programme, envoyant leurs kamikazes non seulement contre les minorités religieuses pakistanaises et leurs dirigeants politiques mais aussi contre le quartier général de l’ISI lui-même ; apparemment pour se venger du soutien officiel de l’armée à la guerre américaine contre le terrorisme et des attaques des militaires pakistanais contre les fiefs talibans des zones tribales. Ironie de l’histoire, comme le montre Rashid, ce sont précisément les groupes créés par l’ISI qui retournent aujourd’hui leurs armes contre leur créateur, tout en lançant impudemment des équipes parfaitement entraînées et équipées en territoire indien. C’est le général Zia ul-Haq, à la tête du régime de 1977 à 1988, qui a conclu l’alliance fatidique entre les conservateurs militaires pakistanais et les mollahs, tout aussi réactionnaires, conduisant à l’utilisation des islamistes radicaux dans le djihad antisoviétique en Afghanistan. Leur recrutement était toujours contrôlé par l’ISI, mais financé conjointement par la CIA et les services secrets saoudiens.

Cette période cruciale de l’ère Zia est brillamment racontée dans l’histoire de l’armée pakistanaise écrite par Shuja Nawaz, frère d’un ancien chef d’état-major pakistanais (6). Un des passages les plus révélateurs du livre décrit l’« atmosphère étrangement non militaire » qui régnait dans les locaux de l’ISI au début des années 1990, à la fin du règne d’un de ses patrons les plus ouvertement islamistes, le lieutenant général Javed Nasir, nommé par Zia. Quand son successeur est arrivé pour prendre la relève, il a trouvé « des couloirs remplis de civils barbus en shalwar », le vêtement traditionnel, « souvent attaché au-dessus de la cheville, signe distinctif des membres ultra-orthodoxes de la Jama’at-ul Tabligh, dont Nasir était membre (7) ».

Le livre de Rashid commence là où se termine celui de Shuja Nawaz. Descent Into Chaos fait œuvre pionnière en révélant à quel point l’armée et l’ISI ont poursuivi cette politique hypocrite et dangereuse de soutien aux groupes islamiques radicaux après le 11-Septembre, malgré les nombreuses dénégations du président Musharraf. La vitesse à laquelle les États-Unis se sont désintéressés de l’Afghanistan, une fois l’invasion réussie, pour se lancer dans un projet d’attaque contre l’Irak n’ayant aucun rapport avec al-Qaida, a convaincu les militaires pakistanais que Washington n’envisageait pas sérieusement un engagement de long terme aux côtés du régime d’Hamid Karzaï. Ils ont donc gardé les talibans en réserve, prêts à l’usage pour rétablir un régime propakistanais à Kaboul, dès que les Américains regarderaient ailleurs et que le régime Karzaï serait en miettes.

Quelques mois à peine après le 11-Septembre, l’ISI donnait ainsi refuge au leadership taliban au grand complet, après leur fuite d’Afghanistan. Le mollah Omar était mis en lieu sûr dans la ville de Quetta, au Baloutchistan, près de la frontière afghane, tandis que sa milice était accueillie dans une banlieue tentaculaire de la ville. Gulbuddin Hekmatyar, le leader du Hizb-e-Islami, une milice moudjahidine radicale, a été convaincu de rentrer de son exil iranien et autorisé à agir librement en dehors de Peshawar. Jalaluddin Haqqani, un des commandants talibans les plus violents, trouvait refuge grâce à l’ISI au Nord-Waziristan, l’une des zones tribales.

L’alliance des militaires et des mollahs

Pour garder le contact avec ces groupes en échappant au radar des services de renseignement occidentaux, les Pakistanais ont créé une nouvelle organisation clandestine. Composée d’anciens instructeurs de l’ISI et d’officiers pachtounes [ethnie majoritaire de part et d’autre de la frontière pakistano-afghane] à la retraite, elle armait et entraînait les talibans dans des camps aux alentours de Quetta. Au vu du niveau d’entraînement des djihadistes responsables des attentats de Bombay, il se pourrait qu’un dispositif similaire impliquant d’anciens officiers de l’ISI ait également servi à préparer le commando.

Dès 2004, les États-Unis avaient filmé des camions de l’armée pakistanaise déposant des combattants talibans à la frontière afghane pour les récupérer quelques jours plus tard, tandis qu’un système d’écoute radio installé sur la base de Bagram [dans le sud de l’Afghanistan] interceptait une communication entre des commandants talibans et des officiers de l’armée pakistanaise basés à la frontière, assurant aux premiers un passage sûr de la frontière. Dès 2005, les talibans, secrètement soutenus par le Pakistan, se lançaient à l’assaut des troupes de l’OTAN en Afghanistan. « Sept ans après le 11-Septembre, note Ahmed Rashid en conclusion, le mollah Omar et les membres de l’ancienne choura [assemblée consultative] des talibans afghans vivent toujours dans la province du Baloutchistan. Les leaders talibans afghans et pakistanais résident plus au nord, dans les zones tribales, tout comme les milices de Jalaluddin Haqqani et de Gulbuddin Hekmatyar. Al-Qaida dispose d’un sanctuaire dans les zones tribales, où ses membres vivent entourés d’une kyrielle de groupes terroristes asiatiques et arabes dont les ramifications s’étendent à présent jusqu’en Europe et aux États-Unis. »

Les atermoiements de Zardari après les attentats de Bombay ont rappelé à quel point le double jeu de l’armée pakistanaise, courtisant à la fois les États-Unis et les groupes djihadistes, restait de mise. Au cours des dix dernières années, Hafiz Muhammad Saeed, le fondateur du Lashkar-e-Tayyeba, a été autorisé à opérer depuis Muridke, près de Lahore. Même si le Lashkar a été officiellement interdit sous la pression américaine [en 2002], le mouvement continue en réalité de fonctionner sous le nom de Jamaat-ud Daawa, et Saeed incite toujours ouvertement à la violence contre l’Inde et des cibles occidentales.

Même aujourd’hui, après les attentats de Bombay, et bien que Saeed soit désormais assigné à résidence pour les avoir commandités (une accusation qu’il réfute), les madrasas et les locaux de son organisation sont toujours ouverts et semblent bénéficier de la protection des autorités pakistanaises. Le Premier ministre paraît bel et bien être dans un « état de déni » concernant l’implication de groupes djihadistes pakistanais dans les massacres de Bombay, pour reprendre l’expression du ministre indien des Affaires étrangères, Pranab Mukherjee.

C’est une logique dangereuse. Selon des informateurs au sein de l’armée, le général Ashfaq Kayani, l’actuel chef d’état-major, déjà engagé dans un conflit d’envergure avec les talibans pakistanais dans les zones tribales, ne s’estime pas suffisamment fort pour ouvrir un autre front contre les djihadistes au Pendjab ; quant à Zardari, il ne peut se permettre de céder publiquement à la pression indienne. C’est ce cercle vicieux trop classique en Asie du Sud qui permet au Lashkar de continuer à fonctionner, n’étant entravé que de manière cosmétique et dans le seul but d’impressionner les États-Unis. Mais, faute d’une action ferme contre ces groupes et faute de fermer les camps d’entraînement, l’effondrement de l’État pakistanais se poursuivra, emportant avec lui les intérêts occidentaux dans la région.

Le soufisme contre l’islam extrémiste

Un certain nombre de facteurs seront décisifs pour l’avenir. Seul un changement radical de politique sous l’impulsion de Barack Obama pourrait laisser espérer, selon Ahmed Rashid, un début de retournement de la situation : « L’Asie centrale et l’Asie du Sud ne connaîtront de stabilité que si une entente globale émerge entre les différents acteurs, qui puisse aider la région à résoudre ses problèmes, qu’il s’agisse de résoudre le conflit du Cachemire entre l’Inde et le Pakistan ou de financer de vastes programmes en matière d’éducation et de création d’emplois dans les régions frontalières de l’Afghanistan et du Pakistan et dans celles qui longent leurs frontières avec l’Asie centrale. » Comme l’a laissé entendre Obama, une telle approche pourrait être assortie de négociations avec certains éléments des talibans afghans.

La réforme de l’ISI et de l’armée pakistanaise est, bien entendu, le deuxième facteur. Les officiers supérieurs doivent en finir avec leur obsession de saigner l’Inde en utilisant les djihadistes et comprendre à quel point cette politique nuit au Pakistan lui-même, menacé de devenir un clone de l’Afghanistan des talibans plutôt qu’un partenaire potentiel de la future superpuissance indienne.

Un troisième facteur, qui n’est pas évoqué par Rashid, dépend de la capacité à arrêter la progression de l’islam wahhabite diffusé par les madrasas et financé par l’Arabie Saoudite, directement responsable de la radicalisation antioccidentale (8). Au cours de ma dernière visite au Pakistan, la situation était très claire : tandis que le Nord-Ouest dominé par les wahhabites était sur le point de tomber aux mains des talibans, ce n’était pas le cas de la province du Sind, à majorité soufie, aujourd’hui plus calme et plus sûre qu’elle ne l’a été depuis bien longtemps. Ici, dans le sud du Pakistan, à la frontière indienne, l’islam soufi continue d’offrir un puissant antidote à l’islam puritain fondamentaliste des mollahs wahhabites, qui prônent l’intolérance vis-à-vis des autres croyances.

En visite au célèbre mausolée soufi de Sehwan, j’ai été étonné par la haine envers les mollahs qu’exprime une population qui recherche la tutelle des grands saints comme Lal Shabaz Qalander et déteste les wahhabites qui considèrent cet islam populaire comme une forme de shirk, d’hérésie : « Tous ces mollahs devraient être maudits, m’a déclaré un vieux soufi avec lequel je discutais dans le mausolée. Ils lisent leurs livres mais ils ne comprennent pas le véritable message d’amour du Prophète. Des hommes aussi aveugles ne sont même pas capables de voir le soleil briller. »

Les Saoudiens ont massivement investi dans les madrasas wahhabites de la NWFP et du Pendjab, bouleversant la culture religieuse de la région. La culture soufie tolérante du Sind a réussi à résister à ce radicalisme importé. Voici un mouvement de résistance musulman parfaitement indigène, qui s’enracine dans la culture de l’Asie du Sud. Mais son importance ne doit pas être surestimée. Pourrait-il avoir un impact politique dans un pays encore dominé par une armée qui continue de financer et d’entraîner les groupes djihadistes ? C’est l’une des maigres raisons d’espérer qui restent dans le paysage politique de plus en plus sombre de ce pays stratégique majeur.

Ce texte est paru dans le 12 février 2009.

Vénézuela. Les délires d’Hugo Chávez.

« Le télévangéliste politique le plus extraordinaire que l’Amérique latine ait jamais produit », voilà comment l’essayiste mexicain Enrique Krauze analyse la personnalité du président vénézuélien dans El poder y el delirio (« Le pouvoir et le délire »), qui s’arrache dans les librairies de Caracas. « Un télévangéliste qui est aussi un militaire, un roi du pétrole et un homme qui prend la présidence du pays pour sa propriété privée. Bref, un monarque absolu. »

Enrique Krauze, El poder y el delirio, Tusquets, 2008.

Brando le boulimique

« L’une des forces de l’excellent livre de Stefan Kanfer est de
défendre si bien des performances très imparfaites voire, comme Brando
pouvait en être capable, franchement mauvaises, qu’on sort de sa
lecture préparé à donner une nouvelle chance au film Queimada de Gillo Pontecorvo », estime Roz Kaveney dans le Times Literary Supplement.
Les cinéphiles et fans de Brando auront compris : le rôle de
l’aventurier Sir Walker émancipateur d’esclaves, interprété en 1968,
passe pour l’une de ses pires prestations. Mais Kanfer ne se contente
pas de réhabiliter le jeu du légendaire acteur. La biographie qu’il
propose revient aussi sur son enfance difficile, marquée par un père
violent et une mère alcoolique. Surtout, il explore la relation de
Brando à la nourriture et cherche dans son histoire personnelle les
raisons de son auto-destruction par la boulimie. Parmi les facteurs
possibles, Kanfer évoque « le mépris qu’éprouvait son père pour la
profession d’acteur qu’il considérait comme l’expression d’une forme de
dilettantisme et d’absence de virilité ». Pour Kaveney, l’explication
est un peu courte. « Brando était peut-être bien moins à l’aise avec sa
bisexualité que Kanfer ne le suppose », avance-t-il. A une époque où
l’homosexualité était encore perçue comme pathologique et criminelle, «
la boulimie était peut-être un moyen de détruire cette part de lui-même
qu’il craignait tant, une façon de se rendre moins séduisant ».

Masud Khan, l’enfant terrible de la psychanalyse

Une photographie du début des années 1960, prise par Henri Cartier-Bresson, montre Masud Khan, figure importante et controversée de la psychanalyse britannique, dans une pose passablement satisfaite. Il est alors au sommet de sa gloire, et au bord de l’effondrement. Les théories de Masud Khan se situent sur une voie médiane, entre l’enseignement freudien, fondé sur la reconstruction du passé du patient, et les tendances de la psychanalyse contemporaine, basées sur les interprétations de ce qui se passe dans l’ici et maintenant de la relation analytique. Dès le début de sa carrière, le psychanalyste pakistanais avait pris ses distances avec le cadre analytique. Non seulement il s’était permis d’enfreindre la règle de neutralité avec plusieurs patients et de séduire quelques patientes, mais il manifesta systématiquement son empathie à leur égard en intervenant activement dans leur vie, notamment par de fréquentes incursions dans leur cercle familial. Au demeurant, la plus longue de ses relations analytiques, celle qu’il eut avec le psychanalyste Donald Winnicott, fut elle-même si intime et si compliquée, oscillant en permanence entre des rôles et des sentiments contradictoires, qu’il est presque impossible d’en établir la durée réelle. Depuis 1951, lorsque Khan choisit Winnicott pour superviser la formation au terme de laquelle il deviendrait analyste pour enfants – en 1971, année de la mort de Winnicott –, l’alliance thérapeutique entre les deux psychanalystes se doubla d’une relation professionnelle qui conduisit Khan à s’occuper des écrits du maître et, dès 1953, à signer avec lui une critique du livre de Ronald Fairbairn, Études psychanalytiques de la personnalité.

Sur le plan théorique, on retiendra surtout de Masud Khan ses travaux sur la perversion. Le schizoïde comme le perverti vivraient, selon lui, paralysés par le conflit entre le besoin de se connaître eux-mêmes par l’expérience et d’être reconnus par un autre être humain, « et la terreur que toute relation effectivement intime avec un autre soit destinée à le priver à nouveau de cette expérience et de cette reconnaissance », selon le résumé qu’en donnent Francesco Gazzillo et Maura Silvestri dans Sua maestá Masud Khan.

Né au Pendjab pendant la lutte indépendantiste, Masud Khan était le fils d’un loyal sujet de l’empire britannique (âgé de 80 ans à sa naissance) et d’une danseuse persane de 17 ans. Gracile et de faible constitution, Masud Khan fut très tôt confronté à la cruauté des enfants de son âge et, à 4 ans, il s’enferma pendant trois ans dans un mutisme total. Des troubles divers, dont un épisode anorexique et une phobie de l’eau qui le conduisait à se laver uniquement avec de l’eau de Cologne, rendirent sa croissance très difficile, tout en alimentant des désirs grandioses et un amour de l’étude qui lui valurent la double réputation d’être à la fois un fanfaron et l’un des intellectuels les plus créatifs que la psychanalyse ait connu.

Dans la tradition des ancêtres

Aussi intolérant envers l’orthodoxie qu’envers toute dévotion de l’institution, Masud Khan était toutefois très déférent envers l’empire britannique et très soucieux de s’assurer les soutiens nécessaires au sein de la British Psycho-Analytical Society. Mais la désillusion qu’il éprouva bientôt envers un empire colonial et ses atrocités refroidit son enthousiasme. Il lui faudrait cependant de nombreuses années pour abandonner le costume occidental, se faire pousser les cheveux et exprimer le désir d’être enterré à la droite de son père, le côté que la culture indienne considère comme « juste » et « pur ».

À la fin des années 1970, devenu incapable de faire la différence entre son imagination et la réalité, il écrivit à la troisième personne une nécrologie dans laquelle il se vantait d’avoir fréquenté la prestigieuse université d’Oxford, où il n’avait pourtant jamais mis les pieds, et d’avoir été le « modèle » d’artistes comme Mirò, Braque ou Picasso, qui l’auraient admiré ; en outre, il affirmait : « Six siècles disparaîtront avec lui, puisqu’il n’a pas d’héritiers, mais il a vécu noblement dans la tradition de ses ancêtres. »

À partir de 1965, début de son déclin, Masud Khan ruinera peu à peu sa réputation dans un grandissant délire de toute-puissance. L’apologie de sa propre personne, ses attaques répétées contre ses collègues, puis sa première transgression grave du cadre analytique furent les premiers signes de dérapage. Et, bien que son travail lui permît d’y prétendre, il se vit refuser la direction de l’International Journal of Psychoanalysis.

Mais c’est son dernier livre [When Spring Comes. Awakenings in Clinical psychoanalysis, « Quand le printemps arrive. Éveils en psychanalyse clinique », Chatto and Windus, 1988] qui provoqua son expulsion définitive de la Société psychanalytique. Il contient non seulement de nombreuses déclarations discréditant la psychanalyse, mais il offre aussi un vaste échantillon des insultes qu’il lançait à ses patients pour les humilier. Comme celles adressées à un certain monsieur Luis : « Regardons-nous bien : je suis grand, beau, bon joueur de polo et de squash. En pleine forme. 41 ans seulement. Très riche. Noble par ma naissance. Heureux en ménage avec une artiste célébrissime [la danseuse Svetlana Beriosova]. J’ai le style de vie que je me suis personnellement construit. Je suis musulman et je viens du Pakistan. Qu’avons-nous de commun, vous et moi ? Au bout de quarante ans de travail acharné, qu’avez-vous à montrer ? Rien. Votre corps est un tas qui se flétrit et s’enlaidit. La bouche et le cul donnent du plaisir mais ne procréent pas. Dans votre cas, la nature a fait le mauvais choix. Je compatis, monsieur Luis, et vous avez tous les droits de punir la nature. »

S’il est vrai que le lecteur de Masud Khan est saisi par son infini masochisme, il n’était nul besoin de cette débauche d’arrogance et de fureur blasphématoire pour captiver son public. Ses journaux intimes et ses textes théoriques présentent un intérêt autrement plus solide, se révélant par la lucidité des propos tout aussi passionnants et non moins vibrants que les quelques passages dictés par le délire.

Cet article est paru le 20 décembre 2008. Il a été traduit par Françoise Liffran.

Royaume-Uni. La guerre de (six) cent(s) ans

La bataille d’Azincourt (1415) est considérée par les spécialistes comme la plus sanglante de la guerre de Cent Ans. Six siècles plus tard, la cuisante défaite que les troupes d’Henri V infligèrent aux Français fait encore recette chez nos amis britanniques. Une semaine à peine après sa sortie, le récit de ce triomphe anglais s’était déjà vendu à plus de 13 000 exemplaires outre-Manche.

Bernard Cornwell, Agincourt, Harper Collins, 2008.

La pensée liquide de Zygmunt Bauman

Le monde que décrit Zygmunt Bauman dans ses nombreux livres a pour caractéristique première d’être « liquide ». L’Amour liquide, La Vie liquide, Le Présent liquide : le terme revient dans le titre de la plupart de ses essais récents. Et le concept de liquidité est omniprésent aussi dans les textes qui n’y font pas ouvertement allusion, à l’instar du dernier ouvrage du sociologue, S’acheter une vie. Il en est la raison d’être. Qu’entend-il par « liquide » ? Quelque chose comme « postmoderne » : ce monde, cette époque, ce paysage, cette condition humaine en somme, ont vu disparaître les certitudes, la matérialité, les concepts clairs et distincts et le cours linéaire de l’histoire qui caractérisaient le « vieux » monde moderne. La société où nous vivons désormais, assure Bauman, n’a presque plus rien de commun avec celle qu’avait forgée la modernité économique, scientifique, technologique, industrielle et culturelle. Elle est marquée par la production immatérielle, la disparition de la classe ouvrière – et des classes sociales en général –, la crise des conceptions traditionnelles de l’État et de la souveraineté, le délitement des nations, le flottement des catégories politiques, la chosification universelle.

Le diktat de la mode

À en juger par l’immense succès de ses ouvrages, sa description touche des points très sensibles. De livre en livre, il fait défiler devant nos yeux le spectacle haut en couleur de relations sentimentales précaires et mobiles, toujours révocables ; d’incertitudes et de peurs provoquées par cela même qui nous rassurait autrefois, comme la science ou l’État ; de solitudes programmées, durables, totalement incorporées en nous (voilà bien une constante, dans ce monde où rien n’est plus constant) ; de l’individualisme comme idéologie dominante et inaltérable ; de nos relations et de nos contacts régulés par le marché ; de nos désirs compulsifs qui nous poussent à acheter et obéir sur le champ au dernier diktat de la mode ; de nos voyages éclairs dans les contrées les plus lointaines ; de la possibilité d’acquérir dans n’importe quel supermarché, n’importe où dans le monde, des produits alimentaires venus de n’importe quelle autre partie du globe et sans aucun lien avec la personne qui l’achète ou la mange ; de la communication en temps réel et bon marché ; de ces emplois que l’on prend et que l’on quitte dans un mouvement sans fin ; de ces identités que nous nous donnons pour aussitôt les abandonner ; de ces vies nomades ; de ces existences précaires, indéfinies, fragmentaires ; de ces personnalités faites de petits bouts assemblés, et souvent bien mal assortis.

Bauman œuvre à une phénoménologie du monde, recueillant les expériences les plus diverses que nous faisons tous au cours de nos journées, au travail, en vacances, au cours de notre vie tout simplement ; mais sa réflexion repose sur une idée unique : ce monde qui a laissé la modernité derrière lui, sans pour autant réussir à la dépasser ou à la renier – sans non plus vouloir le faire –, sans donc en sortir tout à fait, est un monde liquide. C’est toujours un monde moderne, mais privé des éléments qui avaient porté la première modernité, associée à la première et à la seconde révolutions industrielles. Ils se sont désagrégés, brisés, autodétruits : le poids et l’influence du système social ; la distance géographique entre les pays et les peuples ; la longueur du temps, qu’on ne pouvait abolir d’un trait ; la pénibilité du travail ; la matérialité des produits du labeur et de la richesse qu’il permettait d’accumuler ; les distinctions sociales résultant du métier que l’on faisait ; les différences de langues, de religions, de traditions propres aux différentes régions du monde ; la localisation du présent sur une ligne continue, allant du passé à l’avenir.

Dans le monde liquide, tout cela s’est estompé au point de disparaître. Tout y est immatériel, volatil, composite, mobile. Ce n’en est pas pour autant un monde plus libre, ni meilleur. Il a réinventé l’opposition entre ami et ennemi, désignant sans cesse de nouveaux ennemis et s’aménageant des refuges toujours plus protecteurs – défendus par des grilles, des portails automatiques et autres caméras électroniques –, auxquels les étrangers ne peuvent accéder. Dans sa quête de sécurité, il a institutionnalisé la peur et l’exclusion. Il a placé la souveraineté et le monopole de la violence entre d’autres mains que celles de l’État, pourtant les seules légitimes. Il ne parvient plus à penser ni le passé ni l’avenir, tant il est pris au piège d’un présent constamment en fuite. À l’intérieur de ce monde unifié, les différences sociales, la pauvreté, la maladie et la peur sont de retour, mais sous une forme inédite, dégradée et inacceptable : c’est l’underclass de ces quasi-parias que sont aujourd’hui les pauvres ; ce sont les migrants dépossédés de tout ; ou encore ces virus invisibles et invincibles qui ont frappé au cours des dernières années, de la « vache folle » à l’épidémie de grippe aviaire, du Sras [Syndrome respiratoire aigu sévère] à la première et à la principale de toutes ces nouvelles menaces, le sida.

Il faut souligner que Zygmunt Bauman applique au monde liquide, pour le distinguer du monde solide, les traits qu’attribuait Marx au monde industriel, pour le distinguer du monde préindustriel. « Tout ce qui est solide se dissout dans l’air », note alors le barbu allemand. Des modes de vie inédits apparaissent. La vitesse et l’accélération règnent. L’échange universel triomphe, par l’intermédiaire de l’argent, engendrant une pauvreté jamais vue, une situation de domination et d’exclusion inconnue jusque-là. Ainsi peut-on résumer à grands traits sa description d’un monde où la puissance de la vapeur était appliquée à la production de biens, nécessaires ou pas. Marx voyait là à la fois du bon et du mauvais : d’un côté, l’asservissement et la misère des travailleurs ; de l’autre, la richesse produite, les biens mis ainsi en circulation et l’ouverture de nouveaux horizons. Marx, comme quelques autres, pensait sérieusement que ce nouveau monde constituait à bien

des égards un progrès par rapport à l’ancien régime et à l’économie de pénurie. Certes, il aurait fallu aller plus loin encore, vers l’émancipation, la liberté réelle, la pleine réalisation de l’être humain dans toutes ses potentialités. Mais il fallait pour cela en passer au préalable par ce monde beau et laid à la fois.

Désintégration, perte, délitement

Bauman transpose ce descriptif à notre époque, liquide. L’ère du « post » : post-industriel, post-historique, post-humain, post-démocratique, ces expressions en vogue dans la littérature de ces dernières décennies ; mais, avant tout, postmoderne, ce mot qui en contient et en résume beaucoup d’autres. Mais là où Marx voyait aussi l’effet libérateur de la dissolution du solide, Bauman ne discerne rien de positif dans la liquidité du monde actuel : ce n’est que désintégration, perte, délitement. L’homme ne sait à quoi se raccrocher et se perd lui-même. Toute communauté s’étant dissoute, on pourrait penser que Bauman rêve de retour aux communautés d’autrefois, mais il suffit d’ouvrir Community, Seeking Safety in an Insecure World (« Communauté. Rechercher la sécurité dans un monde incertain »), pour constater qu’il n’en est rien. La position de Bauman n’est pas un simple « c’était mieux avant », mais on trouve dans sa réflexion plus d’une raison de rejeter le présent et d’avoir la nostalgie d’un passé qui n’est ni réel ni définissable en termes positifs, mais dont les contours sont rendus clairs par le contraste avec le présent liquide.

Bauman ne propose pas de solutions et semble vouloir se limiter à une analyse circonstanciée et tous azimuts de la crise dans laquelle nous sommes, cette évaporation, cette dissolution, ce flou des catégories, cette dématérialisation, cet affaiblissement de la continuité du temps et donc du sens de l’histoire. Ce n’est pas rien : il ne s’agit pas d’un égarement momentané, mais de la disparition des catégories permettant de penser, d’une manière ou d’une autre, un monde doté de stabilité. Bauman définit ainsi la crise, véritablement abyssale, du temps présent comme un conflit entre le liquide et le solide, le précaire et le fixe. Avec pour ambition de dénoncer la liquidité, à l’intention de tous ceux qui ne voient pas et ne veulent pas voir, aliénés qu’ils sont par la société de consommation. Les implications politiques ne sont pas minces. Nous vivons sans nous en rendre compte, sans vouloir nous en rendre compte, un manque absolu de liberté (au sens de « libre choix »), masqué par le libéralisme et la démocratie.

Le consumérisme est la pire de toutes les caractéristiques – toutes pareillement négatives – de la liquidité. Doux poison, drogue qui rend dépendant, l’hyperconsommation est le seul lien qui unisse encore les citoyens. La disparition du lien social est une vieille antienne. Selon Bauman, nous ne sommes plus connectés à ce tout abstrait que l’on appelle société par les buts qu’elle nous propose, ni par les liens de citoyenneté, ni par l’idée d’intérêt général, mais seulement par l’acte d’acheter et de vendre. Le titre du livre, S’acheter une vie, reflète d’ailleurs bien cette idée. Génies du titre que Bauman et ses éditeurs : on dirait le slogan d’un créatif de publicité, dans une veine oscillant entre le cynique et le désespéré. La surconsommation, selon Bauman, est la maladie de l’ère liquide : l’acte compulsif, sans besoin réel, acheter pour se trouver une identité, acheter pour trouver le bonheur. En outre, ces efforts ne sont même pas récompensés. Faire exister une société de consommateurs est un travail de Sisyphe : il faut consommer encore et toujours, sans répit. Et c’est ce que font les consommateurs. Ils ne parviennent pourtant à produire qu’une société faible. Bauman n’est pas naïf au point de distinguer vrais et faux besoins. Affirmer que les besoins artificiellement créés sont le moteur de la consommation l’obligerait à définir un critère de distinction, tâche ardue. Son propos est différent. En consommant, les consommateurs se traitent eux-mêmes comme une marchandise et se transforment en marchandise. Voici sa thèse : dans le monde liquide, chacun travaille sur soi afin de devenir le bien le plus désirable du marché.

Tous des marchandises

Quel marché ? L’un des innombrables marchés sur lesquels se jouent notre vie, notre travail, nos affects. Bauman s’attarde sur des phénomènes comme l’obsession du fitness, la fréquentation des gymnases, la vogue de la chirurgie esthétique, le modelage du corps selon un idéal de perfection, et il y voit les symptômes de notre transformation en marchandises. Une belle marchandise, sans défaut et en pleine forme se vend mieux. Du moins, en ce qui nous concerne. Et les autres, qui sont ici toujours l’« Autre » avec une majuscule, cet Autre que nous cherchons à tout prix à exclure ? Aux yeux de Bauman, la privatisation de la fonction publique, la mort de l’État et la mort de l’Autre sont emblématiques : ce n’est pas l’État, mais les individus, les groupes ou le marché qui décident désormais qui doit être exclu et en vertu de quelles exigences.

On échappe difficilement à l’impression que le grand accusé est toujours le même et se confond avec une modernité probablement mythifiée, et à bien des égards mal comprise. Dans un ouvrage publié en 1989 [Modernité et Holocauste], Bauman avait fortement lié modernité et holocauste, soutenant que les traits de la modernité – le calcul, l’utilitarisme, la précision, l’ingénierie sociale, la politique comme projet – étaient responsables du nazisme. À ses yeux, le nazisme ne fut ni un hasard ni une terrible déviation à l’intérieur d’une modernité progressiste, émancipatrice, universaliste, éclairée et ouverte. Ce sont les caractéristiques mêmes de la modernité qui ont permis la naissance de l’idée de l’extermination des Juifs et sa mise en œuvre.

Une philosophie de l’histoire simpliste

L’écriture du sociologue est évocatrice. Passant continuellement de l’événement quotidien à la généralisation la plus ample, il parvient à hisser le lecteur ordinaire, avec ses problèmes professionnels et sentimentaux, au sommet des principaux dilemmes de la modernité. Qui n’a jamais connu des « journées d’appréhension et des nuits sans sommeil » ? Qui, au moins de temps à autre, n’éprouve « des inquiétudes, de l’anxiété, des mauvais pressentiments » ? Qui ne redoute ce qu’il ne connaît pas ? Qui n’a jamais mangé de cuisine exotique ou fusion ? Qui ne fait jamais du tourisme ? Qui ne se sert du courrier électronique ou de l’Internet ?

A ces questions (rhétoriques), ajoutons-en une autre : qui n’aime voir ses angoisses de tous les jours exprimées en langage savant et interprétées selon les systèmes de pensée les plus prestigieux ? Mais le lecteur, même séduit par Bauman, se posera peut-être quelques questions. Sommes-nous certains que le monde qui précédait le nôtre était solide ? Sommes-nous sûrs que le nôtre soit liquide, en comparaison, et que toutes nos certitudes se soient dissoutes ? Pareille analyse ne dissimulerait-elle pas une philosophie de l’histoire des plus simples ? Si à une époque solide succède une époque liquide, on peut vraiment se demander ce que le sort réservera à la suivante. Et puis, est-il vrai qu’Internet représente (et en même temps amplifie) la légèreté et l’anonymat des relations, le refus de rapports suivis, l’irresponsabilité et la peur du contact, du face-à-face ? La représentation du réseau comme une sorte de décalque de la société liquide, s’apprêtant à absorber la vie sociale tout entière est sans doute la plus banale de toutes les idées banales de Bauman. Comment peut-il ne retenir du cyberespace et de la communication électronique que leurs aspects défensifs ou transgressifs ? Et puis, comment peut-on identifier le « vieux » monde moderne à la solidité, la durabilité, la fixité, l’éternité ? Cette époque-là n’a-t-elle pas, plus que toute autre, mis le monde, la nature, la société et l’homme lui-même à feu et à sang ? Bauman ne serait-il pas de ceux qui, devant les trains à grande vitesse, regrettent la belle lenteur des locomotives à vapeur ? En ce cas, rappelons que la calèche avait elle aussi paru, aux voyageurs ballottés d’alors, bien pire que le voyage à pied ; comme ce fut ensuite le cas du train par rapport à la voiture à cheval, et plus tard des automobiles par rapport au train poussiéreux mais sûr. 
Ce sont des réactions normales et bien connues face au changement. Si nous lisons et relisons Bauman, n’est-ce pas, finalement, parce qu’il magnifie nos idées les plus convenues ? Ce soupçon nous taraude quand on lit par exemple que consommer ne fait pas le bonheur. Il faut le lire pour le croire. « Contrairement aux promesses des puissants et aux croyances les plus répandues, la consommation n’est pas synonyme de bonheur, et ne débouche pas nécessairement sur son avènement. […] Quiconque est happé par la “spirale hédoniste” n’obtient pas pour autant une plus grande satisfaction totale. » Heureusement que Bauman est là pour nous l’apprendre !

L’obsession de nommer le présent

Notre auteur semble pris – jusqu’à un certain point – par l’angoisse de donner un nom à notre époque. Depuis La Fin de l’idéologie de Daniel Bell (1), il ne se passe pas une décennie sans qu’une nouvelle définition soit apportée, semblant à chaque fois la meilleure possible. Toutes – l’adjectif postmoderne en tête – cherchent à donner un nom au présent, en en faisant une lecture philosophique et en espérant ainsi sans doute le fixer comme sur une photographie. Une tâche qui revient normalement aux époques suivantes, à qui il incombe de nommer le passé. Le présent, lui, ne s’arrête pas, pas même si on l’appelle par son nom. Bauman est trop avisé pour tomber dans ce piège. Tout en nous définissant comme des êtres liquides, il s’est toujours refusé (jusqu’à présent) à bâtir une théorie de la liquidité. Ce qu’il peaufine depuis des années avec une grande constance en est seulement la phénoménologie. De cette condition qui est la nôtre, on ne peut rien dire d’autre. Tout nouvel élément qui viendrait s’affirmer comme une théorie, une philosophie de l’histoire, pourrait – comme le font habituellement les liquides – se transformer sous nos yeux en quelque chose d’autre. Quiconque s’attaque à la liquidité sait qu’il doit observer ce monde à travers une théorie ni trop solide, ni trop juste, ni trop cohérente. Certes, la liquidité possède un comportement propre, mais c’est un comportement sans lois ni règles, qu’on ne peut décrire que par opposition à l’état solide. Tout observateur de la liquidité doit s’adapter, sous peine de ne pouvoir la saisir.

Cependant, la nostalgie des époques solides (réelles ou imaginaires), tenace chez Bauman, empêche l’auteur d’être aussi liquide qu’il le voudrait, qu’il le faudrait. D’où cette impression de mélancolie, de regret, de plainte qui flotte sur ces pages consacrées à la vie liquide ; pages que l’on aurait espérées cyniques et désenchantées, fragmentées et vives, voire dénuées de sens. La dissection du monde liquide à laquelle Bauman se livre depuis des années ressemble de moins en moins à une analyse motivée par la recherche, et de plus en plus à un prêche moralisateur. C’est bien pourquoi il risque de susciter l’effet inverse de celui qu’il recherche : pousser à une défense excessive et inconsidérée de ce monde liquide difficile mais vivace, changeant et global, anxiogène et éclaté, imprévisible et dangereux.

Cet article est paru en février 2009. Il a été traduit par Françoise Liffran.

La folle famille Wittgenstein

Une famille tendue et singulière, les Œdipe… », lança un jour un plaisantin. Eh bien, en matière de dysfonctionnement familial, les Wittgenstein de Vienne pourraient leur en remontrer. Le patriarche tyrannique, Karl Wittgenstein, était un magnat de l’acier, de la banque et des armes. Avec sa femme, la timide Léopoldine, il eut neuf enfants. Sur les cinq garçons, il est probable, pour ne pas dire certain, que trois se suicidèrent. Les deux autres furent hantés toute leur vie par des pulsions suicidaires. Des trois filles parvenues à l’âge adulte, deux se marièrent ; leurs époux respectifs sombrèrent dans la folie, et l’un se donna la mort.

De tels chiffres impressionnent, même à l’aune de la Vienne morbide de la fin des Habsbourg (1). Mais, aussi tendus et singuliers fussent-ils, les Wittgenstein avaient aussi une propension au génie. Des deux fils qui ne se sont pas suicidés, l’un, Paul, parvint à devenir un pianiste universellement acclamé, malgré la perte de son bras droit pendant la Première Guerre mondiale ; l’autre, Ludwig, fut le plus grand philosophe du XXe siècle.

Qui mieux qu’Alexander Waugh, lui-même issu d’une famille illustre et haute en couleur, pouvait écrire la chronique d’un tel clan ? Dans son livre précédent, Fathers and Sons (« Pères et fils », Headline Review, 2005) il a décrit son grand-père Evelyn et son père Auberon avec un authentique sens du comique (2). Mais ici, il délaisse la farce pour la tragédie. Pourtant, malgré tout leur Sturm und Drang (3), les Wittgenstein peuvent s’avérer aussi drôles que les Waugh. Où l’on apprend, par exemple, que le premier mot prononcé par l’un des garçons fut « Œdipe ».

L’auteur présente une autre qualité pour traiter son sujet : il est critique musical (et compositeur occasionnel). Or, les Wittgenstein furent la famille musicienne par excellence. Leur palais viennois ne comptait pas moins de sept pianos à queue, dont deux Bösendorfer Imperial. Brahms, Richard Strauss, Schoenberg et Mahler, entre autres, étaient des habitués des concerts qui s’y donnaient. Tous les Wittgenstein, parents et enfants confondus, étaient de prodigieux musiciens. « Ils s’adonnaient à la musique avec une passion frisant parfois la pathologie », écrit Waugh. En jouant ensemble, ils avaient, semble-t-il, trouvé un moyen de communiquer sans mots, offrant un répit au milieu des tensions et chamailleries permanentes de la famille.

Un répit apparemment insuffisant pour le fils aîné, Hans, qui fuit la maison et disparut aux États-Unis, où il finit sa vie dans des circonstances mystérieuses ; sans doute en se noyant volontairement dans un lac de Floride. Insuffisant également pour son frère Rudi, homosexuel refoulé (tout comme Hans), qui se tua en buvant un verre de lait additionné de cyanure dans un bar-restaurant de Berlin. Kurt, le seul frère Wittgenstein dont on pourrait presque dire qu’il était d’un naturel enjoué, se tira une balle dans la tête sur le champ de bataille, peut-être pour éviter d’être fait prisonnier, alors qu’il alors qu’il se battait pour la monarchie austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale.

Pianoter du Chopin sur une caisse

Restent les deux cadets. Paul, qui fit ses débuts de pianiste de concert à la veille de la guerre, fut pendant le conflit un soldat d’une grande bravoure. Après qu’une balle eut brisé son coude droit, le bras fut amputé et Paul fait prisonnier par les Russes. Il était néanmoins déterminé à poursuivre sa carrière de concertiste. Enfermé dans des conditions abominables au pavillon des invalides d’un camp de prisonniers en Sibérie, il n’eut de cesse de résoudre ce casse-tête : comment jouer d’une seule main à la fois la mélodie et l’accompagnement d’une partition ? Les doigts gelés, il se mit à pianoter sans relâche sur une caisse en bois un morceau de Chopin qu’il connaissait par cœur, en imaginant la musique. Il mit ainsi au point une pléiade d’astuces qui auraient trompé l’oreille la plus exercée. « La plus considérable de ses inventions, écrit Waugh, fut une technique alliant la pédale et un mouvement de main qui lui permettait de faire résonner des accords proprement impossibles à exécuter pour un pianiste n’ayant que cinq doigts. »

Quant à Ludwig, le petit dernier, il semble avoir eu très tôt conscience de son génie. Après le lycée (où il fut dans la même classe qu’un certain Adolf Hitler), il se mit en quête d’un génie semblable au sien, susceptible de lui servir de mentor. Son choix se porta d’abord sur le grand physicien Ludwig Boltzmann, mais celui-ci se pendit avant qu’il puisse faire sa rencontre. En 1911, il rendit donc visite au mathématicien et philosophe Bertrand Russell, à Cambridge. Celui-ci se méfia d’abord de cet étrange jeune Viennois, incroyablement beau. Mais il ne tarda pas à succomber, écrivant à sa maîtresse, Lady Ottoline Morrell, que Wittgenstein possédait « au plus haut degré une passion intellectuelle pure », ajoutant : « Cela me le rend très cher. »

De retour à Vienne, Ludwig Wittgenstein s’engagea dans l’armée autrichienne pendant la Première Guerre mondiale. Invoquant des motifs spirituels, il demanda que lui soient confiées les missions parmi les plus dangereuses. C’est pendant la guerre qu’il écrivit son premier ouvrage philosophique (le seul publié de son vivant), le Tractatus logico-philosophicus, qui s’ouvre sur cette proposition saisissante : « Le monde est tout ce qui a lieu. »

Une révolution philosophique

Waugh passe très rapidement sur la carrière ultérieure de Ludwig, que de nombreuses biographies et essais ont rendue familière. Renonçant à sa part de la fortune familiale – l’une des plus importantes de l’Europe ruinée par la guerre, elle fut sauvée grâce aux investissements avisés des Wittgenstein aux États-Unis –, il cultiva l’automortification en devenant instituteur dans un village pauvre des Alpes.

Mais ses méthodes pédagogiques, qui consistaient notamment à frapper assez violemment les enfants, lui valurent d’être chassé de la bourgade. S’orientant vers l’architecture, il dessina une austère maison de forme cubique – aujourd’hui considérée comme un chef-d’œuvre moderniste – pour l’une de ses sœurs, à Vienne. Il passa ensuite la majeure partie de sa vie à Cambridge, où il développa une conception radicalement nouvelle de la philosophie, en rupture totale avec son travail antérieur. Quant à sa sexualité, Waugh relève que l’une au moins des relations qu’il eut avec des jeunes hommes en adoration fut franchement physique, mais il ne se prononce pas sur le goût éventuel du philosophe pour les aventures sans lendemain des jardins publics. Quand une biographie à scandale soutint cette thèse, en 1973, le neveu indigné de Wittgenstein se déclara prêt à vomir sur le chapeau de l’éditeur, ce qui reste sans doute l’une des menaces les plus inspirées de tous les temps.

Si Ludwig est aujourd’hui le plus célèbre des Wittgenstein, c’est Paul, oublié depuis, qui est au premier plan de ce livre. Il avait perfectionné sa technique entre les deux guerres et ses concerts électrisaient le public (notamment féminin, car il avait quelque chose d’un bourreau des cœurs), qui se délectait du spectacle de son unique bras faisant retentir à merveille les fortissimo. « La rapidité inouïe avec laquelle il était capable de déplacer ses doigts sur le clavier était époustouflante », écrit Waugh. Aidé par la fortune familiale, Paul se mit à commander des concertos pour la main gauche aux plus grands compositeurs de son temps. Mais les rapports qu’il entretint avec eux se révélèrent risiblement orageux. Il refusa la composition de Hindemith, qu’il jugeait injouable, et écrivit à Prokofiev : « Merci pour votre concerto, mais je n’en comprends pas une seule note et je ne le jouerai pas. » Il accusa Benjamin Britten et Richard Strauss de surorchestration : « Comment puis-je espérer rivaliser avec quatre orchestres muni de ma seule pauvre main ? » Et il se fit un ennemi de Ravel en modifiant son Concerto pour la main gauche afin de le mettre à son goût.

Les disputes de Paul avec les membres de sa famille étaient tout aussi violentes. Il quitta l’Autriche juste après l’Anschluss de 1938 et se retrouva à New York. Il résida d’abord à l’hôtel Webster, sur la 45e Rue Ouest, où il donnait des leçons sur le piano du bar. Restées à Vienne, ses trois sœurs découvrirent avec stupéfaction que, bien qu’ayant été élevées dans la religion catholique, elles étaient considérées comme juives selon les lois de Nuremberg, car trois de leurs grands-parents étaient juifs. Seules les réserves d’or de la famille Wittgenstein en Suisse, dont les nazis désiraient fort s’emparer, les protégeaient des camps. La bataille juridique autour de cette fortune, qui opposa Paul à ses sœurs et aux avocats de la Reichsbank, puis l’arrestation et l’incarcération de ses sœurs pour possession de faux passeport, atteint son apogée lorsque Hitler en personne accorde à la famille le statut de Mischling (« métis »), à la place de celui de Volljuden (« juifs à part entière ») – une modification humiliante, mais qui leur sauva la vie.

The House of Wittgenstein, divertissant de bout en bout, s’achève pourtant sur une note mélancolique, par la mort de ces frères et sœurs restés éloignés les uns des autres : Ludwig à Cambridge, Paul (qui laissait derrière lui une femme et trois enfants) à Long Island et les sœurs à Vienne, où le palais Wittgenstein, touché par une bombe américaine à la fin de la guerre, fut finalement démoli par un promoteur.

Portrait de Ludwig en gourou

L’auteur ne fait rien pour sauver la réputation posthume de Paul Wittgenstein en tant que pianiste : il fait observer que ses interprétations semblent aujourd’hui « discordantes et maladroites » (opinion corroborée par un enregistrement trouvé sur Internet de Paul Wittgenstein jouant le concerto de Ravel, en 1937, avec Bruno Walter et le Royal Concertgebouw Orchestra). Le seul véritable reproche que je fais à son livre concerne sa manière oblique de critiquer l’œuvre philosophique de Ludwig Wittgenstein. Il la rejette comme « incompréhensible » et attribue l’influence du penseur à « son allure saisissante, à son attitude et à sa personnalité extraordinairement persuasive ». Son point de vue est le même, pour l’essentiel, que celui défendu par Derek Jarman, en 1993, dans son film Wittgenstein. Dans les deux cas, le philosophe est décrit comme une sorte de gourou à l’origine d’énoncés sentencieux. Mais, si l’attitude de Jarman à l’égard de cette caricature est révérencieuse et solennelle, celle de Waugh est moqueuse et quelque peu béotienne. Ludwig Wittgenstein n’était pas un gourou ; c’était un penseur d’une extrême rigueur qui, en prêtant une attention minutieuse à la structure et aux limites du langage, voulut débarrasser la philosophie des confusions conceptuelles qui la hantent. Waugh n’est pas tenu de livrer au lecteur son interprétation de l’œuvre de Wittgenstein – un grand nombre d’autres ouvrages s’en chargent plutôt bien –, mais il devrait éviter de l’induire en erreur.

Malgré toutes leurs querelles, leur folie et leur autodestruction, les Wittgenstein ont au moins échappé à un type de dysfonctionnement : il n’y a pas trace chez eux de pulsions incestueuses. On ne peut malheureusement pas en dire autant de la famille de l’auteur. Evelyn Waugh a avoué franchement sa tendresse plus que paternelle pour sa fille Meg. Quand elle lui annonça son intention de se marier, son père écrivit avec tristesse à un ami : « Elle veut des enfants, et c’est quelque chose que je ne peux décemment pas lui offrir. » Œdipe lui-même en rougirait.

Ce texte est paru le 28 février 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Le Waterloo des Mongols

Les Européens et les Chinois voient les Mongols de la même manière, comme des guerriers à cheval déferlant sur la steppe et balayant tout sur leur passage. Une image liée au souvenir de la défaite : partielle pour les Européens, qui ont arrêté les conquérants devant Vienne ; totale pour les Chinois, qui n’ont pu les repousser. Les Japonais, eux, ont gardé des Mongols un tout autre souvenir. Celui d’hommes en bateau, puisque c’est ainsi qu’ils se sont dirigés vers l’archipel en 1274, contre toute attente, avec contre eux toutes les chances, et contre le bon sens. L’invasion échoua, mais ils ne se découragèrent pas. Sept ans plus tard, près de cent mille hommes firent une nouvelle tentative, avec une stupéfiante armada de quatre mille navires. Même si la raison incite à revoir ces chiffres à la baisse, il n’empêche : les deux campagnes de Kubilai Khan ont mobilisé les plus grandes flottes de guerre jamais utilisées. L’ampleur des moyens rend la défaite d’autant plus marquante. Voici encore un point sur lequel la mémoire japonaise diffère de la nôtre : les Mongols sont pour eux des vaincus.

J’ai beaucoup hésité à ouvrir le récit des invasions mongoles du Japon par James Delgado. Certes, il est depuis longtemps mon auteur préféré sur l’histoire maritime, mais il n’est spécialiste ni du Japon ni des Mongols. Je craignais que son sens de la synthèse ne fasse pas le poids, face aux flottes mongoles et à l’histoire générale de l’Asie orientale. Saurait-il raconter la chose comme elle le méritait ? À mon grand soulagement et à mon grand plaisir, la réponse est oui. Il se faufile habilement à travers les débats universitaires concernant ces événements pour raconter une histoire souvent palpitante, et sans céder à des procédés du genre « C’est par une nuit noire et orageuse… ».

Delgado apporte à son sujet de précieuses compétences : son expérience de marin, sa passion d’archéologue qui le pousse à rapporter du fond des mers tout ce que l’histoire y a éparpillé, de San Francisco au Vietnam. Ces connaissances le guident non seulement à travers la vase des profondeurs, mais aussi à travers une histoire rendue complexe par le sens que les Japonais lui ont donné depuis un siècle. Car cet ouvrage parle autant des Mongols que de la manière dont les Japonais ont pensé leur place dans le monde depuis l’ère Meiji, quand des militaristes ont drapé du manteau de l’invincibilité divine leurs desseins impérialistes. Cette image de soi a atteint son apogée en 1945, lorsque le haut commandement militaire, face à la défaite inéluctable, a envoyé des bombardiers-suicides sur les navires de guerre américains. Les pilotes étaient connus sous le nom de kamikazes, d’après ce « vent divin » qui, selon la légende, avait balayé les armadas mongoles, sept siècles auparavant. En 1945, les dieux n’intervinrent pas. Il n’y eut pas de vent divin, rien que la mort pour les centaines de jeunes Japonais qui se portèrent volontaires.

Sous le sceau du « Centurion Wang »

Les chapitres les plus passionnants du livre sont ceux où Delgado passe du récit historique à l’archéologie sous-marine pour évoquer ses rapports avec les Japonais qui ont consacré leur vie à reconstituer cette histoire, soit comme mythe soit à travers l’archéologie. Les vestiges fragmentaires qu’ils rapportent du fond de l’océan offrent un éclairage fascinant, que les rares documents historiques ne peuvent révéler : les flottes mongoles ont bien été dévastées par des tempêtes, mais les navires étaient surtout en mauvais état et fort mal équipés. Aucun bateau entier n’a encore été retrouvé, mais la vase a livré suffisamment de morceaux pour laisser penser que les grandes armadas de Kubilai étaient en vérité composées de vieux rafiots qui n’auraient jamais dû prendre la mer.

Les traces humaines de ces invasions sont encore plus insaisissables. La pièce maîtresse est jusqu’à présent un sceau portant l’inscription « Centurion Wang », découvert près d’un casque brisé, d’un crâne fracassé et des restes épars d’une armure en cuir. Si le crâne est celui du propriétaire du sceau, ce n’était pas un Mongol, mais l’un des dizaines de milliers de soldats chinois que les conquérants recrutaient de force. À partir de ce type de fragment, Delgado nous aide à imaginer la dimension humaine de ce désastre, sans succomber, comme de moindres auteurs auraient pu le faire, à la tentation de transformer le centurion Wang en personnage de roman. Au lieu de faire artificiellement revivre Wang en lui demandant de rejouer sa mort, par le sabre d’un samouraï ou par l’effondrement d’un mât, Delgado respecte le peu d’intégrité qu’il conserve à travers les vestiges repérés lors d’une plongée, et laisse faire l’imagination du lecteur.

Ces temps-ci, les ouvrages de vulgarisation sortent des presses en lourds volumes, souvent gonflés d’affirmations absurdes qui désespèrent les historiens sérieux. L’histoire asiatique est particulièrement vulnérable aux élucubrations fantasmatiques, qui donnent de l’Asie une vision « confuse, souvent romantique et souvent totalement erronée », comme le dit joliment Delgado. Quel plaisir de découvrir que, malgré le superlatif légèrement hystérique introduit dans le sous-titre par l’éditeur anglais, James Delgado nous a épargné une énième mouture de ces délires en vogue, et reste un de nos auteurs préférés.

Ce texte est paru en février 2009. Il a été traduit par Laurent Bury.

La morale, de Ford à Tavernier

En disant son admiration pour le livre de Bertrand Tavernier, une « bible d’un millier de pages » sur les grands cinéastes américains qu’il a croisés, Nicolas Crousse, critique au Soir (Bruxelles), essayiste et romancier, souligne ce point : « Le souci de l’éthique, voire une forme de morale humaniste, hante le cinéma de Ford… comme celui de Tavernier. » Lequel lui a confié : « Je ne suis pas un prédicateur baptiste, mais c’est vrai que la morale compte, dans les films. Elle compte chez tous les grands metteurs en scène. » Dans la brume électrique, son nouveau film, présente, lui dit Tavernier, « un héros tel que l’avait défini Romain Rolland : “Un héros, c’est celui qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas“ ».

Bertrand Tavernier, Amis américains. Entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood, Actes Sud, 2008.

Quand la BD est devenue un roman

Depuis longtemps déjà, les librairies américaines et européennes consacrent au roman graphique des rayons entiers, débordant de bandes dessinées de quatre continents. Curieusement, à la différence de ce qui reste l’environnement obligé de la BD en Argentine, elles n’y côtoient pas la littérature pour enfants, avec son décor d’affiches géantes de Harry Potter. Car la naissance de la catégorie « roman graphique » au sein des grandes maisons d’édition témoigne d’une véritable révolution dans l’univers de la bande dessinée, dont la gestation a duré plusieurs décennies : historiquement identifié aux goûts de la jeunesse, le genre a conquis l’univers des livres pour adultes. Un phénomène intimement lié à l’apparition régulière d’œuvres d’envergure, sophistiquées sur le plan narratif comme sur le plan visuel, et traitant de thèmes aussi divers et « matures » que la guerre en Irak, les relations personnelles à l’ère numérique ou l’angoisse existentielle de l’individu dans les sociétés postindustrielles. D’éminents critiques littéraires estiment même que le roman graphique est en passe de remplacer le roman traditionnel comme miroir de l’esprit du temps ; à leurs yeux, le langage de la bande dessinée contemporaine est parfaitement adapté à la culture visuelle et fragmentée qu’Internet et ses dérivés nous ont imposée. Ce n’est donc pas un hasard si Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earthcomic book (« Jimmy Corrigan, le garçon le plus intelligent du monde »), un comic book d’avant-garde de l’Américain Chris Ware, a reçu le prestigieux Prix du meilleur premier roman décerné par le Guardian britannique, celui-là même qui avait été attribué autrefois à de grands noms de la littérature comme J. G. Ballard (1).

Toujours prompts à sentir le sens du vent, les producteurs de Hollywood ont su s’adjuger la meilleure part de cette révolution narrative. Quiconque jette de temps en temps un œil sur la programmation des cinémas a pu constater à quel point les écrans ont été envahis ces dernières années de films tirés de bandes dessinées : qu’il s’agisse d’American Splendor [2003], récit intimiste et issu de la contre-culture inspiré des comics éponymes de Harvey Pekar (2), des superproductions commerciales comme Hulk, Iron Man ou Spiderman, ou d’adaptations de comics célèbres comme V pour Vendetta et Sin City.

Une BD d’avant-garde

De toute cette masse émerge, tant par son succès que par son intensité artistique, The Dark Knight (Le Chevalier noir), le dernier opus de la saga Batman inspirée des bandes dessinées de Frank Miller, l’un des films les plus populaires de l’histoire du cinéma (3). La version cinématographique du légendaire Watchmen [actuellement sur les écrans] devrait lui emboîter le pas. Ces deux comics – The Dark Knight Returns et Watchmen –, et leurs auteurs respectifs – Frank Miller et Alan Moore –, sont précisément ceux qui ont à jamais transformé la bande dessinée en genre littéraire à part entière.

La fin de l’innocence

Au milieu des années 1980, ce sont ceux qui ont posé les fondations d’un monde nouveau, où les bons ne seraient plus si bons, ni les méchants si méchants. Parachevant un processus amorcé par Stan Lee dans les années 1960, le tandem Miller-Moore a créé une nouvelle race de héros, sombres, à problèmes, incapables de discerner clairement le bien du mal dans une société complexe et conflictuelle, une société qui ressemble fort à la nôtre (4). Le langage de la bande dessinée y a définitivement perdu son innocence, intégrant au récit des éléments comme le contexte politique, les manipulations médiatiques, la peur panique de l’autodestruction de l’humanité au temps de la guerre froide et la crise des grands récits idéologiques qui avaient marqué XXe siècle. Bien sûr, pour être honnête, Miller et Moore n’ont pas découvert subitement la potion miracle. Ailleurs dans le monde – en Europe, et même en Argentine –, certains auteurs avaient déjà introduit dans leurs œuvres ces éléments de rupture. Mais la différence, l’énorme différence, c’est qu’ils ont fait exploser la bombe au cœur du système : l’univers des super-héros.

Frank Miller fut en effet chargé de ressusciter la moribonde série Batman. Il était précédé d’une certaine aura de créateur visionnaire depuis la publication de Ronin, un album mélangeant les traditions du comic américain et du manga japonais. Miller accepta la commande à condition d’avoir les mains libres pour donner un tout autre tour à l’histoire de l’homme chauve-souris. Visant clairement un lectorat adulte, il invente un Batman à la retraite, oscillant entre dépression, alcoolisme et névrose suicidaire, qui observe du coin de l’œil sa Gotham City devenue le champ de bataille des gangs de jeunes punks et des forces de police incompétentes ; avec en toile de fond un pays gouverné par un Ronald Reagan oscillant entre macabre et comique, qui se prépare à une attaque soviétique. La télévision est l’un des principaux person­nages du récit : à travers les flashs d’information qui surgissent en permanence au fil de la narration, le lecteur peut voir le gouvernement injecter dans les esprits de fortes doses de propagande pour justifier n’importe quel mensonge, dès lors qu’il s’agit d’endiguer le péril communiste. C’est aussi à la télévision que les habitants de la ville suivent les débats sur Batman : est-ce un noble justicier ou un fasciste adepte de la manière forte ? Dans le Batman de Miller, Gotham City est à l’évidence une métaphore des sociétés occidentales de la fin du XXe siècle : une métropole sous tension permanente, où règne la paranoïa, où les ennemis intérieurs peuvent être au moins aussi dangereux que les ennemis extérieurs. Voilà un scénario aux accents familiers et étonnamment actuel pour peu que l’on remplace le péril soviétique par le risque terroriste. Batman y apparaît comme une sorte de leader messianique qui se retrouve à la tête d’une milice, prêt à imposer l’ordre tout en se vengeant d’une société malade et amorale. Miller signe ici l’arrêt de mort des héros classiques de la bande dessinée, incapables de trouver leur place en ces temps confus où les scélérats sont de plus en plus difficiles à identifier. Morale de l’histoire : un président enfiévré par la course aux armements, et capable de détruire la planète simplement en appuyant sur un bouton, est infiniment plus dangereux que des méchants d’opérette. Comme l’a écrit un critique du magazine Rolling Stone : « Ce Batman dépasse la simple iconographie de la bande dessinée, il est le symbole violent de la dissolution de l’idéalisme nord-américain. »

Quant à Alan Moore, il méritait déjà sa place au panthéon de la BD, avec des œuvres comme V pour Vendetta ou From Hell, mais c’est Watchmen qui a fait reconnaître ce Britannique comme l’un des grands auteurs de science-fiction contemporains. Conçu d’emblée comme un roman à part entière, ce récit qui met en scène une bande de super-héros à la retraite, sans pouvoirs d’aucune sorte, a été publié en 1986. Moins de deux ans plus tard, il recevait le prix Hugo (5) et l’hebdomadaire Time l’a classé en 2005 parmi les cent plus grandes œuvres littéraires de langue anglaise depuis 1923. Watchmen s’est attiré une telle reconnaissance en réussissant à réunir et à systématiser des innovations de fond et de forme qui non seulement ont repoussé les limites du langage de la bande dessinée, mais furent ensuite réappropriées par la littérature et le cinéma.

Dix ans d’avance sur le cinéma de Tarantino

Dessiné par Dave Gibbons, le récit s’organise en une succession frénétique de flash-backs et de sauts temporels, une multitude de micro-histoires s’ouvrant, se refermant et s’ouvrant à nouveau, entraînant une quasi-panique du lecteur. « Cette façon de briser le caractère linéaire de la narration avait dix ans d’avance sur les tendances du cinéma des années 1990, apparues avec Pulp Fiction de Tarantino, observe Carlos Scolari, auteur de Comic y cultura de masas en los años 80 (“BD et culture de masse dans les années 1980”). Moore porte ainsi à son apogée le déséquilibre psychologique des super-héros, en faisant d’eux des êtres humains à la limite de la folie, proposant une réflexion sur la réalité chaotique de la fin du xxe siècle. » L’œuvre phare d’Alan Moore est une uchronie, une réalité alternative dans laquelle les États-Unis ont gagné la guerre du Vietnam grâce au concours du Dr Manhattan, le seul personnage doté de superpouvoirs : un accident a donné à ce scientifique spécialiste du nucléaire la faculté de manipuler la matière à sa guise. Cela ne fait toutefois pas de lui un super-héros de la vieille école, au service du bien public et des justes causes. Au contraire. Tout à ses divagations métaphysiques, le Dr Manhattan ne ressent aucun attachement particulier envers l’espèce humaine et envisage sérieusement de la faire disparaître si une guerre nucléaire venait à éclater entre les États-Unis et l’Union soviétique, ce qui semble imminent. Comme dans le Batman de Miller, le commun des mortels voit dans les super-héros de Watchmen un groupe milicien dangereux, emblématique de la démence qui les entoure. « Who watches the watchmen ? » (« Qui garde les gardiens ? »), dit un graffiti peint sur les murs de la ville, une New York sombre et inquiétante (6).

Une trame à donner le vertige

Qui plus est, le mélange des genres textuels rend la trame de WatchmenWatchmen a été publié par DC Comics particulièrement vertigineuse et palpitante. Tout au long du livre, différentes catégories de textes s’enchevêtrent : coupures de presse, journaux intimes, fiches de police, paroles de Bob Dylan, références à William Burroughs, Joseph Conrad, ou à des icônes de la culture populaire comme Rambo. Cette façon de construire un récit en intégrant à la trame des informations fragmentaires et latérales existait depuis longtemps dans l’univers créatif d’auteurs comme Alberto Breccia ou Hector G. Oesterheld (7) mais, dans l’œuvre d’Alan Moore, elle prend des dimensions véritablement révolutionnaires. Considéré comme l’un des sommets de la bande dessinée, en 1986 et 1987, en douze fascicules. Mais ce n’est qu’une fois réunis en un seul volume, sous la forme d’un roman graphique, que le livre a véritablement conquis le public. La rupture introduite par Miller et par Moore dans les années 1980 a popularisé un nouveau type de récits, qui ont radicalement transformé la manière d’appréhender la bande dessinée. Les vieux archétypes se sont effondrés, et une nouvelle famille d’auteurs est apparue. Ils ont, pour la plupart, définitivement abandonné le genre des super-héros ; et créent aujourd’hui des œuvres qui abordent les thématiques les plus diverses, allant de l’autofiction ou du reportage au roman historique et, bien sûr, la science-fiction.

Cet article est paru le 24 janvier 2009. Il a été traduit de l’espagnol par Dominique Lepreux.