La pandémie de Covid-19 a-t-elle remis Proust à la mode ? Pas vraiment, puisqu’il n’avait jamais cessé de l’être. Pour quiconque se plonge de temps à autre dans la presse internationale, le phénomène, troublant au départ, devient vite d’une anodine banalité : pas un mois ou presque sans que Proust ne fasse sinon les gros titres, du moins l’objet d’un long article dans lequel une célébrité ou un inconnu raconte son rapport à la Recherche, combien de fois il l’a lue, si cela a été une épiphanie ou, au contraire, un pensum, les grandes leçons qu’il en a tirées, etc. Cela fait très longtemps déjà (presque depuis sa mort, si l’on y réfléchit, il y a près d’un siècle) que Proust est une sorte d’incontournable de l’intelligentsia mondiale, de pierre de touche à l’aune de laquelle chacun se doit d’évaluer sa propre conception de l’art, de la littérature et de la vie.
Et néanmoins les confinements qui se sont succédé depuis deux ans semblent bien avoir encore accru la dévotion qu’on lui voue. C’est qu’avec Proust on a affaire à un homme qui, pour écrire son magnum opus, s’est lui-même volontairement confiné pendant quinze ans. Il avait besoin d’un silence absolu. Il avait donc fait recouvrir de liège les murs de sa chambre afin d’absorber les bruits, et, comme le rappelle dans Der Spiegel le critique littéraire Volker Weidermann, « lorsqu’il lui fallait malgré tout voyager, il réservait aussi la chambre à côté de la sienne et même, si possible, celle du dessus, afin de ne pas être dérangé par les autres clients ». La maladie n’était pas complètement étrangère à cette vie d’ermite : l’écrivain était asthmatique et il soupçonnait le monde extérieur d’aggraver ses crises. Pour se soigner, il fumait des cigarettes au datura, un hallucinogène très toxique. Comme il consommait vingt-cinq fois la dose prescrite, sa chambre baignait dans un nuage de fumée permanent. Bientôt « il ne quitta plus son lit que pour renouveler ses impressions du monde extérieur, poursuit Weidermann. Et il ne revoyait que les gens qui jouaient un rôle dans sa Recherche, afin de les étudier une nouvelle fois. »
Sa chambre débordait d’objets et de photographies qu’il ne cessait d’examiner encore et encore. « Il fallait qu’ils soient éclairés d’une façon précise pour l’intéresser. Parfois il attendait des heures que le soleil tombe de nouveau dans un angle de la pièce. Ainsi, un verre de bière à moitié vide ne devait pas être débarrassé avant le retour de la vision parfaite qu’il attendait. Hors de question, bien sûr, de finir de le boire. Il s’agissait de l’absorber d’une autre manière, plus intense encore. »
La seule personne autorisée à venir perturber cet isolement était sa servante Céleste, dont les Mémoires viennent d’être réédités en allemand à la grande joie de Weidermann 1. Elle y relate que Proust l’appelait souvent. Une sonnerie signifiait : « Pouvez-vous venir ? » Deux sonneries : « Apportez-moi un café au lait » (pratiquement la seule nourriture qu’il continuait à absorber à la fin de sa vie). Une fois, il ne la sonna pas pendant deux jours. Elle se fit un sang d’encre mais n’osa pas pénétrer dans sa chambre sans y avoir été invitée. Quand, enfin, il la fit venir, elle le trouva d’une pâleur effrayante. Il lui dit que lui aussi avait cru ne plus jamais la revoir. Quand elle voulut savoir ce qui s’était passé, persuadée qu’il avait fait une overdose de somnifères, il lui confia qu’il avait dû faire mourir l’un des personnages importants de son livre. L’écrivain fictif Bergotte, sans doute.
Peut-on alors considérer Proust comme un modèle à l’heure de la pandémie et de ses longs confinements ? Faut-il chercher dans l’ex-reclus volontaire du 102, boulevard Haussmann, ou plutôt dans l’œuvre que cette réclusion lui a permis d’écrire, un guide pour retrouver tout ce temps où l’on n’a pu aller travailler, consommer, voyager, tout ce temps pour ainsi dire perdu ?
Encore faudrait-il, diront certaines mauvaises langues, que la lecture des 4 000 pages de la Recherche ne soit pas elle-même une perte de temps.
En 2016, un dessin du New Yorker montrait un couple de deux hommes, plus tout jeunes, dont l’un se rendait soudain compte que, s’ils voulaient lire tout Proust de leur vivant, ils devaient s’y mettre dès le lendemain matin. En livre audio, l’ensemble de la Recherche dure cent vingt-huit heures dans la version lue par de grands acteurs et éditée par Thélème. Weidermann nous apprend qu’en allemand il faut compter cent cinquante-six heures, soit presque la durée d’un aller-retour entre Berlin et Pékin en voiture ! On peut bien sûr concevoir de lire toute la Recherche d’une traite sans jamais fléchir et en ne s’interrompant que pour manger et dormir. En se basant sur les cent vingt-huit heures du livre audio en français et en partant du principe qu’on ne ferait que ça seize heures par jour, l’affaire pourrait être bouclée en huit jours. Mais, comme le remarque Weidermann, ce serait là une lecture sans plaisir et nécessairement superficielle : « On en tirera une grossière vue d’ensemble de l’intrigue, mais on passera à côté du mystère du temps qui passe – et à côté de la résolution de ce mystère. »
Lire Proust est un défi, et c’est peut-être cela qui plaît à beaucoup de ceux qui s’y attaquent. Sur son blog, l’universitaire américano-canadien Justin E. H. Smith, qui propose depuis cet été une analyse de la Recherche, le reconnaît sans ambages : « J’ai toujours aimé les gros livres, justement parce qu’ils sont gros. » Y aurait-il chez les lecteurs de Proust une sorte de masochisme snob ? Dans Die Zeit, Barbara Vinken, qui a codirigé en 2017 le colloque « Marcel Proust et les femmes » 2, observe : « L’obsession proustienne d’inscrire l’éphémère et le vain dans le marbre rend la lecture aussi inéluctable que douloureuse. » L’écrivain Jochen Schmidt croit, lui, avoir trouvé une solution pour limiter cette souffrance. Auteur d’un ouvrage où il parle de son expérience de lecteur de Proust 3, il explique, toujours dans Die Zeit, qu’il a procédé selon une méthode imparable : « Chaque jour, vingt pages exactement. » Résultat : il est venu à bout de la Recherche en six mois.
Ce qui étonne le plus Vinken, c’est que tant de lecteurs de Proust croient en la promesse d’un temps retrouvé : « Je n’ai pas le sentiment qu’on retrouve quoi que ce soit, ni qu’il y ait une issue heureuse, au contraire. En écrivant claquemuré dans sa chambre, comme il l’a fait jusqu’à en mourir, il ne retrouve pas le temps perdu. Ce qu’il découvre, c’est que le temps ne peut pas être retrouvé. » On peut tout au plus ressusciter une époque, et Proust s’en acquitte brillamment, quitte à transfigurer la réalité. « Quand on regarde les photos de ses modèles, ils ont tous l’air atroce. Pas du tout comme Proust les représente. Il a transformé cette matière médiocre en or », estime Schmidt. Et Vinken d’abonder dans son sens : « Proust confère à la grande bourgeoisie et à l’aristocratie un éclat unique. Que serait le faubourg Saint-Germain sans Proust ? Ou bien Combray, alias Illiers, où Proust a passé une partie de son enfance : êtes-vous déjà allé à Illiers-Combray [comme s’appelle désormais cette petite ville d’Eure-et-Loir] ? Vous ne pouvez pas imaginer à quel point c’est déprimant. » Nos deux lecteurs s’amusent de ce que, à mesure qu’avance la Recherche, tous les personnages ou presque se révèlent être homosexuels. Ils saluent l’absence de pudibonderie dont fait preuve Proust, laquelle se retrouve, en plus crue encore, dans sa correspondance. On y apprend, par exemple, qu’il a obtenu de l’argent de son père pour aller au bordel en prétextant que ce serait un bon moyen de ne pas se masturber. Il utilise la même menace (le retour à la masturbation) pour obtenir qu’un ami vienne passer la nuit chez lui.
Cette attitude décomplexée a de quoi déconcerter. Vinken y voit moins la marque d’un esprit libre que celle d’un narcissique vivant dans l’illusion et dénué de tout principe de réalité : « D’autres textes littéraires peuvent être plus libertins et provocants que les écrits proustiens, mais on y sent bien que l’auteur est conscient de transgresser une limite. Rien de tel chez Proust. »
On en revient à la toute première scène de la Recherche, lorsque le narrateur raconte comment, petit garçon, il a contraint sa mère, qui était dans le jardin avec des invités, à revenir lui faire un baiser pour qu’il puisse enfin s’endormir. Cette difficulté à supporter la frustration, à comprendre que sa mère est présente même quand elle n’est pas là, Proust semble ne jamais l’avoir tout à fait surmontée : « Il est toujours resté cet enfant, juge Schmidt, et il en résulte l’une des merveilles de la littérature mondiale. »
— B. T.