Franco-déclin

« La France est une queue de comète » disait Raymond Barre.
Dans un livre court, fluide, percutant, Nicolas Tenzer explique pourquoi (1). Il suggère aussi quelques idées de contre-attaques, notamment sur le plan culturel.
Dans ce combat d’arrière-garde, la France est peut-être pourtant en train de laisser passer une de ses dernières chances : la numérisation des textes français.
De fait, le Français a déjà été balayé d’Internet, où il n’occupe plus que la sixième place, loin, infiniment loin derrière l’Anglais. La déroute aurait pu ne pas être aussi complète : Jacques Attali avait préconisé en 1988 de créer une très grande bibliothèque virtuelle, plutôt que d’ériger un majestueux bâtiment pour la présente BnF. Les huit milliards de francs dépensés pour cela auraient permis largement de numériser le fonds français et de faire de la culture française – à défaut de la langue – une présence majeure sur le « septième continent », comme dit Attali, toujours lui.
Le patron actuel de la BnF, Bruno Racine (Voir l’interview vidéo de Books) ne se décourage pourtant pas, et fait face en multipliant les initiatives numériques : Gallica 1 et 2, Europeana, mise en ligne de catalogues, numérisation de 300 à 400 000 nouveaux livres par an, numérisation de la presse, archivage digital etc. Ce parangon de culture classique – agrégé de latin – grec, ancien directeur de la villa Médicis – fortement ancré dans le passé, embrasse pourtant gaillardement le futur. Il ne faudrait probablement pas trop le pousser pour qu’il concède qu’Attali avait raison – même s’il avait raison trop tôt.
Aujourd’hui, tous les bons esprits français sont ligués contre une hydre implacable : Google, et son projet de bibliothèque numérique universelle (Lire l’interview de Robert Darnton). Mais c’est trop tard ; le coup est parti ! En fait, le problème Google n’est pas tant  qu’il s’agit d’une société privée, américaine de surcroît. Le problème, c’est qu’on ne peut pas faire d’une entreprise le réceptacle quasi unique de notre culture écrite. Que se passe-t-il si Google disparaît ? Ce n’est pas inconcevable : presque la moitié des sociétés américaines qui composaient l’indice Dow Jones en  1988 ont plus ou moins connu ce sort ! Il faut disperser nos risques.
Signalons au passage un autre enjeu, plus modeste : la diffusion des livres électroniques français, aujourd’hui encore assez balbutiante. Il est significativement plus facile – et nettement moins cher – d’obtenir via internet des livres anglais, voire des livres français par le biais d’opérateurs anglo-saxons, vendeurs en ligne, universités, etc. Mais il est encore relativement facile de remédier à cette situation avec un peu de détermination commerciale et d’enthousiasme culturel. Ce train-là au moins ne le manquons pas !

(1) Quand La France Disparaît Du Monde, Grasset

Vive l’accès libre aux livres

Il suffit de se promener quelques minutes dans la superbe imprimerie de Plantin-Moretus à Anvers pour commencer à comprendre pourquoi il faut payer pour lire des livres. Encerclant un beau jardin intérieur, l’édifice de cette imprimerie considérable créée au milieu du XVIe siècle démontre rapidement qu’il s’agit là d’une double chaîne de montage de textes : d’une part, on progresse à travers les antres des fils de Vulcain, en ces endroits où les aciers fins et durs sont ciselés, où les matrices sont frappées et enfin où l’alliage de plomb et d’antimoine est fondu pour produire les polices de caractères soigneusement rangées dans les casses; par ailleurs, le long d’un autre circuit, le manuscrit est choisi, étudié jusqu’à ce qu’une version stabilisée soit agréée par les spécialistes. Finalement, les deux chaînes convergent sous la presse et les feuilles sortent imprimées.

Tout cela coûte cher, très cher. Pour imprimer, il faut investir, risquer du capital, risquer des ratés, et espérer récupérer la mise, voire même faire un petit profit. L’imprimerie condamne le texte au commerce et l’habitude est prise depuis si longtemps maintenant qu’imaginer autre chose, maintenant, paraît utopique, absurde, bref impensable.

Pour des catégories entières de livres, ce raisonnement tient sans aucun doute. Mais de là à penser qu’il est de valeur universelle, il y a là un pas qu’il ne faut pas trop aisément franchir. Pensons, par exemple, aux livres avec un tout petit marché, très spécialisés, fruits le plus souvent de doctes recherches universitaires. Pourquoi continuer de produire ces livres selon les méthodes traditionnelles ? La question se pose d’autant plus que :

1.    Ces livres sont le fruit de recherches soutenues directement et/ou indirectement par des institutions publiques. Par exemple, au Canada, ces livres sont souvent le point d’aboutissement de fonds de recherche obtenus par concours auprès du Conseil de recherche en sciences humaines;
2.    Ces livres font souvent l’objet de subventions pour la publication. Toujours au Canada, environ 180 titres par an reçoivent environ 5 000 € chacun, somme qui diminue de beaucoup les risques encourus par les presses se chargeant de la publication de tels ouvrages;
3.     Ces ouvrages ne sont pas utiles qu’aux spécialistes. Bien diffusés, ils pourraient considérablement enrichir les conditions de travail de nombreux professeurs, enseignants et étudiants à différents niveaux du système scolaire et universitaire du pays;
4.    Ces ouvrages ne sont pas toujours lus au sens d’une lecture attentive, lente, crayon à la main; parfois ils sont consultés pour retrouver des faits ou des détails sur quelque personne, évènement, concept ou théorie. C’est pour cette raison que les meilleures maisons d’édition ajoutent un index aux livres. Cela dit, retrouver de l’information dans un codex demande du temps et de la patience et on se prend à rêver à la possibilité de rechercher de l’information en utilisant des outils simples comme on en rencontre dans un traitement de texte, ou dans un logiciel de lecture de fichiers en format pdf. On se surprend même à désirer un brin de Google…

Quelques presses ont compris tout cela et font ce qu’il faut pour conserver l’accès à l’imprimé, tout en offrant le document numérique. Oui ! Un accès libre et gratuit au fichier électronique.
Voici quelques exemples pour convaincre les sceptiques en train de secouer la tête en grommelant qu’il ne faut pas la leur faire… :

1.    Afrique du Sud: Le Human Sciences research Council publie des ouvrages de recherche. Vous pouvez aller chercher tous leurs livres gratuitement, en format numérique, à cette adresse, ou acheter une version papier;
2.    Les presses de l’Université nationale australienne offrent un accès libre à une collection croissante de titres sous forme électronique. En 2005 (oui, déjà en 2005 !), près de 400 000 volumes ont été téléchargés partout dans le monde. En 2006, le nombre dépasse 700 000 et en 2007, on en arrive à environ 1 million ¼ de téléchargements. Par comparaison, nombre de titres produits par les presses universitaires nord-américaines  languissent en-dessous du seuil, dérisoire par comparaison, de 700 exemplaires vendus…
3.    Aux États-Unis, les « National Academies press » vendent leurs ouvrages sur papier, et, un peu moins cher, en format électronique. Vous pouvez aussi acheter en format électronique chapitre par chapitre. Mais vous pouvez aussi lire tout le livre en ligne. Si vous ne me croyez pas, allez explorer leur site.
4.    Au Canada, Athabasca University Press a lancé sa collection en accès libre au début de l’été dernier et vous pouvez aller vous promener sur le site de cette petite presse pour aller quérir quelques titres intéressants. Je suis sûr que vous allez tous vous précipiter sur le titre suivant : « Radical Prostate Surgery » et ainsi vérifier que le radicalisme, au Canada, se débusque dans les endroits les plus surprenants…
5.    Et en Europe ? Ah ! En Europe… Eh bien,. Il y a OAPEN, mais chut pour le moment. Je vous en dirai un peu plus dans un mois environ… Il y a aussi Open Humanities Press qui couvre surtout des revues en accès libre, mais qui va se lancer dans les livres aussi.

La liste ci-dessous ne vise pas l’exhaustivité, mais elle couvre néanmoins certains des exemples les plus marquants de cet accès libre à des livres récents de recherche. Et le plus drôle, c’est que l’accès libre aux fichiers électroniques stimule la vente du papier imprimé, celui-ci étant produit de plus en plus en flux tendu, à la demande.

Et en France ? Hormis les Presses de l’Université de Lyon qui avancent dans cette direction grâce à Jean Kempf, je ne connais pas d’exemples de presses offrant un accès libre aux fichiers numériques de leurs ouvrages. Mais c’est peut-être simple ignorance de ma part et apprendre quelque chose de neuf me rendrait fort heureux…

Comment peut-on être polonais ?

En 2000 – elle a 17 ans –, un mensuel féminin publie son journal intime. À 19 ans, elle écrit Polococktail Party (paru en France aux éditions Noir sur Blanc en 2004). La critique, dithyrambique, la compare à Céline et à Gombrowicz. En quelques mois, près de cinquante mille exemplaires sont vendus : une première en Pologne. Aujourd’hui, Dorota Maslowska a 25 ans et quatre romans à son actif – quatre bestsellers ! Une œuvre en forme de peinture réaliste et désenchantée de la société polonaise actuelle, en particulier de sa jeunesse, paumée et désabusée. Avec Miedzy nami dobrze jest, paru en octobre dernier, l’enfant terrible des lettres polonaises s’attaque cette fois à une Pologne en mal d’identité, perdue entre le souvenir du système communiste et l’espoir déçu de l’adhésion à l’Union européenne. « Cette pièce de théâtre est mon manifeste pour une “polonité” affirmée », a déclaré l’auteur dans une interview au quotidien en ligne Polska Times. Inspirée par son propre modèle familial, traditionnel et provincial, elle explore le quotidien de trois générations de femmes vivant sous le même toit : « La grand-mère vit hantée par ses souvenirs de la guerre ; la mère cherche le réconfort dont elle a besoin pour pallier le vide de son existence dans les
publicités pour Karefour et Zant [Carrefour et Géant] ; la fille tente de se construire au milieu du néant qui caractérise le nouveau mode de vie. » Chronique d’une société en mal d’être, où la consommation devient « l’étiquette à travers laquelle on construit son identité, où posséder et avoir deviennent synonymes d’exister, où les objets symbolisent les briques avec lesquelles on tente de recomposer un monde tombé en morceaux », explique la jeune femme. « Les trois héroïnes passent leur temps à dire ce qu’elles ne feront pas, à parler des lieux où elles n’iront pas. Leur monde est un immense manque : elles ne partent pas en vacances, ne téléphonent pas, n’ont pas chacune leur chambre… Et elles ne veulent pas être polonaises. Elles sont obsédées par ceux qu’elles appellent “les gens normaux”, ces “Européens” qu’elles ne seront jamais et qui ne sont concrètement personne. Les Polonais ne veulent plus être personne », analyse la romancière rebelle. Perdus entre passé et présent, doutant de l’avenir, assommés par le matraquage télévisuel et les grands discours des intellectuels nationaux déconnectés de la réalité, pris en étau entre la grisaille de leur vie et le monde virtuel des publicités multicolores, les personnages de Dorota Maslowska voient le simple fait d’être polonais comme un défaut, presqu’une tare. Six ans après avoir dynamité le monde des lettres polonaises par sa verve enragée, sa langue amère, orale mais imagée, celle que l’on surnomme la Françoise Sagan de Gdansk a décidé de remettre au cœur du débat public une question fondamentale : que signifie être polonais aujourd’hui ?
Dorota Maslowska avoue ne trouver l’inspiration que dans la colère : « Sans colère, je ne sais pas écrire. Il y a quelques mois, j’étais invitée à un anniversaire. La fête était orgiaque, les décorations démesurées, la nourriture presque trop raffinée. Là, en regardant autour de moi, j’ai vu le vide terrible dans les yeux des invités, les cadavres des crevettes flambées à la vodka et les mégots de cigarettes. Je suis rentrée chez moi emplie d’une colère hors norme. »
La littérature de l’Est a trouvé sa nouvelle voix : c’est celle de la révolte. Et selon la critique polonaise, elle devrait continuer à faire parler d’elle.

Lire aussi : Prolococktail Party, extrait lu par Clémentine Jouffroy.

Lire aussi : Prolococktail Party, extrait lu par Clémentine Jouffroy.

Obama l’orateur

Je ne me lasse pas de revoir, sur le net, les discours politiques. Il n y rien de plus fascinant. Ils comptent parmi les actes les plus achevés de la culture orale mais ils sont, en fait, des monuments de la culture écrite. Alors je me suis abîmé les yeux à visionner ceux d’Obama. Voilà donc ma rencontre. Elle n’est pas originale. Mais elle est répétable grâce à la capacité indéfinie du web de me mettre en contact avec ces morceaux d’éloquence que le surdoué de la Maison Blanche a produit, au fil de son tour d’Amérique. L’un d’entre eux – celui de Philadelphie – a été traduit et publié en français en juin 2008 (Editions Grasset). On avait oublié, sous l’ère Bush, que l’Amérique était le pays où la parole fait spectacle. Sans doute parce que, dans une démocratie dont l’idée mère, comme dit Tocqueville, est « l’égalité de conditions », il n’y a pas d’autre moyen de construire de l’autorité. Dans ce conciliabule de tous avec tous, seule vaut la raison  – et surtout la manière de l’exprimer ! Comment décrire celle d’Obama ? C’est un sourire. Une langue. Un corps. Et surtout une main ! Regardez-la. Longue aux doigts fins. Voilà qu’elle se lève, avec la pensée, le pouce joint à l’index, les autres doigts repliés. L’idée s’y tient, bien tenue à la jointure de cette subtile tenaille. C’est presque gênant. Car une fois aperçue cette élégante ouvrière de la parole, on finit bientôt par ne plus voir qu’elle. Les discours sont cette main. Ce geste souple. Toujours le même. Mélange de saisie et de caresse. Il y a quelque chose d’érotique, vraiment, dans le rapport d’Obama avec son auditoire. Et cette « touche » unique varie selon que l’on a devant soi, l’Obama juriste, l’Obama tribun, l’Obama prédicateur. Miracle de la multiplication des voix. Un seul corps, mais plusieurs orateurs qui se succèdent en un morphing continu. L’éloquence de barreau d’abord. Obama est homme de droit, rompu à l’analyse de « cas » – celui du vieil homme noir dans un caucus du sud (discours de Philadelphie) ou celui de la vieille dame noire de 106 ans (discours de Chicago). Avec sa tête mue par un permanent mouvement de tourelle, Obama donne le sentiment de vouloir accrocher sur son sonar non pas la foule, mais le regard de chacun dans la foule, comme s’il s’agissait d’un banc de jurés à convaincre. L’éloquence de tribune. Obama, à cet égard, est l’héritier des founding fathers – les John Adams, Jefferson, Lincoln – auxquels il emprunte, dans l’excellence intellectuelle, quelque chose de l’austérité puritaine. L’éloquence de chaire enfin. Obama a fréquenté les black church et connaît le talent singulier, musical, des prêches de pasteurs noirs. Parole-chant, parole-prière suscitant l’émotion collective. Rien de tel chez l’actuel locataire de la Maison blanche, dont le discours paraît en comparaison peu marqué, mais dont la construction ménage toujours la clausule liturgique du « yes we can ».

Quand la Chine s’appauvrira

Le miracle d’années de croissance à deux chiffres dissimule de graves tensions qui pourraient bien compromettre le bel avenir supposé du capitalisme à la chinoise. Dans son livre Capitalisme aux caractéristiques chinoises, Yasheng Huang, professeur au MIT (Massachusetts Institute of Technology) remet en cause de nombreuses idées reçues. Cet Américain d’origine chinoise, déjà connu pour plusieurs ouvrages de fond sur l’économie du géant asiatique, a fouillé les archives du ministère de l’Agriculture et lu quantité de documents émanant de banquiers, d’hommes d’affaires et de responsables politiques depuis les années 1970. Le tableau qu’il brosse est préoccupant.
L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978 avait permis le développement vertigineux des petites entreprises dans les campagnes chinoises, véritable moteur de la croissance. Un essor stoppé net en 1989, à la suite de la répression du mouvement étudiant de la place Tiananmen à Pékin. La nouvelle direction, animée par deux hommes de Shanghai, Jiang Zemin et Zhu Rongji, a alors privilégié de façon systématique la croissance des centres urbains, les grandes entreprises d’Etat et l’investissement étranger, ponctionnant les petites entreprises du pays profond, renouant même parfois avec la politique de répression des petits patrons de province menée par Mao. Résultat, le revenu par habitant n’a épousé la courbe de croissance du PIB, de nombreuses zones rurales et villes moyennes se sont appauvries, et les inégalités ont explosé. En outre, les grandes entreprises admirées à l’étranger pour leur capacité à s’intégrer à l’économie globale sont, pour la plupart, pilotées par des hommes d’affaire de Hong Kong. Les entreprises d’Etat proprement dites ont continué à souffrir de sérieux dysfonctionnements.
Selon Huang, il fallut attendre 2002 et l’arrivée d’une nouvelle direction, autour de Hu Jintao et Wen Jiabao – l’un et l’autre ont une connaissance intime de la Chine rurale – pour que l’on tente de rectifier le tir. Mais l’auteur doute que ces nouvelles orientations suffisent à réparer les dégâts. Les commentateurs de son livre, comme Alan Wheatley, de l’agence Reuters, voient le contrecoup de la crise financière américaine arriver au plus mauvais moment. Pour Huang, seule une réforme profonde du mode de gouvernance politique serait à même de mettre la Chine sur la voie d’une croissance durable.

Derrière les barreaux, des femmes fatales ?

En 1788, le First Fleet débarque à New South Wales, Australie, les
premiers bagnards devant contribuer au peuplement de la colonie
britannique. A son bord, un prisonnier sur cinq est une femme. C’est
peu, du point de vue démographique, mais beaucoup au regard des
statistiques pénitentiaires. C’est suffisant, aux yeux de Nerida
Campbell, pour expliquer l’intérêt particulier que l’on porte sur
l’île-continent aux délinquantes du sexe dit faible. L’historienne a
comparé les représentations fantasmées des femmes criminelles
popularisées par le cinéma aux photos des détenues de la prison de Long
Bay entre 1914 et 1930. Si certaines ont revêtu pour l’occasion des
parures d’actrice, d’autres se montrent telles qu’elles sont, ravagées.
Ainsi cette « cocaïnomane à la peau crasseuse et sèche, l’arrête du nez
affaissée » que décrit Rosemary Neill dans le quotidien The Australian.
Contrairement au cliché hollywoodien de la « conspiratrice talentueuse
et maîtresse ardente », ces femmes ont pour la plupart été emprisonnées
pour vol, certaines pour avortement. La galerie n’est toutefois pas
dépourvue de figures romanesques. Comme cette figure de l’underground
australien des années 1920, célèbre pour avoir attaqué un homme au
rasoir, ou cette femme qui se fit passer une partie de sa vie pour un
homme et ne révéla sa véritable identité qu’après avoir été condamnée
pour le meurtre de… sa première épouse (il y en eut une seconde).
Fictives ou réelles, les femmes fatales se retrouvent au moins sur un
point. Elles nous attirent et nous répugnent, commente Campbell. Car
elles  « démentent les stéréotypes de la femme passive, désintéressée
et maternelle ».

Dur dur Wikipédia

« L’encyclopédie en ligne Wikipédia envisage de durcir les règles de publication de ses articles en ligne après la diffusion sur son site la semaine dernière de fausses informations rapportant la mort de deux sénateurs américains. Le changement de la procédure de validation, proposé par le fondateur de Wikipédia, l’Américain Jimmy Wales, a été approuvé par 60% des participants à un sondage en ligne. Les utilisateurs disposent toutefois d’un délai pour fournir des contre-propositions avant une deuxième consultation dans deux semaines. Si la modification est approuvée, les articles écrits par les nouveaux utilisateurs ou utilisateurs anonymes devront être validés par des utilisateurs expérimentés avant d’être mis en ligne. » (AFP 27/01/09)

Le durcissement des règles de censure de Wikipédia est un jalon supplémentaire sur la route qui conduit, dans l’environnement numérique, à redéfinir le statut des médias. L’affaire est plus subtile qu’il n’y paraît.

La numérisation permet la commutation par paquets des informations sur les systèmes de télécommunications. Les mêmes réseaux supportent ainsi la communication de personne à personne et la diffusion médiatique d’information vers des publics anonymes. Or, jamais avant Internet un outil de communication de personne à personne n’avait été simultanément un média. La poste, le télégraphe, le téléphone se sont toujours clairement distingués, tant par l’infrastructure que par la réglementation, de la presse, de l’édition, de la radio ou de la télévision.

Le déploiement d’Internet qui combine les deux fonctions — communication et média — a fait surgir une confusion entre ces deux modes essentiels de circulation de l’information. En effet, alors que la communication de point à point laisse à chaque partie, nommément identifiée, le soin d’évaluer le rapport au vrai de ce qui s’échange, la diffusion médiatique suppose une identification publique du « Qui parle » et des protocoles de censure. Ce point est gommé par l’apparition des blogs et des protocoles d’édition collaborative dont la propagande des télécoms a laissé croire qu’ils pourraient se substituer à l’édition traditionnelle. Les avatars de Wikipédia montrent qu’il y a des effets externes de désinformation à laisser les collaborateurs s’exprimer sans censure.

De là des tentatives de recréer des formes de censure, compatibles avec le modèle collaboratif. La publication de la version allemande du site par Bertelsmann est une première étape : elle s’accompagnera forcément de censure éditoriale. Le durcissement des règles de censure sur le site lui-même est une seconde étape. Attendons la suite…

Médecine frelatée

Pour les besoins de sa dernière enquête, Hans Weiss, journaliste
autrichien auteur de plusieurs ouvrages sur l’univers médical, s’est
fait passer pour un consultant spécialisé dans la recherche
pharmaceutique. Sous cette identité d’emprunt, il a fréquenté pendant
plus de deux ans différents labos, de nombreux médecins, et a eu accès
à des banques de données. Son livre, « Une Médecine corrompue »,
dénonce de nombreuses pratiques illégales. « Certaines industries
n’hésiteraient pas à taire des résultats de tests cliniques
défavorables à la commercialisation d’un de leurs médicaments », relève
Robert Jütte dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. « Pire, toujours
selon Weiss, la plupart des études nécessaires à l’autorisation d’un
médicament n’ont pas été faites de manière indépendante ». Pour fausser
les résultats d’un test, « les fabricants ont souvent recours à des
rédacteurs anonymes, médecins de leur état, qui sont évidemment
grassement rémunérés ».
L’enquêteur ne cite pas de noms dans son récit mais publie en annexe
une liste de médecins autrichiens, allemands ou suisses qui auraient
touché de l’argent de la part de grands groupes pharmaceutiques. Le
faux consultant dit aussi avoir pris sur le fait des praticiens
disposés à organiser des études sur des patients à risques avec des
produits placebo, en violation du code déontologique de l’Association
médicale mondiale.

Rêves d’Afrique

Enitan, une avocate qui travaille à Londres, décide un jour de rentrer
dans son pays natal, le Nigeria. Dans ce récit à la première personne,
la jeune femme raconte comment elle renoue avec une terre dont elle n’a
plus que de vagues souvenirs. Comment elle y retrouve Sheri, une amie
d’enfance devenue mannequin, entretenue par un membre du gouvernement
corrompu jusqu’à l’os. « C’est la vie de ces deux femmes, issues de la
nouvelle classe moyenne africaine, que nous raconte Sefi Atta, sur un
ton sans prétention et assez direct », commente Sabine Berking dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.
« Deux jeunes femmes, dont les rêves ne se distinguent guère de ceux
d’occidentales du même âge, à ceci près que la vie au Nigeria est
autrement plus impitoyable ». Ici, les opposants disparaissent et les
inégalités sociales sont extrêmes. Les attentes des héroïnes de Sefi
Atta n’en ressemblent pas moins à d’autres. Enitan souhaite faire
carrière dans le cabinet de son père, Sheri veut conquérir son
indépendance en se lançant dans la restauration.
L’auteure, elle aussi nigériane, vit désormais aux Etats-Unis. Elle a voulu faire voler en éclats les clichés du type Out of Africa
: l’Afrique, sa beauté, sa misère ; et dénoncer l’individualisme et le
machisme ambiants. Règlement de comptes auquel Sefi Atta se livre avec
un « réalisme rageur qui n’épargne rien ni personne ».

Piazzolla et la révolution du tango

Astor Piazzolla (1921-1992) est l’un des musiciens argentins les plus
importants de la seconde moitié du XXe siècle. Et l’un des plus
irrévérencieux envers la tradition. En 1938, à 17 ans, il décide de
devenir bandonéoniste. Cette sorte de petit accordéon devient
l’instrument privilégié l’homme qui rénova le tango en intégrant dans
ses compositions des partitions pour guitares électriques et autres
batteries. « Cette œuvre, ouverte aux plus audacieuses influences de la
musique contemporaine comme au jazz, suscita les plus virulentes
polémiques parmi les amateurs de tango orthodoxes », rappelle Gustavo
Varela dans le quotidien argentin ClarínEstudios sobre la obra de Astor Piazzolla
(« Etudes sur l’œuvre d’Astor Piazzolla ») analyse les ressources
musicales de l’artiste, ses thèmes, son style, son rapport au tango
dans ses compositions. Une œuvre qui offre enfin aux lecteurs, qu’ils
soient fins connaisseurs ou totalement profanes, une porte ouverte sur
l’univers esthétique du musicien le plus controversé de la musique portegne [de Buenos Aires] par excellence ». Quand, dans les années 1950, des tangueros
orthodoxes affirmèrent que ce que Piazzolla faisait « n’était pas du
tango », le musicien répondit simplement : « C’est de la musique
populaire et contemporaine de la ville de Buenos Aires ». Autrement
dit… du tango !