En Colombie, les liaisons dangereuses d’Álvaro Uribe

Virginia Vallejo est une femme hors du commun. Belle, cultivée, cette
aristocrate est, dans les années 1980, l’une des plus célèbres
présentatrices de la télévision colombienne. Courtisée par les riches
et les puissants, elle leur préfère néanmoins le narcotrafiquant Pablo
Escobar, chef du cartel de Medellín, dont elle tombe amoureuse en 1983. Ces deux-là vivront pendant cinq ans une histoire d’amour clandestine.
« Elle lui avait tout sacrifié », écrit Jorge Urien Berri dans le
quotidien argentin La Nación. Mais si le livre de la jeune
femme est un succès en Colombie comme au Venezuela, c’est moins grâce
au récit de cette brûlante passion qu’aux révélations qu’il contient
sur le passé de l’actuel président colombien, Álvaro Uribe. Directeur
de l’aviation civile entre 1981 et 1983, le « Doctor Varito », comme
l’appelait Escobar, aurait notamment accordé des licences aux
narcotrafiquants pour la construction de pistes d’atterrissage et de
petits porteurs. « Pablo avait l’habitude de dire : “Si ce garçon ne
nous était pas tombé du ciel, il aurait fallu aller à Miami à la nage
pour y porter la drogue aux gringos” », raconte Virginia
Vallejo. Un témoignage qui vient s’ajouter à une série d’enquêtes et de
reportages mettant en lumière les liens d’Uribe, ancien maire de
Medellín, avec le narcotrafic. Amando a Pablo, odiando a Escobar a provoqué la colère du président colombien, qui a accusé Gonzalo Guillén, reporter du New Herald
et auteur d’une enquête comparable publiée en 2006, d’avoir été la «
plume » de Virginia Vallejo. Des accusations qui ont décidé le
journaliste, dont la sécurité était déjà menacée, à quitter le pays.
Malgré les scandales, en six ans de pouvoir, la cote d’Álvaro Uribe
n’est jamais descendue sous la barre des 65 % d’opinions favorables.

Le 2e piège de Google (avec remerciements à Robert Darnton)

Dans deux articles importants de la New York Review of Books (The Library in the new Age, – voir aussi ma réponse à l’article – et Google and the Future of Books). Robert Darnton a analysé le projet de numérisation de masse entrepris par la compagnie Google. Ainsi qu’il le dit lui même, le projet, par son ampleur, mais aussi à cause de ses modalités, conduit quelque part entre l’enthousiasme utopique et les jérémiades, ce qui, dialectiquement, pourraient assez bien caractériser les tension intellectuelles de ce Siècle des Lumières dont il est l’un des meilleurs spécialistes. Mais, contrairement, à l’attitude de nombreux penseurs du XVIIIe siècle, il termine par une note assez pessimiste en déplorant en particulier que les bibliothèques et les fondations soient restées sur la touche tandis que Google allait de l’avant et numérisait (et numérise encore) à tour de bras.

En fait, le problème n’est pas fondamentalement Google, mais plutôt la façon dont le conflit avec les éditeurs a été résolu. Dans sa configuration actuelle, Google se comporte à peu près aussi bien qu’on puisse l’espérer d’une compagnie privée, avec des actionnaires. En focalisant clairement sur sa capacité à piocher dans des montagnes de données numériques, Google peut effectivement rechercher le profit optimal sans trop menacer directement le droit à l’accès. En bref, Google tend à se comporter en assez bon citoyen, ou du moins tient à en conserver l’apparence, ce qui pose quelques limites à ses activités commerciales … pour le moment.

Évidemment, ce que sera Google dans dix, quinze, vingt ans, nul ne le sait. De ce fait, une épée de Damoclès pend désormais au-dessus de l’édition en général par le fait même que Google a réussi à se doter d’un monopole assez particulier dont nous allons esquisser plus loin les contours. Ce monopole sera légalement établi seulement après qu’un juge aura approuvé l’accord rédigé en commun par la compagnie de Mountain View, l’Association of American Publishers et l’Authors Guild et il ne concerne que les copyrights de droit américain.

L’accord, tout le monde s’entend, est complexe. De plus, il est rédigé dans ce sabir étrange, apparemment dérivé de l’anglais, et couramment appelé legalese. On peut, pour se régaler, le lire en entier à cette adresse. De cet exercice palpitant s’en dégagent quelques grands traits :

1.    Cet accord ne concerne que les livres sous droits;
2.    Google peut continuer de numériser;
3.    Les livres sous droits mais épuisés font partie, par défaut, de l’accord, mais les propriétaires des droits peuvent se retirer de cet accord.
4.    Les livres sous droits et disponibles commercialement ne font pas partie de l’accord, mais les propriétaires peuvent demander leur inclusion (!!!);
5.    L’accord prévoit quatre modalités d’accès aux ouvrages couverts par l’accord :
     (a)    Un individu peut ouvrir un compte avec Google pour obtenir l’accès perpétuel à un ouvrage sous droits, mais épuisé;
     (b)    Tout individu pourra avoir accès en tout temps à environ 20% de tout ouvrage sous droits. En même temps, le lecteur pourra savoir où trouver le livre en bibliothèque (un service qu’offre déjà Worldcat de OCLC, incidemment), ou comment l’acheter;
     (c)    L’Institution Subscription Database (ISD) comprend toute la base de données des ouvrages sous droits, mais épuisés, et des institutions, telles les universités, pourront s’abonner à cette base, en totalité ou en partie, à un tarif à déterminer, mais basé sur le nombre d’étudiants à temps plein. Dans certaines limites, on pourra imprimer (par exemple, vingt pages à la fois).
     (d)    Finalement, un Public Access Service (PAS) est prévu pour les bibliothèques qui ne s’abonneront pas à l’ISD. Il prévoit la présence d’un terminal unique par bâtiment de la bibliothèque et des frais d’impression calculés à la page. Pendant cinq ans, Google prendra en charge ces frais d’impression, mais seulement jusqu’à concurrence de 3 millions de dollars.

Robert Darnton voit, bien sûr quelques avantages à cet accord. En particulier, si l’on imagine la bibliothèque d’une petite commune, celle-ci se retrouvera soudain avec un accès à plus de livres que la plupart des plus grandes bibliothèques du monde : tous les livres dans le domaine public plus tous les livres américains qui sont sous droits, mais épuisés. On parle là de millions de volumes et la clause 5.d ci-dessus ouvre cet accès partout aux États -Unis.

Mais il y perçoit aussi de graves problèmes dans cet accord, même si l’on se place dans la perspective strictement américaine qui n’est pas celle de la plupart des lecteurs de ce billet. Le plus grave est l’invulnérabilité de fait de Google face à la concurrence. En effet, l’accord couvre la très grande majorité des maisons d’édition et des auteurs qui détiennent des copyrights américains. Toute nouvelle tentative de numériser ces livres devra obtenir l’accord, un par un, de chaque maison d’édition et de chaque auteur. Google a obtenu ces accords d’un seul coup. En passant, si, au lieu de l’accord, on avait eu un procès finalement gagné par Google, cette victoire aurait été acquise en vertu du principe du fair use. Ironiquement, ceci aurait permis à de nouveaux projets de numérisation de voir le jour, en parallèle avec le projet de Google, et selon le même principe légal. Hélas, la façon dont ce différend a été réglé exclut désormais cette possibilité, ce qui signifie que, dans le cas des copyrights américains, Google détient désormais ce monopole de facto.

Au début des projets de numérisation et tout au long du processus de négociation, il apparaît que personne n’a vu très clairement cette conséquence conduisant à une nouvelle forme de monopole. De fait, le gouvernement américain a dormi au volant, comme il l’a fait un peu trop souvent depuis une dizaine d’années. Les fondations privées n’ont guère mieux fait et ont laissé passer l’occasion d’une numérisation de masse bien conduite. Le sursaut qui a sauvé le génome humain des griffes de Craig Ventner, le Président de Celera (la bien nommée, au prix d’une orthographie fantaisiste) n’a pas eu lieu dans ce cas-ci et, ainsi que Robert Darnton l’explique, il est désormais trop tard. On peut, bien sûr, imaginer un refus du juge, mais il apparaît peu probable.

Vu de l’extérieur des États-Unis, la situation peut paraître encore plus inquiétante. Les maisons d’édition situées hors des États-Unis vont vouloir négocier leur accord avec Google. Sur quelle base ? Comment ? Nul ne le sait, mais l’accord conclu aux États-Unis va probablement devenir le document de référence pour tout contrat futur. Si les maisons d’édition hors des États-Unis obtiennent mieux (de leur point de vue) de Google que leurs collègues américains, cela se traduira par un accès plus restreint aux livres, soit par le moyen des tarifs, soit par les modalités d’accès, ou les deux. Cela voudra dire que les livres sous copyright américain seront plus faciles à consulter que les autres, ce qui devrait intéresser, par exemple, les grandes instances de la francophonie, mais aussi des autres aires linguistiques. En effet, si les maisons d’édition de France et de Navarre refusent de jouer avec Google, où jouent dur avec Google, cela voudra dire que les copyrights américains obtenus pour les traductions bénéficieront d’un surcroît de visibilité par rapport à leur original. Vive Camus, Sartre et Foucault en anglais, dans le monde entier !

La parade n’est pas facile à imaginer, sauf à produire une vaste collection de livres épuisés mais sous droit en accès totalement libre, y compris les livres américains traduits en français, espagnol, etc. Voilà qui secouerait le cocotier mondial de l’édition et qui forcerait une ouverture plus grande, un accès plus libre aux ouvrages américains. Mais qui dispose des moyens nécessaires pour engendrer les vibrations nécessaires avec une intensité suffisante ? La BNF ? Hmmmmmmmmm Qui dispose de la volonté politique et des ressources financières pour conduire un tel projet ? Difficile à dire.
Peut-être qu’en cette époque de crise financière, il est temps d’apprendre aux chômeurs à tout numériser partout (contre salaire s’entend) et ainsi relancer l’économie tout en arrachant une partie de la culture mondiale à Google. Plus sérieusement, ce qui est en train de se passer aux États-Unis appelle une réaction hors des États-Unis suffisamment coordonnée pour forcer les Américains à s’harmoniser au reste du monde, et non l’inverse. La meilleure façon repose probablement sur un mélange d’actions gouvernementales et d’initiatives distribuées qui, ensemble, pourraient reproduire dans le monde de l’édition les résultats étonnants du logiciel libre contre Microsoft. La première mesure à prendre, d’urgence, c’est que tous les livres envoyés en dépôt légal soient accompagnés obligatoirement de leur pendant numérique dans un format approprié. Mais ce n’est que le tout premier pas d’une longue campagne.

Sur le même sujet : l’interview que Robert Darnton a accordé à Books et la réaction, en vidéo, de Bruno Racine, président de la BnF.

Et la presse, alors ?

Que la France, se croyant à l’abri des vents mauvais qui ravagent la planète, cultive tranquillement ses particularismes politiques et syndicaux, soit ! C’est presque un sport national. Prenons le thème central de ce blog : la digitalisation de la lecture et de la culture. Voilà un domaine, où, comme dans quantité d’autres, nous sommes gentiment à la traîne. Pas franchement hostiles – quoique… Juste réticents, inquiets, nostalgiques, défensifs, etc. – la litanie habituelle, en d’autres termes.
En général, on se focalise sur le futur du livre papier. Et c’est vrai que c’est un objet mythique, presque parfait (même si l’écosystème au sein duquel il se développe est loin de l’être), chargé chez nous d’un affect particulièrement puissant.
Le livre, peut-être – mais le journal ? Là encore, passéisme. On disserte à l’envi des moyens de maintenir la presse papier en survie (« un acharnement thérapeutique, dans bien des cas » d’après le patron d’un groupe de médias helvétique), on glose par-ci par-là sur la question du « basculement numérique ». Mais si de plus en plus de titres sont en fait désormais amphibies, avec une double existence papier/numérique – comme Books – on ne peut pas dire que le débat passionne les foules. Au contraire de ce qui se passe de l’autre côté de la Manche ou de l’Atlantique.
J’ai la chance de participer aux déjeuners qu’organise mensuellement l’édition française d’un important magazine américain autour de figures de la politique américaine. J’ai été frappé de ce que presque tous, à un moment ou un autre de la discussion, ont spontanément mis sur le tapis la question de la presse et de son inéluctable évolution numérique. Que ce soit pour se lamenter, comme Donald Rumsfeld, que la liberté de manoeuvre des blogueurs agace prodigieusement. Ou pour déplorer au contraire, comme Bob Woodward, qu’ils n’aient pas encore pu prendre la main sur la presse papier, soumise à des contraintes de plus en plus lourdes. «Aujourd’hui, ce serait impensable pour un journal de conduire une investigation comme je l’ai fait pour l’affaire Watergate », a-t-il confessé. « Sur le net, oui, peut-être. Ou alors en écrivant un livre ».
Je me souviens particulièrement des propos d’Al Gore : pour lui, c’est l’écrit en général qui est carrément en voie de disparition, supplanté par le retour en force de l’image. Or, dit-il, la démocratie « c’est une conversation » qui ne peut fonctionner sans un support d’échange, un média. Il faut donc d’urgence repositionner la circulation d’idées du papier à l’écran, du textuel au pictural. Ce qu’il a lui-même fait – avec un grand succès financier ! – en créant Current TV, un média « citoyen » de diffusion de vidéos politiques et sociétales.
À l’autre extrême du spectre politique américain, le rival malheureux de McCain pour la candidature républicaine aux dernières élections, Mike Huckabee, tient un discours curieusement voisin. « La presse papier est en voie d’extinction » dit-il. Il faut « changer les tuyaux  parce qu’Internet les a fait exploser ». Mais, attention ! Les informations circulent désormais de façon anarchique, sans être passées au crible d’un comité de rédaction, quel qu’il soit. Les a priori des uns et des autres, leur crédibilité, leur exactitude ne sont plus garantis par la réputation d’un titre. Il faut donc que chaque lecteur devienne désormais son propre rédacteur en chef.
La question outre-Atlantique n’est plus de savoir s’il vaut mieux lire son journal sur papier, sur un écran d’ordinateur ou sur un ebook. D’ailleurs, l’arrivée prochaine de supports souples de grand format – peut-être même en couleur – va trancher définitivement le débat. Et, oui, il faudra trouver autre chose pour allumer un feu ou pour recueillir les gouttes de café crème au comptoir. La question – comme pour le livre électronique – devient : comment faire pour s’y retrouver, si tout un chacun peut être au choix lecteur ou auteur, spectateur ou journaliste ? Éric Fottorino quant à lui a tranché : « Ce qui compte, c’est la marque ». C’est-à-dire que le lecteur est content d’avoir une information labellisée Le Monde, et peu importe par quel canal. Il faut ordonner, clarifier, interpréter l’afflux d’informations qui surgit de toutes parts. C’est bien, dans son domaine, l’ambition de Books.

La fabrique de la nation japonaise

Okinawa, 1879. L’Empire japonais nouvellement proclamé annexe officiellement le royaume des Ryûkyû, dont l’île d’Okinawa est le cœur. Jusque-là, cet archipel était quasi indépendant, bien qu’historiquement placé sous une double sujétion : dans le giron de la Chine, il était également, depuis 1609, sous le protectorat du clan Shimazu, un clan féodal du sud du Japon. Ce petit royaume florissant suscite en effet toutes les convoitises : situé à égale distance de la Chine, du Japon
et de Taiwan, il est au cœur du trafic maritime nord-asiatique. En cette seconde moitié du XIXe siècle, le Japon, qui est en train de se constituer en puissance impériale, revendique sa souveraineté totale sur l’archipel des Ryûkyû, c’est-à-dire son intégration pure et simple au département nippon de Satsuma. Le petit royaume, littéralement menacé de toutes parts, se débat dans un jeu diplomatique délicat. Sans compter qu’au même moment les États-Unis, cherchant à mettre fin à la
politique de fermeture totale pratiquée par le Japon à l’égard du monde extérieur, renforcent leur diplomatie dans le Pacifique. Avec Tenpesuto, l’écrivain okinawais Eiichi Ikegami retrace cette période charnière de l’histoire d’Okinawa. Son héroïne, Mazuru, est une belle jeune femme, érudite et polyglotte, qui se fait passer pour un homme, Neion, afin de pouvoir intégrer la haute administration royale et mettre son intelligence et son pragmatisme au service du triple jeu diplomatique mené par le royaume face à la Chine, à l’Empire japonais et aux États-Unis. Un roman historique en deux tomes qui connaît, depuis sa sortie en août 2008, un immense succès. « Car en retraçant l’histoire moderne d’Okinawa, Eiichi Ikegami nous rappelle que le Japon d’aujourd’hui a son origine dans un passé expansionniste et colonial. Il déconstruit la belle et grande histoire de la nation telle que les manuels tentent de nous la raconter », analyse le poète Shinji Saitô dans l’hebdomadaire tokyoïte Syûkan Dokusyojin. « Car l’État-nation japonais que nous connaissons, sa culture et sa langue ont été artificiellement construits dans le temps et l’espace, imposés par un empire qui n’hésitait pas à annexer des territoires pour alimenter la “fabrique des sujets de l’empereur” menée au début de l’ère Meiji et de la modernisation. » La culture japonaise n’est pas homogène et ne se résume pas à celle de Kyoto ou Tokyo. Elle est faite de diversité et comprend les cultures et les langues d’Okinawa, d’Hokkaïdo (au nord de l’archipel), etc. « Tenpesuto, conclut le poète dans l’hebdomadaire Syûkan Dokusyojin, se fait l’écho d’un sujet de réflexion et de débat de plus en plus investi par la recherche universitaire et les médias : la remise en cause du passé impérial du Japon. »

Philipp Halsmann : le photographe et le parricide

Marilyn Monroe, Richard Nixon, Salvador Dali et Grace Kelly ont posé pour lui. Ou, plutôt, ont sauté pour lui. C’est ainsi que Philipp Halsmann aimait photographier ses sujets : en l’air. Conséquence d’un traumatisme provoqué par la disparition de son père, mort en montagne ? Ce qui est sûr, c’est que l’accident a bouleversé sa vie. Un jour de 1928, Halsmann et son père, Juif russe dentiste à Riga, partent en excursion dans les Alpes de Zillertal, dans le Tyrol autrichien. Les chemins sont mauvais. Le père – est-il tombé, a-t-il été poussé ? – fait une chute. Philipp cherche des secours mais il est déjà trop tard. Unique témoin, il devient accusé. Trois mois après, à Innsbruck, s’ouvre son procès pour parricide. Halsmann, jugé coupable, est condamné à dix ans de prison. L’historien Martin Pollack s’est replongé dans les archives du tribunal d’Innsbruck pour nous livrer son enquête, entre le roman policier et le livre d’histoire, resituant le procès dans le contexte de l’époque, celui d’une Europe où l’antisémitisme va croissant. « Depuis Vienne, « la rouge », « la bolchévique », comme titrent les journaux tyroliens, une vague de protestation se soulève. L’avocat Franz Pessler, juif lui aussi, reprend l’affaire et exige la réouverture du dossier. Il organise une pétition que signeront entre autres Sigmund Freud, Thomas Mann, Erich Fromm et Albert Einstein demandant, par lettre, au président autrichien de gracier Halsmann », raconte Laura Leonelli dans Il Sole 24 Ore. « Sur les murs de Innsbruck, poursuit-elle, on colla des affiches où l’on pouvait lire : « Citoyens, le procès Halsmann montre à tous ceux qui veulent bien le voir, la monstrueuse influence et la coalition des juifs ». Après deux ans d’incarcération, le futur photographe est finalement gracié et expulsé d’Autriche. Il trouve refuge à Paris, d’où Einstein l’aidera à nouveau à s’enfuir en 1940, vers les Etats-Unis. Il est mort il y a trente ans, sans que l’on en sache plus sur le drame.

Les trois mémoires de l’humanité

Lisez Aux origines de la culture,(éditions du Pommier/Cités des sciences) petit essai stimulant et limpide d’un philosophe embarqué dans le voyage anthropologique. En héritier de Darwin, l’auteur de L’origine des espèces, Roland Schaer interroge, lui aussi, la distinction reçue, dans le règne animal, entre l’homme et les autres espèces sous le rapport de la culture. Pour lui, tout le vivant, celui qui apparaît il y a six cent millions d’années avec le premier système nerveux central (déterminant la perception et la locomotion) partage les trois mémoires. La mémoire génétique. La mémoire individuelle. La mémoire sociale. La mémoire génétique qui met en jeu, dans la longue durée de l’évolution, un dispositif  sélectif de mémorisation propre à l’espèce. Est enregistré ce qui, dans l’évolution, a réussi et a permis à l’espèce de s’adapter. La mémoire individuelle qui concerne le temps court de l’existence de l’individu et qui lui permet de mener ses propres expériences, d’en tirer les leçons, d’apprendre et de s’améliorer. La mémoire sociale qui ajoute une dimension supplémentaire organisée autour de l’idée que l’on peut apprendre des autres, que la mémoire des expériences est susceptible d’être transmise. C’est sur ce dernier chapitre que l’essai de Roland Schaer emporte la conviction. Il rappelle, à cet égard, les nombreuses études menées sur les primates pour montrer comment l’innovation dans un groupe est repérée, formalisée,  "transmise" et réutilisée par d’autres individus du même groupe – comme, par exemple, le cassage de noix chez certaines populations de singes. Innover, apprendre, transmettre autant d’opérations "culturelles" qui se vérifient aussi bien chez l’homme que chez l’animal (et jusqu’à la très rudimentaire limace de mer !). Darwin, dans La filiation de l’homme, suggérait déjà que le règne animal avait produit une morale : l’évolution n’est pas cette machinerie aveugle à sélectionner les plus forts; dans certains cas, des comportements de solidarité, mais plus généralement ce que Roland Schaer identifie comme le souci parental, ouvrent à des comportements favorisant, à rebours, la protection du plus faible. Cette piste, qui devrait être développée autour de la notion de responsabilité – répondre non pas seulement de sa propre existence mais de celle d’un autre – nourrit une réflexion nouvelle. A rebours de la conception kantienne de la responsabilité – envisagée sous le seul aspect de l’imputation de la faiblesse dans l’action – Roland Schaer développe un autre point de vue. La responsabilité envisagée comme puissance de l’un à répondre de l’existence de l’autre. Nul doute que ce petit livre discret n’alimente bientôt, à sa façon, le débat sur la philosophie du « care », largement en débat aux Etats Unis et qui prend le contre-pied de ce courant pessimiste qui, de Hobbes à Nietzsche, en passant par les moralistes français ne comprend la vie sociale qu’au filtre de la guerre généralisée des égoïsmes.

Israël : le prix de la guerre

Une femme quitte son foyer, à Jérusalem, pour ne pas avoir à affronter la mauvaise nouvelle de la mort de son fils, Ofer, engagé dans une opération dans les Territoires palestiniens. L’officier et les soldats affectés à cette tâche funèbre et routinière en Israël la lui apporteront : c’est inéluctable, elle le sent, elle le sait. Redoutant cette Annonciation funeste, elle s’enfuit sur les sentiers de Galilée, « jusqu’au bout du pays » (le titre anglais du roman) pour mieux exorciser la mort prévisible de son fils. Et le protéger, en reconstituant mot à mot sa courte vie. Ainsi espère-t-elle conjurer le sort. Elle arrache Avram, son amour de jeunesse et père biologique de l’enfant, à la torpeur comateuse qui l’a saisi depuis son incarcération en Égypte lors de la guerre de Kippour en 1973, et l’entraîne dans ses tribulations.
« Le roman de David Grossman est un grand livre. Pour être plus précis : c’est le roman fondateur de la littérature israélienne du XXIe siècle. Pas moins. Et peut-être même plus encore ! », s’enthousiasme Ariana Mélamed, sur le site du quotidien Yedioth Ahronoth, Ynetnews.com. « Fondateur parce que, de propos délibéré, page après page, il rappelle à ses lecteurs qui vivent en Israël le prix qu’ils paient pour leurs guerres, leurs silences, leur collaboration avec la “situation” telle qu’elle leur est imposée. Dans ce livre, chacun peut être à la fois bourreau et victime. » Dans le quotidien Haaretz, Tsvia Grinfeld ne cache pas non plus son émotion : « L’objectif de Gross-man n’est pas seulement de purifier la réalité israélienne de la laideur, de la peur, de la douleur et du sentiment de culpabilité dus à notre domination et qui rendent notre vie si impossible, mais de fonder un avenir neuf. » David Grossman a perdu son propre fils, Ouri, tombé au front, le dernier jour de la guerre du Liban, le 12 août 2006, alors qu’il avait déjà achevé son roman.

Lire aussi : Notre liste de bestsellers en Israël

L’Italie toujours sous le poids des années de plomb

Adriano Sofri, a été condamné en 1997 à vingt-deux ans de prison pour avoir commandité le meurtre, en 1972 à Milan, du Commissaire Calabresi. Il publie aujourd’hui un livre consacré à l’affaire. Attendu depuis longtemps, cet ouvrage relance la polémique sur les années de plomb qui pèsent depuis trente ans sur la vie publique italienne. Sofri, suivi par une grande partie de l’opinion, a toujours clamé son innocence. Pourtant, « tout en rejetant sa responsabilité pénale, il reconnaît pour la première fois [dans son livre] son entière responsabilité morale », explique Simonetta Fiori dans La Repubblica. En racontant les faits.
En décembre 1969, Calabresi enquête sur l’attentat qui a fait dix-sept morts à la Banque de l’agriculture de Milan. La police vise alors les milieux anarchistes – dont la responsabilité sera ensuite totalement écartée. L’un des suspects arrêté, Giuseppe Pinelli, meurt pendant sa garde-à-vue en tombant de la fenêtre du bureau du commissaire. Celui-ci, bien qu’absent de la pièce à ce moment-là, fera l’objet d’une violente campagne de presse l’accusant d’être l’assassin de Pinelli. Le groupe d’extrême gauche Lotta continua, dirigé par Sofri, ne cessera son réquisitoire contre Calabresi. Deux ans plus tard, ce dernier est abattu devant chez lui. Pendant dix-huit ans, l’enquête piétinera. Puis, sur les dires d’un repenti et après un long feuilleton judiciaire, Sofri est condamné et emprisonné. Aujourd’hui, il dénonce un État qui a essayé de faire passer des anarchistes innocents pour des terroristes et a caché la vérité sur la mort de Pinelli. Mais il condamne aussi sans hésitations les attaques qu’il a lui-même dirigées contre Calabresi, interprétables comme des appels au meurtre. Il assume aujourd’hui sa part de responsabilité ; une part morale : « Si quelqu’un traduit en action ce que j’ai clamé à voix haute, je ne peux me considérer ni innocent, ni trahi ».

Daniel Mendelsohn contre les stéréotypes

Qu’est-ce que cette Etreinte fugitive (éditions Flammarion) qui fait le titre du livre de Daniel Mendelsohn ? « A la fin des contes », comme dit l’un de ses amants italiens, c’est l’impossible saisie de l’eau entre les doigts. Drame du Narcisse qui échoue sans cesse à embrasser son image liquide et perpétuellement instable. Le « Qui suis-je ? » de Mendelsohn déroule des histoires qui s’enchevêtrent. La sienne, celle d’un Janus bifrons, dédoublée, entre une vie de gay new-yorkais et une vie de "famille", banlieusard du New Jersey, à côté d’une femme, Rose, et de son enfant, Nicholas – son quasi fils. Comme Frédéric Mitterrand l’avait fait dans La mauvaise vie, Daniel Mendelsohn raconte la genèse de son homosexualité. Celle d’un juif américain qui se cherche à travers de multiples miroirs. Miroirs brisés qui fragmentent le moi, éparpillé entre plusieurs appartenances. Comme pour Les disparus, l’autre volet de cette enquête sur l’identité qui l’avait conduit à interpréter son histoire familiale à la lumière des textes du Talmud, Mendelsohn passe son homosexualité au crible des textes antiques. Et peut-être plus profondément au filtre de la langue grecque et latine. Comment se rassembler alors qu’il y a tant de « moi-s » dans ce moi ? Comment être différent quand l’homosexualité vous projette dans un monde de l’identique ? Comment donc être unique ? Mendelsohn sait cette hantise d’être la réplique d’un autre. Dans Les Disparus, ses oncles et tantes pleuraient en le voyant, car ils croyaient reconnaître en lui les traits d’un aïeul disparu. Ici, c’est l’inquiétude d’être happé par les stéréotypes. Ceux de la culture gay. Ou ceux de la culture « cadres » banlieusards. Mendelsohn a beau être juif américain gay. Il parle d’une angoisse partagée par l’homme moderne dans ces temps guettés par le stéréotype généralisé. Lui a trouvé la clef en refusant l’identité fixe. Aucun stéréotype ne peut l’étreindre puisque son identité est quelque part dans le mouvant, entre Bolechov et New-York, entre le "village" et le New Jersey, entre être « garçon » et être « père », entre Athènes et Jérusalem.

Sur le même sujet, les entretiens vidéo que Daniel Mendelsohn a accordés à Books à propos de L’Etreinte fugitive et sur l’actualité de son pays.

Les vies de Garcia Marquez

« Juillet 1965. Un écrivain colombien d’âge moyen, vivant à Mexico, décide d’emmener sa femme et ses deux fils en voyage à Acapulco. Là, en plein milieu de la route, une véritable illumination lui vient pour ce livre qu’il a en tête depuis tant d’années et qu’il n’arrive pas à écrire : "Voilà comment ça doit être, s’exclame-t-il devant la petite famille ébahie : l’image du grand-père qui emmène l’enfant connaître la glace. Il faut le raconter comme ça, comme un coup de fouet, et ensuite continuer sur ce ton". Gabriel García Márquez fit demi-tour, rentra à Mexico et s’assit face à sa machine à écrire. L’histoire jaillit à flots. » Ainsi naquit Cent ans de solitude selon la légende que rapporte Philip Hensher dans  l’hebdomadaire britannique The Spectator. Roman célèbre avant même sa publication. La seule lecture publique des quatre-vingt premières pages a suffi à le consacrer d’avance comme un chef d’œuvre de la littérature du XXe siècle. « Rares sont ceux qui, l’ayant lu, restèrent insensibles à sa puissante, sa torrentielle force imaginative. Après sa parution, et surtout après avoir reçu le Nobel de littérature en 1982, celui que l’on surnomme Gabo est devenu non seulement une figure internationale, mais le héros de tout un continent », s’enthousiasme l’écrivain britannique.
Dans la biographie très attendue qu’il publie aujourd’hui, après quinze années de recherches et de rencontres avec Garcia Marquez et ses proches, l’universitaire anglais Gerald Martin raconte les multiples vies de Gabo – tour à tour journaliste, scénariste, militant des droits de l’homme ; tour à tour en Colombie, à New York, à Cuba, en France, en Espagne, au Venezuela, au Mexique… En 1948, il est à quelques mètres du lieu où le candidat libéral à la présidence colombienne se fait assassiner, point de départ d’une guerre civile de dix ans. En 1959, il est à La Havane trois semaines après la révolution castriste. En 1961, il est à New York et couvre la crise de la Baie des cochons. « Chaque être humain a trois vies, écrit Tomás Eloy Martínez, un ami de Garcia Marquez dans La Prensa : la publique, la privée et la secrète. Les deux premières sont brillamment exposées dans cet ouvrage et entrouvrent au lecteur les portes d’une intimité jalousement préservée par l’écrivain. La troisième, en revanche, restera à jamais secrète. »