La langue de Calvin

Quand Calvin quitta sa Picardie natale pour s’installer à Genève, il ne
parlait que picard et n’écrivait qu’en latin. Il n’apprit le français
que sur le tard.

Bruce Gordon, Calvin, Yale University Press, 2008.

Italie. Les nouveaux Dracula

En 1897, l’Irlandais Bram Stoker publiait ce qui allait devenir l’un des piliers de la littérature vampirique, Dracula. Leslie S. Klinger en propose une nouvelle édition, The New Annotated Dracula, dont Polese Ranieri rend compte dans Il Corriere della Sera, en citant l’introduction du psychiatre Vittorino Andreoli : « Ce livre-archétype est né en même temps que la psychanalyse. Représentant le besoin sexuel, le Dracula de Bram Stoker symbolise la domination par le sexe : le vampire ne possède certes pas ses victimes, mais il mord et suce. » Rien de tel chez les vampires d’aujourd’hui, ceux de la saga Twilight, de Stephenie Meyer, véritable phénomène mondial chez les adolescents. Ces vampires éphèbes, dotés d’une âme, aux dents de lait, que le sang humain ne tente plus, sont « adaptés à une nouvelle génération de jeunes hommes sans identité masculine forte », poursuit Vittorino Andreoli. Ils représentent aux yeux des jeunes l’« outsider sensible, solitaire, beau et tourmenté, qui fascine et effraie à la fois, renchérit Leslie S. Klinger… Loin, très loin des frissons que nous procurait Dracula ».

Fascination, de Stephenie Meyer, Hachette, 2009.

L’Europe à l’ombre de l’Empire

«  La religion a joué un rôle bien plus important dans les royaumes occidentaux encore fragiles que dans les mondes byzantin et islamique, beaucoup plus solides », relève Christopher Kelly en commentant dans The Literary Review le deuxième volume de l’Histoire de l’Europe proposée par Chris Wickham. Allant de 400 après J.-C à l’An 1000, il traite le Moyen-âge comme une période en soi ; plutôt que de la comparer avec l’avant et l’après, il compare les sociétés et les royaumes entre eux. L’historien raconte ainsi l’émergence de nouvelles structures de gouvernement là où naîtront la France, l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne et l’Irlande. Il compare les politiques menées sur le continent par Charlemagne ou en Grande-Bretagne par Alfred le grand avec celles du Califat abbaside. Le jeu des influences mutuelles est mis en relief. En montrant par exemple comment Alfred le grand a réformé l’Angleterre en s’inspirant de Charlemagne, l’historien « bouscule le discours classique sur nos précieuses histoires nationales ». Dans le Telegraph, Dominic Sandbrook soutient que l’ouvrage est de la même envergure que le grand classique d’Edward Gibbon (Histoire du déclin et chute de l’Empire romain). Et souligne l’originalité de son regard sur la période. Au contraire de Gibbon, Wickham récuse l’idée d’un effondrement soudain de Rome en 476 et insiste sur la rémanence de l’Empire à l’époque médiévale. « Le monde romain tardif était une société stable et sophistiquée, liée par le patronage, le commerce et l’impôt. Ceux que nous appelons encore les “barbares” ont souvent adopté le modèle romain en matière de religion, de monnaie ou de langue. »

Le chiffre

3 290. C’est le nombre de commentaires postés fin mars sur le site amazon.com à propos de Harry Potter et les reliques de la mort, paru en juillet 2007. Pas moins de 329 pages exclusivement consacrées au septième et ultime tome de la saga devenue bestseller mondial. Au même moment, le site français d’Amazon comptait 56 commentaires dudit livre.

Dans les prisons de sa majesté

« On ne peut pas comprendre une époque sans en connaître les prisons », assure Libby Purves dans The Times en commentant l’histoire des geôles britanniques que publie Edward Marston, avec ce fil rouge : le mal que l’homme est capable de faire à l’homme, par croyance, par sadisme, par vénalité… Le lecteur découvre les donjons médiévaux, régis par des textes d’une précision à faire frémir, qui recommandaient par exemple de placer les prisonniers dans un lieu sans fenêtre et sans aération, « allongés sur le dos, des poids de fer posés sur la poitrine, plus lourds chaque jour ». A l’époque des Lumières, quelques tentatives de réforme virent bien le jour pour moduler les peines et éviter le gibet aux auteurs de menus larcins. « En 1787, Hannah Beckford, une septuagénaire qui avait volé pour quatre shillings de fromage du Gloucester, fut simplement envoyée faire un tour peu ragoûtant en bateau, enchaînée au milieu des ordures et des vers », raconte Libby Purves. Mais la prison continuait d’être « la porte de l’enfer ». Ainsi, les prisons victoriennes avaient beau être moins insalubres, elles étaient conçues pour l’isolement absolu des détenus, qui en devenaient fous. Aujourd’hui, nous traitons un peu mieux nos prisonniers, plaide Libby Purves, mais l’incarcération est encore loin de préparer les détenus à une vie décente. Car « le cœur des hommes n’évolue pas si vite, et nous sommes capables d’autant de cruauté et d’ignorance que nos ancêtres ».

Pie XII, portrait en nuances

En 2006, fidèle à un souhait de Jean-Paul II, Benoît XVI a ouvert aux
chercheurs la totalité des archives du pontificat de Pie XI (1922-1939)
– période controversée s’il en est de l’histoire de la papauté. Le
théologien et historien catholique Hubert Wolf livre un premier bilan
de leur exploration. Son objectif : dégager la « vision romaine » des
affaires allemandes. Loin d’être univoque, celle-ci s’avère
« plurielle », explique Karl-Joseph Hummel, historien du catholicisme,
dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.
Le personnage principal du livre est Eugenio Pacelli, le futur Pie XII.
C’est un familier des dossiers germaniques. En 1917, il défend la
proposition de paix adressée par Benoît XV aux belligérants ; en 1920,
il est nonce pontifical dans l’Empire de Guillaume II ; en 1933, il
négocie un concordat avec le IIIe Reich. Le portrait brossé par Wolf
montre une personnalité contrastée. Pacelli n’est certainement pas le
« pape d’Hitler » qu’on a pu décrire ; plutôt le défenseur
intransigeant d’une église romaine contre les particularismes allemands
auxquels il semble du reste s’être peu intéressé. Les leçons qu’il tire
de son expérience transalpine en font un partisan de la neutralité. En
se ralliant, au plus tard en 1938, à une stratégie de confrontation sur
la question de la persécution des Juifs, Pie XI va donc plus loin qu’il
ne le souhaitait. Karl-Joseph Hummel découvre aussi un Pacelli
s’enthousiasmant pour le progrès technique, discutant longuement avec
les scientifiques de l’époque, notamment Einstein. Les accusations
d’« antimodernisme rigide » ne semblent donc pas justes. Son amitié
avec le cardinal von Faulhaber et avec l’évêque berlinois Preysing, la
façon dont il prenait les décisions importantes infirment la vision
d’une papauté centralisée et autoritaire après Pie XI. Reste la
question cruciale : le vote, en 1933, par le Deutsche Zentrumspartei,
le parti catholique, de la loi confiant les pleins pouvoirs à Hitler et
le retrait par les évêques allemands de leur condamnation du nazisme
étaient-ils liés aux négociations en cours sur le concordat ? Pacelli
aurait-il pesé sur ces décisions ? Non, répond clairement Wolf. Les
évêques allemands se seraient déterminés seuls.

De l’importance de l’apparence

Des teddy boys aux skins, les Britanniques les mieux habillés furent souvent issus de la classe ouvrière. D’où une forme de snobisme un peu dédaigneux à l’égard de ceux qui prêtent attention à leur apparence, note Alice Rawsthorn dans The Guardian. Linda Grant s’emploie à combattre ce préjugé en analysant le rôle social des vêtements. Ils disent toujours quelque chose, mais leur sens peut-être très variable. L’auteur explore les liens entre mode et histoire, à travers le travail de Coco Chanel ou celui de Christian Dior. Surtout, « elle montre à quel point la manière dont nous nous habillons est inséparable de notre identité, du sexe à la famille, de l’amour à la haine », analyse Sarah Vine dans The Times. Linda Grant explique aussi comment, au XIXe siècle, le grand magasin devint le premier espace public féminin, libérant les femmes du contrôle de leurs époux et de leurs pères. Une partie conséquente de son livre est dédiée à Catherine Hill, influente propriétaire de boutiques de mode à Toronto et à Palm Beach. Elle qui, enfant, fut déportée à Auschwitz, garde le souvenir des corps nus des femmes dans le camp d’extermination. En découvrant les imperfections de ses premières clientes dans la cabine d’essayage, elle eut envie de les protéger.

La malédiction du Salvador

« La vie d’errance d’Horacio Castellanos Moya tourne toujours autour d’un épicentre narratif bien déterminé : le Salvador », relate l’écrivain espagnol Max Gurian dans la Revista de libros madrilène. Menacé de mort après la publication, en 1977, de Dégout, l’auteur n’a jamais cessé de revenir, à travers tous ses romans, sur l’histoire sanglante de son pays, sur l’horreur de la guerre civile qui opposa entre 1980 et 1992 l’extrême droite à la guérilla marxiste, faisant
près de 100 000 morts.

Tirana memoria reprend la saga de la famille Aragón. Nous sommes en 1944. Une révolte couve, qui signera la fin du régime totalitaire du général Hernández Martínez, incarnation du mal. Le livre « fait le récit du processus de démystification du général et se fait le miroir de la lente métamorphose politique d’une société », raconte Max Gurian. Récit d’une lutte pour le pouvoir qui, dans ce petit Etat d’Amérique centrale, fut toujours liée au devenir des
lignées aristocratiques ou militaires du pays.

« La politique est, chez Castellanos Moya, lui-même issu d’une famille engagée, une malédiction. La déception et la violence imprègnent tout son univers et se manifestent dans les corps même de ses personnages, ravagés par le cancer, la cirrhose ou la névrose suicidaire, incontinents ou possédés. Prises dans un délire paranoïaque, leurs voix crispées laissent libre cours, c’est selon, à l’hystérie nationaliste ou à la haine de soi. Car comment survivre dans une Amérique centrale pauvre et aux mains des paramilitaires ? La littérature de Castellanos Moya est toute entière dans cette question, en quête d’une catharsis qui n’advient jamais ».

Dessine-moi un beatnik

Le roman graphique, comme son nom l’indique, est à cheval entre les genres. Cette concession faite au dessin était-elle indispensable pour raconter la Beat generation, qui fut tant impliquée dans la littérature américaine des années 1950 ? Non, reconnaissent les auteurs de The Beats : « Personne ne prétend que ce traitement fasse autorité. Mais il est nouveau et il est dynamique », clament-ils dans leur introduction. C’est un connaisseur qui commente le livre dans le New York Times : John Leland, auteur d’un essai sur le mythique roman de Jack Kerouac, publié en 1957, Sur la route. A ses yeux, le mode graphique sied bien à la mythologie beatnik, rendant l’ouvrage « totalement festif ». Le dessin « rend aux hippies leur langage corporel » et « offre un nouvel angle à une histoire familière, sur un ton plus directement empathique » que la prose. Las ! Si vivant soit-il, ce récit ne prendrait pas suffisamment de hauteur ; les auteurs n’ « essaient pas de démêler l’histoire brumeuse des beatniks, souvent tirée d’œuvres de fiction, ou d’examiner leurs écrits ». Leland estime aussi que le livre contient des erreurs factuelles. Les chapitres les plus intéressants semblent finalement ceux qui ne concernent pas des personnages célèbres. Celui consacré au poète Kenneth Patchen est qualifié d’« hallucinatoire ». Dans l’esprit Beatnik, en somme.

Le Mexique au miroir du catch

El Santo, Blue Demon, Perro Aguayo ou Latin Lover… Ces noms n’évoquent rien hors du Mexique. Mais, là-bas, ces champions encapés et masqués sont les héros de la lucha libre, le catch. De grandes stars qui imprègnent la conscience populaire comme des personnages mythiques. S’ils cultivent le mystère autour de leurs identités, « tous les Mexicains savent qu’ils viennent, comme leurs spectateurs, des couches les plus populaires et continuent de vivre dans des conditions relativement humbles, contrairement aux footballeurs professionnels dont les cachets sont mirobolants », explique l’anthropologue Heather Levi, auteur de The World of Lucha Libre, interviewée par le Los Angeles Times. « La lucha libre concentre de nombreuses significations sociétales, notamment politiques », explique la journaliste mexicaine Georgina Jiménez dans la Latin American Review of Books. « La contestation sociale s’y exprime en effet selon un code moral très rigide, où les « bons » lutteurs (les « técnicos ») se battent avec les « méchants » (les « rudos ») et rejouent symboliquement l’histoire politique mexicaine du XXe siècle ». Ainsi le personnage de Superbarrio est-il devenu le champion des classes urbaines pauvres à l’époque où un certain sous-commandant Marcos s’est masqué pour défendre les paysans indiens du Chiapas. « Et, dans un pays où les élections ont longtemps fait l’objet de fraudes, conclut Georgina Jiménez, l’ambiguïté générique de ces matchs arrangés, entre sport et théâtre, conflit et collaboration, associée à la symbolique du masque, ne fait que souligner la prédominance de la politique du secret dans les jeux de pouvoir mexicains ».