Sexe au pays des Soviets

«  C’est un malade, songea-t-elle alors qu’il lui faisait l’amour à nouveau. Oh, mon Dieu, après vingt ans à me comporter comme la bolchévique la plus rationnelle de Moscou, ce lutin me rend folle », fait dire à Sashenka le journaliste et historien britannique Simon Montefiore. La suite de cette fresque romancée sur fond de révolution russe a été nominée pour le prix de la plus mauvaise scène de sexe décernée chaque année par The Guardian. Malgré cette distinction et des dialogues de série B, le roman a quelques mérites, selon la romancière Dinitia Smith dans le New York Times. L’histoire débute en 1916. Fille d’un prince juif et d’une opiomane nymphomane amie de Raspoutine, Sashenka, 16 ans, mène une double vie entre ses cours dans un institut privé pour jeunes nobles et son engagement pour la cause bolchévique sous le nom de code de « Renard des neiges ».
Sa famille perd sa fortune durant les soulèvements révolutionnaires. Sashenka devient une parfaite ménagère communiste dévouée à la cause des femmes et à celle de son mari, un officiel du Parti. Sa vie dérape avec la révélation de son aventure extraconjugale avec un écrivain juif, le « malade » évoqué plus haut. Le livre plonge le lecteur dans la vie de la bonne société soviétique jusqu’à la deuxième Guerre mondiale et se prolonge jusqu’à l’ère postsoviétique, dans le monde des oligarques. L’intérêt vient en grande partie du travail de recherche mené par l’auteur pour ses livres précédents sur l’histoire de la Russie et de l’URSS. Staline, qui fait une entrée dans le roman, est présenté comme un personnage complexe, à la voix douce, aimant la musique. Mais ce premier roman de Montefiore révèle aussi un vrai talent. Ed Wright, du Sydney Morning Herald, dit ne pas avoir lu un texte aussi émouvant depuis longtemps. Quant à Vanora Bennett, du Times, de Londres, elle a refermé le livre en larmes.

Himmler, itinéraire d’un monstre

Heinrich Himmler ne mesurait pas plus de 1,74 m, avait le regard vitreux, le menton fuyant, la poignée de main flasque. Il pensait que l’univers était né d’une mutation glaciaire, était passionné de sorcellerie et voulait remplacer le christianisme par une sorte de religion germanique. Dans ses papiers, on a trouvé une version saxonne et païenne du Notre Père (1). En des temps ordinaires, cet Heinrich Himmler, qui avait fait des études d’agronomie, aurait pu mener une existence aux franges de la société bourgeoise. Mais le Munichois, né en 1900, vécut durant les quarante-cinq premières années d’un XXe siècle que l’historien Eric Hobsbawm a baptisé « l’âge des extrêmes ». Ce marginal parvint aux fonctions de Reichsführer-SS [chef national des SS]. Il devint l’homme le plus craint d’Europe, l’exécuteur des basses œuvres d’Adolf Hitler.

« Êtes-vous juif ? », demandait-il en 1941, lors d’une visite sur le front de l’Est, à un prisonnier russe dont la chevelure blonde l’avait frappé.
« Oui.
– Vos deux parents sont-ils juifs ?
– Oui, répondit le malheureux.
– Avez-vous ne serait-ce qu’un ascendant qui ne soit pas juif ?
– Non.
– Alors je ne peux rien faire pour vous. » Le prisonnier fut abattu. Heinrich Himmler était ainsi. Et c’est ce Bavarois poitrinaire et maladif, doté du charisme d’un employé de banque de province, qui se révéla le plus radical des extrémistes entourant Hitler et un infatigable pourvoyeur de mort.

Les déportations de Juifs français marquaient le pas ? Immédiatement, il faisait pression sur ses subordonnés : le rythme devait « dans les plus brefs délais être augmenté de façon significative […] afin de libérer définitivement la France de ses Juifs ». L’extermination piétinait dans les pays Baltes ? Un télégramme mettait les points sur les « i » : « Ordre express du Reichsführer-SS. Tous les Juifs doivent être fusillés. » Les Einsatzgruppen [groupes d’intervention] et les commandos SS de Himmler se livraient à des massacres systématiques à l’arrière du front. Parallèlement, Himmler étendait sur l’Europe un réseau de plus de vingt camps de concentration et d’extermination et de plus de mille deux cents camps annexes où quatre millions d’hommes périrent. Ce qui fait la singularité radicale de l’Holocauste, l’extermination de près de six millions d’hommes érigée en raison d’État et réalisée en partie par des moyens bureaucratiques et industriels, restera à jamais attaché à son nom.

À la fin du IIIe Reich, Himmler était le nazi le plus puissant après Hitler. Il avait sous ses ordres près de trois millions de policiers, les six cent mille hommes de la Waffen-SS, et près de deux millions de soldats formés dans l’armée de réserve de la Wehrmacht [l’armée régulière]. Il était aussi entrepreneur (car plus de cent entreprises dépendaient des SS), ministre de l’Intérieur et général en chef. Il mena au combat, l’un après l’autre, deux corps d’armée comptant des centaines de milliers de soldats. Il est d’autant plus étonnant qu’il ait fallu soixante ans pour que la première biographie scientifique et exhaustive soit publiée. C’est l’œuvre de Peter Longerich, l’un des plus éminents spécialistes mondiaux de l’Holocauste.

L’Holocauste ne devait être que le début d’autres crimes à grande échelle

Longerich a pu exploiter davantage de documents personnels qu’aucun autre biographe des responsables nazis. Himmler a tenu un journal, de l’enfance à l’âge adulte. On a conservé une liste de ses lectures de 1919 à 1934 et la correspondance qu’il entretenait avec ses amis, des membres de sa famille, sa femme. On dispose aussi d’une partie de ses agendas professionnels, ainsi que d’une quantité exorbitante de dossiers. Longerich a su tirer le meilleur parti de ces sources. Jamais sans doute un chercheur n’avait réussi à pénétrer si profondément la psychologie d’un SS, a fortiori celle de leur chef. Il en ressort le portrait d’un homme aux « traits de caractère littéralement anormaux » qui bascula, au cours des années 1920, dans un monde raciste fantasmatique dont il ne s’échappa plus jusqu’à son suicide en 1945.

Dans ce monde, sur lequel les Allemands devaient régner sans partage, il n’y avait pas de place pour les Juifs, pas davantage que pour les Slaves, les homosexuels, les handicapés, les « asociaux » et bien d’autres qu’Himmler qualifiait de «sous-hommes » ; les chrétiens, croyants eux-mêmes, le dérangeaient. C’est l’une des découvertes particulièrement effrayantes de Longerich : l’Holocauste n’était aux yeux d’Himmler que le point de départ d’autres crimes à grande échelle, avec à la clé plusieurs millions d’autres victimes, qui auraient sans doute eu lieu si les Alliés n’avaient mis fin au régime. Alors que la chute approchait, Himmler sut s’arroger des champs de compétence et d’autorité qui lui permirent de poursuivre le génocide, presque sans interruption. Il fit exterminer des Juifs car il était responsable de la lutte contre les partisans et que, à ses yeux, les Juifs étaient des communistes. Il fit exterminer des Juifs car il était, en sa qualité de commissaire du Reich pour la défense de la race, chargé de la colonisation et avait besoin de réquisitionner leurs habitations. Il fit exterminer des Juifs car, en tant que chef de la police, il voyait en eux une menace pour la sécurité intérieure. Sans Himmler, l’Holocauste n’aurait pas été ce qu’il fut.

À l’origine de cette carrière d’assassin unique au monde, un jeune homme maladroit, peu sportif, élève modèle. De son milieu familial monarchiste et conservateur, il hérite une ambition immense. Son père parvint au poste, très en vue, de proviseur du lycée de Wittelsbach, qui le mit en relation avec la maison royale de Bavière. Il est également zélé, dur à la tâche et pédant. On impose au jeune Heini de tenir un journal. Il y consigne laborieusement, pendant les vacances, ses allées et venues dans l’eau (« 1/8/15, me suis baigné pour la quatrième fois »), les cadeaux reçus à Noël. Il va jusqu’à y noter qu’il tient un journal. Deux décennies plus tard, c’est sur des fiches cartonnées qu’Himmler fait inscrire les cadeaux offerts à ses subordonnés et qu’il prend soin de noter personnellement que les prisonnières du camp de Ravensbrück doivent recevoir soixante-quinze coups de fouet « sur leurs fesses déculottées ». Son biographe décèle derrière ce « besoin de règles et de contraintes » la conséquence de profondes difficultés relationnelles.

À la puberté, le fils de professeur entre résolument dans un monde militaire aux règles strictes. Voilà qu’éclate justement la Première Guerre mondiale. Heinrich veut devenir officier. En 1918, il est nommé aspirant et, tandis qu’il cultive son allure martiale, il envoie à sa mère des lettres larmoyantes : « C’est si méchant de ne pas m’avoir répondu. » Longerich diagnostique là un « intarissable désir d’affection », que le futur génocidaire cherchera à compenser par une absolue maîtrise de soi. Himmler se prescrit de la dureté, encore et toujours de la dureté. «Jamais je ne faiblirai, jamais je perdrai le contrôle de moi-même », écrit-il dans son journal. C’est ici que doit commencer la recherche des fondements de la cruauté d’Himmler. Car, ensuite, il s’efforcera d’étouffer en lui toute forme d’empathie susceptible de le détourner de ses objectifs politiques.

Par cette représentation stylisée de soi en combattant insensible, tenace, idéaliste, Himmler est tout à fait représentatif de la « génération 1900 » à laquelle appartiennent également Albert Speer, Martin Bormann, l’éminence grise d’Hitler, et bien d’autres dirigeants nazis (2). Tous méprisent la pompe de l’Empire déclinant, l’accusent de sentimentalisme, et lui reprochent par-dessus tout d’avoir perdu la Première Guerre mondiale. Le jeune Himmler, lui aussi, considère la défaite comme la véritable catastrophe de sa vie, car il pense qu’elle lui a fermé la carrière d’officier. On ne s’étonnera donc pas de retrouver ce soldat frustré du côté des adversaires de la démocratie lorsque la République remplace l’Empire, en 1918-1919 (3). Himmler espère une nouvelle prise d’armes, « dans quelques années ». Entre-temps, il veut entreprendre des études d’agronomie, à l’instar de nombreux officiers aristocrates fortunés qu’il espère fréquenter. Il commence ces études à l’hiver 1919, à Munich.

L’activité de l’apprenti agronome ne diffère pas de celle des autres étudiants : il fait de l’escrime dans une confrérie, fréquente les cafés ; durant son temps libre, il s’entraîne à tirer et à marcher au pas dans un groupe paramilitaire, les Freikorps [corps francs] (4). Le jeune homme bouillonne. Si les incertitudes de l’avenir le poussent à envisager divers voyages, c’est surtout le désir sexuel qui le tenaille ; car il entend conserver sa virginité jusqu’au mariage. Il juge « du plus haut intérêt» les avances d’une prostituée, qui restent « naturellement sans succès ». De la compagne d’un camarade, il écrit dans son journal : « Une gentille fille, plutôt chaude, c’est sûr […]. Je pense que j’aurais pu l’avoir. » Il discute avec un ami de la « dangerosité de ce genre de choses. Dans l’union charnelle, soit dit d’homme à homme, on s’enfièvre et il faut toute son énergie pour garder sa raison ». Enfin, en 1927, lorsque Margarete (« Marga »), une infirmière de sept ans son aînée, le délivrera, il lui avoue qu’il aimerait furieusement, pour une fois, se montrer « vilain et indécent ».

Longerich établit un lien entre ces inhibitions et la dérive d’Himmler vers la culture paramilitaire d’extrême droite. De fait, fuyant ses frustrations, il se réfugie dans des fantasmes violents. À la fin d’une soirée de carnaval, tourmenté, il écrit : « Ce qui est frappant, c’est combien on a soif d’amour, et combien pourtant l’engagement et le choix sont difficiles, lourds de responsabilité. On en vient à espérer le retour des combats, de la guerre, des campagnes. » À un autre endroit, alors qu’il vient d’essuyer un refus, il note : « Si je pouvais désormais ne faire que combattre, quelle volupté ce serait ! »

La désillusion profonde d’Himmler

Les coups durs se succèdent. À l’été 1922 commence la vertigineuse dévalorisation du mark qui débouche sur l’hyperinflation de 1923. L’argent de la famille Himmler n’y suffit pas. Le fils doit arrêter ses études et travailler comme ouvrier dans une usine d’engrais chimiques. Non seulement son rêve de devenir officier s’est évanoui, mais la solution de rechange – gérer un domaine agricole – se dérobe à vue d’œil. Pour l’ambitieux fils de proviseur, la désillusion est profonde. La partie sombre d’Himmler apparaît alors progressivement. Sa rigueur se mue en volonté de tout contrôler, son esprit critique en une arrogance présomptueuse, son zèle en fanatisme. Ses amis se plaignent de cette transformation et, plus tard, Marga elle-même s’étonnera de l’extrémisme de son bien-aimé : « Pourquoi mettre la main au couteau avec ces yeux assoiffés de sang ? »

Himmler succombe à la fièvre générale de l’époque inflationniste (5). Les temps sont fastes pour les parapsychologues, et l’essayiste Sebastian Haffner note alors que les exorcistes se comptent « par centaines » à Berlin : « Des hommes aux cheveux longs, vêtus de peaux de chèvres, expliquent que Dieu les a envoyés pour sauver le monde. » Himmler, qui a perdu son emploi et est retourné vivre chez ses parents, s’abandonne à cette douce folie. Il lit des livres sur les pendules, l’astrologie, la télépathie. Parallèlement, il dévore avec une grande crédulité la plus médiocre littérature d’extrême droite. Sa liste de lectures entre l’été 1922 et l’été 1924 comprend quatre-vingt-un titres, dont près de la moitié sont nationalistes et antisémites. Très souvent, il y est question de femmes non juives séduites par des Juifs. L’affreux Manuel de la question juive de Theodor Fritsch fait partie du lot. Himmler commente : « Une étude de ce fléau […] qui nous asphyxie. » On y trouve aussi l’œuvre du théoricien des races Hans F. K. Günther où il est question à leur propos de ces « héros haineux » du XXe siècle qui disposent du droit « de détruire et de brûler ». « Un livre qui exprime exactement ce que je pense et ressens », écrit Himmler. Une chimère grossière prend forme dans son imagination, selon laquelle l’avenir de son pays réside dans le développement de colonies agricoles germaniques – « Alors, la Terre nous appartiendra » –, habitées par des hommes de « race nordique ». Himmler n’a encore tué personne. Mais les fondements sont posés. Bien avant qu’Adolf Hitler accède à la chancellerie.

En 1924, le Führer apparaît pour la première fois dans les notes d’Himmler (« Un authentique grand homme »). Entre-temps, l’ancien étudiant est entré au NSDAP [Nationalsozialistiche Deutsche Arbeiterpartei – Parti allemand national-socialiste des travailleurs] et lorsque le parti cherche un secrétaire pour la Haute-Bavière, le choix s’arrête sur lui. Sa mobilité y est pour beaucoup : « L’homme est utile, il a une moto », dit son supérieur de l’époque. Himmler structure le parti (« Le travail d’organisation me plaît beaucoup ») et se pose en expert des questions agraires. Le NSDAP n’est encore qu’un groupuscule, ses militants se comptent sur les doigts de la main. En 1926, Himmler est promu directeur adjoint de la propagande.

Il s’affaire sans répit, se rend dans les villages et visite les sections locales. Ses activités ne changent guère après son mariage, en 1928, avec l’infirmière Marga, qui lui donne bientôt une fille. L’argent se faisant rare, elle écrit : « Chéri, je pense que le vilain homme doit veiller à économiser. Il sait bien que sa vilaine femme dépense toujours beaucoup. » Les Himmler achètent cinquante poules et s’essaient à l’élevage pour arrondir les fins de mois. À partir de ce moment-là, il est souvent question d’œufs dans la correspondance du couple : « Les poules pondent horriblement peu. » Il faut attendre que le parti nazi acquière une audience nationale et qu’Himmler obtienne, en 1930, un mandat de député au Reichstag assorti d’un traitement pour que les soucis d’argent disparaissent.

« Un type extraordinairement utile »…

Entre-temps, Hitler a su apprécier à sa juste mesure le zèle et la loyauté d’Himmler, de huit ans son cadet (« Un type extraordinairement utile »). Et, parmi les différents candidats, Himmler apparaît comme le bras droit idéal, travailleur et inoffensif. En 1930, Joseph Goebbels devient chef de la propagande du Reich et note à propos de son adjoint : « Il n’est pas particulièrement intelligent, mais il est brave et appliqué. » Aussi Himmler peut-il sans difficulté prendre la direction des Schutzstaffeln [Escadrons de protection], les SS. Ils se composent de quelques centaines de militants et doivent assurer la sécurité d’Hitler et des autres chefs nazis lors des événements publics. Ils se réunissent quatre fois par mois pour des voyages de propagande, des entraînements militaires intensifs, des séances de jiu-jitsu. Ils doivent mesurer au minimum 1,70 m et avoir plus de 23 ans.

Politiquement parlant, leur rôle est négligeable. Et il le serait sans doute resté si les gros bras indisciplinés de la banche armée du parti, la SA [Sturmabteilung, Section d’assaut], n’avaient été pour Hitler une source de difficultés croissantes. Ces troupes, composées essentiellement de marginaux, commandées par le petit et corpulent général Ernst Röhm, se plient avec réticence à la stratégie décidée par Hitler : la prise du pouvoir par des moyens semi-légaux. Les SS dépendent en principe de la SA ; Himmler fait de l’ordre Tête de mort un contre-pouvoir, totalement dévoué à la direction du parti (6). Les SS comptent deux cent quatre-vingts hommes en 1928, cinquante mille lors de la prise du pouvoir, en 1933.

Pendant la guerre civile qui ensanglante les dernières années de la République de Weimar, Himmler donne pour la première fois, du moins de façon attestée, l’ordre de tuer. À Königsberg, il ordonne la liquidation de « dirigeants communistes ». Le 1er août 1932, ses hommes prennent pour cible un conseil municipal tenu par le KPD [Kommunistische Partei Deutschlands].

Un appareil d’oppression d’un genre inédit

Himmler n’a pas le charisme d’un mercenaire comme Röhm ; il n’est ni un tribun comme Göring, ni un démagogue galvanisant les foules comme Goebbels. La populace écumante, les masses hypnotisées, tout cela est étranger au monde de cet apparatchik à pince-nez. Il a d’autres talents : il est plus coriace que Röhm, a les nerfs plus solides que le morphinomane Göring et a moins de scrupules encore que le fourbe Goebbels. Chez lui, le mal se cache derrière le masque de la banalité. Il met sur pied le très redouté Sicherheitsdienst (SD) [Service de sécurité] qui ne s’occupe pas seulement des opposants politiques et des Juifs, mais enquête également sur les faiblesses de ses concurrents à l’intérieur du parti. On y collecte des informations sur l’homosexualité de Röhm, les amours passionnées de Goebbels, la corruption de Göring.

Le 30 juin 1931, le chef de la propagande note, stupéfait : « Je suis sur la piste d’un énorme complot. Les SS (Himmler) entretiennent ici, à Bln., un bureau d’espionnage qui me surveille. Il propage les rumeurs les plus insensées. » Goebbels se plaint de son adjoint auprès d’Hitler (« Cette bête perfide doit disparaître »). Mais Himmler reste en place. C’est paradoxalement lorsque Hitler accède à la chancellerie, le 30 janvier 1933, que sa sinistre carrière connaît une brève interruption. Göring prend la tête de la police prussienne, la plus importante formation armée après la Reichswehr. Les SS perdent de leur importance. Himmler doit se contenter du poste de préfet de police de Munich. À ce stade, personne n’aurait pu affirmer que cet homme sèmerait un jour la terreur dans toute l’Europe.

Mais Himmler, alors âgé de 32 ans, guidé par sa soif instinctive du pouvoir, gravit un à un les échelons. En Bavière, il crée la fonction de police politique. Et manœuvre activement pour redéfinir ses champs de compétence. Il fait des SS une police auxiliaire et, en sa qualité de responsable de la police politique, transfère ses prérogatives au chef suprême des SS : lui-même. C’est ainsi que la direction du premier camp de concentration permanent du IIIe Reich, Dachau, jusqu’alors aux mains de la police politique, est confiée à ce corps parallèle que sont les SS. Pour les victimes, la différence est énorme. Les policiers torturaient ; les SS, dès le deuxième jour, fusilleront quatre détenus. Himmler rêve d’un État populaire, dans lequel les lois ne joueraient aucun rôle. En Bavière, il fusionne la police, la SS, le service de sécurité et le personnel des camps de concentration pour former un appareil d’oppression d’un genre inédit.

Hitler est séduit par le modèle bavarois, où les SS sont tout et le détenu n’est rien. Le Führer considère qu’Himmler « fait partie de ces hommes qui font leur devoir avec une détermination implacable ». Sa radicalité et sa loyauté impressionnent le dictateur. Dans ces deux postures, Himmler n’a pas son égal.

À l’été 1934, Hitler se retourne contre Röhm, le chef de la SA. Selon de nombreux historiens, c’est Himmler qui tire les ficelles de l’événement sanglant [le massacre de la « Nuit des longs couteaux »]. Ce qui est certain, c’est qu’il attise le conflit en découvrant sans cesse de nouveaux indices tendant à prouver que Röhm aspire au pouvoir. Himmler, très tôt, s’associe à Göring et à d’autres fonctionnaires nazis, pour faire établir des listes d’hommes à abattre. Et lorsque Hitler attire Röhm dans un piège et le fait emprisonner, la police et les SS d’Himmler commencent à se charger de ces listes noires, méthodiquement. Plus de quatre-vingt-cinq hommes sont fusillés ou pendus dans les jours qui suivent, notamment Röhm et ses lieutenants, mais également les leaders de la tendance conservatrice. Hitler, rétro¬spectivement, justifie le massacre par la « légitime défense de l’État (7) ».

L’élimination politique d’une SA privée de son chef accroît considérablement les pouvoirs du chef SS. C’est alors seulement que la SS devient une organisation indépendante et qu’Himmler réussit à prendre le contrôle des nombreux petits camps de concentration que contrôlait la SA. Il les fait fermer pour la plupart, car il projette un nouveau type de camp, « susceptible de s’agrandir à tout instant, moderne, innovant ». L’assassinat, conçu comme une question de management. En 1936, Hitler nomme son cher Himmler à la tête de la police du Reich. Toutefois, le chef SS est rarement admis dans le premier cercle du Führer, celui des déjeuners à Berlin ou des dîners dans son chalet de Berchtesgaden, face à l’imprenable panorama.

Albert Speer, l’architecte attitré d’Hitler et son futur ministre de la Justice, a raconté dans ses écrits les stratagèmes dont usaient les courtisans pour assurer la promotion de leurs affaires. Goebbels sait qu’en racontant des anecdotes de la Première Guerre, il prédispose le Führer à écouter ses requêtes. Speer le tire de sa mauvaise humeur en orientant, l’air de rien, la conversation sur ses projets architecturaux. Et Himmler ? Il « amuse Hitler », rapporte Speer, « en racontant qu’il choisit des criminels pour surveiller les détenus ». Hitler le félicite de cette «excellente idée ». Le tourment des hommes comme source de bonne humeur.

Il surveille le comportement sexuel des SS

Les nazis sont désormais bien en selle, l’opposition politique est terrassée. Trois mille prisonniers meurent au milieu des années 1930 dans des camps ; au regard des visées nazies, c’est bien trop peu. Himmler se met à évoquer les « instigateurs » et « hommes de l’ombre » qui se dissimulent parmi les « sous-hommes » et qu’il faut préventivement neutraliser. Chez le théoricien du complot raciste qu’est Hitler, l’idée fait mouche immédiatement. Bientôt, les camps se remplissent, la terreur visant d’abord les prétendus asociaux, les Tziganes, les témoins de Jéhovah, les homosexuels, les criminels. Himmler a l’art de trouver sans cesse de nouvelles missions pour ses hommes ; c’est l’une des explications de la carrière exceptionnelle de ce marginal, selon Longerich.

Le politique et le privé s’entremêlent. Himmler veut faire des SS un ordre au sang pur car « il ne fait aucun doute que la race allemande est sexuellement corrompue ». Cela lui fournit probablement prétexte à voyeurisme : il consacre une part substantielle de son temps à s’occuper du comportement de géniteurs de ses subordonnés. Les SS doivent laisser examiner leurs femmes afin de vérifier leur «bonne santé reproductive ». Himmler veut connaître la forme de leurs jambes («droites, arquées en O, ou cagneuses en X ») ; il fait expertiser leurs photos et prescrit en cas de « surpoids » la visite d’un médecin. Himmler réprimande un SS en lui signifiant qu’il est « un peu cavalier d’exiger de sa femme des rapports sexuels juste avant l’accouchement ». Il incite un autre à procréer et exige des comptes rendus.

Peu lui importe la fidélité conjugale de ses hommes. Il autorise les unions libres pourvu qu’on élève des enfants. Un droit dont il fait lui-même usage : son mariage a périclité et il ne se rend plus dans le foyer familial de Gmund am Tegernsee [en Bavière] que pour voir sa fille. Himmler entame une liaison avec sa secrétaire Hedwig Potthast (« Häschen »), dont naissent deux enfants. Le corset étroit de la morale religieuse est une des principales raisons pour lesquelles cet ancien catholique fervent cherche désormais à remplacer le christianisme (« La plus grande plaie historique qui pouvait nous tomber dessus ») par des manières de faire « germaniques ».

En guise de Noël, il célèbre le solstice d’hiver et offre des feux de joie aux SS mariés, car il faut que « la femme, si elle abandonne le mythe religieux, ait autre chose ». Il propose de nouveaux rites pour les baptêmes (« consécration du nom »), les mariages (« consécration des noces »), les enterrements. Hitler est mi-agacé, mi-amusé par ces « bêtises de culte », mais ne s’en mêle pas. L’année 1937 arrive et le régime national-socialiste dévoile peu à peu ses ambitions expansionnistes. Tandis qu’Himmler, et c’est le plus important, affiche ouvertement ses rêves d’extermination. En février, il annonce au cours d’une réunion SS que la conquête du monde se déroulera par étapes. Les provinces occupées peuplées de races non germaniques doivent être « vidées, jusqu’à la dernière grand-mère et au dernier enfant. Et surtout, pas de compassion ».

Le pire pogrom depuis le Moyen Âge

Avant même la Seconde Guerre mondiale, les nazis montrent de quoi ils sont capables au cours de la « Nuit de cristal », le 9 novembre 1938 – le pire pogrom en Allemagne depuis le Moyen Âge. Peu avant, un jeune Juif polonais de 17 ans, dont les parents ont été expulsés comme des milliers d’autres Juifs polonais, abat un diplomate allemand. La base du parti fulmine. Hitler, exploitant cette atmosphère de violence larvée, lance ses casseurs à travers le pays. Parmi eux, les SS d’Himmler. L’ordre noir brise les vitrines des boutiques juives, démolit les établissements juifs, incendie et met à sac plus de mille quatre cents synagogues et salles de prières. Les pompiers veillent à ce que le feu ne se propage pas aux immeubles voisins. Selon des estimations récentes, quatre cents hommes au moins auraient été tués cette nuit-là, pris dans leurs maisons ou dans la rue avant d’être tabassés à mort ou fusillés. Himmler, pendant ces événements, passe le plus clair de son temps aux côtés d’Hitler. Il fait aménager les camps de concentration pour accueillir plus de trente mille nouveaux prisonniers. Dans les jours qui suivent, ses sbires parcourent le pays et arrêtent les Juifs. Le nombre total de morts s’élève à plus de mille.

Le pogrom est suivi d’une vague de lois antisémites et, chaque fois qu’il en a l’occasion, Himmler affiche le racisme le plus extrémiste. Ce systématisme semble, avec le recul, destiné à préparer ses hommes à des crimes plus graves. Lorsque, en 1939, le « IIIe Reich » envahit la Pologne, un pas est franchi. Désormais, il ne s’agit plus seulement de centaines de victimes : la rhétorique de combat entretenue et rodée depuis des années débouche sur un génocide. Les Einsatzgruppen d’Himmler, issus de la Sicherheitspolizei [Police de sécurité] et du Sicherheitsdienst [Service de sécurité, SD], sont chargés de liquider les « élites polonaises », car Hitler veut occuper le pays durablement. Conformément à leur représentation confuse de l’ennemi, ils s’attaquent également aux individus socialement vulnérables, aux prostituées, aux Gitans, aux handicapés.

Les unités de la Wehrmacht participent aux massacres de diverses façons, mais ce sont avant tout les hommes d’Himmler qui fusillent, battent à mort ou encore – raffinement particulièrement prisé – enferment dans des synagogues pour les brûler vifs dix mille Polonais, juifs ou catholiques. Leur chef dirige les opérations depuis un train spécial baptisé « Heinrich ». Aucun cas de refus d’obéissance n’est mentionné.

Comment Himmler est-il parvenu à rassembler cette troupe de meurtriers zélés ? Les milieux d’extrême droite, entretenant une culture raciste et haineuse, constituent dans les années 1930 un important vivier. L’aspiration des SS à devenir la garde rapprochée du Führer, leurs démonstrations martiales, leur uniforme noir, les bottes et l’insigne à la tête de mort fascinent de nombreux nazis, qui reçoivent ensuite une formation idéologique dans les casernes. Et, parmi tous ceux que la guerre et la crise économique ont rejetés aux marges de la société, le chef SS sait s’attacher les individus dotés du plus fort potentiel meurtrier. Ainsi du chef du service de sécurité, Reinhard Heydrich, congédié de la marine en 1931 pour avoir enfreint le code de l’honneur, apparemment un bon à rien. Sous la direction d’Himmler, il développe une énergie telle que les secrétaires se relaient nuit et jour pour dactylographier ses ordres meurtriers.

Himmler s’attire les plus grands éloges du Führer : « C’est Himmler qui a fait d’eux [les SS] ce qu’ils sont. Il a transformé ce troupeau en un corps de visionnaires. » Avant la guerre, Himmler considérait son empire racial comme un lointain horizon. Mais à peine la Pologne est-elle occupée que Hitler le nomme, à l’automne 1939, «commissaire du Reich pour la consolidation de la race allemande », responsable «de l’aménagement de nouvelles zones de colonisation allemande ». Himmler en éprouve « une grande joie » et se met à l’ouvrage pour réaliser ses terrifiantes utopies. Dans ses mémorandums, il déplace, comme des soldats de plomb, les peuples sur la carte. Les importantes minorités allemandes d’Europe de l’Est devront être implantées dans les régions orientales déjà sous domination allemande ou encore à conquérir. Les Polonais et les Juifs doivent leur céder la place et Himmler les installe tantôt à Madagascar, tantôt dans une « réserve juive » près de Lublin, en Pologne orientale.

Pour l’heure, le chef SS rejette encore l’idée d’une « extermination physique » de ces peuples, trop « étrangère à l’esprit allemand » et, surtout, « impossible à réaliser ». Tout change à l’été 1941, quand l’invasion de l’Union soviétique ouvre de nouvelles perspectives. Le génocide qui hantait ses lectures de jeunesse est désormais à portée de main. Du 11 au 15 juin 1941, il rassemble ses officiers dans le château de Wewelsburg, près de Paderborn [Rhénanie-du-Nord-Westphalie]. Le palais Renaissance, construit sur les ruines d’un château fort, héberge « l’école du Führer » et fait partie des « lieux saints » SS. C’est là que devront un jour être conservés dans un coffre, après la mort de leurs détenteurs, les anneaux ornés d’une tête de mort qu’Himmler décernait aux SS en guise de récompense honorifique.

Le plan d’action n’est pas arrêté. Les participants rapporteront plus tard qu’Himmler a d’abord évoqué le projet de retrancher trente millions d’hommes à la population de l’URSS. Tous savent qu’un tel crime n’est pas réalisable dans l’immédiat. Il doit donc concerner d’abord les Juifs, notamment parce que les dirigeants nazis sont convaincus de l’existence d’un « complot judéo-bolchevique » au fondement de l’empire stalinien.

Himmler rassemble environ trente-quatre mille hommes, choisis parmi les sbires de la Gestapo, les hommes du service de sécurité, les Waffen-SS, les forces de maintien de l’ordre, l’ancien personnel des camps de concentration. Le 22 juin, lorsque la Wehrmacht envahit l’Union soviétique, les massacres commencent presque immédiatement. Himmler est devenu ce petit fonctionnaire à l’énergie inépuisable qui exploite les possibilités techniques offertes par le XXe siècle : avions, automobiles, trains spéciaux. Il parcourt en tous sens l’Europe de l’Est pour galvaniser ses troupes. Là où le chef SS s’arrête, le nombre des victimes augmente souvent dans des proportions importantes, comme à Augustowo ou à Bialystok, dans la Pologne actuelle. Au début, seuls les hommes juifs sont abattus. Mais, à partir d’août 1941, on tue également les femmes et les enfants. « Je me suis résolu, dit Himmler, à adopter ici une solution univoque. Je considère que je n’ai pas le droit d’exterminer les hommes tout en laissant grandir leurs descendants qui se vengeraient sur nos enfants ou nos petits-enfants. » Le biographe d’Hitler, Ian Kershaw, a décrit ce mécanisme de radicalisation à l’œuvre dans l’ensemble du IIIe Reich, qui va au-devant des vœux du Führer (voir encadré). Himmler n’est certes pas le seul bureaucrate meurtrier, mais il est de loin le plus important et le plus puissant après Hitler.

Se maintenir en forme pour l’Holocauste

On assiste à des scènes incroyables. En Biélorussie, Himmler ordonne aux cavaliers SS de « fusiller les hommes et de jeter les femmes dans les marais ». Le 2e régiment SS de cavalerie l’informe que « la méthode consistant à jeter les femmes et les enfants dans les marais n’a pas rencontré le succès escompté car les marais n’étaient pas assez profonds pour que la noyade ait lieu ». Bien entendu, ils devront mourir quand même.

Chez plusieurs exécutants, le corps se rebelle, entraînant dépressions, troubles digestifs, crises de nerfs. Les hommes baptisent « mal du front de l’Est » ces effets psychosomatiques du crime. Les SS possèdent à Karls¬bad leur propre sanatorium, où les dirigeants peuvent se reposer des massacres. Himmler conseille à ses subordonnés de manger du pain grillé, plus facile à digérer, et de renoncer aux pommes de terre à l’eau. Ainsi se maintient-on en forme pour l’Holocauste. En mars 1942, les Einsatzgruppen ont exécuté à eux seuls un demi-million d’hommes.

Au cours de l’un de ses sinistres voyages, à Minsk, Himmler assiste personnellement à une exécution. Les victimes sont prétendument des partisans et doivent s’étendre dans une fosse face contre terre. Les membres de l’Einsatzgruppe B se relaient au tir. L’un deux rapportera après la guerre : « Après la première salve, Himmler se dirigea vers moi et regarda lui-même dans la fosse. Il remarqua que l’un d’eux vivait encore. Il me dit simplement : “Lieutenant, abattez donc aussi celui-ci.” » Le policier s’exécuta. Après quoi Himmler prononça un bref discours : il est conscient du fardeau que représentent de telles opérations, non pour les victimes, mais pour les exécutants. Elles sont cependant rendues nécessaires par la « guerre de la Weltanschauung » [guerre pour la réalisation d’un nouveau monde].

Himmler fait tester secrètement d’autres méthodes de mise à mort. Dans tel établissement de soin, on fait sauter des malades mentaux à l’explosif, dans tel autre on les asphyxie au gaz. Lorsque, en octobre 1941, le chef des SS et de la police du district de Lublin propose d’installer à Belzec, au sud de Lublin, une chambre à gaz fixe, Himmler acquiesce. Le premier camp d’extermination est construit, et on commence peu après à gazer des hommes dans cinq autres camps : Auschwitz, Treblinka, Majdanek, Sobibor et Chelmno. On ignore comment et quand Hitler et Himmler se sont mis d’accord sur les différentes phases de l’Holocauste. Plus tard, le chef SS fera référence, en interne, à une note d’Hitler ordonnant de « débarrasser de leurs Juifs les régions de l’Est », c’est-à-dire surtout les pays Baltes, la Biélorussie, l’Ukraine. On est tenté de supposer l’existence d’un ordre similaire concernant les déportations en partance des autres régions de l’Europe, qui sont peu à peu intégrées au programme d’extermination, ne serait-ce que par respect des procédures bureaucratiques. Himmler, lui, n’avait pas besoin d’ordre pour exterminer les Juifs. Il prend des initiatives, accélère le rythme, utilise toutes les possibilités offertes par les services de sécurité. Le dictateur doit même modérer les ardeurs de son sbire, car certaines des victimes sont destinées à l’esclavage.

Le 17 juillet 1942, Himmler se rend à Auschwitz pour une inspection de deux jours et demande à observer le fonctionnement d’un nouveau procédé : des détenus mettent à part les hommes inaptes au travail et les conduisent au Bunker 2, une ancienne ferme, dont les pièces ont été calfeutrées. Un SS administre par une fente des doses de Zyklon B, un pesticide conservé hermétiquement, et, quelques minutes plus tard, les victimes meurent par suffocation. Himmler reste pour observer les détenues juives qui ramassent dans les chambres de la mort les corps aux têtes bleuies et tuméfiées, encore agrippés les uns aux autres. Il l’aurait mal vécu, rapportera son entourage. Pourtant, un participant raconte qu’il est de fort bonne humeur lorsqu’il dîne avec les fonctionnaires, et se montre «particulièrement courtois » avec les dames présentes, les femmes du Gauleiter et des commandants SS. On parle éducation des enfants, art et littérature.

 

Comment est-ce possible ?

Himmler se considère comme un idéaliste, il est mû par sa représentation d’un monde parfait, qu’il contribue à construire, et c’est le cas de bon nombre de ses lieutenants et de leurs subordonnés. Dans un tel monde, le meurtre est un devoir, mais il est en revanche immoral de dépouiller les victimes. L’un des documents les plus effrayants jamais rédigés en langue allemande, le discours qu’il prononce devant les chefs SS à Poznan, le 4 octobre 1943, témoigne de cette « insensée confusion des valeurs », selon le mot de l’historien et essayiste Joachim C. Fest : «Je veux évoquer devant vous ouvertement […] un sujet particulièrement douloureux […]. Je parle de la déportation des Juifs, de l’extermination du peuple juif. La plupart d’entre vous savent l’effet que produisent cent corps gisant les uns à côté des autres. Avoir soutenu cette vision et être cependant resté digne, voilà qui nous a endurcis. Les richesses qu’ils possédaient, nous les leur avons prises. Nous avions le droit, c’était même un devoir envers notre peuple, de détruire cette race qui cherchait à nous détruire. Mais nous n’avons pas le droit de garder pour nous la moindre fourrure, la moindre montre, le moindre mark. »

Cette vision perverse d’Himmler d’un anéantissement accompli avec impassibilité est une illusion. Beaucoup de ses hommes utilisent leur toute-puissance pour violenter, piller, torturer. Le chef suprême des SS ferme les yeux sur la corruption de ses frères d’armes, qui pillent les ghettos et ont même forgé une expression pour désigner cette pratique : « Faire ses courses au pistolet. » Himmler est à l’apogée de son œuvre meurtrière. Le Führer fait son éloge en présence de ses autres subordonnés, le désignant comme « une personnalité tout à fait éminente de notre régime » ; il le nomme ministre de l’Intérieur.

À couteaux tirés avec Albert Speer

La dernière grande vague de déportation des Juifs s’abat sur le Reich. Le chef SS a arrêté le sort des prétendus asociaux qui iront à la mort dans les camps de concentration. En 1943, l’Allemagne s’est approchée de l’idéal que poursuit Himmler. La défaite de Stalingrad marque un tournant dans la guerre. Malgré cela, il conçoit de nouveaux plans, toujours aussi effrayants, pour les peuples d’Europe orientale. Il veut sélectionner chez les Russes et les Tchèques « les éléments racialement bons, en leur ôtant s’il le faut leurs enfants pour les élever nous-mêmes ». Que les autres « crèvent de faim, cela ne m’intéresse que dans la mesure où notre culture a besoin d’eux comme esclaves ».

Göring a joué un temps le rôle du dauphin, mais le général en chef a depuis longtemps succombé à sa toxicomanie. Himmler et Speer, les deux étoiles montantes du régime, tentent d’occuper la place vacante. Alors qu’ils arrivent un jour par hasard en même temps chez Hitler, le Führer les salue par ces mots : « Ah ! voici les pairs. » Si l’on en croit Speer, Himmler tente bientôt d’éliminer son rival. Speer, très malade, est placé dans une clinique que dirige le médecin d’Himmler. Ce dernier entreprend selon toute vraisemblance de régler son compte au patient. Un autre médecin s’y refuse, le projet n’aboutit pas et Speer s’en tire.

Himmler devient chaque mois plus indispensable, à mesure que l’Armée rouge et les Alliés approchent. Dans le quartier général du Führer, on en vient à redouter une révolution comme en 1918. La brutalité d’Himmler doit y parer. Goebbels écrit, plein d’espoir : « Il saura maintenir l’ordre en toutes circonstances. » Lorsqu’en juillet 1944 un groupe conduit par le général Claus Schenk Graf von Stauffenberg monte un attentat contre Hitler et qu’il s’avère que le chef de l’armée territoriale de réserve était au courant, Himmler hérite de son poste, alors même qu’il n’a pas su déjouer l’attentat. Il reçoit du même coup la direction des autres écoles de guerre. Il a sous ses ordres deux millions de soldats au total, ce qui représente la plus grosse formation militaire à l’intérieur du Reich car les troupes régulières combattent encore au-delà des frontières. Désormais, plus personne ne peut renverser le Führer de l’intérieur.

Une dernière fois, le génocidaire se montre à la hauteur des attentes qu’on place en lui. Tandis que ses sbires font évacuer les camps de concentration avant l’arrivée de l’Armée rouge et entraînent les détenus dans des « marches de la mort » vers l’ouest, il ordonne de brutales mesures de répression à chaque étape. En 1944, il organise la levée d’une armée populaire, l’ultime mobilisation des jeunes et des vieux. Malheur à ceux qui tentent de se soustraire à cette folie, traqués qu’ils sont par les chiens de garde d’Himmler à travers les ruelles des grandes villes. Des milliers de condamnations à mort sont prononcées dans les derniers mois de la guerre. Les hommes sont pendus aux réverbères, avec au cou l’écriteau « Je suis un traître ».

Himmler a passé près de la moitié de ses quarante-quatre ans d’existence aux côtés d’Adolf Hitler, et il ne fait aucun doute que le chef SS fut celui des deux qui s’illusionnait le plus. Et cela jusqu’à la fin. Le 22 avril 1945, le Führer reconnaît que la partie est finie. Depuis longtemps, le vacarme de l’artillerie russe parvient jusqu’à son bunker sous la chancellerie du Reich. Ce jour-là, alors qu’on discute de la situation, il se met à hurler, le visage couvert de larmes, et se frappe la paume du poing : « La guerre est perdue ! »

À cet instant, Himmler rêve encore d’une seconde carrière, aux côtés des puissances occidentales, contre les Soviétiques. Il refuse une visite d’adieu à l’homme qui fut son idole au motif qu’il n’a pas de temps à perdre : « Il est temps que je prépare mon nouveau gouvernement. » Un « désordre mortifère » menace l’Europe, qu’il pense être le seul à pouvoir empêcher. Et il se targue d’en convaincre en une heure le commandant des forces alliées, le général Dwight D. Eisenhower, qui serait du même avis. La discussion n’eut jamais lieu. Heinrich Himmler mourut le 23 mai 1945 dans un camp de prisonniers britannique. Il croqua une capsule de cyanure cachée entre ses dents. Son corps fut enterré anonymement quelque part aux environs de Lunebourg.

 

— Ce texte est paru dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Il a été traduit de l’allemand par Dorothée Benhamou.

Darwin à l’école des fleurs

Tout le monde connaît l’histoire canonique de Darwin, embarqué à 22 ans à bord du Beagle qui l’emmène autour du monde : Darwin en Patagonie ; Darwin dans les pampas argentines (se débrouillant pour prendre au lasso les pattes de son propre cheval…) ; Darwin en Amérique du Sud, collectant les ossements d’espèces géantes depuis longtemps éteintes ; Darwin en Australie et sa perplexité – alors qu’il est encore croyant – en découvrant son premier kangourou (« Il faut croire qu’il y eut deux Créateurs distincts »). Et, bien entendu, Darwin aux Galápagos, où, constatant que les pinsons y sont différents sur chacune des îles, il a ses premières intuitions sur la façon dont les créatures vivantes évoluent : un bouleversement de la pensée qui aboutira, un quart de siècle plus tard, à la publication de L’Origine des espèces.
La parution de cet ouvrage en novembre 1859 est le point d’orgue de l’histoire. S’ensuit une sorte de postface élégiaque où l’on voit un Darwin vieillissant et malade menant sans projet ni plan précis son petit train-train dans les jardins de Down House, publiant certes quelques autres livres, mais dont aucun ne peut égaler son grand œuvre.

Il est rarement précisé qu’il fut un grand botaniste

Rien ne saurait être moins vrai. Darwin est resté extrêmement attentif tant aux critiques qu’aux éléments susceptibles d’étayer sa théorie de la sélection naturelle, ce qui le conduisit d’ailleurs à remanier à cinq reprises l’édition originale de L’Origine. Et lorsqu’il se retire (ou, plus exactement, retourne) dans son jardin et ses serres après 1859 (Down House était entourée d’un vaste domaine et de cinq serres), c’est pour en faire des machines de guerre avec lesquelles il va bombarder ses détracteurs de nouvelles pièces à conviction – descriptions d’extraordinaires structures et comportements chez les plantes, très difficiles à attribuer à un Créateur ou à un quelconque Dessein –, les soumettre à un feu roulant d’éléments encore plus convaincants que ceux présentés dans L’Origine.
Curieusement, même les spécialistes ne prêtent qu’une attention distraite à ces travaux botaniques, alors que Darwin leur a consacré six livres et plus de soixante-dix articles. Dans Cent un botanistes (1994), Duane Isely le souligne : alors qu’« on a davantage écrit sur Darwin que sur tout autre biologiste, il est rarement précisé qu’il fut également un grand botaniste… On mentionne souvent le fait qu’il ait consacré plusieurs ouvrages à ses recherches sur les plantes, mais de façon anecdotique, sur le mode : “Il faut bien que le grand homme se distraie de temps à autre…” ».
C’est pour réparer cette injustice qu’à l’approche du 200e anniversaire de la naissance de Darwin et du 150e de L’Origine, le jardin botanique de New York a eu l’excellente idée de présenter une exposition intitulée « Le Jardin de Darwin : une aventure de l’évolution ». On y trouvait non seulement la reconstitution d’une partie des jardins de Down House et de nombreuses expériences qu’y a menées Darwin, mais également un ensemble rare de livres, lettres, papiers et dessins.

À bord du Beagle

Darwin a toujours éprouvé une tendresse et une admiration particulières pour les plantes (« J’ai toujours eu plaisir à élever les plantes au rang d’organismes vivants », écrit-il dans son autobiographie). Il a grandi dans une famille de botanistes – son grand-père Erasmus Darwin avait composé un long poème en deux volumes intitulé Le Jardin botanique, et le jeune Charles a grandi dans une maison dont les immenses jardins regorgeaient non seulement de fleurs, mais aussi de nombreuses variétés de pommiers qu’on avait croisés afin d’en améliorer la vigueur. Étudiant à Cambridge, les seuls cours auxquels Darwin assista de manière régulière furent ceux du botaniste J.S. Henslow. C’est d’ailleurs ce dernier qui, au vu des aptitudes exceptionnelles de son élève, lui procura une place à bord du Beagle.
Durant son périple, Darwin adressa à Henslow une série de lettres détaillées sur ses observations de la faune, de la flore et de la géologie des lieux visités. Imprimées et diffusées, ces lettres assurèrent la renommée de Darwin au sein des milieux scientifiques avant même le retour du Beagle en Angleterre. Et c’est encore à l’attention de Henslow que Darwin, dans les Galápagos, collecta soigneusement toutes les plantes à fleurs qu’il trouva, notant que les différentes îles de l’archipel recelaient souvent différentes espèces du même genre. Cette observation devait occuper une place centrale dans sa réflexion sur le rôle de la divergence géographique dans l’apparition de nouvelles espèces.
En vérité, comme le souligne David Kohn dans le magnifique essai qu’il a écrit pour le catalogue de l’exposition, « les spécimens de plantes recueillies par Darwin dans les Galápagos, plus de deux cents, constituent la plus influente collection d’organismes vivants de l’histoire des sciences […]. Cet ensemble devait d’ailleurs s’avérer le matériau le mieux étayé dont disposait Darwin pour illustrer l’évolution des espèces sur ces îles ». A contrario, les oiseaux que recueillit Darwin n’étaient pas toujours correctement identifiés et leur étiquetage n’indiquait pas toujours le lieu exact de leur capture ; ce n’est qu’après son retour en Angleterre que l’ornithologue John Gould put faire les corrections nécessaires – et les compléter grâce aux spécimens rassemblés par les compagnons de voyage de Darwin.
Ce dernier s’était lié d’amitié avec deux botanistes – Joseph Dalton Hooker, dont le père était directeur des Kew Gardens [près de Londres], et Asa Gray, enseignant à Harvard. Hooker, qui était devenu son confident dans les années 1840, fut le premier à qui Darwin montra l’ébauche de son travail sur l’évolution ; Asa Gray, lui, rejoignit le cercle des intimes dans les années 1850. Darwin leur écrivit à tous deux des lettres de plus en plus enthousiastes dans lesquelles il évoquait « notre théorie».

Le « comment » et le « pourquoi »

Alors que Darwin se présentait volontiers comme géologue (il avait en effet écrit trois livres de géologie à partir des observations faites au cours de son voyage à bord du Beagle, et conçu une théorie extrêmement originale concernant la formation des atolls de corail, laquelle dut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour se voir expérimentalement confirmée), il a toujours insisté sur le fait qu’il n’était pas botaniste. Notamment parce que la botanique restait à cette époque une discipline presque exclusivement descriptive et taxinomique – les plantes étaient identifiées, nommées et classifiées, mais on ne cherchait pas à en pousser plus avant la compréhension. Darwin, au contraire, était avant tout un chercheur qui, au-delà du constat, se posait les questions du « comment » et du « pourquoi » du comportement des plantes.
La botanique ne fut pas pour Darwin un simple passe-temps, comme elle l’était pour nombre de ses contemporains de l’époque victorienne ; l’étude des plantes allait toujours chez lui de pair avec un objectif théorique, toujours en rapport avec l’évolution et la sélection naturelle. Tout se passait, écrit son fils Francis, « comme s’il était chargé d’un pouvoir de théorisation qui, devant un phénomène inattendu, était prêt à se déverser dans le moindre canal, de sorte que chaque fait, si minime fût-il, donnait naissance à un torrent de théorie ». Et ce torrent coulait dans les deux sens ; Darwin lui-même répétait souvent que « l’on ne saurait être bon observateur si l’on n’est pas bon théoricien ».
Au XVIIIe siècle, bien que le Suédois Carl von Linné eût démontré que les fleurs possédaient des organes sexuels (pistils et étamines) et fondé sa classification en fonction de ceux-ci, presque tout le monde continuait à penser que les fleurs se fécondaient elles-mêmes – sinon, pourquoi une même fleur aurait-elle été dotée d’organes mâles et femelles ? Linné lui-même s’amusait de cette idée, comparant une fleur possédant un pistil et neuf étamines à une chambre nuptiale dans laquelle la jeune vierge est entourée de neuf prétendants. Le titre du second volume du poème du grand-père de Darwin, Le Jardin botanique, reprenait une image similaire : « Les Amours des plantes ». Telle était l’atmosphère intellectuelle dans laquelle avait grandi le jeune Darwin.
Un an et demi environ après le retour du Beagle, il fut pourtant amené à remettre en question l’idée d’autofécondation des fleurs. « Les plantes qui possèdent des organes tant mâles que femelles ne subissent-elles pas l’influence d’autres plantes ? », s’interroge-t-il dans un carnet de 1837. Pour que les plantes soient susceptibles d’évoluer, raisonne-t-il, la fécondation croisée est essentielle – car sans cela, aucun changement, aucune modification ne pourrait jamais survenir, et le monde ne présenterait qu’une seule plante auto¬reproductrice au lieu de l’extraordinaire diversité végétale qu’il recèle. Dès le début des années 1840, Darwin entreprit donc de disséquer différentes fleurs (dont des azalées et des rhododendrons) et fut bientôt en mesure de démontrer que beaucoup d’entre elles sont dotées de mécanismes empêchant ou bridant l’autopol¬lini¬sation.
Mais ce n’est qu’après la publication de L’Origine des espèces, en 1859, que Darwin put consacrer toute son attention aux plantes. Et, après s’être surtout préoccupé d’observer et de collecter, il fit de l’expérimentation le principal moyen d’engranger de nouvelles connaissances.
Il avait remarqué, comme d’autres avant lui, que la primevère se présente sous deux formes différentes : soit « en épingle », c’est-à-dire dotée d’un long style (la tige de l’organe femelle), soit « en corbeille », où le style est court. On estimait jusqu’alors que ces différences ne revêtaient aucune signification particulière. Darwin, lui, en fut intrigué. En examinant les bouquets de primevères que lui rapportaient ses enfants, il découvrit que le ratio « en épingle » et « en corbeille » était exactement de un pour un.

Avec l’aide de ses enfants

Son imagination s’enflamma : un rapport de un pour un était celui que l’on pouvait s’attendre à trouver chez des espèces comportant des individus mâles et des individus femelles. Se pouvait-il que les fleurs en épingle, bien qu’hermaphrodites, soient engagées dans un processus de transformation en fleurs femelles et les fleurs en corbeille, en mâles ? Darwin avait-il sous les yeux des formes intermédiaires, observait-il une évolution en cours ? L’idée était séduisante mais ne résista pas à l’examen, car les fleurs en corbeille, dont il avait d’abord pensé qu’elles étaient en train de se transformer en mâles, produisaient autant de pollen que les fleurs « femelles », en épingle. Comme aurait dit son ami [le biologiste] T.H. Huxley, c’était là un nouvel exemple d’une « belle hypothèse mise à mort par un horrible fait ».
Mais alors, quelle était la signification de ces différences de longueur entre les styles, et de leur répartition sensiblement égale ? Pour en avoir le cœur net, Darwin oublia la théorie et se lança dans l’expérimentation. Il décida de jouer le rôle d’agent pollinisateur et, à plat ventre dans l’herbe, entreprit de transférer le pollen d’une fleur à l’autre : de long style à long style, de style court à style court, de style long à style court et réciproquement. Lors de la germination, il récolta les graines, les pesa et s’aperçut que les plus vigoureuses étaient celles issues de la fécondation croisée entre les deux types de style. Il en conclut que l’hétérostylie, dans laquelle une même espèce de plante présente des styles de longueur différente, était un mécanisme spécialement conçu pour favoriser la fécondation croisée – et que le croisement augmentait le nombre et la vitalité des graines (il baptisa ce phénomène « vigueur hybride »). « Je crois que rien, dans ma vie de scientifique, ne m’a procuré autant de satisfaction que de découvrir la signification de la structure de ces plantes », devait-il écrire plus tard.
Bien que le sujet continuât à le fasciner (il lui consacra un livre en 1877), sa préoccupation principale était de comprendre comment les plantes à fleurs se sont adaptées pour utiliser les insectes comme agents pollinisateurs. On savait déjà, bien entendu, que les insectes étaient attirés par certaines fleurs, les visitaient et en repartaient couverts de pollen, mais personne n’avait réalisé l’importance de ce phénomène, puisqu’il était admis que les fleurs s’autofécondaient.
Darwin avait commencé dès 1840 à avoir de sérieux doutes à ce sujet et, dans les années 1850, demanda à cinq de ses enfants de l’aider à repérer les trajectoires de vol des bourdons mâles. Ayant une tendresse toute particulière pour les orchidées locales qui poussaient dans les prairies des environs de Down, il s’intéressa d’abord à elles. Puis, avec l’aide d’amis – parmi lesquels Hooker, qui était entre-temps devenu directeur des jardins botaniques de Kew – et de correspondants qui lui envoyaient des plants, il étendit ses recherches à toutes sortes d’orchidées tropicales.
Ces travaux progressèrent rapidement et, en 1862, Darwin put envoyer son manuscrit à l’impression. Il avait donné au livre un long titre explicite, typique de l’époque : Les divers dispositifs par lesquels les orchidées britanniques et étrangères sont fertilisées par les insectes. Darwin y présente dans les premières pages ses intentions et ses espoirs : « Dans mon livre L’Origine des espèces, je n’ai donné que des raisons générales pour étayer la conviction selon laquelle c’est une loi naturelle quasi universelle que les êtres vivants évolués exigent de temps à autre un croisement avec un autre individu […]. J’aimerais démontrer ici que je ne me suis pas hasardé à avancer cette idée sans avoir étudié la question en détail […]. Ce traité m’offre également la possibilité de tenter de montrer que l’étude des êtres organiques peut être aussi intéressante aux yeux d’un observateur convaincu que la structure de chacun d’eux est due à des lois secondaires qu’à ceux pour qui le plus minime détail de structure résulte de l’intervention directe du Créateur. » En termes très clairs, Darwin jette donc le gant et déclare : « Voyons si vous pouvez fournir une meilleure explication ! »

La coévolution des plantes et des insectes

Darwin a interrogé les orchidées ; il a interrogé les fleurs comme personne ne l’avait fait, et son livre fourmille de bien plus de détails que L’Origine des espèces. Cela n’est pas dû à la pédanterie ni à une obsession quelconque, mais au fait qu’il considérait le moindre détail comme potentiellement significatif. On dit parfois que Dieu est dans les détails, mais pour Darwin, ce n’est pas Dieu mais bien la sélection naturelle qui, à l’œuvre depuis des millions d’années, resplendit dans les plus infimes caractéristiques, lesquelles demeureraient incompréhensibles et dépourvues de sens si elles n’étaient pas éclairées par l’histoire et l’évolution. Ses travaux botaniques, écrit son fils Francis, « fournirent un argument contre les critiques qui, affirmant de façon dogmatique l’inutilité de certaines structures particulières, concluaient à l’impossibilité qu’elles aient pu se développer par le moyen de la sélection naturelle. Les observations [de mon père] sur les orchidées lui permirent de dire : “Je peux montrer la signification de certaines nervures et certains cornets apparemment dépourvus de sens ; qui, à présent, s’aventurera à affirmer que telle ou telle structure est inutile ?” »
Dans un ouvrage de 1793 intitulé Le Secret de la nature révélé dans la structure et la fécondation des fleurs, le botaniste allemand Christian Konrad Sprengel, en observateur extrêmement rigoureux, avait remarqué que les abeilles chargées de pollen transportaient celui-ci d’une fleur à l’autre. Darwin trouvait son ouvrage « remarquable ». Pourtant Sprengel, même s’il s’en approcha de très près, ne découvrit pas le « secret », car il restait accroché à la croyance en l’autofécondation des fleurs et continuait à tenir les fleurs d’une même espèce pour essentiellement identiques. C’est sur ce point que Darwin, opérant une rupture radicale, révéla le secret des fleurs en montrant que leurs structures spécifiques – les différents motifs, couleurs, formes, nectars et parfums par lesquels elles attirent les insectes et les font butiner de l’une à l’autre, ainsi que les mécanismes assurant que les insectes emportent le pollen avec eux en quittant la fleur – ne devaient rien au hasard et étaient en réalité des « dispositifs », comme il disait : des mécanismes soigneusement conçus qui avaient évolué afin d’assurer la fécondation croisée.
Ce qui n’avait été jusqu’alors qu’un charmant ballet d’insectes bourdonnant autour de fleurs aux couleurs éclatantes devint une scène du théâtre de la vie pleine de profondeur et de signification biologique. On comprit que les couleurs et les parfums des fleurs étaient adaptés aux sens des insectes. Les abeilles sont attirées par les fleurs bleues et jaunes, mais ignorent les rouges car elles sont aveugles à cette couleur. En revanche, leur faculté à percevoir des nuances au-delà du violet est exploitée par certaines fleurs qui utilisent des marques perceptibles seulement à la lumière ultraviolette pour guider les abeilles vers leurs poches à nectar. Les papillons, qui sont dotés d’une bonne sensibilité au rouge, fécondent les fleurs rouges mais peuvent ignorer les bleues et les violettes. La majorité des fleurs pollinisées par des insectes nocturnes ne présentent pas de couleurs vives, mais exhalent leur parfum durant la nuit. Et les fleurs pollinisées par des mouches, insectes qui vivent sur les matières en décomposition, imitent parfois l’odeur pestilentielle de la chair en putréfaction.
Ce n’est donc pas seulement l’évolution des plantes, mais la coévolution des plantes et des insectes que Darwin mettait en lumière pour la première fois. Ainsi, la sélection naturelle a fait en sorte que les organes buccaux des insectes correspondent à la structure de leurs fleurs favorites – sujet sur lequel Darwin a pris un vif plaisir à faire des prédictions. Après avoir étudié une orchidée de Madagascar pourvue d’un nectaire mesurant près de trente centimètres de long, il annonça que l’on découvrirait tôt ou tard un papillon doté d’une trompe suffisamment longue pour fouiller ses profondeurs ; ce n’est que plusieurs décennies après la mort de Darwin qu’un tel papillon fut en effet découvert.

Une « manœuvre de contournement »

Aussi subtile qu’en fut la présentation, L’Origine des espèces était une attaque frontale contre le créationnisme. Même si Darwin a pris soin de ne pas s’y étendre sur l’évolution humaine, les implications de sa théorie étaient évidentes. À l’époque, l’idée que l’homme pouvait être considéré comme un simple animal – un singe – et descendait d’autres animaux souleva tout particulièrement l’indignation et lui valut les pires railleries. Pour la plupart des gens, en revanche, les plantes relèvent d’un tout autre domaine : elles ne se meuvent pas et n’éprouvent rien ; elles vivent dans un monde à elles, bien distinct du règne animal. Darwin pensa donc que l’évolution des plantes semblerait plus éloignée, moins immédiatement menaçante que l’évolution des animaux, et pourrait donc bénéficier d’un accueil plus serein et rationnel. Il écrivit d’ailleurs à son ami Asa Gray que « personne n’a réalisé que l’objectif principal de mon livre sur les orchidées est d’opérer une “manœuvre de contournement” de l’ennemi ». Au contraire de son ami Huxley, qu’on avait surnommé son « bouledogue », Darwin n’était pas un homme belliqueux. Mais, conscient qu’il avait une bataille à livrer, il ne répugnait pas aux métaphores militaires.
Ce ne sont pourtant pas le militantisme ni la polémique qui dominent le livre sur les orchidées, mais une joie pure, un véritable émerveillement de la découverte. Ce ravissement et cette exubérance transparaissent dans ses lettres : « Vous ne pouvez imaginer à quel point les orchidées m’ont enchanté. […] Quelles merveilleuses structures ! […] La beauté de l’adaptation de leurs différentes parties me paraît sans équivalent. […] La richesse des orchidées m’a presque rendu fou. […] Un splendide spécimen de Catasetum, l’orchidée la plus splendide que j’aie jamais vue. […] Heureux homme celui qui a eu la chance de voir un vol d’abeilles, le dos couvert de pollen, tournoyer autour de Catasetum ! […] Aucun sujet ne m’a plus intéressé au cours de ma vie que celui des orchidées. »
La fécondation des fleurs occupa Darwin jusqu’à la fin de ses jours, et son livre sur les orchidées devait être suivi, près de quinze ans plus tard, par un ouvrage plus général, Des effets de la fécondation croisée et de la fécondation directe dans le règne végétal.
Pour être capable de se reproduire, une plante doit d’abord survivre, puis s’épanouir et trouver (ou se ménager) des niches dans son environnement. D’où l’égal intérêt avec lequel Darwin étudia aussi bien les mécanismes et les adaptations grâce auxquels les plantes parviennent à survivre que leurs modes de vie, parfois extrêmement étonnants, puisqu’ils peuvent mettre en jeu des organes sensoriels et des capacités motrices rappelant le fonctionnement animal.
En 1860, pendant les vacances d’été, Darwin découvrit pour la première fois les plantes carnivores et tomba aussitôt sous leur charme. Ce fut le début d’une série de recherches qui débouchèrent quinze ans plus tard sur la publication de son livre Les Plantes insectivores. Rédigé dans un style agréable et aisément accessible, il s’ouvre, comme la plupart de ses autres ouvrages, sur un souvenir personnel : « Je fus surpris de voir, alors que je me promenais sur une lande du Sussex, la quantité d’insectes qui se faisaient prendre dans les feuilles de la commune Drosera (Drosera rotundifolia). […] Sur l’une d’elles, chacune des six feuilles avait attrapé une proie. […] De nombreuses plantes sont capables de tuer des insectes […] sans pour autant, autant que nous puissions en juger, en retirer un avantage quelconque ; mais il devint vite évident à mes yeux que Drosera s’était spécialement adaptée à la capture d’insectes. »
Darwin ne perdait jamais de vue l’idée d’adaptation, et en découvrant les droseras il comprit aussitôt qu’il avait sous les yeux une adaptation d’un type tout à fait inédit, puisque les feuilles de Drosera, outre leur surface gluante, sont couvertes de délicats filaments (que Darwin appelait « tentacules ») se terminant par de petites glandes. Quelle est donc la fonction de ces glandes ?, se demanda-t-il. « Si l’on place un objet organique ou non organique sur les glandes au centre de la feuille, celles-ci transmettent une impulsion motrice aux tentacules périphériques. […] Premières affectées, les plus proches s’inclinent lentement vers le centre, bientôt imitées par les plus éloignées, jusqu’à ce qu’enfin toutes soient étroitement repliées autour de l’objet. »
Plus étonnant encore : si cet objet se révèle non comestible, il est rapidement libéré. Darwin en fit la démonstration en déposant des morceaux de blanc d’œuf sur certaines feuilles, et des fragments non organiques sur d’autres. La matière inorganique fut rapidement libérée, alors que le blanc d’œuf resta emprisonné, stimulant la formation d’un ferment et d’un acide qui l’eurent bientôt digéré et absorbé. Le même processus se répéta avec des insectes, notamment avec des insectes vivants. Même dépourvue de bouche, d’estomac et de nerfs, Drosera parvenait à capturer ses proies et, grâce à des enzymes digestifs spéciaux, à les absorber.

« Je défendrai Drosera jusqu’à mon dernier souffle ! »

Darwin s’intéressa non seulement à la façon dont fonctionnait Drosera, mais aussi aux raisons pour lesquelles elle avait adopté un mode de vie aussi extraordinaire. Il observa que cette plante pousse dans les tourbières, sur des sols acides pauvres en matières organiques et en azote assimilable. Peu de plantes peuvent survivre dans de telles conditions, mais Drosera avait trouvé un moyen d’investir cette niche en prélevant son azote directement sur les insectes plutôt que de l’extraire du sol. Émerveillé par la coordination proprement animale des tentacules de Drosera, qui se referment sur leur proie comme les tentacules d’une anémone de mer, ainsi que par sa faculté de digestion, Darwin écrivit à Asa Gray : « Vous ne faites pas justice aux mérites de ma très chère Drosera ; c’est une plante merveilleuse, ou plus exactement un animal fort sagace. Je défendrai Drosera jusqu’à mon dernier souffle ! »
Son enthousiasme à l’égard de Drosera augmenta encore lorsqu’il constata qu’une petite entaille à mi-hauteur d’une feuille paralysait la moitié supérieure, comme si l’on avait sectionné un nerf. La feuille ressemblait alors, écrit-il, « à un homme qui aurait la colonne vertébrale brisée et les membres inférieurs paralysés ». Darwin reçut plus tard des spécimens d’attrape-mouches – également de la famille des Droseraceae – qui, sitôt que l’on touche leurs poils sensitifs, referment leurs feuilles sur l’insecte et l’emprisonnent. L’action du piège est si rapide que Darwin se demanda s’il ne mettait pas en jeu une réaction électrique semblable à une impulsion nerveuse. Il en discuta avec son collègue physiologiste Burdon-Sanderson et fut ravi lorsque celui-ci démontra que les feuilles généraient en effet un courant électrique qui les faisait se refermer. « Lorsque les feuilles sont excitées, écrit Darwin dans Les Plantes insectivores, le courant est perturbé exactement de la même manière que durant la contraction musculaire chez l’animal. »

« On a l’impression qu’elles ont des yeux »

Les plantes sont généralement considérées comme insensibles et inanimées. Or les plantes carnivores fournissaient une réfutation spectaculaire de cette idée, et Darwin, se mit à étudier les plantes grimpantes, impatient de découvrir d’autres aspects de la faculté de mouvement des végétaux. (Il consignera plus tard ses observations dans son livre Sur les mouvements et habitudes des plantes grimpantes.) La capacité de grimper représente une adaptation efficace qui libère les plantes de la nécessité de produire une texture rigide et leur permet de prendre appui sur d’autres plantes pour croître. Les moyens pour y parvenir sont nombreux. Certaines s’enroulent, d’autres possèdent des feuilles grimpantes, d’autres encore progressent à l’aide de vrilles. Ces dernières fascinaient tout particulièrement Darwin : on a l’impression, disait-il, qu’elles ont des « yeux » avec lesquels elles « inspectent » leur environnement pour trouver des supports adaptés. « J’ai la conviction, monsieur, que les vrilles sont dotées d’une faculté de vision », écrit-il à Asa Gray. Comment des adaptations aussi complexes ont-elles pu se produire ?
Darwin considérait les plantes qui s’enroulent comme les ancêtres de toutes les plantes grimpantes. Il pensait que les plantes à vrilles avaient évolué à partir d’elles, puis que les plantes à feuilles grimpantes s’étaient à leur tour développées à partir des plantes à vrilles, chacun de ces développements ouvrant un nombre croissant de niches possibles – et par conséquent de fonctionnements de l’organisme dans son environnement. Les plantes grimpantes avaient donc évolué au fil du temps, elles n’avaient pas été créées d’un seul coup par la volonté divine. Mais comment le processus original d’enroulement était-il apparu chez certaines plantes ? Darwin avait observé des mouvements d’enroulement dans les tiges, les feuilles et les racines de toutes les plantes qu’il avait observées, et l’on retrouvait ces mêmes mouvements (qu’il appela « circumnutation ») chez les plantes « inférieures » : cycas, fougères ou algues. En poussant, la tige ne s’élève pas de façon rectiligne, elle se contorsionne pour s’orienter au mieux par rapport à la lumière. Darwin en vint à penser que la circumnutation était chez les plantes une disposition universelle, et le précurseur de tous les autres mouvements de torsade.
Il exposa ces réflexions dans son dernier ouvrage de botanique : Le Pouvoir du mouvement chez les plantes, publié en 1880. Parmi les nombreuses expériences aussi charmantes qu’ingénieuses qu’il relate dans ce livre, citons celle où il fait germer des graines d’avoine, puis éclaire les jeunes pousses sous différents angles et constate qu’elles s’orientent toujours en direction de la source lumineuse, même lorsque celle-ci est trop faible pour être perçue par l’œil humain. Darwin se demande donc s’il n’existerait pas (comme il imaginait que c’était le cas à l’extrémité des vrilles) une zone photosensible, une sorte d’« œil » au bout des jeunes feuilles. Il confectionne donc de petits chapeaux noircis à l’encre de Chine, en recouvre l’extrémité et constate qu’elles ne réagissent plus à la lumière. Il est donc clair, conclut-il, que lorsque la lumière tombe sur l’extrémité d’une feuille, celle-ci dépêche vers ses parties « motrices » une sorte de messager qui, en les atteignant, la fait s’orienter vers la lumière. De la même façon, Darwin constate que les premières racines (les radicelles) des jeunes plants, qui doivent négocier toutes sortes d’obstacles, sont extrêmement sensibles au contact, à la gravité, à la pression, à l’humidité, aux gradients chimiques, etc. « Dans les plantes, écrit-il, aucune structure n’est plus merveilleuse, quant à ses fonctions, que l’extrémité des radicelles. […] Il n’est pas exagéré de dire que l’extrémité des radicelles […] agit exactement comme le cerveau d’un animal primitif […] qui réceptionne les impressions transmises par les organes sensibles et commande les différents mouvements. »
Pourtant, comme le souligne [l’historienne des sciences] Janet Browne, Le Pouvoir du mouvement chez les plantes suscita une controverse inattendue. L’idée darwinienne de circumnutation fut sévèrement critiquée. Alors que Darwin avait pris grand soin de souligner qu’il ne s’agissait que d’une hypothèse, le botaniste allemand Julius Sachs « rejeta avec mépris, raconte Browne, l’idée selon laquelle l’extrémité des racines pouvait être comparée au cerveau d’un organisme simple et déclara que les techniques expérimentales utilisées par Darwin dans sa propre maison étaient ridiculement défectueuses ».
Pourtant, aussi rudimentaires que fussent les méthodes de Darwin, ses observations étaient précises et correctes. Son hypothèse d’un messager chimique transmettant des informations des extrémités sensibles du jeune plant à son tissu « moteur » devait ouvrir la voie, cinquante ans plus tard, à la découverte d’hormones végétales comme les auxines, qui jouent chez les plantes le même rôle que le système nerveux chez les animaux.

Il continua d’étudier les orchidées jusque peu avant sa mort

Physiquement diminué, Darwin souffrait depuis quarante ans d’un mal mystérieux qui le tourmentait depuis son retour des Galápagos. Avec l’âge, outre qu’il lui arrivait de vomir des journées entières ou de rester cloué sur son canapé, il commença à souffrir de problèmes cardiaques. Mais son énergie et sa créativité intellectuelles ne fléchirent jamais. Après la publication de L’Origine des espèces, il écrivit encore dix livres, dont plusieurs qu’il remania profondément, sans parler de ses dizaines d’articles et innombrables lettres. Il continua à explorer ses nombreux centres d’intérêt tout au long de sa vie. En 1877, il publia ainsi une seconde édition remaniée et très augmentée de son livre sur les orchidées, paru pour la première fois quinze ans plus tôt. Mon ami Eric Korn, antiquaire et spécialiste de Darwin, m’a raconté qu’il avait eu récemment entre les mains un exemplaire de cet ouvrage dans lequel était glissé le talon d’une commande postale datant de 1882, d’un montant de deux shillings et neuf pence, signé par Darwin lui-même en paiement d’un nouveau spécimen d’orchidée. Il devait mourir en avril de cette année-là, mais son amour pour les orchidées était intact et il continua à les étudier jusque dans les semaines précédant sa mort.

Ce texte a été traduit de l’anglais par Gilles Berton.

Le Pentagone effondré

Un establishment « hors et au-delà de tout contrôle », largement « dysfonctionnel». Tel est le diagnostic porté sur l’appareil de défense américain par l’ouvrage d’un think tank, le Center for Defense Information : « L’effondrement de la Défense américaine : une réforme du Pentagone pour le président Obama et le nouveau Congrès ». A une mauvaise organisation s’ajoute une faiblesse des moyens opérationnels. Ce n’est pourtant pas faute d’argent. « Les dépenses militaires sont aujourd’hui plus élevées, en dollars corrigés de l’inflation, qu’à n’importe quelle autre période depuis la Seconde Guerre mondiale », relève David Isenberg sur Asia Times Online : environ 600 milliards de dollars en 2009. En dépit de ce budget phénoménal, « l’armée n’a jamais eu [depuis 1945] si peu de brigades de combat, la Navy si peu de navires de guerre et l’US Air Force si peu d’avions ». Les coauteurs de ce bilan, tous spécialistes de la question – certains sont d’anciens responsables au Pentagone – ne cachent pas l’ampleur de la tâche qui attend la nouvelle administration. Et, pour ce qui est du Congrès, personne ne saurait « comment exercer une réelle surveillance » de la gestion des fonds militaires. « Sobre, dépassionné, détaillé et copieusement documenté » aux yeux d’Isenberg, cet ouvrage rappelle des faits déjà discutés depuis la guerre du Vietnam.

Lire « Les Misérables » à tue-tête

Il n’existait, jusqu’à présent, aucun ouvrage digne de ce nom sur la lecture à haute voix dans les manufactures de tabac cubaines. Paru en 1994, le livre de l’essayiste Ambrosio Fornet, El libro en Cuba (« Le Livre à Cuba »), aurait dû fournir une analyse sérieuse du phénomène, mais nous fûmes loin du compte. Pour une simple et bonne raison : l’indigence imaginative de la critique littéraire cubaine.

Pour comprendre la lecture à voix haute dans les fabriques, il faut en effet en goûter le romanesque, savoir s’émerveiller devant le lecteur de manufacture de tabac comme saint Augustin devant saint Ambroise lisant sans prononcer un seul mot. Car s’il est étrange de s’affronter au livre pour soi seul, sans laisser échapper la moindre syllabe, il n’est pas moins bizarre de s’y attaquer à tue-tête pour se faire entendre de tous les membres d’un atelier. L’étonnant, au final, c’est le fait même de lire.

Le lecteur de manufacture de cigares est l’un des êtres lisant les plus énigmatiques qui soient. Il s’apparente au moine chargé de la lecture au réfectoire, à celui qui lit les textes sacrés du haut de sa chaire, au maître dans sa classe, à la famille réunie autour de l’âtre pour écouter une histoire… Il ressemble à une créature de Dickens, et son personnage invite à replonger dans l’imaginaire littéraire du xixe siècle.

Avec El lector de tabaquería, Araceli Tinajero traite enfin convenablement le sujet. Aucun livre antérieur n’est aussi complet ni aussi surprenant. L’auteure a réussi non seulement à écrire un opus sur la lecture dans les fabriques, mais aussi une étude sur la naissance de la presse hispanique aux États-Unis et les débuts du journalisme ouvrier cubain.

 

Un outil pédagogique

La première lecture se déroula le 21 décembre 1865 dans l’atelier Le Figaro, à La Havane. Elle fut donnée par Saturnino Martínez, cigarier, rédacteur d’un hebdomadaire ouvrier et employé à la bibliothèque publique de la Société économique des amis du pays. L’idée serait venue du poète et diplomate espagnol Jacinto de Salas y Quiroga et aurait été reprise par l’écrivain cubain Nicolás de Azcárate. Mais Araceli Tinajero évoque une autre origine possible : dans les années 1860, il était d’usage de lire des textes de morale à la prison de La Havane. Le travail des prisonniers, qui consistait principalement à rouler des cigares, permettait de payer le lecteur et les livres.

Dès lors, dans les usines du monde entier où ne dominait pas le fracas des machines, il est devenu envisageable de lire à voix haute. Nous avons conservé des traces de cette pratique, par exemple, dans des ateliers de tailleurs britanniques. Mais l’étonnante particularité cubaine (en tout cas, l’auteure ne mentionne pas d’épisodes antérieurs à cette première lecture havanaise), c’est de n’avoir pas cantonné le phénomène à la lecture des journaux, et de l’avoir étendu à des textes littéraires, des romans, des poèmes, des essais philosophiques.

En 1865, La Havane comptait plus de cinq cents manufactures de tabac, où s’affairaient environ quinze mille artisans. L’activité inaugurée au Figaro ne tarderait pas à se répandre. L’un des plus grands ateliers, Partagas, ouvrit ses séances de lecture par une cérémonie qui reçut les honneurs de la presse. Jaime Partagas, le propriétaire, jugea bon d’examiner ce qu’on allait écouter dans son entreprise : un ouvrage intitulé Las luchas del siglo (« Les Luttes du siècle »), décrit dans l’hebdomadaire La Aurora, comme « une œuvre dont la doctrine tendait à diriger les peuples vers un objectif digne des nobles aspirations des classes ouvrières de tout pays civilisé ».

Un mois plus tard, Partagas faisait don d’une tribune pour le lecteur, qui fut dressée au milieu de l’atelier. Une tradition était née, une nouvelle figure prenait place dans les manufactures de tabac cubaines. Les propriétaires autorisaient cette nouveauté, il leur arrivait même de présider telle ou telle cérémonie d’inauguration. Mais ils ne rémunéraient pas le lecteur : les travailleurs s’en chargeaient. Et ceux qui déboursaient comptaient bien imposer leurs goûts et leurs centres d’intérêt.

 

Une pratique subversive

La lecture devint un outil pédagogique. Non seulement à travers ce que les textes permettaient d’apprendre, mais aussi par l’esprit corporatiste qu’une telle pratique développait chez les ouvriers. Les titres, sélectionnés par une assemblée, pouvaient s’attirer l’éventuel veto du patron. L’affaire exigeait donc négociation ; c’était un contrat dont il fallait discuter, et une bonne occasion de revendiquer des droits.

Du point de vue des propriétaires, le problème s’est sans doute posé en ces termes: les ouvriers pouvaient-ils légitimement s’ériger en patrons, en payant un employé ? Au-delà du caractère subversif de tel ou tel ouvrage, cela soulevait une question de principe. Mais ils craignaient par-dessus tout l’improductivité : la lecture vidait les cerveaux et engourdissait les doigts des travailleurs, prétendaient-ils. La presse conservatrice mettait en garde contre le risque de la lecture en milieu ouvrier. Le caricaturiste cubain le plus brillant du xixe siècle, Víctor Patricio Landaluze, fustigea ainsi cigariers et lecteurs, les accusant d’être de dangereux socialistes.

L’histoire de la lecture dans les manufactures de tabac est donc aussi celle de la censure. Moins d’un an après la naissance du phénomène, une circulaire gouvernementale interdisait toute réunion en lien avec ces lectures publiques. En leur faveur, l’hebdomadaire La Aurora soulignait leurs effets bénéfiques sur la discipline : « L’ordre et la moralité dont font montre nos artisans dans leurs ateliers, leur enthousiasme pour l’étude ne prouvent-ils pas que nous progressons ? […] Entrez dans un atelier de deux cents ouvriers et vous serez stupéfaits d’y remarquer l’ordre le plus parfait, vous verrez qu’un même désir les anime tous, celui de remplir leur devoir […]. L’étude est devenue une habitude chez eux. Aujour¬d’hui, ils délaissent les combats de coqs pour la lecture d’un journal ou d’un livre, ils dédaignent les courses de taureaux ; c’est le théâtre, la bibliothèque publique et les bons centres sociaux qu’ils fréquentent assidûment. » Les lectures purent reprendre début 1868, mais l’embellie fut de courte durée : la pratique fut à nouveau suspendue en raison de la première guerre d’Indépendance (1868-1878), de crainte de voir les lecteurs diffuser un discours révolutionnaire. Il fallut attendre la fin des hostilités pour que la toute nouvelle Corporation des ouvriers du secteur des tabacs ne les rétablisse, en 1880. Le poste de lecteur cessa alors d’être occupé par des artisans qui lisaient à tour de rôle, pour devenir un métier à part entière. Un comité d’ouvriers fut chargé de sélectionner les titres. On instaura des examens pour les candidats au poste, avec vote secret de tous les auditeurs.

Quand la deuxième guerre d’Indépendance éclata (en 1895) et que les lectures furent de nouveau bannies, l’interdiction fut accueillie par une menace de grève. Les patrons, qui ne craignaient rien tant que de voir un conflit social compromettre la production, intervinrent auprès des autorités en faveur de la poursuite des lectures. On tint compte de leur requête, mais en exigeant d’eux une surveillance étroite de chaque lecteur.

Les deux guerres d’Indépendance provoquèrent une vague d’émigration vers les États-Unis. En 1868, les premiers cigariers cubains débarquaient à Key West. Il y régnait une humidité et une température idéales pour la feuille de tabac, de sorte que plusieurs propriétaires havanais y transféraient leurs ateliers pour traiter la matière première importée de Cuba. Le cigare roulé à Key West ne tarda pas à devenir célèbre. Et ce port à peine connu en 1868 devenait en quelques années l’un des quinze principaux ports des États-Unis. Aux fabricants de cigares cubains et espagnols se joignirent bientôt des habitants d’autres nations américaines et des Juifs venus des Bahamas. La vie de tous ces gens, de même que celle des natifs, s’organisa autour du tabac. On fit librement en exil ce qu’on ne pouvait plus faire à Cuba : suivre des lectures. Les non-hispanophones apprirent la langue, pour ne rien en perdre. Et, de même que le nom du premier lecteur havanais est parvenu jusqu’à nous, nous connaissons celui du premier lecteur d’une fabrique américaine : le journaliste José Dolores Poyo avait fui Cuba en raison de ses sympathies indépendantistes ; il a fini lecteur à la fabrique Prince de Galles.

Selon Araceli Tinajero, c’est à Key West que le lecteur devint un travailleur qualifié (le plus souvent instituteur ou journaliste de métier). Les quotidiens arrivaient de Cuba avec retard. De New York parvenaient aussi quelques quotidiens en espagnol. Des revues et des journaux locaux en anglais circulaient, qui publiaient les dernières nouvelles. Bien souvent, le lecteur traduisait tout en lisant. L’un d’eux, Juan María Reyes, fonda d’ailleurs en 1870 le premier quotidien en espagnol de Key West : El Republicano. José Dolores Poyo fut, pour sa part, à l’origine de deux autres journaux. Et le premier quotidien bilingue parut en 1887 : The Equator/El Ecuador.

 

Les débuts du journalisme hispanique aux États-Unis

Tinajero retrace les origines du journalisme de langue espagnole en Floride, mentionne la création d’associations artistiques, littéraires et de bienfaisance, de même que des centres d’enseignement où le lecteur des manufactures de tabac jouait un rôle important. Hors de Cuba, il devint un personnage public de premier plan, organisant des activités de loisir, recrutant des musiciens et des artistes, jouant le rôle de maître de cérémonie, collectant des fonds pour la lutte indépendantiste.

Le romanesque surgit au détour de nombreuses pages du livre. Ayant appris que l’on écoutait ses romans dans la fabrique Partagas, Victor Hugo adressa une lettre de remerciement aux ouvriers de La Havane. Lue par celui-là même qui avait donné sa voix aux personnages de l’écrivain français, elle dut créer une communication mystérieuse entre le romancier et son public. C’est la raison pour laquelle, sans doute, un groupe de trois cents femmes cubaines exilées aux États-Unis écrivit à Hugo une lettre pour dénoncer la cruauté espagnole. Parmi les signataires, nombreuses étaient les cigarières et les épouses d’ouvriers du tabac. Hugo leur répondit de Guernesey : « Ô désespérées, vous vous adressez à moi. Fugitives, martyres, veuves, orphelines, vous demandez secours à un vaincu. Proscrites, vous vous tournez vers un proscrit ; celles qui n’ont plus de foyer appellent à leur aide celui qui n’a plus de patrie. Certes, nous sommes bien accablés ; vous n’avez plus que votre voix, et je n’ai plus que la mienne. » Hugo s’engagea à dénoncer les abus espagnols commis à Cuba, comme il le faisait pour les excès britanniques en Crète.

El lector de tabaquería raconte aussi l’histoire de l’Espagnol Gonzalo Castañón, directeur d’un quotidien de La Havane, qui débarqua à Key West en janvier 1870, résolu à provoquer en duel Juan María Reyes, le directeur du journal El Republicano, auteur d’un article qui l’insultait. Avant de s’embarquer pour la Floride, Castañón avait rendu publique son intention de se battre en duel. L’annonce fut lue dans toutes les fabriques de Key West, peut-être même par celui qui était menacé.

Les deux directeurs de journaux se croisèrent quelque part sur l’îlot. L’Espagnol sortit de sa redingote l’exemplaire plié d’El Republicano, chercha le fameux article et demanda s’il se trouvait bien en présence de celui qui avait proféré pareilles insultes. Reyes répondit par l’affirmative. Castañón lui chiffonna le papier au visage et le gifla. Le défi était officiellement lancé. Fabriques et magasins fermèrent immédiatement leurs portes. Un boulanger, Mateo Orozco, promit de liquider Gonzalo Castañón. Le lendemain, alors que le journaliste espagnol tentait de prendre la fuite pour La Havane, il le criblait de balles. Le romanesque entrait ainsi dans la vie des cigariers non seulement par la missive d’un écrivain célèbre, mais aussi sous la forme d’une provocation en duel.

 

Une machine de propagande indépendantiste

Les plus grands héros de la guerre d’Indépendance, le général en chef de l’armée de libération Máximo Gómez et le général Antonio Maceo, surnommé le Titan de bronze, visitèrent eux aussi les manufactures de Tampa et de Key West pour y collecter des fonds destinés aux armes. Leur mission aurait eu peu d’effets sans le secours de certains lecteurs. Mais nulle visite ne se révélerait plus féconde pour la lutte nationale que celle d’un petit homme malingre sans aucun exploit guerrier à son actif.

Peu connu des cigariers de Floride, le poète et écrivain José Martí, infatigable chantre de l’indépendance, réussira à se faire lire avec passion dans les ateliers de Tampa et de Key West. Mais c’est à la force du poignet, patiemment, qu’il se gagna les faveurs des exilés, fait attesté par tant de biographies. Araceli Tinajero raconte notamment le moment où Martí découvre la lecture dans les manufac¬tures de tabac : la scène se passe le 26 no¬vembre 1891, à Tampa, dans la fabrique Prince de Galles. Cette découverte, insuffisamment prise en compte par les historiens, fut vraisemblablement cruciale. Bien avant la radio, la télévision ou le cinéma, Martí avait trouvé là un média idéal pour diffuser sa pensée.

Si elle n’avait pas trouvé un public aussi imprégné de littérature, la campagne rhétorique de Martí n’aurait sans doute pas produit le même effet. Dans certaines de ses lettres, il demande explicitement l’aide de lecteurs de manufactures. Plusieurs de ses discours eurent pour premiers destinataires ces exilés et l’on peut y déceler des références à la profession de son auditoire et à la lecture dans les ateliers.

Un discours pouvait être publié dès le lendemain (souvent en version intégrale) dans les journaux cubains de Key West et de Tampa. Il était alors repris à voix haute dans les manufactures. Les travailleurs le commentaient en famille. José Martí bénéficia ainsi d’une machine de propagande particulièrement efficace. Si l’on veut dater l’origine de l’adoration des Cubains pour Martí, il faut remonter aux cigariers de Floride.

 

La censure du régime castriste

Araceli Tinajero étudie également la manière dont la lecture s’est répandue à Porto Rico, au Mexique et en Républicaine dominicaine (le seul pays, en dehors de Cuba, où elle subsiste encore). Dans son dernier chapitre, consacré à Cuba depuis la révolution castriste de 1959, l’auteure interroge plusieurs lecteurs encore en activité. Mais en dépit de l’importance de ces témoignages, ce sont les pages les moins satisfaisantes du livre. Car, après avoir fait état des changements imposés par le régime, elle évite d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Ainsi, dans certains ateliers, le poste de lecteur est désormais placé à bonne distance des travailleurs. Ailleurs, auditeurs et lecteur ne peuvent se voir. Enfin, dans la plupart des fabriques, la tribune a fini par être envahie de symboles révolutionnaires, au point de se transformer en une sorte de tribune politique… Ces changements auraient mérité une analyse approfondie. Il eût été pertinent de jeter un coup d’œil sur les journaux lus dans les fabriques, puisque l’auteure avait procédé ainsi pour les périodes antérieures. L’un des lecteurs qu’elle rencontre explique la façon dont il gère les rares journaux qui circulent à Cuba : « Je lis des extraits, deux ou trois colonnes qui n’excéderont pas dix minutes car, avec des sujets de ce genre, au-delà de dix minutes, l’auditoire est lassé, saturé. Résultat : le rejet. » Un tel témoignage eût exigé une analyse pertinente du journalisme cubain aujourd’hui. Une analyse qui démontrerait clairement que, jamais auparavant, le lecteur de manufacture n’avait dû ruser à ce point. Car jamais, même à l’époque coloniale, la presse cubaine ne fut aussi ennuyeuse et ne refléta aussi peu la vie réelle du pays.

Aujourd’hui, à Cuba, le lecteur n’est plus rémunéré par les artisans ; il a le statut d’employé de l’État, tout comme son auditoire. Toutes les fabriques appartiennent à un même propriétaire. Syndicats et administration se confondent. Toute velléité de protestation est donc exclue. Les journaux et les livres lus sortent d’imprimeries et de maisons d’édition publiques. Araceli Tinajero souligne que le nombre des membres des commissions chargées de sélectionner les textes a fortement augmenté. Elles se composent désormais d’un président, d’un vice-président, d’un représentant syndical, d’un représentant administratif, de deux travailleurs zélés et du lecteur. Est-ce là le fruit d’une volonté démocratique ou d’une volonté de censure ? Le livre n’en dit mot et il est dommage que l’essayiste, après avoir décortiqué toutes les formes d’autoritarisme en la matière, ne souligne pas le manque de liberté qui règne à Cuba depuis un demi-siècle. (Elle n’en signale pas moins les menaces qui pèsent désormais sur l’avenir de la lecture dans les ateliers, en raison du manque d’intérêt des jeunes travailleurs et de la domination de la radio.)

Mais cet essai a le grand mérite de reconstituer les bibliothèques lues à voix haute: Hugo, Dumas, Marx, Schopenhauer, Martí, Cervantès, Zola, Tolstoï, García Márquez, Bakounine, Dickens, Unamuno, Nietzsche… Des titres, des auteurs et des personnages qui ont donné leur nom à des marques de cigares : Montecristo, Romeo y Julieta, Dante, Don Quijote, Walter Scott, Sherlock Holmes, Byron… Deux romans ont depuis longtemps la préférence des auditeurs : Les Misérables et Le Comte de Monte-Cristo. Deux histoires d’emprisonnement arbitraire suivi d’actes de vengeance et de justice. Des « cigares » l’un et l’autre, comme on qualifie dans le langage populaire cubain les livres délicieusement étirés, longs comme des havanes.

El lector de tabaquería étudie l’une des plus grandes originalités de la culture cubaine, pour ne pas dire la plus grande. Au fil des pages, on comprend combien cette étonnante tradition peut déclencher les faits divers les plus extravagants. Comme le duel au pistolet entre deux cigariers de Tampa, à propos d’un roman d’Émile Zola ; ou, dans une autre fabrique de la même ville, une grève de cigarières après l’annonce qu’on allait y lire Le Cocu de Paul de Kock. Quand on fait entrer la littérature dans la vie, nul ne sait ce qui peut en sortir.

Ce texte a été traduit de l’espagnol par Liliane Hasson.

Le suicide du Zimbabwe

Autrefois, on surnommait le Zimbabwe la « perle de l’Afrique », pour reprendre l’expression utilisée par Samora Machel, le président du Mozambique, lors de l’indépendance, en 1980. Deuxième pays le plus industrialisé du continent, l’ancienne Rhodésie du Sud disposait d’infrastructures de qualité, à commencer par son réseau routier et ferroviaire (« Vous avez de la chance d’avoir eu les Britanniques », déclara un autre leader mozambicain) ; d’une population dynamique, bourrée de talent et avide de connaissances ; et d’un embryon de démocratie, avec une presse relativement libre et un système judiciaire digne de ce nom 1. Les problèmes, bien sûr, étaient considérables : il fallait se remettre de plus d’une décennie de guerre civile particulièrement atroce, et d’immenses inégalités opposaient les Blancs aux Noirs en termes de richesse, d’éducation, de qualification et de propriété de la terre. Mais le Zimbabwe n’avait pas seulement eu historiquement une certaine chance ; sa nature, aussi, était bénie : un pays magnifique, regorgeant de matières premières, et extraordinairement fertile.
Ses immenses exploitations agricoles étaient modernes, habilement irriguées et passionnément entretenues ; elles produisaient – et les exportaient généralement – des fruits, des fleurs, des cacahuètes, des céréales, du tabac, du coton, du café, des volailles, des porcs, et l’une des meilleures viandes de bœuf au monde. La romancière Doris Lessing, qui a grandi en Rhodésie du Sud, en parlait comme d’un « paradis » – et Doris Lessing est parmi les écrivains les moins sentimentaux qui soient.
Aujourd’hui, le Zimbabwe est troisième – après la Somalie et le Soudan – au classement des « États faillis » du magazine Foreign Policy. Sa tragédie est si multidimensionnelle, son paradis si perdu qu’il est déprimant d’en parler. L’économie, autrefois si prometteuse, connaît un effondrement grotesque. Depuis l’an 2000, la plupart des fermiers, qui étaient des Blancs, ont été expulsés de leurs terres manu militari, sans indemnisation. Conséquence, des centaines de milliers de travailleurs agricoles noirs ont également perdu leurs foyers, leurs gagne-pain et l’accès aux soins – perte particulièrement terrible dans un pays où le cinquième au moins de la population est atteint du virus du sida. Les fermes redistribuées, la plupart à la clique de Mugabe, sont en ruines.
Le taux d’inflation du pays est le plus élevé du monde, 80 % des habitants sont sans emploi, le quart de la population vit désormais à l’étranger et des milliers de Zimbabwéens se ruent chaque semaine vers une Afrique du Sud très moyennement accueillante, en quête de nourriture, de travail et d’asile.

Une corruption ahurissante

Le massacre du système de santé, associé au sida et à la pauvreté, a fait tomber l’espérance de vie des femmes à 34 ans : c’est la plus faible du monde, et c’est scandaleux (il est tout aussi choquant de rappeler qu’elle était de 61 ans en 1991). Sur le plan politique, la justice et les élections sont désormais des farces tragiques, l’état de droit est de fait inexistant, et la corruption est considérée comme ahurissante, même pour un continent à la réputation bien établie en la matière.
Une catastrophe de cette ampleur ne peut avoir une cause unique. Au début des années 1990, le Zimbabwe a traversé deux années de sécheresse dévastatrices. Au même moment, des programmes d’ajustement structurel imposés à mauvais escient par la Banque mondiale et le FMI ont obligé le pays à vendre ses stocks de céréales pour récupérer des devises ; cette accumulation de facteurs n’aurait pu être plus délétère. Dans les années 1980, le Zimbabwe était cerné par les forces déstabilisatrices de la violence et de la faillite – en Angola, au Mozambique, en Namibie –, souvent alimentées par le régime d’apartheid en Afrique du Sud.
Pourtant, aussi complexe que soit l’histoire récente du Zimbabwe, toute discussion sur sa ruine tourne inévitablement autour du même facteur : Robert Gabriel Mugabe, chef du parti au pouvoir et président depuis près de vingt-neuf ans. Ses penchants autoritaires – et meurtriers – furent très tôt patents. Deux ans seulement après son élection, lors du premier scrutin multiracial du pays, il déchaînait la terreur contre le Matabeleland, une province du Sud-Ouest accusée d’être un foyer de rébellion 2. Le mot « génocide » a été utilisé pour qualifier cette offensive, qui a duré cinq ans ; que le terme soit approprié ou non, nul doute que des dizaines de milliers de civils ont été frappés, violés, affamés et tués, victimes d’une impitoyable stratégie de la terre brûlée.
Les premières années du régime Mugabe furent pourtant fécondes, aussi, de choses positives. Même au moment où l’on massacrait dans le Matabeleland, le reste du pays vibrait d’une énergie pleine d’espoir, et le taux d’alphabétisation grimpait bientôt vers les 80 %, chiffre exceptionnel en Afrique. (Lessing écrit même que, le jour où le budget de l’Éducation a dépassé celui de la Défense, les députés ont « poussé des cris de joie et pleuré ».) Mugabe a mené une politique de réconciliation raciale rare et novatrice ; un discours de la première heure souhaitant la bienvenue à tous les citoyens de la nouvelle nation est « resté dans les mémoires », selon [l’africaniste] Philip Gourevitch, « comme l’une des grandes déclarations politiques de l’époque ». L’immense majorité des Zimbabwéens avait confiance en Mugabe. Le basculement dans la tyrannie absolue et le naufrage saugrenu de son pays n’étaient pas fatals.
Dans son dernier livre, Quand un crocodile mange le soleil, le journaliste Peter Godwin fait le portrait tour à tour tendre et rageur d’un Zimbabwe en déliquescence. Mais c’est un portrait d’une partialité saisissante, presque obstinée, qui m’a incitée à examiner le passé complexe du Zimbabwe – exactement ce à quoi Godwin se refuse – pour essayer de comprendre sa détresse actuelle. Pour essayer, aussi, de trouver d’autres voix que celles des Blancs progressistes du Zimbabwe – non que leurs points de vue soient erronés ou sans importance, mais il y a beaucoup de choses qu’ils ne peuvent nous dire.

Une divine période d’anarchie sociale

Godwin est né et a grandi en Rhodésie du Sud ; sa mère était médecin et travaillait souvent à la campagne, son père était directeur de mine. Ils étaient tolérants, progressistes, et savaient la domination blanche injuste. Leur fils aussi. Cela étant, comme il le raconte dans son premier livre de souvenirs, Mukiwa. A White Boy in Africa, il s’est battu du côté du gouvernement raciste de Ian Smith 3. Le sens du devoir avait plus de valeur que la conscience individuelle et, de toute façon, le jeune Peter de 18 ans s’était naïvement promis à lui-même : « Je ne ferai rien que je désapprouve ou dont je puisse avoir honte. »
Il n’en sera rien – raison de plus pour se réjouir, à la fin de la guerre, du triomphe des rebelles et de la fin de l’isolement du Zimbabwe. « J’ai pris beaucoup de plaisir durant cette courte et libératrice période d’anarchie sociale qui a marqué le changement de société », se souvient Godwin. « J’ai adoré le drôle de mélange de personnes de toutes sortes qu’il y avait. Les babas cool et les tiers-mondistes militants, l’afflux soudain de diplomates communistes… C’en était fini du boycott culturel… Bob Marley se produisait lors de la fête d’indépendance. » Mais la déception vient vite : Godwin est l’un des premiers reporters – et il risquera sa vie pour cela – à raconter les massacres du Matabeleland. Publiés par le Sunday Times de Londres, ses récits exaspèrent le gouvernement, qui le déclare traître à la nation. Sur le point d’être arrêté, il fuit le pays.
Mais ce sont les détails de la petite enfance de Godwin en Rhodésie qui font les meilleurs passages de Mukiwa : ces détails révèlent mieux que tout la complexité de la vie et des relations humaines dans un régime raciste. Nous voyons comment l’inégalité – comment la différence – apparaît sous le regard d’un enfant. Les injustices crèvent les yeux, alors nul besoin d’en faire tout un plat. « Nous avions des “garçons” pour la cuisine, et des “garçons” pour le jardin, quel que fût leur âge », écrit Godwin.
Il passe sa prime enfance à arpenter la campagne avec sa nounou, Violette, qu’il aime tendrement ; à l’insu de ses parents, il rejoint même la secte évangéliste qu’elle fréquente, tant les réunions pour le renouveau de la foi le font vibrer. Il accompagne aussi sa mère pendant ses tournées, aidant à distribuer les morceaux de sucre imbibés de vaccin. Nous observons ainsi le jeune Peter commençant d’observer son monde, et essayant de lui trouver un sens : « Les Blancs n’avaient pas des maladies aussi intéressantes que les Africains. Ils tombaient parfois malades. Ils mouraient, même, mais c’était rare. »
Cette idylle de jeunesse a pris fin depuis longtemps. Godwin vit aujourd’hui à New York. Dans son dernier livre, il retrace le déclin de son pays et celui de ses parents vieillissants, et la manière dont le premier rend le second plus triste, plus angoissant, plus pénible encore. C’est un livre écrit sous l’empire d’une colère âpre: Mugabe, écrit Godwin, « est un homme qui préférerait transformer inexorablement son pays en Albanie de l’Afrique plutôt que de céder le pouvoir » ; et avec une tristesse déçue : « Un peuple qui s’était élevé contre le gouvernement blanc et avait rejoint la guérilla par milliers, est aujourd’hui terrifié. »
Godwin nous offre une vision panoramique d’une nation qui s’effondre. Il y a la disparition des droits de l’homme, incarnée par un hôpital bourré de manifestants blessés. Il y a l’explosion de la criminalité, qui oblige ses parents à installer une «grille anti-viol » pour se protéger des cambriolages avec violence – ce qui n’empêche pas son père d’être victime d’un méchant carjacking. Il y a, plus grave encore, la réquisition et la ruine des fermes qui avaient fait la fierté du pays, par des jeunes incompétents et alcooliques ; et puis, il y a les élections truquées, évidemment absurdes.
Godwin est particulièrement acéré, et déchirant, quand il évoque le basculement de ses parents dans la misère. (Leurs pensions de retraite ne sont pas indexées sur l’inflation). Une scène, chez le boulanger : « Papa remplit son petit panier de quelques miches de pain, qu’il congèlera plus tard et, pour l’occasion… de deux croissants. » Total : 12 000 dollars zimbabwéens. « La vendeuse noire du magasin réussit à avoir l’air à la fois compatissant et embarrassé… Papa compte lentement les billets de son portefeuille, mais cela ne suffit pas… Il désigne une des miches, et la vendeuse la remet à sa place… Mais c’est encore trop. Alors, il les repose une par une. »
Pourtant, les scènes les plus saisissantes de Godwin sont parfois aussi les plus problématiques, soulevant la question non de ce qu’il voit mais de ce qu’il ne voit pas. Un jour, Godwin conduit son père dans une épicerie pour récupérer la consigne sur le verre. « Notre queue regarde d’un air maussade ces diplomates et ces trafiquants du marché noir, ces expatriés et ces responsables gouvernementaux corrompus remplir leurs Pajero, leurs Range Rover et leurs Mercedes de montagnes de provisions », note-t-il. C’est bien vu ; mais Godwin semble n’avoir pas conscience que c’est là, précisément, ce que les Noirs ont dû ressentir à propos de ses parents avant l’indépendance. Dans un autre croquis, des fermiers blancs parlent au cours d’une fête de départ de la « belle vie », et du « grand amusement » qu’ils ont perdu. Mais Godwin ne s’interroge pas sur ce fait : pour la plupart des Noirs, l’équilibre ancien n’était probablement ni « beau », ni « amusant ».

La vie au milieu des tombes

Une autre scène impressionnante se passe autour de la tombe de sa sœur (tuée, à 27 ans, par des « tirs amis » pendant la guerre civile.) Le cimetière est en ruine et, apparemment, des gens y vivent ou, à tout le moins, y cultivent la terre : du papier toilette sale traîne au milieu de petites parcelles de maïs. En arrivant sur la tombe de sa sœur, Godwin y trouve un tas d’excréments tout frais. « “Merde !” Je hurle, et je balance les fleurs. Le bouquet atterrit près de deux femmes penchées, qui binent la terre de leur maïs de cimetière, leurs bébés attachés dans le dos. Elles s’arrêtent, me regardent un moment… et l’une éclate de rire. »
Qui ne ressentirait la même chose ? Pourtant, il y a dans le manque d’intérêt de Godwin pour le sort de ces femmes quelque chose qui rend perplexe. Que signifie le fait qu’elles soient obligées de faire pousser leurs enfants et leurs légumes au milieu des sépultures ? Poser cette question n’est pas faire œuvre de « politiquement correct » ou de pitié, et cela n’insinue pas que Godwin doive taire sa colère. C’est une question d’élargissement du regard, de l’horizon ; de capacité à confronter ses réactions personnelles avec les réalités du monde alentour.
Comme Peter Godwin, Alexandra Fuller a atteint sa majorité au moment où la Rhodésie, gouvernée par la minorité blanche, devenait, dans le sang, un Zimbabwe gouverné par la majorité noire. Les Fuller étaient le genre de racaille que les Godwin ne croisaient probablement jamais. La mère de Fuller est alcoolique, elle fait la danse du ventre dans les bars, et ses mains sont « usées, abîmées par le travail : des années à retourner le jardin, à s’occuper des chevaux, des vaches, du bétail, à travailler le bois, à faire pousser le tabac ». Le père d’Alexandra est fruste, bien que fort doué pour les armes. Et tous deux parlent des Noirs comme de «putains de babouins ». La maison est laide, la nourriture immonde et la terre si pauvre que Mugabe l’a donnée à un ennemi lorsqu’il l’a réquisitionnée.
Quand Godwin, enfant, passait de longues heures à écouter les histoires des domestiques noirs et à ingurgiter respectueusement leur sagesse, Fuller les faisait marcher tout en les menaçant de renvoi. Pourtant, paradoxalement, son livre résonne bien davantage d’un amour brut et exubérant pour l’Afrique. Fuller connaît de près la sensation de la crasse et des choses qui y poussent, les hurlements des animaux et « l’odeur des gens qui n’ont pas peur de manger de la viande », l’intransigeance du soleil et la violence des pluies.
Les Fuller n’ont pas de chance. En 1974 – Alexandra n’a que 5 ans –, ils déménagent dans une ferme mal située, « en plein milieu, le lieu de naissance même et l’épicentre de la guerre civile en Rhodésie et de la récente guerre civile au Mozambique. […] Nous dressons une immense clôture avec des fils de fer barbelés recourbés au sommet. » Même s’ils travaillent très dur, ils ne s’en sortent pas ; les cours du tabac régentent la vie.
Mais leur véritable malchance est ailleurs. La mère d’Alexandra donne naissance à cinq enfants, dont trois meurent avant d’avoir fait leurs premiers pas. Après le deuxième décès, sa mère bascule : sa névrose un peu fofolle vire à la folie. Comme Godwin, Fuller essaie de comprendre le rapport entre ce traumatisme familial et le traumatisme national. Ironiquement – précisément parce qu’elle est moins «politique » que Godwin, et parce qu’elle raconte son histoire à travers les yeux d’une enfant –, elle nous fait mieux partager son sentiment d’une relation terrible entre cataclysme personnel et cataclysme historique.
« Après la mort d’Olivia, la joie de vivre insouciante de maman et papa est évacuée, comme l’eau dans le tourbillon d’une canalisation », se souvient Fuller. «La guerre, les moustiques, les mines antipersonnel et les embuscades ne semblent plus avoir d’importance. » Ses parents boivent en permanence, et la famille, portant en elle « notre nouveau et insatiable chagrin », part pour des vacances marquées par la douleur. « Donc nous roulons avec inconscience à travers la Rhodésie en guerre », écrit Fuller. « Nous roulons comme dans un paysage imaginaire. La guerre a jeté une épouvantable magie. […] Tout est en suspens, et vigilant, et méfiant. […] Les seules créatures vivantes à célébrer notre guerre sont les plantes, qui se répandent, se nouent, s’enroulent victorieusement autour des bâtiments et des écoles fermées. »
Après la mort du troisième enfant, « les choses ont empiré », et la mère de Fuller sombre dans la dépression. Pour Alexandra, l’univers s’écroule, à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison – la guerre est finie mais la violence continue. Elle regarde se déployer la ronde du désastre : « Le monde extérieur se joint à nous et sombre lui aussi dans la dépression, de sorte qu’il devient difficile pour moi de savoir où s’arrête la folie de maman et où commence la folie du monde. […] Le monde est une masse désaxée et terrifiante, et je ne peux établir si c’est moi qui suis sortie de mes gonds, ou le monde. »
Doris Lessing a quitté la Rhodésie pour Londres en 1949, à 30 ans ; membre du parti communiste, elle avait été interdite de séjour par le gouvernement. Elle est retournée au Zimbabwe pour la première fois en 1982, puis en 1988, 1989 et 1992. De son exil initial, elle se souvient : « Je ne voulais pas vivre en Rhodésie du Sud car, si le climat était merveilleux, probablement le plus agréable du monde, et ses paysages magnifiques, le pays était provincial et ennuyeux. » Mais, ajoute-t-elle, « ces considérations rationnelles n’ont pas atteint une certaine région mystérieuse de mon être, qui était apparemment un puits sans fond de larmes. Nuit après nuit, je pleurais dans mon sommeil et je me réveillais en sachant que j’étais injustement écartée du meilleur de moi-même. »

Blancs et Noirs également immatures

Le portrait que fait Lessing du Zimbabwe est le plus riche que je connaisse. Voici le « moment de l’évolution sociale » présenté sous une vertigineuse variété d’angles. Lessing nous montre la « triomphante malveillance » des Blancs attirant l’attention sur les échecs des Noirs, et l’espérance de ceux qui veulent aider le pays à s’enrichir. Elle rencontre des villageois noirs qui ont désespérément envie de travailler, de lire, de vivre en ville ; et elle observe d’anciens rebelles, désormais «chefs » dans l’administration, qui se sont « mis au vol comme s’ils étaient nés pour ça ». Elle raconte ces étudiants qui crient « Place Tiananmen » en guise de protestation contre la corruption du pouvoir. Elle voit les squatters, aussi : en colère, ignorants, détruisant la terre qu’ils convoitent. Elle admire les animateurs idéalistes qui mobilisent les femmes dans les villages et lui rappellent les premiers révolutionnaires russes. Et elle découvre un étrange parallélisme dans l’absence de maturité : les Blancs, écrit-elle, se noyaient dans un auto-apitoiement infantile, tandis que les Noirs étaient esclaves d’un fantasme, non moins infantile, de modernité immédiate, de richesse immédiate, de justice immédiate.
Ce que Lessing rencontre, encore et encore, c’est un pays fait de contradictions et de mouvement : un pays en pleine refondation. Les enjeux sont considérables, les attentes plus grandes encore, l’issue jamais certaine. Lessing a adoré le sens «intense de l’engagement personnel » des Zimbabwéens pour l’avenir du pays. Malgré les décourageantes difficultés, elle écrivait en 1988 : « Ce qui ressortait n’était pas le désespoir plat et morne de la Zambie, ni la misère du Mozambique, mais la vitalité, l’exubérance, l’optimisme, le plaisir… L’appétit… de l’inattendu, voilà quel était le ton du nouveau Zimbabwe. »
Lessing comprend autre chose encore, de plus subtil, plus profond, et plus difficile à porter. Elle découvre partout et toujours des êtres – la plupart noirs, mais pas seulement – assommés par la guerre et accablés de douleur, mais qui ne veulent pas ou ne peuvent pas explorer leur souffrance. « Ce n’est pas possible de faire ce genre de guerre, une guerre civile, sans que le poison ne pénètre, observe-t-elle. Quelque chose a été détruit ou déchiré au plus profond des êtres. » Le Zimbabwe titubait de violence, de brutalité, de trahisons, mais le pays était déterminé à se réinventer sans reconnaître ses blessures. Son développement était conditionné, en fait, au refoulement du traumatisme. Lessing écoute une jeune ex-rebelle du nom de Talent, qui lui confie dans un rare moment d’abandon : « J’ai eu de la chance, je ne faisais pas partie des jolies filles » – celles qui étaient utilisées comme esclaves sexuelles. Lessing continue : « Mais il semble que la guerre ne l’ait jamais vraiment quittée : elle a de terribles maux de tête et ne peut parfois pas bouger pendant des jours. […] Une guerre s’achève, on enterre les morts, on s’occupe des invalides. Mais, partout, parmi les gens ordinaires, se cache une armée aux blessures invisibles : les pétrifiés, ou les brutalisés, ou ceux qui ne pourront plus jamais, plus vraiment, croire en l’innocence de la vie, au fait même de vivre ; ou ceux encore qui seront à jamais handicapés par le chagrin. »
C’est précisément ce terrain que la romancière zimbabwéenne noire Yvonne Vera explore dans Les Vierges de pierre. L’histoire se passe au Matabeleland pendant les massacres. La ténacité de la brutalité, et son mystère, est le sujet du roman. Les Vierges de pierre se lit comme un film d’horreur au ralenti. Son principal épisode est le viol atroce et la mutilation – les lèvres de la victime sont découpées par un ancien rebelle du nom de Sibaso – d’une villageoise qui se prénomme Nonceba. Le roman, très impressionniste, raconte la manière dont la souffrance change définitivement Nonceba, la séparant de son ancienne, et irréparable, personnalité : « Maintenant elle est seule, l’ombre d’elle-même. L’autre s’est évanouie, avec une irréversibilité soudaine et stupéfiante. »

Une violence qui défie la raison

Le plus saisissant est le portrait que Vera dresse de Sibaso. Elle n’a pas une once de compassion progressiste ni même d’explication progressiste pour ce monstrueux prédateur. C’est un homme qui non seulement aime la violence, mais qui en a besoin. « S’il perd un ennemi, il en invente un autre. » Sibaso est un « prédateur qui tue non parce qu’il a faim mais parce que son estomac est plein, ce qui lui permet de chasser avec grâce. » C’est un homme, en bref, dont la violence nihiliste annonce les guerres civiles [des années 1990] au Liberia et en Sierra-Leone, ainsi que la folie des groupes jihadistes d’aujourd’hui. Il tue non parce qu’il est opprimé, mais parce qu’il aime ça ; son sadisme n’est pas un appel au secours mais un cri de joie.
Vera comprend que la violence sadique ne se contente pas de détruire, mais qu’elle défait le monde des survivants. Dans une scène, un groupe de soldats gouvernementaux écorche vif, avec méticulosité, un commerçant indien, puis massacre tous les clients, y compris les enfants. Elle écrit : « Ils ont fait le mal comme s’il s’agissait d’une quête légitime, d’un rituel pour leurs propres idéaux. Chaque geste était conçu pour choquer, pour guérir les âmes naïves. »
La plupart d’entre nous admettent que la violence est parfois nécessaire à des fins politiques. Mais si la violence a un but, elle a une limite. La violence elle-même peut être obscène, révoltante, criminelle ; le but peut être impossible à atteindre ou injuste. Néanmoins, cette violence-là est toujours liée à une cause et un effet, à des revendications. Primo Levi l’a décrite comme « haïssable mais pas folle ».
Mais la violence qui « guérit » l’esprit, c’est-à-dire qui le nie, c’est autre chose. C’est cette « guérison » qui eut lieu à Auschwitz et, plusieurs décennies après, dans les collines du Rwanda ; et c’était le but, je crois, des camps où l’on pratiquait les viols collectifs en Bosnie. C’est ce que Levi a appelé la « violence inutile » : l’infliction d’une douleur insupportable, de l’humiliation et de la souffrance est un but en soi. C’est une forme d’autisme moral. Délestée des traditions, de la politique, des conséquences, elle revendique pour elle-même une liberté absolue.
Dans Les Vierges de pierre, Nonceba se demande « ce que cela peut faire exactement à un homme de regarder une femme et de la découper comme un morceau de viande sèche sans se poser la moindre question ». C’est nous qui devons nous poser cette question, particulièrement à l’ère des brigades de martyrs et des kamikazes. Mais la réponse, je pense, pourrait bien être impossible à trouver, tant la texture d’une telle violence défie la raison. (C’est pourquoi, a soutenu Jean Améry, les intellectuels étaient particulièrement vulnérables à Auschwitz.) C’est un vœu pieux, par exemple – et une étrange sorte de narcissisme –, de croire que la torture qui s’est répandue en Irak cessera si les États-Unis retirent leurs troupes (même si ce peut être une bonne idée) ; ou que la soif de martyre sera étanchée si Israël se retire sur ses frontières (même si ce peut être une bonne idée). Le culte de la souffrance et de la mort, la jubilation de la souffrance et de la mort ne ressortent pas nécessairement de solutions politiques classiques.
Le Zimbabwe n’est ni le Rwanda, ni le Cambodge ou la Sierra Leone. Mais en pensant à sa ruine, je suis hantée par les avertissements de Lessing sur les poisons cachés de la guerre. On ne peut s’empêcher de se demander si le Zimbabwe serait devenu, ou aurait pu devenir, un tout autre pays s’il avait trouvé la place, les moyens et le courage d’explorer la violence de sa naissance. Les blessures «invisibles » se sont montrées, et elles saignent.

Traduit de l’anglais par Christophe Diard.

Amerigo l’imposteur

La chance, dit-on, sourit aux vauriens. Amerigo Vespucci doit ainsi sa postérité au simple fait que quelqu’un s’avisa de baptiser un continent de son nom, sans se soucier des conséquences. Or la chance considérable du Florentin est sans commune mesure avec l’étendue de ses méfaits. Et il est fort malaisé de faire le récit des exploits d’un imposteur tout en faisant étalage de ses mystifications (géographiques, astronomiques…). Felipe Fernández-Armesto offre donc un beau cadeau au lecteur en s’attelant si brillamment à la tâche, levant le voile sur la vie de celui qui passe volontiers pour une sorte d’alter ego de Colomb. L’histoire commence à Florence, où Amerigo Vespucci naît en 1454. Les relations commerciales de la ville avec Séville sont alors en plein essor. Étudiant médiocre, Amerigo devient vite « une espèce de charlatan », raconte Fernández-Armesto, «un proxénète », « un entremetteur », non sans un « côté jouisseur et picaresque qui lui permettait de tirer de menus profits des bas-fonds, au moyen de trafics hasardeux et de fréquentations douteuses ». Il s’adonnait, en outre, à «l’escroquerie » et autres « activités fort peu honnêtes ».

L’appel du Nouveau Monde

Finalement, son existence à l’ombre des Médicis tourna mal et Amerigo part s’installer à Séville, en 1492. Mais la réussite n’est pas davantage au rendez-vous. Il opte alors pour la fuite en avant, vers les Amériques, au sein de l’expédition dirigée par le navigateur Alonso de Ojeda en 1499. Un voyage dont notre escroc ne manqua pas de tirer parti.

Au cours du périple, le Florentin se forge un parfait curriculum de navigateur et d’astronome, capable même de calculer des longitudes. Et Fernández-Armesto d’analyser l’enchevêtrement de supercheries, de demi-vérités et autres falsifications que l’homme accumula dans ses écrits à l’issue de ce voyage et de celui qu’il effectua en 1501 au Brésil. « Nombreuses sont les sources apocryphes qui dénaturent l’histoire des découvertes. Plus que tout autre genre historique, celui-ci s’appuie sur des cartes et des récits autobiographiques : documents particulièrement sujets aux distorsions. » Mais qui donc aurait osé contester les allégations de Vespucci selon lesquelles « il avait découvert un quatrième continent» ? Comment savoir, à l’époque, que le découvreur du Brésil était Pedro Álvares Cabral, et non lui ?

 

Le baptême de l’Amérique

Pourtant, « le baptême de l’Amérique échappa à l’entendement et au contrôle de Vespucci ». Et la réussite de toute l’opération tient autant à un tour de passe-passe éditorial qu’au marketing dont cette affaire semble avoir été entourée. Au début

du XVIe siècle, deux cartographes (Martin Waldseemüller et Mathias Ringmann) préparent en effet une mise à jour du Guide géographique de Ptolémée. Les savants ont entre les mains les textes mensongers de Vespucci, au moment même où le projet initial apparaît une gageure économique et éditoriale. Ses promoteurs décident sans tergiverser de « prendre un raccourci » : ils rédigeraient une introduction au texte ancien de Ptolémée et y adjoindraient une mappemonde actualisée au gré des dernières découvertes. Le résultat, la Cosmografia Introductio, fut une singulière nouveauté dans le monde de l’édition : la carte en question se présentait sous forme de papier peint pliable, d’une surface de quelque quatre mètres carrés ! On vit bientôt apparaître des fragments de celle-ci en fascicules qui, collés sur une sphère en bois, permettaient à l’heureux propriétaire d’avoir chez lui le nouveau monde à ses pieds.

Ce faisant, les auteurs de la supercherie validaient – et pour cause ! – l’attribution par Vespucci à lui-même de la découverte d’un quatrième continent. Comme les trois premiers, il devait en bonne logique être du genre féminin. Ainsi naquit l’Amérique. « Je ne vois pas pour quel motif quiconque désapprouverait logiquement un nom dérivé de celui d’Amerigo, le découvreur, un habile homme de génie », observaient Waldseemüller et Ringmann en 1507. « Un nom approprié serait Amerige qui, en grec, signifie “pays d’Amerigo”, ou América  (1), puisque l’Europe et l’Asie ont reçu des noms de femme. »

 

Ce texte été traduit de l’espagnol par Liliane Hasson.

La châtelaine et le vagabond

Vers la fin de ce délectable recueil de lettres, choisies et éditées avec talent par Charlotte Mosley, Deborah Devonshire, 85 ans passés, envoie de [son domaine de] Chatsworth une carte postale à son ami Patrick Leigh Fermor, 90 ans, qui vit en Grèce (1) : « Savais-tu que les Vikings appelaient Constantinople Micklegarth ? Authentique. Tendrement, Debo. » « Je le savais, répond-il. J’ai écrit là-dessus quelques paragraphes piquants dans ce livre intitulé Mani. En fait, c’est Micklegard.» « Cela continue de me surprendre, réplique Debo. Pas toi, apparemment. » Il y a dans cet échange l’essentiel ce qui fait le charme so British de cette correspondance. Tous deux ont plus de goût pour les faits, les plaisanteries, les histoires que pour les sentiments. Nulle trace d’introspection dans cet épais volume.
Chacun fermement campé dans son personnage : elle, la non-intellectuelle, souverainement indifférente à la culture étrangère ; lui, l’érudit, débordant de savoir. Liés d’une profonde affection, partageant de nombreux amis, ils mènent des vies différentes dans des pays différents, ont des goûts différents, usent de langages différents, mais ils ont en commun leur inépuisable appétit de vivre.
Ils s’étaient rencontrés une première fois durant la guerre, quand Paddy était un fringant militaire et Debo, benjamine des extravagantes sœurs Mitford, la toute jeune épouse d’Andrew Cavendish, fils cadet d’un duc (2). Ils se retrouvèrent au milieu des années 1950. Elle était alors âgée de 36 ans, duchesse de Devonshire, maîtresse d’un château dans le comté de Waterford et d’un palais dans le Derbyshire, épaulant son mari face à cet héritage inattendu et prenant en main la restauration-transformation de Chatsworth. Lui, à 41 ans, voyageur impénitent, s’était auréolé de légende en enlevant un général allemand en Crète. Il commençait aussi à se faire connaître comme écrivain. Cette fois, ils furent l’un et l’autre subjugués et, vraisemblablement, tout près de succomber ; tout près seulement, car le cœur de Debo était déjà à Andrew et à Chatsworth, et celui de Paddy à Joan Eyres-Monsell et à la Grèce.

John Kennedy, l’« Être cher »

Dès le début, les lettres de Paddy sont éblouissantes d’intelligence et de verve, qu’il décrive le craquement du givre sur l’herbe ou le visage de Somerset Maugham. Sous la plume de ce virtuose, les mots jaillissent librement et s’agencent en récits ciselés ; elle, cultivant une ponctuation d’écolière, reste résolument terre à terre. Mais Paddy aime « sa façon d’écrire totalement sincère et impulsive » et, avant longtemps, ses longues lettres relatant une chasse à courre en France, l’accouchement d’un scénario en Afrique ou l’ascension du mont Olympe trouvent un délicieux contrepoint dans ses récits de week-ends de chasse avec Oncle Harold (Macmillan) (3) et autres soirées de gala à la Tate où elle entrevoit Cake (son surnom pour la reine mère) « en crinoline et ruisselant de diamants de la tête aux pieds ». Tous deux citent des noms à profusion – Paddy parle sexe avec Erroll Flynn –, mais aucun d’eux n’est snob ni facilement impressionné.
Quelqu’un, pourtant, fit forte impression sur Debo : John Kennedy, dont une sœur avait épousé un Cavendish et qui était manifestement sous le charme de sa délicieuse parente. Elle était à ses côtés lors de son intronisation, l’appelait « the Loved One », l’Être cher, et se trouvait à Washington au moment de la crise des missiles en 1962, se lamentant qu’il soit « retenu par je ne sais quel travail au lieu de s’amuser avec nous ». Ni Paddy ni Debo ne se souciaient beaucoup de politique. Il n’a ainsi jamais critiqué l’indéfectible loyauté de Debo envers ses sœurs sympathisantes nazies, Unity et Diana (4), pas plus d’ailleurs que le régime des colonels en Grèce.

Il est plus facile d’écrire un livre que d’en lire

Les années passant, et la consécration de plus grand écrivain-voyageur de sa génération étant venue, il est fascinant et émouvant de lire les lettres de Paddy sur son retour en Europe centrale, sur les traces de son périple d’avant-guerre, dont il tira ses deux chefs-d’œuvre, A Time of Gifts (Le Temps des offrandes) et Between the Woods and the Water (Entre fleuve et forêt). Les grandes demeures qu’il a connues sont en décrépitude ; ceux de ses amis et amours d’autrefois qu’il retrouve ont tous terriblement souffert. Entre-temps, à la surprise générale, Debo s’est mise elle aussi à écrire, pour célébrer Chatsworth ; encouragée par Paddy, elle finit par aligner dix ouvrages face à ses neuf à lui, proclamant qu’il est plus facile d’écrire un livre que d’en lire un seul. Cette affectation ne vacille qu’en une seule occasion, lorsqu’elle avoue son admiration pour Les Jumeaux de Black Hill de Bruce Chatwin.
Tous deux, dans leurs 60 et 70 ans, sont presque des célébrités. La télévision organise des retrouvailles entre Paddy et son général allemand de Crète ; elle est filmée en train de rassembler des moutons avec son chien de berger (« Je n’en menais pas large à cause de mon affreuse voix, mais le chien ne s’en est pas trop mal tiré »). Elle projette, écrit-elle, de consulter des experts immobiliers à propos de dépendances inutilisées ; il lui raconte sa traversée de l’Hellespont à la nage, une prouesse pour un homme de 69 ans. Elle répond : « Chapeau, et ne le refais pas, hein ! » Tout comme la gravité et la politique, la tristesse et les soucis sont tenus à distance. On est surpris de la voir ne serait-ce que mentionner (brièvement et dans une note) l’alcoolisme qui détruit son mari, et Paddy admettre (une fois) un accès de mélancolie. Quand la vieillesse et la mort commencent à poindre, leur courage est exemplaire. « Ils abusent tous, à disparaître comme ça » : on jurerait Debo, mais c’est Paddy, occupé à rédiger des nécrologies à la file. Et les voilà échangeant des plaisanteries sur le bon Dr Éclipse, qui appelle un peu trop souvent ces temps-ci. Cette magnifique correspondance célèbre deux des choses les plus importantes en ce monde, le courage et l’amitié. Puissent-elles longtemps encore soutenir les deux auteurs.

Traduit de l’anglais par Sylvie Barjansky.

Shlomo Sand : « Il n’existe pas et n’a jamais existé de peuple juif »

Avant ce livre, vous avez surtout travaillé sur l’histoire des intellectuels au XXe siècle, notamment en France. Comment en êtes-vous venu à aborder la question de l’histoire longue des juifs ?
Pour un historien qui, comme moi, vis à Tel-Aviv, se limiter à voyager en Europe en négligeant les richesses enfouies dans les bibliothèques et les archives locales concernant les juifs et le judaïsme, aurait été à mes yeux un véritable péché. J’ai décidé de m’intéresser à l’histoire des juifs parce que je trouvais que l’historiographie officielle se pliait trop à des « besoins nationaux » que je considère comme dépassés et qu’il était nécessaire de la remettre un peu à jour.

Le titre de votre livre en hébreu est « Quand et comment le peuple juif fut-il inventé ? ». Le peuple juif est donc une invention ? Ce n’est pas un peuple ?
Pour créer des nations, on a rétrospectivement inventé des peuples. L’idée nationale juive n’est pas un cas unique. À mes yeux, il n’existe pas et n’a pas existé de peuple juif. Pas plus qu’il n’existe de peuple chrétien, bien qu’au Moyen Âge, l’utilisation du terme « peuple chrétien » ait été courante. Certes, l’entreprise sioniste a créé en Israël un peuple qui a une langue commune, un cinéma, un théâtre, une littérature, une poésie ainsi que de nombreux autres éléments spécifiques d’une culture laïque : c’est la société israélienne. Mais au cours de leur longue histoire, ce qui a uni les juifs s’est limité à une culture de caractère religieux.

Est-ce la raison pour laquelle, dans la traduction française de votre livre, le nom « juif » ne prend pas de majuscule ?

Tout à fait. De même que vous ne mettez pas de majuscule à « chrétien » ou à « musulman ». Mettre une majuscule à « juif », c’est faire droit au point de vue sioniste, qui a inventé la notion de peuple juif pour des motifs politiques. Le problème est que le sionisme, tout comme le nationalisme arabe, n’est pas prêt à reconnaître la véritable nature du fruit de sa création : un État israélien et non un État du « peuple juif », puisqu’une grande partie de la population juive du monde ne veut pas y habiter. C’est ce refus de voir les choses en face qui, à mon avis, compromet le droit à l’existence de l’État d’Israël.

Reprenons les choses au départ. Comment a-t-on appris que la sortie d’Égypte est un mythe ?

Il y a d’abord le fait que la sortie d’Égypte n’est pas mentionnée dans les sources pharaoniques, qui sont pourtant particulièrement riches. Ensuite, au xiiie avant Jésus-Christ, époque à laquelle l’Exode est supposé s’être produit, les pharaons étaient maîtres du pays de Canaan. Ce qui signifie que Moïse a fait sortir les fils d’Israël d’Égypte… pour les emmener en Égypte ! Par ailleurs, les noms de lieux mentionnés dans le discours biblique ne se retrouvent dans des sources extérieures à la Bible que des centaines d’années après l’événement supposé.

Le grand royaume de David et de Salomon a-t-il existé ?
Il semblerait que non. Ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, ce royaume n’a pas de nom explicite. Deux royaumes ont existé au pays de Canaan : le puissant royaume d’Israël, qui a été détruit en premier, et le petit royaume de Judée, qui a survécu un peu plus longtemps. D’autre part, s’il est probable que le royaume de Judée fut dirigé pendant quelque temps par la dynastie du roi David, il est plus douteux que celle-ci ait été monothéiste. La croyance en un dieu unique a commencé à se consolider au moment de la rencontre entre les Judéens exilés à Babylone et les religions perses, au vie siècle avant Jésus-Christ.

Est-il tout à fait établi que l’Exil, aussi, est un mythe ? Il n’y a pas eu d’exil après la destruction du deuxième temple de Jérusalem, en 70 après Jésus-Christ ? On ne peut donc pas parler de diaspora ?
Assurément. Il n’existe aucun témoignage prouvant l’exil de la population de Judée en l’an 70 de l’ère chrétienne, à l’exception de prisonniers de guerre. Au cours de la rédaction de mon livre, j’ai découvert à ma plus grande surprise que l’« Exil », un événement décisif considéré comme fondateur par tous, n’a pas fait l’objet d’une seule recherche approfondie, ni en Israël ni ailleurs. Et s’il n’y a pas eu d’Exil ni d’émigration massive, on ne peut considérer la présence des juifs dans le monde comme constituant une « diaspora ». L’origine des juifs est riche et diverse, et la majorité d’entre eux sont les descendants de convertis.

Comment s’est forgée l’idée que les juifs ont été contraints à l’exil ?
Les origines du mythe proviennent de la tradition chrétienne antijuive élaborée au cours du iiie siècle de notre ère. Il semble que Justin le Martyr ait été le premier à mentionner l’exil des juifs comme punition pour avoir participé à la crucifixion du fils de Dieu. L’élaboration du mythe s’est faite dans le contexte de l’interdiction imposée aux juifs de pénétrer dans la ville de Jérusalem.

Comment expliquer la présence, dans les siècles qui suivirent la fin de l’Empire romain, de communautés juives – parfois même de royaumes –  dans des régions aussi différentes que le Caucase, le bassin de la Volga, le Yémen, la région de Carthage, les Aurès et l’Espagne ?

La foi en Yahvé se transforma en un monothéisme prosélyte au cours de sa rencontre décisive avec l’hellénisme. Les rois hasmonéens, qui régnèrent en Judée aux IIe et Ier siècles avant notre ère, furent les premiers à s’adonner à la conversion de masse et, par la suite, leur croyance se répandit autour du bassin méditerranéen. Avec l’établissement de l’hégémonie chrétienne, les juifs orientèrent leurs pulsions de conversion vers les marges du monde chrétien – du sud de la péninsule Arabique jusqu’aux rives de la Volga. Cela signifie qu’en dépit des difficultés, la diffusion du judaïsme se perpétua durant tout le premier millénaire de notre ère.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

 

Le personnage central d’une improbable histoire

Présenter l’Inde comme « la plus grande démocratie du monde » est soit un truisme, soit une invitation à repenser la nature de la démocratie elle-même. En 2004, lors des dernières élections générales – les quatorzièmes depuis l’adoption du suffrage universel, en 1952 –, 400 millions de citoyens ont mis un bulletin dans l’urne : ce fut, observa l’universitaire indien Sunil Khilnani, « le plus vaste scrutin démocratique jamais organisé dans l’histoire de l’humanité ». Si la démocratie a vu le jour à Athènes il y a 2 500 ans, elle s’est exercée depuis dans des contextes si différents et sous des formes si disparates que, selon le même auteur, « on ne peut plus en écrire l’histoire de façon cohérente du seul point de vue de l’expérience historique occidentale ». Ramachandra Guha partage cette analyse. Dans le panorama pénétrant, plein de verve et élégamment agencé qu’il brosse de l’Inde depuis 1947, la démocratie est le personnage principal de l’histoire de la formation de la nation indienne. Guha estime qu’il est temps de reconnaître l’État indien, qui a maintenant dépassé les soixante ans, comme l’une des démocraties phares du monde – si singulière soit-elle.
India after Gandhi n’est pas un livre banal : c’est l’histoire d’un ordre politique complexe, parfois fragile, qui a été assiégé de l’intérieur, assailli de l’extérieur et parfois dénigré au niveau international, mais qui pourtant, malgré le dédain de ses détracteurs et le mépris de ses ennemis, réussit à survivre. Pour y parvenir, soutient Guha, cet ordre n’a pas copié l’Occident. Il a tiré son inspiration de son propre sol, des fondateurs de sa propre République, il a édifié minutieusement ses propres institutions et s’est nourri d’une diversité de religions, de langues et de cultures régionales que la plupart des Occidentaux considéreraient comme incompatible avec une démocratie en état de fonctionner. Cela n’est pas allé sans mal, reconnaît volontiers Guha. S’il termine sur une note relativement optimiste et exprime une certaine fierté patriotique de ce que l’Inde, enfant indisciplinée, a fini par réussir et gagner ses galons de « géant asiatique » et de superpuissance naissante, l’auteur admet toutefois que la démocratie, conquise de haute lutte, reste précaire. Elle n’est encore, conclut-il, qu’une démocratie « à 50-50 ».
Guha dégage trois moments critiques où la nation démocratique indienne a semblé la plus menacée. Le premier est apparu dès le début. Tandis que Jawaharlal Nehru, inaugurant le poste de Premier ministre, célébrait le 14 août 1947, à minuit, le fameux « rendez-vous de l’Inde avec le destin », les Britanniques, dans leur départ précipité, léguaient au nouveau gouvernement une situation proche du chaos.
À rebours de l’idée, flatteuse pour l’ancienne puissance coloniale, que celle-ci aurait légué à l’Inde la démocratie, l’auteur considère que les principaux architectes et gardiens de ses idéaux et institutions sont les pères fondateurs de la nation. Les Britanniques ont laissé derrière eux un sous-continent divisé à l’avenir incertain. Les frontières improvisées entre l’Inde et le Pakistan n’étaient pas encore complètement dessinées que l’on hissait déjà les nouveaux drapeaux. Les violences entre hindous, musulmans et sikhs s’intensifièrent, faisant des milliers de morts. La partition déclencha la plus importante migration de l’histoire via les frontières dévastées du Pendjab et du Bengale.

Tour de force

L’administration et l’armée, qui auraient pu venir en aide à la population déchirée, étaient elles-mêmes divisées ; le sort des quelque 400 États princiers qui avaient tacheté la carte de l’Inde britannique n’était pas réglé – ce qui était irresponsable. Pour couronner le tout, plusieurs événements dramatiques se sont enchaînés : la première guerre contre le Pakistan à propos du Cachemire, l’une des plus vastes des anciennes principautés ; l’assassinat du Mahatma Gandhi en 1948 par un fanatique hindou ; enfin, la réorganisation des anciennes provinces britanniques en États découpés selon des critères linguistiques. Que l’Inde ait pu sortir du traumatisme de la partition non seulement territorialement intacte, mais en ayant élaboré une ambitieuse Constitution, organisé des élections législatives générales et créé une union d’États définis par leur langue fut, pour Guha, un véritable tour de force qui augurait favorablement de l’avenir du pays.

Gandhi et la défense des minorités

Il apporte des commentaires instructifs sur les mécanismes qui ont fondé la démocratie indienne, s’attardant en particulier sur les délibérations de l’Assemblée constituante et sur la tâche phénoménale qu’était l’organisation d’élections générales. Mais il s’attache avant tout à décrire les « personnages remarquables » dont la détermination et le charisme ont permis la formation d’une nation démocratique en séduisant les masses. Le plus grand d’entre eux était incontestablement Gandhi, dont la philosophie et l’autorité avaient un pouvoir galvanisant. Il y a pourtant là un paradoxe, car le Mahatma fuyait la politique des partis, des élections et des Constitutions portée aux nues par Guha : le legs de sa « sainte parole » n’a pas toujours parfaite¬ment cadré avec les institutions démocratiques.
Les efforts déployés par Gandhi pour faire accepter les musulmans et les intouchables, les minorités les plus importantes et les plus rejetées d’Inde, lui valent cependant un vibrant hommage de l’historien ; de même la prise de conscience par Gandhi qu’une Inde libre et viable devait être reconstruite suivant des critères linguistiques et son souhait que le pays ne devienne pas un « Pakistan hindou », fondé sur une foi unique.
Aux yeux de Guha, Nehru fut le disciple le plus important du Mahatma en matière de démocratie, l’homme qui s’est efforcé de mettre en place une Inde stable, laïque et unie. Il y a des questions sur lesquelles Nehru a dû reculer (la réorganisation des États, par exemple) ; certaines (comme le Cachemire) auxquelles il a vainement cherché une solution ; et d’autres encore (comme le conflit menaçant avec la Chine) où il a laissé sa passion obscurcir son jugement. Mais, alors que des Cassandres occidentaux prédisaient l’éclatement imminent et la « balkanisation » de l’Inde, le pays aborda les années 1960, sous la conduite de Nehru, divers mais démocratique. Guha rappelle que toutes les personnalités de cette période ne furent pas de même qualité. Ainsi ne montre-t-il aucune sympathie pour Mohammed Ali Jinnah [l’ancien chef de la Ligue musulmane (1)]. À cet égard, Guha a un peu trop tendance à considérer le Pakistan comme le mauvais frère de l’Inde, une nation fabriquée de toutes pièces et la principale cause de la poursuite du conflit entre hindous et musulmans après l’indépendance. Il n’a pas non plus de sympathie pour M. S. Golwalkar, l’ancien chef du RSS, un mouvement d’extrême droite hindou (2).

L’autocratie d’Indira Gandhi

Guha évoque B.R. Ambedkar [mort en 1956], aujourd’hui vénéré dans toute l’Inde comme leader dalit (intouchable). Ironie de l’histoire, si l’on se souvient qu’il comparait naguère le culte que les Indiens vouaient aux hommes politiques à la dévotion des hindous envers leurs divinités, plaçant la foi aveugle au-dessus du discernement.
La plus grande menace pour l’ordre nehruvien fut l’invasion chinoise de 1962, que Guha retrace sous un angle nouveau et passionnant. La guerre non voulue brisa le rêve de Nehru de coopérer avec la Chine et, en le jetant dans les bras des Britanniques et des Américains, mit en évidence la fragilité de la politique de non-alignement sur laquelle il avait fondé la réputation internationale de l’Inde. Lorsqu’il meurt, désespéré, moins de deux ans plus tard, la démocratie indienne n’en sera pas autant ébranlée que l’avaient prévu ceux qui s’inquiétaient de savoir « après Nehru, qui ? ». L’Inde, soutient Guha, conservait des institutions viables, qu’il s’agît de l’État ou des partis (le parti du Congrès [celui de Nehru] restant la pièce maîtresse). L’armée savait rester à sa place (dans les casernes), et l’économie en perte de vitesse allait être stimulée par la révolution verte. L’auteur juge exagérée la description habituelle de la menace représentée par les « Rouges » et leurs soutiens russes ; il est intéressant de noter, étant donné l’importance qu’eut le marxisme dans la vie intellectuelle et politique indienne, que l’histoire écrite par Guha est presque dédaigneusement post-soviétique, anticommuniste. Pour lui, l’essentiel était que les principales personnalités, fussent-elles dans l’opposition, maintenaient le pays sur la voie démocratique. Guha fait même l’éloge de l’éphémère successeur de Nehru, Lal Bahadur Shastri, notamment pour la détermination dont il fit preuve lors d’un nouveau conflit avec le Pakistan.
C’est la propre fille de Nehru qui provoquera la deuxième crise. Pour succéder à Shastri à la fonction de Premier ministre, les dirigeants du parti du Congrès nomment Indira Gandhi, comptant sur sa docilité. Guha ne s’attarde pas sur sa personnalité. Il ne se demande guère non plus dans quelle mesure sa dérive vers l’autocratie fut due au fait qu’elle était une femme dans un monde masculin, ce qui l’aurait poussée à agir avec fermeté à l’intérieur comme à l’extérieur du pays pour éviter d’être perçue comme faible. La piètre opinion que Richard Nixon avait d’elle – « la garce », « la vieille sorcière », dira-t-il après sa visite à Washington en 1971, alors que le conflit indo-pakistanais s’intensifiait – semble égale au mépris dans lequel il tenait généralement les Indiens, qu’il trouvait « sournois », « bons à rien », « bâtards ». Au contraire, Indira Gandhi laissa à Hannah Arendt l’impression d’une femme « très jolie, presque belle, très charmante », mais résolue aussi, qui avait déjà décidé de défier les États-Unis en entrant en guerre au sujet du Bangladesh [l’ancien Pakistan oriental]. L’incapacité des États-Unis à comprendre l’Inde (et leur obstination à soutenir un Pakistan non démocratique) hérisse Guha.
Mais, bien qu’elle ait provoqué le courroux des Américains et obtenu une victoire diplomatique et militaire sur la question du Bangladesh, Indira Gandhi ne fait pas partie du Panthéon de l’auteur. Ses tendances autocratiques avaient percé avant qu’elle n’accède au rang de Premier ministre (en 1959, elle avait contribué à faire chuter le gouvernement communiste du Kerala, élu démocratiquement). Et un sens malavisé de ses responsabilités maternelles à l’égard de Sanjay, son fils cadet, l’empêcha de voir la faiblesse de son caractère ainsi que la corruption et le copinage qui régnaient dans son entourage.
C’est le pragmatisme, et non les principes, qui inspirent le slogan électoral populiste d’Indira Gandhi, « Garibi Hatao » (« Chassons la pauvreté »), en 1971. Son succès aux élections l’encourage à aller plus loin : elle nationalise les banques, dépouille les princes de la cassette privée dont ils disposaient et impose l’autorité fédérale aux États récalcitrants. Critiquée par les tribunaux et la presse, contestée par le socialiste gandhien Jayaprakash Narayan, elle proclame l’état d’urgence (1975). Guha brosse un tableau efficace de cet épisode : ce fut la plus grande menace pour la démocratie indienne, mais il en démontra simultanément la force et la résistance latentes.

Avis de décès de la démocratie

Tout en relatant les 36 000 arrestations, la violence exercée à l’encontre des habitants des bidonvilles de New Delhi et la campagne de stérilisation forcée dans le cadre d’un programme de contrôle des naissances, Guha raconte aussi les manifestations de défi. Ainsi, cet avis de décès paru dans la presse, et qui échappa à la censure, annonçant la « mort de D. Mocracy, pleuré par sa femme V. Rithay, son fils Li Berthay, et ses filles Foi, Espérance et Justice ». Quand Indira Gandhi défia ses détracteurs indiens et étrangers en organisant des élections générales pour légitimer sa politique, elle fut évincée sans ménagement. Mais son histoire n’était pas finie. Battue à plate couture dans les urnes, elle renversa la situation de façon spectaculaire, profitant de l’incompétence et des querelles qui déchiraient ses adversaires nationalistes hindous [qui formeront bientôt le BJP] (3). De retour au pouvoir, elle se trouva entraînée dans une nouvelle crise, cette fois à propos du séparatisme sikh au Pendjab.
Elle y réagit avec une force dévastatrice, faisant donner l’assaut contre le Temple d’or d’Amritsar, en 1984. Guha décrit cette intervention comme un fiasco, mais il est frappé par le fait que des sikhs fervents appartenant à l’armée indienne fussent capables de servir l’État contre leurs coreligionnaires. Les représailles à l’opération « Blue Star » ne se feront toutefois pas attendre, et l’assassinat d’Indira Gandhi par ses propres gardes du corps sikhs déclenchera des émeutes anti-sikhs qui compteront parmi les heures les plus sombres de l’Inde indépen¬dante.
Guha mêle habilement articles de presse, analyse universitaire et vision personnelle, mais il reconnaît que l’histoire à partir de la fin des années 1980 lui pose davantage de difficultés – pour trouver les sources appropriées ou conserver une objectivité historique. Dans un certain sens, il ne s’agit plus de l’histoire de l’Inde après Gandhi, à mesure que l’influence du Mahatma décline et qu’une nouvelle Inde surgit. Lorsque Jayaprakash Narayan meurt, c’est le dernier des anciens gandhiens qui disparaît.

Discriminations persistantes

De nouveaux dirigeants ont percé, mais ce sont de moindres mortels. L’austérité gandhienne cède la place au désir de consommation des classes moyennes ; la corruption s’infiltre dans la politique et la fonction publique. Malgré la libéralisation de l’économie, à partir de 1991, la pauvreté généralisée et la discrimination de caste et de sexe persistent. Guha observe également la montée inquiétante de la droite hindoue, les tensions provoquées par la destruction de la mosquée Babri Masjid, à Ayodhya, en 1992, et l’escalade de la violence contre les musulmans. Mais, s’il s’agit là de la troisième et dernière crise de la démocratie indienne, Guha n’en fait pas une affaire. L’auteur trouve des raisons de se rassurer dans la défaite des nationalistes hindous du BJP et de ses alliés aux élections de 2004, ainsi que dans le retour au pouvoir du Congrès et de ses partenaires. Il récuse le qualificatif de « fasciste » accolé au BJP et aux organisations apparentées, ne serait-ce que parce que le peuple allemand n’a jamais eu l’occasion, sous Hitler, de congédier les Nazis lors d’un scrutin. Guha voit par ailleurs dans l’issue du conflit de Kargil, en 1999, à la suite d’une nouvelle intrusion pakistanaise dans le Cachemire indien, un signe encourageant de l’attachement persistant des Indiens à la nation (4). Selon lui, l’Inde tient fermement à la démocratie, même si la nature de cette démocratie a sensiblement changé au cours des soixante dernières années. Son esprit se manifeste dans la participation populaire à la vie politique et aux élections, dans la vitalité de la presse et dans le dynamisme d’une culture politique pluraliste. La démocratie a été malmenée, mais n’a pas trouvé son maître.

Traduit de l’anglais par Béatrice Bocard.