La femme est-elle l’avenir du judaïsme ?

Depuis des siècles, la tradition juive relègue les femmes au second rang pour, à peu de choses près, les confiner à l’enfantement et la cuisine. Dans cet essai, dont le titre anglais original est ambitieux, Engendrer le judaïsme, l’universitaire Rachel Adler se révolte et entend bouleverser ce statut immémorial qui semble destiné à durer jusqu’à la fin des temps. Son projet est de renverser les termes mêmes du destin assigné aux femmes. Puisqu’elles sont vouées à procréer et que cette vocation est inscrite dans le judaïsme, le moment est venu pour les femmes de devenir le cœur même de la religion, lui donnant son nouveau sens. « Point de vue féministe et muticulturel sympathique, très californien, mais peu surprenant », ironise Tsvia Greenfeld dans le quotidien israélien Haaretz. Certes, le vécu féminin doit être reconnu voire sanctifié, mais « le jour de la menstruation doit-il être célébré ? », raille la non moins féministe Tsvia Greenfeld qui dirige un institut pour la démocratie et l’identité juive. Et d’enfoncer le clou : pourquoi s’embarrasser d’une telle tradition patriarcale ? Pourquoi ne pas abandonner toutes ces vieilleries ? Promouvoir un féminisme juif ? Assurément, mais là où cela a un sens d’être juif… C’est à dire en Israël où les femmes pourraient véritablement façonner une société plus juste, ouverte à la paix avec ses voisins. Et non dans quelque université américaine où la poursuite d’une identité juive ne serait, au mieux, que du folklore recyclé.

La capoeira, des esclaves à la mondialisation

L’origine exacte de la capoeira, cet art martial afro-brésilien, fait l’objet de débats, tant entre ses praticiens qu’au sein du monde universitaire. Selon certains, l’origine remonte à des jeux de combats africains ; d’autres en font une manifestation culturelle strictement brésilienne. A cette question, Matthias Röhring Assunção consacre un livre que commente Christopher M. Johnson dans le Journal of Latin American Studies. L’auteur explique d’abord que l’histoire de la capoeira a été véhiculée par des traditions orales, ce qui interdit d’évoquer avec certitude des faits avérés. Malgré tout, il estime que, sans les Africains, la capoeira n’existerait pas au Brésil. Il montre ensuite l’importance du rôle tenu à partir des années 1920 par deux figures historiques, Mestre Pastinha et Mestre Bimba. Là encore, les débats font rage, particulièrement autour de Bimba, fréquemment accusé d’avoir détourné la capoeira de ses racines « noires, esclaves et pauvres » en y introduisant des mouvements provenant des arts martiaux asiatiques, et en l’ouvrant à toute la société brésilienne. La capoeira a en effet longtemps été associée à la délinquance ou au vagabondage, et c’est l’extension de sa pratique aux classes moyennes qui a contribué à en faire un art reconnu. Plutôt que de rechercher de manière illusoire « l’essence » de la capoeira, Assunção explique de façon plus convaincante qu’elle n’a jamais été une pratique statique. Cette thèse est maintenue dans le chapitre concernant sa version contemporaine, dont il montre qu’elle s’est mondialisée et continue d’incorporer des influences de tout bord.

Le droit des autres

Il existe un paradoxe de fond entre intégration européenne et exclusion des ressortissants des pays tiers, explique Seyla Benhabib, philosophe et politologue turque enseignant à l’université américaine de Yale. L’abandon d’un nombre croissant de prérogatives nationales au profit de l’Union européenne ne peut aller de pair avec l’adoption de lois de plus en plus restrictives en matière de circulation des personnes ou d’immigration. Seyla Benhabib montre que ces mesures s’appuient sur des principes contradictoires dans deux livres traduits de l’anglais en allemand et commentés par Hilal Sezgin dans Die Zeit. Autre évolution paradoxale, celle du droit de vote. Pourquoi l’accorder aux ressortissants européens pour les élections locales, si c’est pour en faire des citoyens de seconde zone lors des autres scrutins ? Dernier exemple : le droit de manifester et celui de s’exprimer librement, inscrits dans les constitutions occidentales. Dans de nombreux pays du vieux continent, ils s’appliquent aux étrangers européens mais pas aux autres – deux poids, deux mesures. Ces situations sont le fruit de l’histoire ; d’une histoire faite de la progression des droits mais qui reste inachevée. Cela n’empêche pas Seyla Benhabib de poser cette question générique : comment intégrer l’ensemble des étrangers si l’on ne leur octroie pas à tous les mêmes droits ?

Portrait du DJ en homme d’affaires

Le soir de leur victoire, en 1997, les membres du New Labour, le parti
travailliste britannique, entonnaient leur hymne de campagne, qui fut à
l’origine un succès de discothèque : « Things Can Only Get Better », du
groupe D:Ream. Titre censé refléter le changement porté par la jeunesse
et incarné par une génération de DJs en plein âge d’or. Mais la culture
club d’Outre-Manche, victime de ses excès, n’a pas passé indemne le cap
du millénaire. Dom Philips, journaliste spécialiste des musiques
électroniques, date du réveillon 1999-2000 l’éclatement de la bulle
formée autour des DJs superstars, Sasha, Judge Jules ou autre
FatboySlim. La soirée du millésime symbolique devait consacrer leur
gloire et surtout « leur jour le plus lucratif», remarque Robert
Sandall dans le Sunday Times. Le mythique Cream de Liverpool avait
prévu cinq concerts à des tarifs allant jusqu’à 99 £ (plus de 150 € de lépoque)
l’entrée. Les cachets des DJs ont parfois dépassé 100 000 £ (plus de       150 000 €) pour une soirée… à bien des égards ratée : les salles
n’étaient pas toujours remplies et les artistes parfois sifflés.
L’esprit anarchique et rebelle issu de la acid-house, genre musical
apparu dans les raves-parties des années1980, s’était émoussé. Les DJs
se souciaient désormais davantage de « porter des vêtements de
créateurs » que d’alimenter la contre-culture. Et, « à mesure que la
cocaïne remplaçait l’ecstasy parmi les clubbers, l’état d’esprit devint
plus tapageur et moins amical ». Jusqu’à verser dans le cynisme. James
Palumbo qui fit de la boîte de nuit londonienne Ministry of Sound une
marque plus que rentable – il figurait en 2008 sur la liste du Sunday
Times
des personnalités les plus riches – dit un jour de cette musique
qui fit sa fortune : « Je ne la trouve pas intéressante ».

La presse est morte, vive la presse !

Un lecteur de ce blog me fait remarquer que ce n’est pas très constructif de commenter à longueur de post l’agonie de la presse-papier – ça vous a un côté « tricoteuse de guillotine ». Il n’a pas tort (il est d’ailleurs lui-même journaliste !).
Peut-être pour abandonner momentanément ce sujet, tout en lui donnant un « positive spin », laissez-moi évoquer deux articles publiés ces jours-ci outre-Atlantique – deux articles, parmi une myriade d’autres, car la question de l’avenir de la presse est un sujet de débat ultra-actif aux États-Unis en ces jours agités. Pas comme ici, ou si l’on excepte l’ouvrage de Bernard poulet (déjà cité), ou les commentaires de l’économiste Olivier Bomsel (dans ces mêmes « colonnes » numériques de Booksmag), le propos ne suscite que torpeur ou résignation – sauf bien sûr chez les directeurs financiers des groupes de presse.
Donc commençons par un article de Charles Karel Bouley (une star des médias américains) publié dans le Huffington Post du 24 mars : « la fin du papier journal, pas du journal ». Il commence par rappeler que 120 journaux ont plié bagage aux États-Unis en un an (il existe des sites spécialisés dans ce comptage macabre !). « Les journaux comme nous les connaissons auront disparu dans 10 ans, voire 3 pour la plupart d’entre eux. Faites-vous une raison et arrêtez de pleurnicher ! Êtes-vous ravagés par la disparition du Betamax ou de la cassette ? Non, le problème ce n’est pas la fin des journaux en tant que tels, mais le sort des journalistes, des photographes et autres artistes qui les fabriquent. La plupart s’adapteront, mais certains pas. Et comme pour Detroit, ce sera en partie de leur faute ». Sa recommandation – précédée d’une longue récapitulation de ses hauts faits d’homme de presse – n’a rien d’original, mais elle est plutôt bien formulée : « Plutôt que de vous lamenter sur la mort des journaux traditionnels, démenez-vous un peu et inventez une nouvelle façon de communiquer vos informations aux gens tout en gagnant de l’argent. La plume d’oie a cédé la place au stylo, lequel a été remplacé par la machine à écrire, la photocopieuse, etc. etc. l’information a toujours circulé et circulera toujours. Mais d’une autre façon »…
Donc on en revient au Web. Et au fric ! Ou plutôt, à la façon de combiner les deux. Des hordes travaillent nuit et jour sur cette question, notamment dans la Silicon Valley, où la crise force les gens à trouver dare-dare une solution à leurs angoisses financières.
J’en profite pour signaler – amusant développement ! – que, toujours aux États-Unis, l’idée de subventionner la presse papier fait son chemin. Le sénateur Benjamin Cardin a repris la suggestion du patron de la fondation Yale, et dont je m’étais fait l’écho, mais parce que j’y voyais presque une forme de gag. Il vient de proposer le « Cardin’s Newspaper Revitalization Act » qui propose officiellement de faciliter la transformation des journaux en fondations caritatives. Ce qui bien sûr soulève un débat passionné, et plein de questions. Notamment celle-ci : qu’est-ce qu’un journal ? Est-ce qu’un website aura droits mêmes avantages fiscaux ? Réponse (Conor Clarke dans The Atlantic, 26 mars) : un website est bien une sorte de journal, mais sans les coûts de publication, et n’a donc pas besoin d’être protégé. Ah bon…

L’industrie pharmaceutique cible Wikipédia

Naguère, un patient désireux de s’informer sur tel ou tel médicament allait consulter son pharmacien ou bien ouvrait un dictionnaire médical.  De nos jours, son premier geste est de googler le médicament sur Wikipédia. Le fait n’a bien sûr pas échappé aux départements marketing de l’industrie pharmaceutique. Sous le titre “Stratégies Wikipédia pour marketeurs pharmaceutiques et médicaux européens”, le site eyeforpharma.com rapporte ainsi les résultats d’une étude de marché sur les habitudes électroniques des consommateurs menée par Manhattan Research, une firme de consulting pharmaceutique:

“Un fil commun court à travers les sites de santé les plus fréquentés dans tous les marchés examinés – Wikipédia. […]  Dans la mesure où un nombre croissant de consommateurs se fient  à Wikipédia pour leur information médicale, il est crucial pour les marketeurs de comprendre comment ce média social influe sur l’opinion des consommateurs et finalement sur leurs décisions au sujet du traitement et des produits.  […]  même si les compagnies ne peuvent pas contrôler Wikipédia de la même manière qu’une campagne de publicité classique, cela ne veut pas dire que les messages envoyés par le truchement de Wikipédia soient moins efficaces – au contraire, le fait que le contenu ne soit pas sponsorisé peut ajouter à la crédibilité d’une entrée.”

Wikipédia offre ainsi la possibilité d’une publicité invisible, déguisée en information objective – le rêve de tout publicitaire ! Manhattan Research donne à cet égard une série de conseils aux marketeurs pharma européens pour établir leur “stratégie Wikipédia” : 

– S’assurer que les marques et les produits soient représentés de façon uniforme dans toutes les entrées Wikipédia en Europe.

– Vérifier que les traitements indiqués dans les “entrées maladies” de Wikipédia soient “corrects” (autrement dit, ne soient pas ceux proposés par les compagnies concurrentes).

– “Les compagnies, lorsqu’elles surveillent et éditent des entrées Wikipédia, devraient se contenter d’assurer que celles-ci soient exactes et complètes.  L’élimination sélective de contenu factuel, même si celui-ci est négatif, est susceptible de provoquer la réprobation des consommateurs et des médias”.  (Autrement dit, soyez prudents).

– “N’oubliez pas que Wikipédia est constamment mis à jour. Mettre en place un processus de surveillance permanente de Wikipédia et distribuer les tâches à cet effet peut aider à ce que les efforts soient constants”.

En réalité, les marketeurs pharma n’ont pas attendu l’étude de marché de Manhattan Research pour mettre en œuvre leurs stratégies Wikipédia. On le sait car certains se sont fait prendre la main dans le sac à cause d’un nouvel outil de recherche appelé le WikiScanner.  Développé par Virgil Griffith, un étudiant du California Institute of Technology, le WikiScanner permet de détecter les modifications suspectes apportées aux entrées Wikipédia par des utilisateurs dont les ordinateurs sont enregistrés sous des adresses IP appartenant à des grandes entreprises ou à des organisations comme la CIA ou le Vatican. C’est ainsi que l’organisation Patients No Patents a pu montrer qu’un ordinateur appartenant à la compagnie pharmaceutique Abbott Laboratories avait été utilisé pour enlever la mention d’un article scientifique qui révélait que le médicament contre l’arthrite Humira ® augmentait considérablement les risques de développer des infections graves ainsi que certains types de cancer. Le même ordinateur avait servi à supprimer toute information au sujet des risques d’accidents cardio-vasculaires présentés par un autre produit d’Abbott, le médicament anti-obésité Meridia ®.

Effets secondaires minimisés

Il y a mieux. Toujours grâce au WikiScanner, un blogueur britannique officiant sur le site experimentalchimp.wordpress.com est tombé sur toute une série de modifications suspectes faites entre juillet et octobre 2006 par l’utilisateur chrisgaffneymd (“Christopher Gaffney, M.D.”?) à partir d’un ordinateur appartenant au géant pharmaceutique AstraZeneca. Ces modifications avaient trait notamment à la quétiapine, un antipsychotique produit par AstraZeneca sous le nom de marque Seroquel ®. La quétiapine a été autorisée en 1997 par la Food and Drug Administration (FDA) américaine pour le traitement de la schizophrénie et, plus récemment, en 2004, pour celui des épisodes maniaques du trouble bipolaire (ce qu’on appelait naguère la psychose maniaco-dépressive). Tout comme l’olanzapine (Zyprexa ®) d’Eli Lilly ou le risperidone (Risperdal ®) de Janssen, la quétiapine est un antipsychotique dit “atypique”, censé à ce titre avoir moins d’effets secondaires débilitants et parfois mortels (appelés “extrapyramidaux”) que les antipsychotiques “typiques” comme la chlorpromazine. Comme on le sait mieux maintenant, entre autres grâce à une série de procès retentissants intentés aux Etats-Unis à quelques-unes des principales compagnies produisant des antipsychotiques atypiques, ceux-ci ne sont en réalité ni plus ni moins efficaces que les antipsychotiques de première génération et ils ont de surcroît de graves effets secondaires, tels que prise de poids importante, diabète et accidents cardio-vasculaires. De même que les antidépresseurs du type Prozac ® ou Zoloft ®, ils sont susceptibles de provoquer chez certains adolescents et jeunes adultes de l’akathisie (agitation interne extrême) accompagnée de suicidalité (pensées suicidaires parfois suivies de passage à l’acte). Ce sont, en bref, des médicaments psychotropes puissants et dangereux qu’il convient de manier avec précaution et pour des indications bien précises.

Ces quelques explications feront mieux comprendre les enjeux de certaines des nombreuses modifications apportées par l’utilisateur chrisgaffneymd à l’entrée “Quétiapine” (en langue anglaise).

Version originale :

En dépit d’une recommandation générale du National Institute of Health à l’encontre de [l’]usage [de la quétiapine] chez les enfants et les personnes en-dessous de 18 ans, ainsi que d’un risque connu que les adolescents prenant ce médicament “soient plus susceptibles de penser à se blesser ou à se suicider, ou d’avoir l’intention ou d’essayer de le faire”, le Seroquel est démarché de façon controversée auprès des parents d’adolescents sujets à des sautes d’humeur et irritables dans des magazines comme Parade et TV Guide.

Version modifiée :

Le Seroquel est démarché de façon controversée auprès des parents d’adolescents sujets à des sautes d’humeur et irritables dans des magazines comme Parade et TV Guide.

La première phrase de la version originale a été purement et simplement supprimée.
Les dits parents ne sont donc pas censés savoir que leurs enfants risquent de se suicider dans la semaine suivant la prise de quétiapine. Pour saisir toute la portée de ce caviardage, il faut savoir que les antipsychotiques atypiques tels que la quétiapine sont de plus en plus prescrits hors autorisation (off label) à des adolescents ou à des enfants diagnostiqués comme souffrant de trouble bipolaire.

Version originale : 

Certains patients utilisant la quétiapine peuvent avoir un problème de prise de poids causé par la persistance de l’appétit même après les repas.  

Version modifiée :

Certains patients utilisant la quétiapine peuvent avoir un problème de prise de poids causé par la persistance de l’appétit même après les repas. Toutefois, des essais cliniques déterminants ont montré que cet effet était (en moyenne) égal à 1,9 kg.

Inutile de s’appesantir sur les patients devenus obèses qui échappent à la moyenne.

Version originale :

Le syndrome neuroleptique malin et la dyskinésie tardive sont deux effets secondaires rares mais sérieux de la quétiapine. Toutefois, il semble que la quétiapine soit moins susceptible de provoquer des effets secondaires extrapyramidaux et de la dyskinésie tardive que les antipsychotiques typiques.

Version modifiée :

Le syndrome neuroleptique malin et la dyskinésie tardive sont deux effets secondaires rares mais sérieux des antipsychotiques atypiques. Toutefois, Seroquel est le seul antipsychotique atypique avec un profil ESEP [effets secondaires extrapyramydaux] qui ne diffère pas de celui d’un placebo. De plus, le SNM [syndrome neuroleptique malin] n’a jamais été signalé par le système [de pharmacovigilance] AERS (FDA).

Traduction : s’il y a un problème d’effets secondaires indésirables, il ne concerne que les antipsychotiques atypiques des compagnies rivales…

Publicité négative

Afin d’enfoncer le clou, l’utilisateur chrisgaffneymd s’est d’ailleurs transporté sur les entrées Wikipédia consacrées aux principaux concurrents de la quétiapine pour y faire un peu de publicité négative. Voici deux exemples de publicité négative ainsi introduite.  

Version originale de l’entrée “Aripiprazole” (Abilify ®) :

Les effets négatifs mentionnés dans la notice explicative des paquets d’aripiprazole comprennent la migraine, la nausée, l’envie de vomir, la somnolence, l’insomnie et l’akathisie. Il apparaît que l’aripiprazole a une incidence très faible d’ESEP (effets secondaires extrapyramydaux). Le risque de dyskinésie tardive dans le cas d’un usage prolongé de l’aripiprazole n’est pas clair.

Version modifiée :

Les effets négatifs mentionnés dans la notice explicative des paquets d’aripiprazole comprennent la migraine, la nausée, l’envie de vomir, la somnolence, l’insomnie et l’akathisie. On notera en particulier l’incidence élevée d’ESEP (notamment l’akathisie) survenant lors d’un traitement avec l’aripiprazole. Des études récentes ont pu corréler une incidence élevée d’akathisie avec un risque accru de dyskinésie tardive. Toutefois, à ce jour, le risque de dyskinésie tardive dans le cas d’un usage prolongé de l’aripiprazole n’est pas clair.

Version originale de l’entrée “Rispéridone” (Risperdal ®):

Comme tous les antipsychotiques, le rispéridone est susceptible de provoquer de la dyskinésie tardive (DT), des symptômes extrapyramydaux (ESEP) et le syndrome neuroleptique malin (SNM), bien que le risque soit généralement moindre que dans le cas des antipsychotiques typiques plus anciens.

Version modifiée :

Le rispéridone est susceptible de provoquer de la dyskinésie tardive (DT) et le syndrome neuroleptique malin (SNM), bien que le risque soit généralement moindre que dans le cas des antipsychotiques typiques plus anciens. Toutefois, le rispéridone a été associé à une incidence accrue d’ESEP (quand comparé à un placebo) et il est donc susceptible de comporter un risque plus élevé de DT que d’autres antipsychotiques atypiques.

Les membres de phrase “Comme tous les antipsychotiques”  et “des symptômes extrapyramidaux (ESEP) ont été supprimés.

L’utilisateur chrisgaffneymd ne s’est pas contenté d’aller vandaliser les entrées des antipsychotiques concurrents. Le 13 septembre 2006, il a aussi modifié des pans entiers des entrées “Trouble bipolaire” (Bipolar disorder) et “Spectre bipolaire” (Bipolar spectrum). On peut évidemment se demander pourquoi l’employé d’une compagnie pharmaceutique devrait s’intéresser ainsi à la définition d’un trouble psychiatrique, mais la réponse est fort simple : en redéfinissant les critères diagnostiques d’une maladie, on peut augmenter considérablement les indications – et donc les ventes – d’un médicament donné. Il faut savoir en effet qu’aux Etats-Unis la FDA donne des autorisations de mise sur le marché pour des indications bien précises et que la loi fédérale interdit aux compagnies de promouvoir leurs médicaments pour d’autres indications (off label). Les médecins, par contre, sont libres de prescrire off label s’ils le jugent bon. Tout le jeu des compagnies pharmaceutiques consiste donc à convaincre le public et les médecins de la légitimité d’une telle prescription off label – et comment cela ? En étendant la définition de la maladie pour laquelle le médicament a été initialement autorisé et en brouillant les limites qui la séparent d’autres maladies ou syndromes.

Redéfinir discrètement une maladie

Les compagnies pharmaceutiques utilisent à cet égard toutes sortes de méthodes, mais la plus simple et la plus expéditive, comme l’a bien compris l’utilisateur chrisgaffneymd, consiste à carrément réécrire la définition de la maladie donnée dans une encyclopédie populaire comme Wikipédia. La FDA, on s’en souvient, avait autorisé la quétiapine pour le traitement de la schizophrénie, puis, en 2004, pour celui des états maniaques du trouble bipolaire. C’est donc sur la définition du trouble bipolaire que s’est concentré chrisgaffneymd, pour en étendre subrepticement le champ à la dépression et à l’hyperactivité. Lorsqu’il s’appelait encore “psychose maniaco-dépressive”, le trouble bipolaire se définissait comme un trouble de l’humeur faisant alterner le patient entre des états d’élation maniaque et des états de dépression mélancolique profonde, l’un ou l’autre de ces pôles pouvant être plus ou moins marqué, voire apparaître isolément, de façon “unipolaire”. Il s’agissait clairement d’une psychose grave, différente d’une simple variation de l’humeur.  Depuis la fin des années 1970, par contre, on distingue le trouble bipolaire I, qui se dit de patients ayant été hospitalisés pour des épisodes tant maniaques que dépressifs, et le trouble bipolaire II, qui se dit de patients ayant été hospitalisés pour dépression, mais non pour épisode maniaque. Cette distinction, censée apporter plus de clarté, a en fait indûment compliqué les choses, car comment différencier désormais un patient bipolaire II d’un déprimé “unipolaire” ? Les choses ne se sont guère arrangées lorsque le DSM-III a introduit en plus la cyclothymie et le trouble bipolaire “non autrement spécifié”, sorte de catégorie fourre-tout dans laquelle on peut mettre tous les troubles de l’humeur faisant partie du “spectre bipolaire”.
C’est ce flou scientifique (pour ne pas dire artistique) que l’utilisateur chrisgaffneymd s’est employé à épaissir dans l’entrée “Trouble bipolaire”, afin qu’une chatte n’y reconnaisse plus ses petits et que les médecins en viennent à prescrire de puissants antipsychotiques comme la quétiapine à des patients souffrant de troubles de l’humeur nullement psychotiques. Lorsqu’on compare la version originale de l’entrée “Trouble bipolaire” à la version modifiée par chrisgaffneymd, on voit tout de suite que l’un des objectifs principaux de ses ajouts et amendements a été de redéfinir la dépression et l’hyperactivité en trouble bipolaire caché ou mal diagnostiqué :

Les recherches montrent qu’au moins 30% des patients traités en milieu non-hospitalier pour un trouble dépressif majeur sont diagnostiqués plus tard comme souffrant de trouble bipolaire. Les patients ne cherchent souvent pas d’aide médicale pendant les épisodes maniaques car ils ne perçoivent pas que quelque chose ne va pas, et il faut donc que les praticiens leur fassent passer des tests de dépistage de la manie. Le Questionnaire d’Humeur est un outil de dépistage utile pour diagnostiquer la manie dans le trouble bipolaire.

(N’importe qui répondant honnêtement à ce questionnaire élaboré par un comité dirigé par le docteur Robert Hirschfeld, de l’Université du Texas, a toutes les chances de tester positif)

Ou encore:

A n’importe quel point dans le temps, 49% des personnes souffrant de trouble bipolaire n’ont pas été diagnostiquées.
31% des personnes souffrant de trouble bipolaire sont incorrectement diagnostiquées comme souffrant de dépression majeure.
[…]  Cela peut prendre jusqu’à 10 ans avant qu’un trouble bipolaire soit correctement diagnostiqué et traité.

En d’autres termes, “le” trouble bipolaire (non spécifié) n’est pas, comme la maniaco-dépressive d’antan, une psychose à la fois rare et immédiatement repérable. C’est une maladie invisible, cachée sous les symptômes et les comportements les plus divers – dépression, tempérament colérique, addictions diverses, fatigue, insomnie, douleurs chroniques, créativité, bonne humeur irrationnelle, etc. D’après l’entrée “Spectre bipolaire” modifiée par chrisgaffneymd,

[…] durant la phase dépressive, les signes et les symptômes incluent : sentiments persistants de tristesse, d’angoisse, de culpabilité ou de désespoir, troubles du sommeil et de l’appétit, fatigue et perte d’intérêt dans les activités journalières, problèmes de concentration, irritabilité, douleurs chroniques sans cause connue, pensées de suicide récurrentes.

A ce compte-là, nous sommes ou avons tous été bipolaires – et c’est bien sûr ce que veut suggérer l’homme d’AstraZeneca, car on pourra alors tous nous prescrire de la quétiapine autorisée par la FDA pour… “le” trouble bipolaire. On notera toutefois que la quétiapine n’est pas mentionnée une seule fois dans les modifications apportées par chrisgaffneymd aux entrées “Trouble bipolaire” et “Spectre bipolaire”. Ces entrées ne nous vendent pas un médicament mais une maladie dont la définition a été soigneusement calibrée en fonction de stratégies commerciales. On a là un cas typique de disease mongering, c’est-à-dire de “marchandisation” d’une maladie destinée à faire vendre un traitement ou un médicament.  Si nous sommes tous bipolaires après avoir tous été dépressifs dans les années 1990, c’est parce que tel est pour l’heure l’intérêt de grandes compagnies pharmaceutiques comme AstraZeneca, Eli Lilly ou Janssen qui cherchent des débouchés pour les antipsychotiques atypiques dont elles possèdent le brevet.

Wikipédia : un placement sûr

Deux remarques pour finir :

1.  La manipulation des entrées Wikipédia par l’homme d’AstraZeneca n’est pas seulement moralement condamnable et objectivement criminelle, elle est aussi, aux termes de la loi fédérale américaine, expressément illégale. Pourtant, la compagnie AstraZeneca n’a pas été poursuivie pour marketing illégal, bien que la presse se soit fait l’écho de la découverte de ses pratiques. Il semble donc que la “stratégie Wikipédia” ne présente pas de grands risques pour les compagnies pharmaceutiques. Pourquoi dès lors s’interdiraient-elles d’y recourir, puisqu’elle permet d’orienter le marché dans le sens désiré ? Une version à action différée de la quétiapine, le Seroquel XR ®, est actuellement considérée par la FDA pour la dépression et le trouble de l’anxiété généralisée.

2.  L’Utilisateur chrisgaffneymd a été détecté par le WikiScanner parce qu’il avait utilisé un ordinateur d’AstraZeneca. Il y a fort à parier qu’on ne l’y reprendra plus et que lui et ses collègues des autres compagnies lancent désormais leurs “stratégies Wikipédia” depuis le café internet le plus proche. Pour un chrisgaffneymd pincé en flagrant délit, combien de marketeurs continuent aujourd’hui à réécrire Wikipédia pour promouvoir des intérêts commerciaux ? Un conseil si vous êtes malade : ne consultez surtout PAS Wikipédia !

Les biscuits de la réconciliation

Kigali, capitale du Rwanda. Six ans après le génocide, Angel Tungaraza, émigrée tanzanienne, cuisine inlassablement des gâteaux pour ceux qui l’entourent : bénévoles européens, descendants de génocidaires, victimes des tueries… Dans la foule des personnages du roman de Gaile Parkin, certains incarnent « un espoir pour l’avenir, une détermination pour que les atrocités de 1994 ne se reproduisent ‘‘plus jamais’’», se réjouit Susan Williams, historienne spécialiste de l’Afrique, qui commente le livre dans le quotidien britannique The Independent. C’est le cas de Jeanne d’Arc, prostituée depuis l’âge de 11 ans, qui s’occupe de ses deux jeunes sœurs et d’un orphelin. Ou de ce couple formé par une fille de génocidaire et un homme qui a vu toute sa famille massacrée. A travers cet écheveau d’histoires entremêlées, l’auteur questionne les conditions de la réconciliation dans un pays meurtri. L’un des personnages, Pius, s’interroge sur la voie de « l’unité et de la réconciliation » suivie par le  régime rwandais à la lumière de celle choisie par l’Afrique du sud d’après l’apartheid ; avec la Commission vérité et réconciliation qui admettait que des bourreaux avouant leurs crimes pouvaient être amnistiés. « L’unité est-elle possible en l’absence de vérité ? », demande Pius. Le thème de la réconciliation, central dans le roman, est décliné sur d’autres modes. En froid au début du récit, une femme et son mari se rapprochent à l’épreuve du suicide de leur fille, atteinte du sida.

Autopsie du fiasco américain au Proche orient

L’histoire de la politique américaine au Proche-Orient depuis un demi-siècle est une litanie d’échecs, tant les décideurs ont été incohérents. C’est la thèse défendue par Patrick Tyler, ancien correspondant du Washington Post et du New York Times dans la région. Son livre est une « chronique sévère de l’incompétence, de l’ignorance, de l’inefficacité, et de l’incapacité à prendre des décisions », que le nouveau président des États-Unis gagnerait à lire selon Martin Woollacott dans The Guardian. Utilisant le matériel de ses reportages et des documents récemment rendus publics, Tyler passe au crible les politiques qui, d’Eisenhower à Bush fils, ont contribué à perpétuer les conflits dans la région. Lyndon Johnson est critiqué pour sa gestion de la Guerre des Six jours de 1967, au terme de laquelle Israël annexa une grande partie des territoires palestiniens. Ronald Reagan a soutenu l’Irak contre l’Iran dans la guerre qui a opposé les deux pays entre 1980 et 1988, informant Saddam Hussein sur ses cibles iraniennes et lui fournissant des armes chimiques. Bill Clinton, n’a pas su exploiter les circonstances favorables à une résolution du conflit créées par la fin de la Guerre froide.
La critique n’épargne pas l’entourage des présidents. En 1973, Henry Kissinger, en route pour Moscou – où il avait pour mission d’appeler Brejnev à une action conjointe pour la paix entre Israël, la Syrie et l’Égypte – décida en cours de route de ne pas délivrer le message de Richard Nixon. Une action conjointe, écrit Tyler, « aurait imposé à Kissinger la tâche inconfortable et périlleuse de devoir faire pression sur Israël ». Dans cette étude, George W. Bush ne se voit accorder qu’un trop court chapitre, ce qui rend la fin du livre un peu abrupte. Selon Adam Le Bor qui en rend compte dans le New York Times, Tyler aurait gagné à développer une conclusion « sur la relation obsessionnelle et contradictoire que les États-Unis entretiennent avec leurs amis devenus ennemis puis de nouveau amis potentiels au Proche Orient ».

La Nouvelle-Orléans créole

Dans les années 1740, à l’époque de Louis XV, La Nouvelle-Orléans se considérait comme une ville « créole ». Mais le mot n’avait pas le même sens qu’aujourd’hui. Il désignait les habitants de souche qui n’étaient pas indigènes, qu’ils fussent d’origine européenne ou africaine. De même, au siècle suivant, le « quartier français » de la ville l’était dans un sens particulier. Son plan avait certes été dessiné par les Français, avant la cession de La Nouvelle-Orléans à l’Espagne en 1763, mais les plus anciennes maisons étaient espagnoles, et l’essentiel du caractère « français » dudit quartier venait de l’exil, du fait de la révolution haïtienne de 1791-1804, de milliers de planteurs francophones et de « créoles de couleur », auxquels s’ajoutèrent des milliers d’autres parmi ceux qui s’étaient d’abord réfugiés à Cuba avant d’en être chassés par les Espagnols en 1809. La ville comptait aussi de nombreux Acadiens français, expulsés du Canada britannique en 1755.
Quand, après avoir à nouveau acquis La Nouvelle-Orléans, Napoléon la vendit avec la Louisiane pour une bouchée de pain à Jefferson en 1803, les Noirs y jouissaient d’un statut relativement enviable. Beaucoup d’entre eux étaient des hommes libres. En outre, les esclaves bénéficiaient, sous le régime espagnol, de droits sensiblement plus étendus qu’ils n’en auront, plus tard, sous le régime américain. Ils avaient le droit de passer des contrats pour acheter leur liberté ou pour devenir propriétaires. Et puis, ils avaient toute liberté, le samedi, de se livrer à leurs activités cultuelles, marchandes… et musicales. Le centre de ces activités était la « place Congo » (devenue plus tard Congo Square), un terrain herbeux en marge de la vieille ville. C’est cette place qui fut le creuset de la musique noire américaine. Déjà auteur d’un ouvrage remarqué sur l’histoire de la musique cubaine, Ned Sublette retrace la convergence des héritages, les Ardras du Bénin, les Wolofs et les Bambara du Sénégal, les Congos d’Afrique centrale… Un ouvrage passionnant, écrit Joshua Jelly-Schapiro dans The Nation. C’est en 1819, note-t-il au passage, que le mot « rock » apparaît pour la première fois dans un écrit lié à la musique noire, sous la plume de l’écrivain H.C. Knight : « Le samedi soir, les esclaves africains se réunissent sur un champ, près des marais, et bercent (rock) la ville de leurs danses Congo. » Le récit de Sublette s’arrête plusieurs décennies avant l’avènement du jazz, à la fin du XIXe siècle, quand les Noirs, ayant acquis leur liberté après la guerre de Sécession, exploitèrent des instruments de Blancs pour faire vibrer leurs rythmes.

La cuisine des Lumières

Jusqu’aux Temps modernes, la cuisine française sophistiquée rappelait à certains égards celle des pays tropicaux d’aujourd’hui : on ajoutait aux plats force épices. La pratique était héritée de la médecine hippocratique, d’après laquelle les maladies étaient causées par des humeurs en excès (l’humide, le froid, le chaud). Ainsi, écrit Susan Pinkard, historienne à l’université de Georgetown, aux États-Unis, « un poisson dangereusement froid et humide, comme la lamproie, se voyait transformé par une sauce faite de poivre, d’ail et de marjolaine ». La bonne cuisine « mêlait plusieurs couches de saveurs pour rendre un tout homogène, dans lequel les ingrédients individuels étaient rendus indétectables au palais le plus sensible ». Les légumes (les « racines ») étaient proscrits. Au XIVe siècle, le grand cuisinier Taillevent n’en acceptait l’usage que pour la soupe de cresson, recommandée pour soigner les calculs.
Mais voilà : au cours du XVIIe, les bourgeois parisiens se mirent à acheter des maisons à la campagne, se faisant fermiers et même vignerons occasionnels. Le goût des produits frais devint à la mode, et la cuisine chic changea du tout au tout. En témoignent plusieurs livres, à commencer par ceux du célèbre Nicolas de Bonnefons. Les Délices de la campagne (1654) s’adresse notamment aux bourgeois qui ont « des maisons de plaisir proches de Paris et qui ne veulent faire la despense d’y entretenir un jardinier ». Ces livres font l’éloge du « goût naturel ». Les légumes deviennent alors un plat de choix. C’est aussi à ce moment que sont inventées les préparations de base qui font encore le quotidien de la cuisine française : les roux, les coulis, la marinade, la sauce blanche. La seule épice régulièrement tolérée resta le poivre. La médecine hippocratique céda la place à une médecine vantant les vertus d’une alimentation naturelle, comme en témoigne l’ouvrage de l’Écossais George Cheyne, un ami de Newton, dont les Règles de santé et les moyens de protéger la vie fut traduit en français. Rousseau et les Encyclopédistes s’appuyèrent sur cette tradition pour vanter les mérites du naturel.