Littell tchèque, aussi

La version tchèque des Bienveillantes a caracolé en tête des ventes à l’automne 2008 et provoqué un débat. Contrairement à ce qui s’est passé en France puis en Allemagne, où ont surtout été discutés les aspects moraux du récit et son esthétique kitsch, la presse tchèque a vu l’occasion de réveiller la question de la responsabilité des crimes commis par le régime communiste et de la « perte de mémoire » dont souffrirait la nation tchèque. Le sujet central est le rôle de l’homme ordinaire : « Littell présente le régime totalitaire comme l’œuvre des hommes ordinaires et non seulement comme le produit de l’utopie violente des puissants », écrit Lucie Cesalkova dans Literarni Novotny. « Ne tirez pas le rideau sur votre propre passé communiste ! », écrit Richard Olehla dans iDNES.

Jonathan Littell, Laskavé bohyne, Euromedia Group, 2008.

L’Homo sovieticus respire encore !

Dans les années 1990, une série documentaire fit un tabac sur la chaîne télévisée russe NTV. Leonid Parfionov, journaliste, s’y livrait à une chronique de l’ère soviétique après Staline, de 1961 à 1991. Aujourd’hui, le premier tome (1961-1970) du livre tiré de cette série s’arrache dans les librairies de Moscou. « Le passé soviétique est toujours  présent dans les mentalités de la Russie contemporaine », expliquait Parfionov à la BBC.

Leonid Parfionov, Namedni. Nacha Era (1961-70) (« Autrefois. Notre Ère (1961-70)»), vol. 1, KoLibri, 2008.

Derridologie

Ceux qui se sont réjouis de la mort du philosophe français Jacques
Derrida en 2004 en seront pour leurs frais, se félicite Nicholas Royle
dans le Times Literary Supplement. Le prolifique auteur de la Grammatologie
n’a pas fini d’alimenter la critique. La publication de ses séminaires
représentera une quarantaine de volumes, traduits en anglais au fur et
à mesure. En attendant, Nicholas Royle salue la publication en anglais
de deux forts volumes rassemblant des essais sur la mondialisation, qui
procurent, selon lui, un « vertige philosophique ».

Jacques Derrida, Psyche. Inventions of the Other, Stanford University Press, 2008.

Le Grand Corbu

Les amateurs de Le Corbusier peuvent accéder à sa première biographie
digne de ce nom. Une entreprise gigantesque menée par l’Américain
Nicholas Fox Weber, déjà auteur d’une biographie de Balthus. 848 pages
regroupant soixante chapitres non titrés, eux-mêmes divisés en sections
non titrées, c’est un peu trop au goût de Christine Schwartz Hartley,
qui décrit ainsi l’ouvrage dans le bimestriel américain Bookforum :
« L’approche sans ligne directrice défiera la patience et le pouvoir de
concentration du plus Corbu-mordu des lecteurs. » Les riches paresseux
pourront préférer un ouvrage de près de sept kilos, Le Corbusier Le
Grand, biographie visuelle en 2 000 images, accessible pour 149 euros
(Phaidon).

Nicholas Fox Weber, Le Corbusier. A Life, Knopf, 2008.

Tintin Américain

Les films que Steven Spielberg prévoit depuis vingt-cinq ans de tourner sur Tintin seront finalement financés par Paramount et Sony. Cela n’aura pas été sans mal, car « Tintin est à peine connu en Amérique », écrit The Economist. Universal Pictures s’était retiré en septembre 2008. Une publication spécialisée, le Hollywood Reporter, présente le projet comme décrivant « un jeune reporter et voyageur qui est aidé dans ses aventures par son chien fidèle, Snowy », ajoutant que l’histoire est « immensément populaire en Europe ».

Le chiffre

400 000, c’est le nombre de Kindle vendus aux États-Unis en 2008, selon Amazon. Le Kindle est un lecteur électronique permettant de se connecter à Internet pour télécharger des livres numérisés vendus par Amazon.com. Selon le site américain, plus de 10 % de ses ventes se font déjà via le Kindle.

Vu sur eBay

Disponible en ligne, cet ouvrage du docteur Pierre Garnier fut publié
en 1883 chez Garnier Frères et plusieurs fois réédité au cours des
décennies suivantes. L’histoire ne dit pas quel lien unissait l’auteur
à Auguste et Hippolyte Garnier, fondateurs de la maison d’édition. Le
livre n’est pas cité dans la monumentale histoire du sexe solitaire
réalisée par Thomas Laqueur (Gallimard). Mais nous savons que Pierre
Garnier était de ces médecins qui préconisaient la clitoridectomie pour
réduire les dangers de la masturbation chez les filles.

Les contes de Coco

La vie de Coco Chanel est un conte. Ayant vécu de 1941 à 1944 au Ritz,
à Paris, avec un officier nazi, elle ne dut qu’à l’intervention de
Churchill de pouvoir se réfugier en Suisse. Là, dans son hôtel de
Saint-Moritz, elle proposa au romancier Paul Morand d’écrire sa
biographie. Morand, lui, avait quitté Londres en 1940 pour rejoindre
Vichy. Le résultat est un livre publié en 1976 seulement (avec des
illustrations de Karl Lagerfeld) et désormais traduit en anglais. Elle
y parle de son « Puy-de-Dôme natal » alors qu’elle est née à… Saumur.
Elle dit que sa mère est morte quand elle avait 6 ans, alors qu’elle en
avait douze, et qu’elle fut déposée par son père chez ses tantes, alors
qu’elle fut placée dans un orphelinat. Et tutti quanti. Morand a tout
gobé, comme beaucoup d’hommes avant lui.

Paul Morand, The Allure of Chanel ( L’allure de Chanel ), Pushkin Press, 2008.

L’amour au temps du berlusconisme

Une semaine après sa sortie en librairie, Amore sinistra, le dernier
roman de Chiara Gamberale, en est déjà à sa première réédition.
L’histoire est celle d’un homme et d’une femme qui éprouvent une
passion… politiquement contre nature. Chacun vit déjà en couple. Elle,
l’intellectuelle de gauche, avec un écrivain ; lui, le jeune avocat
ambitieux et résolument berlusconiste, avec une mannequin. Ils
représentent deux univers dont les valeurs s’opposent et dont les
caprices de l’amour provoquent l’affrontement. « Ce sont des choses qui
arrivent », commente avec un feint détachement Federico Geremicca. Pour
le critique de La Stampa cette « Passion gauche » est « une façon
délicate mais ultra efficace de raconter une crise et une perte de
repères bien plus générale : celle qui touche presque la moitié de la
population depuis la dernière victoire électorale de Silvio Berlusconi
».

La Marne des Anglais

Pour les Français, c’est la bataille de la Marne, déclenchée par Pétain avec le soutien des Américains, qui fut le tournant de la Première Guerre mondiale. Le fait semble établi. Mais non pour la plupart des historiens britanniques. À leurs yeux, le tournant fut la bataille d’Amiens, déclenchée par le général anglais Douglas Haig. Leur collègue écossais Hew Strachan y voit une manifestation patente de chauvinisme historique. Rendant compte dans le Times Literary Supplement d’un ouvrage collectif sur l’« expérience britannique » dans la Grande Guerre, il déplore l’étonnante « insularité » du regard des spécialistes britanniques. Strachan se moque du titre de l’ouvrage, Une part de l’histoire : en Grande-Bretagne, écrit-il, « la Première Guerre mondiale ne fait pas encore partie de l’histoire ».

Michael Howard et al., A Part of History. Aspects of the British experience of the First World War (« Une part de l’histoire. Aspects de l’expérience britannique dans la Première Guerre mondiale »), Continuum, 2008.