Le panorama que dresse Sergio Ramírez d’un pays consumériste vous semble-t-il juste ?
L’orgiede consommation rentière est un phénomène classique du Venezuela «saoudite » – un pays qui n’a par ailleurs jamais cessé d’êtrecapitaliste – pendant ses phases de prospérité pétrolière. Lesphénomènes que décrit Ramírez le reflètent assez bien, quoique de façonimpressionniste.
La chute du cours du pétrole ne risque-t-elle pas de fragiliser le régime ?
Legouvernement sait d’ores et déjà qu’il devra prendre des mesuresd’austérité. Il a aussi décidé d’assouplir les contrats pétroliers pourattirer les multinationales étrangères tant décriées et augmenter laproduction. Les inquiétudes budgétaires expliquent par ailleurs laprécipitation avec laquelle Chávez a relancé son projet d’amendement àla Constitution sur le renouvellement indéfini des mandats électifs.
Qu’en est-il du clivage de la société à l’égard de la figure de Chávez ?
Ilfaut relativiser la profondeur du clivage. Aujourd’hui, les « ni-ni »sont de plus en plus nombreux, même s’ils finissent souvent par voterpour Chávez, ou pour ses adversaires, en fonction de considérationsassez pragmatiques. Sergio Ramírez se fait un peu trop l’écho despréjugés des classes moyennes intellectuelles opposées à Chávez. Sonportrait du caudillo latino-américain « typique » et de son rapport auxmasses est convenu et le fait passer à côté de réalités sociologiqueset politiques importantes. Il n’y a pas que Chávez dans le chavisme,sans compter que le leader bolivarien n’est pas descendu de la montagneà la tête d’une troupe de vaillants guérilleros : il a gagné (àplusieurs reprises) de très prosaïques élections en s’appuyant sur unappareil, le Mouvement Ve République (MVR), aujourd’hui transformé enParti socialiste uni du Venezuela (PSUV), qui n’a guère bouleversé lesrègles de la politique vénézuélienne et recycle en fait une bonnepartie de son personnel.
Il semble pourtant jouir d’unepopularité certaine auprès des couches populaires, un culte de lapersonnalité qui n’est pas sans rappeler le péronisme…
La «révolution bolivarienne » est sous bien des aspects une gigantesquethérapie d’estime de soi populaire. Mais, comme l’explique un de sesanciens ministres, le rapport des masses avec Chávez est « plusérotique que religieux » et il n’exclut pas l’ambivalence,l’irrévérence ou une certaine désillusion. Par ailleurs, s’il y abeaucoup de choses qui rappellent le péronisme, il y a aussi desdifférences importantes. Chávez est à la fois Perón et Evita, principed’autorité et contre-pouvoir affectif et charismatique ; il entendreprésenter simultanément le parti de l’ordre – la « droite endogène »(au sein du chavisme), comme on dit au Venezuela – et la gauche socialequi prêche une « révolution dans la révolution ». Cela requiert parfoisde sa part des manœuvres assez acrobatiques. Mais Perón s’appuyait surune puissante classe ouvrière organisée, pas sur des secteurs plébéiensinformels, et il a laissé en héritage tout un faisceau d’institutionséconomiques et sociales qui forment encore aujourd’hui le noyau de cequi subsiste d’État-providence en Argentine. Il n’y a rien decomparable au Venezuela, où un régime bolivarien particulièrementinefficace sur le plan administratif s’est essentiellement contenté derepeindre en rouge un « pétro-État » rentier et gaspilleur.
Chávez se rêve-t-il en caudillo et peut-il mener la révolution bolivarienne vers un régime de type cubain ?
Lespenchants personnels de Chávez et ses désirs profonds sont un objet despéculation assez stérile. Mais, pour toutes sortes de raisons, Chávezne peut ni ne veut se donner les moyens d’instaurer un régime de typecubain. Et, de toute façon, comme le dit très justement Ramírez, lasociété vénézuélienne – chavistes compris – ne l’accepterait pas.