Claudio Lomnitz enseigne l’anthropologie à l’université new-yorkaise deColumbia. Spécialiste de l’histoire culturelle du Mexique, il estl’auteur de Deep Mexico, Silent Mexico. An Anthropology of Nationalism (« Mexique profond, Mexique silencieux : anthropologie du nationalisme », University of Minnesota Press, 2001) et de Death and the Idea of Mexico (« La mort et l’idée du Mexique », Zone Books, 2005).
Carlos Fuentes est-il, au Mexique, une figure controversée ?
Le talent d’écrivain de Carlos Fuentes est incontesté, au Mexique comme ailleurs. Cependant, le texte d’Enrique Krauze paru en 1988 a représenté un véritable tournant dans l’appréciation de son œuvre. Il a désacralisé le personnage de Carlos Fuentes et a ouvert un véritable espace de débat sur ses écrits.
Enrique Krauze remet en cause la légitimité de Fuentes à parler du Mexique. Qu’en pensez-vous ?
Cette partie de l’article me semble assez détestable. Certaines critiques faites à l’œuvre littéraire de Fuentes sont justifiées : par exemple, quand Krauze critique son abus constant de références historiques et la prétention totalisante de ses œuvres face à une réalité mexicaine complexe. Mais manipuler la biographie de Fuentes pour en faire un étranger, un « petit gringo » déguisé en Mexicain, et lui nier toute légitimité à représenter le Mexique, c’est user, entre
les lignes, d’un argumentaire nationaliste très contestable.
Enrique Krauze s’est-il fait, dans son article, le porte-plume d’Octavio Paz ?
On ne le saura jamais. Mais, à l’évidence, l’intelligentsia de l’époque a interprété ce texte publié dans la revue que dirigeait Octavio Paz comme une charge directe de sa part contre Fuentes. Pour certains, il aurait cherché à discréditer Fuentes suite aux rumeurs circulant sur une attribution prochaine du Nobel à un Latino-Américain. L’autre interprétation, plus probable, c’est que la concurrence politique entre ces deux grandes figures nationales de la gauche était alors très polarisée, portant notamment sur l’attitude à adopter face au régime sandiniste nicaraguayen et face au bloc soviétique.
Quels étaient les enjeux de cette opposition politique entre les deux écrivains ?
Dans les années 1980, la gauche européenne a entamé une révision critique du socialisme soviétique. C’est vrai pour l’Europe de l’Est (avec les groupes de dissidents tchèques ou polonais dont Paz était proche), comme pour l’Europe occidentale, avec l’eurocommunisme et les débats sur la question de la démocratie. Dans cet esprit, Octavio Paz s’était clairement distancié de la gauche mexicaine dans les années 1980, en optant pour une posture démocrate et libérale, voire néolibérale, qui lui a valu de nombreuses inimitiés. Au Mexique, la question était encore très conflictuelle en 1988. C’est seulement à partir des années 1990 que la réflexion sur les rapports du socialisme avec la démocratie et le libéralisme – à laquelle Paz a largement contribué – s’est développée au sein de la gauche du continent. Le moment de la querelle entre Fuentes et Paz marque l’amorce de ce débat, une amorce profondément déterminée par des facteurs très conjoncturels : le tournant libéral [privatisations et réduction des dépenses publiques] imprimé au Mexique par Miguel de la Madrid [1982-1988] et Carlos Salinas [1988-1994] (dont Krauze et Paz étaient très proches), le problème du sandinisme et celui de la politique de Reagan en Amérique centrale.
Qu’en est-il du soutien apporté par Fuentes au gouvernement sandiniste ?
C’est une question délicate. Le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega était un gouvernement élu (1984), même si Reagan refusait de le reconnaître. Par ailleurs, Fuentes était à l’époque le seul intellectuel latino-américain ayant une audience aux États-Unis. Sa critique de la politique américaine en Amérique centrale [embargo et financement du mouvement d’opposition armé des « Contras »] n’était pas totalement infondée. Je crois que Carlos Fuentes a toujours eu un certain rôle de médiation entre les États-Unis et l’Amérique latine, rôle dont Krauze ne retient qu’un seul versant. Il néglige l’intérêt que peuvent avoir pour le sous-continent les interventions de Latino-Américains ayant la capacité de s’exprimer dans les espaces européen et nord-américain, capacité que détient indéniablement Carlos Fuentes.