Un ogre au chevet de Keynes

Gros fumeur, Keynes s’évanouit après une
crise d’angine de poitrine en 1937. Il fut soigné par un médecin peu
orthodoxe, Janos Plesch : café, thé, chou cru, oranges pas mûres,
paquets de glace pendant des heures sur la poitrine… La femme de
l’économiste, Lydia, une ballerine russe de fort tempérament, appelait
le docteur « l’Ogre ». Celui-ci complétait son traitement par un brin
de thérapie de choc : il se faisait rebondir à répétition sur le
matelas aux côtés du malade allongé. Lequel se rétablit.

Judith Mackrell, Bloomsbury Ballerina. Lydia Lopokova, Imperial Dancer and Mrs John Maynard Keynes, Phoenix, 2009.

Parfums : point de vue d’experts

Kouros, d’Yves Saint Laurent, donne cette « sensation vaguement
repoussante de la salle de bains d’autrui, et réussit à sentir à la
fois le nettoyage à la brosse et la promesse d’un lit défait ». On
trouve ce commentaire, reproduit dans le Times Literary Supplement,
dans un savant ouvrage sur le monde méconnu des parfums.

Luca Turin et Tania Sanchez, Perfumes. The Guide, Profile, 2008.

Le mot du mois

« Le but de la vie est d’être aimé
par le plus grand nombre possible de gens parmi ceux dont vous
souhaitez qu’ils vous aiment. »
Warren Buffet

Alice Schroeder, The Snowball. WarrenBuffett and the Business of Life
(« La boule de neige. Warren Buffett et le business de la vie »),
Bloomsbury, 2008.

Nez et oreilles encombrés

La morve et la cire dans les oreilles sont dignes de respect. Elles
protègent les voies respiratoires et auditives contre la saleté et les
bactéries. En lisant le riche ouvrage de Ray Tallis, note le
psychologue britannique Stuart Debyshire dans The Spiked Review of
Books
, vous apprendrez aussi que les larmes dues au chagrin sont plus
riches en manganèse que celles dues à un choc physique.

Raymond Tallis, The Kingdom of Infinite Space. A Fantastical Journey Around Your Head, Yale University Press, 2008.

Aimez-vous Sartre ?

Dans un pays civilisé, la censure prend des formes civilisées. Témoin l’affaire du livre de Hazel Rowley sur Sartre et Beauvoir, Tête-à-tête. Publié aux États-Unis, il est aujourd’hui disponible en version intégrale dans treize langues, sauf en français. Hazel Rowley raconte l’histoire dans le trimestriel The American Scholar, dans un article titré : « Censure en France ». Devant l’opposition d’Arlette Elkaïm Sartre, fille adoptive du philosophe, Gallimard, éditeur du couple célèbre, avait dû refuser le livre. Exécutrice testamentaire de Sartre, Arlette ne voulait pas voir publier les lettres de son père adoptif à certaines de ses maîtresses. Elle alla plus loin, demandant que l’éditeur américain, HarperCollins, fasse de nombreuses coupes dans l’original. Celui-ci refusa, mais accepta de payer pour une version française expurgée, avec une nouvelle pagination et un nouvel index. C’est Grasset qui s’en empara. Là-dessus, le cinéaste Claude Lanzmann, ancien amant de Beauvoir, engagea une procédure contre Grasset, demandant lui aussi des coupes (de passages où il était mentionné) et 75 000 euros d’indemnités. Grasset céda. Le livre fut rappelé, les coupes faites. Il fut à nouveau tiré, mais réédité chichement (1 000 exemplaires), et disparut rapidement du circuit. Ironie de l’histoire : en mars 2008, Lanzmann fit savoir qu’il souhaitait publier des centaines de lettres que Simone de Beauvoir lui a écrites et cria à la censure parce que l’exécuteur testamentaire de celle-ci, Sylvie Le Bon de Beauvoir, s’y opposait.
Question de droit et de culture. En France, s’étonne Hazel Rowley, l’exécuteur testamentaire a les droits sur la moindre phrase écrite par l’auteur. Les États-Unis sont plus souples : ils pratiquent la règle de l’« usage honnête » des citations, « qui autorise à citer des phrases ici ou là sans la permission explicite de l’exécutrice ». En outre le droit américain autorise un usage extensif de la paraphrase. Par ailleurs, le droit français autorise une personne mentionnée dans un livre à en contester la publication, même si le fait ou le document est avéré. « Il suffit que cela ne lui plaise pas », écrit Hazel Rowley.
Elle se plaint d’une autre forme de censure, celle des médias qui, dit-elle, ont trouvé dans son livre de quoi nourrir une détestation jalouse du couple mythique, vu par le petit bout de la lorgnette. Mais, sur ce point, il semble qu’elle ne doive s’en prendre qu’à elle-même, tant son livre, sous-titré « Les vies et les amours tumultueuses de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre », est essentiellement fondé sur le récit d’anecdotes croustillantes, au détriment de toute analyse de fond. « Traiter Sartre et Beauvoir de cette manière, c’est nier leur qualité d’ar-tistes », écrivit le romancier Todd McEwen en rendant compte de la version non expurgée du livre dans The Guardian.

Le livre : Tête-à-Tête. Beauvoir et Sartre : un pacte d’amour, d’Hazel Rowley, Grasset, 2006.

Nil obstat

En – 47, César partit en croisière sur le Nil
avec Cléopâtre, enceinte de leur fils. Quel était son but ? Oublier les
affaires de la Cité ? La felouque évoquée par Suétone devient quatre
cents navires chez Appien. Démonstration de force, confirme Philip
Freeman dans une nouvelle biographie. Nenni, suggère Denis Feeney dans
Le Calendrier de César : c’était pour assimiler le nouveau calendrier
(le nôtre) que venaient d’établir les savants d’Alexandrie. Amour le
soir, travail le jour. Et si la croisière elle-même était un mythe ?,
demande l’historienne Mary Beard dans la New York Review of Books.

Place Congo

Dans les années 1740, à l’époque de Louis XV, La Nouvelle-Orléans se considérait comme une ville « créole ». Mais le mot n’avait pas le même sens qu’aujourd’hui. Il désignait les habitants de souche qui n’étaient pas indigènes, qu’ils fussent d’origine européenne ou africaine. De même, au siècle suivant, le « quartier français » de la ville l’était dans un sens particulier. Son plan avait certes été dessiné par les Français, avant la cession de La Nouvelle-Orléans à l’Espagne en 1763, mais les plus anciennes maisons étaient espagnoles, et l’essentiel du caractère « français » dudit quartier venait de l’exil, du fait de la révolution haïtienne de 1791-1804, de milliers de planteurs francophones et de « créoles de couleur », auxquels s’ajoutèrent des milliers d’autres parmi ceux qui s’étaient d’abord réfugiés à Cuba avant d’en être chassés par les Espagnols en 1809. La ville comptait aussi de nombreux Acadiens français, expulsés du Canada britannique en 1755.
Quand, après avoir à nouveau acquis La Nouvelle-Orléans, Napoléon la vendit avec la Louisiane pour une bouchée de pain à Jefferson en 1803, les Noirs y jouissaient d’un statut relativement enviable. Beaucoup d’entre eux étaient des hommes libres. En outre, les esclaves bénéficiaient, sous le régime espagnol, de droits sensiblement plus étendus qu’ils n’en auront, plus tard, sous le régime américain. Ils avaient le droit de passer des contrats pour acheter leur liberté ou pour devenir propriétaires. Et puis, ils avaient toute liberté, le samedi, de se livrer à leurs activités cultuelles, marchandes… et musicales. Le centre de ces activités était la « place Congo » (devenue plus tard Congo Square), un terrain herbeux en marge de la vieille ville. C’est cette place qui fut le creuset de la musique noire américaine. Déjà auteur d’un ouvrage remarqué sur l’histoire de la musique cubaine, Ned Sublette retrace la convergence des héritages, les Ardras du Bénin, les Wolofs et les Bambara du Sénégal, les Congos d’Afrique centrale… Un ouvrage passionnant, écrit Joshua Jelly-Schapiro dans The Nation. C’est en 1819, note-t-il au passage, que le mot « rock » apparaît pour la première fois dans un écrit lié à la musique noire, sous la plume de l’écrivain H.C. Knight : « Le samedi soir, les esclaves africains se réunissent sur un champ, près des marais, et bercent (rock) la ville de leurs danses Congo. » Le récit de Sublette s’arrête plusieurs décennies avant l’avènement du jazz, à la fin du XIXe siècle, quand les Noirs, ayant acquis leur liberté après la guerre de Sécession, exploitèrent des instruments de Blancs pour faire vibrer leurs rythmes.

Le livre : The World that Made New Orleans. From Spanish Silver to Congo Square (« Le monde qui fit La Nouvelle-Orléans. De l’argent espagnol à Congo Square »), de Ned Sublette, Lawrence Hill Books, 2008.

Platon pour les masses

En 1952 parurent aux États-Unis les cinquante-quatre volumes en faux cuir
des « Grands Livres du monde occidental », contenant les 433 œuvres
littéraires et scientifiques que tout citoyen d’une démocratie digne de
ce nom était censé avoir lues et se devait de faire lire à ses
rejetons. L’opération avait été conçue et pilotée depuis les années
1930 par le président de l’université de Chicago, Robert Hutchins, qui
avait reçu l’appui tactique de l’Encyclopædia Britannica.
Les ventes du monstre dépassèrent le million à la fin des années 1960.
Ces 32 000 pages grises sur deux colonnes, en petits caractères,
étaient présentées sans notes ni commentaires car, disait la préface,
« les grands livres contiennent leurs propres aides à la lecture ;
c’est l’une des raisons de leur grandeur ». Ce point d’orgue de
l’histoire de l’élitisme démocratique avait été salué par la presse
avec un soupçon d’ironie : « Platon pour les masses », titra un
quotidien. Mais Hutchins y croyait de toute son âme : les « grands »
livres devaient contribuer à faire advenir « une république mondiale de
droit et de justice ». On s’en doute, le comité éditorial avait dû
procéder à des arbitrages douloureux. Molière n’avait pas été retenu.
Hutchins le considérait comme « bon à jeter » (« au cabinet », aurait
ajouté Alceste). Ni Rousseau ni Dickens non plus. Leur temps, sans
doute, n’était pas encore venu.

Alex Beam, A Great Idea at the Time. The Rise, Fall, and Curious Afterlife of the Great Books, PublicAffairs, 2008.

Les « grands récits » de Gilles Kepel

Le dernier livre de Gilles Kepel, Terreur et Martyre. Relever le défi de civilisation (Flammarion, 2008), a été prestement traduit en anglais. Il y met en scène les deux « grands récits » de notre temps, celui de la guerre contre le terrorisme et celui du jihad contre l’Occident, et propose un troisième « grand récit », celui d’une résilience des musulmans de la « Vieille Europe », dont la dynamique d’intégration culturelle serait seule capable de faire barrage à la « logique du terrorisme ». Grosse déception, estime Kishwer Falkner, membre de la Chambre des lords, dans le mensuel Prospect. Ce livre « offre une chronologie utile », mais, pour le reste, « va rarement au-delà des stéréotypes ». Les descriptions du Hezbollah et du Hamas sont jugées « simplistes ». Sa description du « Londonistan » britannique est « caricaturale » et, quand il en vient à parler de la France, son argumentation se fait « chauvine et contradictoire ».

Le livre : Gilles Kepel, Beyrond Terror and Martyrdom. The Future of the Middle East, Harvard University Press, 2008.

« Carlos Fuentes est un médiateur entre l’Amérique latine et les États-Unis »

Claudio Lomnitz enseigne l’anthropologie à l’université new-yorkaise deColumbia. Spécialiste de l’histoire culturelle du Mexique, il estl’auteur de Deep Mexico, Silent Mexico. An Anthropology of Nationalism (« Mexique profond, Mexique silencieux : anthropologie du nationalisme », University of Minnesota Press, 2001) et de Death and the Idea of Mexico (« La mort et l’idée du Mexique », Zone Books, 2005).

Carlos Fuentes est-il, au Mexique, une figure controversée ?

Le talent d’écrivain de Carlos Fuentes est incontesté, au Mexique comme ailleurs. Cependant, le texte d’Enrique Krauze paru en 1988 a représenté un véritable tournant dans l’appréciation de son œuvre. Il a désacralisé le personnage de Carlos Fuentes et a ouvert un véritable espace de débat sur ses écrits.

Enrique Krauze remet en cause la légitimité de Fuentes à parler du Mexique. Qu’en pensez-vous ?

Cette partie de l’article me semble assez détestable. Certaines critiques faites à l’œuvre littéraire de Fuentes sont justifiées : par exemple, quand Krauze critique son abus constant de références historiques et la prétention totalisante de ses œuvres face à une réalité mexicaine complexe. Mais manipuler la biographie de Fuentes pour en faire un étranger, un « petit gringo » déguisé en Mexicain, et lui nier toute légitimité à représenter le Mexique, c’est user, entre
les lignes, d’un argumentaire nationaliste très contestable.

Enrique Krauze s’est-il fait, dans son article, le porte-plume d’Octavio Paz ?

On ne le saura jamais. Mais, à l’évidence, l’intelligentsia de l’époque a interprété ce texte publié dans la revue que dirigeait Octavio Paz comme une charge directe de sa part contre Fuentes. Pour certains, il aurait cherché à discréditer Fuentes suite aux rumeurs circulant sur une attribution prochaine du Nobel à un Latino-Américain. L’autre interprétation, plus probable, c’est que la concurrence politique entre ces deux grandes figures nationales de la gauche était alors très polarisée, portant notamment sur l’attitude à adopter face au régime sandiniste nicaraguayen et face au bloc soviétique.

Quels étaient les enjeux de cette opposition politique entre les deux écrivains ?

Dans les années 1980, la gauche européenne a entamé une révision critique du socialisme soviétique. C’est vrai pour l’Europe de l’Est (avec les groupes de dissidents tchèques ou polonais dont Paz était proche), comme pour l’Europe occidentale, avec l’eurocommunisme et les débats sur la question de la démocratie. Dans cet esprit, Octavio Paz s’était clairement distancié de la gauche mexicaine dans les années 1980, en optant pour une posture démocrate et libérale, voire néolibérale, qui lui a valu de nombreuses inimitiés. Au Mexique, la question était encore très conflictuelle en 1988. C’est seulement à partir des années 1990 que la réflexion sur les rapports du socialisme avec la démocratie et le libéralisme – à laquelle Paz a largement contribué – s’est développée au sein de la gauche du continent. Le moment de la querelle entre Fuentes et Paz marque l’amorce de ce débat, une amorce profondément déterminée par des facteurs très conjoncturels : le tournant libéral [privatisations et réduction des dépenses publiques] imprimé au Mexique par Miguel de la Madrid [1982-1988] et Carlos Salinas [1988-1994] (dont Krauze et Paz étaient très proches), le problème du sandinisme et celui de la politique de Reagan en Amérique centrale.

Qu’en est-il du soutien apporté par Fuentes au gouvernement sandiniste ?

C’est une question délicate. Le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega était un gouvernement élu (1984), même si Reagan refusait de le reconnaître. Par ailleurs, Fuentes était à l’époque le seul intellectuel latino-américain ayant une audience aux États-Unis. Sa critique de la politique américaine en Amérique centrale [embargo et financement du mouvement d’opposition armé des « Contras »] n’était pas totalement infondée. Je crois que Carlos Fuentes a toujours eu un certain rôle de médiation entre les États-Unis et l’Amérique latine, rôle dont Krauze ne retient qu’un seul versant. Il néglige l’intérêt que peuvent avoir pour le sous-continent les interventions de Latino-Américains ayant la capacité de s’exprimer dans les espaces européen et nord-américain, capacité que détient indéniablement Carlos Fuentes.