Gomorra et l’empire du « je »

Gomorra est beaucoup plus qu’un livre. C’est à la fois un phénomène éditorial et une affaire criminelle, l’auteur menacé de mort par la Camorra vivant aujourd’hui sous protection policière. C’est aussi, manifestement, un miroir de la conscience que notre pays a de lui-même. À l’automne 2006 [à sa sortie], des journalistes, des écrivains et des hommes politiques ont témoigné leur solidarité à Roberto Saviano, le comparant à Salman Rushdie et à d’autres cibles de la haine. Umberto Eco a publiquement salué la valeur politique et morale de l’auteur et de son livre. Une telle aura d’héroïsme civique rend bien sûr assez difficile l’évaluation objective de la qualité de l’ouvrage. D’autant qu’il n’est pas facile d’identifier véritablement de quelle catégorie de livre il s’agit. Car voilà un texte qui mêle de nombreux genres : l’enquête journalistique, le manifeste citoyen, l’autobiographie, le roman, et même, dans une certaine mesure, l’enquête ethnographique – en tout état de cause l’enquête de terrain. Gomorra transcende les classifications.

C’est un roman-vérité qui captive le lecteur, en vertu de la réalité que lui confère l’usage de la première personne. Le récit est ainsi paré d’une forme d’objectivité, et donc de véracité, scientifique. Nous avons affaire à une sorte d’ethnologie « aux pieds nus » qui devrait obliger les anthropologues à se demander : « Et nous, à quoi servons-nous ? Quel est le sens de notre travail, si un roman est si efficace ? »

Le port de tous les trafics

Tout commence avec la description, fascinante, des trafics dans le port de Naples. Dès la première page, le lecteur est témoin d’un événement glaçant : au moment où un container est hissé sur un cargo, l’énorme paroi coulissante cède et renverse sa charge sur le quai : des dizaines de corps congelés de travailleurs chinois morts, renvoyés chez eux pour y être enterrés. Les crânes se fracassent et les cadavres décomposés s’amoncellent les uns sur les autres. « Quand le grutier du port m’a raconté cette histoire, il a placé ses mains sur son visage en continuant à me regarder entre ses doigts écartés. » C’est ainsi, avec cette introduction extrêmement forte, que l’auteur entre en scène. Saviano avait l’habitude, raconte-t-il, d’aller sur le port simplement pour « manger du poisson » ; mais un jour, il entre en contact avec le milieu des « Chinois » qui contrôlent les quais et le trafic des containers, et commence à travailler comme docker occasionnel, au noir. Cette incursion sur le « terrain » lui permet, à travers ses conversations avec Xiang, l’un de ces Chinois, de se faire une idée de ce qui se trafique effectivement sur le port de Naples : des marchandises variées produites pour rien ou presque en Chine, essentiellement des vêtements ; et non pas (ou pas seulement) les trafics auxquels le lecteur non informé aurait spontanément pensé – la drogue aujourd’hui ou les cigarettes, il y a vingt ans –, mais des marchandises globalisées, prêtes à se fondre dans l’économie légale.

Ayant une vague idée du fonctionnement d’un port et après m’être intéressé aux rapports entre économie légale et clandestine, je considère réaliste la description de Saviano. C’est bien ainsi. Ce fut toujours ainsi. Un vieux capitaine de la marine marchande, aujourd’hui à la retraite, m’avait raconté comment, dans les années 1970, il chargeait du blé et déchargeait des déchets scellés à Odessa tout en transportant au retour des cigarettes de contrebande et du whisky. Mais ces trafics restaient marginaux. Aujour¬d’hui, les circuits clandestins se jouent des frontières, des douanes, des taxes et des contrôles d’authenticité des marques. Ils assurent la liaison – via Naples, mais aussi Bari et Gênes – entre Shanghai et la via Montenapoleone [la rue du grand luxe à Milan] et il est très difficile de les dissocier des flux globaux des marchandises légales.

La Camorra, miroir du monde

Saviano, en suivant ses informateurs comme le Chinois Xiang ou l’Italien Pasquale, quitte le « ventre infecté » du port pour pénétrer au cœur du monde de la sous-traitance, dans ces lieux où les grandes marques italiennes font travailler directement ou indirectement des jeunes et des étrangers pour des salaires de misère et des horaires à rallonge. Il découvre que le secteur textile est contrôlé par les familles de la Camorra, non plus à travers le vieux système du racket, mais à travers les prêts que, fortes de leurs liquidités, elles accordent aux chefs d’entreprise au même taux que les banques. En outre, les familles gèrent directement les usines, offrant ainsi une alternative locale à des entreprises nationales, pour la plupart localisées dans le Nord et le Nord-Est, incapables d’investir dans une région où abonde la force de travail. Cela explique pourquoi la Camorra jouit d’une forte légitimité sociale, pourquoi les quartiers s’embrasent lorsque la police intervient contre une famille camorriste. Naturellement, la force première de la Camorra est de type militaire. Nous ne sommes pas ici face à un modeste modèle de protection sociale alternative à celle de l’État, comme le voudraient des théories rationalistes rebattues sur la Mafia. Il s’agit là de véritables holdings, des groupes familiaux qui exercent le monopole de la violence à l’échelle locale, font des bénéfices sur les marchés illégaux – drogue, armes, déchets toxiques, etc. – et les réinvestissent immédiatement dans l’économie productive à travers des entreprises semi-légales, elles-mêmes liées aux secteurs de pointe de l’économie officielle, à commencer par la mode. C’est l’économie globale concentrée sur quelques centaines de kilomètres carrés. Avec un modèle d’organisation qui n’est pas sans rappeler celui des secteurs les plus innovants de l’économie mondialisée.

Dans les usines du tiers-monde ou des pays émergents, nos biens de consommation les plus anodins sont fabriqués dans des conditions infernales par une force de travail quasi réduite en esclavage. Une enquête en 2006 révélait ainsi qu’Apple fait assembler ses iPods dans des usines chinoises rappelant, à une échelle gigantesque – avec leurs dizaines ou centaines de milliers d’ouvriers –, les workhouses du temps de Dickens : des journées de travail de quatorze à seize heures par jour, des salaires de 40 dollars par mois, une discipline de fer, des punitions incessantes, de jeunes ouvrières obligées de vivre dans des dortoirs entourés de barbelés (1). Les entreprises camorristes ont donc des caractéristiques fractales : leur microcosme reflète le macrocosme. Et l’on pourrait dire exactement la même chose du trafic de déchets toxiques que Saviano décrit dans la dernière partie de Gomorra. La Camorra organise le transport à travers la Campanie de la même manière que les armateurs de nombreux pays du monde gèrent, avec la complicité des services secrets et des magnats locaux, l’exportation des déchets toxiques ou industriels vers la Somalie, la Sierra Leone ou le Bangladesh. Le légal et l’illégal, le licite et l’illicite ne sont pas des catégories juridiques pertinentes, encore moins morales, mais des notions qui fluctuent au gré des circonstances. En fonction de qui organise la protection armée de ces négoces : des États, des entreprises, des seigneurs de la guerre ou les versions bien de chez nous de ces féodalités militaires qui ont pour nom Camorra [à Naples], Mafia [en Sicile], N’dranghetta [en Calabre] ou Sacra Corona Unita [dans les Pouilles].

Milan la mafieuse

Cet enchevêtrement de la légalité et de l’illégalité, des secteurs marginaux et des activités de pointe, des marchés réguliers et des marchés déviants en Campanie et ailleurs est connu. La description qu’en fait Saviano, aussi efficace soit-elle, n’est donc pas particulièrement nouvelle. Elle a cependant le mérite d’aller à l’encontre du cliché raciste selon lequel la criminalité organisée dans le sud de l’Italie est le fruit des caractéristiques anthropologiques locales : dans le nord, en Lombardie, la Mafia, la N’dranghetta et les gangs étrangers œuvrent de concert, évitant autant que possible les guerres inutiles, blanchissant l’argent de la drogue et des armes dans le rachat d’entreprises ou la finance. En d’autres termes, la différence essentielle entre la Campanie – le Sud en général – et le reste de l’Italie ne tient pas à la présence ou non du crime organisé mais à l’existence, autour de Naples, d’une féroce compétition armée pour le contrôle direct du territoire.

Lorsqu’il décrit les mécanismes économiques de la Camorra et la porosité des milieux criminels du Sud et du reste du monde, Saviano s’efforce d’éviter le folklore. Mais il ne résiste pas à la tentation d’épicer son récit quand il évoque sa propre présence. Ainsi, lorsqu’il se rend dans le quartier de Scampia et assiste à la distribution gratuite d’héroïne aux « Visiteurs », ces toxicomanes au stade terminal de la dépendance qui servent de cobayes pour les nouveaux « produits ». Saviano décrit l’arrivée des Visiteurs, le dégoût d’un camorriste « vêtu de blanc » pour ses clients cadavériques, la crise d’overdose d’un junkie et la fille qui urine sur son visage pour le ranimer, la soudaine colère des Visiteurs contre Saviano qu’ils prennent pour un pusher (« celui qui n’est pas un toxico est forcément un dealer »), jusqu’à ce que l’ami Pasquale apparaisse soudain, le fasse grimper dare-dare dans un camion et l’emmène. Voici comment Saviano justifie cette descente sur le terrain : « Je m’étais retrouvé là non par hasard, mais parce que j’avais la présomption de croire qu’en respirant l’haleine du réel, chaude et aussi authentique que possible, on pouvait arriver à comprendre. Je ne suis pas certain qu’il soit indispensable d’être là et de les observer pour connaître les choses, mais il est indispensable d’être là pour que les choses nous connaissent. »

Une histoire vraie ?

Cette scène, et plusieurs autres où l’auteur se prête au procédé narratif du « j’y étais et j’ai vu », est à mes yeux purement ornementale : le récit est superflu du point de vue de la description ethnologique, mais non du point de vue romanesque. Il ne nous apprend rien, mais raconte quelque chose de très fort. L’effet ethnologique a ici pour fonction de rappeler au lecteur qu’il lit une histoire vraie dont le narrateur a une connaissance directe, et non une information de seconde main. « Je le sais et j’ai les preuves », dit Saviano, sans dire de quelles preuves il s’agit. C’est à travers les allusions à son propre rôle dans les événements rapportés que l’auteur rend vraie et objective une description qui a toutes les caractéristiques du récit, avec ce que cela signifie d’arbitraire et de subjectivité. Les « ventres infectés », l’« haleine chaude du réel » et toutes les images discutables qui parsèment le livre ont pour fonction de mettre le lecteur au contact non pas tant de la réalité que des sensations tactiles, olfactives et morales de l’auteur, immergé dans cette réalité. Nous souffrons avec lui et nous avons comme lui des sueurs froides, nous respirons la même puanteur du « réel ». Cet effet mimétique évident explique sans doute, avec d’autres facteurs, le succès sensationnel du livre.

Je crois à tout ce qui est raconté dans Gomorra. De la fascination des adolescents pour le style de vie camorriste à la reconstitution des guerres de Secondigliano et de Scampia, jusqu’au récit puissant de l’enfouissement des déchets toxiques. Mais j’y crois comme je crois, toutes proportions gardées, à la guerre racontée par Tolstoï dans les Récits de Sébastopol : le grand écrivain russe nous dit qu’il a voulu raconter non pas la vérité factuelle du siège, mais sa vérité morale. Cela pose donc une question : quel type de vérité transmet Gomorra ? Les noms, les prénoms et les lieux cités par Saviano sont connus des forces de l’ordre et de la magistrature, les mécanismes économiques et criminels ne sont pas ignorés des spécialistes. In fine, il s’agit d’une vérité reconstituée, d’une synthèse narrative à laquelle le « je », bien qu’apparemment utilisé de manière occasionnelle, apporte le frisson de réalisme scientifique dont un récit a besoin pour avoir valeur morale. Ce sont précisément là les raisons des menaces des camorristes : elles n’ont pas été provoquées par le caractère inédit des révélations de Saviano, mais par le caractère accessible au plus grand nombre de la dénonciation qu’elles portent. Cela n’en reste pas moins un roman.

L’héritage de Truman Capote

Gomorra est une sorte de fiction mâtinée d’ethnologie, où l’habile structure narrative est au service d’une dénonciation mais aussi d’une sorte d’affirmation de soi. Gomorra est davantage l’histoire de « Saviano pénétrant les mystères de Naples » que celle de leur révélation tout court. Rien là de bien nouveau sous le soleil. Déjà, De sang-froid, de Truman Capote, et Les Armées de la nuit, de Norman Mailer, relevaient de ce genre. Ce ne sont ni des romans, ni des reportages au sens strict, mais des ouvrages dans lesquels la personnalité des auteurs-narrateurs, s’impliquant dès les premières pages, insuffle à la narration une authenticité qui garantit son efficacité. De ce point de vue, Gomorra symbolise le succès, y compris en Italie, du muckraking, genre journalistico-littéraire américain où se sont illustrés des auteurs comme Upton Sinclair et aujourd’hui Barbara Ehrenreich ( 2).

Ici se pose inévitablement à nouveau la question posée plus haut : « Et le rôle des ethnologues dans tout cela ? » La réponse me semble beaucoup moins évidente qu’on pourrait le penser. Il est vrai que nous avons pour but la connaissance factuelle d’une réalité sociale, mais sommes-nous sûrs que nos récits ne contiennent jamais le moindre effet moral ? Je ne crois pas. Les auteurs classiques, tout comme quantité de recherches menées depuis les années 1970 sur les prisons, la drogue, la police, les conflits sociaux, les bidonvilles, attestent qu’on peut être objectif tout en s’inscrivant dans une forte perspective morale. Mis à part les évidentes différences de style et de contenus, liées notamment à la présence d’un terrain théorique plus ou moins solide, les textes d’ethnologie abondent eux aussi en procédés que je ne saurais définir autrement que comme narratifs. Du « moi » ayant pour seule fonction l’ostentation (« voilà ce que moi, ethnologue, j’ai observé et décrit et dont je vous rends compte »), on passe facilement au moi qui se raconte : « Épuisé par la chaleur et la dysenterie, sous une tente, je… », « Les natifs me traitaient avec gentillesse mais invariablement m’ignoraient quand j’essayais de… », « Sous une pluie de balles, je fuyais… », « Le vieux dompteur me dit : cette vie n’est pas faite pour toi, retourne à ton université, tandis que nous (3)… » De même que Saviano a besoin de nous faire savoir qu’il était vraiment à Scampia, les ethnologues nous précisent, sciemment ou non, qu’ils nous racontent une histoire à laquelle ils ont participé en tant que personnes. C’est cet enracinement existentiel et autobiographique qui rend si singulier le genre ethnologique au regard des conventions objectivantes des autres sciences sociales.

Tout en reconnaissant qu’il existe une distance assez grande entre les genres littéraires – ou leur mélange, comme dans Gomorra – et scientifiques, même sur des thèmes en apparence identiques, ils me semblent relever d’un continuum ; ils sont juxtaposés et non opposés. Voilà qui impose aux ethnologues de relever les défis que leur lancent les autres genres narratifs, non pour prétendre à d’impossibles triomphes éditoriaux mais pour mieux atteindre leur objectif de description des univers sociaux. Non pas en niant le mandat moral qui les motive inévitablement en tant que citoyens du monde, mais en luttant contre la tentation de le laisser obscurcir les « vérités » factuelles qu’ils entendent révéler ; et sans écarter la dimension narrative, qui passe souvent par le récit à la première personne, mais en essayant de la maintenir soigneusement séparée des effets d’objectivité auxquels les lie leur mission scientifique. Voilà pourquoi il faudrait recommander à qui veut commencer l’ethnologie de lire sans relâche des romans, des reportages et tous les types de « docu-fiction » écrits sur leur objet de recherche, non pour les singer mais pour voir s’il n’aurait pas quelque chose à en apprendre.

Dans les Mystères de Naples

Parce que la science et le roman se déploient sur un même terrain, les savants ont souvent cru à la vérité de la littérature – ou à son mensonge, mais en tout cas à son pouvoir de refléter la société. Quand Marx et Engels, dans La Sainte Famille [1845], s’en prenaient aux Mystères de Paris du pauvre Eugène Sue, ils partaient du présupposé que les extravagantes aventures du duc Rodolfo de Gerolstein dans les bas-fonds de la « Ville lumière » n’étaient pas seulement une fantaisie mais une représentation des classes sociales. Le roman Que faire ? de Nikolaï Gavrilovich Tchernychevski fut une bible du mouvement révolutionnaire russe jusqu’à Lénine –, qui en reprit le titre dans un pamphlet militant  (4). Comme on le sait, Les Buddenbrook [de Thomas Mann] et L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme [de Max Weber] se reflètent l’un l’autre. Un certain Georg Simmel renvoie à Rainer Maria Rilke et vice versa ( 5).

Quand l’image du crime organisé et globalisé dominant aujourd’hui en Italie et ailleurs devient celle de Gomorra, les sciences sociales doivent s’interroger. Des décennies d’une littérature de recherche bureaucratique et illisible, d’épaisses enquêtes soporifiques, comme écrites exprès pour brasser de l’air, ont éloigné le public des sciences sociales. Voilà aussi pourquoi les gens lisent à présent Gomorra exactement comme on lisait il y a cent cinquante ans Les Mystères de Paris. Il ne faut pas mépriser ce que certains sociologues appellent avec condescendance la littérature populaire, mais la lire avec attention et en apprendre quelque chose.

 

Cet article est paru dans la revue Etnografia e ricerca qualitativa. Il a été traduit de l’italien par Françoise Liffran.

Éloge du bien mourir

Héraclite serait mort noyé dans une fosse à purin, La Mettrie en se gorgeant de pâté aux truffes. Diogène se serait suicidé en retenant sa respiration. Simon Critchley a fait un livre à partir des anecdotes entourant la mort de 190 philosophes. Lui-même est philosophe en chef de la Société internationale nécronautique, un groupe d’avant-garde dont le site Web (necronauts.org) a pour mot d’ordre l’« inauthenticité » et pour objet l’étude de la mort, « un espace que nous nous proposons de cartographier, de coloniser et, pour finir, d’habiter ». Le livre est amusant, écrit Dinitia Smith dans le New York Times, même si les leçons de sagesse que l’auteur croit pouvoir tirer de ces morts ne sont pas toujours convaincantes.

Simon Critchley, The Book of Dead Philosophers (« Le livre des philosophes morts »), Vintage Books, 2008.

Simon Conway Morris : « La science de l’évolution reste inachevée »

Simon Conway Morris est professeur de paléontologie évolutive à l’université de Cambridge. Il doit sa notoriété scientifique à sa description de la faune de Burgess, un ensemble d’espèces vivant entre – 528 et – 510 millions d’années qui contient déjà la quasi-totalité des plans d’organisation des espèces aujourd’hui vivantes.

 

Qu’est ce qui, dans l’œuvre darwinienne, fait aujourd’hui consensus parmi les biologistes de l’évolution ?
Le mécanisme de sélection naturelle expliquant l’évolution des espèces. On peut le résumer de la manière qui suit. Au sein d’une espèce, il existe toujours une grande variabilité des caractères des individus – la taille, la couleur du pelage, la capacité à digérer tel aliment, etc. Ceux qui sont les mieux adaptés au milieu meurent moins et se reproduisent plus, donc leurs caractères propres deviennent de plus en plus fréquents dans la population, au point, à terme, de former une nouvelle espèce. Sur la réalité de ce mécanisme, tout le monde est d’accord. Ceux que l’on appelle les néodarwiniens, qui représentent la grande majorité des biologistes, y ajoutent une idée que Darwin ne pouvait avoir puisqu’il ignorait tout de la génétique, née après sa mort : que la variabilité des caractères au sein d’une population provient entièrement du hasard des mutations de l’ADN. Par conséquent, les directions que prend l’évolution sont complètement aléatoires et imprévisibles. Les néodarwiniens considèrent que leur théorie est achevée et à même de rendre compte d’à peu près tous les phénomènes biologiques. D’autres, dont je suis, pensent que la science de l’évolution est incomplète et qu’il est temps de voir l’héritage de Darwin comme un chantier inachevé.

Dans quelles directions faut-il reprendre ce chantier ?
Nous connaissons le mécanisme de l’évolution, mais nous sommes incapables de prévoir les produits qu’elle pourrait, voire devrait obligatoirement, donner. Pourtant, l’évolution suit manifestement une direction ordonnée vers plus de complexité. Nous devons donc trouver les principes scientifiques d’ordre supérieur de cette « logique de la biologie » – un terme que vous n’entendrez jamais dans la bouche des néodarwiniens – qu’elle suit sur le long terme.

Vous soutenez donc que l’évolution est prévisible ?
Je soutiens qu’elle l’est beaucoup plus que ne le pensent la majorité de mes collègues, acquis à l’idée d’une évolution purement aléatoire. Je m’appuie sur le nombre croissant de cas où l’évolution a inventé plusieurs fois les mêmes structures pour répondre à un problème donné. Les exemples classiques sont l’œil camérulaire  (1), que l’on trouve chez les pieuvres et chez les vertébrés, et la forme en fuseau des poissons et des cétacés alors que, dans les deux cas, il s’agit de lignées qui ont évolué indépendamment. C’est ce qu’on appelle la convergence évolutive : un même caractère s’observe chez deux lignées qui n’ont pas d’ancêtre commun. Ce qui me frappe, c’est que la convergence est la règle de l’évolution, non l’exception. De la molécule aux comportements sociaux, presque tout, dans l’évolution, a été inventé plusieurs fois. On ne cesse d’en découvrir de nouveaux exemples : les oiseaux sont apparus à quatre reprises ; même le système nerveux semble être apparu deux fois. Les routes de l’évolution sont nombreuses, mais elles mènent à un très petit nombre de destinations.

D’autres biologistes, comme Richard Dawkins (2), interprètent ce phénomène de convergence en termes de sélection naturelle : si des structures comme l’œil sont apparues plusieurs fois dans l’évolution, c’est qu’elles sont les mieux adaptées au milieu…
Le problème de cette interprétation est qu’elle surestime le rôle du hasard. À la suivre, le jeu aléatoire des mutations de l’ADN permettrait, sur une grande échelle de temps, de faire naître à peu près n’importe quelle nouvelle structure. Or, l’évolution ne fait pas apparaître de nouvelles structures. Elle ne fait que générer de nouveaux arrangements de structures existantes, en général des protéines, qui leur confèrent de nouvelles fonctions. Là encore, l’exemple de l’œil est édifiant. Pour qu’un œil fonctionne, il faut que la lumière soit focalisée sur la rétine. C’est ce que fait le cristallin, qui joue le rôle de lentille. C’est un tissu à la fois flexible et transparent. Pour former un tissu aux propriétés aussi originales, on pourrait s’attendre, selon la vision aléatoire de l’évolution, à ce qu’une protéine présentant les propriétés ad hoc soit apparue, puis se soit diversifiée. Or, on observe l’exact contraire : les cristallines qui le constituent sont une grande famille de protéines d’origines très diverses, mais qui ont en commun la possibilité de former un seul et même type d’arrangement tridimensionnel à la fois résistant, flexible et translucide. C’est un bel exemple de convergence moléculaire.

Tout n’est donc pas possible dans l’évolution ?
Non, car les contraintes physico-chimiques limitent le champ des possibles. Pour former un tissu comme le cristallin à partir de protéines, il n’y a sans doute qu’une solution, qui n’est d’ailleurs pas forcément la mieux adaptée.

En quoi ces contraintes qui limitent les possibilités de l’évolution peuvent-elles la rendre prévisible ?
Si l’on connaissait mieux la double contrainte biologique – l’évolution ne fait que réarranger des éléments existants et non en créer de nouveaux – et physique – pour un problème donné, il existe un très petit nombre de solutions que l’on peut obtenir à partir des éléments biologiques existants – qui pèse sur l’évolution, on pourrait dans une certaine mesure en prévoir le devenir. Contrairement à Stephen Jay Gould ( 3), je pense que si l’on pouvait rembobiner, comme une bande magnétique, l’évolution puis la dérouler à nouveau, on obtiendrait à peu près la même chose que ce que nous connaissons.

Y compris l’homme ?
Y compris une créature possédant une intelligence et une conscience de soi d’un niveau comparable, même si elle n’aurait peut-être pas eu pour ancêtre un grand singe sans queue. Je pense que l’apparition d’une telle créature était inévitable, tant l’intelligence fait partie de ces phénomènes convergents dont je souligne l’importance.

L’intelligence humaine n’est donc pas une propriété de notre espèce ?

Pas du tout. Il est clair qu’une intelligence d’un niveau comparable à celle des primates est apparue au moins deux fois dans l’évolution, chez les dauphins et chez les corneilles. Le plus fascinant est qu’elle est apparue dans des milieux de vie très différents, et surtout dans des cerveaux qui n’ont pas du tout la même organisation.

Quel rôle reste-t-il au hasard, dans votre conception de l’évolution ? Par exemple aux grandes catastrophes, comme la météorite qui entraîna l’extinction des dinosaures et qui, selon Stephen Jay Gould, ouvrit la voie au développement des mammifères ?

Le hasard joue bien entendu un rôle. De même, si j’insiste sur l’importance des phénomènes de convergence, je sais bien aussi qu’il existe de multiples exemples où l’évolution a trouvé des manières différentes de résoudre un même problème. Elles font le délice des biologistes qui se sont spécialisés dans leur étude. Ce que je soutiens, c’est que ces phénomènes aléatoires jouent un rôle négligeable sur le long terme. Même si la météorite ne s’était pas écrasée, les ancêtres des oiseaux et des mammifères qui existaient déjà à l’époque des dinosaures auraient poursuivi leur diversification. Et les dinosaures auraient disparu de toute manière, car leur sang froid les rendait incapables de résister aux brusques refroidissements climatiques qui ont rythmé l’histoire de la Terre. C’est comme en histoire : même si Churchill était mort en 1940, je ne pense pas que le IIIe Reich aurait duré mille ans.

Ne sommes-nous pas là dans la pure spéculation ? Y a-t-il un moyen de résoudre ces questions ?

J’en vois trois. Les deux premiers sont la synthèse chimique d’une forme de vie artificielle dont on suivrait l’évolution, et l’étude d’une forme de vie extraterrestre qui permettrait de tester l’effet de contraintes physico-chimiques différentes de celles que nous connaissons. Ils sont pour le moment hors de notre portée. Il reste donc l’évolution expérimentale visant à observer l’apparition d’une nouvelle espèce. Elle consiste à faire se multiplier pendant très longtemps des colonies de bactéries pour voir ce qu’elles deviennent. Une équipe américaine en est à 31 000 générations sur douze colonies cultivées en parallèle. Or, elles ont évolué quasiment de la même manière ! La seule rupture importante est qu’une des colonies a acquis la possibilité de se nourrir de citrate, ce que ne fait pas la bactérie initiale. On peut interpréter cela comme un événement exceptionnel, ouvrant la voie à la formation d’une nouvelle espèce. J’ai tendance à penser que c’est un phénomène ponctuel qui se produira un jour ou l’autre dans les autres colonies, car les événements génétiques qui conduisent à pouvoir se nourrir de citrate s’y sont déjà produits, même s’ils n’ont pu se poursuivre jusqu’à permettre l’assimilation de ce sucre.

Peut-on vraiment comparer ce qui se passe chez une seule espèce de bactérie cultivée dans un tube à essai à ce qui se passe dans la nature ?
C’est l’objection évidente. C’est pourquoi je pense que, quel que soit l’intérêt de ces recherches, l’enjeu scientifique le plus important est d’élucider les règles qui gouvernent l’évolution sur le très long terme et les contraintes qui limitent ses possibilités. On peut accumuler, comme je le fais, les exemples de convergence évolutive, mais la question de savoir pourquoi l’évolution conduit toujours aux mêmes formes reste irrésolue et le restera sans doute tant que l’on n’aura pas compris les contraintes du monde physico-chimique qui pèsent sur l’évolution sur le très long terme. En physique, la mécanique classique de Newton s’applique à une certaine échelle, mais si l’on va dans l’infiniment petit, on a besoin de la mécanique quantique et, si l’on va dans l’infiniment grand, on a besoin de la mécanique relativiste. Darwin est l’équivalent de Newton et la science de l’évolution n’est pas donc achevée.

Quelles sont aujourd’hui les questions non résolues ?

D’abord l’origine de la vie, qui me semble tout à fait énigmatique. Ensuite, la manière dont les formes complexes apparaissent lors de ces transitions majeures, comme celle qui a fait passer des procaryotes, les cellules dépourvues de noyau, aux eucaryotes, dont les cellules possèdent un noyau contenant le matériel génétique. Enfin, on ne comprend pas ce qui fait qu’à un certain moment certains tissus cérébraux deviennent conscients d’eux-mêmes, comme nous l’avons évoqué à propos de l’intelligence. Au fond, nous ne comprenons pas ce qui fait de nous des humains. On évoque l’intelligence, le langage articulé, l’utilisation d’outils… Tout cela est en partie vrai, mais les explications darwiniennes traditionnelles, fondées sur la variabilité et la sélection naturelle, me semblent insuffisantes pour en rendre compte. En un sens, notre espèce est sortie de l’évolution. Quand je dis cela au Royaume-Uni, cela provoque des hurlements, mais la tradition philosophique française, qui insiste davantage sur la culture que sur la nature, me semble plus favorable à cette idée.

Propos recueillis par Nicolas Chevassus-au-Louis.

Le mot du mois

« Le besoin d’argent est la seule raison d’écrire que je connaisse. »
Samuel Johnson

Samuel Johnson, dont les Anglais fêtent le 300e anniversaire de la naissance avec deux biographies à l’appui. Avec sa chronique bihebdomadaire dans The Rambler (« Le Promeneur »), qu’il rendait avec la régularité d’un métronome, il peut être considéré comme le premier blogueur de l’histoire.

Annie Ernaux dépossédée

Annie Ernaux en est à son neuvième ouvrage traduit en anglais. Succès notable auprès de la critique. Chacun d’eux est « un récit bref, écrit à la première personne, qui s’enflamme comme une allumette dans l’espace entre le souvenir et la fiction », écrit Nancy Kline dans le New York Times. Il s’agit cette fois de L’Occupation (2003), curieusement traduit The Possession. La narratrice décrit six mois d’un paroxysme de jalousie. « Le personnage est campé avec une précision lyrique si extraordinaire que le lecteur devient lui-même possédé par la dépossession », écrit Lisa Hilton dans le Times Literary Supplement.

Annie Ernaux, The Possession, Seven Stories Press, 2008 (L’Occupation, Gallimard, 2002).

Le chiffre

Une couverture en marbre sculpté, une encre issue de recettes anciennes, un texte sur parchemin : Michelangelo. La dotta mano,
le livre d’art « le plus beau du monde », consacré à Michel-Ange et
publié par les prestigieuses éditions italiennes FMR, est disponible
depuis fin 2008 au prix de 100 000 euros. L’ouvrage peut être admiré
sur internet : www.fmronline.fr.

Camilleri sans Montalbano

Pas une trace de dialecte sicilien, pas d’assassin ni de commissaire Montalbano dans le dernier roman d’Andrea Camilleri, où « le dialogue prend le pas sur la narration ». « Une véritable pièce de théâtre », commente Bonina Gianni dans La Stampa. Premier acte : sept enfants, bientôt amis. Second acte : les mêmes, adultes rangés, pris au piège des douleurs et rancœurs enfantines. Un drame « anti-camillérien » par le maître italien du polar, dont le succès ne se dément pas pour autant.

Andrea Camilleri, Un sabato, con gli amici (« Un samedi entre amis »), Mondadori, 2009.

La corruption de la science médicale américaine

Le sénateur républicain Charles Grassley, membre de la Commission des finances du Sénat américain, a enquêté sur les liens financiers entre l’industrie pharmaceutique et les médecins universitaires, qui contribuent largement à déterminer la valeur marchande des médicaments. Il n’a pas eu besoin de chercher bien loin.

Prenons le cas de Joseph L. Biederman, professeur de psychiatrie à la Harvard Medical School et chef du service de psychopharmacologie pédiatrique du Massachusetts General Hospital de Harvard. Grâce à lui, les enfants peuvent maintenant, dès l’âge de 2 ans, être déclarés atteints de trouble bipolaire (1) et traités au moyen d’un cocktail de médicaments puissants, dont beaucoup n’ont pas été autorisés à cette fin par la Food and Drug Administration (FDA) et dont aucun n’a été autorisé pour les enfants de moins de 10 ans (2).

La RU-486 contre la dépression

Légalement, les médecins peuvent prescrire les médicaments autorisés dans un but précis pour tout autre usage qui leur semble bon, à condition que cet usage soit fondé sur des études scientifiques dûment publiées. Cela ne semble pas être le cas ici. Les études conduites par Biederman sur les médicaments qu’il recommande contre le trouble bipolaire infantile étaient « menées sur un échantillon si faible et conçues avec un tel manque de rigueur qu’elles n’étaient guère concluantes », a écrit le New York Times, résumant le point de vue de divers experts.

En juin 2008, le sénateur Grassley a révélé qu’entre 2000 et 2007 les compagnies pharmaceutiques, y compris celles qui fabriquent des médicaments pour le trouble bipolaire des enfants, avaient versé à Biederman 1,6 million de dollars pour des prestations de conseil. Deux de ses collègues ont perçu des sommes comparables. Après cette révélation, le président du Massachusetts General Hospital et celui de son organisation de médecins adressèrent une lettre aux praticiens de l’hôpital, exprimant non l’indignation que pouvait susciter cet énorme conflit d’intérêts mais leur sympathie pour ses bénéficiaires : « Nous savons que c’est une épreuve très difficile pour ces médecins et leurs familles, et nos pensées les accompagnent. » Et voici l’exemple d’Alan F. Schatzberg, président du département de psychiatrie de l’université Stanford, en Californie, et président élu de l’American Psychiatric Association. Le sénateur Grassley a découvert que Schatzberg détenait pour plus de 6 millions de dollars d’actions de Corcept Therapeutics, société dont il est cofondateur et qui teste l’usage de la mifépristone pour traiter la dépression psychotique. La mifépristone est un médicament utilisé pour l’interruption volontaire de grossesse, connu aussi sous le nom de RU-486 (3). Le laboratoire de Schatzberg était parallèlement le principal bénéficiaire d’une allocation du National Institute of Mental Health (NIMH) pour faire des recherches sur cet usage de la mifépristone  (4). Il avait par ailleurs écrit trois articles sur le sujet. Dans une déclaration publiée en juin 2008, Stanford assura ne rien voir d’anormal dans cet arrangement, même si, un mois plus tard, « pour éliminer tout malentendu », l’avocat de l’université annonça le remplacement temporaire de Schatzberg comme principal responsable des recherches ainsi subventionnées.

Mais peut-être le cas le plus flagrant révélé par le sénateur Grassley est-il celui de Charles B. Nemeroff, président du département de psychiatrie de l’université Emory, à Atlanta, et coéditeur, avec Schatzberg, d’un influent « Manuel de psychopharmacologie ». Le laboratoire de Nemeroff était le principal bénéficiaire d’une allocation de recherche de cinq ans, d’un montant de 3,95 millions de dollars, du même NIMH – dont 1,5 million revenant à l’université pour frais de gestion – en vue d’étudier plusieurs médicaments fabriqués par le groupe britannique GlaxoSmithKline (GSK). Pour se conformer aux règlements de l’université et de l’administration fédérale, Nemeroff se devait de révéler à Emory les sommes que lui versait GSK, tandis que l’université devait rapporter à l’administration tout montant perçu de plus de 10 000 dollars par an et assurer que le conflit d’intérêts serait géré ou éliminé.

Or, selon le sénateur Grassley, qui compara les registres de l’université et ceux de la firme, Nemeroff a omis de déclarer environ 500 000 dollars reçus de GSK pour des douzaines de conférences de promotion de ses produits. En juin 2004, un an après l’attribution de l’allocation de recherche, l’université mena sa propre enquête sur les activités de Nemeroff et découvrit de multiples violations des règles qu’elle avait elle-même édictées. Nemeroff y répondit par une promesse : « Concernant l’allocation NIMH/Emory/GSK, je limiterai mes consultations à GSK à moins de 10 000 dollars par an, et j’en ai informé GSK. » Cette même année, il perçut pourtant 171 031 dollars de la compagnie, tout en n’en déclarant à l’université que 9 999 – 1 dollar de moins que le plafond au-delà duquel l’université devait alerter l’administration fédérale.

D’innombrables conflits d’intérêts

L’université Emory a tiré profit de l’allocation et des activités de Nemeroff, ce qui pose la question de savoir si son laxisme fut motivé par le conflit d’intérêts dans lequel elle-même se trouvait. Comme l’écrit Gardiner Harris dans le New York Times, Nemeroff avait lui-même souligné la valeur qu’il pouvait représenter pour l’université dans une lettre au doyen de la faculté de médecine, justifiant sa participation à une douzaine de conseils d’administration: « Vous vous souvenez sans doute que Smith-Kline Beecham a fait don à ce département d’une chaire, et il est probable que Janssen en fera autant. En outre, Wyeth-Ayerst a créé dans le département un programme de bourses pour les post-doctorants, et j’ai demandé à AstraZeneca et à Bristol-Meyers [sic] Squibb de l’imiter. Ma présence au conseil d’administration de ces entreprises pourrait contribuer à expliquer leurs apports à notre faculté  (5). »

Ces psychiatres épinglés par le sénateur Grassley ont défrayé la chronique, mais de tels conflits d’intérêts sont présents dans toutes les disciplines médicales. (Le sénateur se penche désormais sur le cas des cardiologues.) De fait, la plupart des médecins universitaires, d’une façon ou d’une autre, touchent de l’argent ou reçoivent des cadeaux des entreprises pharmaceutiques. Beaucoup sont des consultants rémunérés, interviennent lors de manifestations financées par les sociétés, signent des articles écrits par les firmes ou par leurs agents (6) ou font office de « chercheurs » dont la contribution se limite souvent à prescrire à leurs patients le médicament à tester et à transmettre des informations à la firme. Ils sont plus nombreux encore à bénéficier de repas gratuits et autres avantages divers. En outre, les groupes pharmaceutiques subventionnent la plupart des meetings des sociétés savantes et l’essentiel de la formation continue que les médecins doivent recevoir pour conserver leur droit d’exercer.

Nul ne connaît le montant total versé par l’industrie aux médecins, mais on estime, à partir des rapports annuels des neuf plus grands laboratoires américains, qu’il pourrait se monter à plusieurs dizaines de milliards de dollars par an. Par de tels moyens, l’industrie exerce un contrôle considérable sur la manière dont les praticiens évaluent et utilisent ses produits. Ses liens d’envergure avec les médecins, en particulier ceux des facultés les plus prestigieuses, affectent les résultats de la recherche, la pratique médicale et jusqu’à la définition de la maladie.

Considérons les essais cliniques permettant de tester les médicaments sur des sujets humains. Avant qu’un nouveau produit puisse être mis sur le marché, son fabricant doit financer des essais cliniques pour montrer à la FDA, généralement par comparaison avec un placebo, que ce médicament est efficace et sûr. Les résultats de ces essais (ils peuvent être nombreux) sont soumis à la FDA, et si un ou deux sont positifs – c’est-à-dire s’ils font apparaître une efficacité sans risque sérieux –, le produit est généralement autorisé, même si tous les autres essais sont négatifs. Les médicaments sont en général autorisés pour un seul usage spécifique – par exemple, le traitement du cancer du poumon – et il est illégal pour les fabricants d’en faire la promotion pour une autre utilisation.

L’industrie finance la faculté

Mais les médecins, eux, peuvent prescrire un remède autorisé sans tenir compte des indications de la firme, c’est-à-dire sans tenir compte de l’usage spécifié ; cela pourrait concerner la moitié des prescriptions aux États-Unis (7). Une fois un médicament sur le marché, les firmes continuent de financer des essais cliniques, parfois pour obtenir de la FDA une autorisation pour d’autres utilisations, parfois pour démontrer sa supériorité par rapport à ses concurrents, mais c’est souvent simplement un prétexte pour inciter les médecins à le prescrire à leurs patients. Ces derniers essais sont très justement appelés « d’essaimage » (seeding studies).

Les firmes pharmaceutiques n’ayant pas un accès direct aux sujets humains, elles doivent sous-traiter les essais cliniques aux facultés de médecine – où les chercheurs utilisent les patients des hôpitaux et des cliniques universitaires – ou à des entreprises privées de recherche qui utilisent leur propre réseau de médecins pour enrôler des patients (8). Si ces entreprises sont généralement plus réactives, l’industrie préfère s’adresser aux universités, en partie parce que la recherche y est plus sérieuse, et surtout parce cela leur donne accès à des professeurs influents – qualifiés de « maîtres à penser » ou de « leaders d’opinion clés » (KOL : Key Opinion Leaders). Ce sont ceux qui rédigent les manuels et les articles des journaux scientifiques, publient des directives de pratique (recommandations de traitement), siègent à la FDA et autres comités gouvernementaux consultatifs, dirigent les sociétés savantes et prennent la parole lors des innombrables meetings et dîners organisés chaque année afin de former les praticiens aux nouveaux médicaments sur ordonnance. Pour une entreprise, rémunérer un « KOL » comme Lieberman vaut de l’or.

Des études conçues par les firmes

Voici quelques dizaines d’années, les facultés de médecine n’avaient pas de liens financiers importants avec l’industrie et les universitaires qui menaient des essais cliniques financés par une firme n’avaient guère d’autres attaches avec les groupes pharmaceutiques. Mais aujourd’hui, les facultés sont prises dans un vaste réseau d’arrangements avec l’industrie, et sont rarement en position morale de reprocher à leurs enseignants de se conduire de la même façon. Une étude publiée en 2003 a révélé qu’environ deux tiers des centres de médecine universitaires détenaient des actions dans les entreprises finançant la recherche en leur sein. Une étude publiée en 2007 sur les chaires de médecine montre que deux tiers d’entre elles perçoivent des fonds des firmes pharmaceutiques pour leur département, et trois sur cinq des rémunérations à titre personnel. Dans les années 1980, les facultés de médecine ont commencé à publier des directives régissant ces conflits d’intérêts ; mais ces règles sont très variables, plutôt permissives et appliquées sans rigueur.

Parce que leur soutien est conditionné à leur étroite implication dans tous les aspects de la recherche qu’ils financent, il est facile aux groupes pharmaceutiques de faire paraître leurs produits plus efficaces et plus sûrs qu’ils ne le sont. Avant les années 1980, ils laissaient en général aux universitaires l’entière responsabilité d’organiser et d’analyser les essais cliniques ; aujourd’hui, ce sont souvent les salariés ou les agents des firmes qui conçoivent les études, font les analyses, rédigent les articles et décident de la publication des résultats et de la forme qu’elle prendra. Parfois les médecins universitaires qui assument la recherche ne sont que des exécutants, qui fournissent des patients pour les essais et recueillent des données en suivant les instructions des firmes.

Compte tenu de cette pratique et des conflits d’intérêts qui pénètrent l’entreprise, il n’est pas étonnant que les essais financés par l’industrie et publiés dans les revues médicales soient systématiquement favorables aux médicaments fabriqués par ceux qui les paient. Les résultats négatifs ne sont souvent pas publiés ou sont présentés sous un jour positif, tandis que les résultats positifs sont publiés à plusieurs reprises avec une présentation différente. En 2008, une analyse portant sur soixante-quatorze essais cliniques d’antidépresseurs a montré que trente-sept études positives sur trente-huit avaient été publiées ; mais trente-trois des trente-six études négatives ne l’avaient jamais été, ou seulement sous une forme faisant ressortir un résultat positif. Et il n’est pas rare qu’un article publié s’intéresse moins à l’effet attendu du médicament qu’à un effet secondaire plus favorable.

La dissimulation des résultats défavorables est le sujet de l’ouvrage d’Alison Bass. Elle montre comment le géant britannique GSK a caché que son antidépresseur phare, le Paxil (aussi appelé Deroxat), était inefficace, voire dangereux, pour les enfants et les adolescents. Ancien reporter au Boston Globe, Bass décrit l’action menée conjointement par trois individus courageux et révoltés : un psychiatre, un responsable du département de psychiatrie de la Brown University (dont le président a perçu en 1998 plus de 500 000 dollars pour ses prestations de consultant de la part de groupes pharmaceutiques, dont GSK) et un adjoint du procureur général de New York. Tous trois s’en sont pris à cette firme et à une partie de l’establishment psychiatrique et l’ont, contre toute attente, emporté.

Le livre raconte la lutte engagée par les trois hommes pendant plusieurs années, amenant en 2004 GSK à payer une amende de 2,5 millions de dollars pour fraude à la consommation (soit une infime fraction des plus de 2,7 milliards de dollars que rapportait chaque année le Paxil à l’époque). La firme promit également de rendre publics tous les essais cliniques réalisés depuis le 27 décembre 2000. Sans cette procédure judiciaire, jamais la pratique systématique et délibérée de GSK consistant à étouffer les résultats défavorables des recherches n’aurait été connue. Avant cette révélation, voilà ce qu’on pouvait lire dans un document interne de la firme : « Il serait commercialement inacceptable de déclarer que l’efficacité n’est pas démontrée, car cela porterait atteinte à l’image de la paroxétine (Paxil). »

Nombre de médicaments réputés efficaces ne le sont probablement guère plus que des placebos, mais il n’y a aucun moyen de le savoir car les résultats négatifs sont soigneusement dissimulés. Quatre chercheurs ont quelque peu levé le voile, il y a six ans, sur cette réalité. En utilisant la loi sur la liberté de l’information (Freedom of Information Act), ils ont obtenu de la FDA les rapports sur chaque essai clinique contrôlé par placebo et soumis pour autorisation initiale concernant les six antidépresseurs les plus utilisés, mis sur le marché entre 1987 et 1999 : Prozac, Paxil, Zoloft, Celexa, Serzone et Effexor. Ils ont découvert que les placebos étaient en moyenne à 80 % aussi efficaces que les médicaments, soit une différence si faible qu’elle n’avait probablement aucune signification clinique. Les résultats étaient à peu près identiques pour les six médicaments : tous étaient pareillement inefficaces. Mais, parce que ces résultats défavorables ont été occultés (dans ce cas, au sein même de la FDA), et que seuls les résultats positifs ont été publiés, le public et la profession médicale ont cru que c’étaient des antidépresseurs puissants.

Essais cliniques manipulés

Les essais cliniques sont également biaisés en amont, les recherches étant conçues pour produire des résultats favorables aux entreprises qui les financent. Par exemple, le médicament sera comparé à un autre, administré à dose si faible que le premier semblera forcément plus puissant. Ou bien on testera un médicament pour personnes âgées sur de jeunes adultes, de sorte que les effets secondaires aient moins de chance d’apparaître. Un autre biais courant vient d’une pratique habituelle des firmes : le médicament est comparé à un placebo et non à un médicament existant – seule comparaison qui serait pertinente. Bref, il est souvent possible de faire en sorte que les essais cliniques donnent les résultats désirés, et c’est pourquoi il est important que les chercheurs soient réellement désintéressés par rapport aux résultats de leur travail.

Les conflits d’intérêts n’affectent pas seulement la recherche. Ils façonnent également la pratique de la médecine, du fait de leur influence sur les directives de pratique publiées par les organismes professionnels et gouvernementaux et de leurs effets sur les décisions de la FDA. En voici quelques exemples. Dans une étude publiée en 2005 portant sur deux cents groupes d’experts ayant émis des directives de pratique, un tiers des membres ont reconnu avoir un intérêt financier dans les médicaments qu’ils étudiaient. En 2004, après que le Programme national d’information sur le cholestérol eut appelé à une baisse significative des niveaux désirables de « mauvais » cholestérol, il apparut que huit des neuf membres du comité ayant rédigé les recommandations étaient liés financièrement aux fabricants de médicaments contre le cholestérol. Selon une étude publiée en 2006, sur les 170 contributeurs de l’édition la plus récente du DSM [Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux] de l’American Psychiatric Association, publiée en 2000, quatre-vingt-quinze avaient des liens financiers avec les compagnies pharmaceutiques, dont la totalité des auteurs des parties consacrées aux troubles de l’humeur et à la schizophrénie (9). Peut-être plus grave encore, de nombreux membres des comités d’experts qui conseillent la FDA pour l’autorisation des médicaments avaient également des liens financiers avec l’industrie pharmaceutique (10).

Ces dernières années, les firmes ont mis au point une méthode nouvelle et d’une grande efficacité pour développer leurs marchés. La stratégie consiste à convaincre le plus de gens possible (et leurs médecins) que leur état de santé exige un traitement médicalisé à long terme. Parfois appelée « marchandisation d’une maladie », cette pratique fait l’objet de deux nouveaux ouvrages : Our Daily Meds [« Nos médicaments quotidiens »], de Melody Petersen, et Shyness [La Timidité], de Christopher Lane. Pour promouvoir ces pathologies nouvelles ou dont l’importance est exagérée, les firmes leur donnent des noms savants et un sigle. Désormais, la brûlure d’estomac s’appelle « maladie du reflux gastro-œsophagien » (ou GERD) ; l’impuissance, « dysfonctionnement érectile » (ED) ; la tension prémenstruelle, « trouble dysphorique prémenstruel » (PMMD). Quant à la timidité, elle est devenue le « trouble d’anxiété sociale » (pas encore de sigle). On notera qu’il s’agit de pathologies mal définies affectant pour l’essentiel des individus en bonne santé, ce qui garantit un marché énorme et facilement extensible. Voici comment un haut responsable commercial conseillait à ses troupes de propager l’usage du Neurontin : « Neurontin pour la douleur, Neurontin pour la monothérapie, Neurontin pour le bipolaire, Neurontin pour tout », raconte Melody Petersen. Il semble que la stratégie des marchands de médicaments – et elle a réussi – soit de convaincre les Américains qu’il n’y a que deux sortes de personnes : celles qui ont une pathologie nécessitant un traitement médicamenteux et celles qui ne le savent pas encore. Si cette stratégie a été inventée par l’industrie, elle n’a pu être appliquée qu’avec la complicité de la profession médicale.

Le Neurontin, bon pour tout

L’ouvrage de Melody Petersen, ancienne reporter au New York Times, est une mise en accusation convaincante de l’ensemble de l’industrie pharmaceutique. Elle montre de façon très précise les multiples moyens, légaux et illégaux, par lesquels les firmes réussissent à créer des blockbusters (médicaments dont les ventes annuelles dépassent le milliard de dollars) et le rôle essentiel que jouent à cet égard les leaders d’opinion clés. Le Neurontin, autorisé d’abord pour un usage précis – le traitement des crises d’épilepsie quand les autres médicaments échouent à les contrôler –, est son principal exemple. En rémunérant des universitaires pour signer des articles recommandant le Neurontin pour d’autres usages – trouble bipolaire, maux de tête, etc. – et en finançant des conférences vantant ces utilisations, le fabricant en a fait un blockbuster : en 2003, les ventes atteignaient 2,7 milliards de dollars. L’année suivante, dans une affaire suivie du début à la fin par Petersen pour le New York Times, Pfizer plaida coupable pour marketing illégal et consentit à payer 430 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites pénales et civiles à son encontre. Une somme qui, pour Pfizer, ne représentait qu’un coût relativement faible par rapport à la rentabilité de l’investissement, le Neurontin continuant d’être prescrit comme fortifiant et produisant chaque année des milliards de dollars de chiffre d’affaires.

Christopher Lane a choisi un sujet plus pointu : l’augmentation rapide du nombre de diagnostics psychiatriques aux États-Unis et l’usage de médicaments psychotropes pour les traiter. Comme il n’existe pas de tests objectifs pour les maladies mentales et comme les frontières entre le normal et le pathologique sont floues, la psychiatrie est un terrain particulièrement fertile pour créer de nouvelles pathologies et en élargir d’anciennes. La définition des critères diagnostiques est pratiquement la chasse gardée du DSM, fruit d’un panel de psychiatres dont la plupart, nous l’avons vu, ont des liens financiers étroits avec l’industrie. Lane, professeur de littérature à la Northwestern University, retrace l’évolution du manuel depuis ses modestes débuts, en 1952, lorsqu’il n’était qu’un petit ouvrage à spirale (DSM-I), jusqu’à son édition actuelle de 943 pages (la version révisée du DSM-IV), bible de la psychiatrie, servant de référence aux tribunaux, aux prisons, aux écoles, aux compagnies d’assurance, aux services d’urgence, aux cabinets médicaux et aux centres de santé de toute sorte.

Compte tenu de son importance, on pourrait penser que le DSM est la synthèse d’un ensemble d’études scientifiques faisant autorité. Lane montre au contraire, à l’aide de documents inédits issus des archives de l’American Psychiatric Association et d’interviews de ses responsables, qu’il est en réalité le produit complexe du jeu politique universitaire, d’ambitions personnelles, de l’idéologie et, surtout, de l’influence de l’industrie pharmaceutique. Ce qui manque avant tout au DSM, c’est la validation scientifique. Lane cite un contributeur de l’équipe éditoriale du DSM-III : « On faisait très peu de recherche systématique, et le gros de la recherche existante n’était en réalité qu’une sorte de pot-pourri – diffus, incohérent et ambigu. Je crois que la plupart d’entre nous savions que les décisions que nous prenions étaient rarement fondées sur de la bonne science. »

Lane place la timidité au cœur de son étude sur la marchandisation de la maladie en psychiatrie. La timidité a fait ses débuts comme maladie psychiatrique en 1980, dans le DSM-III, sous la dénomination de « phobie sociale » ; on y disait qu’elle était rare. En 1994, à la parution du DSM-IV, elle était devenue le « trouble de l’anxiété sociale » et était présentée comme extrêmement répandue. Selon Lane, GSK, espérant booster les ventes de son antidépresseur, le Paxil, avait décidé de promouvoir le trouble de l’anxiété sociale au rang de « pathologie grave ». En 1999, la firme reçut de la FDA l’autorisation de mettre son médicament sur le marché pour traiter cette condition. Elle lança une vaste campagne publicitaire, avec des affiches dans les abribus de tout le pays, montrant des individus solitaires et ce slogan : « Imaginez-vous allergique aux autres… » Les ventes explosèrent. Barry Brand, le directeur de produit du Paxil, fut surpris en train de dire : « Chaque professionnel du marketing rêve de trouver un marché inconnu ou non identifié et de le développer. C’est ce que nous faisons avec le trouble de l’anxiété sociale ».

Certains des plus gros blockbusters sont des médicaments psychotropes. La théorie selon laquelle les troubles psychiatriques naissent d’un déséquilibre biochimique sert à justifier le développement de leur usage, même si cette théorie reste encore à démontrer. Les enfants constituent des cibles particulièrement vulnérables. Quels parents oseraient dirent non à un médecin déclarant que leur enfant est malade et qu’il doit prendre des médicaments ? Nous assistons aujourd’hui à une épidémie apparente du trouble bipolaire chez les enfants (qui semble avoir remplacé l’hyperactivité avec trouble de l’attention comme pathologie la plus répandue de l’enfance), ce diagnostic ayant été multiplié par quarante entre 1994 et 2003 (11). Ces enfants sont souvent traités avec de multiples médicaments utilisés pour un autre usage que leur indication première, beaucoup étant, outre leurs autres propriétés, des sédatifs, et presque tous pouvant avoir de sérieux effets secondaires.

Les problèmes abordés ici ne se limitent pas à la psychiatrie, même s’ils atteignent leur apogée dans ce domaine. Des conflits d’intérêts et des biais similaires existent dans presque chaque spécialité médicale, en particulier celles qui dépendent fortement de médicaments ou d’appareils. Il n’est tout simplement plus possible de croire l’essentiel des recherches publiées, ni de se fier au jugement de son médecin de famille ou des manuels médicaux qui font autorité. Je ne prends aucun plaisir à cette conclusion – et ne l’ai formulée qu’avec réticence, après vingt ans passés au sein de la rédaction en chef du New England Journal of Medicine.

L’une des conséquences de ce biais généralisé, c’est que les médecins apprennent à pratiquer une médecine très consommatrice de médicaments. Même lorsqu’un simple changement de mode de vie serait plus efficace, médecins et patients croient souvent qu’à chaque mal et insatisfaction correspond un produit. Les médecins sont aussi amenés à croire que les médicaments de marque nouveaux et plus chers sont supérieurs aux médicaments plus anciens ou aux génériques, même si cela n’est pas établi, les commanditaires ne comparant généralement pas leurs nouveaux produits aux anciens, administrés en même quantité. En outre, les médecins, influencés par le prestige de grands professeurs, apprennent à prescrire des médicaments en dehors de leurs indications d’usage et sans preuve de leur efficacité.

Le comportement du corps médical

Il est facile d’attribuer la responsabilité de cette situation aux groupes pharmaceutiques, et ils méritent en grande partie l’opprobre. La plupart des grandes firmes ont dû répondre d’accusations de fraude, de marketing de produits au-delà des usages autorisés et autres infractions. En 2001, TAP Pharmaceuticals a par exemple plaidé coupable et consenti à payer 875 millions de dollars pour mettre fin à une procédure civile et pénale, engagée sur la base de la loi sur les fausses déclarations (False Claims Act) pour son marketing frauduleux du Lupron, utilisé contre le cancer de la prostate. Outre GSK, Pfizer et TAP, on trouve parmi les autres firmes ayant eu à répondre d’accusations de fraude Merck, Eli Lilly et Abbott. Le coût de ces procès, parfois énorme, est cependant très faible comparé aux profits engendrés par ces activités illégales, et n’a donc rien de dissuasif. Certains défenseurs de l’industrie plaident que ce secteur ne fait que son travail – promouvoir les intérêts des investisseurs – et qu’il lui arrive simplement d’en faire parfois un peu trop.

Médecins, facultés et sociétés savantes ne peuvent pas, en revanche, invoquer ce type d’excuses, puisqu’ils sont responsables uniquement vis-à-vis des patients. La mission des facultés de médecine et des hôpitaux universitaires, qui justifie les exemptions fiscales dont ils bénéficient, est de former la prochaine génération de médecins, de conduire des recherches scientifiques de haut niveau et de prendre soin des membres les plus malades de la société. Elle n’est pas de passer de lucratives alliances commerciales avec le secteur pharmaceutique. Si répréhensibles que puissent être nombre de pratiques industrielles, je crois que le comportement d’une grande partie du corps médical est encore plus à blâmer. Les firmes pharmaceutiques ne sont pas des organismes caritatifs ; elles espèrent quelque chose en retour de l’argent qu’elles donnent, et l’obtiennent, faute de quoi elles cesseraient de payer.

Après avoir fait l’objet de tant de mauvaise publicité, les facultés de médecine et les sociétés savantes commencent à évoquer la nécessité de contrôler les conflits d’intérêts, mais leur réaction est restée jusqu’à présent très timide. Elles se contentent de parler de conflits d’intérêts « potentiels », comme s’il n’en existait pas déjà, et de les révéler ou de les « gérer », mais pas de les interdire. En bref, elles semblent vouloir dissiper le parfum de corruption, tout en gardant l’argent. Il faudra plus que des comités de réflexion et autres gestes symboliques pour en finir avec la dépendance de la profession médicale vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique. Une rupture radicale avec les comportements lucratifs est nécessaire.

Autres livres évoqués dans cet article :

– Alison Bass, « Side Effects. A Prosecutor, a Whistleblower, and a Bestselling Antidepressant on Trial » (« Effets secondaires. Un procureur, un dénonciateur et un antidépresseur phare en procès »), Algonquin Books of Chapel Hill, 2008.
– Christopher Lane, Shyness. « How Normal Behavior Became a Sickness », Yale University Press, 2007 (publié en français : « La Timidité. Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions », Flammarion, 2009).

Le premier choc des civilisations

1542. Sous les ordres de Francisco de Orellana commence une mythique expédition sur le fleuve Amazone, à la recherche du « pays de la cannelle ». L’occasion pour l’écrivain colombien William Ospina de raconter la folle entreprise des Européens. La découverte, la violence de la conquête, la rencontre foudroyante des Espagnols et des indigènes : Ospina ramène ses compatriotes, héritiers de ce choc des civilisations, aux origines de la réalité sud-américaine.

William Ospina, El país de la canela (« Le pays de la cannelle »), Norma, 2008.

Les deux vies de Pinocchio

Si l’on ne connaît de Pinocchio que le dessin animé de Walt Disney, la lecture de la version originale risque d’être un choc : Jiminy Cricket, le grillon parlant, est tué par le héros dès leur première rencontre. Cet insecte hors du commun, qui habite la maison de Geppetto depuis un siècle, révèle à Pinocchio une « grande vérité » : il lui conseille solennellement de se trouver un métier utile, sans quoi il n’arrivera à rien de bon. Et d’ajouter qu’il a pitié de son état de pantin. « À ces dernières paroles, Pinocchio se dressa, furieux. Il prit un maillet de bois sur l’établi et le lança contre le grillon parlant. Peut-être ne pensait-il pas le tuer. Malheureusement, il l’atteignit juste à la tête, si bien que le pauvre grillon eut à peine la force de faire “cri-cri”. Et puis, il resta là, aplati contre le mur. »

Nous n’en sommes qu’au chapitre 4 (sur trente-six), et toutes nos attentes sont déjà chamboulées. Chez Disney, l’adorable Jiminy Cricket, invariablement coiffé de son haut-de-forme, est l’indéfectible compagnon de Pinocchio, sa « conscience » lorsqu’il part à l’aventure. Avec ses yeux immenses à la Mickey et son sourire timide, Jiminy est le personnage qui ouvre et ferme le film, sur la chanson « Quand on prie la bonne étoile ». Il éclaire inlassablement l’obscurité des péripéties de Pinocchio de ses refrains enjoués et de ses règles morales simples :

« Quand le diable est là pour vous créer des embarras,
Sifflez, vite vite !
Sifflez, vite vite !
Alors votre conscience paraîtra ! »

Dans le texte original de Carlo Collodi, il n’y a ni le temps ni l’envie pour ce genre de sifflotement moral. La Toscane paysanne des années 1880 est un monde bien plus rude que l’Europe centrale fantasmée par Disney en 1940. Dans le livre de Collodi, la conscience ne pèse pas bien lourd face à la faim, et les sages sont ignorés ou occis par des enfants déchaînés.

Pinocchio contre La Petite Maison dans la prairie

L’emprise du Pinocchio de Disney est telle que l’original de Collodi paraît aujourd’hui une version remaniée. Richard Wunderlich et Thomas Morrissey l’ont souligné dans leur étude de Pinocchio aux États-Unis (1) : le roman de Collodi n’est plus qu’une « version parmi d’autres », une version pour adultes selon eux, inadaptée aux enfants. Car aucun livre pour enfants ne laisserait aujourd’hui le pauvre Jiminy se faire écrabouiller. « Nous avons rencontré de nombreuses personnes qui jugent “répugnant”, voire “obscène” le meurtre du criquet », remarquent Wunderlich et Morrissey. Mais pourquoi ? Il se passe des choses bien pires que la mort semi-accidentelle d’un insecte dans quantité de livres pour enfants. Et personne ne trouve « répugnant » que Laura Ingalls Wilder, dans La Petite Maison dans la prairie, écrive des scènes où l’on tue le cochon, où l’on parle de massacres d’Indiens. La différence, c’est qu’elle utilise un registre purement réaliste. Collodi est plus cruel, car le réalisme est pour lui un moyen de saper l’allégorie, sacrifiant ainsi le Pinocchio avec lequel nous avons pour la plupart grandi. Ce n’est pas seulement Jiminy qui est écrasé contre le mur, mais le monde rêvé de Disney tout entier, et cette douce illusion qu’il suffirait d’y croire vraiment pour voir ses vœux se réaliser.

« Quand on prie de tout son cœur/Il n’y a pas de faveur/Qui ne soit bientôt une réalité », chante Jiminy dans le film. Un chœur angélique enchaîne pour nous assurer que le « destin est bienfaisant ». Mais le destin, chez Collodi, n’a rien de bienfaisant. Une des maximes de Geppetto résume bien l’esprit du livre : « I casi son tanti », tout peut arriver et arrivera probablement. Au cours de son voyage picaresque, le Pinocchio de Collodi a les pieds brûlés, sert de petit bois pour le feu, est dépouillé de tout son argent, pendu par le cou à un arbre, pris dans un piège à furet, enfermé dans une niche, manque d’être frit et mangé par un pêcheur, est transformé en âne, fouetté par le Monsieur Loyal d’un cirque, et finalement avalé par un requin géant. Et Pinocchio lui-même n’est pas le doux et malheureux innocent du dessin animé, comme le suggère sa façon expéditive de faire avec le criquet, mais un sale gosse têtu, goinfre et parfois vindicatif. Pendant l’essentiel du livre, il se soucie moins de devenir un véritable petit garçon que d’assouvir ses appétits les plus immédiats.

Cupidité généralisée

Aborder Collodi plus d’un siècle après, comme une version remaniée du dessin animé plutôt que son modèle, c’est vraisemblablement y voir une œuvre subversive. Dans le film, la Fée bleue ressemble à une Jean Harlow angélique, toute de scintillement et de douceur féminine, une jumelle blonde de Blanche-Neige, une beauté qui réduit les garçons et les hommes à une bande d’imbéciles rougissants. Dans le livre, la « jeune fille aux cheveux bleu ciel » est une sorte de lutin versatile, capable d’être tour à tour la sœur de Pinocchio, sa mère, et une étrange chèvre à la stupéfiante toison bleue. Elle n’a ni ailes ni baguette magique. Dans l’original, l’imprésario Stromboli est le marionnettiste Mangefeu, un monstre qui ne peut manifester de pitié qu’en éternuant. Geppetto n’est plus un gentil fabricant de jouets vivant confortablement dans son petit atelier douillet avec son poisson rouge, son chat et son mauvais accent allemand, mais un vieux fou colérique et pauvre comme Job. Ce n’est pas par désir de paternité qu’il crée un petit garçon de bois, mais par cupidité : « J’ai imaginé de me fabriquer, de mes propres mains, un beau pantin en bois, mais une merveille de pantin, qui sache danser, tirer l’épée et faire le saut périlleux. Avec ce pantin, je ferai le tour du monde pour gagner mon morceau de pain et mon verre de vin. »

Chez Collodi, la distance entre le bon père Geppetto et le reste du monde cruel est bien plus faible que chez Disney. Dans le livre, tous sont cupides, mais cette cupidité prend des formes plus ou moins malveillantes, de la gourmandise puérile de Pinocchio à la fourbe avarice du renard et du chat, ces rusés compères qui surgissent, comme dans le film, à la moindre occasion de pervertir le pantin. Mais, chez Collodi, le renard et le chat ne sont pas seulement des êtres cupides, ce sont aussi des assassins. Ils se déguisent ainsi pour attaquer Pinocchio, essayant de lui voler les pièces qu’il a cachées dans sa bouche. Le chat tente d’insérer un « méchant couteau » entre ses lèvres, et Pinocchio « saisit la main entre ses dents et, après l’avoir mordue et coupée net, la cracha à terre ».

En comparaison, le Pinocchio de Disney est un petit être flasque, un vrai jouet. Dans son introduction à la nouvelle traduction anglaise, Umberto Eco rappelle le choc ressenti par les Italiens en découvrant le héros du dessin animé, avec son nez en bouton de culotte et son « étrange et déconcertant chapeau tyrolien » en lieu et place du chapeau en pain de sucre des vieilles illustrations de Mazzanti. Quand il apparaît à l’écran, le Pinocchio de Disney est inerte, sans même une bouche avant que Geppetto lui en peigne une. Il tient toute sa force vitale de Geppetto ou de la Fée bleue. À l’inverse, le Pinocchio de Collodi est volontaire avant même d’être sculpté. À l’état de bûche, il crie que la hache le blesse et que le rabot le chatouille. Quand il en fait un pantin, Geppetto est incapable de maîtriser le morceau de bois : Pinocchio lui donne un coup de pied, lui vole sa perruque et se moque de lui. Le nez incroyablement long de la marionnette n’est pas le châtiment de ses mensonges, mais une manière de faire la nique à son père qui croit pouvoir le raccourcir (« plus il le retaillait […], plus ce nez impertinent s’obstinait à allonger »). Le Pinocchio du dessin animé n’a qu’un défaut : il est trop passif, trop influençable. Le Pinocchio du livre est effronté et forte tête : « Coquin de fils ! Tu n’es pas encore terminé, et déjà tu commences à manquer de respect à ton père. C’est mal, mon garçon, c’est bien mal ! », lui dit Geppetto.

Il est normal que le Pinocchio de Collodi paraisse subversif. De son vrai nom Carlo Lorenzini, l’auteur était un révolutionnaire toscan désireux de faire une satire des contes de fées et autres fables morales. Son récit commence ainsi : « Il était une fois… “Un roi !…”, vont s’écrier tout de suite mes petits lecteurs. Non, les enfants, vous vous trompez. Il était une fois un morceau de bois. »

En ce sens, Pinocchio a moins à voir avec les contes qu’avec ces livres postmodernes qui en renversent les codes – par exemple Le Petit Homme de fromage et autres contes trop faits, de Jon Scieszka et Lane Smith (2). Collodi-Lorenzini connaissait bien le genre. Six ans avant la parution de Pinocchio en feuilleton dans un journal pour enfants, en 1881, il avait traduit des contes français des XVIIe et XVIIIe siècles, la plupart de Charles Perrault, complétés de quelques textes de Mme d’Aulnoy et de Mme Leprince, dont La Belle et la Bête, Cendrillon, La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge et Le Chat botté. C’était une nouvelle carrière pour Lorenzini qui, à 50 ans, était un célibataire mélancolique et sans enfant, joueur invétéré, journaliste et auteur dramatique qui n’avait jamais écrit pour les enfants. En 1848, il avait cofondé à Florence un journal satirique, Il Lampione, défendant la démocratie contre les forces de la réaction. Un an après, lesdites forces étaient de retour au pouvoir. C’est alors que Lorenzini se mit à la critique de théâtre et d’opéra (Pinocchio regorge d’allusions à la commedia dell’arte), et à la satire littéraire, tout en s’enrôlant régulièrement dans les guerres d’indépendance.

Un simple pignon de pin

Fils aîné d’un cuisinier et d’une couturière, Lorenzini prit pour pseudonyme Collodi, du nom du village de sa mère, à soixante kilomètres au nord de Florence, au sommet d’une colline couverte d’oliviers. À présent, le village est connu surtout pour son parc Pinocchio, ses statues en bronze des différents personnages du livre et sa flopée de boutiques remplies de pantins de bois au long nez. Après 1865, lorsque Florence devint brièvement la capitale politique de l’Italie, Lorenzini travailla à un dictionnaire de l’italien de Florence, traduisant des mots francisés en leurs équivalents toscans. Pinocchio est émaillé de patois local, jusque dans son titre. Pinocchio est un mot toscan pour « pignon de pin » (le terme italien courant est pinolo). Le pignon de pin était un ingrédient courant en Toscane : on en saupoudrait le gâteau à la farine de châtaigne, on en piquetait de petits biscuits, on en ajoutait aux raisins secs dans le civet de lièvre ou on les grignotait simplement sur l’arbre. Comme souvent dans le texte de Collodi, le choix de ce nom signifie le mépris de toute prétention. Pinocchio n’est pas un roi. Il n’est pas français. Il n’est qu’un pignon de pin de Toscane.

Comme l’écrit Ann Lawson Lucas dans son introduction à l’édition des Presses universitaires d’Oxford, « le magique et le picaresque sont constamment ramenés à une dimension plus prosaïque par le réalisme toscan, acerbe, sarcastique et opiniâtre ». L’histoire est dominée par la faim. Pinocchio rêve d’être un gentilhomme avec « une cave à liqueurs et des étagères recouvertes de confiseries, de gâteaux, de petits pains, de biscuits aux amandes et de gaufrettes à la crème fouettée ». Mais, dans sa vraie vie, le chou-fleur en vinaigrette offert par la Fée bleue lui est un vrai festin. Le pantin fouille toute la maison de Geppetto en quête de nourriture, « un peu de pain, même un peu de pain sec, une croûte, un os destiné aux chiens, un reste de soupe moisie, une arête de poisson, un noyau de cerise, bref, quelque chose à se mettre sous la dent ». Il découvre un œuf mais, alors qu’il est sur le point de le faire cuire, un poussin en sort et s’envole. Geppetto donne à Pinocchio les poires qu’il avait gardées pour son propre petit déjeuner. Quand il exige qu’on les lui épluche, Geppetto fustige son palais « délicat » : « Dans ce monde, il faut, dès l’enfance, s’habituer à manger de tout. On ne sait jamais ce qui peut arriver. On en voit bien d’autres ! » Après avoir dévoré les poires pelées, Pinocchio a encore faim. Alors, il engloutit aussi la peau et les trognons.

Un livre où la mort rôde

Collodi utilise la faim de Pinocchio pour souligner l’inutilité des discours moralisateurs. Comme la marionnette elle-même le remarque, « tout le monde crie après nous, tout le monde nous gronde, tout le monde nous conseille », mais quand vient l’heure de choisir entre les nécessités de la vertu et celles de la faim, la faim l’emporte toujours. En vérité, seule la peur de la mort triomphe de la faim dans l’univers de Collodi, qui l’avait vue de près, dans sa famille comme sur le champ de bataille : il avait perdu quatre de ses neuf frères et sœurs. La mort menace tout au long du livre, depuis le poisson géant qui avale Geppetto « comme un ravioli » jusqu’au décès temporaire de la Fée bleue, le cœur brisé, en passant par les innombrables expériences du pantin aux frontières du trépas. Dans une scène terrible, Pinocchio est atteint d’une maladie mortelle et la Fée bleue tente de lui faire avaler un médicament amer. « Bois, et tu seras bientôt guéri. » Pinocchio pleurniche qu’il n’aime pas les choses amères. La Fée lui propose un morceau de sucre. Il le mange, mais refuse toujours le médicament. Il consent à le prendre seulement avec l’irruption de quatre lapins noirs, prêts à l’emporter dans un cercueil. Il avale d’un trait, « car je ne veux pas mourir. Non, je ne veux pas mourir ».

Umberto Eco le souligne : grâce à Disney, Pinocchio est devenu un mythe, une « religion populaire », qui a produit ses objets de culte. Une exposition récemment organisée à Milan sur le personnage incluait « des bandes dessinées, 325 suites en italien seulement, 400 cartes postales, 10 jeux de société, des centaines et des centaines de figurines, 14 calendriers, 10 compositions musicales, 40 affiches, 40 disques et plusieurs centaines d’objets divers (jouets en bois, poupées, boîtes de conserve, verrerie, crécelles en Celluloïd, petits Pinocchio en tissu, en plastique, en caoutchouc ou en résine, puzzles, céramiques, découpages, jeux de cartes) ». Le « malaise » initial d’Eco face au film a cédé la place à l’idée que le dessin animé est « merveilleux ». Néanmoins, il caresse l’espoir que, « par-delà le mythe, le livre subsiste ».

Peut-être. Mais on pourrait aussi bien dire que, par-delà le livre, il reste le mythe. Et le mythe de Disney est tout simplement plus puissant. Pas seulement parce que le texte ne peut rivaliser avec ce que les studios Disney offraient alors de mieux : les horloges mécaniques de Geppetto, Monstro la baleine bondissant à travers des vagues à la Hokusaï… Mais aussi parce que Disney a refait de cette parodie ironique un véritable conte de fées. Ann Lawson Lucas se désole des « distorsions infligées à l’ensemble du roman par Walt Disney », comme s’il était possible d’adapter un livre sans le déformer… Il a fallu plus de sept cent cinquante artistes et deux ans de travail pour produire le deuxième dessin animé Disney (Blanche-Neige, le premier, était sorti en 1937). Le film devait être plus fidèle à Collodi : même structure par épisodes, pas de Jiminy Cricket, et Pinocchio était un pantin en bois au nez pointu, égocentrique et narquois. Mais ce qui fonctionnait sur le papier ne passait pas bien à l’écran. Personne ne pouvait s’identifier à ce sale gosse. Au bout de six mois de production, et d’énormes frais, Walt Disney arrêta tout pour repenser le projet. Un nouveau Jiminy humanoïde fut introduit pour mieux structurer le récit et Pinocchio devint un enfant au petit nez rond prompt à suivre quiconque l’entraîne.

L’île de toutes les perversions

Le coup de génie de Disney fut de rendre Pinocchio plus humain. Dans le livre, malgré toutes les horreurs qui lui arrivent, nous éprouvons rarement de la pitié pour la marionnette. Après tout, il est fait de bois dur, bien capable de se débrouiller tout seul. Rien ne peut vraiment lui faire de mal. Dans le film, Pinocchio est d’autant plus pathétique qu’il est fait de bois et que, n’était Jiminy, il serait seul au monde. Dans l’univers de Collodi, où les pigeons parlent et les fées se changent en chèvres, personne ne s’étonne qu’une marionnette en bois se balade seule dans un monde cruel ; le Pinocchio de Disney paraît toujours spécial, étrange, il met en évidence la laideur du monde des adultes. C’est son innocent artifice qui le rend vulnérable aux horribles entreprises de Stromboli, du renard et du chat.

Collodi savait que les vrais enfants ne sont pas si innocents. Peu importe. La force du mythe créé par Disney a peu à voir avec l’apprentissage de la sincérité, du courage et de l’altruisme, une morale de surface. Elle tient surtout au pathétique d’un enfant livré à lui-même dans un monde de grandes personnes. Devenir un véritable petit garçon, c’est regagner l’univers protégé de l’enfance dans la maison de Geppetto (au lieu de devenir un adulte responsable comme à la fin du livre de Collodi). Mièvrerie, peut-être, mais c’est aussi profondément bouleversant.

Le rythme frénétique de Collodi ne permet à aucun incident de prendre plus de poids qu’un autre. C’est précisément le sens du livre : « I casi son tanti. » La prochaine aventure est toujours sur le point d’arriver. Chez Disney, l’horreur est cumulative. Près de soixante-dix ans après, la séquence pendant laquelle Pinocchio est entraîné vers l’Île enchantée – où l’on encourage les garçons à boire de la bière, à fumer le cigare et à jouer pour de l’argent pour mieux les transformer en ânes – n’a rien perdu de son effet terrifiant. Elle est bien plus effrayante que son équivalent dans le livre, le passage au Pays des jouets. « Vous avez pris du bon temps, sales mioches !, hurle le méchant cocher rubicond. Il faut payer, maintenant ! » Ce discours suggère davantage qu’un travail d’âne ; on imagine les pires perversions, les pires abus. Quel soulagement quand Jiminy Cricket surgit pour sauver Pinocchio ! Ce grillon parlant est peut-être conventionnel, sentimental, exaspérant, mais Disney a eu quand même bien raison de lui éviter une mort prématurée.

 

Ce texte est paru dans la London review of Books. Il a été traduit par Laurent Bury.