Ils fracassèrent les crânes à coups de masse et de marteau en bois de prunier. Ils percèrent les chairs de leurs lances, de leurs épées, de leurs poignards, bandèrent leurs arcs et firent pleuvoir des flèches du ciel. Puis les corps ensanglantés furent abandonnés dans la boue. Certains furent emportés par le courant ou coulèrent au fond de la rivière, qui s’appelle aujourd’hui la Tollense et serpente dans le même lit qu’il y a trois mille trois cents ans.
Ce massacre de l’âge du bronze survenu dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, dans l’est de l’Allemagne, constitue l’un des grands mystères de la préhistoire. Plus de 12 000 fragments de squelette ont été exhumés depuis 1996, et l’on en découvre de nouveaux presque chaque semaine. L’une des trouvailles les plus impressionnantes est un crâne dans lequel est fichée une pointe de bronze.
Nulle part en Europe n’existent des preuves plus anciennes d’un massacre d’une telle ampleur. Est-il possible que la première guerre de notre continent se soit déroulée près du petit village de Weltzin, que l’on peut rejoindre par un paisible chemin de campagne ?
Les découvertes faites sur les berges de la rivière, dont des armes, des bijoux et des os de chevaux, ont fait sensation dans le monde entier. Elles ont donné lieu à des centaines d’essais, d’articles et de reportages télévisés, ainsi qu’à une exposition très courue qui a contribué à promouvoir la théorie selon laquelle les rives de la Tollense auraient été le théâtre de la toute première guerre. Mais aujourd’hui des doutes s’élèvent : il n’est plus si sûr que le récit d’un affrontement entre deux « armées » tienne encore la route. Cette remise en question vient, excusez du peu, de Detlef Jantzen, directeur du service régional d’archéologie du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Il prend ses distances par rapport au scénario guerrier si médiatisé et privilégie désormais une autre théorie : selon celle-ci, la confrontation sanglante survenue au bord de la Tollense n’était pas une bataille entre deux armées. Il s’agissait d’un raid sur un important convoi de marchandises, perpétré par des voleurs qui ont agi avec une extrême brutalité puisque les morts se comptent par centaines.
Avec cette nouvelle théorie, Jantzen a ouvert un débat sur l’une des plus importantes découvertes de l’histoire archéologique allemande. La question n’est pas simplement de savoir ce qui s’est passé dans la vallée de la Tollense, mais aussi, de façon plus générale, de comprendre jusqu’où les archéologues peuvent aller dans leur interprétation des os et autres vestiges qu’ils mettent au jour.
S’il s’avérait que les protagonistes de l’affrontement n’étaient « que » des voleurs et des commerçants, et non des armées, la dimension spectaculaire de ces fouilles s’en trouverait sensiblement réduite. Après tout, une guerre indiquerait l’existence de structures organisationnelles inconnues jusqu’alors en Europe à l’âge du bronze – peut-être une sorte d’empire avec à sa tête une puissante maison régnante, qui, au bord de la Tollense, aurait voulu défendre son territoire et sa souveraineté. En revanche, un raid ne fournirait qu’une énième preuve du fait bien connu qu’il y a trois mille trois cents ans existait déjà un vaste commerce du cuivre, de l’étain, de la laine et d’autres marchandises, non seulement en Égypte et en Mésopotamie, mais aussi sur le continent européen. Ce sont notamment les résultats de nouvelles recherches menées à Mayence qui ont mis la puce à l’oreille de notre archéologue. Des chercheurs de l’université Johannes-Gutenberg ont examiné des restes provenant de victimes du massacre de la Tollense. Au fil du temps, les squelettes enfouis dans le limon s’étaient désagrégés sous l’effet de la putréfaction et du courant, si bien que l’on n’a retrouvé que des fragments épars impossibles à associer entre eux.
Lors de précédentes enquêtes anthropologiques, la plupart des ossements avaient été attribués à des hommes âgés de 18 à 40 ans. Or les analyses ADN effectuées à Mayence ont montré que certains débris provenaient en fait de squelettes féminins. Une découverte déconcertante. A-t-on affaire à des amazones, à des guerrières chevronnées qui maniaient elles-mêmes l’épée ? Ou s’agissait-il plutôt de commerçantes appartenant à une caravane ? Selon Jantzen, certaines traces sur les ossements vont, elles aussi, à l’encontre de l’hypothèse d’une guerre. Celles-ci suggèrent que beaucoup des morts de la Tollense étaient habitués de leur vivant à faire de longues marches et à porter de lourds bagages – mais pas à tirer à l’arc ni à combattre à l’épée. L’archéologue considère donc que l’affirmation selon laquelle ce sont des guerriers morts sur les rives de la Tollense est « scientifiquement infondée ». D’autant que les épées, massues et couteaux trouvés dans la vallée ne peuvent être attribués à aucune des personnes tuées.
La théorie d’une attaque contre des marchands relativement sans défense est également corroborée par le fait que la route qui traverse la vallée de la Tollense était, selon toute probabilité, une voie importante pour le commerce à longue distance : lors des fouilles, les archéologues ont trouvé les restes d’un pont de bois. Une analyse dendrochronologique a révélé que la structure avait au moins 500 ans au moment du massacre et qu’elle avait été réparée à plusieurs reprises.
Le pont a été découvert par Joachim Krüger, archéologue et historien à l’université de Greifswald, qui participe depuis de nombreuses années aux recherches sur la Tollense. Par un jour brumeux de début novembre, cet homme de 49 ans gare sa voiture sous un vieux chêne du village de Weltzin pour rencontrer Ronald Borgwardt. Ce conservateur bénévole de sites archéologiques et amateur de plongée se rend presque tous les jours dans la « vallée de la mort », comme il l’appelle. Il tombe sans cesse sur des ossements et autres souvenirs du massacre. Les deux hommes se dirigent vers la rivière en foulant l’herbe humide. Ici, le courant est fort, et la Tollense atteint parfois 4 mètres de profondeur. Au bout de vingt minutes, Krüger et Borgwardt arrivent près d’un vaste pâturage. Juste à côté passait l’ancienne voie de communication, large d’environ 3 mètres – suffisamment pour les charrettes et les animaux de bât comme les chevaux. « Cet endroit a été un point stratégique pour le commerce pendant des siècles », estime Krüger. Néanmoins, il pourrait ne pas adhérer à la théorie du raid chère à son confrère Jantzen.
Pour Krüger, c’est surtout le nombre d’ossements qui plaide en faveur d’une bataille. Les restes de squelette découverts jusqu’à présent peuvent être attribués à au moins 144 individus, mais le nombre de personnes réellement tuées est sans doute beaucoup plus élevé. Un quart, tout au plus, du champ de bataille potentiel a été exploré à l’heure actuelle. En outre, seuls les restes des corps qui ont été enfouis dans le sous-sol marécageux ou qui ont fini dans la rivière ont été préservés. Les dépouilles des personnes tuées loin des berges ont d’abord été mangées par des animaux, puis elles se sont décomposées en quelques années. Il est par ailleurs possible qu’un certain nombre de corps aient été enterrés dans d’autres endroits, encore inconnus.
Les modélisations qui ont été réalisées indiquent que 4 000 personnes pourraient avoir été impliquées dans les événements de la Tollense – et que plus de 1 000 d’entre elles sont mortes. Les traces de blessures spécifiques trouvées sur les os suggèrent qu’une grêle de flèches a fait un grand nombre de victimes. Krüger ne croit pas à la présence de nombreuses femmes, comme l’ont supposé certains médias après les analyses de Mayence.
Les ossements qui ont été livrés à l’université Johannes-Gutenberg pour y être soumis à une analyse ADN appartenaient à 14 individus au moins. Or on avait délibérément inclus dans ce lot les deux seuls crânes ayant été identifiés comme « probablement féminins » lors des examens précédents. Le fait que cette évaluation ait pu être confirmée en laboratoire témoigne de l’œil exercé de l’anthropologue qui les a étudiés. Il est cependant délicat, d’un point de vue statistique, d’extrapoler à partir de ces résultats ADN et d’en déduire la présence de nombreuses femmes.
Quant aux marques sur les os laissant supposer que les victimes se déplaçaient lourdement chargées, notre historien les considèrent elles aussi comme un « argument faible ». Un bon nombre des arcs connus de l’âge du bronze avaient, selon lui, un poids de traction d’à peu près 20 kilos, tandis que les épées étaient extrêmement légères (environ 1 kilo). Manier les deux armes ne requérait, par conséquent, aucun effort particulier. Leur usage régulier n’a « probablement » pas eu d’effet sur le squelette. Pour Krüger, que les études anthropologiques aient mis en évidence le fait que certains individus marchaient apparemment beaucoup et portaient de lourdes charges ne veut pas dire grand-chose. Il est tout à fait possible que les guerriers n’aient pas fait que se battre, qu’ils aient aussi beaucoup marché.
Thomas Terberger, 61 ans, qui a enseigné à l’Université de Greifswald et travaille aujourd’hui à l’Université de Göttingen et à l’Office national de conservation des monuments de Basse-Saxe, est du même avis. Avec Krüger et plusieurs autres auteurs, ce préhistorien est à l’origine d’un livre très réussi, Tollensetal 1300 v. Chr. « Je ne vois aucune raison de rejeter notre théorie d’une grande bataille entre deux groupes », soutient Terberger. Toutefois, il appelle à approfondir les recherches pour identifier enfin les protagonistes de l’affrontement et leurs motivations. Y avait-il deux camps qui se disputaient le pont ? Était-ce l’accès aux matières premières ou la possibilité de percevoir une taxe de passage qui était en jeu ? Un conflit local entre une poignée d’agriculteurs semble exclu au vu des découvertes et des dimensions du champ de bataille. Il est beaucoup plus probable que des personnes venant de régions éloignées aient également participé à l’événement.
Une méthode courante pour déterminer l’origine géographique d’un individu dont on a retrouvé la dépouille consiste à mesurer la teneur en strontium de ses os, de ses dents, de ses ongles ou de ses cheveux. Le strontium est stocké dans l’organisme selon des rapports isotopiques différents, en fonction du lieu de vie et du type de nourriture qu’on y trouve. Les analyses ont montré que certaines personnes étaient probablement originaires de la région, mais que d’autres avaient dû grandir ailleurs. Ces résultats pourraient corroborer la thèse de guerriers indigènes contraints de se défendre contre une armée étrangère. Cependant, l’analyse isotopique du strontium a aussi ses inconvénients. On a pu le voir récemment avec le cas de la « fille d’Egtved », qui a vécu un peu plus tôt que les victimes des bords de la Tollense. Les résultats des analyses de laboratoire racontaient une histoire passionnante, celle d’une adolescente qui avait voyagé à plusieurs reprises de la Forêt-Noire jusqu’à ce qui est maintenant le Danemark. La raison de ces longs trajets a fait l’objet de vives spéculations dans le monde scientifique et dans les médias. Jusqu’à ce qu’il s’avère que l’agriculture moderne pouvait avoir une influence considérable sur la signature isotopique en strontium des sols – et que la jeune fille n’avait peut-être jamais quitté le Danemark.
Les analyses ADN effectuées à Mayence étaient censées lever le voile sur l’origine des victimes de la Tollense, mais les résultats se révélèrent décevants. Les chercheurs ont seulement constaté que les individus examinés venaient vraisemblablement de quelque part en Europe centrale ou du Nord.
Pour ce qui est du massacre de la Tollense, la « bonne vieille typologie » est beaucoup plus pertinente que les méthodes archéométriques et génétiques modernes, affirme le préhistorien Terberger. La soixantaine de pointes de flèche en bronze et les quelques fibules découvertes sur le champ de bataille potentiel sont plutôt atypiques pour le nord de l’actuelle Allemagne. Des modèles similaires ont été découverts dans la région de moyennes montagnes qui va du Rhin aux monts Métallifères, par exemple. Des hommes originaires de ce qui est aujourd’hui la République tchèque et la Pologne ont-ils participé au massacre de la Tollense ? Étaient-ils des guerriers ou des voleurs ? Ou s’agissait-il de commerçants inoffensifs qui voulaient proposer leurs marchandises dans ce qui est devenu le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale ?
Peut-être tomberons-nous un jour sur les vestiges d’une forteresse ou d’une tombe, estime Joachim Krüger. Peut-être en surgira-t-il des indices de l’existence d’un prince de l’âge du bronze qui avait le pouvoir de mener plusieurs centaines d’hommes au combat, et, pourquoi pas ? contre des envahisseurs venus du sud-est. « La vérité pourrait être encore enfouie sous terre », spécule Krüger lors d’une promenade sur les rives de la Tollense. Ne reste qu’à la trouver.
— Guido Kleinhubbert est journaliste à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. — Cet article est paru dans le Spiegel le 4 décembre 2020. Il a été traduit par Baptiste Touverey.