Amerigo l’imposteur

La chance, dit-on, sourit aux vauriens. Amerigo Vespucci doit ainsi sa postérité au simple fait que quelqu’un s’avisa de baptiser un continent de son nom, sans se soucier des conséquences. Or la chance considérable du Florentin est sans commune mesure avec l’étendue de ses méfaits. Et il est fort malaisé de faire le récit des exploits d’un imposteur tout en faisant étalage de ses mystifications (géographiques, astronomiques…). Felipe Fernández-Armesto offre donc un beau cadeau au lecteur en s’attelant si brillamment à la tâche, levant le voile sur la vie de celui qui passe volontiers pour une sorte d’alter ego de Colomb. L’histoire commence à Florence, où Amerigo Vespucci naît en 1454. Les relations commerciales de la ville avec Séville sont alors en plein essor. Étudiant médiocre, Amerigo devient vite « une espèce de charlatan », raconte Fernández-Armesto, «un proxénète », « un entremetteur », non sans un « côté jouisseur et picaresque qui lui permettait de tirer de menus profits des bas-fonds, au moyen de trafics hasardeux et de fréquentations douteuses ». Il s’adonnait, en outre, à «l’escroquerie » et autres « activités fort peu honnêtes ».

L’appel du Nouveau Monde

Finalement, son existence à l’ombre des Médicis tourna mal et Amerigo part s’installer à Séville, en 1492. Mais la réussite n’est pas davantage au rendez-vous. Il opte alors pour la fuite en avant, vers les Amériques, au sein de l’expédition dirigée par le navigateur Alonso de Ojeda en 1499. Un voyage dont notre escroc ne manqua pas de tirer parti.

Au cours du périple, le Florentin se forge un parfait curriculum de navigateur et d’astronome, capable même de calculer des longitudes. Et Fernández-Armesto d’analyser l’enchevêtrement de supercheries, de demi-vérités et autres falsifications que l’homme accumula dans ses écrits à l’issue de ce voyage et de celui qu’il effectua en 1501 au Brésil. « Nombreuses sont les sources apocryphes qui dénaturent l’histoire des découvertes. Plus que tout autre genre historique, celui-ci s’appuie sur des cartes et des récits autobiographiques : documents particulièrement sujets aux distorsions. » Mais qui donc aurait osé contester les allégations de Vespucci selon lesquelles « il avait découvert un quatrième continent» ? Comment savoir, à l’époque, que le découvreur du Brésil était Pedro Álvares Cabral, et non lui ?

 

Le baptême de l’Amérique

Pourtant, « le baptême de l’Amérique échappa à l’entendement et au contrôle de Vespucci ». Et la réussite de toute l’opération tient autant à un tour de passe-passe éditorial qu’au marketing dont cette affaire semble avoir été entourée. Au début

du XVIe siècle, deux cartographes (Martin Waldseemüller et Mathias Ringmann) préparent en effet une mise à jour du Guide géographique de Ptolémée. Les savants ont entre les mains les textes mensongers de Vespucci, au moment même où le projet initial apparaît une gageure économique et éditoriale. Ses promoteurs décident sans tergiverser de « prendre un raccourci » : ils rédigeraient une introduction au texte ancien de Ptolémée et y adjoindraient une mappemonde actualisée au gré des dernières découvertes. Le résultat, la Cosmografia Introductio, fut une singulière nouveauté dans le monde de l’édition : la carte en question se présentait sous forme de papier peint pliable, d’une surface de quelque quatre mètres carrés ! On vit bientôt apparaître des fragments de celle-ci en fascicules qui, collés sur une sphère en bois, permettaient à l’heureux propriétaire d’avoir chez lui le nouveau monde à ses pieds.

Ce faisant, les auteurs de la supercherie validaient – et pour cause ! – l’attribution par Vespucci à lui-même de la découverte d’un quatrième continent. Comme les trois premiers, il devait en bonne logique être du genre féminin. Ainsi naquit l’Amérique. « Je ne vois pas pour quel motif quiconque désapprouverait logiquement un nom dérivé de celui d’Amerigo, le découvreur, un habile homme de génie », observaient Waldseemüller et Ringmann en 1507. « Un nom approprié serait Amerige qui, en grec, signifie “pays d’Amerigo”, ou América  (1), puisque l’Europe et l’Asie ont reçu des noms de femme. »

 

Ce texte été traduit de l’espagnol par Liliane Hasson.

La châtelaine et le vagabond

Vers la fin de ce délectable recueil de lettres, choisies et éditées avec talent par Charlotte Mosley, Deborah Devonshire, 85 ans passés, envoie de [son domaine de] Chatsworth une carte postale à son ami Patrick Leigh Fermor, 90 ans, qui vit en Grèce (1) : « Savais-tu que les Vikings appelaient Constantinople Micklegarth ? Authentique. Tendrement, Debo. » « Je le savais, répond-il. J’ai écrit là-dessus quelques paragraphes piquants dans ce livre intitulé Mani. En fait, c’est Micklegard.» « Cela continue de me surprendre, réplique Debo. Pas toi, apparemment. » Il y a dans cet échange l’essentiel ce qui fait le charme so British de cette correspondance. Tous deux ont plus de goût pour les faits, les plaisanteries, les histoires que pour les sentiments. Nulle trace d’introspection dans cet épais volume.
Chacun fermement campé dans son personnage : elle, la non-intellectuelle, souverainement indifférente à la culture étrangère ; lui, l’érudit, débordant de savoir. Liés d’une profonde affection, partageant de nombreux amis, ils mènent des vies différentes dans des pays différents, ont des goûts différents, usent de langages différents, mais ils ont en commun leur inépuisable appétit de vivre.
Ils s’étaient rencontrés une première fois durant la guerre, quand Paddy était un fringant militaire et Debo, benjamine des extravagantes sœurs Mitford, la toute jeune épouse d’Andrew Cavendish, fils cadet d’un duc (2). Ils se retrouvèrent au milieu des années 1950. Elle était alors âgée de 36 ans, duchesse de Devonshire, maîtresse d’un château dans le comté de Waterford et d’un palais dans le Derbyshire, épaulant son mari face à cet héritage inattendu et prenant en main la restauration-transformation de Chatsworth. Lui, à 41 ans, voyageur impénitent, s’était auréolé de légende en enlevant un général allemand en Crète. Il commençait aussi à se faire connaître comme écrivain. Cette fois, ils furent l’un et l’autre subjugués et, vraisemblablement, tout près de succomber ; tout près seulement, car le cœur de Debo était déjà à Andrew et à Chatsworth, et celui de Paddy à Joan Eyres-Monsell et à la Grèce.

John Kennedy, l’« Être cher »

Dès le début, les lettres de Paddy sont éblouissantes d’intelligence et de verve, qu’il décrive le craquement du givre sur l’herbe ou le visage de Somerset Maugham. Sous la plume de ce virtuose, les mots jaillissent librement et s’agencent en récits ciselés ; elle, cultivant une ponctuation d’écolière, reste résolument terre à terre. Mais Paddy aime « sa façon d’écrire totalement sincère et impulsive » et, avant longtemps, ses longues lettres relatant une chasse à courre en France, l’accouchement d’un scénario en Afrique ou l’ascension du mont Olympe trouvent un délicieux contrepoint dans ses récits de week-ends de chasse avec Oncle Harold (Macmillan) (3) et autres soirées de gala à la Tate où elle entrevoit Cake (son surnom pour la reine mère) « en crinoline et ruisselant de diamants de la tête aux pieds ». Tous deux citent des noms à profusion – Paddy parle sexe avec Erroll Flynn –, mais aucun d’eux n’est snob ni facilement impressionné.
Quelqu’un, pourtant, fit forte impression sur Debo : John Kennedy, dont une sœur avait épousé un Cavendish et qui était manifestement sous le charme de sa délicieuse parente. Elle était à ses côtés lors de son intronisation, l’appelait « the Loved One », l’Être cher, et se trouvait à Washington au moment de la crise des missiles en 1962, se lamentant qu’il soit « retenu par je ne sais quel travail au lieu de s’amuser avec nous ». Ni Paddy ni Debo ne se souciaient beaucoup de politique. Il n’a ainsi jamais critiqué l’indéfectible loyauté de Debo envers ses sœurs sympathisantes nazies, Unity et Diana (4), pas plus d’ailleurs que le régime des colonels en Grèce.

Il est plus facile d’écrire un livre que d’en lire

Les années passant, et la consécration de plus grand écrivain-voyageur de sa génération étant venue, il est fascinant et émouvant de lire les lettres de Paddy sur son retour en Europe centrale, sur les traces de son périple d’avant-guerre, dont il tira ses deux chefs-d’œuvre, A Time of Gifts (Le Temps des offrandes) et Between the Woods and the Water (Entre fleuve et forêt). Les grandes demeures qu’il a connues sont en décrépitude ; ceux de ses amis et amours d’autrefois qu’il retrouve ont tous terriblement souffert. Entre-temps, à la surprise générale, Debo s’est mise elle aussi à écrire, pour célébrer Chatsworth ; encouragée par Paddy, elle finit par aligner dix ouvrages face à ses neuf à lui, proclamant qu’il est plus facile d’écrire un livre que d’en lire un seul. Cette affectation ne vacille qu’en une seule occasion, lorsqu’elle avoue son admiration pour Les Jumeaux de Black Hill de Bruce Chatwin.
Tous deux, dans leurs 60 et 70 ans, sont presque des célébrités. La télévision organise des retrouvailles entre Paddy et son général allemand de Crète ; elle est filmée en train de rassembler des moutons avec son chien de berger (« Je n’en menais pas large à cause de mon affreuse voix, mais le chien ne s’en est pas trop mal tiré »). Elle projette, écrit-elle, de consulter des experts immobiliers à propos de dépendances inutilisées ; il lui raconte sa traversée de l’Hellespont à la nage, une prouesse pour un homme de 69 ans. Elle répond : « Chapeau, et ne le refais pas, hein ! » Tout comme la gravité et la politique, la tristesse et les soucis sont tenus à distance. On est surpris de la voir ne serait-ce que mentionner (brièvement et dans une note) l’alcoolisme qui détruit son mari, et Paddy admettre (une fois) un accès de mélancolie. Quand la vieillesse et la mort commencent à poindre, leur courage est exemplaire. « Ils abusent tous, à disparaître comme ça » : on jurerait Debo, mais c’est Paddy, occupé à rédiger des nécrologies à la file. Et les voilà échangeant des plaisanteries sur le bon Dr Éclipse, qui appelle un peu trop souvent ces temps-ci. Cette magnifique correspondance célèbre deux des choses les plus importantes en ce monde, le courage et l’amitié. Puissent-elles longtemps encore soutenir les deux auteurs.

Traduit de l’anglais par Sylvie Barjansky.

Littell vs BHL

«D’ordinaire, c’est l’apanage de Bernard-Henri Lévy de voyager dans les régions en crise de la planète et de délivrer son opinion […]. Désormais, il a de la concurrence », écrit Ina Hartwig dans la Frankfurter Rundschau. Jonathan Littell, « star internationale depuis que son pavé Les Bienveillantes a été primé, est lui aussi parti pour la Géorgie lorsque cette guerre brève, sale et difficile à comprendre, a éclaté. » D’abord publié par Le Monde 2, son reportage donne un petit livre en allemand. Pour la journaliste de Francfort, ce texte étonne par le contraste avec le « trémolo engagé de BHL ». Il est « sans prétention, bien documenté, […] nuancé, curieusement détendu et ouvert […]. Parfois, il est même drôle ». On n’y retrouve pas non plus « l’imagination débridée, perverse et brutale avec laquelle l’auteur polyglotte a tourné son roman historique très controversé sur le SS Max Aue ».

L’enfer de Brentano’s

Alors que la librairie parisienne Brentano’s est à vendre, le
bibliographe Patrick Kearney met en lumière un moment obscur de son
histoire, quand son sous-sol abrita un juteux commerce de livres
érotiques destiné aux anglophones avertis. L’affaire remonte aux années
1930, quand un dandy anglais, Jack Kahane, marié à une Française, créa
à Paris Obelisk Press, destinée à publier des romans gentiment « risqué
» (en français dans le texte, sans « s »). Cible : les habitants de la
naïve Albion, soumis à une censure victorienne. Le fils de Kahane,
Maurice Girodias, reprit le flambeau au lendemain de la guerre, sous la
marque Olympia Press. « Il recruta un groupe animé d’auteurs affamés
mais talentueux, anglais et américains, hommes et femmes, leur payant
quelques francs la page pour produire de la pornographie à la chaîne »,
écrit dans la Literary Review John de St. Jorre, lui-même
auteur d’un livre sur « le voyage érotique d’Olympia Press ». Les
livres passaient en Angleterre en contrebande, mais les touristes
pouvaient venir se servir directement dans le sous-sol de Brentano’s.
Patrick Kearney connaît son sujet : il fut à la fois touriste et
contrebandier.
Comme son père, Girodias publia aussi de grands livres : Molloy de Beckett, Lolita
de Nabokov… La Brigade mondaine (« au nom délicieux », écrit St.
Jorre), finit par s’intéresser à ce commerce : « Ses membres
monolingues ne pouvaient pas lire les livres » mais savaient de quoi il
retournait. Le goût de la censure ayant saisi les autorités, Girodias
fréquenta les tribunaux. « Ils sont tous cons, on les aura ! »,
disait-il. Il dut vendre sa maison au début des années 1960.

The Paris Olympia Press de Patrick Kearney (« Les éditions Olympia à Paris »), Liverpool University Press, 2008.

Apocalypse now

Traduits partout dans le monde, les livres de René Girard ont diffusé son idée centrale : je ne désire une chose que parce qu’elle est désirée par quelqu’un d’autre, mon désir n’étant ainsi jamais spontané mais pris dans la spirale de la rivalité mimétique. « La principale et peut-être unique nouveauté » du dernier Girard est son caractère apocalyptique, écrit Daniele Giglioli, professeur de lettres à l’université de Bergame, dans Alias supplément culturel du quotidien Il Manifesto. Relisant le célèbre traité inachevé De la guerre de Clausewitz, Girard affirme que la fin du monde est possible, que la « guerre absolue » du général prussien est devenue la réalité de la violence contemporaine, un duel croissant, à grande échelle, dont les acteurs sont mus par le « désir mimétique ». La preuve ? Pour Girard, écrit Giglioli, « le terrorisme islamique est le fruit de l’association entre un islam archaïque, régressif au regard des conquêtes hébraïco-chrétiennes, et une modernité considérant la révolution comme une forme ultime de violence, qui en empêcherait toute autre ».
L’Italien exprime sa lassitude : « Être face à René Girard, écrit-il, c’est vivre une expérience kafkaïenne : on ne peut ni y entrer, ni rester dehors… Girard est une machine de guerre et un apologiste de la clémence, un impérialiste de la pensée et un apôtre de la nécessité de céder à une vérité qui nous préexiste, éternelle, simple, évangélique – divine… convaincu d’avoir absolument raison, lui et lui seul – le Christ semble parfois être son seul précurseur. »

Portando Clausewitz all’estremo, Adelphi, 2008 (Achever Clausewitz. Entretiens avec Benoît Chantre, Paris, Carnets Nord, 2007).

Foucault et la révolution iranienne

On a beaucoup écrit sur l’enthousiasme manifesté par Michel Foucault lors de la révolution islamique qui conduisit à la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeiny en février 1979. Mais le seul ouvrage consacré au sujet est en anglais et n’a pas été traduit en français. Il est le fait de deux universitaires de l’université Purdue, dans l’Indiana. Kevin Anderson est spécialiste du marxisme, Janet Afary du féminisme et de l’Iran. Elle va publier ce printemps un livre sur la « politique sexuelle » dans ce pays. À leurs yeux, le crédit accordé par Foucault à la révolution des mollahs était moins dû à son indéniable ignorance du sujet qu’à sa haine de la modernité occidentale, dont le régime du shah lui paraissait une caricature. C’est cette modernité qu’il voyait mise à mal par le soulèvement d’un « peuple sans armes », animé par une nouvelle « spiritualité politique ». Rendant compte de ce livre en 2005 dans la New York Review of Books, le romancier et essayiste indien Pankaj Mishra acquiesçait : « Il est clair désormais que les vues de Foucault étaient forgées par sa détestation des systèmes politiques et économiques – le capitalisme industriel, l’État-nation bureaucratique – créés par les révolutions de l’Occident et disséminés par les impérialistes occidentaux durant les deux derniers siècles ».
Mishra saluait cependant l’intuition prémonitoire du philosophe, qui écrivait que l’« importance historique [de ce mouvement], il la devra plutôt à la possibilité qu’il aura de bouleverser les données politiques du Moyen-Orient, donc l’équilibre stratégique mondial. Sa singularité, qui a constitué jusqu’ici sa force, risque bien de faire par la suite sa puissance d’expansion. C’est bien en effet comme mouvement “islamique” qu’il peut incendier toute la région, renverser les régimes les plus instables, et inquiéter les plus solides. L’islam – qui n’est pas simplement une religion, mais un mode de vie, une appartenance à une histoire et à une civilisation – risque de constituer une gigantesque poudrière à l’échelle de centaines de millions d’hommes. ».

Janet Afary and Kevin B. Anderson, Foucault and the Iranian Revolution. Gender and the Seductions of Islamism (« Foucault et la révolution iranienne. Le genre et les séductions de l’islamisme »), University of Chicago Press, 2005.

La Chine à l’ère de Narcisse

1) Propos sur la santé de la tête aux pieds, Qu Limin, Littérature et Art de Changjiang
2) Compte sur toi-même, non sur les médecins, Zhongli Baren, Éd. de Médecine traditionnelle
3) Sagesse pour prévenir les maladies, Ma Yueling, Littérature et Art du Jiangsu
4) Compte sur toi-même, non sur les médecins (II), Zhongli Baren, Littérature et Art du Jiangsu
5) La Guerre des monnaies, Song Hongbing, Éditions de la CITIC
6) Ce que m’a appris la lecture des Analectes de Confucius, Yu Dan, Éditions de Zhonghua
7) Pour qui travailles-tu ?, Chen Kuaiyuan, Éditions de la Machine-Outil
8) Ce que j’ai ressenti à la lecture des Analectes de Confucius, Yu Dan, Éditions de Zhonghua
9) Les Méditations, Marc Aurèle, Éd. centrale des traductions
10) Histoires autour de la dynastie Ming, Dang Nian Ming Yue, Éditions de l’Amitié

Zhongguo Tushu Shangbao (« China Book Business Weekly »), non-fiction, octobre 2008.

Cette liste des meilleures ventes d’essais pour le mois d’octobre 2008, publiée par la revue Zhongguo Tushu Shangbao (China Book Business Weekly), est emblématique des trois principales tendances de l’édition chinoise.
En 2007 et 2008, les meilleures ventes ont eu trait à la culture traditionnelle : littérature classique, philosophie, histoire et beaux-arts. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cet engouement ne concerne pas essentiellement les milieux instruits. Les grands amateurs de ces ouvrages de vulgarisation sont au contraire les Chinois qui n’ont pas pu suivre des études supérieures encore réservées à une petite élite, et qui trouvent là l’occasion de s’initier à la lecture des textes anciens. Plusieurs de ces auteurs de bestsellers classiques ne sont pas des universitaires mais sont devenus des stars grâce aux liens de plus en plus étroits entre l’édition et la télévision. Le cas le plus clair à cet égard est le « Cabinet de lecture » diffusé chaque soir depuis 2001 sur la chaîne nationale CCTV 10 : un orateur commente, derrière son pupitre, des thèmes historiques ou des sujets philosophiques dans un langage accessible. Cette double réussite, télévisée et éditoriale, a bouleversé de fond en comble l’image et la place des ouvrages académiques et culturels aux yeux des éditeurs, qui les envisagent maintenant comme de potentiels triomphes. C’est une jeune enseignante de Pékin, Yu Dan, qui, dans ce domaine, a remporté le plus vif succès. Ses commentaires des Analectes de Confucius, fondés sur une adaptation moderne des préceptes du sage chinois, ont été suivis par des millions de téléspectateurs. Ses ouvrages, déclinés en séries (« Ce que m’a appris la lecture de Confucius », « Ce que j’ai ressenti en lisant Confucius », etc.) se sont vendus à des millions d’exemplaires.
Phénomène nouveau, les ouvrages de développement personnel, de psychologie et de médecine douce occupent une place croissante dans l’édition chinoise. Il y a peu encore, les problèmes psychologiques et personnels étaient réprouvés comme symptômes du monde « bourgeois », voire tabous car révélateurs d’une « inadaptation à la vie en société », défaut majeur dans une Chine officiellement collectiviste…
Dernière tendance lourde des années récentes, l’intérêt croissant de la classe moyenne pour l’économie. Les éditeurs ne se montrent pas toujours très
imaginatifs avec des titres tels que « Comment s’enrichir rapidement », « Comment réussir ou Comment gagner en bourse », mais ils savent répondre à la demande des « nouveaux riches » chinois, qui se sont élevés à la force du poignet, sans avoir fait d’études, et veulent désormais être capables de comprendre les évolutions macroéconomiques, la fluctuation des cours du pétrole ou des devises étrangères. Reste à savoir quelles seront les nouvelles tendances en 2009… La fin 2008
a été marquée par un phénomène éditorial hors du commun, mais qui ne peut encore figurer dans ces statistiques : la célébration des 30 ans de l’ouverture et de la réforme économique lancée par Deng Xiaoping en décembre 1978. Admirative de son propre « miracle économique », la Chine s’est dotée des moyens de se regarder dans le miroir. 220 maisons d’édition, sur les 570 que compte le pays, ont demandé aux autorités un numéro de censure, le fameux shuhao, pour 1 120 titres destinés à glorifier cet événement historique. Miroir plutôt flatteur, dans la mesure où aucun de ces ouvrages ne mentionne la moindre ombre au tableau d’un parcours jugé sans faute et sans reproche.

Laurent Ballouhey pour Books.

Le roman du refus

Une femme quitte son foyer, à Jérusalem, pour ne pas avoir à affronter
la mauvaise nouvelle de la mort de son fils, Ofer, engagé dans une
opération dans les Territoires palestiniens. L’officier et les soldats
affectés à cette tâche funèbre et routinière en Israël la lui
apporteront : c’est inéluctable, elle le sent, elle le sait. Redoutant
cette Annonciation funeste, elle s’enfuit sur les sentiers de Galilée,
« jusqu’au bout du pays » (le titre anglais du roman) pour mieux
exorciser la mort prévisible de son fils. Et le protéger, en
reconstituant mot à mot sa courte vie. Ainsi espère-t-elle conjurer le
sort. Elle arrache Avram, son amour de jeunesse et père biologique de
l’enfant, à la torpeur comateuse qui l’a saisi depuis son incarcération
en Égypte lors de la guerre de Kippour en 1973, et l’entraîne dans ses
tribulations.
« Le roman de David Grossman est un grand livre. Pour
être plus précis : c’est le roman fondateur de la littérature
israélienne du XXIe siècle. Pas moins. Et peut-être même plus encore !
», s’enthousiasme Ariana Mélamed, sur le site du quotidien Yedioth Ahronoth, Ynetnews.com.
« Fondateur parce que, de propos délibéré, page après page, il rappelle
à ses lecteurs qui vivent en Israël le prix qu’ils paient pour leurs
guerres, leurs silences, leur collaboration avec la “situation” telle
qu’elle leur est imposée. Dans ce livre, chacun peut être à la fois
bourreau et victime. » Dans le quotidien Haaretz, Tsvia
Grinfeld ne cache pas non plus son émotion : « L’objectif de Gross-man
n’est pas seulement de purifier la réalité israélienne de la laideur,
de la peur, de la douleur et du sentiment de culpabilité dus à notre
domination et qui rendent notre vie si impossible, mais de fonder un
avenir neuf. » David Grossman a perdu son propre fils, Ouri, tombé au
front, le dernier jour de la guerre du Liban, le 12 août 2006, alors
qu’il avait déjà achevé son roman.

David Grossman, Icha boharat mibsora (« Une femme fuit l’annonce »), éditions Kibboutz haméouhad, 2008.

Lire aussi : Notre liste de bestsellers en Israël

Les liaisons dangereuses d’Álvaro Uribe

Virginia Vallejo est une femme hors du commun. Belle, cultivée, cette
aristocrate est, dans les années 1980, l’une des plus célèbres
présentatrices de la télévision colombienne. Courtisée par les riches
et les puissants, elle leur préfère néanmoins le narcotrafiquant Pablo
Escobar, chef du cartel de Medellín, dont elle tombe amoureuse en 1983.
Ces deux-là vivront pendant cinq ans une histoire d’amour clandestine.
« Elle lui avait tout sacrifié », écrit Jorge Urien Berri dans le
quotidien argentin La Nación. Mais si le livre de la jeune
femme est un succès en Colombie comme au Venezuela, c’est moins grâce
au récit de cette brûlante passion qu’aux révélations qu’il contient
sur le passé de l’actuel président colombien, Álvaro Uribe. Directeur
de l’aviation civile entre 1981 et 1983, le « Doctor Varito », comme
l’appelait Escobar, aurait notamment accordé des licences aux
narcotrafiquants pour la construction de pistes d’atterrissage et de
petits porteurs. « Pablo avait l’habitude de dire : “Si ce garçon ne
nous était pas tombé du ciel, il aurait fallu aller à Miami à la nage
pour y porter la drogue aux gringos” », raconte Virginia
Vallejo. Un témoignage qui vient s’ajouter à une série d’enquêtes et de
reportages mettant en lumière les liens d’Uribe, ancien maire de
Medellín, avec le narcotrafic. Amando a Pablo, odiando a Escobar a provoqué la colère du président colombien, qui a accusé Gonzalo Guillén, reporter du New Herald
et auteur d’une enquête comparable publiée en 2006, d’avoir été la «
plume » de Virginia Vallejo. Des accusations qui ont décidé le
journaliste, dont la sécurité était déjà menacée, à quitter le pays.
Malgré les scandales, en six ans de pouvoir, la cote d’Álvaro Uribe
n’est jamais descendue sous la barre des 65 % d’opinions favorables.

Virginia Vallejo, Amando a Pablo, odiando a Escobar (« Aimer Pablo, haïr Escobar »), Sudamericana, 2008.

Une autre affaire de caricature

Un dessin vaut parfois des milliers de discours. Le dessinateur Zapiro en sait quelque chose, qui a su devenir, par l’acuité et la virulence de ses très populaires cartoons, l’une des figures majeures de la vie politique et médiatique sud-africaine. Le 4 septembre 2008, il publiait dans l’hebdomadaire de Johannesburg Sunday Times une caricature représentant le président du Congrès national africain [ANC], Jacob Zuma, braguette ouverte, sur le point de violer la justice. Son dessin se faisait ainsi l’écho des mésaventures judiciaires de l’homme, accusé de viol, et acquitté.
La bronca fut immédiate. Les militants de l’ANC hurlèrent au scandale contre ce qu’ils qualifiaient d’usage abusif de la liberté d’expression. Parmi les détracteurs de Zuma, on dénonça même « le racisme d’un dessin réalisé par un Blanc (accessoirement, l’un des plus vifs opposants à l’apartheid), utilisant de vieux stéréotypes sur les appétits sexuels incontrôlés des Noirs », raconte l’un des spécialistes de l’œuvre du dessinateur, Carlos Amato, dans le Sunday Times. D’autres critiquèrent la « vulgarité » d’un cartoon qui faisait injure au système judiciaire du pays.
Attaqué en justice par Jacob Zuma, montré du doigt par une partie de la presse, Zapiro se retrouve aujour¬d’hui au cœur d’un débat virulent sur le rôle de la satire dans la vie politique. « Ce dessin était injuste et manquait de sens de la mesure. Mais la justice et la mesure ne sont pas l’affaire de Zapiro. Tous les dessinateurs forcent le trait, tirent les fils d’argumentations spécieuses pour offrir une distorsion grotesque des faits. Quand ils ne le font pas, c’est qu’ils se relâchent, plaide encore Carlos Amato. Cette histoire a révélé le pouvoir pyromane de ce genre journalistique : un petit cartoon a suffi à plonger le pays tout entier dans un débat sur la liberté d’expression et ses limites. Des provocations comme celles de Zapiro permettent d’affranchir le système politique sud-africain : puisque la liberté d’expression sert à en protéger tant d’autres, elle doit être mise à l’épreuve, parfois même poussée aux extrêmes, pour mieux préserver la démocratie de toute sclérose. »
Ultime provocation : Zapiro a publié, en décembre dernier, le recueil de ses caricatures sur l’ANC. Le « Viol de la justice » y figure en bonne place. Dans le pays le plus tolérant du continent africain, il est allé aussi loin que possible.