La France est accro à ses anciennes colonies d’Afrique noire, et, plusieurs décennies après leur indépendance, elle ne peut se résoudre à lâcher prise. C’est du moins ce que pensent les spécialistes anglo-américains de la question, à en juger par les publications récentes, recensées dans The New York Review of Books par le journaliste Howard French, portant sur les interventions postindépendance de la France sur le continent.
La matière est riche ! Rien qu’entre 1977 et 1979, Paris a ainsi tenté (en vain) de renverser un régime marxiste au Bénin, de soutenir la Mauritanie contre l’insurrection sahraouie et d’assister à plusieurs reprises le Zaïre dans sa lutte contre une rébellion soutenue par l’Angola. Mais, en général, la mainmise française consiste surtout à porter au pouvoir (ou à renverser) des dirigeants choisis en fonction d’un seul critère : leur degré d’allégeance à l’ancienne puissance coloniale. Avec à la clé des calamités sans fin, comme le montrent les deux exemples emblématiques du Burkina Faso (anciennement Haute-Volta) et du Tchad.
S’agissant d’abord du Burkina Faso, le mal nommé professeur Howard French détaille comment l’ingérence française a torpillé les chances de Thomas Sankara, le chef d’un gouvernement certes issu d’un coup d’État en 1983, mais qui semblait en mesure de faire progresser ce malheureux pays « enclavé, ravagé par la sécheresse, et qui, depuis son indépendance en 1960, demeurait l’un des plus pauvres du monde et un cas d’école de faillite politique ». Avec un tantinet d’angélisme, Howard French décrit Sankara comme « un intellectuel subtil, un grand lecteur […] qui avait aussitôt commencé à rebattre les cartes – mais pas en exécutant ses opposants ou en expulsant les communautés étrangères, ni en se proclamant empereur, président à vie ou maréchal, comme presque partout en Afrique à l’époque. » Sankara avait déclaré la guerre à la corruption et milité pour le non-remboursement de la dette monstrueuse consentie par l’Occident aux régimes « immoraux » d’Afrique. Alors que tout le continent subissait la diète terrible imposée par le FMI, en Haute-Volta, rebaptisée Burkina Faso (« le pays des hommes honnêtes »), Sankara tentait malgré tout d’améliorer le sort de ses concitoyens et aussi celui de ses concitoyennes (c’était un ardent opposant à la polygamie et à l’excision), allant jusqu’à quérir l’aide de l’odieux Kadhafi. Trop, c’est trop. En octobre 1987, Sankara est tué lors du coup d’État de son ex-ami et successeur Blaise Compaoré. Paris, selon l’universitaire Brian J. Peterson, a au mieux fermé les yeux, au pire 1…
C’est aussi Mouammar Kadhafi qui déclenche l’intervention de la France au Tchad, un territoire pourtant colonisé juste pour faire pièce aux ambitions anglaises dans la région et qui avait ensuite été abandonné à la corruption et à la gouvernance la plus sommaire, sans réels efforts pour le développer. Mais les visées de Kadhafi sur le pays avaient conduit Valéry Giscard d’Estaing d’abord, puis François Mitterrand, à soutenir Hissène Habré contre Goukouni Oueddei, son rival pro-Kadhafi. Habré était un terrible dictateur, qui torturait et massacrait à tout-va (notamment les chrétiens du sud du pays) et avait inauguré l’ère du terrorisme sahélien en kidnappant l’archéologue Françoise Claustre. Mais Giscard disait ne pouvoir envisager « que l’armée française se retrouve battue par celle d’un Goukouni Oueddei soutenu par les Libyens ». Quant à Mitterrand, anti-interventionniste quand il était dans l’opposition (« Mais pourquoi donc la France combat-elle au Tchad ? »), il s’était rallié sitôt arrivé au pouvoir, dixit Howard French, « à la longue tradition française de contrôle des ex-colonies africaines via un éventail de moyens techniques et économiques fréquemment complétés par l’action militaire ». Une tradition qui s’est poursuivie après le remplacement en 1990, avec l’aide de la France, du démon Hissène Habré par Idriss Déby, qui n’était pas non plus un saint, puis tout récemment par le fils du susdit.
Nathaniel K. Powell explique cet acharnement historique par la géographie : « L’Afrique est le seul continent à portée de la France et à la mesure de ses moyens ; elle peut y changer le cours des choses avec à peine 500 hommes ». Maigre consolation : l’Amérique n’a pas vraiment fait mieux en Asie du Sud-Est. Et, victime de la même obsession anti-Kadhafi, elle a vigoureusement soutenu les efforts des postcolonialistes français au Tchad. Il n’empêche qu’il est difficile de faire une croix sur ce que l’on a jadis possédé. Demandez à Poutine.
— J.-L. M.