Le plaisir, ou la science en fête

La reine Victoria avait l’habitude de consommer du cannabis pour soulager ses douleurs menstruelles, Freud de la cocaïne pour venir à bout de ses migraines. Il n’était pas rare que Churchill vidât quotidiennement une bouteille de champagne ou que Robert Louis Stevenson s’adonne à l’opium, tout comme l’empereur Marc Aurèle bien avant lui.
En énumérant dans le Guardian autant d’illustres exemples de recherche du bien-être, Blake Morrison fait écho à la question centrale du livre de Paul Martin : quel mal y a-t-il à cela ? Biologiste de formation, ce dernier explore le plaisir notamment sous ses aspects thérapeutique et addictif. C’est le chapitre consacré au chocolat – « longtemps associé à la décadence et à la chair » – qui semble avoir le plus excité l’auteur. Le marquis de Sade en aurait proposé des pastilles rehaussées d’un aphrodisiaque aux invités d’un bal qu’il donna. « Tous ceux qui en mangèrent furent envahis par une ardeur et un désir impudiques »… Est-ce pour cela que le chocolat pimente l’un des épisodes grivois des 120 journées de Sodome ? Paul Martin voit dans ce doux aliment une substance « bienfaisante, en partie grâce à ses subtiles propriétés psycho-actives » et surtout « non-addictives ». Les chapitres directement consacrés au sexe ne sont « pas dénués d’intérêt », selon le critique. La masturbation, aussi honnie fut-elle, y est décrite comme « un comportement biologiquement courant », relève Morrison. Qui souligne, non sans malice, que les ours, les cerfs ou les dauphins la pratiquent aussi. Mais le critique confesse sa surprise à  la lecture de certains passages, lui qui ignorait tout du violon anal « un engin datant du XIXe siècle qui, joué in situ, était conçu pour créer des vibrations érotiques ».

Les amours interdites d’Edda Mussolini et d’un communiste

C’est l’histoire d’une passion inavouable, et restée secrète plus de soixante ans. Celle que vécurent la fille de Mussolini et un jeune dirigeant du Parti communiste dans l’Italie de l’immédiat après guerre, au moment où le pays sortait du fascisme. Edda – dont le mari Galeazzo Ciano, ministre des Affaires étrangères, avait été fusillé en 1944 – est assignée à résidence à Lipari, une petite île au nord de la Sicile. Alors âgée de 35 ans, elle rencontre Leonida Bongiorno, militant communiste, ancien maquisard, qui l’aide, la protège et la séduit. Pendant quelques mois, les deux amants vivent dans la fièvre une liaison clandestine, aujourd’hui dévoilée. «  Ce n’est pas une fiction, mais le récit d’une histoire d’amour véritable, une passion bouleversante entre deux personnes qu’on n’aurait jamais imaginées ensemble », commente Dino Messina dans Il Corriere della Sera. L’auteur, Marcello Sorgi, ancien directeur de La Stampa, a retrouvé les lettres échangées entre Edda et Leonida, « écrites tantôt en français, tantôt en anglais ». Comme « dans un roman de Dumas, elles étaient restées cachées dans une vieille armoire de la maison d’Edorado, le fils de Leonida ». Grâce à cette correspondance et à d’autres documents retrouvés, Sorgi, aidé par l’historien Giovanni Sabbatucci, a pu reconstituer dans le détail cet épisode inconnu de la biographie de la fille du Duce. En 1946, Edda est de retour à Rome ; mais elle ne cesse pas d’aimer le jeune communiste. Elle lui écrit des lettres toujours plus désespérées, mais Leonida s’éloigne peu à peu et finira par en épouser une autre. Dans l’Italie à peine sortie de la guerre et de la dictature, la liaison entre la fille du dictateur et le militant d’un Parti communiste alors en plein essor ne pouvait qu’être scandaleuse. Le secret a été bien gardé.

Chaplin démasqué

« Les masques ont quelque chose de troublant. Ils peuvent transmettre d’étranges énergies à celui qui les porte et provoquer des sentiments puissants, parfois bouleversants, chez le spectateur », écrit dans les colonnes du Guardian le comédien Simon Callow également auteur du livre Dans la peau d’un acteur. En brossant le portrait de Chaplin au prisme de son célèbre personnage Charlot, Simon Louvish atteint le cœur de son sujet bien mieux que ne l’avaient fait ses précédents biographes. « Son livre est plus à propos de Charlie que de Chaplin : il traite du masque et de la relation complexe que son créateur entretient avec lui ».
Peu de temps après ses premiers succès, Chaplin crée sa propre société de production. Ses cachets grimpent en flèche. « L’homme le mieux payé du monde, à l’exception d’un empereur ou d’un roi », titre même un journal en 1916. Chaplin est alors bien loin du personnage qu’il incarne. Riche, courtisé et en pleine possession de ses moyens, il met en scène un Charlot pauvre et boiteux toujours au service de la critique sociale. Mais les masques collent parfois si bien à la peau qu’il en devient délicat de les retirer sans écorcher l’homme sous le fard. Un jour invité par Picasso, Chaplin s’est rendu en personne au dîner, conduit par son chauffeur, pour y porter une carte annonçant qu’il ne pouvait pas honorer le rendez-vous. « Simple farce ou signe d’une distance hautaine avec le monde réel ? », s’interroge Peter Conrad dans The Observer. Chaplin s’avouait lui-même « plein de dégoût pour le personnage que les circonstances l’ont forcé à créer ». Parlait-il seulement de Charlot ?

Enfance de plomb

« J’ai douze ans, je dors en maillot de corps et en petite culotte. Il fait déjà chaud ». On sonne à la porte. « Devant moi, un mur d’uniformes épais bleu foncé, des armes à la main. Ils se taisent, immobiles, puis l’un d’entre eux pose le canon de sa mitraillette sur mon ventre : je sens le métal froid et je frémis, je ne parviens pas à parler ». Anna Negri rapporte dans son autobiographie ce souvenir d’un jour de perquisition chez ses parents. Son père Toni fut, dans les années 1970, la tête pensante du mouvement d’extrême gauche italien Autonomia operaia (Autonomie ouvrière). Il est aujourd’hui connu comme un théoricien altermondialiste grâce à son bestseller publié en 2002 Impero. Il nuovo ordine della globalizzazione (« Empire. Le manifeste de l’altermondialisation »). En avril 1979, accusé d’être le cerveau des Brigades rouges et le commanditaire de l’assassinat, entre autres, d’Aldo Moro, Negri est condamné pour « association subversive » et « insurrection armée contre l’Etat ». Libéré en 1983 grâce à son élection comme député sur les listes du parti radical, il décide de se réfugier en France. Son exil durera quatorze ans. Anna Negri raconte aujourd’hui ces années de lutte politique dont elle ne comprenait pas tout. Elle rêvait alors d’une famille « normale ». Oscillant entre obésité et régime en tout genre, son corps a lui aussi porté le fardeau des culpabilités parentales.
« Entre chronique familiale et récit des années de contestation et de terrorisme, à travers le regard d’une toute jeune fille obligée de régler trop tôt ses comptes avec la réalité », commente Dino Messina dans Il Corriere della Sera, ce livre pose la question que personne en Italie ne veut aborder : quel sens donner à cette période trouble de l’histoire nationale ? « Tout à coup, tu te rends compte que lorsqu’il s’agit d’enfants, écrit Anna Negri, il n’y a ni bourreaux ni victimes, nous sommes tous les enfants traumatisés d’une Histoire qui ne nous appartenait pas et que nous n’avons pas choisie ».

Le pouvoir des mots

Qu’est-ce qu’un discours politique ? De la parole en acte, pour reprendre les mots d’Augustin. Une manière d’exercer le pouvoir des mots sur une foule, une opinion, une situation. Et pour m’en faire une idée concrète, j’ai voulu me plonger ce week-end dans la somme que constitue le livre, paru aux éditions André Versailles, de trois universitaires belges qui ont consacré dix ans de leur vie à concocter Les 100 discours qui ont marque le XXe siècle. Comment faire cette sélection ? Je l’ignore car il y a bien plus de cent discours qui ont façonné le siècle. Mais le plus important n’est pas la confection d’un palmarès – quelque légitime qu’il puisse être. Peu importe si, par exemple, manquent dans ce florilège tel ou tel discours de Jean Paul II, de Brejnev, de Johnson, de Kohl ou de Mitterrand. Choisir, c’est toujours exclure. La réussite de ce parcours dans ce que la rhétorique a identifié comme l’éloquence de tribune, éloquence délibérative, ce sont les introductions, précises et documentées, de chacune de ces diverses interventions politiques. C’est tout simplement limpide. Le discours du 27 décembre 1920 à Tours de Léon Blum est contextualisé de telle manière que l’on comprend l’extrême tension à laquelle cet homme, seul ou quasi seul à défendre une position modérée, est soumis dans une salle qu’on imagine bondée et enfumée (on avait encore le droit de fumer dans les salles publiques à l’époque). A lire la notice qui commente le discours, on comprend quelle détermination il a fallu à Blum pour tenir devant une salle si majoritairement hostile à son propos. Il poursuit toutefois sans vaciller son propos, insistant sur la relativisation de l’expérience révolutionnaire russe devant ceux là même qui la considèrent comme la référence. Sa réflexion apparaît, rétrospectivement, comme une véritable prescience de ce qu’allait devenir le communisme, cette dictature du prolétariat qui, de nécessité provisoire, se transforme alors, en Union soviétique, en système ordinaire du pouvoir, n’ambitionnant rien d’autre que sa propre conservation. Le discours du Mahatma Gandhi, en 1922, dans un prétoire de l’empire britannique, témoigne du génie de l’avocat indien. Discours éclatant de l’inculpé qui réclame contre toute attente la condamnation la plus sévère pour lui même afin de mieux faire apparaître l’absurdité et l’arbitraire de la loi britannique selon laquelle l expression de la simple "désaffection" est passible de prison. La visite en 2000 de Jean Paul II au mémorial Yad Vashem en Israël est l’occasion de revenir sur les relations tumultueuses et complexes que la chrétienté, depuis le Ve siècle, entretient avec les juifs, en passant par tous les moments déterminants de cette relation, y compris l’épisode dramatiquement silencieux de la seconde guerre mondiale. On y voit un Jean Paul II volontariste du dialogue interconfessionnel demander pardon sur fond des contradictions propres aux communautés arabes chrétiennes du moyen orient.  « Ich bin ein Berliner », « the new frontier », deux discours vedettes de l’Amérique triomphante des années soixante, font l’objet d’un éclairage qui permet de resituer, et de revenir sur la figure d’un JFK que sa fin tragique a contribué à surdimensionner. On n’en finirait pas – Churchill, Mao, Castro, Peron…ce tour du monde du « pouvoir des mots » se lit comme un livre d’histoire, encapsulé dans la petite dramaturgie de ces quelques minutes de paroles qui changent le monde.

En attendant le cyclone

Si l’œuvre d’Abilio Estévez est l’une des plus importantes du Cuba
d’aujourd’hui, c’est sans doute parce qu’elle est « aux antipodes de
toute conception touristique de l’île », estime l’écrivain Jacobo
Machover dans la Revista de libros madrilène. « Explorant les
profondeurs d’un exil sans retour possible, Estévez sait que cette
Havane passée, qui le hante et dont il connaît les moindres recoins, a
déjà disparu physiquement, gommée de la réalité par un régime qui l’a
délibérément mise en ruines ». El navegante dormido (« Le navigateur
endormi ») raconte les longues heures passées par une famille à
attendre, enfermée dans un abri, le passage d’un énième cyclone sur
l’île caribéenne. « Les ouragans sont une plaie chronique à Cuba. Ils
sont aussi un symbole. Le symbole de la catastrophe qui peut à tout
moment anéantir la réalité absurde qui est celle des Cubains depuis un
demi-siècle. Ce qui compte, c’est l’attente, interminable ». Et dans ce
laps de temps, à la faveur du bruit et de la fureur des vents qui
balayent Cuba, à l’abri des oreilles indiscrètes, les langues se
délient. « L’incompréhension est totale entre les générations. Les
divisions, les reproches, les rancœurs éclatent au grand jour entre les
membres de cette famille profondément divisée vis-à-vis du régime
castriste. Le plus jeune décide même de profiter de l’ouragan pour
s’échapper, prendre la mer sur un radeau de fortune (une balsa) et
tenter de rejoindre l’autre rive, celle de la Floride. Se sauver de la
Révolution plutôt que se sauver d’un cyclone ! » Réflexion sur la
tragédie des balseros, le livre d’Estévez fait de la fuite désespérée
de cet adolescent le symbole de la condition des Cubains déracinés,
marqués à jamais du sceau de l’exil.

La guerre des deux protestantismes

2009 marque le 500e anniversaire de la naissance de Calvin, 2017 marquera le 500e anniversaire du fameux placard que Luther aurait affiché sur une porte du château de Wittenberg (Saxe-Anhalt), énumérant les 95 thèses par lesquelles il protesta – surtout contre les indulgences du pape Léon X. S’il n’est pas avéré qu’il commit ce geste spectaculaire, on sait en revanche que Luther donna à ses idées un retentissement sans pareil en publiant ces thèses. 1517 est donc tenu comme l’année de naissance du mouvement protestant. Et, avec ces deux commémorations, l’Allemagne considère qu’elle est entrée dans une décennie de célébration de la Réforme. La traduction du livre du britannique Diarmaid MacCulloch s’inscrit évidemment dans ce cadre et le commentaire au vitriol de sa consœur berlinoise Dorothea Wendebourg donne un avant-goût de l’âpreté de certains débats.
Avant de ruiner l’entreprise du professeur d’Oxford dans les pages du quotidien bavarois Süddeutsche Zeitung, la théologienne de l’université Humboldt salue la hauteur de vue de son projet : montrer comment le combat d’idées amorcé au XVIe siècle a esquissé le mouvement national, dans une Europe auparavant unie au sein d’une même église. Mais MacCulloch « passe manifestement à côté » de son projet. Il n’utilise les sources primaires (documents historiques originaux) que sur le terrain anglo-saxon. Pour l’Allemagne, il ne s’appuie que sur les sources secondaires… anglo-saxonnes. Résultat, les idées de Luther sont « déformées » et la présentation du luthérianisme truffée d’ « erreurs ». La lecture de Saint Augustin et la théorie de la prédestination n’ont pas joué chez le père de la Réforme le rôle qu’il leur attribue, Luther n’a pas « brûlé la bulle d’excommunication mais la bulle de menace d’excommunication », il rejetait le dogme de la transsubstantiation du pain pendant la Cène, ne prônait pas le recours à une eau particulière pour le baptême… De même, à l’autre extrémité de son récit, lorsqu’il traite de la Contre-réforme, le professeur d’Oxford ne tient pas compte des sources espagnoles. « Pour le dire gentiment », l’historien est donc « mal informé » et « bien en-dessous du niveau actuel de la recherche ».
D’autres spécialistes arbitreront cette querelle de clercs. Autre chose expliquerait-il la vigueur de la charge ? Peut-être cette remarque de la théologienne : le professeur d’Oxford est « issu de l’Eglise anglicane », c’est-à-dire d’une « Réforme [elle-même] réformée » ajoute-t-elle sans préciser ce qui sans doute importe le plus, en assimilant certains héritages catholiques et sous l’influence d’idées calvinistes. La Réforme lancée par Luther a eu de nombreux avatars ; les querelles de chapelle ne sont pas éteintes.

Il y a bien un problème Google

Résumons : Internet et le numérique constituent une sacrée menace pour l’industrie de l’écrit, édition ou presse ; d’après certains, la presse papier serait carrément « en voie d’extinction » ; or le responsable ne serait pas Internet en lui-même, mais la gratuité qu’il permet ; cependant, il y a des moyens de tirer profit de cette gratuité…
C’est peut-être vrai, mais alors il faut bouger vite ! Car ce qui est monnayable dans la presse sur Internet, que ce soit sous forme de publicité ou autres produits dérivés, c’est son caractère de point de passage obligé pour l’accès à l’information et au décryptage des informations.
Obligé ? Pas forcément : de plus en plus de gens se tiennent au courant, comme on dit, en jetant un coup d’œil intermittent sur leur écran d’ordinateur – à partir de sites d’informations générales, boursières, sportives, de flux d’info (RSS), de Facebook, ou encore de moteurs de recherche. Et quand un sujet qui leur tient à cœur est traité dans la presse, ils en sont informés par des moteurs de recherche, et ils vont récupérer l’article concerné à l’aide d’un…moteur de recherche. C’est donc probablement là que se trouve le nerf de la guerre du futur : le moteur de recherche – de plus en plus au centre de toute la circulation d’informations sur le net, omnipuissant, incontournable, et gratuit, cela va sans dire.
Et quand ce moteur de recherche s’appelle Google, la situation devient franchement alarmante.
Car regardons-y de plus près. Vous entrez sur Internet pour effectuer quelque recherche : vous allez sur Google (peut-être dans 90 % des cas). Vous voulez que votre ordinateur vous alerte à propos de tel ou tel sujet : Google Alert ! Pendant que vous y êtes, pourquoi ne pas vérifier ce qui se passe dans le vaste monde : allons-y, Google News – ça évite de changer de site. Et tout ce trafic n’a bien entendu pas échappé à la vigilance intéressée des publicitaires (d’ailleurs, si tel avait été le cas, Google AdPlanner, ou Google quelque chose, n’auraient pas manqué de le leur signaler – gratuitement !). Du coup, lesdits publicitaires, pas plus bêtes que d’autres, ont décidé d’aller vous traquer, vous, internaute, au plus près de vos petits intérêts quotidiens. Et là, sur qui tombent-ils pour remplir cette tâche le plus efficacement possible : Google AdWords (pour la détection des mots-clés) et Google AdSense (pour la détection des tendances-clés). Pourtant, tout ça est quand même bien compliqué : il faudrait une instance qui régisse tous ces budgets publicitaires – une régie. Mais, vous alliez le deviner, Google y avait déjà pensé, en rachetant Double Click, et donc serait désormais en passe de devenir « la plus grande régie publicitaire mondiale » (Bernard Poulet).
Heureusement, le véritable aiguilleur sur Internet, celui qui tient dans ses mains l’organisation des flux d’information, ce n’est pas forcément le moteur de recherche, c’est le portail : Internet Explorer, Firefox, ou autres… À propos : quels autres ? Sans surprise, nous allons retrouver Google : le portail Google Chrome est en train de tailler croupières sur croupières à ses rivaux et va bientôt s’installer tranquillement au cœur même du dispositif.
Bon. Mais il vous restera toujours le choix de l’outil que vous utiliserez pour entrer dans le royaume magique du Net. Au moins pour quelques mois. Car bientôt votre téléphone portable sera vraisemblablement « Google-isé », grâce à Androïd – la réponse de Google aux séductions de l’iPhone. Et avec votre portable Androïd, qui vous délivrera automatiquement toutes les merveilles du Net via Google, vous voudrez évidemment bénéficier en plus de tous les gadgets imaginables – comme la géolocalisation. Aucun problème, et en images avec ça : utilisez donc Google Earth ! Et ainsi de suite…
Tout ceci pour revenir au livre électronique.
Car imaginez que tout ce que je viens de décrire ci-dessus s’applique aussi aux livres… Imaginez par exemple que Google ait réussi à étendre son ombre non seulement sur le Net – la culture d’aujourd’hui – mais aussi sur les livres entassés dans les bibliothèques – la culture tout court… Imaginez que, où que vous portent vos intérêts, vers le présent ou vers le passé, vous soyiez pratiquement obligés d’utiliser un service Google. Imaginez…
Allons! Ce n’est qu’un cauchemar ! Ce n’est pas demain la veille que toutes nos activités intellectuelles ou marchandes devront peu ou prou passer par le même canal…
Non : c’est déjà pratiquement le cas aujourd’hui !

Sous la cagoule du sous-commandant Marcos

Alors que les études consacrées au mouvement zapatiste ne manquent pas, les travaux portant sur le sous-commandant Marcos restent rares. Yael Gerson Ugalde signale dans le Journal of Latin American Studies la parution de la première biographie en anglais de « L’Homme derrière le masque » : Rafael Sebastián Guillén Vicente, cet ancien universitaire disparu et qui a été désigné dès 1995 par les autorités mexicaines comme étant le sous-commandant. Selon Henck, celui-ci était dès sa naissance placé sous des signes particuliers, ce qui fait dire à Ugalde que l’auteur lui fait parfois davantage penser à un astrologue qu’à un historien. 1957, son année de naissance, fut celle au cours de laquelle Castro et Guevara établirent le premier foyer de guérilla à Cuba. A l’âge de onze ans, il fut témoin du massacre des étudiants à Tlatelolco en 1968. Dernier né d’une longue fratrie, il suivrait aussi « le schéma des élites révolutionnaires », de Marx, Lénine, Trotski et Castro. La seconde partie de l’ouvrage semble davantage emporter la conviction d’Ugalde. Elle retrace l’insertion progressive de Guillén Vicente alias Marcos dans l’univers du Chiapas et l’enchevêtrement des structures des groupes d’autodéfense paysans avec les structures du mouvement zapatiste.
Le livre évoque aussi le sous-commandant Marcos devenu orateur starisé, mais peine à rendre compte du déclin de son aura et du zapatisme en général à partir de 1999. Henck se limite à prendre acte de la nouvelle stratégie consistant à « secouer le pays d’en bas ». Devenu le « délégué zéro », héros admirateur des révolutionnaires du passé, Marcos incarne néanmoins selon l’auteur la transformation des guérillas et de leurs leaders. Outre sa vision sceptique du travail de Henck, dont il souligne notamment la pauvreté des sources et du contenu informatif, Ugalde pose une question plus assassine encore : est-il réellement important de savoir qui est derrière le masque de Marcos, alors que c’est justement le mystère de son identité et ses attributs particuliers (le passe-montagne et la pipe) qui expliquent pour une part la fascination exercée par le personnage ?

Une nouvelle théorie de la justice sociale

Il y a du nouveau sur le front de la justice sociale, et cela bouscule les thèses du philosophe américain John Rawls sur l’équité, qui règne depuis quelques années en maître. Trois principes peuvent en effet la fonder, explique l’universitaire anglais David Miller dans un livre traduit en allemand : la garantie des besoins élémentaires, le mérite et l’égalité. Trois principes correspondant à trois formes de communautés différentes : la communauté solidaire, l’alliance stratégique et la société de citoyens d’un même Etat. Dans tous les cas, la question de la justice sociale dépend essentiellement des rapports que les membres d’une société entendent avoir entre eux. Plutôt que de formuler une théorie a priori abstraite, Miller préfère donc demander à ses concitoyens leur avis. C’est l’un des mérites de sa démarche, selon le philosophe Michael Schefczyk qui commente son ouvrage dans le Neue Zürcher Zeitung. C’est donc sondages à l’appui qu’il réfute une thèse de John Rawls. Conformément au premier principe, celui du besoin, ce dernier prônait – communauté solidaire oblige – que l’aide soit proportionnelle au besoin individuel. Or, les sondages de Miller révèlent que les Anglais rejettent massivement cette idée. A leurs yeux, une mauvaise situation sociale est bien souvent imputable à l’intéressé lui-même et ne mérite pas d’être corrigée. Les sondés préfèrent mettre en avant le deuxième principe, celui du mérite. Mais Miller, lui, entend fonder la justice sociale sur le troisième fondement, celui de l’égalité entre concitoyens d’un même pays. Au lieu de reposer sur une obligation morale comme chez Rawls (et donc susceptible d’être rejetée), il vaut mieux la fonder sur le droit. Egaux devant la loi, les citoyens doivent l’être devant les aléas de la vie. Conclusion de Schefczyk : « L’appartenance à une communauté solidaire ne doit pas être le fondement de nos droits – bien au contraire, ceux-ci reposent sur notre condition d’homme. En revanche, notre appartenance à la communauté peut nous permettre de compter sur la réalisation de ces droits. »