« Derrière une Mitsubishi, il y a des gens engagés », affirme la publicité pleine page: une armée de techniciens souriant, en bleu de travail, montent la garde devant un rutilant modèle Lancer. Dans tous les journaux, des dizaines d’annonces en couleur de ce type offrent à la convoitise moult extravagances, comme dans n’importe quel pays où une classe moyenne aux poches pleines veut étancher sa soif de consommation.
Mais nous sommes ici au Venezuela, où le président Hugo Chávez mène depuis son élection, en 1998, la « révolution bolivarienne » dans le but d’instaurer un nouveau modèle de socialisme. Comme celui de « révolution », le mot d’« engagement » appartient au lexique sacré de Chávez, et ce n’est pas sans malice que la publicité pour le Lancer évoque le type d’engagement auquel est tenue la légion en uniforme qui veille sur le véhicule : « Engagés pour ta sécurité, l’innovation et le progrès. » Un engagement plus que rentable. Le Venezuela, où les listes d’attente peuvent atteindre six mois, est une véritable fête pour les fabricants automobiles. Les Mercedes, les Jaguar et autres Hummers jouissent ici du plus juteux marché du monde. C’est une fête aussi pour les chirurgiens esthétiques ; il n’est pas rare qu’une adolescente se voie offrir par ses parents des implants mammaires pour son quinzième anniversaire.
Mais la classe moyenne n’est pas la seule concernée : le consommateur de catégorie E, la classe défavorisée qui représente 60 % de la population, a vu ses revenus augmenter de 160 % entre 2004 et 2007. L’argent coule à flots au Venezuela, une abondance provoquée en grande partie par l’explosion de la dépense publique à la faveur de la flambée des prix du pétrole (1). Car le gouvernement dépense à pleines mains. De l’une, il prodigue l’argent du budget officiel ; de l’autre, il distribue les fonds des budgets parallèles qui financent les programmes sociaux créés par Chávez, à commencer par les fameuses « Missions » destinées à alléger le fardeau des plus pauvres, via notamment des projets sanitaires et éducatifs dans les quartiers défavorisés.
La malédiction pétrolière
Pourtant, de nombreux économistes voient dans la manne pétrolière une malédiction et, dans l’abondance qu’elle génère, un mirage. Plus les ressources augmentent, plus les dépenses augmentent, plus l’argent circule ; et plus le déficit budgétaire se creuse – il atteignait 5,8 milliards de bolivars [2,9 millions de dollars] en 2007. Un cercle vicieux qui n’a rien d’étonnant : « L’envolée des prix du baril provoque un énorme afflux de devises, explique un analyste financier du quotidien El Universal. Cela revalorise la monnaie, diminue le prix des importations, au détriment de la compétitivité de l’industrie et l’agriculture. »
Entre 2004 et 2007, les importations – qui incluent les produits de base et les médicaments génériques, mais aussi les voitures de luxe, bijoux et autres parfums – ont progressé de 190 %, tandis que l’industrie et l’agriculture restaient à la traîne. La production intérieure étant incapable de satisfaire la demande, toute augmentation de la consommation se traduit par une augmentation de l’inflation. Et les produits de base viennent à manquer, en raison du surcroît de demande provoqué par l’argent facile, en raison du contrôle des prix imposé par le gouvernement ou en raison des phénomènes de spéculation dénoncés par les autorités. Le lait, le sucre et les haricots sont devenus difficiles à trouver dans les «Mercal », les centres d’approvisionnement créés par Chávez pour vendre les produits de première nécessité à des prix subventionnés. Le contrôle des prix, qui fausse le marché des produits alimentaires, fait en effet partie de la philosophie d’un gouvernement qui se pose en redresseur de torts.
En réalité, on peut se représenter le Venezuela de deux manières : comme dans l’histoire du roi Midas, qui changeait tout ce qu’il touchait en or, même les aliments qu’il portait à sa bouche, si bien qu’il mourait de faim ; ou comme le glorieux pays de Cocagne où coulent des rivières de miel et de vin, où saucisses et jambons tombent du ciel, où canards et oies viennent se poser tout rôtis sur les tables et où il n’est nul besoin de labourer ni de trimer de quelque manière que ce soit. Le syndrome du pays béni des dieux n’est pas nouveau au Venezuela. Chávez n’a fait que l’exacerber à la faveur de la hausse exceptionnelle des prix du pétrole depuis le début des années 2000. L’argent de la manne tombe comme une pluie bienfaisante, arrosant nécessairement tout le monde. Mais, selon les principes socialistes du gouvernement, elle doit arroser davantage les plus pauvres. C’est la raison d’être des « Missions ». Ces programmes sociaux ont coûté plus de 30 milliards de bolivars depuis 2003 [environ 15 millions de dollars], et le budget 2008 leur a encore alloué 3,5 milliards [1,75 million de dollars].
Les Missions Robinson I et II – ainsi baptisées en hommage au précepteur de Bolivar, Simón Rodríguez, qui avait pris ce pseudonyme pendant la lutte d’indépendance – veulent offrir une seconde chance éducative aux adultes qui n’ont pu suivre une scolarité normale. Avec un coût de 1 000 dollars par élève – contre 89 dans une école classique –, elles touchent trois millions de personnes, près de 20 % de la population adulte du pays : des individus qui n’avaient souvent pas même de carte d’identité, faute d’être recensés, une masse sans visage issue des couches les plus pauvres et les plus marginales de la société, celles qui fréquentent « Barrio adentro » (« Au cœur des quartiers »), le programme sanitaire mis en place pour eux par Chávez. Mais les spécialistes de l’éducation mettent en doute l’efficacité et la qualité de ces missions éducatives, où beaucoup voient une opération de clientélisme politique.
L’opposition à Chávez reste surtout l’affaire de la classe moyenne silencieuse, qui ne trouve pas de débouché dans un parti politique puissant. Les deux formations qui se sont partagé le pouvoir après la chute du dictateur militaire Marcos Pérez Jíménez en 1958 – Action démocratique (social-démocrate) et COPEI (social-chrétien) – ont été pulvérisées par le chavisme. Et aucune force émergente ne paraît capable de séduire les milieux populaires.
Pourtant, la société est polarisée de haut en bas. Tous les Vénézuéliens avec qui j’ai parlé – universitaires, étudiants, intellectuels, journalistes, chauffeurs, employés d’hôtels et de centres commerciaux, serveurs – en témoignent : le clivage traverse chaque famille, les uns pour Chávez, les autres contre. Il n’y a pas de place pour la modération.
Un président omniprésent
Chávez matin, midi et soir. Passer quelque temps au Venezuela, où les conversations en viennent toujours à la question du président, m’a aidé à comprendre un certain nombre de choses. Mais c’est le livre Hugo Chávez sin uniforme (« Hugo Chávez sans uniforme »), de Cristina Marcano et Alberto Barrera Tyszka, qui m’a véritablement donné les clés pour analyser la réalité sociopolitique du pays. J’ai acheté cette biographie dans son édition vénézuélienne à l’aéroport de Maracaibo, décidant que sa lecture accompagnerait ma visite.
L’ouvrage se compose de deux volets, et le récit navigue avec talent de l’un à l’autre. D’un côté, la biographie personnelle de Chávez ; de l’autre, son parcours politique et les circonstances historiques d’une ascension riche en péripéties : voilà un pouvoir issu de deux coups d’État ratés, le premier organisé par Chávez en 1992 contre le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez [1989-1993] ; l’autre orchestré contre lui, cette fois, en 2002 (2). À dix ans d’écart.
Dix ans pendant lesquels Chávez a profondément transformé l’histoire moderne du Venezuela, transformations dont le livre explore tous les aspects. Les biographes dévoilent dans ces pages les différents éléments de cette personnalité complexe, grâce notamment aux témoignages recueillis au cours d’une soixantaine d’entretiens, avec des proches comme avec des opposants. On y découvre peu à peu ce que l’on cherchait : l’archétype du caudillo latino-américain, homme parti de rien qui, en luttant avec un acharnement messianique, mû par l’obsession du pouvoir, finit par remporter le premier prix.
Le livre – c’est sans doute la révélation la plus intéressante – montre à quel point Chávez réinvente son passé, se reconstruit comme personnage historique au gré de ses besoins. Sa biographie est une débauche d’inventions qu’il modèle et module comme un romancier puisant dans ses souvenirs et ses expériences, sans guère se soucier des faits. Chávez a inventé son propre mythe : enfant de l’humble bourgade de Sabaneta, où il est né, il ne voulait pas être Superman mais Bolivar. En outre, Chávez se prend systématiquement pour référence, comme l’expliquait Alberto Barrera Tyszka, l’un des biographes, dans une interview au quotidien nicaraguayen La Prensa. Il parle sans cesse de lui-même et « se construit comme le personnage d’une saga héroïque. Il est naturel qu’il revisite son enfance et veuille la réinvestir d’une autre manière », celle qui convient à son show permanent.
C’est ce Chávez inventé par Chávez, héros d’un feuilleton politique, que présente Hugo Chávez sin uniforme. Un feuilleton dont il assure lui-même la mise en scène, selon Barrera Tyszka : le réalisateur Chávez dirige l’acteur Chávez. Parfaitement conscient que son pouvoir médiatique lui permet de transformer ses échecs en victoires. Ainsi retravaille-t-il le scénario. « Chávez est une émotion, une émotion médiatique qui énonce la vérité. Il vous regarde droit dans les yeux à travers la caméra et n’hésite pas à faire campagne en disant “Je t’aime” ou “L’amour se paie d’amour”. Quand le kitsch a-t-il déjà envahi à ce point la politique ? Jamais. » C’est le Chávez de mauvais goût ou insolent, mélodramatique ou furieux, provocateur ou tendre, qui peut se mettre aussi bien à chanter a cappella que débiter un laïus fumeux. C’est le traditionnel leader suprême qui cherche à tout ramener à son propre projet et se sert d’abord pour cela de son charisme. Il touche les tréfonds de l’âme populaire, s’identifie à ceux d’en bas, endosse leurs aspirations et leurs angoisses, mais aussi leurs phobies et leurs rancœurs en adoptant leurs attitudes, leurs croyances et leur langage dont il sait imiter les nuances, y compris dans l’impertinence et la grossièreté. Il sait également tirer profit des faiblesses de ses adversaires et de la manière dont ils l’ont d’emblée sous-estimé, persuadés qu’ils étaient de pouvoir le manipuler. Hugo Chávez sin uniforme est un formidable portrait parlé.
Le bienfaiteur populiste
L’homme est jugé vulgaire dans les milieux intellectuels lorsqu’il pousse la chansonnette d’une voix de fausset devant les caméras, ou méprisable quand il manie l’insulte ; mais, pour le peuple, il est un héros de telenovela [feuilleton populaire à l’eau de rose], l’ancien pauvre devenu puissant. Et peu importe qu’il arbore aujourd’hui des costumes sur mesure et des montres Cartier. Un jour, tous seront comme lui. Tel est l’espoir attisé par la main prodigue qui donne tout : bourses, subsides, médicaments, matériaux de construction. Chávez, le thaumaturge qui rend la vue aux aveugles grâce à l’Operación Milagro [« Opération Miracle »] (3).
C’est la magie du populisme bienfaiteur, genre dans lequel excellait Eva Perón, qui éleva la charité au rang de mission d’État, distribuant aux chères « têtes noires » des poupées pour Noël, des logements sociaux, des lits, des fours, des machines à coudre, des chaises roulantes, des ordres de soins médicaux dans les hôpitaux publics ou des bourses d’études. Et peu importait qu’elle se promène en manteau de fourrure et bijoux Tiffany.
Ce lien entre le caudillo et les pauvres, qui reçoivent ses subsides et voient en lui une incarnation divine, est plus durable et solide que ses adversaires politiques ne veulent l’admettre. Ce n’est pas un hasard si les icônes des caudillos finissent toujours couvertes de fleurs et entourées de bougies, comme celles des saints. Le général Perón est mort il y a des années, et Eva Perón avant lui ; mais le péronisme reste au cœur de la vie politique argentine. Plus d’un demi-siècle après qu’Evita est « entrée dans l’immortalité », la présidente Cristina Kirchner [élue en 2007] mobilise les masses en l’imitant.
Le rêve de Bolivar
Le chavisme n’est pas un phénomène de circonstances, mais le produit d’une crise terminale du système politique vénézuélien. Il a comblé des vides et profité d’opportunités, la plus importante étant la récurrence délétère dans les sociétés latino-américaines de figures messianiques promptes à s’ériger en caudillos. Avec un véritable trésor à sa disposition, Chávez peut se comporter en nouveau riche tout en se lovant dans la culture de masse grâce aux espérances chimériques diffusées par les telenovelas. Un nouveau riche prodigue.
Ses extravagances, qui commencent quand il s’autoproclame héritier de Bolivar, ont des répercussions internationales : on se souvient par exemple de sa menace d’intervenir militairement en Bolivie : « Si l’oligarchie bolivienne parvenait à renverser Evo, les Vénézuéliens ne resteront pas les bras croisés… C’est un Vietnam de mitraillettes qui va éclater (4)… » Sa dévotion pour Cuba et son admiration pour Fidel sont analysées dans le livre. Mais l’intimité des relations entre les deux pays est aujourd’hui à son apogée. L’intention déclarée de Chávez d’unir Cuba et le Venezuela dans une même souveraineté, que l’on pourrait qualifier de romantique, a été précédée d’un important programme de soutien financier, pétrolier et économique à l’île. Une union qui passe également par la création d’une société mixte chargée d’installer un câble optique sous-marin entre le port vénézuélien de La Guaira et la plage cubaine de Siboney pour contrôler la transmission des données par Internet sans passer par le réseau continental convergeant à Miami.
Indépendance par rapport aux États-Unis quant au contrôle des réseaux de communication ; télévision globale de type CNN avec Telesur ; création d’une banque régionale de développement, Banco del Sur [Banque du Sud], pour contourner la Banque interaméricaine de développement et la Banque mondiale ; alliance régionale, l’Alternative bolivarienne pour les Amériques [ALBA, qui comprend le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, Saint-Domingue et le Honduras], pour contrer l’initiative américaine de Zone de libre-échange des Amériques… Tels sont les éléments d’un ambitieux programme alternatif mû par une volonté messianique, et financé par le pétrole.
« Le peuple, c’est moi »
Dans ce contexte, beaucoup augurent d’un Venezuela à l’image de Cuba, un sujet de conversation quotidien. Chávez sera, comme Fidel Castro, un autocrate réélu sans interruption jusqu’à la vieillesse, contrôlant d’une main les pouvoirs de l’État et de l’autre un parti d’abord hégémonique puis unique, conduisant à la disparition progressive de l’économie de marché et du pluralisme politique, avec pour conséquence la fin de la liberté d’expression. C’est ce que l’on entend dire à tout moment. Et la réforme constitutionnelle, que Chávez a soumise à référendum pour permettre la non-limitation de ses mandats, donne du crédit à ces sombres présages.
Dans l’interview déjà citée, Alberto Barrera Tyszka explique : « Certes, le cadre restant légal, le peuple vénézuélien a toujours le choix de s’y soumettre ou non, mais c’est une éventualité bien réelle : tout le pouvoir pour Chávez. L’inquiétant, c’est qu’il ne dit pas “l’État, c’est moi”, comme dans la formule absolutiste, mais “le peuple, c’est moi”. » Ici, la souveraineté n’est pas incarnée dans des institutions mais dans la personne de Chávez ; la représentation du peuple est entre les mains d’un seul homme, Chávez.
Pourtant, en déambulant dans les rues de Caracas ou de Maracaibo, en arpentant les bars et les restaurants, les magasins et les marchés, en écoutant les conversations, les discussions amicales qui ressemblent parfois à des querelles à mort, en observant la liberté et la désinvolture avec lesquelles tout le monde se conduit, en lisant les journaux, véritables témoins de la vitalité des opinions, face à la soif de consommation et de bien-être, face aux illusions que Chávez a éveillées avec sa telenovela auprès des déshérités – car, en fin de compte, ce qu’il promet, ce sont des histoires individuelles de bonheur plus qu’un projet collectif –, on finit par se demander si ce Venezuela que beaucoup redoutent, corseté par un régime autoritaire où l’État jouerait un rôle décisif dans la vie des gens, sera jamais possible.
Traduit de l’espagnol par François Gaudry.