Colombie : les désenchantements de la liberté

La Colombie connaît un boom éditorial unique au monde : celui des témoignages d’anciens otages qui ont retrouvé la liberté. Des récits impressionnants qui ont connu de grands succès. L’un d’entre eux, publié fin 2008, a suscité de nombreux commentaires en raison du thème inédit qu’il aborde : les difficultés rencontrées par les couples au retour de l’otage. L’ancien sénateur Jorge Eduardo Géchem, libéré le 27 février 2008 après six années de captivité, a décidé peu après de se séparer de sa femme Lucy Artunduaga à laquelle il était marié depuis vingt-quatre ans. Dans Los amores que el secuestro mata (« Des amours que l’enlèvement détruit »), cette dernière raconte les soixante-dix jours de vie commune qui ont suivis la libération de son mari. « J’ai écrit ce livre pour témoigner de la tragédie que vivent les familles d’otages. Un calvaire qui ne se limite pas aux années d’absence de leur proche, mais se prolonge toujours après leur libération », explique-t-elle dans El Espectador. Aux reproches de son époux sur la gestion de la maisonnée après sa disparition, elle répond : « Il s’est servi de moi pour que je me batte pour lui, pour que je continue à pleurer et à sonner aux portes, pour que je continue à implorer le président, la première dame, les ministres et les militaires. Il m’a utilisée pour que je continue à me battre pour sa vie ».
Jorge Eduardo Géchem, lui aussi, a écrit. Mais son récit Desviaron el vuelo, vía crucis de mi secuestro (« Ils ont dévié le vol, le chemin de croix de mon enlèvement »), s’attarde davantage sur les détails de son enlèvement, sa tentative d’évasion et son quotidien d’otage que sur sa vie de couple. Les deux témoignages sont toutefois liés aux yeux de l’opinion car celui de monsieur est préfacé par le président Álvaro Uribe, celui de madame par sa femme, Lina Moreno de Uribe ! Au-delà des règlements de compte qui apparentent Lucy et Jorge Eduardo à des personnages de telenovela, leur histoire renvoie à une réalité. Jamais les FARC n’ont relâché autant d’otages qu’en 2008. Comment surmonter les traces laissées par une expérience aussi extrême ? Lucy Artunduaga cite Man’s search for meaning, le témoignage du psychanalyste autrichien Victor Frankl sur son expérience concentrationnaire sous l’Allemagne nazie : « Pauvre de lui, quand vint finalement le jour de ses rêves, il le trouva si différent de tout ce qu’il avait espéré ! »

La vraie beauté du faux

Sachant que les historiens de l’art avaient relevé un vide dans la production de Vermeer entre la première période, influencée par Le Caravage, et la dernière, organisée autour d’un projet unique de transformation de la lumière, van Meegeren a peint un tableau destiné à combler cette lacune. Il choisit un thème traditionnel de l’époque, les pèlerins d’Emmaüs. Maintenant, qu’importe que cette toile ait été peinte ou non par Vermeer ? Certes, l’authenticité intéresse les acheteurs, qui en font le plus grand cas lorsqu’ils décident des prix. Mais le marché de l’art reste attaché à la conception romantique de l’artiste, celle d’un génie irremplaçable que nul ne saurait imiter à la perfection. Pourtant, dans la Rome antique, les copies des grands sculpteurs grecs circulaient de main en main à des prix astronomiques et les sénateurs romains se les arrachaient pour en décorer leurs villas. Rodin lui-même signait des œuvres exécutées par ses meilleurs disciples. Ce qui définit l’œuvre d’un artiste, ce n’est pas la main qui l’a peinte, mais la manière dont elle en structure les différentes parties ; manière qui caractérise l’ensemble des travaux du peintre et de ses proches disciples. C’est dans ce jeu du beau et du laid, du bon et du mauvais travail que se construit une grammaire qui donne du sens à notre lecture. Mais cette grammaire n’est pas figée. Elle offre une rationalité partielle qui s’articule au discours : la parole du spectateur participe de la contemplation du beau, elle configure le passage de la perception à la réflexion esthétique, contribuant à faire de l’œuvre une réalité intersubjective. Les uns encensent le tableau, d’autres le dénigrent ; mais tous en parlent, lui conférant par là même une existence, une légitimité. Les musées sont remplis de pièces à l’authenticité douteuse. La tromperie du faussaire n’affecte pas ce jeu auquel nous participons tous, dès lors que nous apprenons à visiter des musées et des galeries, à vivre au sein de l’art, à juger du beau et du laid, à distinguer une œuvre magistrale d’un travail médiocre.

Traduit du brésilien par Myriam Benarroch.

La lente métamorphose du dalaï-lama

En novembre 2007, la vieille Land Rover du dalaï-lama fut mise aux enchères sur eBay. Sharon Stone – celle-là même qui avait présenté le leader tibétain comme « Monsieur S’il vous plaît, S’il vous plaît, Laissez-moi rentrer en Chine ! » (elle voulait dire « Tibet ») lors d’une soirée philanthropique – annonça la vente sur YouTube. «À son bord, vous rirez en permanence », promit-elle au futur acquéreur du Station Wagon modèle 1966. Les enchères ont dépassé les 80 000 dollars. Le dalaï-lama s’est aussi vu décerné un prix par Hadassah, l’Organisation américaine des femmes sionistes ; il est le seul lauréat du prix Nobel à apparaître dans une publicité Apple et à s’être vu confier la rédaction en chef d’un numéro de Vogue ; Martin Scorsese et Brad Pitt ont contribué à immortaliser son enfance à l’écran ; il a donné une conférence devant la Convention annuelle de l’Association de neurosciences. Et, au printemps 2008, il était en Allemagne pour s’exprimer sur les droits de l’homme et la mondialisation. Pour un homme qui se prétend « simple moine bouddhiste », le dalaï-lama laisse une substantielle empreinte carbone dans l’atmosphère et semble souvent posséder le même don d’ubiquité que Britney Spears.

Comme l’écrit Pico Iyer dans la biographie qu’il lui consacre – The Open Road –, il est facile de voir le dalaï-lama en « jouet des millionnaires et des stars de cinéma ». Comme tous ceux qui prêchent l’amour, la compassion, la persuasion douce et autres irréprochables bontés d’âme, il peut paraître légèrement ennuyeux. Des maximes comme « la violence nourrit la violence » et « la qualité des moyens décide de la fin » sont sans aucun doute moralement saines, mais elles n’ont guère la subtilité intellectuelle qui fait les idées fortes. Et puis, avec ses interminables fous rires, le dalaï-lama peut donner l’impression de « n’être pas l’ampoule la plus brillante de la pièce », pour reprendre la remarque d’un journaliste cité par Pico Iyer.

Le personnage qu’il s’est forgé de simple moine bouddhiste invite au scepticisme, voire au mépris. « J’ai entendu des cyniques dire que c’est un vieux moine très politique qui se balade en chaussures Gucci », a un jour déclaré Rupert Murdoch. Le journaliste Christopher Hitchens, pour sa part, accuse le dalaï-lama de se prétendre un « roi héréditaire désigné par le ciel » et d’avoir imposé un « régime autocratique » à Dharamsala, la ville indienne de l’Himalaya qui sert de capitale aux quelque cent cinquante mille Tibétains en exil. Le gouvernement chinois l’accuse régulièrement d’être un « séparatiste » conspirant au rétablissement du régime féodal et monastique corrompu dont les communistes chinois ont libéré le Tibet en 1951. Et de nombreux réfugiés maugréent qu’il est trop attaché à la non-violence et trop lié au gotha occidental pour empêcher la colonisation chinoise.

 

Une enfance de conte de fées

Pourtant, les événements de mars 2008 ont rappelé la ferveur qu’il inspire aux six millions de Tibétains. Ce sont les manifestations organisées à l’occasion du 49e anniversaire de son exil qui ont déclenché les émeutes de Lhassa. Comme le reconnaît le grand intellectuel chinois Wang Lixiong, « quasiment tous les Tibétains portent le dalaï-lama dans leur cœur ». Et plus leurs espérances économiques et leur culture traditionnelle seront ébranlées par l’immigration Han, plus grandira cette vénération à distance pour leur leader spirituel (1).

L’âpre quotidien du dalaï-lama commence dès 3 h 30 le matin. Sitôt levé, confie-t-il à Iyer, il s’adonne « à la méditation, à la prosternation, à la récitation de mantras particuliers, puis à nouveau à la méditation et à la prosternation, suivies de la lecture d’ouvrages de philosophie tibétaine ou d’autres textes ; ensuite, lecture, étude et, le soir, “un peu de méditation – la méditation du soir – pendant environ une heure. Enfin, à 20 h 30, coucher” ».

Voilà qui fait beaucoup de méditation et de lecture pour un moine septuagénaire – surtout s’agissant d’un homme qui a étudié avec acharnement, dès l’âge de 6 ans et pendant près de deux décennies, la métaphysique bouddhiste, l’art et la culture du Tibet, la logique, le sanskrit et la médecine traditionnelle pour pouvoir accéder au titre de geshé (l’équivalent d’un doctorat en philosophie). Mais la pratique spirituelle bouddhiste est atrocement exigeante. « Persévérez sans relâche », a dit le Bouddha avant de s’éteindre ; et même le dalaï-lama ne peut prétendre avoir atteint le sommet de la sagesse et de la sérénité. C’est son enfance de conte de fées qui le hisse au-dessus des simples mortels. Né en 1935 dans une famille de paysans des confins du Tibet, ce n’était encore qu’un bambin de 2 ans quand un groupe de moines venus de Lhassa virent en lui la possible réincarnation du treizième dalaï-lama, récemment décédé. En 1939, l’enfant quittait en grande pompe sa maison de pierre et d’argile pour Lhassa et ce merveilleux labyrinthe qu’est le palais du Potala.

Le dalaï-lama apprit la calligraphie en recopiant le testament de son prédécesseur – un document que son caractère prophétique érige en véritable curiosité de l’histoire tibétaine. Il fut rédigé en 1932, alors que le Tibet jouissait d’une certaine autonomie politique après plusieurs siècles de coexistence difficile avec son puissant voisin oriental. Les communistes de Mao Tsé-toung étaient encore loin de l’avoir emporté contre les nationalistes de Tchang Kai-shek. Pourtant, le treizième dalaï-lama pressentit que l’isolement du Tibet serait bientôt brisé par les « barbares communistes » : « Nos traditions spirituelles et culturelles seront totalement éradiquées. Même les noms des dalaï et panchen-lama seront effacés… Les monastères seront pillés et détruits, les moines et les nonnes tués ou chassés… Nous deviendrons comme les esclaves de nos conquérants… et les jours et les nuits s’écouleront lentement, dans une souffrance et une terreur immenses. »

Qu’il partage ou non ces pressentiments, le dalaï-lama ne pouvait pas changer grand-chose. Il vivait dangereusement près des sombres intrigues et complots du Potala. Les neuvième, dixième, onzième et douzième dalaï-lamas étaient morts jeunes ; certains, dit-on, empoisonnés. Le treizième dalaï-lama avait conscience de la vulnérabilité de son pays coupé du monde face aux empires et aux États-nations modernes. Mais ses projets de réforme de l’administration et de l’armée tibétaines furent contrecarrés par l’élite monastique qui vivait du travail et des impôts des paysans et faisait tout pour préserver le statu quo.

En 1947, le dalaï-lama, alors âgé de 11 ans, regarda ainsi au télescope, depuis son palais, les moines tirer sur l’armée. Cette bataille de plusieurs semaines, déclenchée par l’arrestation de son ancien régent, fit des dizaines de morts. Finalement, en 1950, il assuma sa pleine autorité politique ; trop tard pour pouvoir tenir compte des avertissements de son prédécesseur sur les conséquences de l’apathie tibétaine. L’armée populaire de libération chinoise venait d’envahir l’est du pays et s’apprêtait à déferler sur le reste. Dix ans plus tard, le dalaï-lama et plusieurs dizaines de milliers de Tibétains étaient contraints à l’exil (2).

L’histoire que le dalaï-lama lui-même conte à son auditoire occidental est celle de son initiation au monde moderne – tant à ses idéologies nuisibles qu’à son savoir rédempteur sur le plan scientifique et démocratique. Et c’est cette odyssée intellectuelle qui intéresse avant tout le romancier et écrivain voyageur Pico Iyer, qui s’est auparavant illustré par son évocation très percutante de l’aube de notre monde, ce monde « dans lequel presque chaque culture peut avoir accès à chaque autre ». Il présente le dalaï-lama comme la réconfortante incarnation de ces mêmes rencontres entre l’ancien et le moderne, l’Orient et l’Occident, qui ont ailleurs dans le monde poussé d’autres esprits traditionnels vers le fondamentalisme réactionnaire.

 

Sous le charme de Mao

« Au Tibet, le dalaï-lama était l’incarnation d’une vieille culture qui, coupée du monde, perpétuait un traditionalisme ancestral, écrit Iyer. Aujourd’hui, en exil, il est un avatar du nouveau, comme si, ayant parcouru huit siècles en cinquante ans à peine, il s’était résolument tourné vers l’avenir, avec la sincérité qui le caractérise. » Et de réunir les preuves de l’avant-gardisme du dalaï-lama. Le leader tibétain émet des doutes sur son ascendance divine, faisant de son soutien prématuré au fondateur de la secte Aum Shinrikyo, responsable d’une attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo, le signe qu’il n’est pas un « Boudhha vivant ». Il découvre avec un enthousiasme enfantin des scientifiques célèbres et affirme que certains textes bouddhistes démentis par la science moderne doivent être abandonnés.

Lors de ses apparitions publiques devant un public anglophone, il préfère parler d’«éthique globale » que du concept ésotérique de nirvana. Sans aucun doute pour ne pas dissuader la classe moyenne laïque américaine qui se presse à Central Park le week-end pour l’écouter, mais c’est aussi, comme le souligne Pico Iyer, une manière de réaffirmer la vision bouddhiste selon laquelle tout ce qui existe est étroitement interconnecté. Cette notion pourrait d’ail-leurs bien expliquer pourquoi le dalaï-lama a pris conscience très tôt des défis existentiels et politiques posés par la mondialisation de l’humanité, des décennies avant le changement climatique.

« Pour la première fois de l’histoire universelle, écrivait la philosophe Hannah Arendt en 1957, tous les peuples de la terre ont un présent commun. […] Chaque pays est devenu le voisin presque immédiat de chacun des autres, et chaque homme éprouve le choc d’événements qui ont lieu de l’autre côté du globe. » Arendt craignait que cette nouvelle « unité du monde » soit catastrophique en l’absence de renoncement « à l’autorité contraignante et à la validité universelle que tradition et passé ont toujours revendiquées ».

En tant que leader spirituel de six millions d’hommes, le dalaï-lama peut être crédité d’un renoncement significatif à l’autorité de la tradition – aussi bien concernant la politique classique de l’intérêt national que la religion. Son influence est telle qu’un mot de sa part, en mars 2008, aurait suffi à provoquer un soulèvement général au Tibet. Au lieu de quoi il continua de rejeter la violence, immorale et contre-productive à ses yeux. De plus en plus acculé au funambulisme rhétorique, il accuse la Chine de « génocide culturel » mais désapprouve toutes les modalités de pression sur Pékin, aussi modestes soient-elles, comme les grèves de la faim ou les boycotts. De son point de vue, le Tibet a besoin d’entretenir de bonnes relations avec la Chine : « Un pays ne peut plus de manière satisfaisante résoudre seul ses problèmes », déclare-t-il.

Il ne mâche pas ses mots envers l’élite rétrograde et cupide de la période précommuniste, ni envers la funeste impréparation du pays à la modernité. Il a donné à la communauté tibétaine de Dharamsala une Constitution démocratique. Et, tout récemment, il faisait sa proposition la plus radicale à ce jour, bousculant une tradition vieille d’un demi-millénaire : la désignation par le peuple du prochain dalaï-lama.

On n’en finit pas de s’étonner du destin de ce jeune garçon, autrefois juché sur un trône d’or dans un palais de mille pièces, aujourd’hui icône du « mondialisme » – le terme utilisé par Pico Iyer pour résumer les bienfaits résolument ambivalents des communications rapides et des déplacements faciles. Après tout, le seul cordon ombilical reliant le jeune dalaï-lama et la métropole occidentale était le magazine Life (il passa ensuite à Time et à la BBC). Cette exposition régulière aux périodiques d’Henry Luce [éditeur notoirement anticommuniste] ne l’a pourtant pas vacciné contre le maoïsme. Lors d’une visite en Chine en 1954, le dalaï-lama se déclara impressionné par la Révolution chinoise. Mais, d’abord charmé par l’attitude modeste de Mao, il fut stupéfait d’entendre le Grand Timonier annoncer lors de leur dernière rencontre que « la religion est un poison » – conviction qui aiderait ensuite les Chinois à justifier le massacre de milliers de moines tibétains et la destruction de la plupart des monastères du pays.

À son arrivée en Inde en 1959, le dalaï-lama était encore « ignorant des usages du monde moderne », souligne son biographe. Il attendit 1979 pour se rendre aux États-Unis, où la haute technicité de ses discours de philosophie bouddhiste déconcertait fort son auditoire. Aucune aura de star n’enveloppait alors les visites du dalaï-lama, dans un pays qui allait pourtant lui assurer plus que tout autre la célébrité. Son fan-club occidental ne commença à grossir qu’après l’attribution du prix Nobel de la Paix, en 1989.

 

Une aventure intellectuelle

Sa décision de simplifier et laïciser les enseignements du bouddhisme lui a valu un écho bien plus grand que celui des maîtres zen japonais ou des sages tibétains qui l’ont précédé en Occident. Mais la diffusion d’une philosophie ancienne et ardue ne s’est pas faite sans perte de rigueur intellectuelle. Dans les livres à succès du dalaï-lama, le bouddhisme apparaît comme un simple exercice mental libre de tout rituel, mais la forme que prend la religion pour l’apprenti geshé potassant les trois cent vingt-deux volumes du canon bouddhiste tibétain est autrement plus austère.

Le dalaï-lama peut il est vrai se prévaloir d’être en phase avec le Bouddha, dont on dit qu’il a adapté ses enseignements pour étendre son audience. Mais il y a des limites au pragmatisme du dalaï-lama, aussi attentif soit-il aux sensibilités libérales contemporaines. Il se déclare ainsi favorable à l’égalité des droits pour toutes les minorités, y compris gay et lesbienne. Mais il continue de désapprouver les pratiques sexuelles anales ou orales, textes tibétains à l’appui : « Les autres orifices ne génèrent pas la vie. » Hostile à la libération des mœurs et au divorce, il a parfois les accents d’un traditionaliste.

Aucun de ses compromis, cependant, n’a autant suscité d’amertume que la décision, prise en 1988, de revendiquer pour le Tibet une « véritable autonomie » au sein de la Chine plutôt que l’indépendance totale. Aux yeux du dalaï-lama, chaque pays doit poursuivre ses propres intérêts à condition de ne pas nuire à ceux des autres ; or l’indépendance du Tibet, outre son irréalisme, contrarie inutilement Pékin. Cette posture n’a pourtant pas réussi à convaincre les Chinois qu’il n’était pas « séparatiste ». Et elle a incité de nombreux Tibétains à penser que cela même qui rend le dalaï-lama plus sympathique aux Occidentaux – principalement son engagement en faveur de la non-violence – est aussi ce qui le fait paraître faible aux Chinois.

Plus il s’est consacré au monde, écrit Pico Iyer, plus les Tibétains se sont sentis «des enfants naturels désemparés de voir leur père adopter d’autres gosses ». Le romancier tibétain Jamyang Norbu regrette ainsi que le gouvernement en exil et les divers groupes de soutien au Tibet errent désormais « sans but » à force d’avoir «recentré leurs objectifs sur des questions comme l’environnement, la paix mondiale, la liberté religieuse, la protection des cultures, les droits de l’homme – tout, sauf l’objectif qui était le leur, l’indépendance tibétaine ».

En embrassant sans retenue les idées émancipatrices de la métropole laïque, le dalaï-lama rappelle les deux archétypes qui ont façonné l’époque moderne, pour le meilleur et pour le pire : le provincial fuyant des coutumes ossifiées et le réfugié fuyant le totalitarisme. Reste que ses détracteurs pourraient avoir raison sur un point : l’accession du dalaï-lama à la citoyenneté globale semble se faire aux dépens de son peuple dépossédé.

À mesure que son développement rend la Chine inattaquable, il est facile de verser dans le pessimisme et d’imaginer un dalaï-lama de plus en plus enclin au fatalisme. L’abandon par le chef spirituel de revendications exclusivistes sur le plan religieux et national peut passer pour le réflexe d’un homme qui, depuis le jour lointain où il a recopié les prophéties de son prédécesseur, a vu disparaître, impuissant, les traits de son pays. La vertu de cette biographie est de nous faire découvrir le dalaï-lama en véritable aventurier intellectuel et spirituel, explorant les nouvelles sources d’identité et d’appartenance des individus dans ce monde nouvellement unifié.

Le livre de Pico Iyer rend crédible l’idée selon laquelle ce garçon venu du fin fond du Tibet pourrait bien être en train d’esquisser, dans le style à la Forrest Gump qui est souvent le sien, un « processus de compréhension mutuelle à une échelle gigantesque » – le processus même qu’Hannah Arendt croyait nécessaire pour arrêter la « montée phénoménale de la haine mutuelle et de l’animosité quasiment universelle de tous contre tous ». Il est certes difficile d’imaginer le dalaï-lama apportant la compréhension mutuelle dans le monde après avoir échoué à le faire entre la Chine et le Tibet. Mais l’avantage d’être un simple moine bouddhiste est tel que le leader spirituel tibétain risque moins – et, évidemment, peut moins – que la plupart des hommes politiques de compromettre ses nobles fins par des moyens douteux. Même si, obéissant en cela à l’exhortation du Bouddha sur son lit de mort, il persévère sans relâche.
Traduit par Gilles Berton.

À l’origine, un terrorisme bien peu islamique

Utilisant des sources et des méthodes différentes de l’ethnologue Thomas Hauschild, le célèbre journaliste pakistanais Ahmed Rashidattire lui aussi l’attention sur les ressorts bien peu islamiques du terrorisme jihadiste, du moins à ses débuts. Dans un récent article de la New York Review of Books (1), il insiste sur l’importance que revêt de ce point de vue le témoignage d’Omar Nasiri, Au cœur du Djihad, à l’occasion de la traduction du livre en anglais (2).
Omar Nasiri est le pseudonyme d’un jeune Marocain de Bruxelles. Devenu islamiste radical dans les années 1990, il milite et suit un entraînement en Afghanistan, tout en officiant pour les services de renseignement français, puis allemands et britanniques. Un agent double au parcours torturé, mais où la foi musulmane joue un rôle pour le moins marginal. Omar Nasiri buvait, fréquentait les boîtes de nuit, avait des aventures féminines. Comme le rappelle Ahmed Rashid, les jeunes gens qui se formaient au jihad dans l’Afghanistan des années 1990, « étaient moins motivés par l’idéologie que par leur désir de voir du pays, de porter les armes et de vivre une aventure de jeunesse. C’était la concrétisation d’un univers masculin de jeux vidéo». Témoin ce passage de son récit, où Omar Nasiri raconte son Afghanistan : « J’ai compris que j’avais rêvé pendant des années de cet instant. J’étais dans les montagnes d’Afghanistan, au milieu de la fusillade. […] Cela sonnait presque comme une sorte de ch’ur. Parfois, je frissonnais en rendant grâce à Dieu de m’avoir amené là. » En ce milieu des années 1990 encore, si l’Occident avait compris, ces jeunes-là auraient pu être détournés du jihad, insiste Ahmed Rashid. Aujourd’hui, c’est trop tard : « Les terroristes sont beaucoup plus aguerris idéologiquement. » À son retour en Afghanistan en 1996, après son exil soudanais, Ben Laden a proposé aux combattants arabes et étrangers une interprétation plus globale du jihad, en faisant une guerre inconditionnelle sans fin contre l’Occident. Au prix d’un viol caractérisé du Coran, qui interdit formellement le suicide, Al-Qaida en a développé le culte, via de nouvelles techniques d’entraînement et d’endoctrinement. « Les extrémistes des années 1990 n’auraient jamais envisagé de sacrifier leurs vies dans un attentat-suicide délibéré, leurs vies signifiaient bien trop à leurs yeux, et ils s’amusaient bien trop à répandre le jihad à travers le monde. Aujourd’hui, le jihad n’a plus qu’un sens : attentat-suicide. »

Le Hugo Chávez show

« Derrière une Mitsubishi, il y a des gens engagés », affirme la publicité pleine page: une armée de techniciens souriant, en bleu de travail, montent la garde devant un rutilant modèle Lancer. Dans tous les journaux, des dizaines d’annonces en couleur de ce type offrent à la convoitise moult extravagances, comme dans n’importe quel pays où une classe moyenne aux poches pleines veut étancher sa soif de consommation.

Mais nous sommes ici au Venezuela, où le président Hugo Chávez mène depuis son élection, en 1998, la « révolution bolivarienne » dans le but d’instaurer un nouveau modèle de socialisme. Comme celui de « révolution », le mot d’« engagement » appartient au lexique sacré de Chávez, et ce n’est pas sans malice que la publicité pour le Lancer évoque le type d’engagement auquel est tenue la légion en uniforme qui veille sur le véhicule : « Engagés pour ta sécurité, l’innovation et le progrès. » Un engagement plus que rentable. Le Venezuela, où les listes d’attente peuvent atteindre six mois, est une véritable fête pour les fabricants automobiles. Les Mercedes, les Jaguar et autres Hummers jouissent ici du plus juteux marché du monde. C’est une fête aussi pour les chirurgiens esthétiques ; il n’est pas rare qu’une adolescente se voie offrir par ses parents des implants mammaires pour son quinzième anniversaire.

Mais la classe moyenne n’est pas la seule concernée : le consommateur de catégorie E, la classe défavorisée qui représente 60 % de la population, a vu ses revenus augmenter de 160 % entre 2004 et 2007. L’argent coule à flots au Venezuela, une abondance provoquée en grande partie par l’explosion de la dépense publique à la faveur de la flambée des prix du pétrole (1). Car le gouvernement dépense à pleines mains. De l’une, il prodigue l’argent du budget officiel ; de l’autre, il distribue les fonds des budgets parallèles qui financent les programmes sociaux créés par Chávez, à commencer par les fameuses « Missions » destinées à alléger le fardeau des plus pauvres, via notamment des projets sanitaires et éducatifs dans les quartiers défavorisés.

La malédiction pétrolière

Pourtant, de nombreux économistes voient dans la manne pétrolière une malédiction et, dans l’abondance qu’elle génère, un mirage. Plus les ressources augmentent, plus les dépenses augmentent, plus l’argent circule ; et plus le déficit budgétaire se creuse – il atteignait 5,8 milliards de bolivars [2,9 millions de dollars] en 2007. Un cercle vicieux qui n’a rien d’étonnant : « L’envolée des prix du baril provoque un énorme afflux de devises, explique un analyste financier du quotidien El Universal. Cela revalorise la monnaie, diminue le prix des importations, au détriment de la compétitivité de l’industrie et l’agriculture. »

Entre 2004 et 2007, les importations – qui incluent les produits de base et les médicaments génériques, mais aussi les voitures de luxe, bijoux et autres parfums – ont progressé de 190 %, tandis que l’industrie et l’agriculture restaient à la traîne. La production intérieure étant incapable de satisfaire la demande, toute augmentation de la consommation se traduit par une augmentation de l’inflation. Et les produits de base viennent à manquer, en raison du surcroît de demande provoqué par l’argent facile, en raison du contrôle des prix imposé par le gouvernement ou en raison des phénomènes de spéculation dénoncés par les autorités. Le lait, le sucre et les haricots sont devenus difficiles à trouver dans les «Mercal », les centres d’approvisionnement créés par Chávez pour vendre les produits de première nécessité à des prix subventionnés. Le contrôle des prix, qui fausse le marché des produits alimentaires, fait en effet partie de la philosophie d’un gouvernement qui se pose en redresseur de torts.

En réalité, on peut se représenter le Venezuela de deux manières : comme dans l’histoire du roi Midas, qui changeait tout ce qu’il touchait en or, même les aliments qu’il portait à sa bouche, si bien qu’il mourait de faim ; ou comme le glorieux pays de Cocagne où coulent des rivières de miel et de vin, où saucisses et jambons tombent du ciel, où canards et oies viennent se poser tout rôtis sur les tables et où il n’est nul besoin de labourer ni de trimer de quelque manière que ce soit. Le syndrome du pays béni des dieux n’est pas nouveau au Venezuela. Chávez n’a fait que l’exacerber à la faveur de la hausse exceptionnelle des prix du pétrole depuis le début des années 2000. L’argent de la manne tombe comme une pluie bienfaisante, arrosant nécessairement tout le monde. Mais, selon les principes socialistes du gouvernement, elle doit arroser davantage les plus pauvres. C’est la raison d’être des « Missions ». Ces programmes sociaux ont coûté plus de 30 milliards de bolivars depuis 2003 [environ 15 millions de dollars], et le budget 2008 leur a encore alloué 3,5 milliards [1,75 million de dollars].

Les Missions Robinson I et II – ainsi baptisées en hommage au précepteur de Bolivar, Simón Rodríguez, qui avait pris ce pseudonyme pendant la lutte d’indépendance – veulent offrir une seconde chance éducative aux adultes qui n’ont pu suivre une scolarité normale. Avec un coût de 1 000 dollars par élève – contre 89 dans une école classique –, elles touchent trois millions de personnes, près de 20 % de la population adulte du pays : des individus qui n’avaient souvent pas même de carte d’identité, faute d’être recensés, une masse sans visage issue des couches les plus pauvres et les plus marginales de la société, celles qui fréquentent « Barrio adentro » (« Au cœur des quartiers »), le programme sanitaire mis en place pour eux par Chávez. Mais les spécialistes de l’éducation mettent en doute l’efficacité et la qualité de ces missions éducatives, où beaucoup voient une opération de clientélisme politique.

L’opposition à Chávez reste surtout l’affaire de la classe moyenne silencieuse, qui ne trouve pas de débouché dans un parti politique puissant. Les deux formations qui se sont partagé le pouvoir après la chute du dictateur militaire Marcos Pérez Jíménez en 1958 – Action démocratique (social-démocrate) et COPEI (social-chrétien) – ont été pulvérisées par le chavisme. Et aucune force émergente ne paraît capable de séduire les milieux populaires.

Pourtant, la société est polarisée de haut en bas. Tous les Vénézuéliens avec qui j’ai parlé – universitaires, étudiants, intellectuels, journalistes, chauffeurs, employés d’hôtels et de centres commerciaux, serveurs – en témoignent : le clivage traverse chaque famille, les uns pour Chávez, les autres contre. Il n’y a pas de place pour la modération.

Un président omniprésent

Chávez matin, midi et soir. Passer quelque temps au Venezuela, où les conversations en viennent toujours à la question du président, m’a aidé à comprendre un certain nombre de choses. Mais c’est le livre Hugo Chávez sin uniforme (« Hugo Chávez sans uniforme »), de Cristina Marcano et Alberto Barrera Tyszka, qui m’a véritablement donné les clés pour analyser la réalité sociopolitique du pays. J’ai acheté cette biographie dans son édition vénézuélienne à l’aéroport de Maracaibo, décidant que sa lecture accompagnerait ma visite.

L’ouvrage se compose de deux volets, et le récit navigue avec talent de l’un à l’autre. D’un côté, la biographie personnelle de Chávez ; de l’autre, son parcours politique et les circonstances historiques d’une ascension riche en péripéties : voilà un pouvoir issu de deux coups d’État ratés, le premier organisé par Chávez en 1992 contre le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez [1989-1993] ; l’autre orchestré contre lui, cette fois, en 2002 (2). À dix ans d’écart.

Dix ans pendant lesquels Chávez a profondément transformé l’histoire moderne du Venezuela, transformations dont le livre explore tous les aspects. Les biographes dévoilent dans ces pages les différents éléments de cette personnalité complexe, grâce notamment aux témoignages recueillis au cours d’une soixantaine d’entretiens, avec des proches comme avec des opposants. On y découvre peu à peu ce que l’on cherchait : l’archétype du caudillo latino-américain, homme parti de rien qui, en luttant avec un acharnement messianique, mû par l’obsession du pouvoir, finit par remporter le premier prix.

Le livre – c’est sans doute la révélation la plus intéressante – montre à quel point Chávez réinvente son passé, se reconstruit comme personnage historique au gré de ses besoins. Sa biographie est une débauche d’inventions qu’il modèle et module comme un romancier puisant dans ses souvenirs et ses expériences, sans guère se soucier des faits. Chávez a inventé son propre mythe : enfant de l’humble bourgade de Sabaneta, où il est né, il ne voulait pas être Superman mais Bolivar. En outre, Chávez se prend systématiquement pour référence, comme l’expliquait Alberto Barrera Tyszka, l’un des biographes, dans une interview au quotidien nicaraguayen La Prensa. Il parle sans cesse de lui-même et « se construit comme le personnage d’une saga héroïque. Il est naturel qu’il revisite son enfance et veuille la réinvestir d’une autre manière », celle qui convient à son show permanent.

C’est ce Chávez inventé par Chávez, héros d’un feuilleton politique, que présente Hugo Chávez sin uniforme. Un feuilleton dont il assure lui-même la mise en scène, selon Barrera Tyszka : le réalisateur Chávez dirige l’acteur Chávez. Parfaitement conscient que son pouvoir médiatique lui permet de transformer ses échecs en victoires. Ainsi retravaille-t-il le scénario. « Chávez est une émotion, une émotion médiatique qui énonce la vérité. Il vous regarde droit dans les yeux à travers la caméra et n’hésite pas à faire campagne en disant “Je t’aime” ou “L’amour se paie d’amour”. Quand le kitsch a-t-il déjà envahi à ce point la politique ? Jamais. » C’est le Chávez de mauvais goût ou insolent, mélodramatique ou furieux, provocateur ou tendre, qui peut se mettre aussi bien à chanter a cappella que débiter un laïus fumeux. C’est le traditionnel leader suprême qui cherche à tout ramener à son propre projet et se sert d’abord pour cela de son charisme. Il touche les tréfonds de l’âme populaire, s’identifie à ceux d’en bas, endosse leurs aspirations et leurs angoisses, mais aussi leurs phobies et leurs rancœurs en adoptant leurs attitudes, leurs croyances et leur langage dont il sait imiter les nuances, y compris dans l’impertinence et la grossièreté. Il sait également tirer profit des faiblesses de ses adversaires et de la manière dont ils l’ont d’emblée sous-estimé, persuadés qu’ils étaient de pouvoir le manipuler. Hugo Chávez sin uniforme est un formidable portrait parlé.

Le bienfaiteur populiste

L’homme est jugé vulgaire dans les milieux intellectuels lorsqu’il pousse la chansonnette d’une voix de fausset devant les caméras, ou méprisable quand il manie l’insulte ; mais, pour le peuple, il est un héros de telenovela [feuilleton populaire à l’eau de rose], l’ancien pauvre devenu puissant. Et peu importe qu’il arbore aujourd’hui des costumes sur mesure et des montres Cartier. Un jour, tous seront comme lui. Tel est l’espoir attisé par la main prodigue qui donne tout : bourses, subsides, médicaments, matériaux de construction. Chávez, le thaumaturge qui rend la vue aux aveugles grâce à l’Operación Milagro [« Opération Miracle »] (3).

C’est la magie du populisme bienfaiteur, genre dans lequel excellait Eva Perón, qui éleva la charité au rang de mission d’État, distribuant aux chères « têtes noires » des poupées pour Noël, des logements sociaux, des lits, des fours, des machines à coudre, des chaises roulantes, des ordres de soins médicaux dans les hôpitaux publics ou des bourses d’études. Et peu importait qu’elle se promène en manteau de fourrure et bijoux Tiffany.

Ce lien entre le caudillo et les pauvres, qui reçoivent ses subsides et voient en lui une incarnation divine, est plus durable et solide que ses adversaires politiques ne veulent l’admettre. Ce n’est pas un hasard si les icônes des caudillos finissent toujours couvertes de fleurs et entourées de bougies, comme celles des saints. Le général Perón est mort il y a des années, et Eva Perón avant lui ; mais le péronisme reste au cœur de la vie politique argentine. Plus d’un demi-siècle après qu’Evita est « entrée dans l’immortalité », la présidente Cristina Kirchner [élue en 2007] mobilise les masses en l’imitant.

Le rêve de Bolivar

Le chavisme n’est pas un phénomène de circonstances, mais le produit d’une crise terminale du système politique vénézuélien. Il a comblé des vides et profité d’opportunités, la plus importante étant la récurrence délétère dans les sociétés latino-américaines de figures messianiques promptes à s’ériger en caudillos. Avec un véritable trésor à sa disposition, Chávez peut se comporter en nouveau riche tout en se lovant dans la culture de masse grâce aux espérances chimériques diffusées par les telenovelas. Un nouveau riche prodigue.

Ses extravagances, qui commencent quand il s’autoproclame héritier de Bolivar, ont des répercussions internationales : on se souvient par exemple de sa menace d’intervenir militairement en Bolivie : « Si l’oligarchie bolivienne parvenait à renverser Evo, les Vénézuéliens ne resteront pas les bras croisés… C’est un Vietnam de mitraillettes qui va éclater (4)… » Sa dévotion pour Cuba et son admiration pour Fidel sont analysées dans le livre. Mais l’intimité des relations entre les deux pays est aujourd’hui à son apogée. L’intention déclarée de Chávez d’unir Cuba et le Venezuela dans une même souveraineté, que l’on pourrait qualifier de romantique, a été précédée d’un important programme de soutien financier, pétrolier et économique à l’île. Une union qui passe également par la création d’une société mixte chargée d’installer un câble optique sous-marin entre le port vénézuélien de La Guaira et la plage cubaine de Siboney pour contrôler la transmission des données par Internet sans passer par le réseau continental convergeant à Miami.

Indépendance par rapport aux États-Unis quant au contrôle des réseaux de communication ; télévision globale de type CNN avec Telesur ; création d’une banque régionale de développement, Banco del Sur [Banque du Sud], pour contourner la Banque interaméricaine de développement et la Banque mondiale ; alliance régionale, l’Alternative bolivarienne pour les Amériques [ALBA, qui comprend le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, Saint-Domingue et le Honduras], pour contrer l’initiative américaine de Zone de libre-échange des Amériques… Tels sont les éléments d’un ambitieux programme alternatif mû par une volonté messianique, et financé par le pétrole.

« Le peuple, c’est moi »

Dans ce contexte, beaucoup augurent d’un Venezuela à l’image de Cuba, un sujet de conversation quotidien. Chávez sera, comme Fidel Castro, un autocrate réélu sans interruption jusqu’à la vieillesse, contrôlant d’une main les pouvoirs de l’État et de l’autre un parti d’abord hégémonique puis unique, conduisant à la disparition progressive de l’économie de marché et du pluralisme politique, avec pour conséquence la fin de la liberté d’expression. C’est ce que l’on entend dire à tout moment. Et la réforme constitutionnelle, que Chávez a soumise à référendum pour permettre la non-limitation de ses mandats, donne du crédit à ces sombres présages.

Dans l’interview déjà citée, Alberto Barrera Tyszka explique : « Certes, le cadre restant légal, le peuple vénézuélien a toujours le choix de s’y soumettre ou non, mais c’est une éventualité bien réelle : tout le pouvoir pour Chávez. L’inquiétant, c’est qu’il ne dit pas “l’État, c’est moi”, comme dans la formule absolutiste, mais “le peuple, c’est moi”. » Ici, la souveraineté n’est pas incarnée dans des institutions mais dans la personne de Chávez ; la représentation du peuple est entre les mains d’un seul homme, Chávez.

Pourtant, en déambulant dans les rues de Caracas ou de Maracaibo, en arpentant les bars et les restaurants, les magasins et les marchés, en écoutant les conversations, les discussions amicales qui ressemblent parfois à des querelles à mort, en observant la liberté et la désinvolture avec lesquelles tout le monde se conduit, en lisant les journaux, véritables témoins de la vitalité des opinions, face à la soif de consommation et de bien-être, face aux illusions que Chávez a éveillées avec sa telenovela auprès des déshérités – car, en fin de compte, ce qu’il promet, ce sont des histoires individuelles de bonheur plus qu’un projet collectif –, on finit par se demander si ce Venezuela que beaucoup redoutent, corseté par un régime autoritaire où l’État jouerait un rôle décisif dans la vie des gens, sera jamais possible.

Traduit de l’espagnol par François Gaudry.

Plaidoyer pour un impôt carbone intelligent

Je n’ai pas de querelle à engager avec Freeman Dyson sur la manière dont il a rendu compte de mon livre. En revanche, son article a déclenché une petite avalanche de lettres qui protestent à la fois contre mon ouvrage et contre le commentaire qu’il en fait. Ces réactions me fournissent l’occasion de revenir sur certaines des principales controverses.
L’économie du changement climatique est simple. Quasiment toute activité engendre directement ou indirectement la combustion de carburants fossiles, et donc un rejet de gaz carbonique dans l’atmosphère. Le CO2 s’accumule pendant des décennies et entraîne un réchauffement en surface et bien d’autres changements géophysiques potentiellement dommageables. Les émissions de CO2 représentent des « externalités », c’est-à-dire des effets sociaux non pris en compte par le fonctionnement du marché. Les gens ne paient pas pour les coûts actuels et futurs de leurs actes.
Si l’économie fournit une base propre à définir une politique, c’est bien de corriger cet échec du marché en s’assurant que tout le monde, partout et dans le temps long, soit confronté à un prix du carbone reflétant le coût social de son usage. Les acteurs économiques – des milliers d’administrations, des millions d’entreprises, des milliards d’individus, qui prennent tous des milliers de milliards de décisions chaque année – doivent payer un prix réaliste pour l’usage du carbone si l’on veut que les décisions de consommer, d’investir et d’innover soient appropriées.
La stratégie la plus efficace pour ralentir ou prévenir le changement climatique est d’imposer une taxe universelle sur le carbone, harmonisée à l’échelle internationale, prélevée sur le contenu en carbone des carburants fossiles. C’est-à-dire sur le montant total des émissions de CO2 produites, par exemple, quand une personne consomme un kilowattheure d’électricité ou un litre d’essence.

Subventions cachées

Pour comprendre ce que serait une taxe sur le carbone, prenez un foyer américain moyen, qui consomme environ 12 000 kWh d’électricité par an à un prix d’environ 10 cents le kWh. Si cette électricité est générée par le charbon, cela entraîne l’émission d’environ trois tonnes de CO2. Si la taxe sur le carbone était de 30 dollars par tonne, elle ferait passer le coût annuel de l’achat d’électricité de 1 200 à 1 290 dollars. Au contraire, les coûts de l’énergie nucléaire ou éolienne ne seraient pas affectés car ces formes d’énergie n’utilisent pas de carburants fossiles.

Augmenter le prix de l’utilisation du carbone par une taxe a pour objectif premier de créer de fortes incitations à réduire les émissions de CO2. Par quatre mécanismes distincts. Premièrement, cela fournira des signaux aux consommateurs sur les produits et services qui génèrent de fortes émissions de CO2 et donc à utiliser avec parcimonie. Deuxièmement, cela fournira des signaux aux producteurs sur les sources d’énergie les plus génératrices de CO2 (comme l’électricité issue du charbon), et celles qui en génèrent moins ou pas du tout (comme l’énergie éolienne), ce qui devrait les pousser à s’orienter vers les technologies peu émettrices. Troisièmement, cela rendra le marché favorable aux inventeurs et innovateurs qui développent des produits et des processus peu émetteurs de CO2 capables de se substituer aux technologies actuelles.

Enfin, un prix de marché pour le carbone réduira la somme d’information requise pour accomplir ces trois tâches. Aujourd’hui, le consommateur responsable soucieux de minimiser son « empreinte carbone » (la quantité de carbone qu’il utilise) peut difficilement calculer les émissions comparées de CO2 qu’il génère, par exemple, en prenant soit sa voiture soit l’avion. Avec une taxe sur le carbone, le prix de toutes les activités émettrices de CO2 augmenterait en proportion du contenu en carbone des sources d’énergie utilisées. Bien des consommateurs continueront de ne pas savoir quelle part du prix est due au contenu en carbone, mais ils pourront prendre leurs décisions en sachant qu’ils paient pour le coût social du carbone qu’ils utilisent.

Certains ne verront dans une taxe sur le carbone qu’un nouvel exemple affligeant de la philosophie économique « taxer et dépenser (1) ». Cet argument se méprend fondamentalement sur le raisonnement économique à la base de l’idée. Ceux qui brûlent des carburants fossiles touchent une subvention de fait. Ils font paître leur troupeau sur le pré communal sans en payer le prix (2). Une taxe sur le carbone améliorerait plutôt qu’elle ne la réduirait l’efficacité économique, parce qu’elle corrigerait la subvention cachée accordée aux utilisateurs des carburants d’origine fossile.

Reste la question économique principale : quel est le juste prix du carbone ? Il est, à l’heure actuelle, impossible (ou totalement ruineux) d’empêcher tout changement climatique futur ; mais un réchauffement incontrôlé fait peser une menace sérieuse sur les sociétés humaines et plus encore sur les écosystèmes. Il nous faut donc trouver un équilibre entre plusieurs objectifs concurrents : empêcher le changement climatique, soutenir la croissance économique, éviter les risques de catastrophes majeures et ne pas imposer d’épreuves excessives aux pauvres ou aux générations futures.

Le calcul des dégâts climatiques comprend non seulement l’impact sur des produits marchands comme l’alimentation et la forêt, mais aussi l’estimation des pertes dues aux effets non marchands du phénomène. Les études les plus poussées sur les dommages incluent des facteurs tels que l’intensité croissante des ouragans, l’impact des changements de température et de la pluviosité sur la production alimentaire, les loisirs et les infrastructures, et enfin le poids croissant des maladies. Les estimations incluent également des ajustements afin de prendre en compte le risque d’événements peu probables mais aux conséquences majeures, comme un changement climatique brutal. Il s’est révélé impossible de fournir des estimations fiables pour de nombreux effets incertains, mais il est évidemment essentiel de ne pas les omettre dans l’évaluation finale.

La plupart des dommages auront lieu après 2200

Mes travaux économiques, dont je fournis la synthèse dans mon livre, suggèrent qu’un équilibre serait atteint avec un prix du carbone situé dans une fourchette de 30 à 50 dollars par tonne, et augmentant avec le temps. Le bas de la fourchette est l’optimum fondé sur le pur rapport économique entre coûts et bénéfices. Le haut de la fourchette ajoute la contrainte que la température globale ou la concentration atmosphérique de CO2 ne dépasse pas un niveau « dangereux ».

Pour les États-Unis, un tel impôt générerait des recettes de 50 à 80 milliards de dollars par an. Pour un ménage américain moyen, une taxe de 30 dollars par tonne de carbone reviendrait à augmenter le prix de l’essence d’environ 1,8 cent par litre. Elle accroîtrait le prix des carburants fossiles et des biens qui en dépendent d’environ 5 %, augmentation bien inférieure à celle des cinq années 2003-2007.

Le décor étant planté, je vais maintenant répondre à deux questions soulevées par Freeman Dyson et de nombreuses lettres et commentaires que j’ai reçus, concernant en premier lieu le taux d’actualisation, ensuite les technologies bon marché permettant de réduire les émissions de CO2.

L’une des questions clés en matière de politique climatique est celle du juste taux d’actualisation à appliquer lorsqu’on compare coûts actuels et bénéfices futurs. C’est important car, si la société réduit aujourd’hui sa consommation de carburants fossiles, elle va en supporter le coût, alors que la plupart des dommages évités le seront dans un avenir lointain. Même le rapport Stern, qui a adopté un point de vue pessimiste sur les dommages, estime que ceux-ci seront relativement faibles au cours du présent siècle et que la plupart se produiront après 2200. Il nous faut donc trouver un taux d’actualisation approprié pour équilibrer les coûts de l’action menée aujourd’hui avec la réduction des dommages à venir dans un siècle ou plus.

Nous pouvons illustrer cette question de l’actualisation à l’aide d’un exemple. Supposons qu’une personne de confiance vienne vous voir avec la proposition suivante. Il met en place un fonds qui rapportera à vos héritiers un bénéfice de 100 millions de dollars (corrigés de l’inflation) dans deux cents ans, en retour du versement d’une certaine somme, x dollars, aujourd’hui. Les 100 millions pourraient représenter le bénéfice tiré de la réduction des dommages climatiques. Ou bien ils pourraient assurer à vos descendants la propriété d’une partie de Manhattan. Quel est le montant maximum que vous seriez prêt à débourser ?

En s’appuyant sur la simple intuition arithmétique, vous pourriez raisonner ainsi : « Je sais que l’argent investi générera des intérêts et s’accroîtra avec le temps. Si je prends un taux d’intérêt de 5 % sur deux cents ans, cela me donnera au total 1 000 %, soit une croissance d’un facteur 10. Donc, pour obtenir 100 millions dans deux cents ans, il me faut verser 10 millions aujourd’hui. En d’autres termes, si je considère que l’argent investi durant cette période rapportera dix fois la mise, ma contribution au fonds ne dépassera pas 10 millions. Mais peut-être le taux d’intérêt pourrait-il être plus élevé. Si par exemple le fonds croît d’un facteur 100, je n’ai pas à débourser plus de 1 million. » Voilà ce que donnerait votre intuition arithmétique.

En réalité, cette approche est on ne peut plus éloignée du calcul correct. Le calcul intuitif oublie que l’intérêt est cumulé : il est payé sur le montant total, non sur la mise initiale. Un conseiller financier vous recommandera de calculer votre mise initiale en prenant les 100 millions et de les « actualiser » en les rapportant au présent, en utilisant un taux d’intérêt approprié : c’est le taux d’actualisation. Celui-ci doit refléter le montant que votre investissement pourrait rapporter sur la période.

De plus, dans notre exemple, les 100 millions de dollars sont corrigés de l’inflation, si bien que le retour sera payé en biens réels. Aussi vous faut-il utiliser le taux d’actualisation sur les biens (de nouveau, rappelez-vous que nous utilisons, dans cette analyse, une évaluation globale des biens ; ceux dont le prix augmente plus que la moyenne se voient appliquer un taux d’actualisation moins élevé). Un taux d’actualisation sur les biens est le taux que nous appliquerions en convertissant la valeur corrigée de l’inflation des biens consommés dans le futur, en valeur d’aujourd’hui. Le taux doit refléter non seulement le retour à attendre des investissements collectifs mais aussi divers facteurs de risque : la personne « de confiance » qui vous a fait la proposition peut être un fonds de pension au bord de la faillite, vous pourriez bien ne pas avoir d’héritiers dans deux cents ans, ou bien la partie de Manhattan que vous avez achetée pourrait se retrouver sous les eaux.

Déposséder les générations futures

D’après les études historiques et les projections, le retour sur investissement corrigé de l’inflation est de 3 à 6 % par an selon la durée et le risque. Dans ma modélisation, j’ai utilisé un taux d’actualisation de 4 %. Si vous appliquez ce taux de 4 % au fonds dans lequel on vous invite à investir, vous serez conduit à proposer une mise initiale de 39 204 dollars. Dans deux cents ans, quand les intérêts composés sur cette somme seront payés, la valeur du fonds atteindra 100 millions de dollars.

Beaucoup de gens sont choqués qu’on puisse proposer une somme de départ aussi mince. Comment peut-on se soucier aussi peu de l’avenir ? Ne sommes-nous pas en train de déposséder les générations futures ? La réponse n’est pas que nous sommes indifférents à l’avenir mais que nous disposons d’une vaste gamme d’investissements productifs possibles dans une économie en changement technologique rapide. Compte tenu des intérêts composés, la croissance transforme les petits glands des investissements en chênes financiers géants en un siècle et plus. À propos d’intérêts composés, il est toujours utile de se rappeler que, pour un taux de 6 %, les 26 dollars qui ont servi à acheter l’île de Manhattan en 1626 rapporteraient 120 milliards de dollars aujourd’hui, montant à peu près égal à la valeur totale actuelle du terrain de ce haut lieu de l’investissement immobilier.

Certains diront qu’il n’est pas éthique d’actualiser le futur et que nous devrions appliquer un très bas taux d’actualisation pour calculer la valeur actuelle des biens ou des dommages climatiques futurs. Bien que cette conception se défende dans certaines circonstances, elle semble irréaliste dans le contexte de croissance économique que prévoient la plupart des études sur le changement climatique. Le rapport Stern, par exemple, considère que le revenu net global par tête passera de 10 000 dollars aujour-d’hui à environ 130 000 dollars dans deux siècles. Parallèlement, il affirme que nous devrions dès aujourd’hui prendre des mesures urgentes pour réduire les dommages du futur lointain, sur la foi de son plaidoyer pour un taux d’actualisation proche de zéro. Même s’il existe des raisons convaincantes d’agir sans tarder contre le changement climatique, il ne semble pas que le besoin de redistribuer le revenu au profit d’un futur opulent en soit une.

L’effet d’une faible actualisation peut être illustré par une expérience de pensée. Imaginons que les scientifiques découvrent que le changement climatique va provoquer un accroc dans le système climatique – par exemple une petite perturbation dans la trajectoire des courants océaniques – entraînant des dommages représentant 0,1 % de la consommation à partir de 2200 et ceci pour toujours. Quel montant pourrait-on justifier, pour un investissement unique réalisé aujourd’hui, afin d’éviter cette modification mineure qui ne commencera de se produire que dans deux siècles ?

Si nous utilisons la méthode d’actualisation du rapport Stern, la réponse est que nous devrions payer jusqu’à 56 % d’une année de consommation mondiale aujourd’hui pour éviter l’accroc. En d’autres termes, si l’on suit la logique de l’actualisation faible, il est légitime de faire un prélèvement ponctuel d’environ 30 billions de dollars sur la consommation aujourd’hui pour résoudre un petit problème qui apparaîtra dans deux cents ans. Cet exemple montre pourquoi les implications d’une actualisation proche de zéro – suggérant que la génération actuelle est moralement tenue de faire dès maintenant de grands sacrifices pour éviter aux générations futures, plus riches, des dommages climatiques relativement mineurs – peuvent être vraiment bizarres (3).

La logique d’actualisation du marché n’est pas que nous devrions consommer tous nos revenus, comme le font les États-Unis aujourd’hui. Je suggère plutôt qu’il existe de nombreux autres investissements à forte rentabilité qui amélioreraient la qualité de vie des générations futures chez nous et ailleurs : investir dans notre système de santé, dans la recherche de médicaments contre les maladies tropicales, dans l’éducation à travers le monde, dans la recherche fondamentale sur les nouvelles technologies énergétiques à faible teneur en carbone, dans les infrastructures des pays ravagés par la guerre comme l’Afghanistan. Il est difficile de défendre le point de vue que de relativement petits changements du niveau de la consommation après 2200 doivent avoir la priorité sur ces besoins pressants d’aujourd’hui.

L’incertitude majeure qui pèse sur cette question du changement climatique, c’est l’évolution des technologies énergétiques au cours du prochain demi-siècle et au-delà. Pour ralentir et même à inverser le réchauffement, nos économies auront besoin de technologies radicalement nouvelles, économiques, bonnes pour l’environnement et peu ou pas émettrices de carbone.

Le danger d’une reforestation massive

Dyson remarque que la discussion sur les futures technologies dans mon livre se limite à faire une référence très générale à différentes possibilités. Il propose sa propre solution : « Je considère comme probable que nous aurons d’ici vingt ans des “arbres génétiquement modifiés mangeurs de carbone”, et comme presque certain que nous en aurons d’ici cinquante ans. » Même si cela permettrait sans nul doute d’éliminer une grande partie du carbone dans l’atmosphère, je frémis à la perspective de voir de vastes régions du globe réservées à la culture subventionnée de plantations d’arbres. Le danger est que des programmes aidés de reforestation massive occupent d’immenses étendues agricoles, utilisent d’énormes quantités d’eau et d’engrais, et provoquent une crise alimentaire mondiale à plus grande échelle encore que celle d’aujourd’hui, déclenchée en partie par le programme américain de financement de l’éthanol.

L’histoire du progrès technologique montre que nous devrions éviter de choisir à l’avance les gagnants dans notre quête de technologies énergétiques révolutionnaires. L’invention radicale est fondamentalement imprévisible. Qui aurait pu imaginer il y a un siècle l’électronique, la biotechnologie ou les communications modernes ? De même, on peut affirmer sans risque que nous n’avons qu’une bien vague idée des technologies qui sauveront la planète du changement climatique dans cent ans. Il nous faut éviter de penser que nous avons besoin d’un Projet Manhattan climatique pour développer les technologies clés. Il paraît probable qu’elles seront le résultat cumulé d’une multitude d’inventions, beaucoup émanant de petits inventeurs, dans des domaines sans lien entre eux.

La meilleure manière d’encourager ce processus d’invention radicale est de garantir un environnement économique favorable à l’innovation et à l’esprit d’entreprise. Surtout, cela demande que le prix du carbone soit suffisamment élevé pour que l’investissement dans les technologies propres rapporte de manière tangible et sûre. Les gouvernements doivent appliquer les mêmes règles du jeu aux différentes technologies, de sorte qu’aucune ne bénéficie d’un traitement de faveur par le biais de subventions, de la réglementation ou de la protection de la propriété intellectuelle.

Le changement climatique est un phénomène complexe, sujet à de grandes incertitudes, et la connaissance que nous en avons change presque chaque jour. Il ne sera probablement pas catastrophique à court terme, mais il pourrait entraîner des dommages considérables à long terme. Il y a gros à gagner à définir des stratégies efficaces pour ralentir le phénomène et s’assurer que l’environnement économique est favorable à l’innovation. L’approche internationale actuelle du protocole de Kyoto sera économiquement coûteuse et pratiquement sans impact sur le changement climatique. De mon point de vue, la meilleure politique est aussi une politique relativement simple : des taxes carbone harmonisées à l’échelle internationale. Les économistes et les écologistes continueront sans doute à débattre du juste prix du carbone. Mais tous ceux qui pensent qu’il y a un sérieux problème global peuvent tomber d’accord sur le fait que le prix actuel – zéro – est trop bas et doit être corrigé au plus vite.

Pourquoi il faut agir plus vite et plus fort

Étant l’un des auteurs du rapport Stern sur l’économie du changement climatique, je me dois de répondre au compte rendu trompeur de Freeman Dyson sur le dernier ouvrage de William Nordhaus. L’évaluation économique des effets des émissions de gaz à effet de serre est fondée 1) sur les événements attendus du fait de l’augmentation des températures (inondations, sécheresses, migrations, conflits…) et 2) sur la valeur attachée à ces événements actuels et futurs. Dyson n’a pas identifié les insuffisances de l’approche de Nordhaus sur ces deux points, insuffisances qui sous-tendent pourtant son appel à une réduction des émissions de CO2 inférieure à celle recommandée par le rapport Stern.
Sur le premier point, Nordhaus minimise substantiellement la menace que représente le réchauffement climatique. Dans un paragraphe qui laisse perplexe, Dyson écrit : « [Nordhaus] laisse à d’autres la science du réchauffement et l’estimation précise des dégâts à en attendre […]. Ses conclusions sont dans une large mesure indépendantes du détail des questions scientifiques. » Ce commentaire est grossièrement trompeur. Le modèle de Nordhaus est régi par ses hypothèses sur la science du climat. Le problème est que ses projections ne rendent pas compte des dernières découvertes. Il affirme, de façon ahurissante, qu’avec une croissance incontrôlée des émissions le monde atteindra en 2100 le niveau de production qu’il aurait atteint en 2099 en l’absence de réchauffement climatique – une « dérisoire » différence de 2,5 % de PIB (1).
Le dernier rapport du GIEC montre un risque significatif de hausse des températures de plus de 5 °C par rapport à l’ère préindustrielle d’ici au prochain siècle si nous ne faisons rien pour réduire les émissions. La dernière fois que le monde fut plus chaud de 5°, c’était il y a entre 35 et 55 millions d’années, lorsqu’il était recouvert de forêts marécageuses et que des alligators se promenaient près du pôle Nord. La dernière fois que la température de la planète fut inférieure de 5°, c’était pendant la dernière ère glaciaire, il y a 10 000 à 12 000 ans, quand la calotte glaciaire s’étendait jusqu’à New York et le centre de l’Angleterre. Mais le débat ne porte pas ici sur les alligators ou la calotte glaciaire. Il porte sur la façon de redessiner à une vitesse sans précédent la carte de l’habitat et le mode de vie des populations. Si les températures augmentaient de 4° ou plus au cours du prochain siècle, le PIB reculerait non pas de quelques années mais de dizaines d’années, avec des milliards de personnes souffrant de la faim, du manque d’eau, des migrations de masse et des conflits.

Inondations à grande échelle, sécheresses généralisées

Sur le second point, Dyson écrit : « Les coûts futurs sont actualisés parce que le monde futur sera plus riche et mieux à même de les assumer. Les bénéfices futurs sont actualisés parce qu’ils représenteront une fraction décroissante de la richesse future. »
Mais les scientifiques nous disent que des effets particulièrement destructeurs tels qu’inondations à grande échelle, sécheresses généralisées et orages intenses pourraient rendre les générations futures plus pauvres que les générations actuelles, balayant les bénéfices de la croissance économique : évaluer cet effet demanderait une actualisation négative (2). Le choix doit être fait entre des chemins incertains aux implications radicalement différentes pour la planète. Or Nordhaus applique à tort un même taux d’actualisation élevé, de 5,5 %, sans se soucier de savoir si les dommages seront dérisoires ou dévastateurs, ce qui le pousse à systématiquement sous-évaluer ces derniers (3).

Changements irréversibles

Dyson écrit : « Stern rejette l’idée d’actualiser les coûts et les bénéfices futurs par rapport à ceux d’aujourd’hui. » Faux. Le rapport Stern a calculé l’actualisation en partant précisément du principe que les générations futures seront soit plus riches, soit plus pauvres. Ce que le rapport rejetait, c’était une actualisation additionnelle, qui revient à pénaliser les générations futures sur la simple base de l’année de naissance, sans tenir compte des niveaux de revenu – ce que l’on nomme l’actualisation purement temporelle (4). Si Nordhaus propose une telle discrimination, c’est en partie parce qu’il considère que les taux de rémunération du marché révèlent une préférence sociale pour les rétributions futures plutôt que pour celles du présent. Un siècle de littérature économique classique a illustré l’inexactitude de cette relation logique, sauf dans des circonstances improbables, comme des marchés fonctionnant parfaitement et où tous les consommateurs seraient représentés. La discrimination additionnelle purement temporelle qu’opère Nordhaus gonfle tellement son taux d’actualisation qu’un dollar perdu de consommation en 2150 correspond à une perte de seulement 0,02 centime environ d’aujourd’hui. En rendant aussi dérisoires les pertes à venir, Nordhaus prédétermine sa recommandation d’une action limitée et d’un faible prix du carbone.
Si nous investissons de manière conventionnelle aux taux du marché pour ensuite essayer de « racheter » les futurs dégâts environnementaux, les coûts d’intervention auront fortement augmenté, car les quantités de gaz à effet de serre accumulées – selon les estimations du GIEC – seront si grandes qu’elles pourraient provoquer des changements climatiques dangereux et irréversibles. En outre, les consommateurs accorderont alors une plus grande valeur à l’environnement, si bien que les indemniser pour une détérioration donnée de ce dernier coûterait bien plus cher qu’aujour-d’hui.
Les tentatives de quantification des déterminants de l’action contre le changement climatique doivent refléter le panorama complet des risques climatiques identifiés par le dernier état de la science et utiliser la science économique qui reflète ces risques de façon cohérente. Les générations futures ne méritent rien de moins. L’approche adoptée par Dyson dans son article et par
Nordhaus dans son livre reste loin du compte.

Les remèdes énergiques sont les pires

Je commence par un prologue, décrivant les mesures qui ont fait passer le réchauffement climatique du statut de vague spéculation théorique à celui d’une science observationnelle précise. Un célèbre graphique montre l’évolution de la proportion de dioxyde de carbone (CO2) présent dans l’atmosphère, mois après mois et année après année. Il fournit la démonstration la plus solide et la plus précise de l’effet des activités humaines sur l’environnement. Ce graphique est connu sous le nom de « courbe de Keeling » car il résume l’œuvre d’une vie, celle de Charles David Keeling, professeur à l’Institut océanographique Scripps de La Jolla, en Californie. Keeling a mesuré la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère pendant quarante-sept ans, de 1958 à 2005, année de sa mort. Il a conçu et fabriqué les instruments qui ont rendu possibles des calculs précis. Il a commencé de prendre ses mesures près du sommet du Mauna Loa, un volcan endormi de la grande île d’Hawaii.
Il avait choisi l’endroit pour observatoire car, loin de tout continent, l’air ambiant n’y est pas contaminé par les activités humaines ou la végétation. Les mesures ont continué après son décès. Elles montrent un accroissement ininterrompu sur cinquante ans du taux de CO2 dans l’atmosphère (voir p. 18). Le graphique révèle deux phénomènes manifestes et remarquables. D’abord, une augmentation régulière du taux de CO2, de 315 parties par million (ppm) en 1958 à 385 ppm en 2008. Ensuite, des fluctuations régulières qui attestent un cycle annuel de croissance et de décroissance des teneurs en CO2. Un pic est atteint chaque année au printemps dans l’hémisphère Nord, un minimum à l’automne. Avec une différence annuelle d’environ 6 ppm entre les deux.

Un facteur clé : le cycle de la végétation

Keeling était un observateur méticuleux. La justesse de ses mesures n’a jamais été contestée et de nombreux autres scientifiques ont confirmé ses résultats. Dans les années 1970, il étendit ses observations à huit autres stations, chacune située à une latitude différente, du pôle Sud (90° S) à Point Barrow, sur les côtes arctiques de l’Alaska (71° N). Partout, on constate une augmentation régulière des niveaux de CO2, mais l’ampleur de la fluctuation annuelle varie fortement en fonction de la latitude. C’est à Point Barrow qu’elle est la plus forte, avec un écart d’environ 15 ppm. Aux Kerguelen, archipel du Pacifique situé à une latitude de 29° S, la fluctuation disparaît. Au pôle Sud, la différence est d’environ 2 ppm, le maximum étant atteint au printemps de l’hémisphère Sud.
La seule explication plausible de cette fluctuation annuelle et de sa variation en fonction de la latitude est qu’elle est due au cycle annuel de croissance et de décomposition de la végétation, particulièrement des forêts d’arbres à feuilles caduques des latitudes tempérées du Nord et du Sud. L’asymétrie de la fluctuation entre le Nord et le Sud est due au fait que l’hémisphère Nord abrite la majeure partie des terres et des forêts à feuilles caduques. Cette fluctuation nous donne une mesure directe de la quantité de carbone absorbée chaque été au Nord et au Sud par la végétation qui pousse, et rejetée chaque hiver par la végétation qui se décompose.
Une quantité importante, comme on peut le voir avec les mesures faites à Point Barrow : la fluctuation montre que la croissance nette de la végétation de l’hémisphère Nord absorbe chaque année environ 4 % du CO2 de l’atmosphère des hautes latitudes. Les forêts tropicales des basses latitudes absorbent et rejettent également une grande quantité de CO2, mais qui ne varie pas beaucoup avec la saison et ne contribue guère à la fluctuation annuelle.
Quand on considère simultanément la fluctuation et la répartition de la végétation sur la planète, il s’avère qu’environ 8 % du CO2 de l’atmosphère est absorbé puis rejeté par la végétation chaque année. Cela signifie que la durée de vie moyenne d’une molécule de CO2 dans l’atmosphère est d’environ douze ans. Le fait que les échanges de carbone entre l’atmosphère et la végétation soient rapides est d’une importance fondamentale pour l’avenir à long terme du réchauffement climatique, comme va le montrer clairement ce qui suit. Mais l’ouvrage de William Nordhaus ne mentionne pas ce point.
Son livre décrit la question du réchauffement du point de vue d’un économiste. Il laisse à d’autres la science du réchauffement et l’estimation précise des dégâts à en attendre. Il part de l’hypothèse que la science est établie, les dommages potentiels sûrs et certains, et compare l’efficacité des différentes politiques d’allocation des ressources économiques envisagées pour y répondre. Ses conclusions sont dans une large mesure indépendantes du détail des questions scientifiques. Il calcule les dépenses, les coûts et les gains cumulés. Le tout est mouliné dans un unique modèle informatique, qu’il a appelé DICE (1).
Chaque session de DICE fait les calculs pour une politique particulière d’allocation des dépenses, année par année. Les ressources allouées consistent à taxer les activités émettrices de carbone ou à subventionner des technologies coûteuses réduisant les émissions de CO2 – par exemple, l’enfouissement à grande profondeur du gaz produit par les centrales (2). La partie « modèle climatique » de DICE calcule l’impact de la réduction des émissions sur les dommages à attendre. DICE fournit alors les gains et les pertes qui en résultent pour l’économie mondiale, année par année. Chaque session commence en 2005 et s’achève en 2105 ou en 2205, donnant ainsi un tableau des effets de chaque politique particulière sur les cent ou deux cents prochaines années.
L’unité de base servant à mesurer les ressources économiques est le billion (mille milliards) de dollars corrigé de l’inflation. Un dollar corrigé de l’inflation donne le même pouvoir d’achat qu’un dollar de 2005. Dans la discussion qui suit, le mot «dollar » désignera toujours un dollar corrigé de l’inflation (dont le pouvoir d’achat ne varie pas dans le temps). La différence de
résultat entre telle politique et telle autre est du même ordre que le coût de la guerre en Irak : plusieurs billions de
dollars. C’est une partie aux enjeux considérables.

Résumé pour le citoyen

Le livre de Nordhaus s’adresse au lecteur motivé. Il est rempli de courbes et de tableaux de chiffres, avec de temps en temps une équation pour expliquer comment les chiffres sont liés entre eux. Mais celui qui maîtrise suffisamment les mathématiques pour équilibrer un budget ou remplir une déclaration d’impôt sur le revenu doit pouvoir comprendre.
Pour ceux que les détails chiffrés n’intéressent pas, Nordhaus a placé au début de son livre un chapitre intitulé « Résumé pour le citoyen ». Il y synthétise avec une admirable clarté ses résultats et leurs conséquences pratiques, afin de pouvoir être lu par l’homme politique débordé ou son électeur. Il pense que la première préoccupation d’une politique visant à s’attaquer au problème du changement climatique doit être d’établir le « prix du carbone » le plus efficace. Il définit le prix du carbone comme étant « le prix ou la pénalité devant être payé par ceux qui utilisent des énergies fossiles et, donc, émettent du CO2 ». Il écrit : « La sincérité d’un homme public affichant sa volonté de s’attaquer au problème du changement climatique peut être très facilement jaugée à ses propos sur le prix du carbone. Imaginez-le parlant de manière éloquente des périls du réchauffement et proposant que la nation entière s’attache à le ralentir. Imaginez qu’il propose de réguler l’efficacité énergétique des voitures, d’utiliser des ampoules à faible consommation, de subventionner l’éthanol ou de financer la recherche pour le développement de l’énergie solaire – mais ne soulève à aucun moment la question du prix du carbone. Vous pouvez en conclure que la proposition n’est pas sérieuse et ne prend pas en compte le message central des économistes sur la manière de ralentir le changement climatique. Augmenter le prix du carbone [aujourd’hui négligeable] est un pas nécessaire et suffisant pour s’attaquer au réchauffement. Tout le reste n’est au mieux que rhétorique et pourrait même être néfaste, car source d’inefficacité économique. »
Si ce chapitre était lu un peu partout, la compréhension qu’a l’opinion du réchauffement climatique et des réponses à lui apporter s’en trouverait grandement améliorée.
Nordhaus examine cinq types de politiques climatiques, chacune faisant l’objet de nombreuses sessions de DICE. Premier scénario : on ne fait rien, on ne réduit pas les émissions de CO2. Dans ce cas de figure, il estime les dégâts causés à l’environnement à quelque 23 billions de dollars courants en 2100. Deuxième scénario : c’est la « politique optimale », que Nordhaus juge la plus efficace en termes de coûts. Elle repose sur une taxe mondiale sur les émissions de CO2 réévaluée chaque année. Troisième scénario : l’application du protocole de Kyoto, en vigueur depuis 2005 avec ses 175 pays participants, qui impose des limites fixes aux émissions des seuls pays développés. Nordhaus teste différentes versions du protocole de Kyoto, avec ou sans la participation des États-Unis [qui ne l’ont pas ratifié].

Le scénario « Stern » et le scénario « Gore »

Le quatrième scénario repose sur des propositions qu’il qualifie d’« ambitieuses ». Il comporte deux variantes, la version « Stern » et la version « Gore ». « Stern » est la politique défendue par sir Nicholas Stern, dans le rapport qui porte son nom et dont les conclusions ont reçu le soutien du gouvernement britannique (3). « Stern » impose des limites draconiennes aux émissions, du même type que celles de Kyoto mais bien plus fortes. « Gore » est la politique défendue par Al Gore [l’ancien vice-président américain, prix Nobel de la paix], qui propose de diminuer les émissions de manière drastique mais progressive, les réductions atteignant 90 % des niveaux actuels avant l’année 2050. Le cinquième et dernier scénario est une politique fondée sur la mise au point éventuelle d’une technologie bon marché capable soit de purger l’atmosphère du CO2 en excès, soit de produire une énergie propre, en supposant qu’une telle technologie sera disponible à telle ou telle date. Nordhaus évoque « l’énergie solaire bon marché, la géothermie, l’ingénierie climatique, ou des arbres génétiquement modifiés “mangeurs de carbone” ».
Puisque chaque politique évaluée avec DICE peut l’être pour cent ou deux cents ans, son efficacité économique doit être mesurée par une somme globale de pertes et de gains cumulés sur toute la durée. La question la plus cruciale pour le politique est alors de savoir comment comparer les pertes et les gains d’aujour-d’hui avec ceux qui se feront sentir dans cent ans. C’est la raison pour laquelle Nordhaus a pris pour titre « Une question d’équilibre ». Si nous pouvons économiser N dollars de dommages provoqués par le changement climatique en l’an 2110 en dépensant 1 dollar pour réduire nos émissions de CO2 en 2010, quelle doit être la valeur de N pour que la dépense faite aujourd’hui en vaille la peine ?
La réponse traditionnellement apportée par les économistes à cette question est de dire que N doit être plus grand que le rendement attendu en 2110 pour 1 dollar de 2010 investi dans l’économie mondiale pendant cent ans, à un taux moyen d’intérêts composés. Par exemple, la valeur réelle d’un dollar investi pour cent ans à 4 % en moyenne serait de 54 dollars au terme de la période. Par conséquent, chaque dollar consacré aujourd’hui à une stratégie donnée de lutte contre le changement climatique doit permettre de réduire les dommages causés par le réchauffement d’un montant supérieur à 54 dollars dans cent ans. Si une taxe sur les émissions de CO2 produit seulement un retour sur investissement de 44 dollars par dollar investi, le bénéfice de cette stratégie sera inférieur à son coût. En revanche, si la taxe produit un retour de 64 dollars par dollar investi, l’avantage est clair. La question est donc : dans quelle mesure les différentes politiques imaginées en réponse au réchauffement climatique parviendront-elles à produire dans le futur lointain des bénéfices supérieurs à leur coût actuel ?
Pour toute personne souscrivant un plan à long terme, la décision clé est le choix d’un taux d’actualisation. Autrement dit, il lui faut estimer le pourcentage annuel de perte de valeur subie par un dollar, ou un euro, à mesure que le temps passe. Le programme DICE autorise un taux d’actualisation choisi au hasard. Cependant, Nordhaus ne publie les résultats que pour un taux de 4 %. En ceci, il adopte le point de vue classique des économistes. 4 % est un chiffre prudent, fondé sur une moyenne des réalités passées, dans les bonnes et les mauvaises périodes. Nordhaus fonde son jugement sur l’hypothèse que l’économie mondiale connaîtra au cours des cent prochaines années des phases de stagnation et de prospérité, avec un taux de croissance moyen global comparable à celui du XXe siècle. Les coûts futurs sont actualisés parce que le monde futur sera plus riche et mieux à même de les assumer. Les bénéfices futurs sont actualisés parce qu’ils représenteront une fraction décroissante de la richesse future.
Une fois les coûts et les bénéfices futurs ainsi actualisés au taux de 4 % par an, les coûts et bénéfices cumulés d’une politique climatique peuvent être évalués pour l’ensemble de la période. Nordhaus prend l’agrégat « bénéfices diminués des coûts » sur la période comme mesure de la valeur nette de la politique suivie. Il utilise ce chiffre unique, calculé avec le modèle DICE de l’économie mondiale, pour évaluer les mérites comparés des diverses stratégies. Représenter la valeur d’une politique par un seul chiffre est une simplification grossière du monde réel, mais cela aide à se concentrer sur l’ampleur des différences entre lesdites politiques.

Des milliers de milliards de dollars

La valeur nette de chaque politique est calculée par rapport au premier scénario (on ne fait rien). Une valeur positive signifie que la stratégie en question est préférable à l’inaction. Une valeur négative signifie qu’elle est pire. L’unité de valeur est le billion de dollars et les valeurs sont arrondies au billion le plus proche. La valeur nette du programme « optimal » (un impôt carbone augmentant graduellement) est de + 3, soit un bénéfice de près de 3 billions. Le protocole de Kyoto a une valeur de + 1 avec la participation des États-Unis, de 0 sans elle. La politique Stern vaut – 15, la stratégie Gore – 21. Quant à la cinquième politique (technologies à bas prix), elle vaut + 17.
Que signifient ces chiffres ? Le billion est une unité difficile à visualiser. Représentez-vous plutôt 3 000 dollars pour chaque homme, femme et enfant de la population américaine. Ou bien le PIB annuel de l’Inde ou du Brésil. À l’échelle économique mondiale, un gain ou une perte d’un billion de dollars représenterait une perturbation significative mais non majeure (4). En revanche, un gain ou une perte de 10 billions constituerait un bouleversement aux conséquences imprévisibles.
La principale conclusion de l’analyse de Nordhaus est que les propositions ambitieuses de Stern et Gore sont désastreusement chères, la solution technologique extrêmement avantageuse si elle est possible, tandis que les autres politiques (ne rien faire et Kyoto) sont seulement légèrement pires que la politique « optimale ». La conséquence pratique en matière de politique climatique est que nous devons poursuivre, dans l’ordre, les objectifs suivants : 1) éviter les propositions ambitieuses ; 2) développer la recherche sur les technologies ; 3) négocier un traité international qui se rapproche le plus possible de la politique optimale, au cas où la solution technologique échouerait ; 4) éviter un traité international pérennisant le protocole de Kyoto. Ces objectifs sont valides pour des raisons économiques, indépendamment des détails scientifiques du débat sur le réchauffement climatique.
Il existe une différence fondamentale de philosophie entre Nordhaus et sir Nicholas Stern. Elle est explicitée dans un chapitre de son livre, où il explique aussi pourquoi Stern soutient une politique qu’il juge désastreuse. Stern rejette l’idée d’actualiser les coûts et les bénéfices futurs par rapport à ceux d’aujour-d’hui. Nordhaus, suivant la pratique normale des économistes et des chefs d’entreprise, considère que cette actualisation est nécessaire pour atteindre un équilibre raisonnable entre le présent et l’avenir. Du point de vue de Stern, l’exercice d’actualisation n’est pas éthique, parce que cela revient à favoriser les générations actuelles par rapport aux générations futures, sur lesquelles on fait reposer un poids trop lourd. Dans l’optique de Nordhaus, au contraire, il est juste d’actualiser, parce qu’un dollar économisé par la génération actuelle devient 54 dollars que nos descendants pourront dépenser dans cent ans.
La conséquence pratique de la stratégie Stern serait de ralentir la croissance économique de la Chine aujourd’hui pour réduire les dommages provoqués par le changement climatique dans cent ans. Plusieurs générations de citoyens chinois seraient appauvries pour permettre à leurs descendants d’être seulement légèrement plus riches. Selon Nordhaus, ce ralentissement de la croissance serait à terme bien plus coûteux pour la Chine que les dégâts climatiques. Le gouvernement chinois rejette catégoriquement la philosophie Stern, tandis que le gouvernement britannique s’y est rallié avec enthousiasme. Le rapport Stern, écrit Nordhaus, « adopte la position avantageuse et condescendante de planificateur social mondial, attisant peut-être les dernières braises de l’Empire britannique ».

Nordhaus néglige la solution technologique

La principale faiblesse du livre de Nordhaus est qu’il n’aborde pas les détails de la solution technologique, qui fournirait, selon ses propres résultats, une politique autrement plus rentable que sa politique « optimale ». Il évite le sujet parce qu’il est économiste, et non scientifique. Il ne souhaite pas remettre en question les déclarations solennelles du GIEC (5), un groupe d’une centaine de scientifiques officiellement désignés par les Nations unies pour conseiller les gouvernements. Le GIEC considère que la science du changement climatique est solidement établie et ne croit pas aux solutions technologiques. Nordhaus a peu à dire à ce sujet et écrit : « Aucune technologie de ce type n’existe à l’heure actuelle, et l’on ne peut que spéculer. » La solution technologique apparaît dans ses tableaux comme une possibilité
abstraite, sans autre détail. Il ne la présente nulle part comme une solution pratique au problème du changement climatique.
C’est ici qu’il faut revenir au graphique de Keeling, qui démontre la relation étroite existant entre l’atmosphère et les plantes. Les fluctuations de la courbe nous montrent que chaque molécule de CO2 dans l’atmosphère est absorbée par une plante en douze ans (6). Par conséquent, si nous pouvons contrôler ce que les plantes font du carbone, le sort du carbone dans l’atmosphère est entre nos mains. C’est ce que Nordhaus veut dire quand il mentionne des « arbres génétiquement modifiés mangeurs de carbone » comme technologie bon marché contre le réchauffement climatique. La science de la manipulation génétique n’est pas encore mûre pour une utilisation à grande échelle. Nous ne maîtrisons pas encore suffisamment bien la langue du génome pour la lire et l’écrire couramment. Mais la science avance vite, et les technologies de déchiffrage et d’écriture des génomes avancent plus vite encore. Je considère comme probable que nous aurons d’ici vingt ans des « arbres génétiquement modifiés mangeurs de carbone », et comme presque certain que nous en aurons d’ici cinquante ans.
Ces arbres pourraient convertir la majeure partie du carbone qu’ils absorbent dans l’atmosphère sous une forme chimique stable et la fixer ; ou ils pourraient convertir le carbone en carburants liquides ou autres produits chimiques utiles. La biotechnologie est extrêmement puissante, capable d’enterrer ou de transformer n’importe quelle molécule de CO2 qui tombe en son pouvoir. Les fluctuations de Keeling prouvent qu’une part importante du CO2 dans l’atmosphère est à la portée de la biotechnologie tous les dix ans. Si un quart des forêts du monde étaient replantées avec des variétés d’arbres mangeurs de carbone de la même espèce, les forêts seraient préservées comme ressources écologiques et comme habitat pour la faune, et le CO2 dans l’atmosphère serait réduit de moitié en un demi-siècle.
Il est probable que la biotechnologie dominera notre vie et nos activités économiques durant la seconde moitié du XXIe siècle, tout comme l’informatique a dominé notre vie et notre économie durant la seconde moitié du xxe. La biotechnologie pourrait être un grand égalisateur répartissant la richesse dans le monde, partout où il y a de la terre, de l’air, de l’eau et du soleil. Cela n’a rien à voir avec les efforts malavisés aujourd’hui déployés pour réduire les émissions de CO2 en faisant pousser du maïs et en le transformant en éthanol. Le programme éthanol ne réduit pas les émissions et pénalise incidemment les pauvres du monde entier en augmentant le prix de l’alimentation. Quand nous aurons maîtrisé la biotechnologie, les règles du jeu climatique seront radicalement différentes. Dans une économie mondiale fondée sur la biotechnologie, des technologies de substitution bon marché et  peu nuisibles contre les émissions de CO2 deviendront sans aucun doute réalité.

Christian Gollier : « Que sommes-nous prêts à sacrifier ? »

Quand il s’agit du long terme, le problème de base des économistes, comme celui des climatologues, est d’intégrer les incertitudes. Quel peut être le sens d’un taux d’actualisation portant sur cent ou deux cents ans ?

La question que pose le changement climatique à l’économiste, comme d’ailleurs d’autres grands enjeux de développement durable (OGM, nucléaire, biodiversité…), c’est de savoir ce que nous serions prêts à sacrifier de notre consommation courante pour améliorer la consommation des générations futures. Évidemment, la réponse à cette question dépend crucialement de ce que nous anticipons du niveau de développement de ces générations. Si nous croyons que la croissance du PIB réel sera de 2 % par an, comme ce fut le cas au cours des deux derniers siècles dans les pays développés, la consommation des ménages dans deux cents ans sera plus de cinquante fois supérieure à celle d’aujourd’hui. Intuitivement, on comprend que, par cet « effet richesse », nous les pauvres ne serons prêts à sacrifier une partie de notre prospérité pour augmenter celle de nos riches descendants que si la rentabilité de cet investissement est supérieure à un niveau minimum, appelé « taux d’actualisation ». Évidemment, ce taux dépendra de notre aversion aux inégalités de consommation dans le temps, ou entre générations. On peut estimer cette aversion en observant comment les jeunes ménages acceptent de sacrifier leur propre consommation courante en épargnant pour augmenter leur propre consommation future, malgré la croissance anticipée de leurs revenus. Cette approche conduit en général à recommander un taux d’actualisation qui soit le double du taux de croissance économique. Donc 4 % dans ce cas, comme dans les travaux de Nordhaus.
Évidemment, cette analyse classique des économistes (elle date de Frank Ramsey, en 1928) repose sur l’absence d’incertitude sur le taux de croissance économique, une hypothèse intenable quand on l’applique sur des durées aussi longues. Est-ce que les incertitudes radicales qui prévalent sur le long terme invalident l’ensemble de l’argument ? En tout cas, elles nous obligent à nous poser la question du sens profond de la notion de « développement durable ». La science pourrait-elle perdre sa voix quand elle est confrontée à tant d’incertitude ? Ce serait faire injure à quatre siècles de réflexion savante sur le risque, depuis Blaise Pascal et Daniel Bernoulli jus-qu’aux nombreux prix Nobel d’économie qui ont travaillé sur le sujet.

Peut-on extrapoler sur le temps long les analyses faites sur les arbitrages des jeunes ménages ?

Les multiples études menées sur la façon dont les jeunes ménages réagissent quand ils sont confrontés à des incertitudes sur leur consommation future montrent que cela accroît leur « épargne de précaution », un sacrifice courant pour mieux affronter l’incertitude future ! De même, l’incertitude sur la croissance du PIB doit collectivement nous inciter à plus d’efforts, ce qui est fait en abaissant le taux d’actualisation. De plus, comme cette incertitude augmente massivement quand on passe des décennies aux siècles, cet argument de précaution nous impose d’utiliser un taux d’actualisation d’autant plus faible que l’horizon temporel est lointain. Mes travaux scientifiques sur le sujet ont conduit l’État français, dans le rapport Lebègue (2005), à adopter un taux de 4 % pour actualiser des bénéfices à moins de trente ans, mais un taux de 2 % pour actualiser des bénéfices se réalisant au-delà de trente ans. Nous ne sommes plus très loin des 1,4 % implicitement utilisés par l’équipe du rapport Stern ! Notons que mon collègue Martin Weitzman, de l’université Harvard, utilisant le même type d’argument fondé sur la précaution, va jusqu’à recommander un taux nul, voire négatif, pour des horizons longs !

Dans un article récent, vous vous êtes prononcé en faveur d’un taux d’actua-lisation « écologique » (et non plus « économique »). Qu’entendez-vous par là ?

Avec Roger Guesnerie, du Collège de France, et Thomas Sterner, de l’université de Göteborg, je constate que la plupart des impacts du changement climatique ne seront pas de nature financière. Avant de toucher le niveau de consommation de nos descendants, le changement climatique affectera leur environnement. La question n’est donc pas de savoir ce que nous sommes prêts à sacrifier pour augmenter la consommation future, mais plutôt pour améliorer la qualité future de l’environnement. Ici, l’effet « richesse » joue en sens inverse : nous bénéficions probablement d’une qualité de l’environnement supérieure à celle de nos descendants, même si, ici aussi, de nombreuses incertitudes règnent. Il est donc logique d’utiliser un taux « écologique » beaucoup plus faible, voire négatif, pour actualiser des bénéfices environnementaux que pour actualiser des bénéfices financiers. Les outils de l’analyse économique ne sont pas antinomiques avec le développement durable, comme beaucoup le croient !

À en croire certains économistes, comme en témoigne le rapport Stern, le problème posé par le réchauffement climatique est tel qu’il faut prendre d’urgence des mesures drastiques, dont le prix à payer sera une baisse prolongée du taux de croissance. Pour d’autres, comme Nordhaus, ce genre de traitement de choc est injustifié. Comment expliquer de telles divergences ?

De nombreux économistes américains pensent que la meilleure façon de résoudre le problème consiste à soutenir massivement la R&D verte, pour trouver les innovations qui permettront d’arrêter les émissions de CO2, à faible coût. On parle de techniques de séquestration ou d’ingénierie climatique par exemple. Si nous pouvions être sûrs que ces nouvelles technologies soient disponibles dans dix ou vingt ans, il serait effectivement très inefficace de sacrifier notre faible croissance actuelle pour investir de façon irréversible dans des technologies rapidement obsolètes. L’argument de l’irréversibilité et de la valeur d’option de l’attente doit effectivement être pris en compte et quantifié.
En revanche, on ne peut s’abstenir d’envisager un scénario dans lequel la R&D échoue et le problème du changement climatique s’aggrave. Dans ce cas, on paiera très cher le fait d’avoir attendu avant d’agir. Car une autre source d’irréversibilité s’impose à l’humanité, celle de l’accumulation du CO2 dans l’atmosphère !
Les divergences portent donc sur les degrés d’optimisme et de confiance en la recherche scientifique et technique, culturellement très différents des deux côtés de l’Atlantique. Avec Luc Baumstark, un collègue de l’université de Lyon, j’ai récemment montré le rôle de l’incertitude sur la vitesse du progrès technique dans la fixation de la valeur du carbone en vue d’atteindre un objectif de réduction par quatre des émissions d’ici à 2050. Nous avons contribué à la décision de la commission Quinet, créée en 2008 par le Premier ministre, qui a fixé la valeur de la tonne de CO2 à 32 euros pour 2009, en la faisant croître exponentiellement jusqu’à 200 euros en 2050.

D’autres économistes encore soutiennent que le meilleur système de lutte contre le réchauffement climatique est la mise aux enchères de permis d’émettre des gaz à effet de serre. Pourquoi la taxe sur le carbone préconisée par Nordhaus serait-elle préférable ?

L’essentiel, c’est que les acteurs économiques soient convaincus que la gabegie énergétique appartient au passé, et que ceux qui ne s’adaptent pas le paieront au prix fort. Que ce système incitatif crédible prenne la forme d’une taxe ou d’un marché des permis d’émission, peu importe, seul le signal prix compte !
La taxe est une bonne solution si l’on connaît avec une précision suffisante le dommage marginal d’une tonne supplémentaire de CO2 dans l’atmosphère. Pour faire internaliser par les acteurs les conséquences de leurs actes, il suffirait de fixer la taxe à ce coût marginal, et les laisser choisir leur stratégie verte. Mais on ne serait pas sûr des résultats en termes de réduction effective des émissions. La solution des permis d’émission a cet avantage que l’État fixe l’objectif quantitatif d’émission (en mettant sur le marché une quantité correspondante de permis), et laisse le marché déterminer le prix de ces permis. Le problème, c’est que les émetteurs de CO2 ne savent pas à l’avance quel sera ce prix. Pour un électricien qui doit décider aujourd’hui s’il doit investir dans l’éolien ou le charbon, c’est un sérieux problème.
Le système de permis européen a été un fiasco, dû au laxisme des États qui ont mis sur le marché trop de permis pour protéger leurs industries. Une taxe internationale uniforme évite cet opportunisme national. Mais je crains que les lobbies nationaux trouvent toujours une bonne excuse pour obtenir des dérogations à la taxe.

Finalement, vous sentez-vous plus proche de Nordhaus ou de Stern ?

Ce sont deux grands scientifiques aux carrières exemplaires. Les modèles et les concepts qu’ils manipulent sont les mêmes, seuls quelques « détails » techniques les différencient. Mais Stern ne croit pas que l’on puisse s’en remettre au seul espoir de progrès technologique vert, ce qui oblige notre génération à assumer ses responsabilités face au destin de l’humanité qu’elle porte.
C’est Nordhaus, auquel j’avais rendu visite à Yale au milieu des années 1990, qui a éveillé mon intérêt pour l’analyse économique du changement climatique. Mais je connais beaucoup mieux Nicholas Stern, qui a de fortes attaches avec notre groupe à Toulouse. J’apprécie beaucoup l’énergie qu’il consacre à convaincre notre profession, traditionnellement réticente sur la question, de s’impliquer dans les grands enjeux de développement durable.

Incorrect

La France fête le soixantième anniversaire de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Mis à jour régulièrement, ce texte punit d’un an d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende l’auteur ou l’éditeur d’une publication comportant ne serait-ce qu’une « insertion […] présentant sous un jour favorable » la paresse ou la lâcheté.