La jeunesse coréenne marginalisée

Hwang Sok-yong, 65 ans, fait partie des quelques écrivains coréens lus et appréciés aussi bien au Sud qu’au Nord. Très ancrée dans l’histoire contemporaine de ce pays déchiré, son œuvre offre, selon les critiques, certaines des plus belles pages de la littérature coréenne. Né en Mandchourie, où s’était réfugiée sa famille après avoir combattu l’occupant japonais, il rentre à Pyongyang en 1945 et passe rapidement au Sud quand la partition du pays se profile. Figure de proue de ce qu’il nomme lui-même la « littérature de la période de la division », l’auteur de Monsieur Han, histoire d’une famille séparée par la guerre (traduit aux éditions Zulma), est devenu la voix de ces générations sacrifiées. Inlassable défenseur de la réunification, l’écrivain se rend à Pyongyang en 1990 pour le premier festival littéraire transnational, malgré la loi sud-coréenne interdisant tout contact avec les Nord-Coréens. Quand il revient à Séoul, en 1993, il est condamné à sept ans de prison. Cette expérience marque un véritable tournant dans son œuvre. Aux monumentales fresques sociopolitiques, l’écrivain préfère désormais la description, minutieuse et sensible, des fragiles émois quotidiens et des troubles intérieurs, des petits bonheurs de la vie et de ces tiraillements. « Son dernier roman, Kaebapparagi-byôl (Hesperus), retrace le parcours erratique du jeune Jun et de ses amis, raconte Jinkyung Shim dans la revue List Books from Korea. Jun, Inho, Sangjin, Jeongsu, Seuni et Mia refusent tous de suivre la voie royale dictée par leurs prestigieux cursus scolaires et leurs diplômes de grandes écoles. Chacun partira à la recherche de sa propre voie sur les chemins semés d’embûches de l’âpre réalité, entre révélations et désillusions. »
Une ode à la jeunesse marginalisée de Séoul qui fut d’abord publiée sous forme de feuilleton sur le blog de l’auteur, attirant près de deux millions de visites. Il est en tête des ventes depuis sa parution, en août dernier. « Car les lecteurs d’Hesperus ne sont pas les quarantenaires qui ont été nourris des textes sociopolitiques de Hwang Sok-yong, s’étonne la critique littéraire. Ce sont les adolescents et les jeunes d’aujourd’hui. Hesperus est un roman d’apprentissage qui exprime l’aspiration profonde de toute une génération à prendre un nouveau départ, à partir à la redécouverte de soi. »

Le mythe Soljenitsyne

«Ce pavé de 900 pages à la gloire du Confucius russe a-t-il quoi que ce
soit à nous apprendre sur sa vie ? Ses combats contre le régime
soviétique totalitaire, son empoisonnement, qui rappelle celui du
président ukrainien Viktor Iouchtchenko, sa rencontre avec Lady Di, son
cancer, la guerre, le Goulag, le Vermont, le Nobel… Ce n’est pas une
biographie, c’est un évangile », s’insurge Lev Danilkine dans la revue
moscovite Afisha, à propos de la publication posthume, en
septembre 2008, de la biographie officielle d’Alexandre Soljenitsyne,
décédé le 3 août dernier. L’auteur de L’Archipel du goulag avait
lui-même choisi sa biographe, Ludmila Saraskina, connue pour ses
travaux sur Dostoïevski. « Telle une anthologie, les morceaux sont
soigneusement choisis, poursuit le critique russe. Rien sur la lettre
adressée en 1974 aux dirigeants de l’URSS où il jugeait que la “bonne
voie” pour “sauver le pays” passait par une “période autoritaire de
transition” ; rien sur l’éloge du franquisme que l’on peut lire dans Le Grain tombé entre les meules
; rien sur ses dissensions avec les autres opposants au régime comme
Andreï Siniavski ou le prix Nobel de la paix Andreï Sakharov qui
avaient choisi une autre voie pour la dissidence et critiquèrent
vertement ses positions. Silence sur ses liens avec Boris Eltsine et le
tirage à 22 millions d’exemplaires de son manifeste Comment devons-nous construire la Russie ? »
Rien non plus sur son commentaire favorable à Vladimir Poutine,
l’ancien officier du KGB devenu président, ni sur les accusations de
royalisme qu’il n’a jamais démenties. « Saraskina ne retient que les
jugements positifs de l’écrivain. Quant aux critiques, elle les balaie
toutes d’un mot : “calomnie” », explique pour sa part le poète Valéri
Choubinskii sur le site culturel Openspace.ru.
Depuis
la mort de l’écrivain, les hommages se multiplient en Russie. Ludmila
Saraskina a remporté, pour cette biographie officielle, le deuxième
prix du « Grand Livre » russe en décembre, celui du « Livre de
l’année » ainsi que le prix « Iasnaïa Poliana ». Le président Dmitri
Medvedev est même allé jusqu’à rebaptiser, par décret, le boulevard du
Communisme – une grande artère de la capitale – en rue
Alexandre-Solje-nitsyne !
Il n’en fallait sans doute pas moins  pour
celui qui reste, selon Valéri Choubinskii – sans aucun doute et malgré
les controverses –, « un grand homme », « l’incarnation monumentale de
la lutte métaphysique de l’individu contre l’État ». Car l’histoire de
Soljenitsyne est à bien des égards emblématique de l’histoire russe du
XXe siècle. « Il a grandi dans une de ces familles paysannes du sud de
la Russie qui s’est élevée au niveau de la bourgeoisie intellectuelle
dans les années qui ont précédé la révolution, raconte Choubinskii. Une
jeunesse passée dans une douce insouciance. Cette biographie montre à
merveille que le jeune Soljenitsyne est un pur produit de sa
génération. L’écrivain aurait pu être un auteur bien différent de celui
que nous avons connu, un écrivain du parti, avec sa datcha à
Peredel-kino [lieu de résidence des apparatchiks du régime soviétique] », conclut le poète russe sur Openspace.ru. « Mais Soljenitsyne a su faire preuve d’une qualité rare en Russie, donc précieuse : le bon sens. »
S’il
divise encore aujourd’hui, reste que le Nobel de littérature a décrit
le système concentrationnaire stalinien mieux que quiconque. Une journée d’Ivan Denissovitch et L’Archipel du goulag ont dévoilé la réalité en l’imposant aux regards et à la conscience de ses compatriotes.

La gratuité n’est pas forcément mortelle

Internet a permis la propagation d’un virus autrement dangereux que ceux auxquels l’informatique nous a habitué : celui de la gratuité. C’est ce virus, qui a déjà manqué de tuer l’industrie musicale, qui frappe aujourd’hui la presse traditionnelle, presque mortellement atteinte ; et qui pourrait aussi bien demain décimer l’industrie du livre.
Alors, existe-t-il un antivirus ? L’industrie musicale a bien réussi à survivre tant bien que mal – comment a-t-elle fait ?
Comme toujours en médecine de pointe, les réponses sont en fait multiples, et il faut sans cesse reformuler le problème.
Évidemment, la parade numéro un c’est de reconditionner les patients pour les amener à adopter des comportements plus sains. Apple, avec iTunes – et peut-être maintenant Amazon avec le Kindle – semblent, sur le Net, être parvenus à soutirer de l’argent aux auditeurs/lecteurs accros à la gratuité. C’est le résultat d’une adroite politique du bâton (si vous téléchargez illégalement, aïe aïe aïe !) et de la carotte (si les créateurs ne sont plus rémunérés, il n’y aura plus de création). Ce modèle – le paiement au coup par coup de sommes modiques – est assez réaliste ; mais il suppose que les mécanismes de paiement sur Internet deviennent tellement fluides et faciles qu’ils en deviennent indolores. Ce n’est pas le cas avec les usines à gaz d’aujourd’hui.
À défaut, il faudra recourir à l’ultime méthode, celle préconisée par M.Swensen, de Yale : transformer les journaux qui le méritent en fondations philanthropiques !
Mais on peut aussi reformuler le problème, en postulant que la gratuité n’est pas aussi nocive que Sarkozy et Al le pensent. Le grand théoricien de cette nouvelle approche économique de la gratuité est une fois de plus Chris Anderson, l’auteur de La Longue Traîne. Dans un article fameux de Wired (1), il montre qu’il y a sur le Net de multiples formes de gratuité, que l’on peut astucieusement moduler pour produire des effets économiques sonnants et trébuchants – par exemple, le « freemium » : 99 % de visiteurs non payants, 1 % de visiteurs payants – mais qui payent assez pour couvrir les coûts des 99 % autres !
À la base du raisonnement, on trouve l’idée qu’Internet est devenu désormais une telle caisse de résonance que pour un créateur cela peut valoir le coup d’acquérir d’abord un public non payant, puis de monétiser, comme on dit, sa notoriété dans d’autres domaines : spectacles, conférences, ou produits dérivés de toutes sortes. C’est ce qu’on déjà fait dans leur domaine respectif des groupes musicaux comme Radiohead ou des auteurs à succès comme Paolo Coelho (inventeur de « l’auto piratage » promotionnel sur le Net). Et alors, bien sûr, pourquoi ne pas appliquer ce modèle à la presse ? Mais hélas, il va falloir reparler de Google…

(1)    « 0$00, Le Futur Du Business – février 2008 »

Industrie alimentaire : l’imposture du « fait maison »

En 2008, les librairies suédoises ont vu leurs rayons envahis par des bestsellers inattendus : « Le chef clandestin », « Vrai produit » ou encore « Le pays du fast-food ». Tous ont pour objet la nourriture. Mais loin des livres de recettes à succès, « ces enquêtes sur l’industrie alimentaire répondent, selon le bimestriel Filter, aux préoccupations croissantes de la société civile en matière d’hygiène nutritionnelle et de protection de l’environnement ». Paru fin 2007, Den hemlige kocken (« Le chef clandestin ») révèle aux Suédois les résultats de l’enquête du journaliste du quotidien Svenska Dagbladet, Mats-Eric Nilsson, sur les milliers d’additifs, colorants et autres agents de conservation utilisés par une industrie alimentaire qui estampille ses produits de formules marketing mensongères : « fait maison », « naturel », « authentique ». Vendu à plus de 110 000 exemplaires, Den hemlige kocken passe à la loupe les indéchiffrables tableaux « Ingrédients » des emballages alimentaires, avec leurs énigmatiques « diphosphate disodique » et autres « émulsifiants E471 » ou « E472b ». Le résultat est édifiant, souligne Filter : « De la bière fabriquée à base de maïs, de la crème fraîche produite à partir d’une farine de pépins allergisante… »
Édité par Ordfront, Mats-Eric Nilsson a publié, fin 2008, une suite au « Chef clandestin » : Äkta vara : guide till oförfalskad mat (« Vrai produit : guide de la nourriture non falsifiée »). Épuisée en à peine un mois. Signe, pour l’éditeur, d’un « renouvellement de l’intérêt porté par la classe moyenne suédoise à la chose politique : intérêt qui se concentre aujourd’hui moins sur les grandes questions sociétales que sur celles touchant à la vie quotidienne ».

Argentine : Le purgatoire de la dictature

« Emilia Dupuy, Argentine, exilée dans le New Jersey, déjeune à la cafétéria Trudy-Tuesday, quand elle tombe nez à nez avec son mari disparu depuis trente ans, Simón. Il n’a pas pris une ride.» Ainsi commence Purgatorio [« Purgatoire »], le septième roman de l’Argentin Tomás Eloy Martínez, paru à l’automne dernier », rapporte l’écrivain Juan Villoro dans le quotidien argentin La Nación. « Simón Cardoso était mort depuis trente ans. Ou plutôt, il n’était pas simplement mort. Le mari d’Emilia était l’une des 30 000 victimes de la dictature argentine, disparues ou tuées entre 1976 et 1983. » Depuis son arrestation par la police, en 1976, Emilia ne l’avait plus revu. Voulant à toute force le croire encore vivant, elle l’avait cherché partout, avant de s’installer dans le New Jersey. Cette rencontre fantasmagorique la replonge trente ans en arrière, face à ce père autoritaire, le docteur Dupuy, qui avait dénoncé son gendre, en bon petit soldat du régime. « Eloy Martínez décrit l’horreur avec calme, presque harmonieusement, explorant pas à pas l’atmosphère irréelle que produit un pouvoir omnipotent, et qui peut conduire jusqu’à la démence », note Juan Villoro.
Exilé politique au Venezuela en 1975, Tomás Eloy Martínez imagine, au gré des souvenirs d’Emilia, l’existence qu’il aurait pu avoir s’il était resté au pays ces années-là. « De ce roman, l’écrivain a fait son purgatoire. C’est pour cela qu’un écrivain écrit, conclut Villoro. Pour réparer les lacunes de l’histoire. »

Srebrenica raconté par un survivant

Le massacre de Srebrenica reste dans les mémoires comme l’un des épisodes les plus sombres de la fin du XXe siècle. Juillet 1995 : environ 8 000 Bosniaques sont assassinés par les troupes serbes de Ratko Mladic. Emir Suljagić, interprète de l’ONU, lui, a survécu. Son témoignage paraît aujourd’hui en allemand, qui raconte la corruption, les viols, les massacres… et l’impuissance de la communauté internationale. A commencer par celle des Casques bleus qu’il a pu observer de près. Mais la force du livre ne réside pas dans l’exposé des défaillances de l’ONU, déjà connues. Dans le Neue Zürcher Zeitung, Andreas Breitenstein loue le « témoignage honnête d’une plume littéraire qui nous projette dans l’enfer de Srebrenica ». Suljagić raconte ce qu’il a vu et ressenti avec sobriété. Il dépeint l’ambiance paradoxale dans la ville encerclée, mélange de fraternité et d’individualisme extrême.
L’auteur ne cache pas sa haine des Serbes, mais ne tait pas les débordements de son propre camp. Il évoque les vaines sorties des forces bosniaques assiégées, sans omettre les viols et les assassinats dont, elles aussi, se sont rendues coupables. Une conclusion s’impose au critique du quotidien suisse. Les crimes de guerre, en Europe, ne sont pas l’apanage du passé nazi ; ils peuvent se reproduire à tout moment, partout. Constat qui énonce en même temps la mission de la communauté internationale : les empêcher.

Un choc des civilisations en trompe-l’oeil

Samuel Huntington a risqué le diagnostic d’un « choc des civilisations
» entre monde occidental et Islam. L’islamologue germanique Stefan
Weidner en propose le Manuel. Sous la plume de cet ancien
étudiant à Damas, traducteur de Mahmoud Darwich, auteur de nombreux
essais et rédacteur en chef d’une publication qui vise au rapprochement
des deux cultures, ce titre est à prendre au second degré. Weidner
conteste la pertinence de la soi-disante opposition fondamentale entre
civilisations. Mais il ne tombe pas pour autant dans le travers
fréquent des partisans du dialogue interculturel, faire l’apologie du
monde musulman. L’auteur montre non seulement les préjugés à l’œuvre de
part et d’autre mais il met aussi en relief ceux qui concernent le
face-à-face en lui-même.
Trois éléments forts se dégagent de la lecture faite par Joseph Hanimann du Frankfurter Allgemeine Zeitung.
Premièrement, le monde musulman ne considère nullement le christianisme
comme un ennemi ; au contraire il déplore plutôt la déchristianisation
à laquelle il impute le relativisme moral qui serait rampant en
Occident. Deuxièmement, ce dernier ne débat pas avec le monde islamique
mais se contente d’en débattre – l’enjeu n’étant
quasiment jamais de trouver des ententes entre les cultures mais
d’intégrer les musulmans aux schémas occidentaux. Troisièmement, l’une
des difficultés du dialogue interculturel réside dans le caractère
protéiforme de l’islam. En l’absence d’unité de la foi et de clergé, il
est difficile d’organiser un échange. Si cette réalité favorise le
développement de la pratique religieuse musulmane, elle est aussi
source de conflit, au sein du monde islamique comme entre l’islam et
l’occident. Aux yeux du critique du Frankfurter, en désignant clairement les points de blocages, Weidner montre là où il faut porter l’effort.

Les mains sales de la Wehrmacht

Qui est responsable des exactions de la Wehrmacht, l’armée régulière du
IIIe Reich, sur le front de l’Est ? L’une des pièces importantes du dossier est le Kommissarbefehl, cet ordre transmis à la Wehrmacht le 6 juin 1941 enjoignant d’éliminer les commissaires politiques de l’Armée rouge capturés. Les anciens officiers de la Wehrmacht ont longtemps nié son existence, puis ont affirmé qu’il n’avait pas été appliqué. Le mythe d’une Wehrmacht
« propre » a ainsi eu la vie longue, note l’historien Wolfram Wette
dans Die Zeit. Il est aujourd’hui définitivement ébranlé par l’ouvrage
de son jeune collègue Felix Römer, qui étudie les comportements 
collectifs durant la Seconde Guerre mondiale. L’ordre a été appliqué «
sans le moindre accroc ». Le tableau récapitulatif que Römer joint en
annexe indique précisément combien de commissaires politiques ont été
éliminés par quelle unité de la Wehrmacht sur quel théâtre
d’opération. Au total, 3 400 exécutions sont avérées. La bonne volonté
des troupes s’est manifestée dès que les grandes lignes de l’ordre ont
été connues ; aux yeux de la plupart des officiers, les commissaires
politiques étaient les instigateurs de « méthodes barbares et
asiatiques de combat ». A l’été 1942, le Kommissarbefehl a été suspendu
parce qu’il avait eu pour effet de renforcer la résistance soviétique.

Il était une fois Barack Obama

Les livres sur ou de Barack Obama caracolent partout en tête des ventes de livres pour adultes. À présent, le phénomène s’étend au marché du livre pour enfants. Le livre illustré Barack Obama, Son of Promise, Child of Hope se vend comme des petits pains aux États-Unis. On y voit le petit « Barry » explorer de merveilleuses et exotiques contrées, ouvrir son cœur à Dieu et comprendre que l’espoir fait déplacer des montagnes.

Nikki Grimes, Barack Obama, Son of Promise, Child of Hope (« Barack Obama, fils de Promesse, enfant d’Espoir »), Simon & Schuster.

L’effroyable Monsieur Naipaul

Le snob public, le salaud magnifique était très en vue lorsque j’ai interviewé V.S. Naipaul en 1994, et tout se passa exactement comme je m’y attendais. Une femme au teint pâle, sa secrétaire, m’a fait entrer dans le salon de son appartement londonien. Naipaul m’a scruté, tendu la main, puis corrigé avec mépris une heure durant. Je ne savais rien, déclara-t-il, de son lieu de naissance, l’île de Trinidad. Je possédais l’habituelle sentimentalité progressiste. C’était une société de plantation. Connaissais-je quoi que ce soit à son œuvre ? Il en doutait. Sa vie d’écriture avait été extrêmement pénible. Mais son grand roman, Une maison pour Monsieur Biswas, n’avait-il pas été unanimement salué à sa sortie ?, risquai-je. « Prenez la liste des meilleurs livres des années 1960 établie par les lecteurs, m’a-t-il répondu. Biswas n’y figure pas. » Sa secrétaire apporta du café et se retira. Naipaul déclara que le livre n’avait même pas été publié aux États-Unis avant les années 1970 et « les critiques furent alors atroces : illettrées, analphabètes, ignorantes ». Le téléphone s’est mis à sonner, sonner interminablement. « Je suis désolé, lâcha Naipaul, exaspéré. Le service laisse à désirer ici. » C’est seulement lorsque la secrétaire me raccompagna à la porte, échangeant quelques mots dans l’entrée avec le romancier, que je compris qu’il s’agissait de sa femme.

Du père Fouettard au tonton gâteau

Quelques jours plus tard, mon téléphone sonna : « C’est Vidia Naipaul. Je viens de lire votre… article soigné dans le Guardian. Nous pourrions peut-être déjeuner ? Vous connaissez la Brasserie de Bombay ? Que diriez-vous de 13 heures, demain ? » Le Naipaul qui m’emmena déjeuner ce jour-là était bien différent de l’épouvantable interviewé. Le père Fouettard s’était transformé en tonton gâteau. « C’est un buffet. N’entassez pas tout sur une seule assiette, c’est vulgaire. Prenez une petite portion. Quand vous aurez fini, ils débarrasseront. » Je n’ai pas pensé un seul instant qu’il souhaitait faire amende honorable pour son comportement, ni qu’il avait tant admiré mon article qu’il lui fallait me rencontrer à titre amical. J’ai pensé qu’il était simplement curieux de parler écriture avec quelqu’un au bord de la trentaine. Et que les habitudes de toute une vie – celles de l’observateur de génie, du « recueilleur de monde » acharné – prenaient le dessus : il travaillait. « Si l’on veut écrire des livres sérieux, me dit-il, il faut être prêt à briser les formes, briser les formes. Est-il vrai qu’Anita Brookner écrit exactement le même roman tous les ans ? – C’est vrai, répondis-je. – Comme c’est affreux ! Comme c’est affreux (1) ! »

Le sociologue indien Ashis Nandy parle des deux voix de Kipling : la voix du saxophone et celle du hautbois. La première, c’est l’écrivain dur, militariste, impérialiste ; la seconde, c’est le Kipling imprégné d’indianité, admiratif des cultures du sous-continent (2). Naipaul, lui aussi, a une voix de saxophone et une voix de hautbois, un timbre dur et un autre plus doux ; nous pourrions les appeler « le blesseur » et « le blessé ». Le blesseur est désormais bien connu – il fait l’objet d’une haine mâtinée de fascination dans le monde littéraire et les études postcoloniales (3). Ce Naipaul-là méprise le pays d’où il vient : « Oui, je suis né là. J’ai pensé que c’était une erreur. » Dans son discours de réception du prix Nobel, en 2001, il déclarait : « C’est un grand hommage pour l’Angleterre, mon pays, et pour l’Inde, le pays de mes ancêtres. » Quand on lui a demandé pourquoi il n’avait pas cité Trinidad, il a répondu qu’il craignait d’« encombrer l’hommage ». Dans ses livres, ce Naipaul-là a parlé de la « barbarie » et du « primitivisme » des sociétés africaines ; et évoqué jusqu’à l’obsession, dans ses récits sur l’Inde, l’usage de faire ses besoins en public (« Ils défèquent dans les collines ; ils défèquent au bord des rivières ; ils défèquent dans la rue »). Lorsqu’on l’interroge sur ses écrivains préférés, il répond : « Mon père. » Naipaul a réussi socialement mais n’a délibérément pas d’amis ; il est un empire d’un seul homme : « À l’école, je n’avais que des admirateurs ; pas d’amis. »

Fantasmes de domination

Le blesseur, nous apprend l’extraordinaire biographie de Patrick French, The World Is What It Is (« Le monde est ce qu’il est »), a usé et abusé de sa première épouse, Patricia Hale ; dépendant d’elle parfois, l’ignorant à d’autres moments ; la morigénant et l’humiliant souvent. La biographie de French, parue au printemps 2008 en Grande-Bretagne, est déjà tristement célèbre pour une révélation qui ne peut qu’ajouter à notre répugnance : en 1972, Naipaul entama une longue liaison tourmentée et sadomasochiste avec une Anglo-Argentine du nom de Margaret Gooding. Cette relation intensément sexuelle mettait en jeu, de la part de Naipaul, des fantasmes de cruauté et de domination. Une fois, jaloux du fait que Margaret était avec un autre homme, il dit avoir été « très violent avec elle pendant deux jours avec [sa] main. […] Son visage était abîmé. Elle ne pouvait pas apparaître en public. »

Naipaul le blessé, c’est l’écrivain qui revient de façon obsessionnelle sur l’adversité, la honte et la pauvreté de sa jeunesse à Trinidad ; sur le voyage improbable qui le mena du bord colonial de l’Empire à la métropole ; et sur la précarité, à ses yeux, de sa longue vie en Angleterre – « ma nervosité d’étranger sur le sol anglais », écrit-il dans L’Énigme de l’arrivée (1987). Sans relâche, son sentiment d’encerclement désespéré s’étend aux autres et, sans vanité ni condescendance, il parvient à unir sa meurtrissure à la leur : l’empire d’un seul homme est colonisé par ses personnages. Ils vont du majeur au mineur, de l’instruit au presque analphabète, du réel au fictif, mais ils ont en commun d’être sans foyer. Ce sont les hommes de Miguel Street (1959), ce livre fait d’histoires entremêlées, avec un sens savoureux de l’humour et du dialecte, qui s’inspire de la rue de Port of Spain, la capitale de Trinidad, où Naipaul a passé son enfance. Elias, par exemple, rêve d’être médecin. « Et Elias agitait ses petites mains, et il nous semblait voir déjà la Cadillac, la sacoche noire et le “tube-machin” qu’il aurait. » Mais, pour cela, Elias doit réussir un examen britannique. Un ami commente avec animation : « Tout ce qu’Elias écrire rester pas ici, vous savez. Le moindre mot qu’écrire ce garçon aller en Angleterre. » Elias rate l’examen et le repasse. « Être l’anglais et la lytérature qui m’en fait voir », confie-t-il. Il échoue à nouveau. Il décide alors de devenir inspecteur sanitaire. Et rate aussi cette épreuve. Il finit conducteur de charrette, « l’un des aristocrates de la rue ». Il y a aussi Santosh, le narrateur de « L’un parmi tant d’autres », la première nouvelle du recueil Dans un État libre (1971). Santosh, ce domestique de Bombay qui accompagne son maître à Washington, est perdu loin de chez lui. Il erre dans les rues américaines, aperçoit des chanteurs d’Hare Krishna et croit un instant qu’ils sont Indiens. Il a alors la nostalgie de la vie d’avant : « Je me disais que ce serait bien agréable si les gens en costume hindou, sur le rond-point, étaient réels. J’aurais pu me joindre à eux. Nous serions partis sur les routes. À midi, nous aurions fait une halte à l’ombre des grands arbres ; en fin de journée, au soleil déclinant, les nuages de poussière se seraient chargés d’or ; et tous les soirs nous aurions trouvé dans quelque village un accueil amical, de l’eau, de la nourriture et un feu pour la nuit. Mais c’était là rêver d’une autre vie. »

Au lieu de quoi, comme l’explique à Santosh le propriétaire d’un restaurant indien, « on n’est pas à Bombay. Personne ne te regarde quand tu marches dans la rue. Personne ne se mêle de tes affaires ». Il le dit en manière de consolation – Santosh est libre de faire ce qu’il veut. Mais Naipaul est sensible à la liberté négative de Santosh, où nul ne s’intéresse à ce qu’il fait, car nul ne s’intéresse à ce qu’il est. Santosh quitte son patron, épouse une Américaine et devient citoyen des États-Unis. Il est à présent « dans un État libre » mais son récit s’achève ainsi : « Le seul avantage de cette liberté a été de me faire découvrir que j’avais un visage et un corps ; que je devrai, pendant un certain nombre d’années, nourrir et habiller ce corps. Et puis, tout sera terminé. »

L’homme sans logis

Mais, par-dessus tout, il y a Mohun Biswas, le protagoniste du plus grand roman de Naipaul, Une maison pour Monsieur Biswas. Né dans la pauvreté à Trinidad, il commence sa vie comme peintre d’enseignes (« INTERDIT AUX FAINÉANTS PAR ORDRE » est sa première commande), devient miraculeusement journaliste à Port of Spain et finit sa vie à 46 ans [d’une crise cardiaque], en lisant Marc Aurèle allongé sur son lit Slumberking. Propriétaire, mais mal logé : « Il n’avait pas d’argent. […] Sur la maison de Sikkim Street, Mr. Biswas devait 3 000 dollars, depuis quatre ans déjà. […] Deux enfants étaient à l’école. Les deux aînés, sur le soutien desquels il aurait pu compter, étudiaient comme boursiers à l’étranger. » Naipaul achève le court prologue de ce roman par un profond vibrato autobiographique. Imaginez, suggère-t-il à son public cossu, que Mr. Biswas n’ait pas été propriétaire de cette pauvre maison : « Combien il eût été terrible, à cette époque, de ne pas la posséder […] d’avoir vécu sans même essayer de revendiquer sa portion de la Terre ; d’avoir vécu et d’être mort comme on était né, inutile et sans logis. » Que faut-il de terre à l’homme ?, se demande Tolstoï dans un de ses derniers récits, féroce. Moins de deux mètres de long, juste de quoi être enterré, répond cette nouvelle. Mr. Biswas possédait un peu plus que cela, mais il s’en fallut de peu qu’il soit « l’homme sans logis », le sauvage nu découvert sur la lande dans Le Roi Lear.

Inutile, sans logis, et passé inaperçu jusqu’à ce que Naipaul en fasse le héros de son livre. Le vibrato est autobiographique car Mr. Biswas est, pour l’essentiel, le père de Vidia Naipaul, Seepersad Naipaul ; et la maison de fiction de Sikkim Street est la maison bien réelle de Nepaul Street d’où Vidia est parti, vers dix-huit ans, pour l’Angleterre : « Une boîte, écrit Patrick French, un bâtiment étouffant, branlant, démembré, vers le bout de la rue, environ sept mètres carrés sur deux étages avec un escalier extérieur en bois et un toit de tôle ondulée. » Le père de Seepersad avait été acheminé à Trinidad par bateau depuis l’Inde, venu sous servitude grossir la main-d’œuvre des plantations de canne à sucre. Comme le remarque French, ce servage différait de l’esclavage en ce qu’il était « théoriquement volontaire » et que les familles pouvaient vivre ensemble (4). Au bout de cinq ou dix ans, l’engagé pouvait rentrer en Inde ou bien rester et prendre un petit lopin de terre. À l’époque de la naissance de Vidia Naipaul, en 1932, 23 % des Indiens de Trinidad (alors un tiers des 400 000 habitants) étaient alphabétisés. Et Londres octroyait en tout et pour tout à l’île quatre bourses d’étude dans les universités britanniques. Vidia y vit sa seule chance d’évasion. Il avait obtenu sa première bourse à dix ans ; il obtint la dernière en 1949, et partit pour Oxford l’année suivante.

Issu de ce monde-là, Seepersad Naipaul fit une carrière de reporter et d’éditorialiste pour le Guardian de Trinidad et publia un livre de nouvelles sur sa communauté, écrits avec une simplicité, un sens de l’humour et du détail que son fils admirerait et imiterait. C’était une belle réussite mais, à l’aune d’une perspective plus large, c’était aussi un échec. Car Seepersad ne quitta jamais l’île et dut vivre l’aventure par procuration à travers ses intelligents enfants, qui le firent. (Il mourut en 1953, à 47 ans, alors que Vidia était encore à Oxford.) Cette double dimension – fierté et honte, compassion et aliénation – fonde la vision stéréoscopique d’Une maison pour Monsieur Biswas et, en un sens, de toute l’œuvre de fiction de Naipaul. Voilà pourquoi c’est un écrivain dont la vision est conservatrice mais la vue révolutionnaire. Naipaul le blessé, le radical, se consume de rage à la seule pensée de l’horizon colonial étriqué dans lequel a vécu son père et cherche à défendre ses réalisations des sarcasmes du colon ; mais Naipaul le blesseur, le conservateur, s’est échappé de la petite prison de Trinidad et voit à présent, avec l’œil du colon et non plus du colonisé, l’insignifiance de cet emprisonnement. Naipaul exaspère et intrigue, notamment ceux issus comme lui de sociétés postcoloniales, en raison de l’intimité de son radicalisme et de son conservatisme – chaque attitude s’abreuvant à la même honte féconde. Naipaul joue du hautbois et du saxophone avec la même anche.

Naipaul est dans son œuvre simultanément le colonisé et le colon, notamment parce qu’il n’a jamais sérieusement imaginé que le colonisé puisse vouloir être autre chose que le colon, même s’il utilise chaque catégorie pour juger l’autre. Ainsi, un étudiant anglais d’Oxford, au début des années 1950, aurait pu considérer ridiculement mineure la réussite de Seepersad Naipaul, et Vidia Naipaul en aurait certainement été d’accord ; mais, à ses yeux, l’âpreté du combat de son père doit aussi corriger la suffisance oxonienne. Une telle dialectique nous semble familière car elle a sans doute moins à voir avec la race et l’empire qu’avec la classe ; c’est le mouvement classique de la province vers la métropole par laquelle le nouveau venu, qui n’a jamais voulu être ailleurs que là, juge néanmoins la métropole avec un scepticisme provincial, non sans juger la province avec une supériorité toute métropolitaine.

Dans Une maison pour Monsieur Biswas, le blessé et le blesseur sont difficiles à démêler, et Naipaul adopte souvent une sorte d’omniscience calme et sommaire pour provoquer notre compassion rebelle. Il y a au début du livre un moment saisissant, où il projette le lecteur dans le futur et lui dit que la destinée de Mr. Biswas serait probablement celle d’un ouvrier agricole, travaillant à la plantation comme son frère Pratap, « analphabète toute sa vie ». Pratap, écrit-il, « deviendrait plus riche que Mr. Biswas et posséderait sa maison à lui, une maison vaste, solide, bien construite, des années avant Mr. Biswas ». Et puis il change de cap : « Mais Mr. Biswas n’alla jamais travailler à la plantation. Des événements allaient survenir, qui l’en détournèrent. Ils ne le conduisirent pas à la richesse, mais lui permirent de se consoler, plus tard dans la vie, avec les Pensées de Marc Aurèle, allongé sur le lit Slumberking, dans la pièce qui contenait la plupart de ses biens. »

La richesse de Marc Aurèle

Naipaul communique ici, de façon presque ésotérique, avec ses lecteurs présumés non trinidadiens : vous êtes le genre de personnes, semble-t-il dire, qui pourraient mépriser Mr. Biswas, mais vous êtes également le genre de personnes qui savent que les richesses de Pratap ne valent pas celle de Biswas. Marc Aurèle sur un lit Slumberking, aussi insignifiant cela soit-il, est préférable à un lit Slumberking sans Marc Aurèle.

Aujourd’hui, V. S. Naipaul passe tellement de temps à être désagréable et arrogant, il est si masqué et cuirassé, qu’il est parfois difficile de se souvenir de la meurtrissure du jeune écrivain. Les lettres gorgées d’une surnaturelle assurance qu’il envoyait d’Oxford à Trinidad révèlent de temps à autre un point faible, comme : « Je veux être le premier de mon groupe. Je dois montrer à ces gens que je peux les surpasser dans leur propre langue. » Patrick French pioche habilement dans Isis, le magazine des étudiants d’Oxford, pour nous donner une idée de « ces gens », et donc du monde auquel Naipaul devait s’intégrer tout en le surpassant. Le magazine proposait des portraits d’« Américains-et-coloniaux » tel l’Indien Ramesh Divecha : « Ce beau spécimen de virilité hindoue est aussi à l’aise lorsqu’il théorise sur les secrets de ses succès au Vincent’s Club que lorsqu’il manipule ses chapatis natals au Taj. […] Il retournera dans sa jungle en août pour préparer le barreau. »

Une compagne idéale

Naipaul traversa une dépression à Oxford, et les années qui suivirent l’obtention de son diplôme, au moment où il cherchait désespérément du travail à Londres, furent extrêmement pénibles. Cette souffrance fut toutefois adoucie par sa relation avec Patricia Hale, qu’il avait rencontrée en 1952 à l’université. À certains égards, ils allaient bien ensemble. Comme lui, elle venait d’un milieu modeste – son père était clerc d’avocat et la famille vivait dans un deux-pièces de la banlieue de Birmingham. Elle fut la seule fille de son école à obtenir une bourse. Et ils avaient tous deux 22 ans quand ils se marièrent, sans en informer leurs familles. Mais, tandis que Naipaul passait à toute allure de l’assurance à l’anxiété (« D’un strict point de vue égoïste, tu es la femme idéale pour un futur GH [Grand Homme] de lettres », lui dit-il un an après leur rencontre), Pat était une compagne stable, encourageante, une épouse pleine de bonne volonté. Des années plus tard, dans un des nombreux passages accablants de cette biographie, Naipaul relut ses premiers échanges épistolaires avec Pat et prit des notes. Comme d’habitude, il ne s’épargna pas. Il s’était engagé trop vite, écrivit-il ; il était allé trop loin et ne pouvait plus faire marche arrière. Il aurait mieux valu qu’il en épousât une autre. Pat « ne m’attirait pas du tout sexuellement ». Il décréta que la relation, en ce qui le concernait, « était plus qu’un demi-mensonge. Fondée en réalité sur le besoin. Ces lettres sont superficielles et insincères ».

Parfois, il semble que Pat ait aspiré à la condition des Athéniennes que Périclès exhortait dans son oraison funèbre à « faire parler d’elles le moins possible parmi les hommes, en bien comme en mal ». Sa présence dans cette biographie est comme un silence autour du bruit de Vidia ; sa tâche consiste juste à maintenir la grosse caisse de son ego dans la bonne position, celle lui permettant le mieux de battre le rythme de la vie. « Je ne suis guère utile à quiconque et Vidia a probablement – presque certainement – raison quand il dit que je n’ai rien à lui offrir », écrira-t-elle dans son journal, des années après leur mariage. Femme un peu pâle, terne, dépourvue de confiance en elle et possédant une réserve toute anglaise, elle devint en permanence obsédée par l’écriture de Vidia – même si elle l’appelait en secret, à moitié moqueuse, « le Génie » – et aimait jouer l’aiguillon et la secrétaire. Cette biographie truffée de révélations intimes et émouvantes contient notamment sept pages saisissantes où Patrick French retrace, à l’aide du journal de Pat, la genèse et le cheminement de À la courbe du fleuve, sans doute le seul roman à rivaliser avec Biswas. Un soir, à l’automne 1977, après la télévision, Naipaul dit à sa femme qu’il voulait rester « seul avec [ses] pensées ». Quand elle est entrée dans sa chambre une demi-heure plus tard, il lui dit que le roman commencerait par ces lignes : « Ma famille venait de la côte Est. Nous tournions le dos à la véritable Afrique. Nous étions en fait des gens de l’océan Indien. » Puis il lui brossa sommairement l’histoire et les personnages principaux. Les mois suivants, il déclarait d’un ton suppliant qu’il était incapable d’écrire hors de sa présence. Le journal de Pat témoigne de cette rapide mais laborieuse gestation. Tantôt il lui faisait la lecture à haute voix, tantôt il lui dictait son texte, la faisant venir dans sa chambre à une heure du matin, comme Churchill le faisait avec ses secrétaires. Le roman progressa rapidement et, en mai 1978, il l’appela à minuit et demi et « récita la fin du livre. Cela prit entre une heure et une heure et demie ».

À la courbe du fleuve est raconté par Salim, un commerçant musulman indien installé dans une cité marchande située au coude d’un fleuve, dans un pays africain nouvellement indépendant. En 1966, Naipaul avait séjourné en Ouganda, au Kenya et en Tanzanie ; en 1975, il avait parcouru le Zaïre de Mobutu, rencontrant à Kisangani un jeune homme d’affaires indien, dont le déracinement l’avait saisi. L’essence du roman, déclara-t-il, est : « Que fait cet homme ici ? » Comme de nombreux personnages de Naipaul, Salim ressent la précarité de sa situation : « Je me faisais du souci pour nous. Car, pour ce qui est du pouvoir, il n’y avait pas de différence entre les Arabes et nous. Nous étions, les uns comme les autres, de petits groupes vivant à la lisière du continent. » Indar, un vieil ami de Salim qui a fait ses études dans une université britannique, vient donner des cours à l’école polytechnique de la ville. Indar raconte à Salim son voyage en Angleterre et Naipaul revient ici une fois de plus aux deux histoires traumatisantes et ensorcelantes dont il ne s’est jamais évadé : la courte histoire abrégée du parcours de son père, et la longue histoire en arpège de son propre voyage. (Indar, ce « sera moi », déclare-t-il à Pat.)

« Quand nous atterrissons dans un endroit comme l’aéroport de Londres, nous n’avons qu’une préoccupation : ne pas passer pour un idiot », confie Indar. Après l’université, il essaie de décrocher un emploi dans la diplomatie indienne mais, à la Haute Commission [ambassade] de Londres, il est humilié. Les fonctionnaires lui semblent des individus mineurs, serviles et pompeux. Pourtant, l’un d’entre eux ose lui demander comment, venant d’Afrique, il pourrait représenter l’Inde : « Comment pouvons-nous accepter un homme partagé entre deux loyautés ? » « Pour la première fois de ma vie, dit Indar à Salim, je fus plein d’une rage coloniale. Et ce n’était pas seulement contre Londres ou l’Angleterre ; c’était aussi contre les gens qui s’étaient laissé enfermer dans un fantasme étranger. » Il décide alors d’être un empire naipaulien d’un seul homme. Il comprend qu’il n’a pas de foyer, qu’il ne peut pas rentrer chez lui, qu’il doit rester dans une ville comme Londres, qu’il « n’appartient qu’à [lui] seul ». Mais il se console : « J’ai de la chance. Je porte le monde en moi. Vois-tu, Salim, les mendiants sont en ce monde les seuls à être libres de leur choix. Personne d’autre n’a cette liberté. Je l’ai. […] Mais maintenant je veux gagner, gagner, gagner. »

Pourtant, vers la fin du livre, Salim entend dire qu’Indar n’a pas vraiment gagné, gagné, gagné. Il a perdu son boulot à l’université quand les Américains ont suspendu leur financement. Désormais, « il accepte la situation la plus médiocre qui soit. Il sait qu’il est capable de beaucoup mieux, mais il s’y refuse. […] Il ne veut pas courir de nouveau le moindre risque ».

Le Naipaul qui a écrit le monologue incandescent d’Indar est le même qui, des années plus tôt, avait écrit à Pat cette lettre terrible : « Mets-toi une minute à ma place […]. Si mon père avait eu le vingtième des occasions offertes aux bonnes gens de souche britannique, il ne serait pas mort brisé et frustré, sans avoir jamais rien accompli. Mais, comme moi, il a eu l’occasion… de mourir de faim. Il était ghettoïsé – dans un sens plus cruel que celui dans lequel Hitler avait ghettoïsé les juifs. Il y avait une part de brutale honnêteté dans l’approche nazie – et, au moins, ils tuaient rapidement. L’approche du Monde Libre est infiniment plus subtile et raffinée. On ne peut pas dire à un pays étranger : je souffre de persécution politique. Cela ne serait pas vrai […]. Mais je souffre de quelque chose de pire, d’une persécution spirituelle insidieuse. Ces gens veulent me briser mentalement. Ils veulent que j’oublie ma dignité d’être humain. Ils veulent que je reste à ma place. »

Cette maudite honte coloniale

Dans cette lettre, Naipaul rappelle à s’y méprendre Frantz Fanon, l’analyste radical de l’« insidieuse persécution spirituelle » infligée aux colonisés par le colonialisme. Le sujet colonisé, écrit Fanon dans Les Damnés de la terre (1961), « est toujours sur le qui-vive car, déchiffrant difficilement les multiples signes du monde colonial, il ne sait jamais s’il a franchi ou non la limite. Face au monde arrangé par le colonialiste, le colonisé est toujours présumé coupable. La culpabilité du colonisé n’est pas une culpabilité assumée, c’est plutôt une sorte de malédiction, d’épée de Damoclès ». Fanon croyait en une révolution violente, mais le pessimisme radical de Naipaul rejoint l’optimisme radical de Fanon à l’endroit précis où la cicatrice de la culpabilité coloniale, à laquelle tous deux résistaient avec colère, devient la blessure de la honte coloniale – « une sorte de malédiction ». Fanon affirmait : « Le colon est un exhibitionniste. Son souci de sécurité l’amène à rappeler à haute voix au colonisé que “le maître ici, c’est moi”. Le colon entretient chez le colonisé une colère qu’il stoppe à la sortie. »

Le court roman qui donne son titre au recueil Dans un État libre est pour ainsi dire une démonstration concrète – dépouillée, sombre et passionnée – de cette thèse. Bobby et Linda, deux Blancs britanniques, parcourent en voiture un pays africain qui rappelle l’Ouganda. L’homme est employé dans une administration. Au cours de leur périple, ils commettent de spectaculaires actes de rage coloniale contre les Noirs – dont la raison d’être semble le propre besoin de réconfort des Blancs. Exhibitionnistes impuissants, au sens de Fanon, ces intrus sont à la fois prédateurs et apeurés, invoquant constamment une supposée « rage » noire qu’ils provoquent eux-mêmes inlassablement. Dans un bar, Bobby, qui porte une chemise « indigène » (fabriquée en Hollande), tente d’emballer un Zoulou. « Si je renais un jour à ce monde, j’aimerais revenir avec ta couleur », dit-il en mettant sa main sur la sienne. Le Zoulou, sans bouger la main ni changer d’expression, lui crache à la figure. Dans un hôtel délabré, un vieux colonel anglais humilie Peter, un employé noir, devant ses visiteurs blancs. Un jour, lui dit-il, tu viendras me tuer dans ma chambre mais « je t’attendrai. Je dirai “C’est Peter. Peter me hait.” Et tu ne passeras pas la porte. Je te tuerai. Je t’abattrai d’une seule balle. » Le court roman qui donne son titre au livre bascule en permanence d’une perspective et d’une allégeance à l’autre – tantôt Blanc, tantôt Noir, comme le reste du recueil : en plus du voyage de Bobby et Linda en Afrique, il y a l’histoire de Santosh, le domestique de Bombay déraciné à Washington ; le récit d’un immigré antillais qui tente désespérément de survivre en Angleterre ; et deux extraits d’un journal apparemment tenu par l’auteur. L’éditeur ne voulait conserver que le court roman. Naipaul, le briseur de formes, s’y opposa, soutenant qu’il avait écrit une « séquence ».

La compassion qu’éprouve Naipaul pour la fragilité politique et affective de ses personnages ne s’étendait hélas ! pas à sa femme. La satisfaction brutale que lui apportait sa liaison avec Margaret Gooding – « J’ai voulu la posséder dès que je l’ai vue », confie-t-il à son biographe – eut progressivement raison d’un mariage sans passion. À partir du milieu des années 1970, mari et femme vécurent de plus en plus souvent séparés, Naipaul étant continuellement en reportage à l’étranger. Savi, la sœur de Naipaul, le laisse entendre : lorsque Pat comprit qu’elle n’aurait pas d’enfant et que son mari était résolument infidèle, elle perdit toute confiance en elle en tant que femme. Cette biographie est exceptionnelle parce que Patrick French a pu accéder aux journaux de Pat tout en ayant des entretiens approfondis avec Naipaul, dont la franchise est impressionnante : comme toujours, on a le sentiment que, si Naipaul a souvent tort, il ment rarement et peut même révéler vingt vérités sur le chemin de l’erreur. Le journal de Pat est pénible à lire : « Je me sentais violentée mais j’étais incapable de me défendre » ; « Il se montre de plus en plus forcené et, hélas ! pour moi, me hait et me maltraite de plus en plus »… Pat est morte d’un cancer du sein en 1996. « On pourrait dire que je l’ai tuée, déclare Naipaul à French. On pourrait le dire. J’ai un peu ce sentiment (5). »

Auprès d’une femme hautaine

Dès le lendemain de l’incinération de Pat, Nadira Alvi, la richissime fille d’un banquier pakistanais qui allait devenir la seconde épouse du romancier, arrivait dans le Wiltshire, dans la maison que Pat venait à peine de quitter. Naipaul écrit à son agent littéraire : « Elle participe à mon bonheur et j’aimerais vous la présenter. » C’est là que s’achève le livre magistral et mélancolique de Patrick French. Il nous paraît alors atrocement juste, dans une vie si dévorée d’inquiétudes sociales et raciales, et qui les transcende tant, de voir V.S. Naipaul se retrouver auprès d’une femme hautaine qui confie à French que la famille de son mari appartient à la « paysannerie parvenue », et que son propre père « serait choqué de voir [qu’elle a] trouvé le bonheur avec le petit-fils d’un travailleur servile ».

Dans L’Énigme de l’arrivée, le long ouvrage que Naipaul a consacré à la campagne du Wiltshire où il réside par intermittence depuis 1971, on trouve une parenthèse bouleversante dans laquelle il évoque deux cottages en ruine dont il a fait une nouvelle maison. Un jour, une vieille dame vint avec son petit-fils voir le cottage où elle avait naguère passé l’été et, désorientée par les changements, pensa s’être trompée d’adresse. Naipaul écrit qu’il se sentit « honteux » et « prétendit ne pas habiter là ». Mais d’où vient cette honte ? De ses travaux de rénovation ou de sa présence même au cœur de la campagne anglaise ? Il habite là mais il a honte d’habiter là ; la maison de M. Naipaul en Angleterre, comme celle de Mr. Biswas à Trinidad, est une maison sans foyer. Cet homme est toujours « sans logis ».

 

Ce texte est paru dans le Times Literary Supplement. Il a été traduit par Béatrice Bocard.