Mon cousin Karl

Une table généalogique en témoigne, Marcel Proust et Karl Marx étaient des cousins éloignés, note la Literary Review
en rendant compte du livre d’Évelyne Bloch-Dano sur Mme Proust, traduit
chez University of Chicago Press et salué dans le monde anglo-saxon par
une critique unanime.

Évelyne Bloch-Dano, Madame Proust, LGF, Le Livre de poche.

Quand la littérature s’en va à la télé

La semaine dernière, j’ai été invité à assister, dans les studios de
France 5 (dans le même immeuble que Canal +), sur le quai Javel André
Citroën, à l’émission littéraire, « La grande librairie ». Il y avait
là, autour du fringant François Busnel, quatre auteurs. Une sociologue
américaine qui publie une étude sur l’infidélité – et qui (du moins, à
l’oral) ne semblait pas devoir échapper aux stéréotypes nationaux ;
Jacques Chessex, le suisse calviniste qui a conduit, en évoquant son
dernier roman Un juif pour l’exemple (Grasset), un réquisitoire
(à rebours du stéréotype helvète) contre une Suisse violente ; Tanguy
Viel, un jeune homme sympathique qui aligne déjà derrière lui cinq
romans de belle facture et donne envie, lui aussi, de lire son Paris-Brest 
(Minuit), petite gourmandise mi sucrée mi amère sur le roman familial ;
et puis, il y eut l’enthousiasmant John Berger ! Une tête de Beckett,
aux traits un peu plus lourds, mais avec le même regard d’oiseau. Un
corps de bûcheron, mais doté d’une subtilité de lettré chinois qui
aurait conservé un fort accent cockney. Derrière, dans les tribunes,
assis sur mon coussinet, je savourais les réponses denses de ce prince
laconique. Rien de convenu, ni de prévisible dans ses phrases. Il n’en
faisait pas. A chaque fois, il étonnait par ses aperçus. Sur la
fiction. « Comment cette idée de fiction vous est-elle venue à la tête
? », lance Busnel. Un temps. Une grimace sur ce visage d’homme de
quatre vingt ans, et la réponse : « La fiction n’est pas une idée qui
vient à la tête. La fiction ne vient pas par la tête. Ce n’est pas une
idée, c’est une écoute. On écoute la vie. La fiction vient à vous par
là ». Je résume mal, et en substance, la réponse, en sacrifiant tout ce
qui fait l’intérêt de la réponse : la présence d’un anglais qui parle
notre langue et qui « pense ailleurs », comme aurait dit Montaigne. Il
était invité pour parler de son roman, De A à X, un roman épistolaire (L’Olivier),
que j’ai eu une furieuse envie d’acheter à la sortie de l’émission
comme la réédition chez le même éditeur d’un livre de photos, déjà
ancien, Un métier idéal, qui chroniquait, en textes et en
images, la vie dans les années soixante d’un de ses amis, médecin de
campagne anglais, John Sassal. Du Balzac britannique – le médecin s’est
suicidé bien des années après l’enquête ! Je ne résiste pas au plaisir
de vous glisser la première phrase de cette enquête qui pourrait faire
réfléchir des générations d’élèves paysagistes : « Les paysages peuvent
être trompeurs. Un paysage semble parfois être moins un décor pour la
vie de ses habitants qu’un rideau derrière lequel se déroulent leurs
combats, leurs réussites, leurs malheurs… ». Le livre est court. Comme
ses réponses. Mais comme disait Platon, on aime les hommes concis «
dont les discours enferment moins de mots que de sens »…

Pourquoi les Chinois sont bons en maths.

Parce qu’ils cultivent le riz depuis des millénaires. Cette pratique obligeait les paysans à faire des calculs compliqués et, surtout, à travailler toute l’année, alors que les Européens pouvaient se reposer à la morte-saison, ce qui leur a donné le goût des vacances.

À lire dans Outliers. The Story of Success (« Hors normes. L’histoire du succès »), par Malcolm Gladwell, Little, Brown, Allen Lane, 2008.

La modernité selon Baudelaire

Une édition bilingue du Peintre de la vie moderne, de
Baudelaire, est parue en Espagne. Dans leurs commentaires, les
traducteurs Silvia Acerno et Julio Baquero Cruz soulignent la…
modernité de sa pensée. Introduisant ce concept à l’étonnante fortune,
il écrivait : « La modernité, c’est le transitoire, le fugace, le
contingent, la moitié de l’art ; l’autre moitié est l’éternel et
l’immuable. » Pour les traducteurs, c’est dans ce paradoxe que réside
l’essence de l’art.

Charles Baudelaire, El pintor de la vida moderna, édition bilingue, Cuadernos de Langre, San Lorenzo del Escorial, 2008.

Le mot du mois

« Si l’on peut pardonner l’essor d’un mauvais livre
Ce n’est qu’aux malheureux qui composent pour vivre. »

Molière, Le Misanthrope, Acte I, scène 2.

Touche pas à mon pote Kim Jong-il !

Le 11 juillet dernier, un mois avant l’ouverture des Jeux olympiques de Pékin, l’Administration générale de la presse et des publications (AGPP) chinoise interdisait à la vente le livre de l’écrivain Ye Yonglie, La Vraie Corée du Nord, pourtant sorti sans encombres en mars 2008. « Une lettre de l’ambassadeur nord-coréen au ministère des Affaires étrangères chinois aura suffi à faire disparaître l’ouvrage des librairies et à interdire sa distribution », rapporte l’auteur lui-même dans l’hebdomadaire de Hong Kong Open Magazine. La réalité de la vie sous le régime de Kim Jong-il, un sujet tabou à Pékin ? Alors que la Chine s’apprêtait à accueillir l’un des plus grands événements internationaux, l’obligation de maintenir les meilleures relations possibles avec les pays voisins passait manifestement avant la liberté d’expression. Récit de son voyage en Corée du Nord, l’ouvrage de Ye Yonglie avait pourtant reçu un accueil enthousiaste de la part des internautes après sa publication en ligne sur les trois plus importants sites chinois : Sina.com, Sohu.com et Qq.com. Ayant suscité 800 000 clicks en seulement trois jours et près de 5 000 commentaires, le livre était jugé plutôt objectif et équilibré par les internautes chinois. « Si notre guide était intarissable sur la gratuité de toutes les choses de première nécessité en Corée du Nord (éducation, santé, logement, vêtements, etc.), raconte Ye Yonglie dans Open Magazine, il nous interdisait en revanche de prendre une quelconque photo de ce qui se cache derrière la façade officielle. Par exemple, il faut savoir que les gens ayant de la famille en Corée du Sud ou les handicapés sont interdits de séjour à Pyongyang. »

Ye Yonglie, Zhenshi De Chaoxian (« La Vraie Corée du Nord »), Maison d’édition de l’éducation de Tianjin, 2008.

Les pigeons, ces rats ailés

Chaque pigeon est à l’origine de douze kilos de fiente par an, nous dit
le site de la Ville de Paris. Mais il y a bien d’autres choses à savoir
sur cet animal, explique la journaliste américaine Courtney Humphries,
dans un livre jugé excellent par les critiques du New Scientist et du New York Times.
Le pigeon de ville est un cousin du rat des villes : c’est un
synanthrope. Autrement dit, un animal qui vit au voisinage des humains
sans cesser d’être sauvage. Tout comme les poux et, à la campagne, les
hirondelles. Mais plus proche du rat que de l’hirondelle, car il vit
des déchets de l’homme. Si l’on n’aime pas les pigeons, on fait comme
Woody Allen, on les appelle des rats ailés.
Il y a des dizaines d’espèces de pigeon. A New York comme à Paris, le
pigeon de ville semble issu, comme le pigeon domestique, d’une seule
espèce, le pigeon de roche, qui vivait naguère sur des falaises en bord
de mer. L’auteur éprouve une immense admiration pour cet animal,
qu’elle baptise « le superpigeon », en raison de ses spectaculaires
facultés d’adaptation. Le pigeon aime les céréales et se nourrit de
celles que l’homme lui laisse, transformées ou non, abandonnées ou
obligeamment servies par ceux qui aiment les pigeons. Courtney
Humphries, qui a écumé la littérature scientifique, écrit que le pigeon
a développé une résistance aux maladies hors du commun. Mais le plus
admirable, selon elle, ce sont ses facultés de reproduction : il fait
des petits tout au long de l’année, comme les chiens et les hommes,
mais il en fait beaucoup plus : une population de pigeons peut
quintupler en un an.
Saluée par une presse unanime, la science de l’auteur a pourtant ses
limites. Humphries semble avoir quelque difficulté à distinguer entre
l’histoire du pigeon de ville et celle du pigeon domestique. Elle écrit
que le pigeon est le premier oiseau à avoir été domestiqué, au
Moyen-Orient vers – 3000 avant J.-C. Or Darwin, qui lui consacre le
premier chapitre de L’Origine des espèces, donnait déjà cette
date, non à propos du Moyen-Orient mais de l’Egypte. L’archéologie
actuelle atteste la présence de pigeons domestiques en – 4 500 avant
J.-C. en Mésopotamie. Et le pigeon a été précédé par la poule, dont la
domestication eut lieu en Asie avant – 5 400 avant J.-C. Même pour une
très bonne journaliste, la science du pigeon est une quête inachevée.

L’histoire, ce présent perpétuel

Les premières années du XXe siècle – s’en souvient-on ? – furent notamment marquées par six assassinats de dirigeants européens, des atrocités commises par la Belgique au Congo, la mise en place par les États-Unis d’une démocratie à Cuba… Voici « une période où les choses ont changé si rapidement que même les historiens, dans leur hâte à rendre compte des événements qui ont engendré la première guerre mondiale, ont tendance à passer un peu vite dessus », estime Charles King qui commente dans le Times Literary Supplement l’histoire culturelle de cette période écrite par Philipp Blom. The vertigo years (« Les années vertige ») s’arrête sur chacune des années 1900 à 1914 en relevant les faits marquants, parfois d’apparence anodine. L’année 1910 est vue au prisme de Virginia Woolf, pour qui la nature humaine aurait changé… vers le mois de décembre. « Blom utilise cette remarque comme point d’entrée d’un large éventail de réflexions sur la sexualité, la rationalité et la compréhension contemporaine de la conscience humaine » explique King. Curieusement, ce n’est pas autour de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche que s’organise le chapitre consacré à 1914. Cet été-là, c’est le meurtre de Gaston Calmette, directeur du Figaro, tué par Henriette Caillaux, la femme du ministre des Finances, qui fait les gros titres. « Quand le mot Sarajevo apparaît, pendant ces années-vertige, dans les colonnes de journaux c’est en tant que "lointaine Sarajevo" », remarque King. « Les hommes ne vivent jamais dans le futur immédiat ni dans le passé, mais dans un présent perpétuel ».

Chroniques de la haine policière

Ce sont trois flics impliqués dans plusieurs sales affaires. Les passages à tabac dans l’école Diaz, lors des manifestations contre le sommet du G8 en 2001 à Gênes, ils en étaient. La chasse aux Roumains d’octobre 2007 – un déchaînement de violence et de racisme dans une Rome enragée après le viol et le meurtre de Francesca Reggiani par Nicolæ Mailat – aussi. Le mois suivant, ils étaient encore là lors des affrontements provoqués par la mort de Gabriele Sandri, jeune supporter de football tué d’un coup de pistolet sur une aire de repos d’autoroute par un agent. Et ainsi de suite. Carlo Bonini, un journaliste de La Repubblica les a suivis partout. Dans leurs casernes, dans leur vie privée, dans leurs chats électroniques avec leurs pairs. Il note tout, dans les moindres détails, témoignant de leur fascisme « brut et musclé » comme le note Marco Imarisio. « Le résultat est glaçant », ajoute le critique d’Il Corriere della Sera : « Ce qui pourrait passer pour le délire de trois exaltés se prenant pour des surhommes est en fait un socle de principes partagés par la plupart de leurs collègues ». Bonini rend compte de certains mécanismes humains, à l’œuvre lorsque les frustrations personnelles se transforment en haine envers le reste du monde, réactions souvent contagieuses. La presse italienne salue le livre, stupéfaite, et tire la sonnette d’alarme. Bonini, explique Imarisio « montre une institution, censée veiller sur notre sécurité, en dérive. Cela ne peut laisser indifférent. Du moins, cela ne le devrait pas ».

Au Japon, les périls de la nostalgie

Aoyama a la quarantaine, il élève seul son fils qui le presse de se
remarier. Prétendant chercher un premier rôle féminin, il organise un
casting avec l’aide d’un ami producteur. Asami se présente, qui semble
incarner tout ce qu’il recherche. Seule contrariété, mais de taille :
la jeune femme, victime dans son enfance d’abus qui l’ont conduite à la
psychose, tue les hommes qu’elle fréquente. Ce scénario noir est celui
d’Audition, un roman de Ryu Murakami adapté il y a une dizaine d’années
à l’écran par Takashi Miike, et aujourd’hui traduit en anglais. Vrai
sujet du livre : les relations des Japonais avec leur passé. Aoyama,
comme Asami, sont très marqués. Le premier sur un mode nostalgique, la
seconde d’une manière post-traumatique. « Murakami est connu pour la
qualité de son diagnostic sur la culture japonaise. Son sujet de
prédilection est le goût psychologique et culturel de l’après-guerre
pour la modernité », analyse Kasia Boddy dans The Telegraph. Aoyama
pense avoir trouvé l’incarnation d’un temps révolu en Asami ; son
égarement va lui coûter cher. C’est, pour Boddy, la leçon du livre : au
Japon, peu importe comment on exprime son attachement au passé « c’est
regarder en arrière tout court qui est dangereux ».