Sous-entendus insidieux

L’article de Wikipedia bien qu’assez court contient nombre
d’imprécisions et d’erreurs mineures dont on va donner plusieurs
exemples mais son principal défaut est ailleurs dans le dosage des
informations et dans les sous-entendus plus ou moins insidieux qui
finissent par brosser un tableau absolument faux de l’institution.

Premier paragraphe de l’article Wikipédia :
Il commence par affirmer que la création de l’EHESS en 1947 s’est
réalisée à l’initiative de la fondation Rockefeller pour contrer la
sociologie marxiste. C’est une confusion avec la Maison des Sciences de
l’Homme (MSH) effectivement créée avec l’aide de la dite fondation non
pas pour contrer le marxisme mais en partie pour favoriser les échanges
scientifiques entre l’Est et l’Ouest. Pour sa part, la 6ème section de
l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, ancêtre de l’EHESS, a été créée à
l’initiative d’un groupe d’historiens issus de l’Ecole des Annales.
Loin d’écarter les courants marxistes des sciences sociales, elle en a
accueillis plusieurs dans la tradition de tolérance qui devrait être la
règle à l’université. On peut citer entre autres l’anthropologue
Maurice Godelier, le philosophe Cornelius Castoriadis fondateur de Socialisme et Barbarie,
l’économiste Charles Bettelheim, spécialiste de Cuba et d’autres
encore. De nombreux directeurs d’études pouvaient être rattachés à
d’autres tendances politiques tels Philippe Ariès ou avaient changé de
tendance tel François Furet. En réalité, les étiquettes politiques ne
jouent guère de rôle à l’EHESS. La perversion de la présentation de
wikipedia consiste non seulement à déformer la composition politique de
son corps professoral mais surtout à la mettre au premier plan. En
outre la fondation n’a pas eu lieu en 1947 mais en 1945.
Le paragraphe se poursuit en affirmant que l’institution allait être
l’un des centre de la réflexion sociologique des années 60 autour de
François Furet ou de Fernand Braudel … qui sont deux historiens et non
deux sociologues ! De plus, la 6ème section était principalement
consacrée à l’histoire, non à la sociologie. Elle s’est élargie aux
sciences sociales en conformité avec la doctrine de la revue des
Annales.

2ème paragraphe :
Selon Wikipédia, la VIème section de l’Ecole Pratique s’installe en
1962 dans les locaux de la Maison des Sciences de l’Homme grâce à un
financement de la fondation Ford. Ici, tout est faux. La 6ème section
puis l’EHESS ont de nombreux locaux disséminés dans Paris dès
l’origine. Un regroupement partiel s’est produit durant les années 1970
non pas dans les locaux de la MSH mais dans des locaux propres situés
au dessus de ceux de la MSH, d’où la confusion sans doute. Quant à la
fondation Ford, elle est inconnue au bataillon. Après la fondation
Rockfeller et l’anticommunisme, il s’agit seulement d’enfoncer le clou
supposé d’un lobby pro-américain.

3ème paragraphe :
En apparence neutre, il explique en deux phrases que l’EHESS «
s’émancipe » en 1975 , qu’elle est alors dotée d’un statut
universitaire et habilitée à délivrer des diplômes. Ici, après les overstatements précédents, on tombe dans l’understatement.
L’EHESS avait déjà ce statut universitaire et délivrait un diplôme
auparavant dans le cadre de l’Ecole Pratique dont elle formait une
section. Devenue indépendante, elle est transformée en grand
établissement universitaire à statut dérogatoire (comme sciences-Po,
les écoles normales, etc.) et elle a été habilitée à délivrer des
doctorats d’Etat, le plus haut diplôme universitaire.

4èmeparagraphe :
Ce paragraphe, le dernier, est beaucoup plus long. Il compte presque
autant de lignes que les trois premiers réunis, ce qui indique son
importance pour Wikipédia. Il est consacré au récit de deux journées
d’occupation de l’un des 10 sites principaux de l’EHESS par des
étudiants de toutes provenances durant les manifestations anti-CPE de
mars 2006. Cet événement mineur qui n’a laissé pratiquement aucune
trace ni dans les locaux, ni dans les travaux de recherche, ni même
dans les souvenirs de la plupart des 280 professeurs et maîtres de
conférence de l’EHESS est l’occasion d’un florilège Wikipédien : les
six termes surlignés dans ce paragraphe sont : « mouvance autonome », «
mouvement social », « anarchisme », « révolutionnaire », décroissance
», « mai 68 » . Certes, la présidente de l’EHESS de l’époque aurait dû
prendre la précaution de contrôler les entrées de ce site placé sur le
parcours d’une manifestation estudiantine comme sa collègue de l’ENS de
la rue d’Ulm l’avait fait. Mais sa négligence sans conséquence durable
ne mérite pas d’occuper la moitié de la rubrique consacrée à la
description d’une institution qui a et qui a eu pour directeurs
d’études un grand nombre de penseurs français de premier plan,
Levi-Strauss, Derrida, Le Roy Ladurie, Pierre Nora, Furet, Bourdieu,
Touraine, Philippe Ariès, Barthes, Braudel entre autres, qui a reçu les
plus grands chercheurs étrangers lors de sa conférence annuelle « Marc
Bloch » et qui a eu pour étudiants de futurs chefs d’Etats aussi
importants que celui du Brésil.

On pourrait penser à une contradiction entre les trois premiers
paragraphes et le dernier : d’abord présentée comme une petite
institution anticommuniste épaulée à plusieurs reprises par les
Américains, l’EHESS attire in fine des gauchistes post
soixante-huitards. En réalité, ce contraste est fréquent au sein des
idéologies d’ultra-droite à la fois anti-américaines et
anti-gauchistes. Elle constitue même un de leurs signes distinctifs. Il
était d’autant plus facile de profiter de l’EHESS pour insinuer une
telle idéologie que cette institution représente en quelque sorte
l’antithèse de Wikipédia. Elle défend un savoir, appuyé sur des preuves
rigoureuses, et régulé par la communauté scientifique tandis que
Wikipédia espère que la vérité sortira d’une somme de bonnes volontés
se corrigeant les unes les autres (dans le meilleur des cas), ce qui
est une autre manière de croire au libéralisme d’un marché sans
contraintes.

=> Pour comparer : lire l’article de l’encyclopédie Universalis sur l’EHESS

Le vieil homme et la danse

Ils sont là, virevoltant sous nos yeux : Anna Pavlova, George Balanchine, Tamara Karsavina… Les grands danseurs russes du début du XXe siècle revivent sous la plume d’Akim Volynsky. L’éminent critique de ballet a livré dans ses écrits, aujourd’hui traduits en anglais, un récit méticuleux et exalté de leurs prouesses. Né en 1861, Chaim Leib Flekser de son vrai nom officia d’abord quarante ans durant comme auteur et critique. Un homme dont « l’arrogance et les déclarations véhémentes lui ont aliéné tout le monde – et la plupart des publications –, l’incitant à se tourner vers ses ballets adorés », raconte Toni Bentley dans le New York Times. Ce qu’il fit à partir de 1917 en prenant la tête de l’Ecole du ballet russe.
De ses longues observations du travail des danseurs, Volynsky déduit des théories parfois surprenantes. La femme russe serait par nature « trop instable et angoissée » pour réussir l’exercice de la pirouette, requérant selon lui « un caractère monolithique ». Quoiqu’on en pense, Volynsky a assurément l’œil aiguisé : « Le pied de Pavlova est charmant – petit et étroit. Ses jambes sont longilignes et musclées, raides comme celles d’une chèvre ». Le jeune Georgi Balanchivadze – le futur George Balanchine –, débutant au théâtre Mariinsky, est « grand et plein d’une intensité sauvage ». Celle qui émeut et fascine par-dessus tout l’observateur passionné est Olga Spessivtseva, qu’il appelait « l’esprit éploré ». Le jeune compositeur Valerian Bogdanov-Berezovsky avait l’habitude de prendre le thé avec le Pygmalion et sa protégée. « A côté de l’incomparable beauté de Spessivtseva », Volynsky, déjà un vieil homme, « avait presque l’air d’un Quasimodo. Il était tourmenté par elle, il essayait de se rapprocher de l’objet de son adoration ». Bien après la mort de Volynsky, sa danseuse préférée, qui passa une grande partie de sa vie en asile, mourut à 96 ans « oubliée de tous ou presque », note Toni Bentely.

Est-ce qu’Internet va tuer la presse papier ?

Autour du lit où la presse papier se tortille de douleur, malade et peut-être même déjà à l’agonie, l’Internet rôde… Assassin venu contempler son crime ? Vautour espérant recueillir quelques déchets ? Ou dauphin attendant poliment de prendre la succession du défunt ?
Que le Web soit un des principaux responsables de la déréliction de la presse papier, ce n’est pas douteux. Mais il faut y aller voir de plus près.
Contrairement à ce que l’on dit dans les assemblées choisies, Internet n’a pas tué la lecture, notamment chez les jeunes : il l’a en fait augmentée, ne serait-ce que parce que les supports de lecture ont été multipliés : écran d’ordinateur, iPhone, net books, que sais-je …! Mais c’est une lecture différente, cursive, effleurante, superficielle – «horizontale » comme dit Bernard Poulet dans un livre récent qui analyse très finement le phénomène (1). Ou encore pour citer le rapport de l’institut Montaigne : « Internet impose son rythme à la presse écrite » (2).
Mais on ne peut nier que le Web a singulièrement compliqué la tâche déjà bien difficile en ce moment des patrons de presse. Et d’abord en faisant disparaître leur source favorite de cash : la pub. « Il n’y a pas de mystère quant à l’origine du problème : les revenus publicitaires se sont évaporés » (James Surowiecki )(3). Et pourquoi cela ? En gros, parce qu’Internet permet de coller au plus près des soucis et des intérêts des lecteurs (au plus près, même dans tous les sens du mot : bientôt il sera possible d’envoyer des messages publicitaires aux gens par portable en fonction de l’endroit où ils se trouvent à un moment précis). Cela bien sûr décuple l’efficacité du message publicitaire, et au jour d’aujourd’hui il faut bien aller au plus efficace.
Pour autant, il y a une raison derrière la raison : si Internet permet un ciblage si précis des goûts des gens via leurs lectures, c’est parce que l’intérêt des lecteurs a glissé du général – l’information, les news – au particulier, voire à l’ultra-particulier: tout ce qui touche à leurs intérêts locaux, ethniques, politiques ou à leurs dadas divers et variés. Les Américains ont bien identifié ce phénomène de détachement (4), qui les inquiète beaucoup, car ils y voient une sérieuse menace pour la démocratie, qu’Al Gore définissait comme  « une conversation ». Beaucoup de bons esprits s’en alarment : sur les blogs, forum etc., disent-ils, on se retrouve entre soi, regroupés par affinités, pour s’abreuver d’un journalisme d’amateurs, communautariste, et dégagé de tout contrôle qualitatif ou déontologique. C’est vrai et faux (la preuve : ce blog lui-même !).
Ce qui est indéniable, c’est qu’on peut faire sur le net une « lecture à la carte » de l’actualité, en sélectionnant thèmes favoris et sources d’informations privilégiées. Tout un chacun peut désormais se constituer sa revue de presse perso – ce qu’on appelle le  «me-media » ; ce n’est plus le privilège des cadres sup ou des cabinets ministériels ! Du coup, la presse n’est plus tellement une fenêtre ouverte sur le vaste monde ; elle devient une sorte de loupe permettant de contempler d’encore plus près son propre nombril.

(1)    La fin des journaux et l’avenir de l’information – Le Débat – Gallimard
(2)    Comment sauver la presse quotidienne d’information ? – rapport août 2008
(3)    The New Yorker,  22 décembre 2008
(4)    « The end of news ? » M.Massing, New York Review of Books, décembre 2005. « Does the news matter to anyone anymore ? », David Simon, The Washington Post, 20 janvier 2008.

Moi, Vincenzo Rabito, paysan sicilien

Six mille histoires de vie… Tel est le patrimoine de souvenirs recueilli à ce jour par l’Archivio diaristico nazionale de Pieve Santo Stefano (province d’Arezzo), spécialisé depuis 1984 dans la conservation des journaux, mémoires et correspondances des Italiens. En 2000, l’institution reçoit un étonnant paquet de presque 2 000 feuillets. C’est l’autobiographie de Vincenzo Rabito, paysan sicilien qui vécut de 1899 à 1981. En 1968, à peine retraité, il s’attable devant sa machine Olivetti avec le projet de « donner forme à ce magma incandescent qu’a été sa vie de prolétaire », raconte Riccardo de Gennaro dans l’Unità : « La première guerre mondiale dans les tranchées, la “dictature fasciste”, l’Afrique, la Seconde Guerre mondiale, le travail dans les mines de Duisburg [en Allemagne], la faim, la rage, les injures, la misère – il lui fallait écrire coûte que coûte, malgré son analphabétisme ». Après sa mort, son fils Giovanni s’est démené pour rendre publics les écrits de son père. Son camarade d’université, l’acteur Roberto Nobile, a bien connu Vincenzo Rabito. « J’ai été frappé par le fait qu’il ne censurait rien, pas même les épisodes les plus scabreux comme celui de son compagnon sicilien violé en Somalie [alors, colonie italienne] ». Un texte rare, écrit dans une langue orale truffée de « sicilianismes »… Un « chef d’œuvre que vous ne lirez pas », déclarait l’un des membres du jury du prix Pieve-Banca Toscana attribué par l’Archivio, convaincu que jamais éditeur ne s’y intéresserait. Aujourd’hui, le pronostic est partiellement démenti. Les éditions Einaudi ont sélectionné, en 2007, quelque quatre cents pages du précieux recueil créant l’événement littéraire de l’année. L’ouvrage a rencontré un tel succès qu’il est à présent réédité en poche. On n’a pas fini de s’intéresser à la vie mouvementée de l’humble Vincenzo Rabito.

Robert Misrahi, le philosophe du bonheur

Robert Misrahi est un merveilleux philosophe qui vous embarque, l’air de rien, dans l’aventure de la pensée. Quarante ans d’enseignement à la Sorbonne ont fait de cet octogénaire, au visage vif et souriant, un pédagogue hors pair, capable de vous initier sans douleur à l’œuvre de Spinoza. Mais, au-delà de ce rare talent, Robert Misrahi a mené durant toute sa vie, un travail philosophique personnel sur le bonheur dont il propose une synthèse claire et convaincante dans son dernier ouvrage Le travail de la liberté, aux éditions du Bord de l’eau. Pourquoi avoir choisi ce thème ? Probablement d’abord parce que, pour cet homme, le bonheur n’est pas un thème. C’est une expérience qu’il a faite à treize, lorsque, jeune juif, obligé de quitter la capitale, il est envoyé dans une demeure pour enfants à la campagne. Une année loin de l’horreur des rafles, de l’insécurité, de l’antisémitisme,  des privations… Le retour dans Paris toujours occupé coupe le souffle à l’adolescent. Cette expérience bi-face de l’existence, dans l’alternance brutale du bonheur et de la souffrance, inspire et conditionne la démarche du futur philosophe. A seize ans, il découvre Spinoza, et à travers l’Ethique, une affirmation de la laïcité : « Dieu ou si vous voulez la Nature », proclame Spinoza aux juifs orthodoxes comme aux calvinistes qui se partagent au XVIIe siècle les esprits hollandais. Robert Misrahi avait déjà cette intuition qu’il fallait être laïc quand, à dix ans, il annonce à son père son refus de Bar-Mitsva. Lycéen, il entend parler de Sartre qui vient de publier L’Etre et le néant. Il lui écrit et adresse sa lettre au « Flore ». Le maître le reçoit. Ils se verront jusque dans les années soixante-dix – et se séparent au moment des évènements de Munich. Mais la réflexion du premier existentialisme – celle qui théorise la liberté –  le marque profondément, et le titre de son livre, aujourd’hui, confirme que le souvenir de Sartre y est encore vivant. Sur ce double socle – Spinoza et Sartre -, Misrahi élabore une réflexion systématique toute orientée vers l’avènement d’une « éthique de la Joie ». Réflexion sur le sujet, sur la liberté, sur le désir, sur l’accomplissement personnel, et sur la démocratie « heureuse ». Evitant les pièges d’un utopisme, le programme philosophique – moral et politique – de Robert Misrahi couvre l’existence, du bas en haut, de l’individu à la communauté, et l’envisage sous l’étendard du « bonheur »… A l’heure des crises qui bousculent les certitudes et les sécurités, et dans une atmosphère intellectuelle qui a survalorisé les pensées victimaires, cette pensée promet le retour du principe espérance.

Colombie : la vérité sur la violence

Les ouvrages concernant certains des pires épisodes de l’histoire colombienne se multiplient. Grâce à l’un d’entre eux, publié fin 2008, la commune de Trujillo (département de Valle de Cauca) retient à nouveau l’attention des médias nationaux. Créée en 2005 dans le cadre du processus de démobilisation des paramilitaires, la Commission nationale de réparation et réconciliation (CNRR) a pour tâche de reconstituer un demi-siècle de guerre civile. Un travail trop vaste pour être mené à bien : on a recensé 2 505 massacres et 14 000 victimes pour le seul quart de siècle allant de 1982 à 2007 ! Le Groupe de mémoire historique de la Commission a donc choisi de se concentrer sur plusieurs cas représentatifs. « Trujillo, une tragédie qui n’en finit pas raconte comment la population a été victime d’un massacre qui a duré six ans, de 1988 à 1994, conduisant à l’assassinat de 342 personnes par des paramilitaires, des membres du cartel de Cali, des policiers et militaires, au nom de la lutte contre les guérillas », résume le quotidien El Espectador. Si le cas de Trujillo est éloquent, c’est parce qu’il est « emblématique des principaux traits de la violence contemporaine en Colombie, souligne dans le même article Gonzalo Sanchez, coordinateur de la Commission historique. C’est la tragédie de la population civile ».
En 1995, une Commission enquête avait déjà consacré un rapport aux événements de Trujillo et le gouvernement d’Ernesto Samper avait reconnu la responsabilité de l’Etat. Les auteurs de cette nouvelle publication montrent combien « les raisons de revenir à Trujillo sont nombreuses ». Ils analysent les initiatives locales de résistance contre la violence et l’oubli, le processus judiciaire et évaluent les mesures de réparation mises en œuvre jusqu’à présent. Le constat est amer : « Vingt ans après le massacre et dix ans après la reconnaissance par l’Etat de sa responsabilité, justice n’a toujours pas été faite. Aucune condamnation n’a eu lieu contre les responsables. La violence continue à Trujillo. Il y a encore de nombreuses victimes et la population est menacée par d’anciens et de nouveaux acteurs criminels. » En un mot : « le massacre continue ». Pourtant, la publication de cet ouvrage est bien le signe que certaines choses changent en Colombie. « Malgré la peur, les victimes, la société civile et les institutions commencent à parler. Et la liste des cas que la Commission prévoit d’étudier est encore longue », annonce Gonzalo Sanchez à l’hebdomadaire Cambio.

Les Saoudiennes se dévoilent encore par écrit

1989, Arabie Saoudite, première guerre du Golfe. Le royaume sert de base arrière aux armées mobilisées pour libérer le Koweït envahi par l’Irak. « L’arrivée des étrangers, a marqué un tournant dans la vie de nombreuses familles saoudiennes très traditionnelles, explique Wajma al-Abed al-Karim, 25 ans, étudiante. Au cœur de tels bouleversements, naissent des histoires d’amour… » Comme Rajaa Alsanea avant elle dans Les Filles de Riyad (Plon, 2007), Wajma, décide de raconter la vie d’une jeune femme de son pays, où toute relation avec les hommes, hors liens familiaux, est strictement prohibée.
L’histoire exemplaire d’une fille de Damam, à l’est de la péninsule, a d’abord été écrite sous la forme d’un feuilleton sur mexat.com, un de ces nouveaux sites saoudiens où les jeunes, surtout des femmes, s’expriment sans réserve. « Dès le premier épisode, nombreux sont ceux qui m’ont soutenue et demandé de poursuivre le récit, dit l’auteur dans un entretien avec Fahd Daoud publié en octobre par elaph.com (et beaucoup repris par d’autres sites arabophones). Les lecteurs ont été touchés par l’histoire et certains se sont inscrits sur le forum uniquement pour la suivre. Ils ont apprécié la simplicité de la langue et du récit, et se sont attachés à la personnalité de cette jeune fille de milieu modeste. Wadha m’a séduite par sa rectitude et son obstination à défendre ses droits et à se soustraire aux traditions tribales (…) à travers un amour interdit, fût-il platonique. »

L’extinction du paupérisme

Sauteriez-vous dans un étang pour sauver un enfant de la noyade, même s’il vous en coûtait une jolie paire de chaussures ? Conduiriez-vous à l’hôpital une personne accidentée sur la route, dont la jambe saigne abondamment, au risque de tacher le cuir blanc de votre voiture ? Si vous répondez « oui » à ces questions, Miriam Cosic de The Australian, vous conseille de prêter la plus grande attention à celle-ci : « Si vous faites des dons à des organisations humanitaires, ceux-ci sont-ils sérieux ou d’un montant symbolique ? » Peter Singer, philosophe australien, enseignant la bioéthique à Princeton aux Etats-Unis, lui, donne 25% de ses gains à Oxfam. Si chacun, dans les pays développés, donnait une partie substantielle de son revenu (au moins 5%), la pauvreté dans le monde disparaîtrait selon lui pour de bon.
Peter Singer est connu pour ses prises de positions tranchées et controversées : droit à l’euthanasie pour les parents de nourrissons lourdement handicapés, principe d’égalité entre les animaux et les humains, tolérance envers le dopage des sportifs… S’agissant de la pauvreté, sa proposition risque d’être aussi dérangeante. J’ai besoin de cet argent que j’ai gagné durement ? Réponse de Singer : si j’ai eu la chance de naître dans la classe moyenne occidentale et de profiter de ses bienfaits (économiques, culturels, légaux etc.), alors mon aisance n’est pas le seul fait de mon travail – ce qui est reçu mérite d’être partagé. Le sacrifice d’une part de mon revenu représente une goutte d’eau dans l’océan de la misère du monde ? Singer : une seule vie sauvée justifie ce sacrifice.

Une Chine de cauchemar

À Muddy River, cité imaginaire de la Chine de la fin des années 1970,
les parents d’une ancienne Garde rouge de 28 ans doivent rembourser la
balle qui va servir à exécuter leur fille. Un pervers notoire est
inattaquable car son père est proche du régime. La mère d’une petite
fille de 12 ans née défigurée dit de cette dernière qu’on aurait mieux
fait de « la finir à sa naissance ». Au-delà de ces « monstrueux
détails sino-dickensiens  », le premier roman Yiyun Li offre une vision
ample de la Chine ébranlée par la mort de Mao, commente Janet Maslin
dans le New York Times. Le pays s’accroche alors « à une vague
rectitude politique » mais cède très clairement à la corruption. Dans
ce contexte troublé, les histoires s’imbriquent et les drames se
croisent. La seule personnalité en vue, celle dont la réussite sociale
pourrait laisser présager une forme d’épanouissement, est Kai,
présentatrice radio et voix du gouvernement. Mais la jolie jeune femme
a fait un mariage de raison et, pendant que sa belle-famille « accapare
son bébé, elle se consume d’amour pour un intellectuel en train de
mourir de la tuberculose ». Tous ces récits sont parsemés de « touches
mélodramatiques » écrit Maslin, qui attestent un talent pour «
l’intrigue soap-opera » dans la veine de Memoirs of a Geisha d’Arthur
Golden (Geisha dans la traduction française). Un talent « utilisé de
façon très efficace ».

Le livre des visages

Facebook, le livre des visages, est un nouveau média. A l’inverse de Wikipédia, où chaque sujet mobilise des auteurs anonymes, chaque auteur de Facebook est son propre sujet. (Si, du moins, l’on tient pour négligeable la création de sa propre notice sur Wikipedia). En effet, dans la société individuée (communicante) où le moi est en quête de sa demande sociale, chacun peut ressentir le besoin de donner au monde un signal de lui-même, de son existence, de son environnement. Ainsi Facebook a-t-il inventé les pages jaunes de l’ego.

Les usages de Facebook sont au moins aussi variés que ceux de Google qui fut, en son temps, la première transposition des pages jaunes à la recherche de pages web. Le principe économique des pages jaunes — on dit aussi des plateformes — est de créer un marché à deux versants dans lequel l’opérateur revend ses utilisateurs gratuits (son audience) à des annonceurs payants. Dans le cas de Google, cette manœuvre s’effectue à travers la mise au enchères des mots-clés. Dans le cas de Facebook, le modèle se cherche encore.

De là des enjeux importants sur le statut des informations des utilisateurs gratuits et l’usage que peut en faire l’opérateur en quête du second versant. Cette question, on le comprend, affecte crucialement la valorisation économique de l’opérateur. Elle permet de décrypter les revirements récents des promoteurs de Facebook qui, après avoir promulgué une nouvelle charte concédant à l’opérateur une licence perpétuelle et mondiale des informations déposées, l’ont aussitôt retirée voyant qu’un groupe de 130 000 opposants s’était rapidement structuré. Une nouvelle charte a été mise en débat visant à permettre à Facebook un usage économique, quoique moins léonin, des informations hébergées.

Le risque est d’abord que les utilisateurs redoutant l’usage fait de leur données par l’hébergeur renoncent à fréquenter le site. Il est aussi que le coût de mise à disposition du réseau par l’opérateur — d’autant plus cher que les données postées sont des contenus audiovisuels — reste durablement inférieur aux bénéfices de l’exploitation des données. Il est enfin qu’anticipant l’usage fait de leurs informations par des utilisateurs gratuits ou payants de la plateforme, les egos de Facebook ne communiquent plus que sur un mode promotionnel. Ce phénomène s’observe déjà sur les utilitaires de rencontre que sont Zoosk ou SpeedDate.

Au fur et à mesure que vont se préciser les règles économiques du fonctionnement de Facebook, on verra mieux qui parle de Facebook ou de moi. La part de l’ego et celle de l’éditeur modèleront ainsi le livre des visages, et les usages que lecteur en pourra retirer.