Est-ce la gratuité qui va tuer la presse ?

Non, le net n’est pas l’assassin de la presse ! Il pourrait même en être le sauveur, en lui permettant de renaître, toute régénérée et revitalisée, sous la forme numérique. Ce qui risque par contre de tuer la presse, c’est la gratuité.

Pas tellement les « gratuits » eux-mêmes, que le président Sarkozy a récemment chargés de tous les maux de la presse française, mais plutôt le fait que  le Web « est tombé dupe de la croyance que l’information doit désormais être gratuite », d’après Walter Isaacson, le patron de Time Magazine (1). Les dégâts que cette conception naïve et généreuse a déjà provoqués sont phénoménaux. « Le succès de l’information gratuite, que ce soit sur Internet ou avec la presse gratuite, menace l’équilibre économique des rédactions […] La presse économique payante est de plus en plus menacée… » constate tristement l’Institut Montaigne dans son rapport sur le sujet (2).

« Car pourquoi payer pour quelque chose que les concurrents offrent gratuitement ? » demande Walter Isaacson , « Je me sentirais complètement crétin de le faire ! » . Et les systèmes « à deux vitesses » – une offre gratuite, une offre payante de meilleure qualité (« freemium ») – ont bien du mal à fonctionner, d’autant qu’avec un peu d’astuce on peut retrouver gratis via les moteurs de recherche l’article que l’on est supposé payer. Et comme si ça ne suffisait pas, on déniche ici et là dans les recoins du Web des sites de piratage (je ne vous indiquerai pas lesquels) où l’on peut se procurer presque toute la presse payante, papier ou autre !  On ne peut donc complètement écarter le risque d’une « Napstérisation » de la presse (du nom du site de musique gratuite, Napster.com, qui a failli régler son compte à l’industrie du disque).

Le problème, c’est que l’on voit se dessiner un cercle vicieux implacable : moins la presse papier peut investir dans un journalisme de qualité, moins il y a de lecteurs ; et moins il y a de lecteurs, moins on peut recruter de bonnes plumes et les envoyer aux quatre coins du monde… « Depuis un certain temps, analyse James Surowiecki (2), les lecteurs ont vécu dans le meilleur des deux mondes : ils ont bénéficié de tous les avantages de la presse traditionnelle, bien profitable – reportages très fouillés, rédacteurs excellents et ainsi de suite – mais en payant les frais bas prix de la presse d’aujourd’hui. En fait, cette situation est intenable. Tôt ou tard nous allons en avoir vraiment pour notre argent – et nous allons découvrir combien ça donne droit à peu ! ». Et il conclut : « En d’autres mots, le problème pour les journaux, ce n’est pas l’Internet, c’est nous ! ».

(1)    Time – 2 mars 2009
(2)    Comment sauver la presse quotidienne d’information ? – rapport août 2008
(3)    The New Yorker,  22 décembre 2008

Lolita et les papillons

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. » Nabokov aurait écrit son roman le plus célèbre et le plus sulfureux en parcourant les États-Unis avec son épouse, armé d’un filet de tulle. Il joignait ainsi les deux plaisirs les plus intenses qu’un homme puisse selon lui éprouver : l’écriture et la chasse aux papillons. Nabokov, on le sait, fut l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Mais Nabokov le naturaliste n’a pas démérité non plus. Sa compétence en ce domaine est reconnue par les spécialistes du monde entier. Il s’est consacré à la classification d’un important groupe de lépidoptères d’Amérique latine, les papillons « bleus », a publié une dizaine d’articles sur la taxinomie et l’histoire naturelle des papillons et a travaillé pendant six ans, de 1942 à 1948, en qualité de chercheur associé auprès du muséum de Zoologie comparée de l’université Harvard, pour un salaire quasi symbolique de mille dollars par an. Selon certains, avant le succès de Lolita – dont il avait commencé l’écriture en 1949, un an après avoir abandonné son poste de chercheur –, Nabokov pouvait être considéré comme un lépidoptériste professionnel et un écrivain amateur, du moins selon ces critères prosaïques d’évaluation qui consistent à soupeser l’argent gagné et le temps investi. Les six années passées dans le « merveilleux monde cristallin du microscope » endommagèrent à jamais la vue de Nabokov mais il ne le regretta jamais, qui déclarait en 1971 dans une interview : « Les années passées au laboratoire de Harvard restent les plus belles et les plus émouvantes de toute ma vie d’adulte. »

L’amour du détail

Inévitablement, Nabokov l’entomologiste a intrigué la critique littéraire. Des fleuves d’encre ont coulé pour démontrer que sa connaissance des insectes était la source des métaphores et des symboles de ses romans, à commencer par Lolita. Le célèbre biologiste Stephen Gay Gould, lui, aborde la question tout autrement : il conteste l’idée que l’homme de lettres soit plus important que l’entomologiste. Dans son dernier recueil d’essais, I Have Landed. Le storie, la Storia, il reconnaît pourtant que si « Nabokov a été un grand général de la littérature », il n’a été qu’« un simple fantassin » de l’histoire naturelle. Mais il ne peut s’empêcher de se demander ce qui a poussé cet immense écrivain vers une activité si différente et si secondaire, même aux yeux du public cultivé. Et, à ses yeux, la plupart des critiques ne sont pas parvenus à saisir la relation profonde entre l’œuvre littéraire et l’œuvre scientifique de Nabokov. Notamment parce que leurs analyses se sont focalisées « à un niveau trop spécifique, à savoir celui des impacts réciproques d’un domaine sur l’autre ».

Gould, lui, fait l’hypothèse de l’« égale implication [de Nabokov] dans chacun de ces domaines », et il en conclut que « l’art et la science de Nabokov ont bénéficié dans une même mesure d’une méthode ou d’un mode de fonctionnement mental qui lui étaient propres, expliquant les caractéristiques fondamentales de son génie ». En bon scientifique, Gould est plus enclin qu’un littéraire à prendre cette œuvre comme un pur objet d’étude, un moyen de mieux comprendre la nature humaine, en particulier le mode de fonctionnement unitaire de notre esprit, qu’il s’agisse de science ou d’art.

Si l’on cherche à isoler une unité d’approche chez Nabokov, c’est l’amour du détail qui saute aux yeux. La critique n’a certes pas manqué de le remarquer mais elle en a tiré, selon Gould, une banalité, en considérant que « l’importance attachée par Nabokov à la minutie lui a nécessairement donné des qualités opposées », au risque de renforcer ainsi la « distinction convenue entre arts et sciences ». Gould défend une tout autre thèse : « Dans les livres comme dans les papillons, Nabokov recherchait une forme d’extase. Il la trouva dans l’adoration du détail. Dans la description amoureuse de la matière vivante et de la métaphore organisée. » L’homme de lettres et l’entomologiste, ces personnalités apparemment si éloignées l’une de l’autre, auraient fusionné dans l’intelligence insolite d’un homme dont le talent était animé par une obsession quasi mystique du détail.

Les mots justes

Gould souligne que cela a échappé aux critiques notamment parce qu’ils ignoraient les règles et la culture de la taxinomie. Mais il y a sans doute autre chose. Le biologiste partage avec l’entomologiste un amour infini de la précision du langage. Le soin que prenait Gould de la justesse des mots dans ses descriptions reposait sur la conviction que bien des polémiques scientifiques sont le fruit de la « confusion provoquée par les différentes manières d’utiliser les mots, et non par un enchevêtrement conceptuel inhérent à la nature des choses ».

L’importance des mots est d’ailleurs au cœur d’un autre essai de Gould, consacré à la syphilis, et en particulier à la manière dont cette terrible maladie fut nommée, après avoir été définie vaguement, sur le mode du « c’est pas moi, c’est l’autre » : « Les Espagnols l’appelèrent le mal français, les Français le mal napolitain et les Allemands le mal espagnol. » Dans sa fascinante reconstitution de l’invention du mot « syphilis », Gould nous montre à quel point la conquête de la connaissance ne peut se passer d’un contrôle serré du langage. En d’autres termes, plus les mots sont précis, plus leur distance avec les choses diminue, réduisant du même coup la distance entre science et littérature. Nabokov lui-même a admirablement montré comment et dans quelle mesure les deux milieux peuvent s’interpénétrer au point de devenir inséparables, quand il admit qu’il était incapable « de distinguer le plaisir esthétique offert par la vue d’un papillon du plaisir scientifique de savoir ce qu’ [ il était ] en train de regarder ».

 

Cet article est paru dans le quotidien italien Il Manifesto. Il a été traduit par Françoise Liffran.

Oublié – « Je suis un porc »

On imagine bien l’atrabilaire Thomas Bernhard détestant les prix littéraires. Il détestait plus encore les recevoir. C’est qu’il avait en horreur le conformisme et les institutions qui le secrètent. Il le martèle inlassablement de sa prose corrosive et répétitive qu’Adam Soboczynski, dans Die Zeit, se réjouit de retrouver et dont il s’amuse à imiter la scansion compulsive. L’écrivain et dramaturge autrichien, né en 1931, détestait recevoir des prix… mais les acceptait, parce qu’il en voulait l’argent. C’est l’aveu qu’il fait dans l’opuscule rédigé en 1980, titré Meine Preise, avec lequel la maison Suhrkamp inaugure la publication de ses œuvres posthumes. « Je prends l’argent, parce qu’il faut prendre le maximum d’argent à l’État qui jette tous les ans sans raison des milliards par les fenêtres. » Et de raconter les séances de torture des discours qu’il faut endurer au premier rang – aux côtés d’une ministre qui ronfle – avant de prendre, à son tour, la parole d’abord et le chèque, enfin ! Une mention d’exception est accordée par Bernhard au prix Julius-Campe décerné par les éditions Hoffmann und Campe : le directeur tend sans façon son enveloppe au récipiendaire en l’accueillant dans ses locaux. Voilà bien la seule façon correcte de remettre un prix, commente l’écrivain qui n’est toutefois pas dupe du caractère paradoxal de son attitude. « Je suis cupide, je suis sans caractère, je suis moi-même un porc », lâche Bernhard sans fausse pudeur. Si sa « formidable faconde empoisonnée » reste d’une salutaire lecture, commente Soboczynski, c’est parce qu’elle oblige à s’examiner soi-même à l’aune des griefs adressés aux autres.

Thomas Bernhard, Meine Preize. Eine Bilanz. Erstausgabe aux dem Nachlaß (« Mes prix. Un bilan. Premier volume posthume »), Suhrkamp, 2009.

Poètes en langue pré-colombienne

« Le jour où tu viendras sur notre terre, tu te reposeras à l’ombre de notre respect », dit un vers d’un poème du Colombien Vito Apshana en langue wayuu ; l’un des trente-trois poètes publiés à l’issue de la Rencontre latino-américaine de poètes indigènes organisée au Chili en 2007. L’ouvrage réunit des poésies en langue maya, guarani, aymara, quechua ou zapotèque… Les mots expriment souvent le conflit entre l’attachement des peuples autochtones à leur culture et leur citoyenneté nationale. Leur langue, explique Artemio Echegoyen dans le quotidien chilien La Nación, participe d’un « métissage syntaxique » dont l’influence se fait sentir chez les plus grands poètes latino-américains, tel le Péruvien César Vallejo, le Nicaraguayen Rubén Darío ou encore la Chilienne Lucila Godoy (également connue sous son pseudonyme Gabriela Mistral). Le langage quasi rituel de cette poésie indienne fait pénétrer le lecteur latino-américain dans ce monde, proche et pourtant inconnu, où s’exprime le respect des éléments naturels – les fleuves, la terre, les animaux, etc. « Ces langues avant tout orales qui, peu à peu, sont couchées sur le papier… s’adressent à la modernité, exprimant quelque chose qu’elle ne comprend ni ne partage, l’obligeant à se regarder en face  ».

Aux sources de l’esprit européen

Si le dernier livre, important et superbe, de Barry Cunliffe mérite une devise, c’est bien la célèbre phrase de Fernand Braudel sur la Méditerranée, qu’il applique à l’ensemble du continent et répète à maintes reprises : « La mer se trouve ainsi connaître, dès l’aube de sa protohistoire, ces déséquilibres, ces moteurs qui rythmeront sa vie entière. »

Déséquilibres moteurs ! Voilà un élégant perfectionnement de la théorie marxiste du « développement inégal » comme ressort dialectique du processus historique, appliqué à l’archéologie. Car les déséquilibres de l’Europe étaient précisément de cette nature motrice. L’étrange, irrégulière configuration de cette « excroissance occidentale de l’Asie », cette abondance tourmentée de paysages et de climats radicalement différents, l’incroyable diversité géologique des sols et des minerais, tout contribuait à faire de l’Europe un continent où les hommes seraient dépendants du contact avec d’autres hommes et de l’échange des ressources. « On ne trouve nulle part ailleurs sur une surface comparable, écrit Cunliffe, une telle profusion de zones écologiques différentes et si étroitement imbriquées ; cette variété est riche d’opportunités, encourageant les communautés humaines à s’aventurer et à s’adapter, et donc à développer une souplesse propice à la survie. »

Tout au long de la période étudiée [9000 av. J.-C.-1000 apr. J.-C.], l’augmentation de la population s’est heurtée aux limites productives de chaque environnement donné, incitant à la migration. Au huitième millénaire avant notre ère, la surexploitation de leurs terres incita ainsi les premiers agriculteurs à gagner les côtes méditerranéennes, puis à emporter leur « bagage néolithique » (agriculture, élevage, poterie, outils en pierre polie, sédentarité) en Crète, à Chypre et, plus tard, dans les Balkans. À l’autre extrémité de la période, la croissance démographique et la concurrence pour les terres conduisirent les peuples germaniques à franchir les frontières de l’Empire romain vers le centre et l’ouest de l’Europe. De même, on voyagea pour les ressources. À la date incroyablement précoce de 11000 av. J.-C., la communauté vivant dans la grotte de Franchthi, près d’Argos [Grèce], réussissait à franchir d’une manière ou d’une autre les cent vingt kilomètres de mer la séparant de l’île de Milos pour y chercher l’obsidienne nécessaire à la fabrication de ses lames. Et, plus tard, un réseau maritime et terrestre reliant l’ensemble du continent permettrait le transport du cuivre et de l’étain nécessaires à la fabrication du bronze, palliant la rareté et l’éparpillement des gisements.

Déséquilibres féconds

Les êtres humains, aussi, étaient des biens. Les tombes étrusques incitent à penser que des groupes éloignés échangeaient souvent leurs femmes, sans doute comme cadeaux de valeur plus que comme marchandises. Les épidémies qui frappèrent bien plus tard les empires romain et arabe ont provoqué des pénuries de main-d’œuvre et favorisé l’essor du commerce des esclaves ; Venise et d’autres ports italiens achetaient des prisonniers « barbares » originaires des steppes de la mer Noire pour les revendre, principalement, à des propriétaires arabes.

À ces « déséquilibres » féconds, Cunliffe ajoute la diversité de vues née de la diversité des paysages. Il estime ainsi que les premiers habitants des côtes avaient une représentation du monde spécifique, plus riche que celle des habitants des forêts. Les marées et les cycles de la lune donnaient aux communautés maritimes une conscience particulière des rythmes naturels ; et elles se souciaient fort de la connaissance et du mouvement des étoiles, ces auxiliaires de navigation.

Naturellement, la migration est l’un des principaux thèmes abordés par Cunliffe, qui intervient donc dans l’acerbe controverse moderne sur l’importance des migrations et des invasions dans le changement culturel. Un sujet à propos duquel le balancier intellectuel n’a cessé d’osciller : au début du XXe siècle, on estimait que l’introduction des objets et des techniques était liée à l’arrivée de populations nouvelles – souvent des conquérants. Mais, après l’usage abusif de cette théorie « invasionniste » par les nazis et au moment où les empires européens commençaient à se désagréger, cette approche apparut dangereusement racialiste et colonialiste. Dans les années 1960, l’orthodoxie bascula, et l’on se mit à analyser le changement culturel essentiellement comme un phénomène endogène : les populations autochtones assimilaient peu à peu les nouvelles manières de faire, dont elles avaient connaissance par le commerce et les voyages. Enfin, plus récemment, le balancier a recommencé de bouger, l’analyse ADN des restes humains et la datation au carbone 14 corroborant le rôle considérable joué par les migrations.

La lumière ne vint pastoujours de l’Est

Cunliffe synthétise ces débats avec élégance. En néomigrationniste modéré, il reconnaît que les deux analyses ont leurs mérites. En mer Égée, par exemple, le développement de l’agriculture et du bagage néolithique s’est produit grâce au déplacement d’agriculteurs, des hommes pour la plupart, du Levant vers les îles et la Grèce, avec leurs chèvres et leurs moutons : environ 85 % des peuples néolithiques du sud-est de l’Europe – mais 20 % seulement des femmes – portent dans leur ADN des traces d’une origine asiatique (1). Plus au nord, en revanche, le bagage néolithique fut lentement assimilé par les chasseurs-cueilleurs indigènes du mésolithique. Et Cunliffe montre que la vieille tradition archéologique « invasionniste » avait tort de supposer que la « lumière » venait toujours de l’Est – conformément au dogme de l’ex Oriente lux. La coutume de construire des tombeaux mégalithiques n’est pas née autour de la Méditerranée pour se répandre vers l’ouest, jusqu’en Ibérie et aux côtes atlantiques, comme on le pensait autrefois ; la datation au carbone 14 a permis depuis de démontrer le contraire : les tombes à couloir de la façade atlantique ont environ deux mille ans de plus que leurs modèles supposés (2).

L’école anti-invasionniste, quant à elle, s’est toujours heurtée au fait que les premières traces écrites font état de mou¬vements massifs de populations, de conquêtes et de mutations culturelles provoquées par les migrations. Certains de ces récits sont vraisemblablement exagérés, mais beaucoup ne le sont pas. Europe Between the Oceans s’attelle à cette difficulté. Il se trouve que l’on a commencé d’écrire l’histoire à une époque – la fin de l’âge du fer – où des tribus et des peuples entiers renouèrent avec la mobilité à grande échelle dans le nord de l’Europe et la steppe pontique, après plusieurs millénaires de relative stabilité sur un continent parvenu à une forme d’unité dans la diversité grâce au commerce et aux contacts entre les populations. « Pendant cette période [de 1300 à 800 av. J.-C., la fin de l’âge du bronze], quelque chose comme une culture paneuropéenne commence à apparaître », écrit Cunliffe en s’avançant peut-être un peu.

Mais, à partir de 500 av. J.-C. environ, « les populations vivant sur le vaste territoire s’étendant de la Marne à la Bohême furent aspirées dans un tourbillon de changement qui provoqua des migrations massives vers le sud et l’est » : ce sont les « migrations celtes » vers l’Italie, la Hongrie, la Grèce, le sud de la Russie et même l’Anatolie. Dans la steppe de la mer Noire, l’arrivée des Sarmates rejeta d’autres peuples nomades vers l’ouest. Vers 200 av. J.-C., la tourmente avait pris fin. Elle ne reprit qu’au début de l’époque romaine, lorsque les Cimbres et les Teutons commencèrent leurs périples à travers l’Europe centrale, la Gaule, l’Ibérie puis l’Italie, où ils furent anéantis par le consul Marius en 102 av. J.-C. Quelques siècles plus tard, à la fin de l’Empire, une pléiade de peuples germaniques franchissaient les frontières pour lancer des expéditions sporadiques à travers le continent et jusqu’en Afrique du Nord. « Les populations se déplacèrent alors à une échelle à peu près inédite. » Ces migrations et ces entreprises de colonisation – parmi lesquelles on peut mentionner l’arrivée des Saxons en Grande-Bretagne, les percées « vikings » et la conquête arabe du sud de la Méditerranée – se poursuivirent jusqu’au Xe siècle apr. J.-C.

Chercheurs de fortune

En bon braudélien, Cunliffe a le respect de la longue durée, des mutations lentes et souterraines, de l’influence de la géographie et du climat. Il ne voit donc dans les événements survenus en Méditerranée à partir de 500 av. J.-C. environ que « mouvements d’humeur à la surface d’évolutions plus profondes », quand les premières sources écrites ne parlent que d’une succession de guerres. Il ne s’en intéresse pas moins à l’influence des individus sur ces « évolutions plus profondes ». L’un des aspects les plus séduisants du livre est la constante curiosité de l’auteur pour l’« esprit d’aventure de la jeunesse ». Étudiant la manière dont l’agriculture et l’élevage ont pu se répandre à travers toute l’Europe mésolithique, il propose d’y voir l’effet d’un « système de valeurs intégrant la croyance selon laquelle les jeunes hommes ne peuvent acquérir de statut social qu’en se lançant dans des entreprises de colonisation ». Cunliffe réitère cette hypothèse quand il explique pourquoi les communautés grecques ont commencé de fonder des colonies lointaines aux VIIIe et VIIe siècles av. J.-C. ; et il y revient une fois encore quand il tente de percer le mystère des raids scandinaves dans l’ensemble du monde nordique à la fin du VIIIe siècle apr. J.-C., en évoquant « ces jeunes hommes ambitieux qui ont peut-être voulu chercher fortune dans de nouveaux mondes ». Cunliffe revient à la fin du livre sur la conquête néolithique, en la prenant pour preuve d’un trait permanent de l’ethos européen. Au-delà des besoins d’approvisionnement et de la pression démographique, « il semble qu’il ait existé une dynamique sous-jacente plus profonde », écrit Cunliffe. « Peut-être apercevons-nous ici un véritable esprit pionnier – un désir de voir ce qu’il y a au-delà, attiré vers l’ouest, peut-être, par une fascination pour le soleil couchant. »

Le flux et le reflux de la « connectivité » des populations est un autre thème central du livre : l’alternance de périodes d’ouverture commerciale et de repli sur soi des sociétés. L’âge du bronze tardif attire Cunliffe en partie pour les raisons qui ont incité les bureaucrates de Bruxelles à y voir une sorte d’avant-goût de l’Union européenne : ce fut un temps de prospérité et de commerce à longue distance où les structures sociales et même les cultes semblèrent se développer à l’unisson sur tout le continent. Les valeurs du « seigneur-guerrier », avec son attirail standard d’armes de bronze et son chariot à quatre roues, étaient généralisées. Les rituels commençaient également à converger et, pour Cunliffe, on passa alors de l’adoration de la terre à la vénération du ciel. La substitution de la crémation à l’enterrement et le développement de la nouvelle triade iconographique oiseau-bateau-soleil sur les objets l’attestent à ses yeux : quelque chose comme une « universalité de croyance » émergeait alors.

La terrible invention du fer

Mais la préhistoire de l’Europe ne fut pas faite d’une simple progression linéaire vers l’unité et la prospérité générale. L’invention du fer a transformé le continent d’une manière terrible. Au nord, elle a coïncidé, au premier millénaire avant Jésus-Christ, avec un changement climatique : le temps devint plus froid et humide, l’agriculture plus difficile et moins productive. Ce fut le début d’une ère de déconnexion, la présence de fer sur l’ensemble du continent favorisant l’abandon des routes commerciales autrefois nécessaires à l’acheminement des composants rares du bronze. Les réseaux atlantiques disparurent ; le nord et l’ouest de la Grande-Bretagne semblèrent perdre tout contact avec le reste du monde. Les grands peuplements de l’âge du bronze cédèrent la place à des communautés plus petites, plus soupçonneuses, dont les hiérarchies contrôlaient de manière plus stricte les maigres ressources ; ce fut « comme si un système social fondé sur le contrôle de l’approvisionnement en bronze était remplacé par un autre, dédié à la maîtrise des surplus agricoles ». Au sud, la Méditerranée devint le théâtre de guerres et d’entreprises de colonisation agressives. L’ancienne stabilité de l’âge du bronze se dissolvait.

Cunliffe montre clairement à quel point les élites européennes de l’âge du fer n’avaient de cesse d’accumuler rapidement richesse matérielle et pouvoir : régnait « une économie des biens de prestige », révélée par les trésors découverts dans les tombes des chefs de la civilisation de Hallstatt. La pression sociale en devenait intolérable. L’explosion de la consommation et le goût des élites pour les produits de luxe importés du monde grec se payaient au prix d’une augmentation vertigineuse de la production locale, extorquée à une population toujours plus nombreuse vivant sur des territoires toujours plus surpeuplés. Les dirigeants, pour accroître leur fortune, se tournèrent donc selon Cunliffe vers la chasse aux esclaves, qu’ils vendaient sur le marché méditerranéen. La guerre et l’insécurité se généralisèrent. L’Europe connut ses premières vagues de migration nord-sud.

L’âge du fer culmina en Europe avec l’ascension de Rome. À moins qu’il ne se soit agi que d’un simple entracte. À un moment du livre, Cunliffe semble tenté de traiter la chose comme une anomalie passagère : « Sur la longue durée, la période de la domination romaine ne fut qu’un interlude. » Il poursuit néanmoins par une analyse précise du fonctionnement de l’Empire, notamment en Italie même, où le pillage permettait à la caste dirigeante de déposséder les petits paysans pour leur substituer des domaines cultivés par les esclaves. Et sa réponse à la vieille question du « déclin » et de la « chute » est magistrale et tranchante : des problèmes de productivité et de démographie minèrent une structure depuis toujours « fondamentalement instable ».

L’Empire, explique Cunliffe, se composait de trois cercles concentriques. Le cercle intérieur, Rome et l’Italie, était fondamentalement improductif, mais consommait la production des provinces en les soumettant à une pression fiscale éhontée. Le cercle extérieur, les provinces frontalières où campaient des armées immenses et ruineuses, absorbait aussi plus de richesses qu’il n’en créait. Et le « cercle intermédiaire », qui fournissait les vivres et l’essentiel des matières premières (Espagne, Gaule, Afrique, Asie Mineure, Syrie et, surtout, Égypte), était constamment écrasé sous des exigences fiscales et des objectifs de production grandissants ; à mesure que le commerce se développait, la croissance de la masse monétaire créait de l’inflation et la monnaie était dévaluée ; jusqu’à l’effondrement de tout le système. Même les réformes de Constantin et de Dioclétien n’ont fait qu’enrayer provisoirement la crise de la production et du commerce (3). Au IVe siècle apr. J.-C., les grandes villes des Provinces, à moitié vides, dépérissaient. Aux sécessions et aux révoltes régionales succédèrent les invasions.

Un si fragile Empire

Au IIe siècle, la démographie devint négative, après que la désastreuse peste antonine de 166 eût entraîné une pénurie générale de main-d’œuvre. La population continua de décroître et la volonté de Marc Aurèle et de ses successeurs d’accueillir de nouvelles tribus au sein de l’Empire pour les installer sur les terres abandonnées ne pouvait plus inverser la tendance. « L’édifice fragile de l’Empire commença à s’effondrer. »

À mesure que Cunliffe passe de l’apogée de Rome à la période postromaine et à l’aube du Moyen Âge, moment où l’Europe réaffirme sa diversité, la teneur du livre change. Le récit se fait plus chronologique ; les conjectures fécondes, les anecdotes archéologiques et les grandes théories qui rendent si haletante son analyse de la préhistoire se raréfient. Mais, vers la fin, l’auteur tire à nouveau certains de ses fils préférés. Alors que l’énergie de l’énorme déflagration viking et scandinave se dissipe, alors que le monde méditerranéen « s’épuise en rivalités infinies », l’« Europe atlantique » revient en force et se prépare à de nouveaux exploits. Des navires plus grands et plus robustes naviguent le long de ces rivages et, « chez ces peuples, l’attrait de l’Ouest n’avait pas disparu. C’est depuis les ports de l’Espagne et du Portugal, puis de la Grande-Bretagne, de la France et des Pays-Bas, que tant d’habitants de la péninsule de la Vieille Europe firent voile vers un monde plus vaste ».

L’intelligence des détails

D’un livre aussi riche et imposant que celui-ci, le lecteur ressort non seulement avec une perspective globale mais aussi avec l’éclat d’une foule de détails. Pour ma part, je n’oublierai jamais l’image de l’énorme poisson rouge orné de lions retrouvé dans une tombe scythe du VIe siècle av. J.-C. en Allemagne, ou celle de l’horrible charnier néolithique de Talheim rempli de paysans massacrés avec leurs enfants, ou encore celle du squelette d’un chef agrippant son sceptre de pierre et exhibant d’un air de défi son étui pénien en or, dans une tombe de Varna, en Bulgarie.

Mais mon passage préféré est un moment d’interprétation. Vers 9000 av. J.-C., des aventuriers du mésolithique atteignirent la Sardaigne et la Corse. Ils s’installèrent dans de petites grottes de la côte, mais seulement par intermittence : il est clair qu’il s’agissait de populations nomades qui multiplièrent les allées et venues pendant des siècles. Comment le sait-on ? Parce que, dans ces grottes, entre les couches de dépôts constitués d’arêtes de poissons et d’os d’oiseaux et de lièvres, on a retrouvé des couches composées exclusivement de boulettes de résidus de Bubo insularis, le hibou nain corso-sarde aujourd’hui éteint. Entre des décennies bruissantes du bavardage des hommes, des cris d’enfants et du crépitement des feux de bois, il y eut des siècles de silence uniquement troublé par le gazouillis des oiseaux. Ça, c’est de l’archéologie !

 

Ce texte est paru dans la London review of Books. Il a été traduit par Étienne Dobenesque.

Censure du passé – Livres en feu : la symbolique des autodafés

« Burning Books [« Livres en feu »] n’est pas une interminable complainte déplorant les inestimables trésors perdus. C’est une enquête sur la destruction de livres à grande échelle qui eut lieu en Allemagne de 1933 jusqu’à la dénazification du pays par les forces alliées », rapporte le bibliothécaire Ian Morrison dans l’Australian Book Review. Car si les organisations étudiantes allemandes entreprirent spontanément les autodafés de livres honnis par le régime nazi en 1933, il est également certain que des millions de livres furent aussi perdus dans les bombardements alliés et au cours de la dénazification. « Les autodafés sont toujours d’abord et avant tout des actes symboliques, une mise en scène théâtralisée de la rupture avec le passé », explique le bibliothécaire australien. Et de citer Alfred Kantorowicz, Allemand exilé à Paris en 1934 où il avait ouvert une librairie des livres brûlés : « Les livres peuvent survivre… mais les sociétés capables de les comprendre pourraient bien disparaître. »

 

Burning Books (« Livres en feu »), de Matthew Fishburn, Palgrave Macmillan, 2008.

Maïmonide, le juif perplexe

Moïse ben Maimon est né en 1138, à Cordoba. « Les juifs avaient prospéré là sous la dynastie musulmane des Omeyyades depuis le Xe siècle, et la famille de Maïmonide, ainsi que ses précepteurs, étaient des piliers de la communauté locale », écrit le spécialiste d’études juives David Flatto en rendant compte, dans la revue américaine Commentary, d’un nouvel ouvrage sur le théologien philosophe juif  (1). « Dans l’atmosphère culturelle unique de l’Andalousie d’alors, musulmans et juifs combinaient l’étude de la tradition avec celle du savoir séculier, poésie, sciences de la nature, mathématiques, médecine et philosophie. » Mais alors que Moïse était dans sa onzième année, Cordoue tomba aux mains des Almohades, une secte venue du Maroc. Face au choix de se convertir à l’islam où d’être passée par l’épée, la famille de Moïse s’enfuit. Il passa son adolescence et sa jeunesse dans différentes villes d’Espagne puis à Fès, où il reçut sa formation médicale. Après quelques aventures, dont une incursion en Palestine, la famille s’installa près du Caire. Moïse avait alors 27 ans. Il y vécut le reste de ses jours, sous l’autorité bienveillante du vizir, dont il devint le médecin attitré et qui l’entretint avec les honneurs qu’il méritait.

Maïmonide fut célèbre de son vivant. Depuis, sa figure n’a cessé de dominer l’histoire intellectuelle et religieuse juive. En 1935, l’historien Salomon Zeitlin y voyait « le plus grand savant que les juifs aient produit depuis l’achèvement du Talmud ». Les juifs n’ont cessé de le considérer comme « toujours vivant » et de « se tourner vers lui chaque jour pour rechercher son avis et son conseil face à toutes leurs difficultés pratiques et théoriques », écrivait au début du XXe siècle l’auteur sioniste Ahad Ha’am.
Le personnage est d’autant plus fascinant qu’il est double. D’un côté, il est l’auteur du Mishné Torah, un monument de quatorze livres en hébreu, où il reformule entièrement la loi juive, avec pour objectif d’en faire un code populaire capable de s’imposer à tous. De l’autre, il est un philosophe rationaliste, auteur d’un ouvrage d’un style tout différent, écrit cette fois en arabe : Le Guide des égarés, que les anglophones traduisent peut-être plus justement par le « Guide des perplexes ». Les perplexes sont ceux qui, à son exemple, sont autant fidèles à la foi qu’à la raison, à l’enseignement de la philosophie qu’à celui de la religion, et s’en trouvent quelque peu tiraillés. Le « Guide des perplexes » est un livre difficile, parfois ésotérique. Pour David Flatto et bien d’autres, c’est un des chefs-d’œuvre de la philosophie médiévale.

 

Maïmonide, Le Guide des égarés, Maisonneuve et Larose, 2003.

Le roman-vérité du Sentier lumineux

Les deux derniers livres de Santiago Roncagliolo, Avril rouge et La cuarta espada (« La quatrième épée »), portent sur la guérilla du Sentier lumineux, ce parti maoïste péruvien qui fut à l’origine d’« une des guerres civiles les plus sanglantes de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine », selon les mots du spécialiste britannique Lewis Taylor (1). À la fin des années 1990, son travail dans une organisation de défense des droits de l’homme a mis l’écrivain en contact avec des proches de disparus, des victimes d’actes de torture, et même un sendériste qui « avait assassiné de sang-froid des dizaines de personnes (2) ». Roncagliolo passera plusieurs années à chercher les moyens d’écrire sur l’horreur : un immense défi, dit-il, « précisément parce que l’horreur commence là où s’arrêtent les mots ».

La solution viendra du film From Hell, réalisé en 2002 par Albert et Allen Hughes, où l’épopée de Jack l’Éventreur est prétexte à une description de la société anglaise de la fin du XIXe siècle. À la lumière de ce récit, Ayacucho – berceau de l’indépendance du Pérou et de la révolution sendériste, mais aussi un « lieu très religieux, avec une culture ostensible de la mort » –, apparut à Roncagliolo « la scène idéale pour un thriller ». De cette réflexion est né son roman Avril rouge. Qui marque sans doute le tournant d’une carrière jusque-là multiforme – Roncagliolo a été auteur de contes pour enfants et de scénarios pour la télévision espagnole.

Cerner la « vérité » de Guzmán

Ce succès lui fournira l’occasion de transformer en livre un reportage sur Abimael Guzmán écrit pour le quotidien madrilène El País. Il s’agissait de démêler l’« histoire humaine » du leader du Sentier lumineux, pour comprendre « comment quelqu’un peut se radicaliser au point de devenir terroriste ». Pour y parvenir, l’écrivain mêle tous les styles. Le résultat est un texte difficilement classable. La cuarta espada est, aux dires de Roncagliolo lui-même, un « roman non fictionnel », à l’instar du De sang-froid de Truman Capote : « Tout ce que je raconte est réel. Mais si tous les personnages étaient fictifs, l’argument fonctionnerait de la même manière (3). » C’est précisément cette agilité qui a permis à Roncagliolo de transformer une biographie ratée d’Abimael Guzmán en succès de librairie.

Faute de pouvoir rencontrer son personnage principal ou même d’accéder à des sources directes, ayant en outre affaire à un homme passé maître dans l’art de se dissoudre dans la dimension quasi millénariste de sa cause révolutionnaire, l’auteur va narrer les aventures d’un jeune écrivain nommé Santiago Roncagliolo, qui se rend au Pérou pour découvrir la « vérité » de Guzmán. Et qui se propose, par ce biais, de « donner la parole aux terroristes » et d’accéder à une version de la violence des années 1980 et 1990 « qu’il nous faut entendre ». Tenace et provocateur, Roncagliolo – le personnage – profite du contexte des attentats du 11 mars 2004 en Espagne pour proposer à El Pais « un nouveau regard sur la terreur, une incarnation du mal ». Un exergue du prix Nobel sud-africain J. M. Coetzee révèle la thèse qui sous-tend l’enquête de Roncagliolo : le révolutionnaire perçu comme un « homme condamné », sans liens, qui « a rompu les amarres avec l’ordre civil, avec la loi et la moralité », n’attend « aucune miséricorde », ne vit en société que pour la détruire.

Fils de Péruviens exilés au Mexique, Santiago Roncagliolo a grandi auprès d’autres « petits exilés », jouant à la « guerre populaire » du Sentier lumineux dans la cour de récréation, écoutant à la maison les conversations « compliquées » des grands sur le soulèvement à venir, avant de rentrer dans un pays où la « révolution en marche » ne ressemblait en rien aux « belles choses qu’on nous en avait dites ».

Le journaliste anglais Justin Webster – qui pense que les « traits essentiels de la personnalité » sont constitués dès l’âge de 7 ans – a fait à l’écrivain une suggestion, qu’il suit au pied de la lettre : prêter une attention particulière à l’enfance du personnage. Le premier chapitre – « Le petit communiste » – dit l’orientation du livre. Roncagliolo y montre comment le monde provincial alangui et rigide du Pérou des années 1940 a pu engendrer l’homme qui allait conduire son pays au bord du gouffre. Une succession de blessures émotionnelles – sa condition d’enfant illégitime, le mépris paternel, une déception amoureuse – a produit cette « incarnation du mal à l’état pur » que deviendra Guzmán adulte. Et si la clé des comportements humains est à rechercher dans l’enfance, pense Roncagliolo, le seul point commun entre le timide étudiant en philosophie de l’université d’Arequipa [que fut Guzmán à 20 ans] et le chef du Sentier lumineux est « sa condition de bâtard ». Un enfant, une vraie famille, une vie quotidienne insipide et heureuse auraient peut-être enrayé le processus qui mena le futur « Président Gonzalo » – son nom de guerre – à créer « un groupe humain, un parti, puis un monde qu’il puisse contrôler », pour atténuer les carences de l’enfance.

L’idéologie du Sentier lumineux n’intéresse pas Roncagliolo en tant que telle – « les textes, dès lors qu’on parvient à les pénétrer, se révèlent si limpides qu’ils en deviennent monotones » –, mais pour la manière dont elle est vécue : le fait que des individus soient capables de donner une valeur presque mystique à un discours. « J’appartiens à un monde dans lequel ceci n’existe plus », dit le chroniqueur, soulignant la distance générationnelle qui le sépare de cette façon de vivre pour ses idées, qui lui rappelle la foi dans « la Force » du Luke Skywalker de La Guerre des étoiles, métaphore qui a suscité une intense controverse au Pérou.

La part humaine des sendéristes

À ses détracteurs, Roncagliolo répond qu’un livre destiné à être traduit en douze langues ne peut faire l’économie de références didactiques simples et directes, issues de la culture populaire. Il n’est donc pas surprenant que son Guzmán d’avant l’arrestation, en 1992, rappelle le Hitler du film La Chute : un homme aux abois, qui s’invente des armées, présente d’infimes avancées comme de glorieuses renaissances et destitue des généraux qui ne font pas de miracles.

Fort de ces procédés – la personnification de l’histoire et le recours à la culture pop –, Roncagliolo fait un récit fluide de la guerre civile, délesté des détails complexes et des débats stériles qui divisaient les gauchistes des années 1970, ceux de la génération de son père. Le roman puise sa force dramatique dans l’exploitation de thèmes marginaux par rapport aux « grands récits » produits par les anthropologues et les historiens : la mort d’Augusta La Torre, par exemple, la première épouse de Guzmán, décédée dans des circonstances troubles.

Mais c’est la troisième partie du texte – « La prison » – qui donne son caractère au livre et incarne son acharnement à familiariser le lecteur – par le sentimentalisme – avec les détails d’une histoire d’horreur. Le cynique chroniqueur « mercenaire » des premières pages incline soudain à l’introspection. « J’ai honte d’être ce que je suis », dit-il, un « bourgeois satisfait », atteint d’une « poussée de radicalisation », qui est « comme une maladie ». C’est alors que le succès du dernier roman du jeune personnage-écrivain – Avril rouge – lui ouvre miraculeusement des portes : il est invité à présenter son livre dans les prisons de Lima, et accède enfin à la part humaine des sendéristes. Il apprend ainsi que Maritza Garrido Lecca – la ballerine qui cachait au besoin Abimael Guzmán – voulait changer le monde en dansant ; il découvre l’histoire de Blanca Revoredo, la mère d’Elena Iparraguirre – la seconde compagne du leader et numéro deux du parti –, soutien indéfectible de sa fille en captivité. Il se sent, écrit-il, comme un « touriste en enfer » qui se demande « s’il est possible d’écrire sur tout cela sans prendre position ».

Plus de deux décennies de « sendérologie » ont précédé La cuarta espada. Une vaste littérature produite par une pléiade d’auteurs péruviens et étrangers : experts en sciences sociales, journalistes, et, plus récemment, hommes de lettres. Roncagliolo s’appuie sur cette littérature, mais il a pour priorité l’innovation narrative, pas la rigueur de l’enquête. Le débat provoqué par le livre porte en partie sur les erreurs factuelles assez grossières qui l’émaillent. Mais ceux qui reprochent à Roncagliolo son style light ou l’accusent de « banaliser » la tragédie font aussi entendre une plainte récurrente : pourquoi ceux qui « connaissent vraiment la question » n’ont-ils pas écrit une histoire aussi intéressante ? Car l’efficacité de la stratégie narrative de Roncagliolo est là, dans l’écho que trouve cette personnalisation du drame auprès d’une génération dont le souvenir des bombes et des coupures d’électricité ne sont que réminiscences d’une lointaine enfance. Aux yeux de ce nouveau lectorat, il faut saluer dans l’entreprise de Santiago Roncagliolo, comme le dit un blogueur anonyme, l’audace d’avoir transformé « une période tragique de la vie de la société péruvienne en un récit qui figure aujourd’hui en tête des meilleures ventes du pays ».

 

Ce texte est paru dans Primera Revista Latino-americana de Libros en février 2008. Il a été traduit par Dominique Lepreux.

Le mufti contre le poète

« La période est des plus difficiles pour les écrivains en Jordanie, où des livres sont saisis et des auteurs poursuivis, notamment parmi les jeunes. Leur production, désignée par l’appellation “littérature de jeunes”, est accusée de rechercher la gloire en s’attaquant aux tabous. » Celui qui écrit ces lignes dans Al-Hayat, le quotidien arabophone de Londres, sait de quoi il parle. Jeune poète, Islam Samhan a passé quinze jours en prison en octobre dernier pour « atteinte à l’islam et à son Prophète » dans son premier recueil de poèmes, Bi-rachaqati Dhil (« Avec la légèreté d’une ombre »). Publié à Amman en février 2008 par les éditions Dar Al-Fada’at, le livre a été saisi. Son auteur et son éditeur sont en cours de jugement. L’affaire, qui fait grand bruit dans la presse et les milieux intellectuels arabes, a commencé, selon le quotidien libanais Al-Akhbar, lorsqu’un chroniqueur d’un site Internet a considéré que certaines expressions « portaient atteinte à la puissance divine ». Saisissant la balle au bond, le mufti de Jordanie, invité à s’exprimer sur le sujet par une petite radio islamiste, qualifia Samhan d’« apostat ». C’est alors seulement que la direction des publications jordanienne se serait aperçue que le manuscrit n’avait pas été déposé auprès de ses services et aurait exigé son retrait de la vente. Écrivains et intellectuels arabes se sont mobilisés pour défendre le jeune poète au nom du « droit à la création », rappelant que plusieurs autres œuvres ont été censurées récemment dans le pays. Pour la plupart, ce sont des œuvres de la nouvelle génération d’écrivains arabes, qui n’hésitent pas à prendre certaines libertés avec la tradition et la morale, notamment religieuse. « Comment ose-t-il décrire le Prophète comme le “lecteur de marc de café du ciel” ? », s’indignait l’un des détracteurs d’Islam Samhan.

 

Bi-rachaqati Dhil (« Avec la légèreté d’une ombre »), de Islam Samhan, Dar Al-Fada’at, 2008.

Méconnu – En finir avec les régimes

Atteinte de boulimie, lady Di avait été soignée par la psychothérapeute Susie Orbach, auteure d’un livre pionnier paru en 1978, FIFI pour les intimes (Fat Is a Feminist Issue : « La graisse est un enjeu féministe »). La thèse de ce bestseller : si vous voulez maigrir, ne faites aucun régime. Orbach étant revenue à son sujet en janvier 2009 avec son livre Bodies (« Corps »), Laura Tennant, journaliste au New Statesman, est allée rechercher dans sa bibliothèque sa version de FIFI. Elle l’avait acquise sur ses 20 ans, lors de la parution de la deuxième édition. Elle souffrait d’une panoplie classique de désordres alimentaires. Le livre ne la toucha pas pour autant. Susie Orbach admettait d’ailleurs son échec dans son introduction : malgré la prise de conscience qu’elle se flattait d’avoir suscitée – jusqu’à la création d’une troupe de théâtre composée d’obèses nommée « Pneu de rechange » –, 80 % des jeunes filles de San Francisco suivaient un régime.
Avec le recul du temps, Laura Tennant juge plein de bon sens le parti pris anti-régime. La difficulté vient de le justifier en termes rationnels. Dans son introduction, Orbach écrivait : « Le féminisme fait valoir que le fait d’être grosse représente une tentative de rompre avec les stéréotypes sexués de la société. Ma graisse dit : “Allez vous faire foutre, tous ceux qui me veulent parfaite maman, amoureuse, servante et putain. Prenez-moi telle que je suis. Si vraiment vous vous intéressez à moi, frayez-vous un chemin dans mes replis et découvrez qui je suis.” » Poussant l’interprétation psychanalytique de l’obésité et de la boulimie, Orbach y voyait un symptôme résultant des relations mère/fille : « Être une femme c’est vivre avec la tension de donner et de ne pas recevoir ; la mère et la fille sont inévitablement liées dans un rapport d’ambivalence, de difficulté et de conflit. »
À en juger par son nouveau livre, Susie Orbach a évolué. Son idée forte, écrit Tennant, est que les thérapeutes et les psychanalystes se trompent quand ils voient dans l’« instabilité du corps » un simple « dépotoir des anxiétés ». Elle estime qu’il faut reconnaître au corps lui-même une faculté d’anxiété propre, distincte de l’anxiété psychologique. « L’anxiété du corps est aussi fondamentale que l’anxiété émotionnelle. »

Susie Orbach, Fat is a Feminist Issue (« La graisse est un enjeu féministe »), Paddington Press, 1978.