Nil obstat

En – 47, César partit en croisière sur le Nil
avec Cléopâtre, enceinte de leur fils. Quel était son but ? Oublier les
affaires de la Cité ? La felouque évoquée par Suétone devient quatre
cents navires chez Appien. Démonstration de force, confirme Philip
Freeman dans une nouvelle biographie. Nenni, suggère Denis Feeney dans
Le Calendrier de César : c’était pour assimiler le nouveau calendrier
(le nôtre) que venaient d’établir les savants d’Alexandrie. Amour le
soir, travail le jour. Et si la croisière elle-même était un mythe ?,
demande l’historienne Mary Beard dans la New York Review of Books.

Place Congo

Dans les années 1740, à l’époque de Louis XV, La Nouvelle-Orléans se considérait comme une ville « créole ». Mais le mot n’avait pas le même sens qu’aujourd’hui. Il désignait les habitants de souche qui n’étaient pas indigènes, qu’ils fussent d’origine européenne ou africaine. De même, au siècle suivant, le « quartier français » de la ville l’était dans un sens particulier. Son plan avait certes été dessiné par les Français, avant la cession de La Nouvelle-Orléans à l’Espagne en 1763, mais les plus anciennes maisons étaient espagnoles, et l’essentiel du caractère « français » dudit quartier venait de l’exil, du fait de la révolution haïtienne de 1791-1804, de milliers de planteurs francophones et de « créoles de couleur », auxquels s’ajoutèrent des milliers d’autres parmi ceux qui s’étaient d’abord réfugiés à Cuba avant d’en être chassés par les Espagnols en 1809. La ville comptait aussi de nombreux Acadiens français, expulsés du Canada britannique en 1755.
Quand, après avoir à nouveau acquis La Nouvelle-Orléans, Napoléon la vendit avec la Louisiane pour une bouchée de pain à Jefferson en 1803, les Noirs y jouissaient d’un statut relativement enviable. Beaucoup d’entre eux étaient des hommes libres. En outre, les esclaves bénéficiaient, sous le régime espagnol, de droits sensiblement plus étendus qu’ils n’en auront, plus tard, sous le régime américain. Ils avaient le droit de passer des contrats pour acheter leur liberté ou pour devenir propriétaires. Et puis, ils avaient toute liberté, le samedi, de se livrer à leurs activités cultuelles, marchandes… et musicales. Le centre de ces activités était la « place Congo » (devenue plus tard Congo Square), un terrain herbeux en marge de la vieille ville. C’est cette place qui fut le creuset de la musique noire américaine. Déjà auteur d’un ouvrage remarqué sur l’histoire de la musique cubaine, Ned Sublette retrace la convergence des héritages, les Ardras du Bénin, les Wolofs et les Bambara du Sénégal, les Congos d’Afrique centrale… Un ouvrage passionnant, écrit Joshua Jelly-Schapiro dans The Nation. C’est en 1819, note-t-il au passage, que le mot « rock » apparaît pour la première fois dans un écrit lié à la musique noire, sous la plume de l’écrivain H.C. Knight : « Le samedi soir, les esclaves africains se réunissent sur un champ, près des marais, et bercent (rock) la ville de leurs danses Congo. » Le récit de Sublette s’arrête plusieurs décennies avant l’avènement du jazz, à la fin du XIXe siècle, quand les Noirs, ayant acquis leur liberté après la guerre de Sécession, exploitèrent des instruments de Blancs pour faire vibrer leurs rythmes.

Le livre : The World that Made New Orleans. From Spanish Silver to Congo Square (« Le monde qui fit La Nouvelle-Orléans. De l’argent espagnol à Congo Square »), de Ned Sublette, Lawrence Hill Books, 2008.

Platon pour les masses

En 1952 parurent aux États-Unis les cinquante-quatre volumes en faux cuir
des « Grands Livres du monde occidental », contenant les 433 œuvres
littéraires et scientifiques que tout citoyen d’une démocratie digne de
ce nom était censé avoir lues et se devait de faire lire à ses
rejetons. L’opération avait été conçue et pilotée depuis les années
1930 par le président de l’université de Chicago, Robert Hutchins, qui
avait reçu l’appui tactique de l’Encyclopædia Britannica.
Les ventes du monstre dépassèrent le million à la fin des années 1960.
Ces 32 000 pages grises sur deux colonnes, en petits caractères,
étaient présentées sans notes ni commentaires car, disait la préface,
« les grands livres contiennent leurs propres aides à la lecture ;
c’est l’une des raisons de leur grandeur ». Ce point d’orgue de
l’histoire de l’élitisme démocratique avait été salué par la presse
avec un soupçon d’ironie : « Platon pour les masses », titra un
quotidien. Mais Hutchins y croyait de toute son âme : les « grands »
livres devaient contribuer à faire advenir « une république mondiale de
droit et de justice ». On s’en doute, le comité éditorial avait dû
procéder à des arbitrages douloureux. Molière n’avait pas été retenu.
Hutchins le considérait comme « bon à jeter » (« au cabinet », aurait
ajouté Alceste). Ni Rousseau ni Dickens non plus. Leur temps, sans
doute, n’était pas encore venu.

Alex Beam, A Great Idea at the Time. The Rise, Fall, and Curious Afterlife of the Great Books, PublicAffairs, 2008.

Les « grands récits » de Gilles Kepel

Le dernier livre de Gilles Kepel, Terreur et Martyre. Relever le défi de civilisation (Flammarion, 2008), a été prestement traduit en anglais. Il y met en scène les deux « grands récits » de notre temps, celui de la guerre contre le terrorisme et celui du jihad contre l’Occident, et propose un troisième « grand récit », celui d’une résilience des musulmans de la « Vieille Europe », dont la dynamique d’intégration culturelle serait seule capable de faire barrage à la « logique du terrorisme ». Grosse déception, estime Kishwer Falkner, membre de la Chambre des lords, dans le mensuel Prospect. Ce livre « offre une chronologie utile », mais, pour le reste, « va rarement au-delà des stéréotypes ». Les descriptions du Hezbollah et du Hamas sont jugées « simplistes ». Sa description du « Londonistan » britannique est « caricaturale » et, quand il en vient à parler de la France, son argumentation se fait « chauvine et contradictoire ».

Le livre : Gilles Kepel, Beyrond Terror and Martyrdom. The Future of the Middle East, Harvard University Press, 2008.

« Carlos Fuentes est un médiateur entre l’Amérique latine et les États-Unis »

Claudio Lomnitz enseigne l’anthropologie à l’université new-yorkaise deColumbia. Spécialiste de l’histoire culturelle du Mexique, il estl’auteur de Deep Mexico, Silent Mexico. An Anthropology of Nationalism (« Mexique profond, Mexique silencieux : anthropologie du nationalisme », University of Minnesota Press, 2001) et de Death and the Idea of Mexico (« La mort et l’idée du Mexique », Zone Books, 2005).

Carlos Fuentes est-il, au Mexique, une figure controversée ?

Le talent d’écrivain de Carlos Fuentes est incontesté, au Mexique comme ailleurs. Cependant, le texte d’Enrique Krauze paru en 1988 a représenté un véritable tournant dans l’appréciation de son œuvre. Il a désacralisé le personnage de Carlos Fuentes et a ouvert un véritable espace de débat sur ses écrits.

Enrique Krauze remet en cause la légitimité de Fuentes à parler du Mexique. Qu’en pensez-vous ?

Cette partie de l’article me semble assez détestable. Certaines critiques faites à l’œuvre littéraire de Fuentes sont justifiées : par exemple, quand Krauze critique son abus constant de références historiques et la prétention totalisante de ses œuvres face à une réalité mexicaine complexe. Mais manipuler la biographie de Fuentes pour en faire un étranger, un « petit gringo » déguisé en Mexicain, et lui nier toute légitimité à représenter le Mexique, c’est user, entre
les lignes, d’un argumentaire nationaliste très contestable.

Enrique Krauze s’est-il fait, dans son article, le porte-plume d’Octavio Paz ?

On ne le saura jamais. Mais, à l’évidence, l’intelligentsia de l’époque a interprété ce texte publié dans la revue que dirigeait Octavio Paz comme une charge directe de sa part contre Fuentes. Pour certains, il aurait cherché à discréditer Fuentes suite aux rumeurs circulant sur une attribution prochaine du Nobel à un Latino-Américain. L’autre interprétation, plus probable, c’est que la concurrence politique entre ces deux grandes figures nationales de la gauche était alors très polarisée, portant notamment sur l’attitude à adopter face au régime sandiniste nicaraguayen et face au bloc soviétique.

Quels étaient les enjeux de cette opposition politique entre les deux écrivains ?

Dans les années 1980, la gauche européenne a entamé une révision critique du socialisme soviétique. C’est vrai pour l’Europe de l’Est (avec les groupes de dissidents tchèques ou polonais dont Paz était proche), comme pour l’Europe occidentale, avec l’eurocommunisme et les débats sur la question de la démocratie. Dans cet esprit, Octavio Paz s’était clairement distancié de la gauche mexicaine dans les années 1980, en optant pour une posture démocrate et libérale, voire néolibérale, qui lui a valu de nombreuses inimitiés. Au Mexique, la question était encore très conflictuelle en 1988. C’est seulement à partir des années 1990 que la réflexion sur les rapports du socialisme avec la démocratie et le libéralisme – à laquelle Paz a largement contribué – s’est développée au sein de la gauche du continent. Le moment de la querelle entre Fuentes et Paz marque l’amorce de ce débat, une amorce profondément déterminée par des facteurs très conjoncturels : le tournant libéral [privatisations et réduction des dépenses publiques] imprimé au Mexique par Miguel de la Madrid [1982-1988] et Carlos Salinas [1988-1994] (dont Krauze et Paz étaient très proches), le problème du sandinisme et celui de la politique de Reagan en Amérique centrale.

Qu’en est-il du soutien apporté par Fuentes au gouvernement sandiniste ?

C’est une question délicate. Le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega était un gouvernement élu (1984), même si Reagan refusait de le reconnaître. Par ailleurs, Fuentes était à l’époque le seul intellectuel latino-américain ayant une audience aux États-Unis. Sa critique de la politique américaine en Amérique centrale [embargo et financement du mouvement d’opposition armé des « Contras »] n’était pas totalement infondée. Je crois que Carlos Fuentes a toujours eu un certain rôle de médiation entre les États-Unis et l’Amérique latine, rôle dont Krauze ne retient qu’un seul versant. Il néglige l’intérêt que peuvent avoir pour le sous-continent les interventions de Latino-Américains ayant la capacité de s’exprimer dans les espaces européen et nord-américain, capacité que détient indéniablement Carlos Fuentes.

Lire en cachette au bureau

Pour lire tranquillement un roman sans éveiller les soupçons de
votre entourage, allez sur readatwork.com (« lire au travail.com »). Le
corps du délit prendra les atours d’un très professionnel fichier
powerpoint.

Le goût des Égyptiens pour l’autodérision

Librairies Al-Diwan, meilleures ventes de livres en arabe pour l’année 2008

1) Taxi, par Khaled Al-Khamissi (Dar Al-Shorouq)

2) 1/4 de gramme, par Essam Youssef (Al-Dar Al-Masrya)

3) Misr Laysat Oummi di mrat abouya (« L’Egypte n’est pas ma mère,

mais ma belle-mère »), par Oussama Gharib (Merit Editions et Informations)

4) Chaklaha Bazhet (« Ça se gâte ! »), par Omar Taher (Dar Atlas lil-nachr

wal-intaj al-I’lami)

5) Wahat Al-Ghouroub (« L’oasis du couchant »), par Baha’ Taher (Dar Al-Adab)

6) Captain Misr (« Capitaine Égypte »), par Omar Taher (Dar Atlas lil-nachr

wal-intaj al-I’lami)

7) Azazil, par Youssef Zeidan (Dar Al-Shorouq)

8) Ayzat gawez (« Je veux me marier »), par Ghada Abdel Al (Dar Al-Shorouq)

9) Chicago, par Alaa AL-Aswany (Dar Al-Shorouq)

10) Utopia, par Ahmed Khaled Tawfiq (Merit Éditions et Informations)

La chaîne des librairies Diwan a publié la liste de ses bestsellers 2008 à la veille de la Foire internationale du livre du Caire-, la plus importante du monde arabe, qui vient de tenir sa 41e édition.
Les problèmes de société et la vie quotidienne des Égyptiens, traités la plupart du temps avec humour et dérision, dominent la liste des romans et récits qui ont affiché les meilleures ventes.
Les Égyptiens lisent peu, mais quand ils le font, c’est pour retrouver le chaos de la circulation cairote, les embouteillages, la pollution et, surtout, les petites caisses jaunes déglinguées à quatre roues qui sèment la terreur parmi les piétons. Taxi, de Khaled Al-Khamissi, avec plus de 100 000 exemplaires vendus – un tirage considérable pour un livre en arabe –, est depuis deux ans en tête des ventes. Le livre rapporte les histoires typiques des 80 000 chauffeurs de taxi de la capitale égyptienne, dans le langage souvent grossier mais très imagé et drôle qui est le leur. Éton-nante plongée chez ce petit peuple, obnubilé par l’argent, le sexe et la religion.
La haute société égyptienne apparaît quant à elle sous un jour beaucoup plus sombre dans 1/4 de gramme, d’Essam Youssef, en cours d’adaptation au cinéma. Fondé sur une histoire vraie, ce roman sur la dépendance aux drogues dures dans l’élite cairote est le résultat de quatre ans d’enquête : l’auteur estime que 9 millions d’Égyptiens sont toxicomanes.
Omar Taher s’est fait une spécialité des préoccupations de la jeunesse branchée. Auteur d’émissions télévisées à succès pour les jeunes, il a contribué à ramener vers le papier une génération qui ne lisait plus que sur écran. Dans le langage dialectal quotidien des adolescents, émaillé d’expressions franco-arabes ou anglo-arabes, le journaliste tourne en dérision la société égyptienne. Une internaute raconte qu’elle se retrouve avec ses copines pour lire en groupe, chacune à son tour, l’un des chapitres de Chaklaha Bazhet (« Ça se gâte ! ») sur « les rituels des fiançailles », « le premier plat raté », etc.
Même registre de l’humour et de la dérision pour Ayzat gawez (« Je veux me marier ») de Ghada Abdel Al, récit des mésaventures d’une jeune fille dont les prétendants viennent à la file demander sa main. Rédigé d’abord sous forme de blog, il est publié dans une nouvelle collection de la grande maison d’édition Dar Al-Shorouq, qui reprend le meilleur de la littérature électronique.
Les Égyptiens sont tout de même prêts à lire sans rire, notamment des romans historiques, comme en témoigne le succès- durable d’Azazil, de l’universi-taire Youssef Zeidan, consacré aux manuscrits de l’Église copte, ou celui de Wahat Al-Ghouroub (« L’oasis du couchant »), qui pose la question de la coexistence entre l’Orient et l’Occident dans un roman situé au xixe siècle dans l’oasis de Siwa. Faut-il mentionner, enfin, la permanence d’Alaa Al-Aswany parmi les meilleures ventes, pour son deuxième roman, Chicago, qui semble emprunter la voie du phénoménal Immeuble Yacoubian ? Al-Aswany est aussi prophète en son pays.

La révolution éphémère de Jimi Hendrix

« Brume pourpre dans mon cerveau/Absolument rien à démêler/Je joue comme un fou, dans ma tête des grouillements/Excusez-moi : j’embrasse le ciel. » « Purple Haze », brume pourpre, c’est le titre de la chanson qui attire, en mars 1967 à Londres, l’attention sur un jeune guitariste, Jimi Hendrix. Une fantaisie inspirée par la drogue et la science-fiction, servie par un jeu de guitare littéralement inouï, un rythme haletant, une adresse et un talent d’invention dans les harmonies… Mais Hendrix, avant tout, c’est cette touche lyrique qui combine musique et effets spéciaux en sollicitant de son instrument et d’un ampli poussé à fond, vibrations, distorsions et feedbacks.

John Allen Hendrix, appelé plus tard Jimi, est né en 1942 à Seattle. Son père Al vivote de petits travaux, sa mère Lucille va encore au lycée quand elle tombe enceinte. Avant la naissance de son fils, Al est enrôlé dans l’armée. À la fin de la guerre, la famille a du mal à se retrouver. Lucille se noie dans l’alcool et en meurt. Jimi grandit avec son père. C’est un enfant timide dont la seule passion est la guitare. À l’âge de 18 ans, il commence à se produire avec des groupes professionnels dans le Sud des États-Unis ; à 22 ans, il s’impose parmi les accompagnateurs de son idole Little Richard. À 23 ans, il fait la connaissance, lors d’un concert à New York, de Linda Keith, à l’époque l’amie du guitariste des Rolling Stones Keith Richards. C’est elle qui lui procure son premier trip de LSD et lui présente son premier producteur, Chas Chandler, jusqu’alors bassiste du groupe anglais The Animals.

Chandler fait venir Hendrix à Londres où il lui forme son premier groupe : le Jimi Hendrix Experience. Début 1967, il sort ses premiers singles, dont « Purple Haze », et, en mai de la même année, son premier album Are You Experienced? Un mois plus tard, le trio se produit au festival de Monterey, en Californie, un des premiers grands festivals pop, en plein Summer of Love du mouvement hippie florissant. Hendrix porte un bandeau, un boa en plumes, une chemise à jabots et une veste peinte avec de grands yeux. Il joue de sa guitare avec les dents, la glisse derrière le dos et se plaque contre elle et contre l’amplificateur comme s’il s’accouplait à elle. À la fin, il la fracasse, l’arrose d’essence et l’enflamme. À Monterey, Jimi Hendrix devient la plus grande star du rock du monde occidental, un an seulement après avoir lancé son propre groupe. Trois ans plus tard, le 18 septembre 1970, il meurt étouffé par son propre vomi, sous l’emprise de la drogue.

La vitesse de la carrière de Jimi Hendrix est aussi stupéfiante que sa fin est tragique. Aucune autre de ses biographies n’évoque aussi bien le tempo, l’ivresse, l’insouciance de ces années-là que celle de Theweleit et Höltschl. Les auteurs rendent hommage à leur héros. Comme à un dieu, sans aucune ironie. Comme à un génie, symbole de son époque et pourtant trop radical pour elle. Comparé aux autres livres consacrés au musicien, cet ouvrage est l’expression d’un culte à Jimi Hendrix. C’est un véritable hommage, très fouillé, enthousiaste, chaleureux… qui frise parfois l’hystérie. Celle-ci atteint son apothéose lorsque les auteurs décrivent la symbiose du guitariste avec son instrument, comme cette relation particulière, presque métaphysique, d’Hendrix avec le courant électrique ; ou lorsqu’ils décrivent l’assurance avec laquelle il a, le premier, poussé le son de sa guitare surchauffée jusqu’aux distorsions et effets spéciaux, élément essentiel de son art.

« Electric Lady »

Son éducation a fait d’Hendrix un blues-rocker. Sa manière de jouer, ses techniques musicales et ses innovations sont profondément enracinées dans la tradition afro-américaine. Toutefois, contrairement au biographe de Jimi Hendrix le plus important des années 1980, Charles Shaar Murray, Theweleit et Höltschl n’évoquent pratiquement pas l’évolution historique qui l’a conduit à cette musique extrême. À l’inverse de Greg Tate – dont la biographie très discutée d’Hendrix, Midnight Lightning, n’est même pas mentionnée dans la bibliographie –, les auteurs ne reconnaissent aucun musicien contemporain comme héritier de Hendrix. Pas un Afro-Américain ni un seul hip-hopper, tous qualifiés d’« insipides ».
Theweleit et Höltschl s’intéressent non à la continuité, mais à la rupture – celle qui coïncide avec la révolte politique de ces années-là. Ils s’intéressent à l’art et la manière dont Hendrix sonde le corps de son « Electric Lady » (surnom de sa guitare dont sera tiré le titre de son quatrième album, Electric Ladyland), à la sphère des sons qu’il explore en 1967-1968 et avec lesquels aucun guitariste auparavant n’avait imaginé faire de la musique. Certes, à la fin des années 1950, certains groupes noirs de rhythm’n’blues utilisaient déjà les effets de distorsion de leur guitare pour « salir » leur son. Mais c’est avec Hendrix que l’anormal devient normal.
Selon la thèse défendue par ce livre, il est le premier à tourner franchement le dos aux normes. Sa musique électrique, son propre corps électrisé deviennent ainsi le miroir esthétique de cette nouvelle conscience charnelle par laquelle les hippies de la fin des années 1960 changeront la culture occidentale. C’est l’expression d’une abolition des règles, de la libération sexuelle, de la recherche permanente de nouveaux rapports ou de nouvelles formes de communication corporelle. C’est seulement alors, quand ce bouleversement social trouve avec la musique de Hendrix son expression artistique la plus aboutie, que le fascisme est vraiment vaincu. « Purple Haze » aura définitivement mis Hitler en déroute.

Des dieux sacrifiés

Et c’est ainsi que Theweleit et Höltschl ont écrit le livre soixante-huitard ayant le plus d’emphase. Pour eux, le personnage de Jimi Hendrix et son art incarnent la part radicale, nouvelle et utopique des jeunes rebelles. Ils expliquent parallèlement pourquoi les utopies n’ont pas survécu : ce qu’Hendrix faisait et voulait était too far out. Une figure aussi extrême ne pouvait durer, tout comme le mouvement politique des années 1970 a dû abandonner rapidement son radicalisme politique pour survivre.
Les « dieux » Hendrix, Che Guevara, Baader et Meinhof ont été sacrifiés pour que la Terre puisse continuer de tourner. L’autodestruction de la première génération de la RAF [Fraction armée rouge, ou « bande à Baader »] aurait, aux yeux des auteurs, permis à ses sympathisants de « se libérer de leurs mauvaises idées révolutionnaires et de se tourner vers une vie parlementaire pacifique dans les rangs des Verts ». De même, « après la disparition d’Hendrix, vaincu par la drogue, tous ceux qui, comme lui, s’étaient révoltés sauvagement ont pu rentrer dans le rang ». Les dieux ne sont pas faits pour la Terre. Nous pouvons seulement les honorer en les pleurant et se réjouir en notre for intérieur qu’ils nous aient quittés.

Personne n’explique mieux que Theweleit et Höltschl le romantisme politique qui sous-tendait la volonté d’émancipation radicale. Mais la comparaison entre Hendrix et la RAF sonne faux. À la fin de leur vie, Baader et Meinhof n’ont fait que dresser l’opinion publique contre eux. Hendrix, à sa mort, était en train de se renouveler et atteignait l’apogée de son art. Il venait de dissoudre Experience et de créer avec le Band of Gypsis un style de funk-rock totalement nouveau. De même, les auteurs affirment, plutôt qu’ils ne démontrent, que la musique d’Hendrix n’a pas fait d’émules. En réalité, au cours des décennies suivantes – de Lou Reed en passant par Prince, Vernon Reid ou les groupes Sonic Youth, The Jesus and Mary Chain et SunnO))) –, il y a toujours eu des guitaristes et des groupes pour mélanger, comme Hendrix, musique et effets spéciaux sans qu’on puisse les réduire à de purs épigones. À cela, Theweleit et Höltschl ne font aucune allusion.

Sans offenser les auteurs, on peut dire qu’ils ne s’intéressent tout simplement pas à la musique d’après 1970. Ceci ne les met pas à l’abri d’un grief : rapprocher politique radicale et art radical via l’exemple d’Hendrix trahit un pessimisme envers la culture et une certaine lassitude du présent. Mais il en a toujours été ainsi avec l’esthétisation de la politique, notamment du romantisme politique et de ses héros. Porter un regard plus juste sur la réalité a toujours gâché le plaisir de vénérer.

Traduit par Catherine Delcour.

Le chiffre

Google met la main à la poche pour son moteur de recherche de livres, « Google Books ». La firme a versé 125 millions de dollars à l’association américaine des éditeurs pour élargir l’accès en ligne aux livres encore protégés par le droit d’auteur. 45 millions iront aux détenteurs des droits.

Muriel Barbery, The Elegance of the Hedgehog, Europa Editions, 2008.

Bestseller du passé : Une histoire de pirates

La figure du pirate tient une place ambiguë dans l’imaginaire occidental. « D’un côté, explique l’écrivain brésilien Cristovão Tezza dans le quotidien Folha de São Paulo, c’est le barbare – celui qui renie les règles de tout État constitué et rompt avec la moralité. De l’autre, c’est un personnage fascinant qui se confond avec la figure du justicier vengeur. » Dans cette optique romanesque, exploitée depuis longtemps par la fiction et le cinéma, le navire, l’habitat du pirate, devient symbole de liberté, cristallisant à lui seul le « fantasme de conquête du Nouveau Monde qui s’offrait aux Européens du xve siècle ». En 1726, l’Anglais Daniel Defoe, auteur de Robinson Crusoé, publie son Histoire générale des plus fameux pirates. Le succès est immédiat. « Signé par un mystérieux “capitaine Charles Johnson”, Defoe y utilise la forme de l’historiographie, se base sur des articles de journaux et reproduit de supposées interviews avec des marins pour mieux satisfaire l’insatiable curiosité de lecteurs européens qui s’enthousiasment à l’époque pour la presse populaire naissante. » En 1900, le récit des aventures du pirate San-dokan par l’Italien Emilio Salgari, Les Tigres de Montpracem, connaît le même succès. Une confirmation, pour Cristovão Tezza, de ce que Robinson Crusoé ou L’Île au trésor annonçaient deux siècles plus tôt : l’« apparition d’une littérature de masse capable de satisfaire un public nouveau, celui des grands centres urbains, en quête d’aventures laïques ».

Le livre : Daniel Defoe, Uma historia dos piratas, Jorge Zahar, 2008 (paru en français aux éditions Payot-Rivages : Histoire générale des plus fameux pirates, en 2 volumes, 1992).