Poètes en langue pré-colombienne

« Le jour où tu viendras sur notre terre, tu te reposeras à l’ombre de notre respect », dit un vers d’un poème du Colombien Vito Apshana en langue wayuu ; l’un des trente-trois poètes publiés à l’issue de la Rencontre latino-américaine de poètes indigènes organisée au Chili en 2007. L’ouvrage réunit des poésies en langue maya, guarani, aymara, quechua ou zapotèque… Les mots expriment souvent le conflit entre l’attachement des peuples autochtones à leur culture et leur citoyenneté nationale. Leur langue, explique Artemio Echegoyen dans le quotidien chilien La Nación, participe d’un « métissage syntaxique » dont l’influence se fait sentir chez les plus grands poètes latino-américains, tel le Péruvien César Vallejo, le Nicaraguayen Rubén Darío ou encore la Chilienne Lucila Godoy (également connue sous son pseudonyme Gabriela Mistral). Le langage quasi rituel de cette poésie indienne fait pénétrer le lecteur latino-américain dans ce monde, proche et pourtant inconnu, où s’exprime le respect des éléments naturels – les fleuves, la terre, les animaux, etc. « Ces langues avant tout orales qui, peu à peu, sont couchées sur le papier… s’adressent à la modernité, exprimant quelque chose qu’elle ne comprend ni ne partage, l’obligeant à se regarder en face  ».

Aux sources de l’esprit européen

Si le dernier livre, important et superbe, de Barry Cunliffe mérite une devise, c’est bien la célèbre phrase de Fernand Braudel sur la Méditerranée, qu’il applique à l’ensemble du continent et répète à maintes reprises : « La mer se trouve ainsi connaître, dès l’aube de sa protohistoire, ces déséquilibres, ces moteurs qui rythmeront sa vie entière. »

Déséquilibres moteurs ! Voilà un élégant perfectionnement de la théorie marxiste du « développement inégal » comme ressort dialectique du processus historique, appliqué à l’archéologie. Car les déséquilibres de l’Europe étaient précisément de cette nature motrice. L’étrange, irrégulière configuration de cette « excroissance occidentale de l’Asie », cette abondance tourmentée de paysages et de climats radicalement différents, l’incroyable diversité géologique des sols et des minerais, tout contribuait à faire de l’Europe un continent où les hommes seraient dépendants du contact avec d’autres hommes et de l’échange des ressources. « On ne trouve nulle part ailleurs sur une surface comparable, écrit Cunliffe, une telle profusion de zones écologiques différentes et si étroitement imbriquées ; cette variété est riche d’opportunités, encourageant les communautés humaines à s’aventurer et à s’adapter, et donc à développer une souplesse propice à la survie. »

Tout au long de la période étudiée [9000 av. J.-C.-1000 apr. J.-C.], l’augmentation de la population s’est heurtée aux limites productives de chaque environnement donné, incitant à la migration. Au huitième millénaire avant notre ère, la surexploitation de leurs terres incita ainsi les premiers agriculteurs à gagner les côtes méditerranéennes, puis à emporter leur « bagage néolithique » (agriculture, élevage, poterie, outils en pierre polie, sédentarité) en Crète, à Chypre et, plus tard, dans les Balkans. À l’autre extrémité de la période, la croissance démographique et la concurrence pour les terres conduisirent les peuples germaniques à franchir les frontières de l’Empire romain vers le centre et l’ouest de l’Europe. De même, on voyagea pour les ressources. À la date incroyablement précoce de 11000 av. J.-C., la communauté vivant dans la grotte de Franchthi, près d’Argos [Grèce], réussissait à franchir d’une manière ou d’une autre les cent vingt kilomètres de mer la séparant de l’île de Milos pour y chercher l’obsidienne nécessaire à la fabrication de ses lames. Et, plus tard, un réseau maritime et terrestre reliant l’ensemble du continent permettrait le transport du cuivre et de l’étain nécessaires à la fabrication du bronze, palliant la rareté et l’éparpillement des gisements.

Déséquilibres féconds

Les êtres humains, aussi, étaient des biens. Les tombes étrusques incitent à penser que des groupes éloignés échangeaient souvent leurs femmes, sans doute comme cadeaux de valeur plus que comme marchandises. Les épidémies qui frappèrent bien plus tard les empires romain et arabe ont provoqué des pénuries de main-d’œuvre et favorisé l’essor du commerce des esclaves ; Venise et d’autres ports italiens achetaient des prisonniers « barbares » originaires des steppes de la mer Noire pour les revendre, principalement, à des propriétaires arabes.

À ces « déséquilibres » féconds, Cunliffe ajoute la diversité de vues née de la diversité des paysages. Il estime ainsi que les premiers habitants des côtes avaient une représentation du monde spécifique, plus riche que celle des habitants des forêts. Les marées et les cycles de la lune donnaient aux communautés maritimes une conscience particulière des rythmes naturels ; et elles se souciaient fort de la connaissance et du mouvement des étoiles, ces auxiliaires de navigation.

Naturellement, la migration est l’un des principaux thèmes abordés par Cunliffe, qui intervient donc dans l’acerbe controverse moderne sur l’importance des migrations et des invasions dans le changement culturel. Un sujet à propos duquel le balancier intellectuel n’a cessé d’osciller : au début du XXe siècle, on estimait que l’introduction des objets et des techniques était liée à l’arrivée de populations nouvelles – souvent des conquérants. Mais, après l’usage abusif de cette théorie « invasionniste » par les nazis et au moment où les empires européens commençaient à se désagréger, cette approche apparut dangereusement racialiste et colonialiste. Dans les années 1960, l’orthodoxie bascula, et l’on se mit à analyser le changement culturel essentiellement comme un phénomène endogène : les populations autochtones assimilaient peu à peu les nouvelles manières de faire, dont elles avaient connaissance par le commerce et les voyages. Enfin, plus récemment, le balancier a recommencé de bouger, l’analyse ADN des restes humains et la datation au carbone 14 corroborant le rôle considérable joué par les migrations.

La lumière ne vint pastoujours de l’Est

Cunliffe synthétise ces débats avec élégance. En néomigrationniste modéré, il reconnaît que les deux analyses ont leurs mérites. En mer Égée, par exemple, le développement de l’agriculture et du bagage néolithique s’est produit grâce au déplacement d’agriculteurs, des hommes pour la plupart, du Levant vers les îles et la Grèce, avec leurs chèvres et leurs moutons : environ 85 % des peuples néolithiques du sud-est de l’Europe – mais 20 % seulement des femmes – portent dans leur ADN des traces d’une origine asiatique (1). Plus au nord, en revanche, le bagage néolithique fut lentement assimilé par les chasseurs-cueilleurs indigènes du mésolithique. Et Cunliffe montre que la vieille tradition archéologique « invasionniste » avait tort de supposer que la « lumière » venait toujours de l’Est – conformément au dogme de l’ex Oriente lux. La coutume de construire des tombeaux mégalithiques n’est pas née autour de la Méditerranée pour se répandre vers l’ouest, jusqu’en Ibérie et aux côtes atlantiques, comme on le pensait autrefois ; la datation au carbone 14 a permis depuis de démontrer le contraire : les tombes à couloir de la façade atlantique ont environ deux mille ans de plus que leurs modèles supposés (2).

L’école anti-invasionniste, quant à elle, s’est toujours heurtée au fait que les premières traces écrites font état de mou¬vements massifs de populations, de conquêtes et de mutations culturelles provoquées par les migrations. Certains de ces récits sont vraisemblablement exagérés, mais beaucoup ne le sont pas. Europe Between the Oceans s’attelle à cette difficulté. Il se trouve que l’on a commencé d’écrire l’histoire à une époque – la fin de l’âge du fer – où des tribus et des peuples entiers renouèrent avec la mobilité à grande échelle dans le nord de l’Europe et la steppe pontique, après plusieurs millénaires de relative stabilité sur un continent parvenu à une forme d’unité dans la diversité grâce au commerce et aux contacts entre les populations. « Pendant cette période [de 1300 à 800 av. J.-C., la fin de l’âge du bronze], quelque chose comme une culture paneuropéenne commence à apparaître », écrit Cunliffe en s’avançant peut-être un peu.

Mais, à partir de 500 av. J.-C. environ, « les populations vivant sur le vaste territoire s’étendant de la Marne à la Bohême furent aspirées dans un tourbillon de changement qui provoqua des migrations massives vers le sud et l’est » : ce sont les « migrations celtes » vers l’Italie, la Hongrie, la Grèce, le sud de la Russie et même l’Anatolie. Dans la steppe de la mer Noire, l’arrivée des Sarmates rejeta d’autres peuples nomades vers l’ouest. Vers 200 av. J.-C., la tourmente avait pris fin. Elle ne reprit qu’au début de l’époque romaine, lorsque les Cimbres et les Teutons commencèrent leurs périples à travers l’Europe centrale, la Gaule, l’Ibérie puis l’Italie, où ils furent anéantis par le consul Marius en 102 av. J.-C. Quelques siècles plus tard, à la fin de l’Empire, une pléiade de peuples germaniques franchissaient les frontières pour lancer des expéditions sporadiques à travers le continent et jusqu’en Afrique du Nord. « Les populations se déplacèrent alors à une échelle à peu près inédite. » Ces migrations et ces entreprises de colonisation – parmi lesquelles on peut mentionner l’arrivée des Saxons en Grande-Bretagne, les percées « vikings » et la conquête arabe du sud de la Méditerranée – se poursuivirent jusqu’au Xe siècle apr. J.-C.

Chercheurs de fortune

En bon braudélien, Cunliffe a le respect de la longue durée, des mutations lentes et souterraines, de l’influence de la géographie et du climat. Il ne voit donc dans les événements survenus en Méditerranée à partir de 500 av. J.-C. environ que « mouvements d’humeur à la surface d’évolutions plus profondes », quand les premières sources écrites ne parlent que d’une succession de guerres. Il ne s’en intéresse pas moins à l’influence des individus sur ces « évolutions plus profondes ». L’un des aspects les plus séduisants du livre est la constante curiosité de l’auteur pour l’« esprit d’aventure de la jeunesse ». Étudiant la manière dont l’agriculture et l’élevage ont pu se répandre à travers toute l’Europe mésolithique, il propose d’y voir l’effet d’un « système de valeurs intégrant la croyance selon laquelle les jeunes hommes ne peuvent acquérir de statut social qu’en se lançant dans des entreprises de colonisation ». Cunliffe réitère cette hypothèse quand il explique pourquoi les communautés grecques ont commencé de fonder des colonies lointaines aux VIIIe et VIIe siècles av. J.-C. ; et il y revient une fois encore quand il tente de percer le mystère des raids scandinaves dans l’ensemble du monde nordique à la fin du VIIIe siècle apr. J.-C., en évoquant « ces jeunes hommes ambitieux qui ont peut-être voulu chercher fortune dans de nouveaux mondes ». Cunliffe revient à la fin du livre sur la conquête néolithique, en la prenant pour preuve d’un trait permanent de l’ethos européen. Au-delà des besoins d’approvisionnement et de la pression démographique, « il semble qu’il ait existé une dynamique sous-jacente plus profonde », écrit Cunliffe. « Peut-être apercevons-nous ici un véritable esprit pionnier – un désir de voir ce qu’il y a au-delà, attiré vers l’ouest, peut-être, par une fascination pour le soleil couchant. »

Le flux et le reflux de la « connectivité » des populations est un autre thème central du livre : l’alternance de périodes d’ouverture commerciale et de repli sur soi des sociétés. L’âge du bronze tardif attire Cunliffe en partie pour les raisons qui ont incité les bureaucrates de Bruxelles à y voir une sorte d’avant-goût de l’Union européenne : ce fut un temps de prospérité et de commerce à longue distance où les structures sociales et même les cultes semblèrent se développer à l’unisson sur tout le continent. Les valeurs du « seigneur-guerrier », avec son attirail standard d’armes de bronze et son chariot à quatre roues, étaient généralisées. Les rituels commençaient également à converger et, pour Cunliffe, on passa alors de l’adoration de la terre à la vénération du ciel. La substitution de la crémation à l’enterrement et le développement de la nouvelle triade iconographique oiseau-bateau-soleil sur les objets l’attestent à ses yeux : quelque chose comme une « universalité de croyance » émergeait alors.

La terrible invention du fer

Mais la préhistoire de l’Europe ne fut pas faite d’une simple progression linéaire vers l’unité et la prospérité générale. L’invention du fer a transformé le continent d’une manière terrible. Au nord, elle a coïncidé, au premier millénaire avant Jésus-Christ, avec un changement climatique : le temps devint plus froid et humide, l’agriculture plus difficile et moins productive. Ce fut le début d’une ère de déconnexion, la présence de fer sur l’ensemble du continent favorisant l’abandon des routes commerciales autrefois nécessaires à l’acheminement des composants rares du bronze. Les réseaux atlantiques disparurent ; le nord et l’ouest de la Grande-Bretagne semblèrent perdre tout contact avec le reste du monde. Les grands peuplements de l’âge du bronze cédèrent la place à des communautés plus petites, plus soupçonneuses, dont les hiérarchies contrôlaient de manière plus stricte les maigres ressources ; ce fut « comme si un système social fondé sur le contrôle de l’approvisionnement en bronze était remplacé par un autre, dédié à la maîtrise des surplus agricoles ». Au sud, la Méditerranée devint le théâtre de guerres et d’entreprises de colonisation agressives. L’ancienne stabilité de l’âge du bronze se dissolvait.

Cunliffe montre clairement à quel point les élites européennes de l’âge du fer n’avaient de cesse d’accumuler rapidement richesse matérielle et pouvoir : régnait « une économie des biens de prestige », révélée par les trésors découverts dans les tombes des chefs de la civilisation de Hallstatt. La pression sociale en devenait intolérable. L’explosion de la consommation et le goût des élites pour les produits de luxe importés du monde grec se payaient au prix d’une augmentation vertigineuse de la production locale, extorquée à une population toujours plus nombreuse vivant sur des territoires toujours plus surpeuplés. Les dirigeants, pour accroître leur fortune, se tournèrent donc selon Cunliffe vers la chasse aux esclaves, qu’ils vendaient sur le marché méditerranéen. La guerre et l’insécurité se généralisèrent. L’Europe connut ses premières vagues de migration nord-sud.

L’âge du fer culmina en Europe avec l’ascension de Rome. À moins qu’il ne se soit agi que d’un simple entracte. À un moment du livre, Cunliffe semble tenté de traiter la chose comme une anomalie passagère : « Sur la longue durée, la période de la domination romaine ne fut qu’un interlude. » Il poursuit néanmoins par une analyse précise du fonctionnement de l’Empire, notamment en Italie même, où le pillage permettait à la caste dirigeante de déposséder les petits paysans pour leur substituer des domaines cultivés par les esclaves. Et sa réponse à la vieille question du « déclin » et de la « chute » est magistrale et tranchante : des problèmes de productivité et de démographie minèrent une structure depuis toujours « fondamentalement instable ».

L’Empire, explique Cunliffe, se composait de trois cercles concentriques. Le cercle intérieur, Rome et l’Italie, était fondamentalement improductif, mais consommait la production des provinces en les soumettant à une pression fiscale éhontée. Le cercle extérieur, les provinces frontalières où campaient des armées immenses et ruineuses, absorbait aussi plus de richesses qu’il n’en créait. Et le « cercle intermédiaire », qui fournissait les vivres et l’essentiel des matières premières (Espagne, Gaule, Afrique, Asie Mineure, Syrie et, surtout, Égypte), était constamment écrasé sous des exigences fiscales et des objectifs de production grandissants ; à mesure que le commerce se développait, la croissance de la masse monétaire créait de l’inflation et la monnaie était dévaluée ; jusqu’à l’effondrement de tout le système. Même les réformes de Constantin et de Dioclétien n’ont fait qu’enrayer provisoirement la crise de la production et du commerce (3). Au IVe siècle apr. J.-C., les grandes villes des Provinces, à moitié vides, dépérissaient. Aux sécessions et aux révoltes régionales succédèrent les invasions.

Un si fragile Empire

Au IIe siècle, la démographie devint négative, après que la désastreuse peste antonine de 166 eût entraîné une pénurie générale de main-d’œuvre. La population continua de décroître et la volonté de Marc Aurèle et de ses successeurs d’accueillir de nouvelles tribus au sein de l’Empire pour les installer sur les terres abandonnées ne pouvait plus inverser la tendance. « L’édifice fragile de l’Empire commença à s’effondrer. »

À mesure que Cunliffe passe de l’apogée de Rome à la période postromaine et à l’aube du Moyen Âge, moment où l’Europe réaffirme sa diversité, la teneur du livre change. Le récit se fait plus chronologique ; les conjectures fécondes, les anecdotes archéologiques et les grandes théories qui rendent si haletante son analyse de la préhistoire se raréfient. Mais, vers la fin, l’auteur tire à nouveau certains de ses fils préférés. Alors que l’énergie de l’énorme déflagration viking et scandinave se dissipe, alors que le monde méditerranéen « s’épuise en rivalités infinies », l’« Europe atlantique » revient en force et se prépare à de nouveaux exploits. Des navires plus grands et plus robustes naviguent le long de ces rivages et, « chez ces peuples, l’attrait de l’Ouest n’avait pas disparu. C’est depuis les ports de l’Espagne et du Portugal, puis de la Grande-Bretagne, de la France et des Pays-Bas, que tant d’habitants de la péninsule de la Vieille Europe firent voile vers un monde plus vaste ».

L’intelligence des détails

D’un livre aussi riche et imposant que celui-ci, le lecteur ressort non seulement avec une perspective globale mais aussi avec l’éclat d’une foule de détails. Pour ma part, je n’oublierai jamais l’image de l’énorme poisson rouge orné de lions retrouvé dans une tombe scythe du VIe siècle av. J.-C. en Allemagne, ou celle de l’horrible charnier néolithique de Talheim rempli de paysans massacrés avec leurs enfants, ou encore celle du squelette d’un chef agrippant son sceptre de pierre et exhibant d’un air de défi son étui pénien en or, dans une tombe de Varna, en Bulgarie.

Mais mon passage préféré est un moment d’interprétation. Vers 9000 av. J.-C., des aventuriers du mésolithique atteignirent la Sardaigne et la Corse. Ils s’installèrent dans de petites grottes de la côte, mais seulement par intermittence : il est clair qu’il s’agissait de populations nomades qui multiplièrent les allées et venues pendant des siècles. Comment le sait-on ? Parce que, dans ces grottes, entre les couches de dépôts constitués d’arêtes de poissons et d’os d’oiseaux et de lièvres, on a retrouvé des couches composées exclusivement de boulettes de résidus de Bubo insularis, le hibou nain corso-sarde aujourd’hui éteint. Entre des décennies bruissantes du bavardage des hommes, des cris d’enfants et du crépitement des feux de bois, il y eut des siècles de silence uniquement troublé par le gazouillis des oiseaux. Ça, c’est de l’archéologie !

 

Ce texte est paru dans la London review of Books. Il a été traduit par Étienne Dobenesque.

Censure du passé – Livres en feu : la symbolique des autodafés

« Burning Books [« Livres en feu »] n’est pas une interminable complainte déplorant les inestimables trésors perdus. C’est une enquête sur la destruction de livres à grande échelle qui eut lieu en Allemagne de 1933 jusqu’à la dénazification du pays par les forces alliées », rapporte le bibliothécaire Ian Morrison dans l’Australian Book Review. Car si les organisations étudiantes allemandes entreprirent spontanément les autodafés de livres honnis par le régime nazi en 1933, il est également certain que des millions de livres furent aussi perdus dans les bombardements alliés et au cours de la dénazification. « Les autodafés sont toujours d’abord et avant tout des actes symboliques, une mise en scène théâtralisée de la rupture avec le passé », explique le bibliothécaire australien. Et de citer Alfred Kantorowicz, Allemand exilé à Paris en 1934 où il avait ouvert une librairie des livres brûlés : « Les livres peuvent survivre… mais les sociétés capables de les comprendre pourraient bien disparaître. »

 

Burning Books (« Livres en feu »), de Matthew Fishburn, Palgrave Macmillan, 2008.

Méconnu – En finir avec les régimes

Atteinte de boulimie, lady Di avait été soignée par la psychothérapeute Susie Orbach, auteure d’un livre pionnier paru en 1978, FIFI pour les intimes (Fat Is a Feminist Issue : « La graisse est un enjeu féministe »). La thèse de ce bestseller : si vous voulez maigrir, ne faites aucun régime. Orbach étant revenue à son sujet en janvier 2009 avec son livre Bodies (« Corps »), Laura Tennant, journaliste au New Statesman, est allée rechercher dans sa bibliothèque sa version de FIFI. Elle l’avait acquise sur ses 20 ans, lors de la parution de la deuxième édition. Elle souffrait d’une panoplie classique de désordres alimentaires. Le livre ne la toucha pas pour autant. Susie Orbach admettait d’ailleurs son échec dans son introduction : malgré la prise de conscience qu’elle se flattait d’avoir suscitée – jusqu’à la création d’une troupe de théâtre composée d’obèses nommée « Pneu de rechange » –, 80 % des jeunes filles de San Francisco suivaient un régime.
Avec le recul du temps, Laura Tennant juge plein de bon sens le parti pris anti-régime. La difficulté vient de le justifier en termes rationnels. Dans son introduction, Orbach écrivait : « Le féminisme fait valoir que le fait d’être grosse représente une tentative de rompre avec les stéréotypes sexués de la société. Ma graisse dit : “Allez vous faire foutre, tous ceux qui me veulent parfaite maman, amoureuse, servante et putain. Prenez-moi telle que je suis. Si vraiment vous vous intéressez à moi, frayez-vous un chemin dans mes replis et découvrez qui je suis.” » Poussant l’interprétation psychanalytique de l’obésité et de la boulimie, Orbach y voyait un symptôme résultant des relations mère/fille : « Être une femme c’est vivre avec la tension de donner et de ne pas recevoir ; la mère et la fille sont inévitablement liées dans un rapport d’ambivalence, de difficulté et de conflit. »
À en juger par son nouveau livre, Susie Orbach a évolué. Son idée forte, écrit Tennant, est que les thérapeutes et les psychanalystes se trompent quand ils voient dans l’« instabilité du corps » un simple « dépotoir des anxiétés ». Elle estime qu’il faut reconnaître au corps lui-même une faculté d’anxiété propre, distincte de l’anxiété psychologique. « L’anxiété du corps est aussi fondamentale que l’anxiété émotionnelle. »

Susie Orbach, Fat is a Feminist Issue (« La graisse est un enjeu féministe »), Paddington Press, 1978.

Le roman-vérité du Sentier lumineux

Les deux derniers livres de Santiago Roncagliolo, Avril rouge et La cuarta espada (« La quatrième épée »), portent sur la guérilla du Sentier lumineux, ce parti maoïste péruvien qui fut à l’origine d’« une des guerres civiles les plus sanglantes de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine », selon les mots du spécialiste britannique Lewis Taylor (1). À la fin des années 1990, son travail dans une organisation de défense des droits de l’homme a mis l’écrivain en contact avec des proches de disparus, des victimes d’actes de torture, et même un sendériste qui « avait assassiné de sang-froid des dizaines de personnes (2) ». Roncagliolo passera plusieurs années à chercher les moyens d’écrire sur l’horreur : un immense défi, dit-il, « précisément parce que l’horreur commence là où s’arrêtent les mots ».

La solution viendra du film From Hell, réalisé en 2002 par Albert et Allen Hughes, où l’épopée de Jack l’Éventreur est prétexte à une description de la société anglaise de la fin du XIXe siècle. À la lumière de ce récit, Ayacucho – berceau de l’indépendance du Pérou et de la révolution sendériste, mais aussi un « lieu très religieux, avec une culture ostensible de la mort » –, apparut à Roncagliolo « la scène idéale pour un thriller ». De cette réflexion est né son roman Avril rouge. Qui marque sans doute le tournant d’une carrière jusque-là multiforme – Roncagliolo a été auteur de contes pour enfants et de scénarios pour la télévision espagnole.

Cerner la « vérité » de Guzmán

Ce succès lui fournira l’occasion de transformer en livre un reportage sur Abimael Guzmán écrit pour le quotidien madrilène El País. Il s’agissait de démêler l’« histoire humaine » du leader du Sentier lumineux, pour comprendre « comment quelqu’un peut se radicaliser au point de devenir terroriste ». Pour y parvenir, l’écrivain mêle tous les styles. Le résultat est un texte difficilement classable. La cuarta espada est, aux dires de Roncagliolo lui-même, un « roman non fictionnel », à l’instar du De sang-froid de Truman Capote : « Tout ce que je raconte est réel. Mais si tous les personnages étaient fictifs, l’argument fonctionnerait de la même manière (3). » C’est précisément cette agilité qui a permis à Roncagliolo de transformer une biographie ratée d’Abimael Guzmán en succès de librairie.

Faute de pouvoir rencontrer son personnage principal ou même d’accéder à des sources directes, ayant en outre affaire à un homme passé maître dans l’art de se dissoudre dans la dimension quasi millénariste de sa cause révolutionnaire, l’auteur va narrer les aventures d’un jeune écrivain nommé Santiago Roncagliolo, qui se rend au Pérou pour découvrir la « vérité » de Guzmán. Et qui se propose, par ce biais, de « donner la parole aux terroristes » et d’accéder à une version de la violence des années 1980 et 1990 « qu’il nous faut entendre ». Tenace et provocateur, Roncagliolo – le personnage – profite du contexte des attentats du 11 mars 2004 en Espagne pour proposer à El Pais « un nouveau regard sur la terreur, une incarnation du mal ». Un exergue du prix Nobel sud-africain J. M. Coetzee révèle la thèse qui sous-tend l’enquête de Roncagliolo : le révolutionnaire perçu comme un « homme condamné », sans liens, qui « a rompu les amarres avec l’ordre civil, avec la loi et la moralité », n’attend « aucune miséricorde », ne vit en société que pour la détruire.

Fils de Péruviens exilés au Mexique, Santiago Roncagliolo a grandi auprès d’autres « petits exilés », jouant à la « guerre populaire » du Sentier lumineux dans la cour de récréation, écoutant à la maison les conversations « compliquées » des grands sur le soulèvement à venir, avant de rentrer dans un pays où la « révolution en marche » ne ressemblait en rien aux « belles choses qu’on nous en avait dites ».

Le journaliste anglais Justin Webster – qui pense que les « traits essentiels de la personnalité » sont constitués dès l’âge de 7 ans – a fait à l’écrivain une suggestion, qu’il suit au pied de la lettre : prêter une attention particulière à l’enfance du personnage. Le premier chapitre – « Le petit communiste » – dit l’orientation du livre. Roncagliolo y montre comment le monde provincial alangui et rigide du Pérou des années 1940 a pu engendrer l’homme qui allait conduire son pays au bord du gouffre. Une succession de blessures émotionnelles – sa condition d’enfant illégitime, le mépris paternel, une déception amoureuse – a produit cette « incarnation du mal à l’état pur » que deviendra Guzmán adulte. Et si la clé des comportements humains est à rechercher dans l’enfance, pense Roncagliolo, le seul point commun entre le timide étudiant en philosophie de l’université d’Arequipa [que fut Guzmán à 20 ans] et le chef du Sentier lumineux est « sa condition de bâtard ». Un enfant, une vraie famille, une vie quotidienne insipide et heureuse auraient peut-être enrayé le processus qui mena le futur « Président Gonzalo » – son nom de guerre – à créer « un groupe humain, un parti, puis un monde qu’il puisse contrôler », pour atténuer les carences de l’enfance.

L’idéologie du Sentier lumineux n’intéresse pas Roncagliolo en tant que telle – « les textes, dès lors qu’on parvient à les pénétrer, se révèlent si limpides qu’ils en deviennent monotones » –, mais pour la manière dont elle est vécue : le fait que des individus soient capables de donner une valeur presque mystique à un discours. « J’appartiens à un monde dans lequel ceci n’existe plus », dit le chroniqueur, soulignant la distance générationnelle qui le sépare de cette façon de vivre pour ses idées, qui lui rappelle la foi dans « la Force » du Luke Skywalker de La Guerre des étoiles, métaphore qui a suscité une intense controverse au Pérou.

La part humaine des sendéristes

À ses détracteurs, Roncagliolo répond qu’un livre destiné à être traduit en douze langues ne peut faire l’économie de références didactiques simples et directes, issues de la culture populaire. Il n’est donc pas surprenant que son Guzmán d’avant l’arrestation, en 1992, rappelle le Hitler du film La Chute : un homme aux abois, qui s’invente des armées, présente d’infimes avancées comme de glorieuses renaissances et destitue des généraux qui ne font pas de miracles.

Fort de ces procédés – la personnification de l’histoire et le recours à la culture pop –, Roncagliolo fait un récit fluide de la guerre civile, délesté des détails complexes et des débats stériles qui divisaient les gauchistes des années 1970, ceux de la génération de son père. Le roman puise sa force dramatique dans l’exploitation de thèmes marginaux par rapport aux « grands récits » produits par les anthropologues et les historiens : la mort d’Augusta La Torre, par exemple, la première épouse de Guzmán, décédée dans des circonstances troubles.

Mais c’est la troisième partie du texte – « La prison » – qui donne son caractère au livre et incarne son acharnement à familiariser le lecteur – par le sentimentalisme – avec les détails d’une histoire d’horreur. Le cynique chroniqueur « mercenaire » des premières pages incline soudain à l’introspection. « J’ai honte d’être ce que je suis », dit-il, un « bourgeois satisfait », atteint d’une « poussée de radicalisation », qui est « comme une maladie ». C’est alors que le succès du dernier roman du jeune personnage-écrivain – Avril rouge – lui ouvre miraculeusement des portes : il est invité à présenter son livre dans les prisons de Lima, et accède enfin à la part humaine des sendéristes. Il apprend ainsi que Maritza Garrido Lecca – la ballerine qui cachait au besoin Abimael Guzmán – voulait changer le monde en dansant ; il découvre l’histoire de Blanca Revoredo, la mère d’Elena Iparraguirre – la seconde compagne du leader et numéro deux du parti –, soutien indéfectible de sa fille en captivité. Il se sent, écrit-il, comme un « touriste en enfer » qui se demande « s’il est possible d’écrire sur tout cela sans prendre position ».

Plus de deux décennies de « sendérologie » ont précédé La cuarta espada. Une vaste littérature produite par une pléiade d’auteurs péruviens et étrangers : experts en sciences sociales, journalistes, et, plus récemment, hommes de lettres. Roncagliolo s’appuie sur cette littérature, mais il a pour priorité l’innovation narrative, pas la rigueur de l’enquête. Le débat provoqué par le livre porte en partie sur les erreurs factuelles assez grossières qui l’émaillent. Mais ceux qui reprochent à Roncagliolo son style light ou l’accusent de « banaliser » la tragédie font aussi entendre une plainte récurrente : pourquoi ceux qui « connaissent vraiment la question » n’ont-ils pas écrit une histoire aussi intéressante ? Car l’efficacité de la stratégie narrative de Roncagliolo est là, dans l’écho que trouve cette personnalisation du drame auprès d’une génération dont le souvenir des bombes et des coupures d’électricité ne sont que réminiscences d’une lointaine enfance. Aux yeux de ce nouveau lectorat, il faut saluer dans l’entreprise de Santiago Roncagliolo, comme le dit un blogueur anonyme, l’audace d’avoir transformé « une période tragique de la vie de la société péruvienne en un récit qui figure aujourd’hui en tête des meilleures ventes du pays ».

 

Ce texte est paru dans Primera Revista Latino-americana de Libros en février 2008. Il a été traduit par Dominique Lepreux.

Le mufti contre le poète

« La période est des plus difficiles pour les écrivains en Jordanie, où des livres sont saisis et des auteurs poursuivis, notamment parmi les jeunes. Leur production, désignée par l’appellation “littérature de jeunes”, est accusée de rechercher la gloire en s’attaquant aux tabous. » Celui qui écrit ces lignes dans Al-Hayat, le quotidien arabophone de Londres, sait de quoi il parle. Jeune poète, Islam Samhan a passé quinze jours en prison en octobre dernier pour « atteinte à l’islam et à son Prophète » dans son premier recueil de poèmes, Bi-rachaqati Dhil (« Avec la légèreté d’une ombre »). Publié à Amman en février 2008 par les éditions Dar Al-Fada’at, le livre a été saisi. Son auteur et son éditeur sont en cours de jugement. L’affaire, qui fait grand bruit dans la presse et les milieux intellectuels arabes, a commencé, selon le quotidien libanais Al-Akhbar, lorsqu’un chroniqueur d’un site Internet a considéré que certaines expressions « portaient atteinte à la puissance divine ». Saisissant la balle au bond, le mufti de Jordanie, invité à s’exprimer sur le sujet par une petite radio islamiste, qualifia Samhan d’« apostat ». C’est alors seulement que la direction des publications jordanienne se serait aperçue que le manuscrit n’avait pas été déposé auprès de ses services et aurait exigé son retrait de la vente. Écrivains et intellectuels arabes se sont mobilisés pour défendre le jeune poète au nom du « droit à la création », rappelant que plusieurs autres œuvres ont été censurées récemment dans le pays. Pour la plupart, ce sont des œuvres de la nouvelle génération d’écrivains arabes, qui n’hésitent pas à prendre certaines libertés avec la tradition et la morale, notamment religieuse. « Comment ose-t-il décrire le Prophète comme le “lecteur de marc de café du ciel” ? », s’indignait l’un des détracteurs d’Islam Samhan.

 

Bi-rachaqati Dhil (« Avec la légèreté d’une ombre »), de Islam Samhan, Dar Al-Fada’at, 2008.

Bestseller du passé : Le sexe pour tous

En 1972, le livre The Joy of Sex « entrait dans la conscience collective avec toute la subtilité d’un gigolo dans un conseil d’évêques », rapporte The New York Times. Huit millions d’exemplaires vendus. À l’époque de la libération sexuelle, cet essai décomplexé sur les façons de « bien » faire l’amour, après l’apparition de la pilule et avant celle du sida, fit fureur. Le livre resta 343 semaines sur la liste des bestsellers américains. Farfelu, touche-à-tout, le gérontologue anglais Alex Comfort s’était largement inspiré de ses expérimentations sexuelles avec la meilleure amie de sa femme pour rédiger son livre. Quarante ans plus tard, la sexologue Susan Quilliam s’est attelée à l’actualisation du manuel. Les passages sur le sexe à cheval ou à moto ont été supprimés, le reste, largement « féminisé »… La sexologue réfléchit désormais à des versions particulièrement destinées aux « gays » et aux « personnes handicapées ».

Alex Comfort et Susan Quilliam, The New Joy of Sex (édition revue et corrigée), Mitchell Beazley, 2008. En français : Alex Comfort, Les Joies du sexe (première édition), Flammarion, 2003.

Un héros national ébranlé

« Quintilius Varus, rends-moi mes légions ! », s’écria l’empereur Auguste de sa lointaine Rome quand lui parvint la nouvelle du désastre (1)… En cet an 9 de notre ère, Publius Quintilius Varus, commandant de l’armée du Rhin, avait été attiré dans une embuscade par Arminius, prince chérusque romanisé (2). La bataille – sanglante ! – dura plusieurs jours. Trois légions furent décimées, les unités auxiliaires alliées aux Romains taillées en pièces. Le général défait se planta l’épée dans le ventre. Un coup d’arrêt venait d’être donné aux velléités de l’Empire d’annexer les provinces de la Germanie libre (3)… Des siècles plus tard, l’Allemagne morcelée éleva le noble guerrier Hermann, alias Arminius, au rang de héros national symbole de liberté. Une imposante statue lui fut élevée en l’an 4 de l’Empire allemand [1875] dans la forêt de Teutoburg, près de Detmold [Rhénanie-du-Nord-Westphalie]. Statue qui en appelle à l’unité allemande, [les yeux et le glaive] dirigés vers l’Ouest et l’« ennemi héréditaire » gaulois (4).

Aujourd’hui, les historiens sont unanimes : la bataille de Varus n’a pas opposé aux Romains un peuple germain uni dans un véritable soulèvement national. Face aux légions se dressaient en vérité des tribus germaniques auxiliaires de l’Empire et entrées en rébellion : l’insurrection a été fomentée par un transfuge qui jouissait des droits civiques romains (5).

À l’occasion du 2000e anniversaire de l’événement, différentes localités du nord de l’Allemagne organisent des expositions et le marché du livre est inondé de publications sur le sujet. Ces titres ne proposent rien de vraiment nouveau, mais vulgarisent, avec plus ou moins de sérieux, les résultats de recherches éparses. Deux mille ans après la clades Variana [bataille de Varus] et vingt ans après la chute du mur de Berlin, ils apportent leur pierre à la nouvelle politique de mémoire allemande. Il n’est plus question d’héroïser le célèbre chef chérusque ; c’est avec sobriété qu’Hermann-Arminius est démythifié par des auteurs qui s’intéressent à l’histoire symbolique de la bataille.

Certes, le Chérusque fut rejoint après la victoire par d’autres mécontents, mais une multitude de tribus restèrent fidèles à Rome et on n’observa pas alors le plus petit début de formation d’une identité nationale. Arminius ne voulait pas libérer la Germanie unie, comme l’avait déjà suggéré Tacite, mais simplement étendre sa propre souveraineté ; il chercha donc à s’imposer dans les luttes de pouvoir internes aux Chérusques par une politique d’agression envers Rome. L’historiographie moderne discute donc la question de savoir si la défaite de Varus marqua effectivement un tournant historique, et rétablit la vérité sur la complexité et les nuances de la politique romaine envers la Germanie.

Des centaines de localisations

Quelles sont, parmi ces innombrables publications, celles qui valent d’être lues ? On doit l’analyse la plus fouillée à Reinhard Wolters. Les recherches de cet historien de l’Antiquité et numismate ont beaucoup contribué au débat sur la portée réelle de la bataille. Son essai accessible séduit grâce à son interprétation rigoureuse des sources et sa synthèse prudente des recherches les plus récentes. Ralf-Peter Märtin, pour sa part, a écrit un livre très documenté et bourré de suspense, en décrivant les protagonistes de façon très évocatrice et en reconstituant la bataille elle-même avec une imagination d’historien. Les débats érudits ne sont pas le fort de Dirk Husemann, qui écrit d’une plume allègre, ne fait l’économie d’aucune figure de style mais renonce totalement aux notes de bas de page. Tillmann Bendikowski, enfin, consacre autant de pages à faire l’histoire de la réception de l’événement qu’à le raconter. Il inflige ce faisant un cinglant démenti au titre même de son livre, « Le jour où naquit l’Allemagne »…

On peut aujourd’hui l’affirmer : Hermann le Chérusque est mort et Arminius le renégat peut difficilement passer pour la figure idéale de l’identité nationale allemande. La seule question qui provoque encore l’émoi est de savoir où se trouve vraiment le bourbier dans lequel Varus s’est enlisé (6). Depuis le XVIe siècle, pas moins de sept cents lieux différents ont été proposés. Les résultats des dernières fouilles laissent penser que la bataille eut lieu dans le défilé de Kalkriese, au nord-est d’Osnabrück [Basse-Saxe], lieu qu’avait déjà identifié en 1885 Theodor Mommsen (7). Mais cette localisation n’est pas incontestable, les historiens et leurs sources ne fournissent pas encore un tableau d’ensemble cohérent. Nul doute que la science progressera encore, lorsque l’agitation autour du bimillénaire sera retombée.

 

Ce texte est paru dans le quotidien suisse de langue allemande Neue Zürcher Zeitung. Il a été traduit par Cybèle Bouteiller.

La trahison des universitaires

Les auteurs sont comme le vin. Plus ils vieillissent, meilleurs ils deviennent. Voilà ce que semble suggérer la lecture du coup de gueule de Thea Dorn sur le désarroi de la nation. Ici, des hommes vieux de bonne constitution et ayant du caractère ; là, des hommes jeunes n’ayant rien à dire. Et les femmes ? Aucune, sinon Elfriede Jelinek.

C’est avec étonnement qu’on se demande ce qui peut bien pousser Mme Dorn à réveiller ce vieux cliché dans sa tribune. C’est le sourire aux lèvres qu’on lit son apologie, digne d’une écolière, de MM. Walser, Fest et Enzensberger. C’est avec un certain effroi qu’on admire ses élégantes courbettes devant cette équipe vieillissante de moralistes douteux. Est-il bien vrai que les grands penseurs allemands contemporains appartiennent presque tous à cette génération ? Est-ce leur rayonnement qui éclaire notre époque intellectuellement sombre ? N’est-ce pas plutôt l’éclairage que la télévision, les rubriques littéraires et les usines de la culture continuent de jeter sur eux qui relègue les autres dans l’ombre ?

Avoir émergé des rangs d’une génération décimée n’a pourtant rien d’héroïque. Avec au-dessus de la tête le ciel intellectuel sans étoiles de la République fédérale, et ancrée en soi la loi morale antifasciste ; solitaires dans un paysage universitaire désertique ou syndiqués dans le Groupe 47. Réunis dans la jeunesse, la morale, le plaisir de prendre position et la prétention à l’influence. Ce sont aujourd’hui les vétérans, rompus à l’exercice médiatique, aguerris par d’innombrables débats, suffisants et imbus d’eux-mêmes. Mais le ressort du pouvoir normatif de la fiction, celui qui transforme des êtres humains en héros et des auteurs en poètes nationaux, est l’esbroufe, non le scepticisme [de la raison critique]. Rien de bien grave, pourrait-on penser. Mais il y a un hic, un problème allemand. Il consiste à croire que des écrivains, des poètes et des hommes de lettres sont les intellectuels de référence d’une nation. Aucun autre pays européen ne voue un tel culte à des gens qui écrivent des romans. La raison de ce phénomène est tout aussi évidente que dépassée. Les penseurs allemands ayant connu l’exil ou le discrédit après 1945, tels Martin Heidegger et Carl Schmitt, ne restaient que les poètes. Et puis, les philosophes sont dangereux dès qu’ils ont des convictions politiques. Les hommes de lettres, eux, aboient mais ne mordent pas ; ils sont inoffensifs, ils veulent juste jouer.

Le culte excessif des poètes

Attendre de poètes qu’ils fassent l’éducation intellectuelle de l’opinion et qu’ils montrent le chemin de la morale est donc un héritage de l’histoire allemande. Mais une belle langue, une imagination débordante et une verve de conteur ne font pas l’intellectuel. Considérer que les hommes de lettres sont par définition clairvoyants, c’est comme inviter des comédiens ou des sportifs à dire quelque chose d’intelligent dans un talk-show.

Disons-le sans équivoque : bien sûr, il existe des poètes doués d’une véritable intelligence philosophique et politique. Mais écrire n’exige pas de regard acéré sur l’actualité. De grands écrivains comme Thomas Mann ou Knut Hamsun nous l’ont appris ; et c’est peut-être parce qu’il était trop intelligent pour un poète que l’Académie prussienne des arts refusa, dans les années 1930, de coopter le grand intellectuel qu’était Robert Musil.

Bien sûr, Thea Dorn a raison de déplorer le manque de penseurs savants (universitaires) dans les débats publics. Mais sa révérence devant les anciens fait partie du problème, non de la solution. Le culte excessif des poètes en général et de la génération d’après guerre en particulier a relégué les jeunes et les universitaires dans une complaisante position de repli. Le narcissisme  et les jeux de langage des théoriciens français des années 1980 y sont certainement pour quelque chose, comme le suppose Dorn (lire encadré). Mais en France, elle n’a pas fait autant de dégâts : contrairement à l’Allemagne, le pays ne manque pas de nouvelles parures intellectuelles haute couture ; ni dans les universités, ni dans les rubriques littéraires des journaux. L’Allemagne, en revanche, souffre d’une séparation des genres aussi préoccupante que malsaine. D’un côté le tapage public, de l’autre le repli sur soi des universités. Ce que Thea Dorn analyse comme une question de tempérament – manque de volonté et prudence élitiste – est en réalité une question de système. Jamais un pays ne s’est à ce point permis d’avoir un paysage universitaire où fleurissent les chaires de philosophie et de sciences de la communication – sans se poser sérieusement la question : qu’est-ce que cela nous apporte ? Question qu’il est devenu presque impossible de poser, puisque le système des sciences humaines et sociales est tout entier bâti sur l’autosuffisance et l’inintelligibilité. Comme dans la caverne de Platon, un langage abscons empêche la lumière venant de la société d’entrer dans les universités. Le résultat est un ésotérisme bien particulier ; un monde dans lequel des recherches d’importance sur la problématique des sexes, les conflits entre les cultures et la question des valeurs débouchent toujours sur les mêmes injonctions : des ordres de tolérance et des appels au dialogue – « altérité » et « textualité ». Qui peut bien lire cela ?

 

Le renoncement à l’idéal des Lumières

Celui qui a reçu pareille formation est pour ainsi dire perdu. Il l’est aux yeux de la société et la société l’est à ses yeux. Quant aux quelques pionniers qui cherchent à sortir de ce bourbier, la machine les punit à grands coups de sarcasmes et de mépris, comme dans le cas du professeur de littérature anglaise et auteur de bestsellers Dietrich Schwanitz (1). Pour un chercheur en sciences humaines, tout livre à succès est un suicide.

Alors que des scientifiques comme les neurologues Gerhard Roth et Wolf Singer accroissent leur prestige en écrivant de bons livres grand public, les spécialistes des sciences humaines et sociales sont tenus de s’en méfier (2). L’objectif des Lumières, qui promirent jadis d’éclairer savants et non-savants, survit encore en neurobiologie et en génétique. Dans les sciences humaines, on préfère se taire. Et se côtoyer bien sagement entre soi dans des colloques qui promettent interdisciplinarité et transdisciplinarité sans jamais rien en faire. Chacun reste bien au chaud dans le cocon de ses concepts, comme si la mission sociale de ces disciplines était de produire des coquilles vides. Osez seulement l’évoquer, et les mandarins se retranchent dans leurs donjons, font la sourde oreille, voire se disent persécutés par ces exigences déloyales. Ils chuchotent « Humboldt » pour revendiquer le droit à l’inutilité. Mais rien n’était plus éloigné de la pensée de ce réformateur prussien que des universités inutiles. Wilhelm von Humboldt attendait aussi des sciences humaines une utilité sociale. Il voulait un flambeau des Lumières pour éclairer la société, non des monologues d’érudits (3). Peut-on invoquer Humboldt pour justifier que près des trois quarts de la philosophie enseignée à l’université soient voués à la rénovation d’édifices intellectuels vétustes ? Ou que l’idéalisme allemand occupe bien plus de chaires que la recherche d’une éthique pour le temps présent ? Humboldt voulait-il un 500e doctorat sur Platon ? Voulait-il que les professeurs se préoccupent davantage des problèmes de leurs ancêtres que de ceux de leurs enfants ?

Qui veut faire une carrière d’intellectuel en Allemagne doit presque obligatoirement se tenir à l’écart des universités. Peter Sloterdjik ou Rüdiger Safranski, nos philosophes de référence, sont des germanistes évadés de ce système. Bien plus malins et courageux que la plupart de leurs collègues aux itinéraires classiques, ils déterminent aujourd’hui les débats. Les quelques non-alignés, créatifs et curieux, n’entrent même pas dans le champ de vision des médias et de leurs a priori justifiés contre les sciences humaines et sociales. Le philosophe Thomas Metzinger, par exemple, a réfléchi aux effets de la neurologie sur notre société et formulé des idées innovantes au service d’une neuroéthique. Il reste quasi inconnu du public (4).

Il est étonnant qu’un penseur intéressant réussisse parfois à passer à travers les mailles du filet universitaire. Car ce sont les facultés elles-mêmes qui choisissent leurs membres. Et des professeurs médiocres recrutent des collègues médiocres. On ne peut vraiment pas parler de marché libre. Survival of the fittest… la survie du plus apte, dans les universités allemandes, n’est que la survie du plus aligné. Celui qui fait son doctorat sur la logique formelle a toutes les chances d’un bel avenir devant lui ; un philosophe qui parle d’argent n’en a aucune. Dans l’amphi de la faculté de philosophie, la logique formelle est le grand problème ; au-delà des murs, dans le monde réel, c’est l’argent.

Une issue à cette impasse ? Une lueur d’utopie ? Une once d’espoir, au moins ? Les seuls adversaires que les mandarins ont à craindre aujourd’hui sont les ministres des Affaires culturelles et les recteurs qui leur coupent les vivres. Les conseillers politiques, les instituts économiques et les gouvernements des Länder [régions allemandes] exigent de nos jours que ce brouhaha intellectuel dégage un bénéfice économique. Ils ne se laissent plus éblouir, comme dans les années 1990, par des mots comme « culture » ou « médias ». Leur critère est l’utilité économique immédiate.

C’est s’aveugler et faire fausse route. Mais cela fonctionne. À Hanovre, le département de psychologie sociale critique est menacé de liquidation. Qu’une telle chose soit possible illustre l’ampleur des errements. La psychologie sociale, cette discipline qui nous explique pourquoi les hommes se comportent autrement qu’ils ne le veulent eux-mêmes – qu’il s’agisse du changement climatique, du bonheur ou de la morale –, ne devrait-elle pas, précisément, être le corps de métier de l’avenir ? Mais celui qui se tait ne récolte que le fruit de son silence.

Cette situation dramatique durera tant que les universités ne s’aventureront pas au cœur de la société, y compris dans les rubriques culturelles des journaux et jusqu’à la télévision. Il leur faudra en apprendre les règles et les enseigner. Un emballage clinquant ne peut pas discréditer longtemps un contenu de valeur. Celui qui enseigne aux étudiants du sociologisant, du déconstructionnant et du germanisant pontifiant au lieu d’enseigner l’allemand, celui qui minaude et craint les médias grand public sans rien proposer, celui-là laisse le devant de la scène à des gens comme [Günter] Grass et [Martin] Walser. Nous ne pouvons plus nous offrir nos facultés de sciences humaines parce que nous ne pouvons plus nous offrir leur silence. Mais nous avons tant besoin d’elles !

 

Ce texte est paru dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Il a été traduit par Aurélie Marquer.

 

⇒ En complément, lire l’article de Thea Dorne : « La jeune génération a baissé les bras »

Cherchez l’intrus ! Les Canadiens anglophones achètent surtout des livres américains, mais…

Les meilleures ventes au Canada anglophone, Globe and Mail, 17 février 2009

1 – Outliers : the story of success  [« Hors-normes : l’histoire de la réussite »]
Malcolm Gladwell

2 – The Last lecture [Le Dernier discours]
Randy Pausch, avec Jeffrey Zaslow

3- The Yankee years [« Les années Yankee »]
Joe Torre et Tom Verducc

4- The Ascent of Money : A Financial History of the World [« L’ascension de l’argent : Une Histoire financière du monde »]
Niall Ferguson

5- The Great depression ahead [« La grande dépression à venir »]
Harry S. Dent

6- Escape [« La fuite »]
Carolyn Jessop

7- Payback [« Remboursement »]
Margaret Atwood

8- Dewey [Dewey]
Vicki Myron et Bret Witter

9 – Survive! [« Survivre ! »]
Les Stroud

10- The Bro Code [« Le code Bro »]
Barney Stinson

Selon BookNet, qui suit les tendances du marché, les ventes de livres sont en progression au Canada anglophone. Mais les auteurs locaux en profitent peu, car les livres américains ou britanniques se taillent la part du lion. Les listes des meilleures ventes publiées par le Globe and Mail de Toronto en témoignent, qui ressemblent passablement à celles du New York Times.
Dans la liste des essais grand format, reproduite ici, on retrouve les mêmes ouvrages sur les clés du succès personnel (Outliers de Malcolm Gladwell), sur le courage face à l’adversité et la résilience (The Last Lecture de Randy Pausch ; Escape de Carolyn Jessop ; Dewey de Vicki Myron), et sur la crise économique (The Ascent of Money de Niall Ferguson ; The Great Depression Ahead, de Harry Dent). On trouve même dans la liste canadienne les Mémoires de Joe Torre, manager des Yankees de New York, la célèbre équipe de base-ball, de 1996 à 2007.
Restent tout de même quelques spécificités canadiennes. Côté fiction, des auteurs canadiens percent, avec des romans en phase avec la réalité multiculturelle du Canada contemporain. Dans Through Black Spruce (« À travers la forêt d’épinettes noires », Viking), gagnant du prestigieux prix Giller, Joseph Boyden raconte l’histoire tourmentée d’une famille d’Indiens Cris de la baie James. Sans oublier les tendances régionales, normales dans un pays vaste et diversifié : dans le Montréal anglophone, les ouvrages sur les Canadiens, le célèbre club de hockey de la ville, se vendent bien, tandis qu’en Alberta c’est un essai dénonçant l’industrie pétrolière de la province qui arrive en tête.
Au total, si le Canada anglophone lit comme le reste du monde anglo-saxon, les auteurs et les thèmes locaux conservent tout de même une place significative. Margaret Atwood, la plus grande romancière et essayiste du pays, s’impose avec un essai sur la symbolique de l’endettement. Émerge aussi un ouvrage pratique étonnant, écrit par un spécialiste ontarien de la survie, qui explique comment s’en tirer lorsqu’on est perdu et sans ressources (Survive! de Les Stroud). Margaret Atwood, qui expliquait dans un essai devenu classique que la survivance était le motif dominant de toute la littérature canadienne, apprécierait certainement la coïnci¬dence (Essai sur la littérature canadienne, Boréal, 1987).

Spécialiste de politique comparée, Alain Noël enseigne au département de science politique de l’université de Montréal. Il a récemment publié, avec Jean-Philippe Thérien, Left and Right in Global Politics (« Gauche et droite dans la vie politique mondiale »), Cambridge University Press, 2008.