« Carlos Fuentes est un médiateur entre l’Amérique latine et les États-Unis »

Claudio Lomnitz enseigne l’anthropologie à l’université new-yorkaise deColumbia. Spécialiste de l’histoire culturelle du Mexique, il estl’auteur de Deep Mexico, Silent Mexico. An Anthropology of Nationalism (« Mexique profond, Mexique silencieux : anthropologie du nationalisme », University of Minnesota Press, 2001) et de Death and the Idea of Mexico (« La mort et l’idée du Mexique », Zone Books, 2005).

Carlos Fuentes est-il, au Mexique, une figure controversée ?

Le talent d’écrivain de Carlos Fuentes est incontesté, au Mexique comme ailleurs. Cependant, le texte d’Enrique Krauze paru en 1988 a représenté un véritable tournant dans l’appréciation de son œuvre. Il a désacralisé le personnage de Carlos Fuentes et a ouvert un véritable espace de débat sur ses écrits.

Enrique Krauze remet en cause la légitimité de Fuentes à parler du Mexique. Qu’en pensez-vous ?

Cette partie de l’article me semble assez détestable. Certaines critiques faites à l’œuvre littéraire de Fuentes sont justifiées : par exemple, quand Krauze critique son abus constant de références historiques et la prétention totalisante de ses œuvres face à une réalité mexicaine complexe. Mais manipuler la biographie de Fuentes pour en faire un étranger, un « petit gringo » déguisé en Mexicain, et lui nier toute légitimité à représenter le Mexique, c’est user, entre
les lignes, d’un argumentaire nationaliste très contestable.

Enrique Krauze s’est-il fait, dans son article, le porte-plume d’Octavio Paz ?

On ne le saura jamais. Mais, à l’évidence, l’intelligentsia de l’époque a interprété ce texte publié dans la revue que dirigeait Octavio Paz comme une charge directe de sa part contre Fuentes. Pour certains, il aurait cherché à discréditer Fuentes suite aux rumeurs circulant sur une attribution prochaine du Nobel à un Latino-Américain. L’autre interprétation, plus probable, c’est que la concurrence politique entre ces deux grandes figures nationales de la gauche était alors très polarisée, portant notamment sur l’attitude à adopter face au régime sandiniste nicaraguayen et face au bloc soviétique.

Quels étaient les enjeux de cette opposition politique entre les deux écrivains ?

Dans les années 1980, la gauche européenne a entamé une révision critique du socialisme soviétique. C’est vrai pour l’Europe de l’Est (avec les groupes de dissidents tchèques ou polonais dont Paz était proche), comme pour l’Europe occidentale, avec l’eurocommunisme et les débats sur la question de la démocratie. Dans cet esprit, Octavio Paz s’était clairement distancié de la gauche mexicaine dans les années 1980, en optant pour une posture démocrate et libérale, voire néolibérale, qui lui a valu de nombreuses inimitiés. Au Mexique, la question était encore très conflictuelle en 1988. C’est seulement à partir des années 1990 que la réflexion sur les rapports du socialisme avec la démocratie et le libéralisme – à laquelle Paz a largement contribué – s’est développée au sein de la gauche du continent. Le moment de la querelle entre Fuentes et Paz marque l’amorce de ce débat, une amorce profondément déterminée par des facteurs très conjoncturels : le tournant libéral [privatisations et réduction des dépenses publiques] imprimé au Mexique par Miguel de la Madrid [1982-1988] et Carlos Salinas [1988-1994] (dont Krauze et Paz étaient très proches), le problème du sandinisme et celui de la politique de Reagan en Amérique centrale.

Qu’en est-il du soutien apporté par Fuentes au gouvernement sandiniste ?

C’est une question délicate. Le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega était un gouvernement élu (1984), même si Reagan refusait de le reconnaître. Par ailleurs, Fuentes était à l’époque le seul intellectuel latino-américain ayant une audience aux États-Unis. Sa critique de la politique américaine en Amérique centrale [embargo et financement du mouvement d’opposition armé des « Contras »] n’était pas totalement infondée. Je crois que Carlos Fuentes a toujours eu un certain rôle de médiation entre les États-Unis et l’Amérique latine, rôle dont Krauze ne retient qu’un seul versant. Il néglige l’intérêt que peuvent avoir pour le sous-continent les interventions de Latino-Américains ayant la capacité de s’exprimer dans les espaces européen et nord-américain, capacité que détient indéniablement Carlos Fuentes.

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Le goût des Égyptiens pour l’autodérision

Librairies Al-Diwan, meilleures ventes de livres en arabe pour l’année 2008

1) Taxi, par Khaled Al-Khamissi (Dar Al-Shorouq)

2) 1/4 de gramme, par Essam Youssef (Al-Dar Al-Masrya)

3) Misr Laysat Oummi di mrat abouya (« L’Egypte n’est pas ma mère,

mais ma belle-mère »), par Oussama Gharib (Merit Editions et Informations)

4) Chaklaha Bazhet (« Ça se gâte ! »), par Omar Taher (Dar Atlas lil-nachr

wal-intaj al-I’lami)

5) Wahat Al-Ghouroub (« L’oasis du couchant »), par Baha’ Taher (Dar Al-Adab)

6) Captain Misr (« Capitaine Égypte »), par Omar Taher (Dar Atlas lil-nachr

wal-intaj al-I’lami)

7) Azazil, par Youssef Zeidan (Dar Al-Shorouq)

8) Ayzat gawez (« Je veux me marier »), par Ghada Abdel Al (Dar Al-Shorouq)

9) Chicago, par Alaa AL-Aswany (Dar Al-Shorouq)

10) Utopia, par Ahmed Khaled Tawfiq (Merit Éditions et Informations)

La chaîne des librairies Diwan a publié la liste de ses bestsellers 2008 à la veille de la Foire internationale du livre du Caire-, la plus importante du monde arabe, qui vient de tenir sa 41e édition.
Les problèmes de société et la vie quotidienne des Égyptiens, traités la plupart du temps avec humour et dérision, dominent la liste des romans et récits qui ont affiché les meilleures ventes.
Les Égyptiens lisent peu, mais quand ils le font, c’est pour retrouver le chaos de la circulation cairote, les embouteillages, la pollution et, surtout, les petites caisses jaunes déglinguées à quatre roues qui sèment la terreur parmi les piétons. Taxi, de Khaled Al-Khamissi, avec plus de 100 000 exemplaires vendus – un tirage considérable pour un livre en arabe –, est depuis deux ans en tête des ventes. Le livre rapporte les histoires typiques des 80 000 chauffeurs de taxi de la capitale égyptienne, dans le langage souvent grossier mais très imagé et drôle qui est le leur. Éton-nante plongée chez ce petit peuple, obnubilé par l’argent, le sexe et la religion.
La haute société égyptienne apparaît quant à elle sous un jour beaucoup plus sombre dans 1/4 de gramme, d’Essam Youssef, en cours d’adaptation au cinéma. Fondé sur une histoire vraie, ce roman sur la dépendance aux drogues dures dans l’élite cairote est le résultat de quatre ans d’enquête : l’auteur estime que 9 millions d’Égyptiens sont toxicomanes.
Omar Taher s’est fait une spécialité des préoccupations de la jeunesse branchée. Auteur d’émissions télévisées à succès pour les jeunes, il a contribué à ramener vers le papier une génération qui ne lisait plus que sur écran. Dans le langage dialectal quotidien des adolescents, émaillé d’expressions franco-arabes ou anglo-arabes, le journaliste tourne en dérision la société égyptienne. Une internaute raconte qu’elle se retrouve avec ses copines pour lire en groupe, chacune à son tour, l’un des chapitres de Chaklaha Bazhet (« Ça se gâte ! ») sur « les rituels des fiançailles », « le premier plat raté », etc.
Même registre de l’humour et de la dérision pour Ayzat gawez (« Je veux me marier ») de Ghada Abdel Al, récit des mésaventures d’une jeune fille dont les prétendants viennent à la file demander sa main. Rédigé d’abord sous forme de blog, il est publié dans une nouvelle collection de la grande maison d’édition Dar Al-Shorouq, qui reprend le meilleur de la littérature électronique.
Les Égyptiens sont tout de même prêts à lire sans rire, notamment des romans historiques, comme en témoigne le succès- durable d’Azazil, de l’universi-taire Youssef Zeidan, consacré aux manuscrits de l’Église copte, ou celui de Wahat Al-Ghouroub (« L’oasis du couchant »), qui pose la question de la coexistence entre l’Orient et l’Occident dans un roman situé au xixe siècle dans l’oasis de Siwa. Faut-il mentionner, enfin, la permanence d’Alaa Al-Aswany parmi les meilleures ventes, pour son deuxième roman, Chicago, qui semble emprunter la voie du phénoménal Immeuble Yacoubian ? Al-Aswany est aussi prophète en son pays.

La révolution éphémère de Jimi Hendrix

« Brume pourpre dans mon cerveau/Absolument rien à démêler/Je joue comme un fou, dans ma tête des grouillements/Excusez-moi : j’embrasse le ciel. » « Purple Haze », brume pourpre, c’est le titre de la chanson qui attire, en mars 1967 à Londres, l’attention sur un jeune guitariste, Jimi Hendrix. Une fantaisie inspirée par la drogue et la science-fiction, servie par un jeu de guitare littéralement inouï, un rythme haletant, une adresse et un talent d’invention dans les harmonies… Mais Hendrix, avant tout, c’est cette touche lyrique qui combine musique et effets spéciaux en sollicitant de son instrument et d’un ampli poussé à fond, vibrations, distorsions et feedbacks.

John Allen Hendrix, appelé plus tard Jimi, est né en 1942 à Seattle. Son père Al vivote de petits travaux, sa mère Lucille va encore au lycée quand elle tombe enceinte. Avant la naissance de son fils, Al est enrôlé dans l’armée. À la fin de la guerre, la famille a du mal à se retrouver. Lucille se noie dans l’alcool et en meurt. Jimi grandit avec son père. C’est un enfant timide dont la seule passion est la guitare. À l’âge de 18 ans, il commence à se produire avec des groupes professionnels dans le Sud des États-Unis ; à 22 ans, il s’impose parmi les accompagnateurs de son idole Little Richard. À 23 ans, il fait la connaissance, lors d’un concert à New York, de Linda Keith, à l’époque l’amie du guitariste des Rolling Stones Keith Richards. C’est elle qui lui procure son premier trip de LSD et lui présente son premier producteur, Chas Chandler, jusqu’alors bassiste du groupe anglais The Animals.

Chandler fait venir Hendrix à Londres où il lui forme son premier groupe : le Jimi Hendrix Experience. Début 1967, il sort ses premiers singles, dont « Purple Haze », et, en mai de la même année, son premier album Are You Experienced? Un mois plus tard, le trio se produit au festival de Monterey, en Californie, un des premiers grands festivals pop, en plein Summer of Love du mouvement hippie florissant. Hendrix porte un bandeau, un boa en plumes, une chemise à jabots et une veste peinte avec de grands yeux. Il joue de sa guitare avec les dents, la glisse derrière le dos et se plaque contre elle et contre l’amplificateur comme s’il s’accouplait à elle. À la fin, il la fracasse, l’arrose d’essence et l’enflamme. À Monterey, Jimi Hendrix devient la plus grande star du rock du monde occidental, un an seulement après avoir lancé son propre groupe. Trois ans plus tard, le 18 septembre 1970, il meurt étouffé par son propre vomi, sous l’emprise de la drogue.

La vitesse de la carrière de Jimi Hendrix est aussi stupéfiante que sa fin est tragique. Aucune autre de ses biographies n’évoque aussi bien le tempo, l’ivresse, l’insouciance de ces années-là que celle de Theweleit et Höltschl. Les auteurs rendent hommage à leur héros. Comme à un dieu, sans aucune ironie. Comme à un génie, symbole de son époque et pourtant trop radical pour elle. Comparé aux autres livres consacrés au musicien, cet ouvrage est l’expression d’un culte à Jimi Hendrix. C’est un véritable hommage, très fouillé, enthousiaste, chaleureux… qui frise parfois l’hystérie. Celle-ci atteint son apothéose lorsque les auteurs décrivent la symbiose du guitariste avec son instrument, comme cette relation particulière, presque métaphysique, d’Hendrix avec le courant électrique ; ou lorsqu’ils décrivent l’assurance avec laquelle il a, le premier, poussé le son de sa guitare surchauffée jusqu’aux distorsions et effets spéciaux, élément essentiel de son art.

« Electric Lady »

Son éducation a fait d’Hendrix un blues-rocker. Sa manière de jouer, ses techniques musicales et ses innovations sont profondément enracinées dans la tradition afro-américaine. Toutefois, contrairement au biographe de Jimi Hendrix le plus important des années 1980, Charles Shaar Murray, Theweleit et Höltschl n’évoquent pratiquement pas l’évolution historique qui l’a conduit à cette musique extrême. À l’inverse de Greg Tate – dont la biographie très discutée d’Hendrix, Midnight Lightning, n’est même pas mentionnée dans la bibliographie –, les auteurs ne reconnaissent aucun musicien contemporain comme héritier de Hendrix. Pas un Afro-Américain ni un seul hip-hopper, tous qualifiés d’« insipides ».
Theweleit et Höltschl s’intéressent non à la continuité, mais à la rupture – celle qui coïncide avec la révolte politique de ces années-là. Ils s’intéressent à l’art et la manière dont Hendrix sonde le corps de son « Electric Lady » (surnom de sa guitare dont sera tiré le titre de son quatrième album, Electric Ladyland), à la sphère des sons qu’il explore en 1967-1968 et avec lesquels aucun guitariste auparavant n’avait imaginé faire de la musique. Certes, à la fin des années 1950, certains groupes noirs de rhythm’n’blues utilisaient déjà les effets de distorsion de leur guitare pour « salir » leur son. Mais c’est avec Hendrix que l’anormal devient normal.
Selon la thèse défendue par ce livre, il est le premier à tourner franchement le dos aux normes. Sa musique électrique, son propre corps électrisé deviennent ainsi le miroir esthétique de cette nouvelle conscience charnelle par laquelle les hippies de la fin des années 1960 changeront la culture occidentale. C’est l’expression d’une abolition des règles, de la libération sexuelle, de la recherche permanente de nouveaux rapports ou de nouvelles formes de communication corporelle. C’est seulement alors, quand ce bouleversement social trouve avec la musique de Hendrix son expression artistique la plus aboutie, que le fascisme est vraiment vaincu. « Purple Haze » aura définitivement mis Hitler en déroute.

Des dieux sacrifiés

Et c’est ainsi que Theweleit et Höltschl ont écrit le livre soixante-huitard ayant le plus d’emphase. Pour eux, le personnage de Jimi Hendrix et son art incarnent la part radicale, nouvelle et utopique des jeunes rebelles. Ils expliquent parallèlement pourquoi les utopies n’ont pas survécu : ce qu’Hendrix faisait et voulait était too far out. Une figure aussi extrême ne pouvait durer, tout comme le mouvement politique des années 1970 a dû abandonner rapidement son radicalisme politique pour survivre.
Les « dieux » Hendrix, Che Guevara, Baader et Meinhof ont été sacrifiés pour que la Terre puisse continuer de tourner. L’autodestruction de la première génération de la RAF [Fraction armée rouge, ou « bande à Baader »] aurait, aux yeux des auteurs, permis à ses sympathisants de « se libérer de leurs mauvaises idées révolutionnaires et de se tourner vers une vie parlementaire pacifique dans les rangs des Verts ». De même, « après la disparition d’Hendrix, vaincu par la drogue, tous ceux qui, comme lui, s’étaient révoltés sauvagement ont pu rentrer dans le rang ». Les dieux ne sont pas faits pour la Terre. Nous pouvons seulement les honorer en les pleurant et se réjouir en notre for intérieur qu’ils nous aient quittés.

Personne n’explique mieux que Theweleit et Höltschl le romantisme politique qui sous-tendait la volonté d’émancipation radicale. Mais la comparaison entre Hendrix et la RAF sonne faux. À la fin de leur vie, Baader et Meinhof n’ont fait que dresser l’opinion publique contre eux. Hendrix, à sa mort, était en train de se renouveler et atteignait l’apogée de son art. Il venait de dissoudre Experience et de créer avec le Band of Gypsis un style de funk-rock totalement nouveau. De même, les auteurs affirment, plutôt qu’ils ne démontrent, que la musique d’Hendrix n’a pas fait d’émules. En réalité, au cours des décennies suivantes – de Lou Reed en passant par Prince, Vernon Reid ou les groupes Sonic Youth, The Jesus and Mary Chain et SunnO))) –, il y a toujours eu des guitaristes et des groupes pour mélanger, comme Hendrix, musique et effets spéciaux sans qu’on puisse les réduire à de purs épigones. À cela, Theweleit et Höltschl ne font aucune allusion.

Sans offenser les auteurs, on peut dire qu’ils ne s’intéressent tout simplement pas à la musique d’après 1970. Ceci ne les met pas à l’abri d’un grief : rapprocher politique radicale et art radical via l’exemple d’Hendrix trahit un pessimisme envers la culture et une certaine lassitude du présent. Mais il en a toujours été ainsi avec l’esthétisation de la politique, notamment du romantisme politique et de ses héros. Porter un regard plus juste sur la réalité a toujours gâché le plaisir de vénérer.

Traduit par Catherine Delcour.

Le chiffre

Google met la main à la poche pour son moteur de recherche de livres, « Google Books ». La firme a versé 125 millions de dollars à l’association américaine des éditeurs pour élargir l’accès en ligne aux livres encore protégés par le droit d’auteur. 45 millions iront aux détenteurs des droits.

Muriel Barbery, The Elegance of the Hedgehog, Europa Editions, 2008.

Bestseller du passé : Une histoire de pirates

La figure du pirate tient une place ambiguë dans l’imaginaire occidental. « D’un côté, explique l’écrivain brésilien Cristovão Tezza dans le quotidien Folha de São Paulo, c’est le barbare – celui qui renie les règles de tout État constitué et rompt avec la moralité. De l’autre, c’est un personnage fascinant qui se confond avec la figure du justicier vengeur. » Dans cette optique romanesque, exploitée depuis longtemps par la fiction et le cinéma, le navire, l’habitat du pirate, devient symbole de liberté, cristallisant à lui seul le « fantasme de conquête du Nouveau Monde qui s’offrait aux Européens du xve siècle ». En 1726, l’Anglais Daniel Defoe, auteur de Robinson Crusoé, publie son Histoire générale des plus fameux pirates. Le succès est immédiat. « Signé par un mystérieux “capitaine Charles Johnson”, Defoe y utilise la forme de l’historiographie, se base sur des articles de journaux et reproduit de supposées interviews avec des marins pour mieux satisfaire l’insatiable curiosité de lecteurs européens qui s’enthousiasment à l’époque pour la presse populaire naissante. » En 1900, le récit des aventures du pirate San-dokan par l’Italien Emilio Salgari, Les Tigres de Montpracem, connaît le même succès. Une confirmation, pour Cristovão Tezza, de ce que Robinson Crusoé ou L’Île au trésor annonçaient deux siècles plus tôt : l’« apparition d’une littérature de masse capable de satisfaire un public nouveau, celui des grands centres urbains, en quête d’aventures laïques ».

Le livre : Daniel Defoe, Uma historia dos piratas, Jorge Zahar, 2008 (paru en français aux éditions Payot-Rivages : Histoire générale des plus fameux pirates, en 2 volumes, 1992).

Carlos Fuentes, le Sartre mexicain

Mon désaccord de lecteur avec Carlos Fuentes s’est produit en 1971. Dans les années 1960, j’avais admiré ses nouvelles et ses romans. Mais, après les répressions massives de Tlatelolco en 1968 et du Jeudi du Corpus en 1971, la foi étatiste émanant de son recueil d’essais Tiempo mexicano [« Temps mexicain »] me déconcerta (1). Je ne comprenais pas le mauvais usage que Fuentes faisait de l’histoire. Je ne comprenais pas sa façon d’aborder la réalité ni ne trouvais de justification à sa posture intellectuelle.

Ma génération tentait alors de réexaminer la réalité mexicaine (2). Parce que l’histoire avait engendré la mort, la vérité historique devenait à nos yeux une question de vie ou de mort. Précisément à ce moment, Fuentes écrivit une phrase éloquente : « La littérature dit ce que l’histoire cache, oublie ou mutile. » Son œuvre commençait à nous convaincre, dans son cas, du contraire.

À la différence des autres écrivains mexicains, Fuentes ne faisait que frôler la réalité mexicaine, l’écoutant de l’extérieur. Dans ses textes, le Mexique était un matériau de fiction, presque jamais une expérience concrète. « Je suis convaincu, affirmerait-il des années plus tard, que le Paris de Balzac ou le Londres de Dickens n’ont jamais existé. […] Ils en ont inventé le langage, ils ont tout inventé. Puis, la réalité a dû se couler dans le moule de quelques imaginations. » En un sens, c’est juste. Mais en quoi la réalité mexicaine s’est-elle conformée à l’imagination de Fuentes ?

La frontière américano-mexicaine, cette cicatrice

L’écrivain a brillé de mérites propres. Nul ne peut nier son talent et sa passion pour la littérature. Dans une génération qui a presque entièrement sombré dans la mesquinerie ou l’ambition politique, la constance professionnelle de Fuentes reste exemplaire. Il est l’auteur d’œuvres majeures, dans des genres différents. Son aventure linguistique a été valeureuse et, à bien des égards, révolutionnaire. Fuentes irrite, mais l’irritation qu’il provoque est de ces épices qui entretiennent la vitalité de la littérature au Mexique.

Cependant, mon désaccord de lecteur n’a cessé de se creuser. Mon malaise n’est pas seulement d’ordre intellectuel ou littéraire, mais moral. Depuis quelque temps, j’ai la conviction qu’il se sert du Mexique comme d’un sujet, qu’il dénature à l’intention du public nord-américain ; et il bénéficie pour cela de lettres de créance usurpées. Il m’a été donné d’entendre l’opinion d’un Américain au cours d’un colloque : « Fuentes est un grand homme. Il connaît si bien son pays. » Il n’avait pas lu ses livres mais, comme beaucoup d’autres, l’omniprésence de Fuentes dans les médias l’en avait convaincu. Il ne pouvait pas savoir, comme nous le savons, nous, que Fuentes ne sait pas.

« Ce n’est pas une frontière, mais une cicatrice. » Cette phrase d’un personnage du Vieux Gringo [1985] est excessive s’il s’agit de décrire le voisinage du Mexique et des États-Unis, mais parfaitement exacte comme maxime biographique de Carlos Fuentes. Il était une fois un petit gringo d’origine mexicaine, né [en 1928] en un lieu où l’histoire et la géographie ont laissé, en effet, une cicatrice : Panamá. En marge de la Dépression et du New Deal, il connut une enfance paisible dans la «fiction territoriale » de la vie diplomatique et d’un appartement de sept pièces « superbement meublé » avec vue sur le Meridian Hill Park de Washington. Pendant les vacances, il visitait le Mexique. « C’était déprimant de confronter le développement d’un pays où tout fonctionnait, tout était neuf, tout était propre, avec l’inefficacité, le retard et la saleté de mon propre pays. » Par contraste avec le passé nord-américain, il ne voyait dans celui du Mexique qu’une série de « défaites écrasantes », à commencer par le T.T.T., le « Terrible Trauma Texan (3) ». Dès lors, Fuentes prit l’habitude de voir le Mexique en des termes réfractés par la perspective nord-américaine. Aucun Mexicain ne se réveille la nuit à cause du T.T.T., ni n’affirmerait, comme Fuentes, que « le monde nord-américain nous éblouit par son énergie ». Fuentes vivait un déracinement qui allait laisser une cicatrice d’ambiguïté.

Les pages autobiographiques de son œuvre montrent clairement que les seuls liens précoces de Fuentes avec le « pays paternel » furent un nationalisme moins travaillé par une fierté mexicaine que par le ressentiment à l’égard du monde nord-américain, et une opiniâtreté à conserver la langue espagnole. On peut voir là l’origine de ses positions politiques et littéraires. Son Mexique, « pays imaginaire et imaginé », n’était pas une nation tangible, historique. Ce n’était qu’une victime des États-Unis et une langue à conquérir.

Par-delà le langage se tenait, vaguement, la réalité. Dans les années 1950, la ville de Mexico prenait le visage des grandes capitales modernes. Fuentes, qui arrivait alors de ces métropoles, n’éprouva pas le besoin de découvrir la campagne, le Mexique profond. Mais il explora Mexico de manière infatigable et orgiaque. Tel un touriste fasciné, il vécut la ville des loisirs et des spectacles, la ville nocturne. Il fit l’impasse sur les lieux et les heures de travail pour arpenter les rues et les sites historiques. Et, stylo en main, il pénétra dans « le monde criard, dégoulinant, ignoble […] des bordels embaumant le désinfectant, des cabarets miteux aux murs argentés, des entraîneuses, des maquereaux, des prestidigitateurs, des stripteaseuses naines et des chanteurs gominés ». Parallèlement à cette transposition surréaliste, tropicale, de Broadway, le Mexico des années 1950 se définissait – le mot est de Fuentes – par son star system : Diego Rivera peignant ses fresques juché sur ses échafaudages, l’actrice María Félix et son regard de velours… « Nous dévorions ces images de notre ville, commente Fuentes. Je vivais pour écrire la ville et j’écrivais pour vivre la ville. »

Le Mexique, un pays imaginaire

Pour exister comme écrivain, à l’époque, « il fallait être » avec Octavio Paz. Leur première rencontre eut lieu pendant l’hiver 1950, à Paris. Ce jeune homme possède, écrit Paz, « une avidité de connaître et de toucher à tout ; une avidité se manifestant en décharges que leur intensité et leur fréquence permettent de qualifier d’électriques ». Il est significatif que Paz parle d’avidité, non de curiosité. Fuentes voulait s’approprier d’urgence les toutes dernières clés intellectuelles sur le Mexique ; il avait besoin d’un parfait manuel du « pays imaginaire », et il crut le trouver dans Le Labyrinthe de la solitude d’Octavio Paz. Sa lecture ne fut pas pour lui une découverte mais une révélation définitive.

En 1958, Fuentes publiait son premier roman : La Plus Limpide Région. Empruntant les procédés visuels de la trilogie USA (« Dos Passos fut ma bible littéraire »), il faisait faire un pas important à la littérature mexicaine : il y acclimatait le genre du roman urbain. Sous l’inspiration de Balzac. « Je suis très balzacien […]. Dans La Comédie humaine (ou, si l’on veut, dans La Comédie mexicaine) il y a plusieurs étages. » L’image est exacte : Fuentes conçoit la société mexicaine comme un décor vertical. Au sous-sol, les dieux aztèques, masqués, latents, s’incarnant dans des êtres sans visage qui accomplissent leurs desseins. Dans le corps visible, les classes sociales : la bourgeoisie « friquédoniste », l’aristocratie nostalgique, la classe moyenne arriviste et, à ras de terre, le peuple.

Le roman constituait un collage de scènes parodiques de la vie nocturne à Mexico. De manière emblématique, la parodie la plus réussie n’était pas celle de la bourgeoisie – que Fuentes méprisait sans la connaître –, mais celle de la « haute société » qu’il côtoyait sans en être membre : ses fêtes, son snobisme, son dandysme, son déracinement. Manquait cette connaissance concrète de la vie sociale qu’avait Balzac, pour qui une faillite, la vie d’une entreprise ou la chute de la Bourse étaient des réalités tangibles, et non des symptômes de la vie bourgeoise. Manquait le personnage central de La Comédie humaine : la pièce de vingt francs (ou, si l’on veut, celle de vingt pesos). Dans La Plus Limpide Région, le peuple ne souffre ni ne travaille : il réfléchit philosophiquement sur la pauvreté au beau milieu d’une bringue interminable et tragique.

Le premier roman de Fuentes ne rappelle pas Balzac mais Diego Rivera : textes et fresques immenses qui procèdent plus par accumulation et juxtaposition schématique que par enchaînement imaginatif. Le meilleur de Rivera est dans l’exubérance des formes et des couleurs. Le meilleur de Fuentes est dans le souffle verbal, excessif mais vivant, de sa prose. Plus que l’« œil photographique » de Dos Passos, Fuentes tend son « oreille enregistreuse » pour capter et recréer les langages de la société. L’érotisme linguistique fait la substance de ce roman et annonce les suivants : dans La Plus Limpide Région, pour la première fois, la ville s’entend. Au double masque verbal de la rhétorique et de la discrétion, Fuentes oppose un nouveau langage : celui de « la passion, de la conviction et du risque ». L’irruption de cette « énorme, joyeuse, douloureuse et délirante matière verbale » (Octavio Paz) fut un acte d’authentique liberté.

Malheureusement, le mérite ne dissipait pas le paradoxe : cette tentative d’écrire le roman social d’une réalité non vécue avait quelque chose de chimérique. L’accumulation un peu tâcheronne de lectures sur la « mexicanité », déconnectées de toute expérience autre que festive, ne suffisait pas à pallier la réfraction initiale de Fuentes. Il avait beau l’écouter avec une attention soutenue et amoureuse, il ne connaissait pas le pays qui allait devenir le sujet central de son œuvre. Son écoute, puissante mais irréfléchie, ne pouvait que donner à la page une expansion lyrique liée à la parole de l’instant, donc fragile, périssable.

La révolution cubaine pour horizon

Comme la plupart des intellectuels mexicains – y compris Octavio Paz –, Carlos Fuentes célébra la victoire de la Révolution cubaine et l’interpréta comme un acte d’affirmation hispano-américain. Dans son cas particulier, l’événement revêtait une signification supplémentaire : elle semblait résoudre, non plus dans le langage mais dans l’histoire, son conflit d’identité latent, effacer sa cicatrice. La vengeance du « Terrible Trauma Texan ». Dans un article de mars 1959, Fuentes affirma que Cuba ouvrait les portes de l’avenir en remettant en question toute la philosophie fondatrice des États-Unis : Locke, Adam Smith, le protestantisme, la libre entreprise… « Armes trop faibles pour affronter les problèmes du xxe siècle. »

« Il faut être Malraux », avait confié l’écrivain quelques années plus tôt à un ami. Cuba lui offrit l’occasion d’interpréter le rôle d’un Malraux jeune, quoique légèrement différent : le Malraux d’une révolution au pouvoir (4). Il se rendit à La Havane, écrivit des reportages enthousiastes et, avec ses plus proches amis, fonda la revue El Espectador, qui allait au cours de sa brève existence [1959-1960] prendre le pouls de Cuba et interpréter les problèmes du Mexique à la lumière de cette nouvelle expérience. La conséquence naturelle de la Révolution cubaine fut de déporter vers la droite sa vieille homologue mexicaine et de la faire apparaître comme une pseudo-révolution (5). À ce moment-là, pourtant, le bilan économique et social de la pseudo-révolution n’était pas mauvais du tout. Le problème de fond résidait dans l’immobilisme croissant de la classe dirigeante, qui verrouillait la modernisation politique et économique du pays. Très peu d’intellectuels surent analyser avec nuance la situation. Encore moins les jeunes, influencés par le marxisme mis à la mode par Sartre. La démocratie n’était pas leur horizon. Après Cuba, la Révolution était leur seule perspective. Dans El Espectador, Fuentes se demandait : « Est-il encore temps de sauver cette Révolution mexicaine qui a sombré dans une somnolence lamentable ? » Pour redresser le cap, il lui paraissait nécessaire d’abandonner l’« anarchie appauvrissante de la libre entreprise » et de lutter pour un « État fort qui assume la direction totale, la planification rationnelle et populaire du développement économique ».

La Mort d’Artemio Cruz paraît en 1962. La fin du livre précise les dates et lieux de sa rédaction : La Havane, mai 1960-Mexico, décembre 1961. C’est l’épitaphe de la Révolution mexicaine, écrit dans la vitalité et l’espoir de la Révolution cubaine. Fuentes tente d’y exhiber le prototype du révolutionnaire mexicain, d’une étoffe faite de mensonges, de corruption et de meurtres. Harcelé par les fantômes de ses victimes, le général Cruz connaît une mort vengeresse et lente. Et, tandis qu’il agonise, dehors, dans les enceintes et les discours vides du Parti révolutionnaire institutionnel [le PRI] au pouvoir, la Révolution agonise avec lui. Le roman eut un succès immédiat. Il y a là un réel déploiement de vachardise mexicaine, incarnée dans les souvenirs et les monologues intérieurs d’un vieux révolutionnaire. Avec le recul, il y a surtout la rage verbale d’un narrateur implacable qui, baignant dans l’optimisme idéologique du début des années 1960, condamne l’impureté d’un révolutionnaire qui ne mérite pas ce nom.

L’affirmation nationaliste de Cuba face aux États-Unis s’imposa de manière définitive à la conscience politique de Fuentes. Le monde nord-américain continuait de l’« éblouir par son énergie », l’empêchant de voir les phénomènes latino-américains dans toute leur variété et leur complexité intrinsèques. Quand l’URSS est apparue au grand jour dans l’orbite cubaine, Fuentes ne s’est pas réjoui, mais n’a pas pris non plus la défense du nationalisme cubain usurpé. Son idéologie allait se maintenir sans dévier dans un espace délimité par le scénario des deux révolutions : la mexicaine et la cubaine – dont l’unique péché serait, à ses yeux, l’intolérance intellectuelle.

Au début de 1962, il fut envoyé par la revue mexicaine Política et l’hebdomadaire américain The Nation à la réunion de l’Organisation des États américains [OEA] à Punta del Este, en Uruguay ; réunion où fut affirmée l’incompatibilité du régime cubain avec la démocratie et votée son exclusion de l’institution. Deux mois plus tard, Fuentes en tirait les conclusions naturelles : « La véritable démocratie représentative est la démocratie socialiste car seul le socialisme peut, dans un pays sous-développé, réaliser les transformations structurelles capables de créer les conditions réelles d’une démocratie. En décrétant l’incompatibilité du seul gouvernement latino-américain compatible avec la démocratie concrète, les États américains ont, paradoxalement, déclaré leur propre incompatibilité avec l’avenir et avec l’histoire. »

À l’époque de la Revue mexicaine de littérature [animée avec Octavio Paz, entre 1955 et 1958], le héros intellectuel de Fuentes était Camus : « Nuancer et comprendre, ne jamais dogmatiser ni confondre. » Sept ans plus tard, Camus mort, Sartre régnait. Être un intellectuel engagé n’impliquait pas un engagement au service de la vérité, sinon la vérité du pouvoir révolutionnaire.

Compromissions avec l’autoritarisme

De nombreux intellectuels mexicains et latino-américains avaient emprunté le même chemin idéologique que Fuentes, mais très peu possédaient son caractère sympathique, son brio, son aisance dans tous les genres. À côté du corpus obligé des grands prophètes de la gauche, La Plus Limpide Région et La Mort d’Artemio Cruz figuraient en bonne place dans la bibliothèque de tout jeune radical mexicain digne de ce nom. L’image que renvoyaient ces romans était aussi séduisante que leurs procédés narratifs et leur prose. La Révolution tant attendue ne se décidait pas à advenir : restait la consolation de la verbaliser. La tradition des millionnaires de gauche était ancienne au Mexique, mais la nouvelle hypocrisie était moins élitiste : nul besoin de millions. Les jeunes radicaux avaient seulement besoin d’un style de vie bourgeois et d’une idéologie antibourgeoise.

Face à son intolérable succès – combien de bourgeois avaient acheté ses livres ? –, Fuentes décida de vivre en Europe. Il ne résiderait plus de façon permanente au Mexique. Dans le structuralisme de Foucault, de Sollers, de Barthes et de la revue française Tel quel, il trouva son Cuba littéraire. La Bovary de Flaubert, le Nostromo de Joseph Conrad, le Pedro Páramo du Mexicain Juan Rulfo… : « subjectivisme psychologisant ». Les personnages devaient être « transformateurs du langage, résistances au langage qui les dépasse et les creuse ». Le roman devait être à lui-même son propre centre, une structure de langage valant pour elle-même.

En 1968, Fuentes vit la réalité représenter littéralement la fiction. Avec un sens de l’opportunité romanesque, la Révolution – le show des shows – revenait à Paris. Fuentes découvre sur les murs des paroles de Breton, de Marx, de Rimbaud, il se souvient d’Alexandre Nevski, le film d’Eisenstein, il entend Sartre comparer ouvriers et étudiants, faire l’éloge de l’« admirable » pragmatisme de Castro. De ces images, il tire Paris, la Révolution de mai.

Un an plus tard, de retour au Mexique, il affiche un poster du révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata dans son bureau, se laisse pousser une moustache plus fournie et paraphrase le slogan relatif à Daniel Cohn-Bendit : « Nous sommes tous des zapatistes. » Il a alors de nouvelles visions. L’Amérique latine avait vécu quatre siècles de « langage séquestré, inconnu », l’intellectuel latino-américain ne devait voir que la perspective de la Révolution : « Écrire sur l’Amérique latine, être témoin de l’Amérique latine dans l’action ou dans le langage, sera de plus en plus un fait révolutionnaire. » Il voit le boom littéraire latino-américain comme une réalité métapolitique : le roman au pouvoir et le pouvoir dans le roman.

Il faut être indulgent avec les hallucinations de 1968. L’essentiel, c’est ce qui se passa ensuite. Au Mexique, la vraie révolution, celle des armes, parut à quelques jeunes gens la seule voie possible après le massacre du 2 octobre à Tlatelolco. Tandis que Fuentes chargeait ses mots de dynamite, les guérilleros de la sierra de Guerrero passaient des mots à la dynamite (6). Allait-il se joindre à eux ? Exercerait-il une opposition critique au régime autoritaire et antidémocratique ? Non, ce n’était pas nécessaire. La Révolution mexicaine ressuscitait. Jouant le rôle d’un « nouveau Cárdenas », le président Luis Echeverría allait mettre en œuvre le programme de la génération de Carlos Fuentes, et la sienne seulement (7). Cette stratégie de séduction brisa le consensus de l’élite. Certains voyaient dans les événements de 1968 un profond signe d’affirmation de la société civile face au système politique mexicain. Il fallait poursuivre en développant des espaces pour la critique indépendante. La plupart des intellectuels – dont Fuentes –, en revanche, choisissaient de subordonner leur vision et leur influence au pouvoir présidentiel. Les premiers voulaient favoriser l’alternative démocratique toujours repoussée, et laisser la société choisir librement quelle sorte de pays elle voulait. Les seconds, héritiers d’une vieille « statolâtrie », croyaient connaître, d’avance, le pays que la société voulait.

Dans les premiers mois de la présidence Echeverría (1970-1976), Fuentes publia Tiempo mexicano, un recueil de ses meilleurs essais et reportages de la décennie précédente accompagnés d’une analyse du passé immédiat et du régime – à ses yeux prometteur – de son ami le président. Selon le diagnostic de Tiempo mexicano, le Mexique était quasiment un pays occupé : « Nous sommes une nation dépendante, semi-coloniale. Notre marge de manœuvre n’est pas supérieure à celle de la Pologne. » Les éléments de base de notre faiblesse lui paraissaient limpides. (Il convient de rappeler que la dette extérieure n’était alors que de trois milliards de dollars, l’inflation de 2 %.) Le « développement pour le développement » ne servait à rien (8). La solution était d’abandonner la « béate immobilité du centre » et de se battre en faveur d’une intervention énergique de l’État dans la vie économique. Il estimait naturel que les entreprises publiques soient suffisamment nombreuses, vastes et productives pour reléguer l’initiative privée à des fonctions subalternes : tabac, épicerie. « Le socialisme mexicain, déclara Fuentes en 1973, de nouveau installé à Paris, sera le résultat d’un processus de contradiction […], d’une confrontation entre l’État et l’initiative privée, entre la nation et l’impérialisme, entre les travailleurs et les capitalistes. Marx a prévu tout cela. »

Point par point, Echeverría instrumentalisa le programme politique de la génération intellectuelle de Fuentes, résumé dans Tiempo mexicano. Dès le début, il accrut le pouvoir et la taille de l’État en incorporant à la liste de ses employés des dizaines de milliers d’universitaires. Portefeuille en main, il corrigeait les inégalités au prix de l’explosion de la dette extérieure, qui atteignait vingt-six milliards de dollars à la fin de son mandat. L’« avant-garde » bureaucratique grossit jusqu’à deux millions de personnes. À la fin de son mandat, le « nouveau Cárdenas » était devenu l’un des hommes les plus riches du Mexique, un Artemio Cruz tiers-mondiste. Et, pour la première fois en un demi-siècle, le pays que le président avait « arraché » à sa prostration connaissait les effets de l’inflation.

Sur le plan politique, le bilan se révélerait encore plus négatif. Au lendemain du Jeudi du Corpus de 1971, le président s’était engagé à faire la lumière sur l’affaire. Il n’en serait plus jamais question. L’opinion publique comprit alors qu’Echeverría, ancien ministre de l’Intérieur du régime autoritaire de Gustavo Díaz Ordaz [1964-1970], n’était pas plus étranger à la répression de 1971 qu’il ne l’avait été à celle de 1968(9). Une fois encore, Fuentes ne vit pas ce que tout le monde voyait, mais ce que personne ne voyait : « Toutes les forces de la réaction mexicaine se sont concertées pour tendre un piège à Echeverría, stigmatiser le nouveau régime, discréditer la difficile option démocratique par laquelle le nouveau chef de l’État a tenté de surmonter la profonde crise de 1968. »

Fuentes ne fut pas le seul intellectuel à croire en Echeverría et à prendre part à sa « parodie révolutionnaire », mais son soutien a atteint des extrêmes – de connivence, de rhétorique – inutiles et un tantinet grotesques. Peu après la répression du Jeudi du Corpus, il affirma ainsi que les intellectuels qui ne soutenaient pas Echeverría contre les « véritables » coupables – les invisibles forces de la droite – commettaient un « crime historique ».

En janvier 1975, Echeverría nomma Fuentes ambassadeur en France. En juillet 1976, le président organisa le renvoi de la direction d’El Excelsior, le seul quotidien indépendant du pays qui osait mener un travail d’investigation critique à l’égard de la politique du gouvernement. Tout le monde en connaissait les détails. Tout le monde, sauf Carlos Fuentes, qui prit publiquement la défense du pouvoir : «Peut-on concevoir qu’un homme de la sagacité politique d’Echeverría soit l’auteur de son propre discrédit ? » Oui, on pouvait parfaitement le concevoir. Il suffisait de marquer une pause dans l’abstraite idolâtrie de l’État, d’ouvrir les yeux sur la réalité des faits.

L’engagement auprès des sandinistes

Au début des années 1980, la crise en Amérique centrale et l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan ouvrirent le second chapitre d’un drame historique commencé en 1959 (10). Au sein de la gauche libérale mexicaine, c’était déjà un lieu commun de critiquer Cuba et d’émettre de légers doutes sur le processus politique au Nicaragua (par expérience, la gauche mexicaine avait appris à ne pas mépriser la démocratie « formelle »). Fuentes, en revanche, répétait le vieux refrain des années 1960. Son soutien aux sandinistes fut complet.

Dans son discours inaugural à l’université de Harvard (1983), Fuentes a parlé de l’«éternelle bataille contre le passé » que livre l’Amérique latine, un passé de théocratie, de centralisme, de paternalisme : la forteresse de la Contre-Réforme nous emprisonne encore avec ses dogmes et ses hiérarchies, « sa foi dans les idées et non dans les faits ». Mais Fuentes – c’est sa contradiction – s’amourache illico, précisément, de systèmes politiques fermés qui sont des ersatz de la Contre-Réforme. « Pour nous, la réalité politique s’enracine dans la pensée de saint Thomas d’Aquin et saint Augustin, même si elle prend les masques de Marx et d’Engels : ce qui perdure est la vision catholique de l’unité et de l’ordre. » Fuentes perçoit clairement la prison mentale des pays d’Amérique latine, mais, en réalité, il ne la déplore pas, ni ne s’y voit lui-même enfermé. Sa lecture du conflit en Amérique centrale se fonde sur cette conception idéologique qu’il semble parfois critiquer, mais dont l’ambition totalisante – unité et ordre – le fascine.

Le lire sérieusement relève, parfois, de l’aventure dialectique. Ainsi sa défense de la révolution sandiniste. Il lui arrive d’exprimer une certaine distance : «Secrètement, la Révolution se voit elle-même comme un fait sacré : c’est pour cela qu’elle ne tolère pas le partage du pouvoir. » Mais, en même temps, il embrasse cette foi : « À l’aube de la Révolution se révèle l’histoire totale d’une communauté. »

L’imagination de Fuentes semble pétrifiée dans les lieux communs de 1962 [exprimés à l’occasion de l’exclusion de Cuba par l’OEA, NdlR], que même le pire orateur du PRI ne répéterait plus sans rougir : « Tous, au Mexique, nous existons et travaillons grâce à la Révolution. » Éternel 1968, la révolution de Fuentes n’est pas seulement sacrée, mais universelle et inévitable. Fuentes-l’historiciste-de-fer rappelle ainsi aux Nord-Américains que « leur république aussi est née au bout d’un fusil (11) ». En revanche, s’il s’agit de la démocratie, Fuentes-le-relativiste-tolérant invoque les « contextes culturels » : chaque pays doit suivre sa propre voie. À la différence de la démocratie, la Révolution ne connaît ni frontières ni cultures. C’est la même toujours et partout : Révolution anglaise de 1648, Révolution américaine de 1776, Révolution française de 1789… Mexico, La Havane, Managua… Pour Fuentes, ces pays latino-américains, dont l’histoire n’est qu’une succession de « défaites écrasantes », ne peuvent avoir de voix propre : Mère Révolution est plus délectable.

Mais il y a quelque chose d’encore plus ancien et pétrifié dans l’imagination morale de Fuentes : sa cicatrice identitaire. Son sentiment d’amour-haine envers les États-Unis l’a privé de toute compréhension intrinsèque des phénomènes latino-américains (« Nous ne pouvons pas nous voir, mais seulement vous voir, vous »). À l’inévitable question sur la nécessité de la démocratie en Amérique centrale, Fuentes avait une réponse toujours prête : « Pourquoi les États-Unis se soucient-ils de la démocratie au Nicaragua et pas au Chili ? » Comme question, la réponse était recevable. Pas comme réponse. Elle renvoie la naissance d’un ordre démocratique au moment où les États-Unis cesseront d’être hypocrites, c’est-à-dire aux calendes grecques. Il y a chez Fuentes une dépendance de la dépendance.

Sur un point, nous sommes tous d’accord : les relations des États-Unis avec les Caraïbes, l’Amérique centrale et le Mexique sont marquées par un affront historique tenacement entretenu par l’Amérique du Nord. C’est un affront fait d’incompréhension, d’inattention, de cécité, d’exploitation, de maladresse, de dédain. Le principal péché des États-Unis fut de ne pas reconnaître et soutenir avec intelligence les régimes démocratiques. Mais tout ceci étant vrai, quelle est la responsabilité de l’intellectuel latino-américain ? Une fois de plus, Camus : « Nuancer et comprendre, ne pas dogmatiser ni confondre. » Pointer interminablement, si l’on veut, la responsabilité historique des Nord-Américains, mais aussi la contribution des révolutionnaires eux-mêmes à la mésaventure. Sur la scène opposée à Reagan, Fuentes croyait que les sandinistes étaient les authentiques « combattants de la liberté », luttant au nom de l’histoire, de la révolution et du destin contre l’ennemi unique : l’impérialisme. Un nationalisme rancunier et rhétorique, excluant d’autres valeurs, résume l’idéologie politique de Carlos Fuentes.

Traduit de l’espagnol par François Gaudry.

La littérature irréaliste en vogue à Tbilissi

Hors du Caucase, on peine à prononcer son nom, mais en Géorgie, Aka Morchiladze est une célébrité, l’un des écrivains nationaux les plus brillants de l’ère postsoviétique. Ses romans sont tous des bestsellers. Loin de la tradition du réalisme socialiste, l’auteur fantasque laisse libre cours à sa créativité pour tourner en dérision les mythes de la mémoire collective géorgienne.

Aka Morchiladze, Mesaïdoumlis Qamari (« La Ceinture du gardien des secrets »), Soulakaouri, 2008.

Les sans-voix réduits au silence

Dans The Corpse Walker. Real-Life Stories. China from the Bottom Up (L’Empire des bas-fonds), publié fin 2008 aux États-Unis par Pantheon Books, l’écrivain et poète chinois Liao Yiwu dévoile au public « des récits de vie très personnels que l’on trouve rarement dans ce qui se publie généralement sur la Chine », rapporte Rebecca Kanthor dans la Far Eastern Economic Review. « Au principe de l’ouvrage, la volonté de donner la parole à ceux qui ont été exclus du miracle économique chinois, ou en ont été les victimes. » Prostituées, musiciens de rue, mendiants, criminels, exclus et migrants racontent leur vie et leur parcours : des personnages à demi clandestins pour les uns, aux activités illicites pour les autres… Mais Liao Yiwu a vite découvert ce que ces histoires des bas-fonds pouvaient avoir de subversif en Chine. « D’abord publié à Pékin, en 2001, sous le titre “Interviews avec des gens d’en bas”, le livre fut un bestseller dès sa sortie. Jusqu’à ce que les autorités chinoises ordonnent son retrait et sanctionnent l’éditeur », rapporte la correspondante à Shanghai de la Far Eastern Economic Review. Une édition élargie a paru en 2002 à Taiwan avec soixante-douze personnages. Elle fut traduite en 2003 par l’éditeur français Bleu de Chine, mais dans une version très abrégée, ne comptant que douze portraits. Quant à la version américaine, elle ne reprend pour sa part que vingt-sept des témoignages. Son titre, The Corpse Walker, rappelle une vieille coutume chinoise, celle des « porteurs de cadavres », des hommes engagés par les familles pour ramener les corps de leurs proches morts dans la rue.

Le livre : The Corpse Walker. Real-Life Stories. China from the Bottom Up ( L’Empire des bas-fonds ) de Liao Yiwu, Pantheon Books, 2008.

L’OPA de Google sur le livre

Après l’entretien qu’il a accordé à Books, RobertDarnton, patron de la bibliothèque de Harvard, a durci sa position àl’égard de Google (1). Dans un nouvel article, il explique les raisonsde craindre que Google se voie confier un monopole de fait d’« unnouveau genre, un monopole sur l’accès à l’information ».

Historiendes Lumières, Darnton commence par revenir sur l’exemple del’Encyclopédie de Diderot. Cette entreprise magnifique s’appuyait surun rêve, celui d’une « République des lettres ». En pratique,cependant, ladite République restait l’apanage d’une élite. Laperspective ouverte par la numérisation de tous les livres et leurdisponibilité sur Internet est celle d’une possible démocratisation del’accès au savoir.

Les pères fondateurs de la Constitutionaméricaine étaient imprégnés de l’esprit de l’Encyclopédie. À commencerpar Jefferson-, qui représenta longtemps les États-Unis à Paris. Lesouci d’ouvrir à tous l’accès à la culture faisait partie des principesfondateurs de la nouvelle démocratie. « Gratuit pour tous », lit-on surle fronton des bibliothèques publiques. Ce souci s’inscrit jusque dansla Constitution, dont l’article 1er précise que le droit d’auteur nesaurait s’appliquer que « pour une durée limitée ». Il ne pouvait êtrequestion que les intérêts privés, pour respectables qu’ils fussent,puissent entraver le droit de tous à l’accès aux œuvres. Suivantl’exemple des Britanniques, les Américains fixèrent la durée des droitsd’auteur à quatorze ans, renouvelables une fois. Or, explique Darnton,nous avons assisté depuis lors à une double dérive, qui s’est accentuéeau cours des dernières décennies.

Première dérive : sous la pressiondes héritiers et des éditeurs (de livres et de films), le droitd’auteur s’est vu peu à peu étendu à une durée extravagante :soixante-dix ans après la mort de l’auteur. La règle vaut aussi enEurope. Aux États-Unis, elle date de 1998. Elle est appelée « loiMickey Mouse », parce qu’elle fut adoptée sous la pression deshéritiers de Disney.

Seconde dérive : alors même que la majorité desarticles publiés dans les revues savantes sont le produit de travauxpayés en tout ou en partie par le contribuable, la plupart de cesrevues sont publiées par des éditeurs commerciaux qui en tirent unrevenu exorbitant. Un abonnement d’un an au Journal of ComparativeNeurology coûte 25 910 dollars. Qui paye ? Ce sont les bibliothèquesuniversitaires. Lesquelles sont obligées d’arbitrer : la demande étantplus forte pour les journaux scientifiques que pour les livres, ellesréduisent leurs achats de livres. Du coup, ce sont les maisonsd’édition universitaires qui souffrent, le gros de leurs ventes allantaux bibliothèques. Or ces maisons publient la majeure partie desouvrages de réflexion.

Jusqu’à présent, l’essor d’Internet afavorisé un essor concomitant de l’accès gratuit aux ressourcespubliées. Des professionnels se sont organisés, proposant une offrecroissante de publications en accès libre. Des initiatives dues à desamateurs, comme Wikipedia, vont dans le même sens. Nous sommes, écritDarnton, au seuil d’une nouvelle démocratisation du savoir.

C’est àce moment que Google entre en scène. Passant des accords avec diversesuniversités, l’entreprise a numérisé depuis quatre ans un million delivres qui ne sont plus concernés par le droit d’auteur. Étant dudomaine public, ils sont libres d’usage, et Google, se rémunérant parla publicité, en propose gratuitement l’accès à qui veut :démocratisation. Mais Google a aussi numérisé un million d’ouvrages quisont sur le marché, et cinq autres millions qui sont épuisés mais souscopyright, n’en donnant à lire pour l’instant que de courts extraits.Cette initiative lui a valu d’être poursuivi en justice par deséditeurs et des ayants droit. Un accord a finalement été signé ennovembre 2008. Les universités et d’autres institutions pourronts’abonner pour accéder aux livres numérisés épuisés. Les particuliers yauront aussi accès, en payant une redevance. Seules les bibliothèquespubliques auront un accès libre, mais il n’y aura qu’un ordinateurd’accès par bibliothèque et l’utilisateur devra payer une redevances’il veut imprimer. Google percevra 37 % des revenus, le reste allantaux éditeurs et aux ayants droit.

La firme continue de numériser àun rythme soutenu. Bientôt, Google hébergera la plus grandebibliothèque de la planète, écrit Darnton. Et deviendra la plus grosseentreprise du monde dans le secteur du livre. L’accord de 2008 doitrecevoir l’approbation d’un tribunal. Mais, dans les faits, estimeDarnton, Google se verra reconnaître un monopole sur la numérisation etl’exploitation de presque tous les livres sous copyright auxÉtats-Unis. Autrement dit, cette nouvelle « bibliothèqued’Alexandrie », au lieu d’être contrôlée par des fonds publics, le serapar une entreprise et une seule. Ce monopole une fois installé,qu’est-ce qui empêchera Google de faire monter les prix et de secomporter comme les entreprises qui vendent à prix d’or l’accès auxrevues scientifiques ? Si cela se produit, les premières victimesseront à nouveau les bibliothèques universitaires. Face à la demandepour l’accès aux livres numérisés, elles devront réduire encore la partde leur budget destinée aux achats de livres. Les éditeurs souffrirontencore plus, et la production de livres de qualité diminuera. Le rêvedes Lumières, à nouveau, s’éloignera.