Responsabilités de guerre

La Deuxième Guerre mondiale a-t-elle commencé le 1er septembre 1939 avec l’invasion de la Pologne par la Wehrmacht ? Ou lors d’un Conseil des ministres britannique en mai 1940, comme le suggère l’historien Ian Kershaw, auteur d’une biographie de référence d’Hitler, dans Fateful Choices : Ten Decisions That Changed the World, 1940-1941 (« Des choix décisifs : dix décisions qui ont changé le monde ») ? Lors de ce conseil, un choix décisif a été fait : celui de poursuivre l’effort de guerre, comme le proposait Churchill. S’entendre avec l’ennemi par l’entremise de Mussolini était l’alternative proposée par Lord Halifax, ministre des Affaires étrangères. Pour Kershaw, il s’agit là d’un des points de non retour de la Seconde Guerre mondiale, auxquels il consacre son ouvrage. C’est sous ce titre qu’il a d’ailleurs été traduit en allemand (Wendepunkte), comme l’explique Norbert Frei dans Die Zeit. Si Churchill avait recherché la paix, tout aurait été différent. Le 22 juin 1941, Hitler, qui n’est pas parvenu pas à faire plier la Grande Bretagne, envahit la Russie soviétique pour chercher ailleurs la victoire.
Autre tournant : l’entrée en guerre des Etats-Unis. L’attaque aérienne de la base navale de Pearl Harbor par les Japonais ne pouvait certes pas rester sans réponse. De même, la déclaration de guerre adressée par l’Allemagne aux Etats-Unis. Mais, pour l’historien britannique, l’implication américaine procède de la volonté du président Roosevelt, qui avait déjà pris sa décision et attendait le moment opportun pour entrer dans le conflit. En se focalisant sur les grandes décisions des belligérants, Kershaw n’ignore pas qu’il jette un éclairage partiel sur les événements. Le procédé lui permet de mettre en relief les options qui s’offraient aux responsables. Il va à l’encontre de la vision fataliste d’une histoire tracée d’avance, travers de l’historiographie sur le nazisme. Kershaw préfère parler de responsabilité.

Les malheurs de la presse aujourd’hui

Ce qui est en train d’arriver à la presse papier est probablement un bon indicateur des dégâts que « la tempête digitale » pourrait bientôt faire dans le secteur voisin, celui du livre. Ça vaut donc la peine d’aller y voir d’un peu plus près, même si le spectacle n’est pas très gai…
À commencer par les États-Unis – désormais aire de lancement de toutes les crises. Le groupe Tribune, qui possède entre autres le Los Angeles Times, est en faillite ; le Miami Herald, le San Diego Union, et bien d’autres publications majeures sont en vente – une vente difficile ; le New York Times a été extirpé de sa mauvaise passe financière par le milliardaire mexicain Carlos Slim…
Les analystes du secteur de la presse américaine – ils sont compétents, nombreux et ils n’ont pas la langue dans leur poche – ont commenté à tout va les malheurs du secteur. Écoutez James Surowiecki (1) : « Le lectorat des journaux américains décline doucement depuis des décennies – en pourcentage de la population, ils ont perdu la moitié de leurs abonnés en 40 ans ; mais Internet a fait exploser un pneu qui n’avait qu’une crevaison ! Les journaux ressemblent aux chemins de fer du début du XXe siècle : un excellent business complètement ravagé par l’arrivée d’une nouvelle technologie ».
Et comme aux États-Unis la principale manifestation d’un phénomène est toujours sa traduction boursière, voici ce que Vin Crosbie, un autre gourou, peut dire sur le sujet (2) : « autrefois le secteur de la presse était un chouchou des investisseurs… Mais avec le recul, plutôt que de placer en 2005 10 000 $ sur des grands journaux, il aurait mieux valu s’acheter à la place des barriques de bière : non seulement cela aurait rapporté au moins trois fois plus, mais vous auriez eu à boire pendant trois ans ! ».
Alors, plutôt que d’en rajouter à la morosité ambiante en déclinant la longue liste des publications en capilotade de par le monde, considérons juste cette proposition – très sérieuse – de deux responsables (3) de l’université de Yale aux  Etats-Unis. Ils suggèrent carrément de transformer les quotidiens nationaux majeurs « nécessaires à la démocratie » en fondations philanthropiques dotées d’un capital, plutôt que de les laisser s’obstiner dans des business models plus chétifs les uns que les autres. Tout est dit ! Du moins en ce qui concerne les grands titres nationaux.
La situation est plus nuancée – notamment en France – pour la presse quotidienne régionale et les magazines; et il y a aussi des pays, comme l’Angleterre, où la presse nationale parvient à se maintenir tant bien que mal (c’est-à-dire : déclin, mais moins prononcé qu’ailleurs). Il n’y a que dans les pays émergents que la presse reste franchement tonique. En Asie – où l’on trouve huit des dix principaux quotidiens mondiaux – la presse papier est encore en plein boum.

Notes :

(1) The New Yorker,  22 décembre 2008
(2) Digital Delivrance, 20 octobre 2008
(3) David Swensen and Michael Schmidt, New York Times, 27 janvier 2009

L’Italie au miroir de ses étrangers

C’est l’histoire de quatre femmes, quatre destins qui se croisent, deux
mères et deux filles, et d’un seul homme. Un père fantôme qui partage
avec l’un des personnages féminins le traumatisme d’avoir été violé par
des soldats italiens durant la colonisation de la Somalie. Le roman
complexe et ambitieux d’Igiaba Scego, Italienne d’origine somalienne,
est peuplé de figures immigrées dans une Rome montrée sous son jour le
plus cosmopolite. Ses héros parcourent inlassablement le monde,
conduisant le lecteur de la Mogadiscio d’hier et d’aujourd’hui à la
Buenos Aires de la dictature militaire, la Tunisie et l’Espagne. Ce
récit place les Italiens face aux pages sombres de leur histoire, dont
celle de la colonisation. Il rouvre également un vieux débat, souligne
Goffredo Fofi dans Il Sole 24 Ore : « Celui d’une langue italienne
désormais confrontée à l’écart entre le langage médiatico-officiel,
disons téléviso-médiatique et une langue nouvelle, non plus pétrie de
dialectes régionaux mais des apports étrangers, ceux des immigrés ». La
littérature venue d’écrivains des anciennes colonies est depuis
longtemps déjà bien représentée dans d’autres pays européens – en
Grande-Bretagne et en France notamment ; elle commence seulement à
émerger en Italie.

Racisme et eugénisme dans l’Argentine de Perón

La biographie officielle de Ramón Carrillo est celle d’un ministre de la santé publique exemplaire. Grâce à lui, entre 1946 et 1954, quantité de maladies contagieuses ont été éradiquées du pays, les lits et centres sanitaires se sont multipliés. L’historiographie en a donc fait le père du système de santé argentin moderne. Depuis quelques années, de nouvelles recherches jettent une autre lumière sur ce brillant médecin qui a su gagner la confiance du président Perón. « Politiques du corps », un ouvrage collectif dirigé par Marisa Miranda et Gustavo Vallejo raconte comment Carillo, qui a étudié à Berlin dans les années 1930, a été conquis par l’idéologie nazie. De retour en Argentine, sa politique sanitaire sera guidée par l’idéal de pureté et d’amélioration de la race. L’Institut national de biotypologie ou la Direction ministérielle de l’eugénisme sont ainsi créés sous son mandat. Le médecin danois Carl Vaernet, connu pour avoir réalisé des expériences hormonales sur les homosexuels à Buchenwald, était de ses collaborateurs. Vaernet, qui a trouvé refuge en Argentine en 1945, a donc pu poursuivre ses recherches sur la « réorientation sexuelle » grâce à Carrillo, dont les convictions resteront toute sa vie solidement ancrées. En 1955, alors qu’il vit à New York, il écrit à ses enfants : « L’humanité est composée à 60 % de simples d’esprits, d’imbéciles et d’idiots, à 20% d’hommes de mauvaise foi et de pervers, à 10% d’esclaves congénitaux faits pour construire des pyramides sous la menace du fouet, à 9% d’hommes sensés, sensibles et intelligents et à 1% d’authentiques êtres humains ». Pour Julio Orione, dans El Clarín « faire connaître cet aspect du personnage de Carrillo, pilier de la politique de santé en argentine au XXe siècle, est absolument nécessaire par les temps qui courent. Le racisme et l’idéologie eugéniste continuent en effet de se manifester aujourd’hui, maquillés et dissimulés sous des formes diverses ».

L’inventeur de la machine à pluie

Juan Pedro Baigorri travailla, sa vie durant, à une machine qui serait capable de faire la pluie. Et, dit-on, il y parvint. En 1938, Baigorri aurait fait pleuvoir à Santiago del Estero, l’une des zones les plus arides d’Argentine. Ce qui lui valut d’être célébré à son retour par la foule qui l’accueillit à la gare centrale de Buenos Aires. Assailli par la presse nationale et étrangère, le « génie de la pluie » s’attira les foudres de la communauté scientifique. Celle-ci « l’accusa d’être un sorcier, un menteur, un vendeur d’illusions », raconte Gloria Milesi dans El Clarín. Le directeur du Service de météorologie de l’époque, l’ingénieur Galmarini, lança une véritable campagne de diffamation contre lui. Baigorri, indigné, jugea que ces attaques méritaient une réponse en bonne et due forme : il promit de faire pleuvoir sur Buenos Aires le 3 janvier 1939. Le jour venu, par une chaleur écrasante, la tempête éclata ! Diego Huberman signe la première recherche approfondie sur ce personnage énigmatique et oublié de l’histoire argentine.

Dans les archives de Staline

En janvier 1992, Jonathan Brent, mandaté par Yale University Press, s’envola vers la Russie pour obtenir le droit de publier le contenu des archives soviétiques en cours d’ouverture. Sans doute ne s’attendait-il pas à y découvrir des dessins pornographiques griffonnés par les membres du Politburo au cours de réunions qu’on imagine aisément longues… Il raconte aujourd’hui son aventure dans Inside the Stalin Archives (« Dans les archives de Staline »). Avec notamment cette anecdote, savoureuse et terrifiante, que rapporte Martin Walker dans The New York Times.

Une esquisse réalisée par Staline est accompagnée de cette note : « Pour tous ses péchés, passés et actuels, pendez Bryukhanov [un commissaire aux finances] par les testicules. Si les testicules tiennent bon, considérez-le comme acquitté par procès. Sinon, noyez-le dans la rivière ». L’homme fut exécuté en 1938. En lisant l’ouvrage de Brent, on en apprend « autant sur les sinistres réalités de la vie post soviétique que sur les archives elles-mêmes », écrit Walker. De bureaux lugubres en immeubles tristes, l’universitaire a glané de quoi publier une vingtaine de livres dans sa collection « Les annales du communisme ». Ce faisant, il a fait l’objet d’intimidations. Commentaire de Walker : « La Russie n’est pas en train de renouer avec la terreur des années 1930 ou avec le Goulag, mais avec une forme plus atténuée et plus cupide de pouvoir, qui fait écho aux années Brejnev et à la période tsariste prérévolutionnaire ».

Lire en cachette au bureau

Pour lire tranquillement un roman sans éveiller les soupçons de
votre entourage, allez sur readatwork.com (« lire au travail.com »). Le
corps du délit prendra les atours d’un très professionnel fichier
powerpoint.

Le goût des Égyptiens pour l’autodérision

Librairies Al-Diwan, meilleures ventes de livres en arabe pour l’année 2008

1) Taxi, par Khaled Al-Khamissi (Dar Al-Shorouq)

2) 1/4 de gramme, par Essam Youssef (Al-Dar Al-Masrya)

3) Misr Laysat Oummi di mrat abouya (« L’Egypte n’est pas ma mère,

mais ma belle-mère »), par Oussama Gharib (Merit Editions et Informations)

4) Chaklaha Bazhet (« Ça se gâte ! »), par Omar Taher (Dar Atlas lil-nachr

wal-intaj al-I’lami)

5) Wahat Al-Ghouroub (« L’oasis du couchant »), par Baha’ Taher (Dar Al-Adab)

6) Captain Misr (« Capitaine Égypte »), par Omar Taher (Dar Atlas lil-nachr

wal-intaj al-I’lami)

7) Azazil, par Youssef Zeidan (Dar Al-Shorouq)

8) Ayzat gawez (« Je veux me marier »), par Ghada Abdel Al (Dar Al-Shorouq)

9) Chicago, par Alaa AL-Aswany (Dar Al-Shorouq)

10) Utopia, par Ahmed Khaled Tawfiq (Merit Éditions et Informations)

La chaîne des librairies Diwan a publié la liste de ses bestsellers 2008 à la veille de la Foire internationale du livre du Caire-, la plus importante du monde arabe, qui vient de tenir sa 41e édition.
Les problèmes de société et la vie quotidienne des Égyptiens, traités la plupart du temps avec humour et dérision, dominent la liste des romans et récits qui ont affiché les meilleures ventes.
Les Égyptiens lisent peu, mais quand ils le font, c’est pour retrouver le chaos de la circulation cairote, les embouteillages, la pollution et, surtout, les petites caisses jaunes déglinguées à quatre roues qui sèment la terreur parmi les piétons. Taxi, de Khaled Al-Khamissi, avec plus de 100 000 exemplaires vendus – un tirage considérable pour un livre en arabe –, est depuis deux ans en tête des ventes. Le livre rapporte les histoires typiques des 80 000 chauffeurs de taxi de la capitale égyptienne, dans le langage souvent grossier mais très imagé et drôle qui est le leur. Éton-nante plongée chez ce petit peuple, obnubilé par l’argent, le sexe et la religion.
La haute société égyptienne apparaît quant à elle sous un jour beaucoup plus sombre dans 1/4 de gramme, d’Essam Youssef, en cours d’adaptation au cinéma. Fondé sur une histoire vraie, ce roman sur la dépendance aux drogues dures dans l’élite cairote est le résultat de quatre ans d’enquête : l’auteur estime que 9 millions d’Égyptiens sont toxicomanes.
Omar Taher s’est fait une spécialité des préoccupations de la jeunesse branchée. Auteur d’émissions télévisées à succès pour les jeunes, il a contribué à ramener vers le papier une génération qui ne lisait plus que sur écran. Dans le langage dialectal quotidien des adolescents, émaillé d’expressions franco-arabes ou anglo-arabes, le journaliste tourne en dérision la société égyptienne. Une internaute raconte qu’elle se retrouve avec ses copines pour lire en groupe, chacune à son tour, l’un des chapitres de Chaklaha Bazhet (« Ça se gâte ! ») sur « les rituels des fiançailles », « le premier plat raté », etc.
Même registre de l’humour et de la dérision pour Ayzat gawez (« Je veux me marier ») de Ghada Abdel Al, récit des mésaventures d’une jeune fille dont les prétendants viennent à la file demander sa main. Rédigé d’abord sous forme de blog, il est publié dans une nouvelle collection de la grande maison d’édition Dar Al-Shorouq, qui reprend le meilleur de la littérature électronique.
Les Égyptiens sont tout de même prêts à lire sans rire, notamment des romans historiques, comme en témoigne le succès- durable d’Azazil, de l’universi-taire Youssef Zeidan, consacré aux manuscrits de l’Église copte, ou celui de Wahat Al-Ghouroub (« L’oasis du couchant »), qui pose la question de la coexistence entre l’Orient et l’Occident dans un roman situé au xixe siècle dans l’oasis de Siwa. Faut-il mentionner, enfin, la permanence d’Alaa Al-Aswany parmi les meilleures ventes, pour son deuxième roman, Chicago, qui semble emprunter la voie du phénoménal Immeuble Yacoubian ? Al-Aswany est aussi prophète en son pays.

La révolution éphémère de Jimi Hendrix

« Brume pourpre dans mon cerveau/Absolument rien à démêler/Je joue comme un fou, dans ma tête des grouillements/Excusez-moi : j’embrasse le ciel. » « Purple Haze », brume pourpre, c’est le titre de la chanson qui attire, en mars 1967 à Londres, l’attention sur un jeune guitariste, Jimi Hendrix. Une fantaisie inspirée par la drogue et la science-fiction, servie par un jeu de guitare littéralement inouï, un rythme haletant, une adresse et un talent d’invention dans les harmonies… Mais Hendrix, avant tout, c’est cette touche lyrique qui combine musique et effets spéciaux en sollicitant de son instrument et d’un ampli poussé à fond, vibrations, distorsions et feedbacks.

John Allen Hendrix, appelé plus tard Jimi, est né en 1942 à Seattle. Son père Al vivote de petits travaux, sa mère Lucille va encore au lycée quand elle tombe enceinte. Avant la naissance de son fils, Al est enrôlé dans l’armée. À la fin de la guerre, la famille a du mal à se retrouver. Lucille se noie dans l’alcool et en meurt. Jimi grandit avec son père. C’est un enfant timide dont la seule passion est la guitare. À l’âge de 18 ans, il commence à se produire avec des groupes professionnels dans le Sud des États-Unis ; à 22 ans, il s’impose parmi les accompagnateurs de son idole Little Richard. À 23 ans, il fait la connaissance, lors d’un concert à New York, de Linda Keith, à l’époque l’amie du guitariste des Rolling Stones Keith Richards. C’est elle qui lui procure son premier trip de LSD et lui présente son premier producteur, Chas Chandler, jusqu’alors bassiste du groupe anglais The Animals.

Chandler fait venir Hendrix à Londres où il lui forme son premier groupe : le Jimi Hendrix Experience. Début 1967, il sort ses premiers singles, dont « Purple Haze », et, en mai de la même année, son premier album Are You Experienced? Un mois plus tard, le trio se produit au festival de Monterey, en Californie, un des premiers grands festivals pop, en plein Summer of Love du mouvement hippie florissant. Hendrix porte un bandeau, un boa en plumes, une chemise à jabots et une veste peinte avec de grands yeux. Il joue de sa guitare avec les dents, la glisse derrière le dos et se plaque contre elle et contre l’amplificateur comme s’il s’accouplait à elle. À la fin, il la fracasse, l’arrose d’essence et l’enflamme. À Monterey, Jimi Hendrix devient la plus grande star du rock du monde occidental, un an seulement après avoir lancé son propre groupe. Trois ans plus tard, le 18 septembre 1970, il meurt étouffé par son propre vomi, sous l’emprise de la drogue.

La vitesse de la carrière de Jimi Hendrix est aussi stupéfiante que sa fin est tragique. Aucune autre de ses biographies n’évoque aussi bien le tempo, l’ivresse, l’insouciance de ces années-là que celle de Theweleit et Höltschl. Les auteurs rendent hommage à leur héros. Comme à un dieu, sans aucune ironie. Comme à un génie, symbole de son époque et pourtant trop radical pour elle. Comparé aux autres livres consacrés au musicien, cet ouvrage est l’expression d’un culte à Jimi Hendrix. C’est un véritable hommage, très fouillé, enthousiaste, chaleureux… qui frise parfois l’hystérie. Celle-ci atteint son apothéose lorsque les auteurs décrivent la symbiose du guitariste avec son instrument, comme cette relation particulière, presque métaphysique, d’Hendrix avec le courant électrique ; ou lorsqu’ils décrivent l’assurance avec laquelle il a, le premier, poussé le son de sa guitare surchauffée jusqu’aux distorsions et effets spéciaux, élément essentiel de son art.

« Electric Lady »

Son éducation a fait d’Hendrix un blues-rocker. Sa manière de jouer, ses techniques musicales et ses innovations sont profondément enracinées dans la tradition afro-américaine. Toutefois, contrairement au biographe de Jimi Hendrix le plus important des années 1980, Charles Shaar Murray, Theweleit et Höltschl n’évoquent pratiquement pas l’évolution historique qui l’a conduit à cette musique extrême. À l’inverse de Greg Tate – dont la biographie très discutée d’Hendrix, Midnight Lightning, n’est même pas mentionnée dans la bibliographie –, les auteurs ne reconnaissent aucun musicien contemporain comme héritier de Hendrix. Pas un Afro-Américain ni un seul hip-hopper, tous qualifiés d’« insipides ».
Theweleit et Höltschl s’intéressent non à la continuité, mais à la rupture – celle qui coïncide avec la révolte politique de ces années-là. Ils s’intéressent à l’art et la manière dont Hendrix sonde le corps de son « Electric Lady » (surnom de sa guitare dont sera tiré le titre de son quatrième album, Electric Ladyland), à la sphère des sons qu’il explore en 1967-1968 et avec lesquels aucun guitariste auparavant n’avait imaginé faire de la musique. Certes, à la fin des années 1950, certains groupes noirs de rhythm’n’blues utilisaient déjà les effets de distorsion de leur guitare pour « salir » leur son. Mais c’est avec Hendrix que l’anormal devient normal.
Selon la thèse défendue par ce livre, il est le premier à tourner franchement le dos aux normes. Sa musique électrique, son propre corps électrisé deviennent ainsi le miroir esthétique de cette nouvelle conscience charnelle par laquelle les hippies de la fin des années 1960 changeront la culture occidentale. C’est l’expression d’une abolition des règles, de la libération sexuelle, de la recherche permanente de nouveaux rapports ou de nouvelles formes de communication corporelle. C’est seulement alors, quand ce bouleversement social trouve avec la musique de Hendrix son expression artistique la plus aboutie, que le fascisme est vraiment vaincu. « Purple Haze » aura définitivement mis Hitler en déroute.

Des dieux sacrifiés

Et c’est ainsi que Theweleit et Höltschl ont écrit le livre soixante-huitard ayant le plus d’emphase. Pour eux, le personnage de Jimi Hendrix et son art incarnent la part radicale, nouvelle et utopique des jeunes rebelles. Ils expliquent parallèlement pourquoi les utopies n’ont pas survécu : ce qu’Hendrix faisait et voulait était too far out. Une figure aussi extrême ne pouvait durer, tout comme le mouvement politique des années 1970 a dû abandonner rapidement son radicalisme politique pour survivre.
Les « dieux » Hendrix, Che Guevara, Baader et Meinhof ont été sacrifiés pour que la Terre puisse continuer de tourner. L’autodestruction de la première génération de la RAF [Fraction armée rouge, ou « bande à Baader »] aurait, aux yeux des auteurs, permis à ses sympathisants de « se libérer de leurs mauvaises idées révolutionnaires et de se tourner vers une vie parlementaire pacifique dans les rangs des Verts ». De même, « après la disparition d’Hendrix, vaincu par la drogue, tous ceux qui, comme lui, s’étaient révoltés sauvagement ont pu rentrer dans le rang ». Les dieux ne sont pas faits pour la Terre. Nous pouvons seulement les honorer en les pleurant et se réjouir en notre for intérieur qu’ils nous aient quittés.

Personne n’explique mieux que Theweleit et Höltschl le romantisme politique qui sous-tendait la volonté d’émancipation radicale. Mais la comparaison entre Hendrix et la RAF sonne faux. À la fin de leur vie, Baader et Meinhof n’ont fait que dresser l’opinion publique contre eux. Hendrix, à sa mort, était en train de se renouveler et atteignait l’apogée de son art. Il venait de dissoudre Experience et de créer avec le Band of Gypsis un style de funk-rock totalement nouveau. De même, les auteurs affirment, plutôt qu’ils ne démontrent, que la musique d’Hendrix n’a pas fait d’émules. En réalité, au cours des décennies suivantes – de Lou Reed en passant par Prince, Vernon Reid ou les groupes Sonic Youth, The Jesus and Mary Chain et SunnO))) –, il y a toujours eu des guitaristes et des groupes pour mélanger, comme Hendrix, musique et effets spéciaux sans qu’on puisse les réduire à de purs épigones. À cela, Theweleit et Höltschl ne font aucune allusion.

Sans offenser les auteurs, on peut dire qu’ils ne s’intéressent tout simplement pas à la musique d’après 1970. Ceci ne les met pas à l’abri d’un grief : rapprocher politique radicale et art radical via l’exemple d’Hendrix trahit un pessimisme envers la culture et une certaine lassitude du présent. Mais il en a toujours été ainsi avec l’esthétisation de la politique, notamment du romantisme politique et de ses héros. Porter un regard plus juste sur la réalité a toujours gâché le plaisir de vénérer.

Traduit par Catherine Delcour.

Le chiffre

Google met la main à la poche pour son moteur de recherche de livres, « Google Books ». La firme a versé 125 millions de dollars à l’association américaine des éditeurs pour élargir l’accès en ligne aux livres encore protégés par le droit d’auteur. 45 millions iront aux détenteurs des droits.

Muriel Barbery, The Elegance of the Hedgehog, Europa Editions, 2008.