Cela fait des années que les prophètes de l’Apocalypse démographique annoncent que l’Allemagne va vieillir, s’appauvrir et finalement disparaître. Et que les écolo-prophètes sonnent le glas du Schleswig-Holstein [région frontalière du Danemark], appelé à se transformer en steppe aride ou, variante, à s’enfoncer sous la mer du Nord. Mais pendant que nous nous ébahissions devant notre pyramide des âges cul par-dessus tête ou les simulations montrant des troupeaux de gnous en cavale dans les rues de Kiel, un vieillissement et une désertification d’un autre type sont devenus réalité : il n’y a plus, dans ce pays, de penseur digne de ce nom de moins 60 ans. Et s’il n’y avait [le philosophe] Peter Sloterdijk, [le dramaturge] Botho Strauss, si [les écrivains autrichiens] Elfriede Jelinek ou Peter Handke n’étaient d’une certaine façon considérés comme allemands, on n’en trouverait guère de moins de 70 ans. Cette évolution réjouira ceux qui ont toujours considéré les intellectuels comme racaille vaniteuse. Elle devrait inquiéter ceux qui les tiennent à la fois pour le cerveau et l’épine dorsale de toute démocratie.
Voici plus de cinq ans que je rencontre, dans le cadre de mon émission littéraire, écrivains, essayistes, historiens, sociologues, philosophes ou autres hommes de plume autour de leurs derniers ouvrages. J’ai eu, naturellement, nombre de discussions intelligentes et stimulantes avec des moins de 70 ans. Mais les entretiens que m’ont accordés leurs aînés Martin Walser, Joachim Fest, Hans Magnus Enzensberger, Ralf Dahrendorf, Klaus Harpprecht ou Robert Spaemann m’ont, sans exception, plus profondément remuée et davantage donné à réfléchir (lire encadré). Qu’ont donc ces hommes que leurs cadets n’ont pas ? [Le critique] Fritz J. Raddatz, né en 1931, a proposé il y quelques années une réponse, en dénigrant la jeune littérature allemande – une « littérature yaourt » qui porterait sur la couverture des livres sa date de péremption. Les jeunes n’auraient pas connu de « déchirure existentielle », ils n’auraient pas vu des « hommes partir en fumée ». C’est incontestable. Mais existerait-il une loi psychologique, esthétique, ou même naturelle stipulant que seuls des hommes ayant entendu siffler les obus seraient capables d’écrire des romans importants ou de produire des analyses saisissantes ?
Friedrich Nietzsche s’est-il extirpé d’une cave ensevelie sous les décombres pour rédiger La Naissance de la tragédie ? Thomas Mann a-t-il séjourné dans les tranchées avant d’écrire Les Buddenbrook ? Les trois mois à peine de son service militaire, effectué à 25 ans dans un régiment d’infanterie munichois, lui ont sans doute procuré aussi peu d’expérience qu’un service civil dans une maison de retraite.
[L’écrivain] Hans Christoph Buch, né en 1944, s’approche davantage du cœur du problème lorsqu’il raconte comment, lors d’une rencontre littéraire sur le thème du 11-Septembre, en 2002, il a essayé de faire partager son expérience vécue : il était à Nairobi [en 1998] dans les heures qui ont suivi l’attaque à la bombe contre l’ambassade américaine. « Les jeunes écrivains messieurs-je-sais-tout trouvèrent l’importance que j’accordais au témoignage oculaire désespérément naïve. À leurs yeux, tout n’était qu’une question de structure textuelle. »
Une génération « immunisée contre l’expérience »
Le problème des jeunes auteurs, ce n’est pas que le monde dans lequel ils ont grandi et où ils vivent serait à ce point devenu lisse qu’il ne s’y produirait plus rien de bouleversant. Le problème, c’est qu’ils ne se laissent plus ébranler par quoi que ce soit. Si l’on essaie de regarder d’un bon œil cette distante placidité, on peut y voir une façon de se démarquer de la surexcitation permanente des intellectuels soixante-huitards. Mais ne serait-il pas plus productif, s’il s’agit de prendre ses distances avec les oracles d’antan tout restant un tantinet à gauche¬, de ranimer d’autres filiations intellectuelles prouvant qu’une pensée moins exaltée n’est pas nécessairement une pensée dépassionnée ?
En 1968 déjà, Jürgen Habermas reprochait à des intellectuels de gauche devenus selon lui « dogmatico-hystériques » de se complaire dans le rôle de « Polichinelle nouveau venu dans la cour des révolutionnaires d’apparat ». On ne peut certes plus porter cette accusation contre ceux de la jeune génération. Mais ils tombent, autant que leurs aînés, sous le coup du second reproche que formulait alors Habermas : celui d’être « immunisés contre l’expérience ». La seule différence, c’est que cette immunisation ne relève plus d’un aveuglement mao-trotsko-léniniste, mais plutôt lyotardo-baudrillardo-derridien. La postmodernité (lire encadré) a fait plus de dégâts dans le positionnement des jeunes auteurs que l’ouragan Kyrill [qui a ravagé le nord de l’Europe en 2007]. Comment réagir avec empathie aux événements quand on est influencé par les théories de la déconstruction selon lesquelles tout n’est qu’image, apparence, texte ? Comment défendre avec ardeur un point de vue quand les poststructuralistes nous ont enseigné qu’il n’était pas question de vérité, mais seulement de positions discursives ? Il n’est pourtant pas nécessaire d’avoir lu [le philosophe romantique] Schelling pour comprendre que « l’enthousiasme, au sens premier du terme, est au principe de toute science, de tout art visuel ou créatif ».
N’est-ce pas là, précisément, ce qui nous impressionne chez les anciens, ces personnalités tranchées qui disent « je » passionnément ? Quand les représentants de la génération Golf-Ally-Doof, tantôt en s’autocongratulant, tantôt en s’apitoyant sur eux-mêmes, tantôt en se jetant la pierre, en sont encore à refuser de devenir adultes à 40 ans et à n’avoir « aucune idée » de ce qu’ils veulent faire dans la vie (1).
Ce serait bien sûr une autre méprise postmoderne que de voir l’introspection uniquement comme une affaire de bien-être personnel. La connaissance de soi est au fondement de la connaissance du monde. Seul celui qui sait un tant soit peu qui il est peut penser le monde dans lequel il veut vivre. La critique de la société dont un enfant sans personnalité est capable se dissipe en rêverie ou en récriminations. La seule position que des hommes aux biographies indécises peuvent adopter dans leurs discours est celle de l’observateur plus ou moins de bonne humeur, mais ne prenant jamais parti. Celui qui ne sait pas au juste ce qu’il dit – car, en définitive, tout est relatif, n’est-ce pas ? – n’affichera jamais de position ferme. Les anciens, ces dernières décennies, ont parfois pris des virages à 180°. Mais, chez eux, ces changements de cap semblent traduire une évolution profonde, non une errance sans centre de gravité.
Il serait évidemment, injuste de ne pas rappeler que l’environnement de l’intellectuel soucieux de toucher une large audience s’est profondément transformé depuis la naissance de la République fédérale d’Allemagne. Le bouleversement structurel de la sphère publique a été plus rapide et radical encore que ne l’imaginait Jürgen Habermas en 1961. Heinrich Böll, Ingeborg Bachmann et les autres auteurs du Groupe 47 ne s’adressaient pas à des internautes, mais à des lecteurs (2). Mais l’effet le plus problématique d’Internet pour les intellectuels publics ne vient pas de ce que tout un chacun peut créer un blog et s’autoproclamer intellectuel ; il y a toujours eu des cafés du Commerce, Internet ne fait qu’élargir leur rayon d’action. L’autorité des intellectuels est minée bien plus fondamentalement par la confusion croissante des sphères professionnelle et amateur sur la Toile. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les sites Web des journaux et les portails d’information sollicitent en permanence les internautes : « Participez ! Donnez votre avis ! Devenez critique ! » Que je sache, une boulangerie ou une compagnie d’aviation ne disent pas à leurs clients ou à leurs passagers : « Participez ! Faites vous-mêmes votre pain ! Prenez donc un peu les manettes ! »
Comprendre son temps est un métier
Il y a quelques années, l’écrivain Michael Kleeberg, né en 1959, se faisait le porte-parole dans le monde littéraire de ce constat désabusé : « Sommes-nous autre chose que des citoyens ayant une opinion personnelle ? Qu’est-ce qui nous différencie du médecin, de l’avocat ou de l’entrepreneur cultivé ? » Cette position représente sans doute un plaidoyer exemplaire pour la démocratie participative. Elle n’en traduit pas moins un certain défaitisme des intellectuels. Comprendre son temps, savoir le mettre en perspective, et ce dans les termes adéquats, n’est pas un hobby, mais un véritable métier.
L’expert est un autre concurrent de l’intellectuel. Le chaland l’écoutera davantage parce qu’il a étudié la physique nucléaire, la neuropsychologie ou l’ethnologie et peut ainsi expliquer pourquoi le gigantesque accélérateur de particules installé près de Genève ne produira pas d’énormes trous noirs susceptibles d’engloutir la Suisse ; pourquoi, même chez les macaques, les rejetons mâles préfèrent jouer avec des pelles qu’avec des poupées ; ou pourquoi le monde arabo-musulman a tant de mal avec la démocratie. Il ne fait bien sûr pas de doute qu’une société spécialisée et techniquement évoluée comme la nôtre a besoin d’experts pour intervenir dans l’espace public. Mais nous devrions garder à l’esprit qu’ils ne sont pas tout. L’expert est à l’intellectuel ce que le vendeur de nippes est au grand couturier.
Le troisième ennemi de l’intellectuel, et probablement le plus puissant à l’époque de la médiacratie, est la personnalité médiatique. Celle qui, pour une raison ou pour une autre, se découvre un jour une vocation d’intellectuel et utilise sa célébrité pour bombarder l’espace public de ses thèses. Les vulgarisateurs patentés du petit écran ne manquent pas, en public, de cette passion qui fait si souvent défaut aux penseurs de la jeune génération. Le problème, c’est que leur hauteur de vue s’arrête au nombril.
Entre marionnette des médias et érudit fossilisé
Dans un discours de 2006, Habermas exigeait des intellectuels qu’ils s’efforcent d’abord d’être reconnus par leurs pairs avant de faire un usage public de leur savoir et de leur réputation. Si convaincante que puisse être à première vue cette exhortation, elle n’en semble pas moins irréaliste. Les refuges où un jeune intellectuel prometteur pourrait parvenir à maturité en toute quiétude avant que la télévision ne frappe à sa porte existent-ils encore ? Habermas voit sans doute dans les universités ce genre de forteresses, surplombant une mer déchaînée par les tempêtes médiatiques et protégeant leurs élèves de la foule des rustres. Mais, si le danger est réel de voir un écrivain, un essayiste ou un scientifique devenir la marionnette des médias, celui de le voir se transformer en érudit fossilisé ne se risquant jamais hors de sa tour d’ivoire, même après des années de recherche, n’est pas moins grand.
Le philosophe Rainer Forst, né en 1964, a fait sa thèse sous la direction d’Habermas. Il appartient à la dernière génération de l’école de Francfort (3), ce qui fait de lui une sorte d’héritier d’Adorno. Il jouit incontestablement dans le monde académique d’une grande autorité. Depuis des années, il réfléchit et écrit sur la justice et la tolérance. À la lecture de ses travaux, on comprend que les débats sur l’intégration et l’avenir de l’État-providence sont à ses yeux depuis longtemps dépassés. Comment se fait-il que nous n’entendions jamais parler de lui ? Parce qu’il craint de compromettre sa réputation avec les vilains médias ? Parce qu’il pense que toute intervention publique serait vaine ? Les intellectuels du début du XXIe siècle ne prétendent plus changer le cours de l’histoire et on ne peut que louer cette posture modeste et raisonnable. Mais renoncer à jouer le rôle de grain de sable ressemble fort à une capitulation avant l’heure.
C’est précisément quand les débats sont chaque jour plus vifs et hystériques que les intellectuels doivent intervenir, de leur propre chef et en conscience, avec passion, ténacité et sens de leur responsabilité. L’esprit critique n’a pas le droit d’abandonner sans combattre l’espace public aux pantins et aux bonimenteurs. Et la tendance actuelle à déléguer aux neurologues ou aux théologiens la question de la liberté, de la volonté ou du vivre ensemble ne doit pas les laisser indifférents. Si l’intellectuel ne veut pas devenir un quidam comme un autre, il doit prendre le risque de se salir les mains dans notre espace médiatique. Et il doit en même temps trouver suffisamment de hauteur de vue et de force intérieure pour ne pas se laisser emporter.
« Les temps normaux sont de mauvais temps pour les intellectuels », écrit Ralf Dahrendorf (4). Celui qui pense que la faillite des banques, la banqueroute plus ou moins avérée de l’Etat-providence, la question non résolue de l’intégration sont la marque d’une société « normale » peut continuer ses pirouettes solitaires. Celui qui pense le contraire doit ôter ses chaussons de danse et monter sur le ring.
Ce texte est paru dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.
⇒ En complément, lire l’article de Richard Precht : « La trahison des universitaires »