Bush, In memoriam

Il fallut attendre le lendemain de Noël 2008 pour apprendre dans le Wall Street Journal, sous la plume de son conseiller Karl Rove, que George Bush a lu 95 livres en 2006, 51 en 2007 et 40 en 2008. Ouvrages d’histoire, biographies, livres d’actualité, et quelques romans, dont L’Étranger de Camus. La baisse de régime entre 2006 et 2008 reste inexpliquée. Mais, chaque année, il relisait la Bible, « de la première à la dernière page ». Karl Rove ajoute : « Durant les trente-cinq ans où j’ai côtoyé George Bush, il avait toujours un livre à portée de main. ».

La cerise et le tricot

A la une du Monde daté du 25 Mars, un encart sur fond rouge exhibant le livre d’Alain Juppé Je ne mangerai plus de cerises en hiver (Plon). Jusque là, rien à dire. Mais l’oeil s’attarde. Ce qui frappe alors, c’est le col roulé bleu mésange de l’auteur en photo sur fond gris. On sent qu’il récuse la cerise jusque dans le pull-over. Et puis, juste au dessous, cette catchline : « J’ai envie d’oser dire ce que j’ai longtemps tu ». Et là, on s’interroge.

Voilà un type qu’on savait timide, introverti, rigide au point d’être confondu avec ses bottes où il avait pris racine. On le savait aussi blessé de n’avoir su faire rire dans un métier où l’excès est la règle et les vaincus condamnés à la frustration et l’exil. Et où certains, comme dans les arts du spectacle, ont de telles réputations de porte-poisse que chaque tentative d’en sortir, se mue aussitôt en son contraire.

Mais comment un tel homme, ancien Premier ministre, maire d’une grande métropole, normalien de surcroît, donc sensible à l’écrit et entouré d’experts en communication, a-t-il pu laisser paraître son visage en une d’un grand journal entre ces deux propositions : « Je ne mangerai plus de cerises en hiver. J’ai envie d’oser dire ce que j’ai longtemps tu » ?

On se dit, c’est un poète, il y a une suite au quatrain : « … Et vais me recoucher parce que j’ai beaucoup bu. Je crois que je ne pourrai faire honneur au dessert. » On attend le sonnet…  Ou alors la fable, avec ce sens caché : « Mais comme il n’y pouvait point atteindre… Les cerises sont trop rouges, dit-il, et bonnes pour des goujats… Fit-il pas mieux que de se plaindre ? » D’oser dire ce qu’il a longtemps tu?

Et puis non, c’est idiot, ce n’est pas lui qui parle… Son éditeur ?

Après les journaux, qui parle ?

Alors qu’en France, les Etats Généraux de la Presse réunis par le gouvernement ont accouché d’un programme de subventions publiques écartant les pure players du web et préservant le Syndicat du Livre, les Etats-Unis s’interrogent à leur tour sur l’avenir de la presse écrite. Le New York Times dont nous commentions ici l’ouverture de la une à la publicité, réfléchit désormais à une formule d’abonnement à sa seule édition du week-end. Dans un long article intitulé « Goodbye to the age of newspapers (hello to a new era of corruption) », le sociologue Paul Starr, auteur remarqué de The Creation of the Media*, analyse les causes de la disparition de la presse quotidienne régionale américaine et ses possibles conséquences pour la démocratie.

Le débat est intéressant. Il recouvre deux aspects. Le premier concerne la crise du modèle économique de la presse écrite. Le second le rôle de cette presse dans le fonctionnement des institutions démocratiques.

La crise du modèle de la presse écrite tient à ce que le support papier organisait une plateforme exclusivement réservée aux contenus, aux lecteurs et aux annonceurs. Les journalistes écrivaient pour les lecteurs que le journal revendait aux annonceurs. Les prix de la publicité étaient d’autant plus élevés que le journal était en monopole sur sa zone de chalandise, ce qui fait qu’aux Etats-Unis un seul quotidien avait fini par s’imposer dans la plupart des grandes métropoles urbaines. L’apparition d’Internet, non seulement brise ce monopole géographique, mais casse aussi celui du support en tant que plateforme d’échange exclusive. Les contenus médiatiques diffusés sur Internet accroissent l’ensemble des utilités du réseau et profitent aussi bien aux fournisseurs d’équipement qu’à tous les prestataires de services en ligne. (Ce point est particulièrement visible dans le débat sur le piratage où tous les acteurs ayant intérêt à l’accès libre aux contenus se retrouvent unis contre la loi Hadopi). La publicité sur les pages d’actualité ne monétise qu’une partie infime de l’utilité des contenus en ligne, et ne peut, dès lors, suffire à financer les rédactions de journalistes professionnels. Ce point est encore plus violent dans les pays à marché linguistique étroit, ce qui explique l’acharnement de la presse belge dans ses attaques contre Google.

Le second point concerne le fonctionnement des institutions démocratiques. Aux Etats-Unis, bien plus encore qu’en Europe, la presse écrite est un pilier central de la démocratie. Dans son livre remarquable, Starr démontre que la Guerre d’Indépendance trouve sa source dans la volonté des Anglais de limiter la circulation des journaux en Amérique à laquelle s’opposent farouchement les colons américains. Les éditeurs de journaux, parmi lesquels Benjamin Franklin, feront ainsi des Etats-Unis la première nation post-médiatique, i.e. dont les institutions ne préexistaient pas au média imprimé. La presse écrite, de par la densité et la rigueur des informations qu’elle publie, a été historiquement la seule institution capable de responsabiliser les gouvernements au jour le jour. Le journaliste professionnel, celui qui parle, qui écrit dans presse, est la figure symbolique de cette institution. Le débat est alors de savoir s’il faut par la subvention publique, la philanthropie, la contribution volontaire de citoyens militants entretenir cette espèce économiquement menacée. Ou si les nouveaux médias, parmi lesquels Wikipedia, Facebook ou Twitter sauront, selon des modèles collaboratifs et, pour l’instant, non financés, établir un « qui parle » aussi respecté.

*The Creation of the Media, Basic Books, New York, 2004.

Vous avez dit mondialisation ?

De quoi parle-t-on au juste lorsque l’on emploie les mots identité, nation, mondialisation, postcolonialisme ? Rien de bien précis, estime le philosophe Grinor Rojo. Dans son livre qui a reçu cette année le prix de la Casa de las Americas de La Havane, l’une des plus importantes et prestigieuses institutions culturelles du continent sud-américain, il développe une réflexion critique sur ces notions passées au tamis de l’histoire, notamment latino-américaine. « Artefacts terminologiques », «demi-vérités » et « demi-mensonges » avec lesquels agissent ou gouvernent « les experts, ceux qui disent savoir ». L’essai de Rojo est nourri de son enseignement et de ses recherches menées au Chili et aux Etats-Unis. Il va bien au-delà d’une simple discussion sur le sens des mots estime Agustin Esquella dans El Mercurio – Artes y Letras et démontre la difficulté de s’entendre avec précision sur les enjeux eux-mêmes.

La jeune génération a baissé les bras

Cela fait des années que les prophètes de l’Apocalypse démographique annoncent que l’Allemagne va vieillir, s’appauvrir et finalement disparaître. Et que les écolo-prophètes sonnent le glas du Schleswig-Holstein [région frontalière du Danemark], appelé à se transformer en steppe aride ou, variante, à s’enfoncer sous la mer du Nord. Mais pendant que nous nous ébahissions devant notre pyramide des âges cul par-dessus tête ou les simulations montrant des troupeaux de gnous en cavale dans les rues de Kiel, un vieillissement et une désertification d’un autre type sont devenus réalité : il n’y a plus, dans ce pays, de penseur digne de ce nom de moins 60 ans. Et s’il n’y avait [le philosophe] Peter Sloterdijk, [le dramaturge] Botho Strauss, si [les écrivains autrichiens] Elfriede Jelinek ou Peter Handke n’étaient d’une certaine façon considérés comme allemands, on n’en trouverait guère de moins de 70 ans. Cette évolution réjouira ceux qui ont toujours considéré les intellectuels comme racaille vaniteuse. Elle devrait inquiéter ceux qui les tiennent à la fois pour le cerveau et l’épine dorsale de toute démocratie.

Voici plus de cinq ans que je rencontre, dans le cadre de mon émission littéraire, écrivains, essayistes, historiens, sociologues, philosophes ou autres hommes de plume autour de leurs derniers ouvrages. J’ai eu, naturellement, nombre de discussions intelligentes et stimulantes avec des moins de 70 ans. Mais les entretiens que m’ont accordés leurs aînés Martin Walser, Joachim Fest, Hans Magnus Enzensberger, Ralf Dahrendorf, Klaus Harpprecht ou Robert Spaemann m’ont, sans exception, plus profondément remuée et davantage donné à réfléchir (lire encadré). Qu’ont donc ces hommes que leurs cadets n’ont pas ? [Le critique] Fritz J. Raddatz, né en 1931, a proposé il y quelques années une réponse, en dénigrant la jeune littérature allemande – une « littérature yaourt » qui porterait sur la couverture des livres sa date de péremption. Les jeunes n’auraient pas connu de « déchirure existentielle », ils n’auraient pas vu des « hommes partir en fumée ». C’est incontestable. Mais existerait-il une loi psychologique, esthétique, ou même naturelle stipulant que seuls des hommes ayant entendu siffler les obus seraient capables d’écrire des romans importants ou de produire des analyses saisissantes ?

Friedrich Nietzsche s’est-il extirpé d’une cave ensevelie sous les décombres pour rédiger La Naissance de la tragédie ? Thomas Mann a-t-il séjourné dans les tranchées avant d’écrire Les Buddenbrook ? Les trois mois à peine de son service militaire, effectué à 25 ans dans un régiment d’infanterie munichois, lui ont sans doute procuré aussi peu d’expérience qu’un service civil dans une maison de retraite.

[L’écrivain] Hans Christoph Buch, né en 1944, s’approche davantage du cœur du problème lorsqu’il raconte comment, lors d’une rencontre littéraire sur le thème du 11-Septembre, en 2002, il a essayé de faire partager son expérience vécue : il était à Nairobi [en 1998] dans les heures qui ont suivi l’attaque à la bombe contre l’ambassade américaine. « Les jeunes écrivains messieurs-je-sais-tout trouvèrent l’importance que j’accordais au témoignage oculaire désespérément naïve. À leurs yeux, tout n’était qu’une question de structure textuelle. »

Une génération « immunisée contre l’expérience »

Le problème des jeunes auteurs, ce n’est pas que le monde dans lequel ils ont grandi et où ils vivent serait à ce point devenu lisse qu’il ne s’y produirait plus rien de bouleversant. Le problème, c’est qu’ils ne se laissent plus ébranler par quoi que ce soit. Si l’on essaie de regarder d’un bon œil cette distante placidité, on peut y voir une façon de se démarquer de la surexcitation permanente des intellectuels soixante-huitards. Mais ne serait-il pas plus productif, s’il s’agit de prendre ses distances avec les oracles d’antan tout restant un tantinet à gauche¬, de ranimer d’autres filiations intellectuelles prouvant qu’une pensée moins exaltée n’est pas nécessairement une pensée dépassionnée ?

En 1968 déjà, Jürgen Habermas reprochait à des intellectuels de gauche devenus selon lui « dogmatico-hystériques » de se complaire dans le rôle de « Polichinelle nouveau venu dans la cour des révolutionnaires d’apparat ». On ne peut certes plus porter cette accusation contre ceux de la jeune génération. Mais ils tombent, autant que leurs aînés, sous le coup du second reproche que formulait alors Habermas : celui d’être « immunisés contre l’expérience ». La seule différence, c’est que cette immunisation ne relève plus d’un aveuglement mao-trotsko-léniniste, mais plutôt lyotardo-baudrillardo-derridien. La postmodernité (lire encadré) a fait plus de dégâts dans le positionnement des jeunes auteurs que l’ouragan Kyrill [qui a ravagé le nord de l’Europe en 2007]. Comment réagir avec empathie aux événements quand on est influencé par les théories de la déconstruction selon lesquelles tout n’est qu’image, apparence, texte ? Comment défendre avec ardeur un point de vue quand les poststructuralistes nous ont enseigné qu’il n’était pas question de vérité, mais seulement de positions discursives ? Il n’est pourtant pas nécessaire d’avoir lu [le philosophe romantique] Schelling pour comprendre que « l’enthousiasme, au sens premier du terme, est au principe de toute science, de tout art visuel ou créatif ».

N’est-ce pas là, précisément, ce qui nous impressionne chez les anciens, ces personnalités tranchées qui disent « je » passionnément ? Quand les représentants de la génération Golf-Ally-Doof, tantôt en s’autocongratulant, tantôt en s’apitoyant sur eux-mêmes, tantôt en se jetant la pierre, en sont encore à refuser de devenir adultes à 40 ans et à n’avoir « aucune idée » de ce qu’ils veulent faire dans la vie (1).

Ce serait bien sûr une autre méprise postmoderne que de voir l’introspection uniquement comme une affaire de bien-être personnel. La connaissance de soi est au fondement de la connaissance du monde. Seul celui qui sait un tant soit peu qui il est peut penser le monde dans lequel il veut vivre. La critique de la société dont un enfant sans personnalité est capable se dissipe en rêverie ou en récriminations. La seule position que des hommes aux biographies indécises peuvent adopter dans leurs discours est celle de l’observateur plus ou moins de bonne humeur, mais ne prenant jamais parti. Celui qui ne sait pas au juste ce qu’il dit – car, en définitive, tout est relatif, n’est-ce pas ? – n’affichera jamais de position ferme. Les anciens, ces dernières décennies, ont parfois pris des virages à 180°. Mais, chez eux, ces changements de cap semblent traduire une évolution profonde, non une errance sans centre de gravité.

Il serait évidemment, injuste de ne pas rappeler que l’environnement de l’intellectuel soucieux de toucher une large audience s’est profondément transformé depuis la naissance de la République fédérale d’Allemagne. Le bouleversement structurel de la sphère publique a été plus rapide et radical encore que ne l’imaginait Jürgen Habermas en 1961. Heinrich Böll, Ingeborg Bachmann et les autres auteurs du Groupe 47 ne s’adressaient pas à des internautes, mais à des lecteurs (2). Mais l’effet le plus problématique d’Internet pour les intellectuels publics ne vient pas de ce que tout un chacun peut créer un blog et s’autoproclamer intellectuel ; il y a toujours eu des cafés du Commerce, Internet ne fait qu’élargir leur rayon d’action. L’autorité des intellectuels est minée bien plus fondamentalement par la confusion croissante des sphères professionnelle et amateur sur la Toile. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les sites Web des journaux et les portails d’information sollicitent en permanence les internautes : « Participez ! Donnez votre avis ! Devenez critique ! » Que je sache, une boulangerie ou une compagnie d’aviation ne disent pas à leurs clients ou à leurs passagers : « Participez ! Faites vous-mêmes votre pain ! Prenez donc un peu les manettes ! »

Comprendre son temps est un métier

Il y a quelques années, l’écrivain Michael Kleeberg, né en 1959, se faisait le porte-parole dans le monde littéraire de ce constat désabusé : « Sommes-nous autre chose que des citoyens ayant une opinion personnelle ? Qu’est-ce qui nous différencie du médecin, de l’avocat ou de l’entrepreneur cultivé ? » Cette position représente sans doute un plaidoyer exemplaire pour la démocratie participative. Elle n’en traduit pas moins un certain défaitisme des intellectuels. Comprendre son temps, savoir le mettre en perspective, et ce dans les termes adéquats, n’est pas un hobby, mais un véritable métier.

L’expert est un autre concurrent de l’intellectuel. Le chaland l’écoutera davantage parce qu’il a étudié la physique nucléaire, la neuropsychologie ou l’ethnologie et peut ainsi expliquer pourquoi le gigantesque accélérateur de particules installé près de Genève ne produira pas d’énormes trous noirs susceptibles d’engloutir la Suisse ; pourquoi, même chez les macaques, les rejetons mâles préfèrent jouer avec des pelles qu’avec des poupées ; ou pourquoi le monde arabo-musulman a tant de mal avec la démocratie. Il ne fait bien sûr pas de doute qu’une société spécialisée et techniquement évoluée comme la nôtre a besoin d’experts pour intervenir dans l’espace public. Mais nous devrions garder à l’esprit qu’ils ne sont pas tout. L’expert est à l’intellectuel ce que le vendeur de nippes est au grand couturier.

Le troisième ennemi de l’intellectuel, et probablement le plus puissant à l’époque de la médiacratie, est la personnalité médiatique. Celle qui, pour une raison ou pour une autre, se découvre un jour une vocation d’intellectuel et utilise sa célébrité pour bombarder l’espace public de ses thèses. Les vulgarisateurs patentés du petit écran ne manquent pas, en public, de cette passion qui fait si souvent défaut aux penseurs de la jeune génération. Le problème, c’est que leur hauteur de vue s’arrête au nombril.

Entre marionnette des médias et érudit fossilisé

Dans un discours de 2006, Habermas exigeait des intellectuels qu’ils s’efforcent d’abord d’être reconnus par leurs pairs avant de faire un usage public de leur savoir et de leur réputation. Si convaincante que puisse être à première vue cette exhortation, elle n’en semble pas moins irréaliste. Les refuges où un jeune intellectuel prometteur pourrait parvenir à maturité en toute quiétude avant que la télévision ne frappe à sa porte existent-ils encore ? Habermas voit sans doute dans les universités ce genre de forteresses, surplombant une mer déchaînée par les tempêtes médiatiques et protégeant leurs élèves de la foule des rustres. Mais, si le danger est réel de voir un écrivain, un essayiste ou un scientifique devenir la marionnette des médias, celui de le voir se transformer en érudit fossilisé ne se risquant jamais hors de sa tour d’ivoire, même après des années de recherche, n’est pas moins grand.

Le philosophe Rainer Forst, né en 1964, a fait sa thèse sous la direction d’Habermas. Il appartient à la dernière génération de l’école de Francfort (3), ce qui fait de lui une sorte d’héritier d’Adorno. Il jouit incontestablement dans le monde académique d’une grande autorité. Depuis des années, il réfléchit et écrit sur la justice et la tolérance. À la lecture de ses  travaux, on comprend que les débats sur l’intégration et l’avenir de l’État-providence sont à ses yeux depuis longtemps dépassés. Comment se fait-il que nous n’entendions jamais parler de lui ? Parce qu’il craint de compromettre sa réputation avec les vilains médias ? Parce qu’il pense que toute intervention publique serait vaine ? Les intellectuels du début du XXIe siècle ne prétendent plus changer le cours de l’histoire et on ne peut que louer cette posture modeste et raisonnable. Mais renoncer à jouer le rôle de grain de sable ressemble fort à une capitulation avant l’heure.

C’est précisément quand les débats sont chaque jour plus vifs et hystériques que les intellectuels doivent intervenir, de leur propre chef et en conscience, avec passion, ténacité et sens de leur responsabilité. L’esprit critique n’a pas le droit d’abandonner sans combattre l’espace public aux pantins et aux bonimenteurs. Et la tendance actuelle à déléguer aux neurologues ou aux théologiens la question de la liberté, de la volonté ou du vivre ensemble ne doit pas les laisser indifférents. Si l’intellectuel ne veut pas devenir un quidam comme un autre, il doit prendre le risque de se salir les mains dans notre espace médiatique. Et il doit en même temps trouver suffisamment de hauteur de vue et de force intérieure pour ne pas se laisser emporter.

« Les temps normaux sont de mauvais temps pour les intellectuels », écrit Ralf Dahrendorf (4). Celui qui pense que la faillite des banques, la banqueroute plus ou moins avérée de l’Etat-providence, la question non résolue de l’intégration sont la marque d’une société « normale » peut continuer ses pirouettes solitaires. Celui qui pense le contraire doit ôter ses chaussons de danse et monter sur le ring.

 

Ce texte est paru dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.

 

⇒ En complément, lire l’article de Richard Precht : « La trahison des universitaires »

 

Philippe Even : « En France, cela se passe comme aux États-Unis »

Philippe Even a été doyen de la faculté de médecine de l’hôpital Necker, à Paris de 1988 à 2000. Professeur émérite à l’université Paris-V, il dirige l’Institut Necker. Il est l’auteur, avec le Pr Bernard Debré, de Savoirs et pouvoirs. Pour une nouvelle politique de la recherche et du médicament, Le Cherche Midi, 2004. Il a traduit le livre de Marcia Angell La Vérité sur les compagnies pharmaceutiques.

 

Dans quelle mesure l’analyse de Marcia Angell est-elle transposable à la France ?
Il faut bien voir que les États-Unis jouent le rôle essentiel. C’est là que sont découverts les médicaments, c’est là qu’ils sont étudiés chez l’animal puis chez l’homme dans les essais cliniques  (1), c’est là que la Food and Drug Administration (FDA) analyse les résultats et autorise ou n’autorise pas leur mise sur le marché, et c’est là qu’est fixé le prix, par l’industrie seule, sans aucune intervention de l’État. Ce n’est pas étonnant, la puissance financière est là-bas, le marché américain du médicament, en termes monétaires, c’est plus de la moitié de la consommation mondiale.
L’Europe et le reste du monde arrivent derrière. À de rares exceptions près, un médicament autorisé par la FDA est autorisé ensuite en Europe et en France. Les autorités françaises ont les mains liées, en pratique, par ces décisions américaines. Nos commissions ministérielles avalisent tout. Mais il ne suffit pas de mettre un médicament sur le marché pour qu’il soit acheté. Il faut un relais, il faut du marketing ou, comme dit l’industrie, « une force de vente ». Qui va assurer la promotion de ces médicaments ? Ce sont les médecins académiques ( 2). Ce sont eux, les leaders d’opinion, qui font la publicité pour les nouvelles molécules. Est-ce qu’ils le font en scientifiques rigoureux, en médecins compassionnels proches des malades, ou comme de simples agents de l’industrie pharmaceutique ? La réponse est claire : cela se passe comme aux États-Unis.

Pouvez-vous étayer votre réponse ?
Voyez la liste des experts auprès des commissions du médicament en France. Elle est publiée. Ces quelque 1 200 experts ont l’obligation d’indiquer leurs liens avec l’industrie pharmaceutique. Cette obligation est-elle gênante pour eux ? Pas du tout. Aujourd’hui, plus de 10 % des experts ne répondent pas à l’obligation, ils ne font pas de déclaration. En toute impunité. Plus de 20 % déclarent ne pas avoir de lien, mais ce n’est pas vérifié. Quant aux autres, plus de la moitié, ils déclarent des liens, avec quatre contrats en moyenne. Cela va jusqu’à cinquante-deux. Le chiffre le plus élevé est atteint par l’un des présidents de commission. 5 % déclarent posséder des actions. C’est public, c’est sur le Web. La situation a été analysée par un rapport du Sénat (3). On y lit cette déclaration du directeur de l’autorité française de mise sur le marché, l’Afssaps : « Il n’y a de bons experts que ceux qui connaissent l’industrie pharmaceutique et qui travaillent avec elle. » Autrement dit, les commissions d’experts sont, comme aux États-Unis, à la fois juge et partie.

De quel type de contrats s’agit-il ?
Il y a deux types de contrats. D’abord les contrats au bénéfice du laboratoire du médecin académique : l’industrie finance une partie des équipements dont on a besoin et que l’État n’a pas les moyens de payer. Et puis et surtout, il y a les contrats de consultance et de conseil, au bénéfice du médecin lui-même. La seule différence avec les États-Unis, c’est le niveau des contrats. Nous sommes loin des chiffres cités dans l’article de Marcia Angell. C’est normal, puisque l’essentiel du travail mené en amont, en particulier la validation des essais cliniques, a été fait aux États-Unis. En France, les médecins académiques sont principalement payés pour le travail fait en aval : la mise sur le marché et le marketing auprès des médecins prescripteurs.

Concrètement, comment se fait ce marketing ?
Dans les journaux médicaux, les conférences, les symposiums, les séminaires. Le médecin académique qui l’accepte se fait rémunérer pour un article ou une intervention orale et comme « consultant ». À une ou deux exceptions près, tous les journaux médicaux sont financés directement ou indirectement par l’industrie. Directement quand elle possède le journal en question : c’est le cas du Quotidien du médecin ou d’Impact médecin. Indirectement par le biais de la publicité, sans laquelle ces publications ne pourraient pas subsister. Et tous les congrès médicaux sont financés par l’industrie : que ce soit dans une petite ville du fin fond de la France ou au palais des Congrès à Paris, les firmes paient tout.

Certains médecins chercheurs sont-ils aussi rémunérés pour publier dans les journaux scientifiques ?

Oui. On publie un premier article dans un journal, si on y arrive dans une revue américaine, et puis on republie l’article dans des publications différentes jusqu’à dix à quinze fois, en changeant le titre et l’ordre des paragraphes. Les articles se citent les uns les autres. Cela se termine dans des « suppléments » aux journaux médicaux, payés par l’industrie. Un à trois suppléments par an et par journal. Là, les articles ne sont même pas contrôlés par d’autres experts. Les médecins s’y font les porte-voix de tel ou tel médicament. Ces suppléments sont achetés par l’industrie par centaines de milliers d’exemplaires, pour être distribués par les visiteurs médicaux aux médecins spécialistes et généralistes, souvent plusieurs fois par praticien. L’industrie finance aussi les sociétés savantes (locaux, réunions…).

Peut-on chiffrer cet investissement ?
Pour les industriels, ce sont des queues de cerise. L’industrie pharmaceutique, c’est plus de 2 000 milliards d’euros de capitalisation boursière. C’est le niveau des compagnies pétrolières, c’est bien au-delà de l’automobile. Son chiffre d’affaires représente plus de 400 milliards d’euros par an. Près du double du budget de l’État français ( 4).

L’industrie pharmaceutique fait valoir qu’en raison des réglementations elle doit dépenser des sommes de plus en plus considérables pour développer et faire valider une nouvelle molécule.

Mais c’est une illusion ! L’industrie n’a pas mis grand-chose de vraiment neuf sur le marché depuis vingt ans. Quand des scientifiques sérieux disent cela, on assiste à une levée de boucliers : mais comment, soixante médicaments nouveaux sont mis sur le marché chaque année ! Oui, c’est vrai. Mais il faut voir ce que cela recouvre. Les autorités françaises évaluent ce qu’elles appellent l’amélioration des services rendus par un nouveau médicament, en quoi il est supérieur aux médicaments précédents  (5). Or, de façon tout à fait officielle, on voit que seuls un ou deux médicaments par an sont considérés comme rendant un service réellement inédit. La plupart des produits présentés par l’industrie comme nouveaux ne sont que des versions nouvelles d’une molécule ancienne. C’est ce qu’on appelle les me too (« moi aussi »). C’est de la copie : une molécule mère, une fille, une nièce, une cousine… En réalité, c’est toujours la même molécule. Elle n’apporte rien. Dans les études censées prouver que la molécule apporte du neuf, l’industrie a bien pris de garde de ne pas comparer les cousines entre elles. Elle les compare à un placebo, c’est-à-dire à rien. Et montre qu’il y a un effet. Ce qui n’est pas surprenant : c’est le même effet que celui produit par la molécule mère. De manière incroyable, on voit apparaître dans les plus grands journaux scientifiques du monde la formule : « Cette nouvelle molécule n’est pas inférieure à la précédente. » Pour obtenir qu’une molécule soit mise sur le marché, on en est venu à ne plus chercher à faire mieux, mais simplement à faire aussi bien !

Il y a tout de même des molécules réellement nouvelles…

Mais ce sont des molécules de niche, destinées à un petit nombre de malades. L’industrie voit bien qu’en dépit de sa politique de molécules me too elle a de plus en plus de mal à lutter contre les génériques. Elle a de plus en plus de mal à sortir de nouvelles cousines. D’où une autre stratégie. Prenons le cas du cancer. Il n’y a pas un cancer, il y en a mille. Il y a quarante variétés de cancers du poumon. Nous savons aujourd’hui que chaque variété dépend de l’anomalie de deux ou trois gènes. Ce sont des cibles qu’on peut essayer de corriger. Et là, il y a des succès. Ces succès ne sont pas obtenus par les compagnies pharmaceutiques, mais par des laboratoires publics ou universitaires. L’industrie ne cherche pratiquement plus elle-même. Elle se borne à « développer ». Elle claironne que chaque molécule lui coûte 800 millions de dollars en dépenses de recherche, mais Marcia Angell a montré pièces en main que le vrai chiffre est dix fois inférieur.
En l’occurrence, l’industrie achète ces nouvelles molécules aux laboratoires publics et universitaires, qui ont besoin d’argent. Et qu’en font-elles ? Chacune de ces molécules n’intéresse qu’un petit nombre de malades, quelques centaines ou quelques milliers dans le monde. Comment les rentabiliser ? En les vendant très cher. Depuis quelques années, on voit ainsi apparaître des médicaments dont le coût d’utilisation pour un malade peut être de 50 000, 100 000, jusqu’à 300 000 dollars. Des prix qui, de l’aveu même de l’industrie, sont sans rapport avec le coût de fabrication desdites molécules. Sous la pression des malades et de leurs associations, financées pour cela même par l’industrie, les systèmes de santé remboursent. Pour l’instant, les États n’ont pas trouvé la parade.

Revenons aux molécules qui n’apportent rien de neuf. Pourquoi les mettre sur le marché ?

Parce que toute molécule qui présente simplement une petite modification chimique par rapport à la précédente peut bénéficier d’un nouveau brevet. Elle est protégée sur le marché, personne d’autre n’a le droit de la fabriquer pendant la durée de vie du brevet. Elle se met à l’abri des génériques, et peut être vendue au prix fort. À quelques exceptions près, il ne devrait plus y avoir que des génériques. Et c’est là que le marketing intervient. Le médecin qui rédige l’ordonnance pour son patient doit être persuadé qu’il s’agit bien d’un médicament nouveau, plus efficace que le précédent.
Par le biais des leaders d’opinion, les compagnies pharmaceutiques se chargent aussi de le convaincre qu’il peut élargir sans cesse les indications non spécifiées dans l’autorisation accordée par la FDA ou les commissions françaises.

Le médecin prescripteur est-il si naïf ?

Mais bien sûr. J’ai été longtemps moi-même médecin académique, professeur. Or je suis resté jusqu’à l’âge de 45 ou 50 ans dans une naïveté absolue à l’égard de la vraie nature de l’industrie pharmaceutique. J’ai découvert ça presque par hasard et je sais bien que beaucoup de mes collègues sont comme un enfant au premier jour. Ce que je viens de vous dire, même quand vous leur mettez les documents sous les yeux, c’est tellement énorme que vous n’êtes pas cru.

À vous entendre, il n’y aurait guère de différence entre les méthodes de l’industrie pharmaceutique et celles de l’industrie des cosmétiques…

Les produits cosmétiques ne sont pas des médicaments et ne sont pas remboursés. Mais la limite entre un médicament et un cosmétique est souvent de plus en plus floue. D’ailleurs, certaines entreprises font à la fois du cosmétique et du médicament. C’est le cas en France des laboratoires Pierre Fabre. C’est le même univers de marketing. Regardez la télévision ! Vous voyez aujourd’hui de la publicité pour des produits qui sont à la frontière de la pharmacie et de la cosmétique. Ce sont les médicaments dits de confort, non remboursables. Or, tous les Français veulent aujourd’hui des médicaments de confort, la plupart se sentent plus ou moins malades de quelque chose.
La proximité est encore plus frappante aux États-Unis, où est autorisée la publicité directe pour les médicaments en direction du public. Vous êtes dans une salle d’attente d’hôpital, vous avez six postes de télévision qui diffusent en boucle les programmes de promotion des médicaments de l’industrie. Vous êtes dans une chambre de malade, la télévision passe à intervalles réguliers les mêmes spots pour les molécules. Aussi l’industrie pharmaceutique se bat-elle pour avoir le droit de faire la même chose en Europe (6).

Comment expliquer que les Français consomment deux fois plus de médicaments que leurs voisins ?
Peut-être y a-t-il un élément de psychologie collective, les Français ayant plus que d’autres le désir de se sentir assisté. Mais il faut sûrement aussi rechercher du côté de la pratique médicale. Le médecin de ville français qui, contrairement à ce qu’on dit, ne gagne pas bien sa vie, prescrit quatre fois plus de dépenses qu’il ne gagne lui-même d’argent. Il induit quatre fois son revenu sous forme de médicaments. Aux États-Unis ou en Angleterre, c’est moitié moins. Le statut du médecin français doit aussi présenter un intérêt particulier pour les compagnies pharmaceutiques, puisqu’elles emploient une fois et demie à deux fois plus de visiteurs dits « médicaux » que dans tout autre pays (un pour neuf médecins contre un pour treize à un pour vingt-trois ailleurs).

N’êtes-vous pas, aussi, en train de faire le procès de la formation des médecins ?
Certainement. Les études médicales ne forment ni à l’esprit scientifique, ni à l’esprit critique. C’est un enseignement qui privilégie la mémorisation. On apprend des recettes. La formation thérapeutique elle-même occupe trois mois sur six ans d’études. On y apprend les effets et les contre-indications de 300 molécules. Rien sur l’histoire de ces molécules, sur la façon dont elles sont venues sur le marché. Rien sur les pièges de l’information médicale. Aucune formation à la lecture critique des articles scientifiques. Du coup, on comprend bien le processus : la pression de l’industrie sur les médecins académiques, l’impact de ceux-ci sur les praticiens, la demande des malades habitués à ce qu’on leur donne des médicaments, et souvent stimulés par tel ou tel réseau d’information, réseau lui-même généralement financé par l’industrie… Quant à la formation permanente, elle est entièrement payée par l’industrie. La boucle est bouclée.

Et la presse, dans tout ça ? Pourquoi paraît-elle si timide sur ce sujet crucial ?
Je connais plusieurs journalistes de la télévision ou de très grands journaux dont les revenus dépendent de l’industrie pharmaceutique. Mais l’essentiel est, comme pour les médecins, un incroyable degré de naïveté. Les journalistes ne peuvent imaginer que les laboratoires pharmaceutiques, qui s’occupent de la santé humaine, puissent être exclusivement motivés, comme toute entreprise, par le retour sur investissement. Et que, pour ce faire, ils utilisent des moyens aussi grossiers.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

Vive OAPEN ! (et tant pis pour la phote d’ortografe)

Dès 1999, Robert Darnton, toujours sur les bonnes barricades, nous avait averti (1). La situation des livres universitaires devenait critique. Ce sont pourtant les monuments où l’on retrouve les meilleures synthèses de recherches en profondeur menées parfois sur une décennie ou deux. Ces livres, souvent de taille massive, dotés d’un appareil critique considérable, ne touchent évidemment qu’un public réduit de spécialistes avec le résultat que les véritables acheteurs de ces ouvrages sont, le plus souvent, des bibliothèques. Mais ces livres, consultés de loin en loin par quelques chercheurs ou thésards, engendrent des statistiques d’usage peu favorables et, lorsque des pressions financières se manifestent sur les budgets des bibliothèques, les achats de ces ouvrages diminuent. En découle une baisse spectaculaire des tirages : autour de 1970, nous explique Darnton, une presse universitaire américaine pouvait compter vendre en moyenne autour de 800 exemplaires d’une monographie savante. En 1999, la même presse ne pouvait plus compter que sur 400 exemplaires vendus. Dix ans plus tard, ce nombre a encore diminué d’au moins une centaine d’unités. Plus frappant encore est l’exemple de la publication des Papers of Benjamin Franklin : le volume 1, en 1953, s’est vendu à 8 407 exemplaires; le volume 33 en 1998 s’est vendu à 753 exemplaires. Rappelons qu’il s’agit là d’ouvrages en anglais, bénéficiant d’un marché mondial bien plus étendu que le marché francophone.

Pourquoi se préoccuper de cette situation, demandera l’économiste ? Pourquoi s’acharner à écouler des ouvrages dont, à l’évidence, personne ne veut ? Bonnes questions en effet, surtout si l’on évacue du champ de vision tout le domaine de la recherche. Mais alors, si les recherches en sciences humaines ne comptent pas, fermons aussi les facultés correspondantes, évacuons les étudiants et professeurs, et transformons les locaux libérés en centres commerciaux. Dans le contexte économique actuel, cela pourrait même faire sens… pour certains.

Redevenons sérieux. La recherche en sciences humaines n’est pas en cause, en tout cas pas ici; ce qui l’est, ce sont les moyens de communication qu’empruntent les chercheurs. Ceux-ci, à la différence de leurs collègues en sciences de la nature, privilégient le livre plutôt que l’article. En parallèle, la pression économique sur les ouvrages savants qui ne cesse de s’intensifier conduit les presses universitaires à ne publier qu’avec une extrême prudence et en tentant de choisir les noms d’auteurs les plus susceptibles d’attirer des acheteurs (2). Les presses universitaires cherchent aussi des sujets à la mode, toujours dans le même but de rentabilité, alors que la vraie recherche, par nécessité essentielle, pourrait-on dire, se glisse souvent dans des interstices méconnus, peu visibles, sans popularité évidente. Dès lors, voici installé un principe de sélection fort peu naturel, où la connaissance se trouve dans la nécessité croissante de négocier avec la mode. Le perdant dans tout cela ? Le « jeune » chercheur qui a produit une magnifique thèse et n’arrive pas à la publier. En France, ce « jeune » chercheur peut facilement voguer dans la quarantaine. Cet obstacle d’ordre purement économique va tout simplement handicaper sa carrière, parfois de manière fatale. Comme façon de recouvrer les investissements mis dans la formation d’un jeune chercheur, on peut faire mieux, me semble-t-il. Les autres perdants, ce sont tous les chercheurs, évidemment, qui ne peuvent disposer de résultats et interprétations qui pourraient les aider dans leurs propres travaux.

C’est dans ce contexte qu’une initiative européenne me paraît émerger au parfait moment pour commencer à apporter de bonnes réponses à ces questions chargées d’anxiété. Je veux parler d’OAPEN, ou « Open Access Publishing in European Networks ». Le logo d’OAPEN, dans sa facture visuelle, nous rappelle joliment que OA (« open access ») et open ont partie liée.

De quoi s’agit-il ? Tout simplement d’un ensemble de presses universitaires innovantes, épaulées par la Commission européenne, qui, d’Italie à la Grande-Bretagne, en passant par le France, l’Allemagne et la Hollande, sans oublier le Danemark, ont décidé d’explorer la possibilité de produire des ouvrages de recherche en accès libre sous format électronique, et imprimés à la demande pour ceux et celles qui veulent acheter la version papier.

Pourquoi est-ce important ? La première raison, c’est que préparer et  publier électroniquement coûte moins cher qu’imprimer un ouvrage. Or, la plupart de ces presses reçoivent déjà des subventions diverses venant de sources tout aussi variées. Dans beaucoup de cas, le coût de la publication de l’ouvrage en format électronique est couvert, ou est proche de l’être, par des subventions publiques. Par la coopération qui engendre des économies d’échelle, ces presses universitaires peuvent encore abaisser le coût de production de la version numérique.

L’accès libre aux versions électroniques des livres entraîne également une conséquence que trop de maisons d’édition se refusent à examiner en dépit d’un ensemble convergent et croissant d’indices positifs : les ouvrages imprimés se vendent mieux quand ils disposent d’une version numérique en accès libre. Cette augmentation des ventes permet évidemment de générer des revenus supplémentaires. Par ailleurs, avec de petits tirages, l’impression à la demande coûte moins cher à l’unité que la production en lot de plusieurs centaines d’exemplaires. Vraie, grosso modo, en dessous de 450-500 exemplaires, cette règle permet d’envisager l’élimination des frais de stockage, tandis que la distribution peut s’effectuer électroniquement avec tirage local.

L’avènement des lecteurs de livres électroniques constitue encore une inconnue dans ce panorama. Bien entendu, ces appareils permettront de faciliter encore plus la distribution des livres comme le montre l’exemple du Kindle d’Amazon, ou celui du Sony Reader allié maintenant à Google. Pour autant, la présence de ces appareils soulèvera aussi de nouvelles questions sur le mode de financement de ce projet et sa viabilité sur le moyen et long terme… Cela dit, un texte électronique n’est pas qu’un texte et bien des services peuvent s’ajouter et s’inventer autour de documents numérisés, surtout dans le domaine de la Recherche. On peut alors imaginer un monde, à l’instar du logiciel libre, où le contenu de base est librement disponible, mais où tout un ensemble de services peuvent être organisés et transactés selon des règles qui n’affectent en rien l’intégrité des processus de recherche.

Il y a bien d’autres avantages au mode de fonctionnement inscrit dans OAPEN. D’abord, les versions électroniques et imprimées correspondent à des modes de lecture différents. Ensuite, la recherche d’information s’effectue beaucoup mieux par le biais de la version numérisée. Enfin, le document numérisé se prête très bien à la création de « sociétés de textes » pour reprendre des expressions inspirées par D. F. McKenzie et d’autres (3). Une monographie, et ceci est élémentaire, se relie sans problème aux ouvrages cités et l’accès ne dépend en fin de compte que de questions légales, de « droits » d’accès, et non de difficultés techniques, ce qui avantage en bout de ligne les textes en accès libre.

Quels sont les projets d’OAPEN ? L’organisation est en place, et les université d’Amsterdam et de Leyde, ainsi que leurs presses, sont au cœur de ce réseau. L’Université de Lyon en France participe activement à ce consortium. Une subvention significative de la Commission européenne soutient les premiers pas de ce réseau innovateur. Et le but est de placer le plus rapidement possible plusieurs milliers de titres en accès numérique libre. En bref, une jolie révolution est en train de progresser tranquillement dans les allées silencieuses des chercheurs. Dix ans après l’article de Robert Darnton, on peut imaginer une suite optimiste aux avertissements qu’il nous prodiguait alors.

(1) Robert Darnton, « The New Age of the Book », New York Review of Books, vol. 46. No 5 (1999)
(2) Peut-être vais-je devoir changer mon nom en celui de Michel Foucault… et devoir perdre aussi ce qui me reste de chevelure.
(3) Mckenzie, D.-F. La Bibliographie et la sociologie des textes. Cercle de la Librairie, 1991.

Samba diva

Comment Dona Ivone Lara, née en 1922 dans une famille pauvre et
illettrée de la banlieue de Rio, s’est-elle imposée dans l’univers
masculin de la samba au point de devenir, à partir des années
1950, un mythe de la chanson populaire et une référence ? Un père
guitariste, une mère danseuse, une rencontre au collège avec Lucília
Villa-Lobos, l’épouse du célèbre compositeur, un long détour par une
carrière d’infirmière… Ce sont ces éléments méconnus racontés par Mila
Burns qui ont « enchanté » l’écrivain Marcelo Moutinho : « Au-delà de
sa contribution à la musique brésilienne, l’histoire de Dona Ivone Lara
fait apparaître de manière originale les profonds changements qui ont
bouleversé la société brésilienne au cours du XXe siècle », écrit-il
dans le Jornal do Brasil. « Ses sinueuses mélodies sont gravées
dans notre inconscient collectif et nous procurent encore ces rares
instants de transcendance qui surgissent de temps à autre du quotidien
le plus ordinaire ».

Miami Vice

Al Capone y avait installé ses quartiers à la fin des années 1920,
Frank Sinatra s’y est régulièrement produit et Madonna y a ses
habitudes. Prisée des stars, Miami et sa partie la plus célèbre, South Beach
(« SoBe » pour les intimes), ont des airs d’Hollywood version côte Est.
Le vernis culturel en moins. A Miami, « la plupart des gens ne viennent
pas pour s’enrichir intellectuellement ; ils viennent pour le sexe, la
drogue et les fêtes », résume Carl Hiaasen dans le New York Times à la lecture du portrait que Steven Gaines brosse de la ville. Son livre, Fool’s Paradise
Le Paradis des bouffons ») en présente les figures les plus hautes en
couleur. Comme celle d’Alex Daoud, qui en fut le maire dans les années
1980. Un « escroc grégaire », qui acceptait des pots de vins notamment
de dealers. L’édile fit un séjour en prison.
La ville connut deux âges d’or un peu différents. Dans les années 1920,
quand les promoteurs commencèrent à s’y intéresser, la ville semblait
destinée à accueillir « les habitants aisés du nord-est », dans un
esprit de « Riviera à l’américaine ». Mais il s’est bien vite avéré que
« les gangsters aussi préféraient le soleil à la neige ». Le jeu, la
contrebande d’alcool et la prostitution firent bientôt partie du
paysage. Des hôtels tape à l’œil sortirent de terre, comme le célèbre Fontainebleau.
Au début des années 1980, Miami avait perdu de sa superbe quand
débarqua « la lie des prisons de Cuba », dont Castro se débarrassait.
L’endroit connut une nouvelle vague de criminalité. Où en est ce haut
lieu de la Sun Belt américaine aujourd’hui ? Il aurait évolué
grâce à l’afflux des artistes, à l’émergence d’un mouvement de
protection du patrimoine et, croient certains, à l’influence
cathartique de la série « Miami Vice » !

Golda Meïr, Israélienne d’aujourd’hui

L’une des rares femmes au monde à avoir gouverné, Golda Meïr, a laissé
en Israël des souvenirs ambivalents : « Le seul homme de son cabinet »
pour les uns, « un dinosaure arriéré » pour les autres. Grâce à
l’ouverture d’archives, l’édition actualisée de sa biographie par son
ancien porte-parole tente de jeter une lumière nouvelle sur sa
carrière. Et de la réhabiliter. Exercice qui ne convainc pas
l’historien et journaliste Tom Segev. Dans le quotidien Haaretz,
il considère toujours son mandat (1969-1974) comme un échec. Surtout
sur un point clé : à en croire son biographe, « il n’existait pas à
l’époque de réelle chance d’accord avec les Égyptiens sans une
évacuation complète jusqu’aux frontières du 4 juin 1967 [celles en
vigueur avant la « Guerre des Six jours »] et sans solution du problème
palestinien », ce qui expliquerait la réticence de Golda Meïr à
négocier avec Le Caire. Assertion qui fait bondir Tom Segev. « Golda ne
croyait pas à la paix, avait peur des Arabes, et ses craintes étaient
liées au souvenir des pogroms et du génocide nazi. Elle a toujours nié
la possibilité qu’une partie des revendications arabes puissent être
légitimes. Les accords de paix ultérieurs avec l’Égypte, la Jordanie et
les Palestiniens ridiculisent son pessimisme borné ». Trois décennies
après sa mort, Golda Meïr est-elle une figure du passé ? Elle est
plutôt très contemporaine, selon Tom Segev, à en juger par l’attitude
de la majorité israélienne à l’égard de l’opération « Plomb durci »
menée à Gaza en janvier 2009, et que résume la formule : « C’est eux ou
nous. » Les mots mêmes de Golda dans les années 1970.