Le roman du refus

Une femme quitte son foyer, à Jérusalem, pour ne pas avoir à affronter
la mauvaise nouvelle de la mort de son fils, Ofer, engagé dans une
opération dans les Territoires palestiniens. L’officier et les soldats
affectés à cette tâche funèbre et routinière en Israël la lui
apporteront : c’est inéluctable, elle le sent, elle le sait. Redoutant
cette Annonciation funeste, elle s’enfuit sur les sentiers de Galilée,
« jusqu’au bout du pays » (le titre anglais du roman) pour mieux
exorciser la mort prévisible de son fils. Et le protéger, en
reconstituant mot à mot sa courte vie. Ainsi espère-t-elle conjurer le
sort. Elle arrache Avram, son amour de jeunesse et père biologique de
l’enfant, à la torpeur comateuse qui l’a saisi depuis son incarcération
en Égypte lors de la guerre de Kippour en 1973, et l’entraîne dans ses
tribulations.
« Le roman de David Grossman est un grand livre. Pour
être plus précis : c’est le roman fondateur de la littérature
israélienne du XXIe siècle. Pas moins. Et peut-être même plus encore !
», s’enthousiasme Ariana Mélamed, sur le site du quotidien Yedioth Ahronoth, Ynetnews.com.
« Fondateur parce que, de propos délibéré, page après page, il rappelle
à ses lecteurs qui vivent en Israël le prix qu’ils paient pour leurs
guerres, leurs silences, leur collaboration avec la “situation” telle
qu’elle leur est imposée. Dans ce livre, chacun peut être à la fois
bourreau et victime. » Dans le quotidien Haaretz, Tsvia
Grinfeld ne cache pas non plus son émotion : « L’objectif de Gross-man
n’est pas seulement de purifier la réalité israélienne de la laideur,
de la peur, de la douleur et du sentiment de culpabilité dus à notre
domination et qui rendent notre vie si impossible, mais de fonder un
avenir neuf. » David Grossman a perdu son propre fils, Ouri, tombé au
front, le dernier jour de la guerre du Liban, le 12 août 2006, alors
qu’il avait déjà achevé son roman.

David Grossman, Icha boharat mibsora (« Une femme fuit l’annonce »), éditions Kibboutz haméouhad, 2008.

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Les liaisons dangereuses d’Álvaro Uribe

Virginia Vallejo est une femme hors du commun. Belle, cultivée, cette
aristocrate est, dans les années 1980, l’une des plus célèbres
présentatrices de la télévision colombienne. Courtisée par les riches
et les puissants, elle leur préfère néanmoins le narcotrafiquant Pablo
Escobar, chef du cartel de Medellín, dont elle tombe amoureuse en 1983.
Ces deux-là vivront pendant cinq ans une histoire d’amour clandestine.
« Elle lui avait tout sacrifié », écrit Jorge Urien Berri dans le
quotidien argentin La Nación. Mais si le livre de la jeune
femme est un succès en Colombie comme au Venezuela, c’est moins grâce
au récit de cette brûlante passion qu’aux révélations qu’il contient
sur le passé de l’actuel président colombien, Álvaro Uribe. Directeur
de l’aviation civile entre 1981 et 1983, le « Doctor Varito », comme
l’appelait Escobar, aurait notamment accordé des licences aux
narcotrafiquants pour la construction de pistes d’atterrissage et de
petits porteurs. « Pablo avait l’habitude de dire : “Si ce garçon ne
nous était pas tombé du ciel, il aurait fallu aller à Miami à la nage
pour y porter la drogue aux gringos” », raconte Virginia
Vallejo. Un témoignage qui vient s’ajouter à une série d’enquêtes et de
reportages mettant en lumière les liens d’Uribe, ancien maire de
Medellín, avec le narcotrafic. Amando a Pablo, odiando a Escobar a provoqué la colère du président colombien, qui a accusé Gonzalo Guillén, reporter du New Herald
et auteur d’une enquête comparable publiée en 2006, d’avoir été la «
plume » de Virginia Vallejo. Des accusations qui ont décidé le
journaliste, dont la sécurité était déjà menacée, à quitter le pays.
Malgré les scandales, en six ans de pouvoir, la cote d’Álvaro Uribe
n’est jamais descendue sous la barre des 65 % d’opinions favorables.

Virginia Vallejo, Amando a Pablo, odiando a Escobar (« Aimer Pablo, haïr Escobar »), Sudamericana, 2008.

Une autre affaire de caricature

Un dessin vaut parfois des milliers de discours. Le dessinateur Zapiro en sait quelque chose, qui a su devenir, par l’acuité et la virulence de ses très populaires cartoons, l’une des figures majeures de la vie politique et médiatique sud-africaine. Le 4 septembre 2008, il publiait dans l’hebdomadaire de Johannesburg Sunday Times une caricature représentant le président du Congrès national africain [ANC], Jacob Zuma, braguette ouverte, sur le point de violer la justice. Son dessin se faisait ainsi l’écho des mésaventures judiciaires de l’homme, accusé de viol, et acquitté.
La bronca fut immédiate. Les militants de l’ANC hurlèrent au scandale contre ce qu’ils qualifiaient d’usage abusif de la liberté d’expression. Parmi les détracteurs de Zuma, on dénonça même « le racisme d’un dessin réalisé par un Blanc (accessoirement, l’un des plus vifs opposants à l’apartheid), utilisant de vieux stéréotypes sur les appétits sexuels incontrôlés des Noirs », raconte l’un des spécialistes de l’œuvre du dessinateur, Carlos Amato, dans le Sunday Times. D’autres critiquèrent la « vulgarité » d’un cartoon qui faisait injure au système judiciaire du pays.
Attaqué en justice par Jacob Zuma, montré du doigt par une partie de la presse, Zapiro se retrouve aujour¬d’hui au cœur d’un débat virulent sur le rôle de la satire dans la vie politique. « Ce dessin était injuste et manquait de sens de la mesure. Mais la justice et la mesure ne sont pas l’affaire de Zapiro. Tous les dessinateurs forcent le trait, tirent les fils d’argumentations spécieuses pour offrir une distorsion grotesque des faits. Quand ils ne le font pas, c’est qu’ils se relâchent, plaide encore Carlos Amato. Cette histoire a révélé le pouvoir pyromane de ce genre journalistique : un petit cartoon a suffi à plonger le pays tout entier dans un débat sur la liberté d’expression et ses limites. Des provocations comme celles de Zapiro permettent d’affranchir le système politique sud-africain : puisque la liberté d’expression sert à en protéger tant d’autres, elle doit être mise à l’épreuve, parfois même poussée aux extrêmes, pour mieux préserver la démocratie de toute sclérose. »
Ultime provocation : Zapiro a publié, en décembre dernier, le recueil de ses caricatures sur l’ANC. Le « Viol de la justice » y figure en bonne place. Dans le pays le plus tolérant du continent africain, il est allé aussi loin que possible.

Oublié : L’orgasme démocrate

Pour se lancer, la nouvelle maison d’édition new-yorkaise Dissident Books (comme son nom l’indique) publie une édition commentée d’une satire de la démocratie publiée en 1926 par un des publicistes les plus en vue de l’époque, « H.L. » Mencken (ses prénoms, Henry Louis, n’étaient pas prononcés). Installé à Hong Kong, Kent Ewing en fait un éloge appuyé dans Asia Times on line. Fervent défenseur du « Bill of Rights », les dix commandements de la Constitution américaine, qu’il avait vu bafoués pendant la Grande Guerre puis pendant la première chasse aux sorcières [communistes], celle qui suivit la révolution russe de 1917, Mencken en était venu à considérer la démocratie comme un avatar du Grand Guignol. C’est « le gouvernement par l’orgie et l’orgasme ». Il comparait l’homme politique en quête de voix à la « girl qui, pour obtenir un job dans un spectacle, doit offrir son corps au manager ». Fondé sur les ressorts de la psychologie des foules, le système démocratique promeut mécaniquement les « bouffons » et les « charlatans ». C’est un spectacle où les classes moyennes (la « booboisie », de booboo, idiot) tiennent le haut du pavé. « Le vrai charme de la démocratie n’est pas pour le démocrate, mais pour le spectateur. »
Kent Ewing pense que Mencken aurait fait son miel de la présidence Bush, du phénomène Sarah Palin, mais aussi de l’obamania. Il n’aurait pas manqué de « dégonfler l’art rhétorique » du candidat élu et de « ridiculiser les foules immenses et adoratrices » qu’il a galvanisées.

H.L. Mencken, Notes on Democracy (« Notes sur la démocratie »), Dissident Books, 2008.

Méconnu : Éloge de la stupidologie

Au creux de la Grande Crise, en 1932, le polygraphe Walter B. Pitkin, professeur de journalisme à l’université Columbia, à New York, terminait les 540 pages de son essai sur la stupidité par ces mots : « Épilogue : nous voici prêts à engager l’étude de l’histoire de la stupidité. » Son livre s’est vendu comme des petits pains et a été traduit en quinze langues, rappelle fort à propos le psychologue Robert J. Sternberg dans la revue The American Interest. Sternberg a lui-même conduit quelques enquêtes sur la stupidité et rejoint Pitkin sur certains points. « Dans les recherches que j’ai menées avec mes collègues à travers le monde, j’ai découvert qu’il existe bien une différence empirique entre les côtés intellectuels et pratiques de l’intelligence. Nous avons étudié l’intelligence pratique des gens dans diverses professions et, en général, trouvé une corrélation faible à modérée entre l’intelligence intellectuelle et l’intelligence pratique. Dans le Kenya rural, nous avons même découvert une corrélation négative. »
Ces savants travaux confirment donc l’intuition de Pitkin, lequel définissait l’intelligence comme « la capacité de s’adapter avec succès aux situations nouvelles ». Sternberg suit également Pitkin quand il voit dans la stupidité, écrit-il, « un état plus qu’un caractère ». Autrement dit, « les gens intelligents peuvent se conduire stupidement une bonne partie du temps ». Mieux : toute personne normalement constituée « a besoin de nombreux moments de stupidité ». Cela dit, Pitkin voyait surtout dans la bêtise « le Mal social suprême », un fléau planétaire. Trois facteurs y contribuent, écrivait-il : « D’abord et surtout, les gens stupides sont légion. Ensuite, l’essentiel du pouvoir dans les affaires, la finance, la diplomatie et la politique est entre les mains de gens plus ou moins stupides. Enfin, les capacités les plus hautes sont souvent associées à une forte stupidité. » Il voyait là l’impact de gènes récessifs et suggérait pour remède une bonne dose d’eugénisme.
Malgré l’indéniable importance du phénomène, il n’a guère fait l’objet de recherches sérieuses. Trois quarts de siècle après Pitkin, il n’y a toujours pas de chaire de stupidologie à Sciences Po. L’essai le plus intelligent sur la question semble être dû à l’historien de l’économie Carlo Cipolla. Traduit de l’italien chez Balland, Allegro ma non troppo est hélas ! épuisé. Comme on peut le lire sur un site universitaire québécois, il montre que « la répartition de la stupidité est indépendante de la culture, du sexe, de la couleur de la peau, de la propreté du prépuce ou des dents ». Dans la même veine, l’ethnologue Germaine Tillion disait à qui voulait l’entendre que la stupidité d’un individu est sans rapport avec son niveau d’études.

Walter B. Pitkin, A Short Introduction to the History of Human Stupidity (« Courte introduction à l’histoire de la stupidité humaine »), Simon & Schuster, 1932.

Entre Russes et Américains, les mails du désir

Elles s’appellent Olga, Vera, Valentina, Tanya, Marina et Anastasia. A la fin des années 1990, ces femmes Russes ont surfé sur les sites de rencontres, en quête d’un mari américain. Chacune a prêté son nom à un chapitre du livre d’Ericka Johnson, Rêver d’un mari par correspondance. Ces femmes ont souvent été stigmatisées dans la presse, parfois présentées comme des chercheuses d’or que seul l’argent intéresse, ou au contraire comme les victimes d’un vaste trafic mondial, note Julie Hemmet qui rend compte du livre dans la revue de sciences sociales H-Net Reviews. « Le but de Johnson est de remettre en question ces discours et d’humaniser les femmes qui participent à ce business matrimonial », assure-t-elle. Chacun des chapitres du livre donne ainsi des clés pour comprendre les facteurs qui ont influencé le choix de ces femmes : de sévères bouleversements économiques, un marché de l’emploi allant en s’amenuisant et de fortes espérances sur la répartition des rôles.
C’est la discrimination sexuelle au travail qui poussa Valentina à tenter sa chance outre-Atlantique, alors que Tanya fut influencée par une histoire personnelle marquée par la violence conjugale. Johnson utilise les témoignages pour les interpréter parfois de manière très personnelle. « Certaines de ses déductions fonctionnent moins bien et ont parfois très peu de liens avec le matériel ethnographique d’origine », critique Julie Hemmet, pour qui le livre reste malgré tout un panorama « engagé et très agréable à lire » de cette période de transition des années 1990.

L’impératrice qui découvrit l’imprimerie

L’histoire de l’imprimerie en Chine a été attestée brièvement par Denis Twitchett en 1977 puis, plus longuement, par T.H. Tsien dans la série pionnière de Joseph Needham, Science et Civilisation en Chine (1985). Mais leurs efforts semblent n’avoir eu guère d’écho au-delà du cercle des sinologues : aux yeux du reste du monde, Gutenberg demeure l’inventeur de l’imprimerie. Pourtant, l’impression par plaques de bois existait en Chine depuis déjà cinq cents ans.
Dans La femme qui découvrit l’imprimerie, T.H. Barrett remonte aux origines de cette technique, poussant sa quête au-delà des archives archéologiques afin de découvrir les conditions qui ont entraîné la production en série. L’impression se faisait sur papier (également inventé par les Chinois, sans doute aux alentours du IIe siècle av. J.-C.), mais il ne reste que peu d’exemples datés de la période la plus ancienne. La collection Stein de la British Library, qui réunit des documents sur papier trouvés dans la région de Dunhuang [aux confins du Turkestan], comprend le magnifique sutra du Diamant, un long rouleau de papier imprimé avec un remarquable frontispice et un colophon indiquant qu’il fut exécuté en 868 ap. J.-C. La qualité de la gravure du frontispice et l’élégance des caractères révèlent à l’évidence une industrie parvenue à maturité (1).

Une culture qui valorise la copie des textes sacrés

Dans sa description rigoureuse des techniques et des idéologies qui ont contribué à son essor, Barrett exploite ses travaux antérieurs sur l’utilisation (par les femmes) de grandes planches gravées pour l’impression sur tissu au début du VIIIe siècle, et sur la probabilité d’un changement climatique radical ayant menacé la stabilité politique de l’Empire. Il accorde une très large place à la question du bouddhisme et à l’attitude des Chinois de l’époque à l’égard des textes et des reliques. Les textes considérés comme des incarnations du Bouddha ou de certains personnages éminemment vertueux semblent s’être développés notamment dans le boud¬dhisme Mahayana (Grand Véhicule), prédominant en Chine. Cette tradition, note Barrett, convenait bien aux conceptions chinoises concernant la puissance de l’écrit, la valeur de l’acte de copier, et la croyance selon laquelle on pouvait satisfaire les esprits des ancêtres en ayant le mérite de copier les textes sacrés.
À côté de quantité d’éléments plaidant en faveur de l’émergence précoce de l’imprimerie, Barrett présente une quantité à peu près équivalente d’arguments indiquant que les Chinois n’avaient guère besoin de recourir à un procédé mécanique de reproduction, étant donné leurs talents de copistes. La réplique de manuscrits dans les monastères bouddhistes de l’époque Tang allait bon train, comme le prouvent les indi¬cations « 1784e copie » et « 1807e copie » que l’on trouve sur des exemplaires du sutra du Lotus figurant dans le corpus de Dunhuang. Notre héroïne, l’impératrice Wu (628-705), passa elle-même commande de 3 000 copies manuscrites de ce sutra, soit un total de 21 000 rouleaux de papier, « pour le bienfait karmique posthume de ses parents ». Elle fit aussi reproduire au moins un exemplaire de la totalité du corpus taoïste, représentant environ 2 000 rouleaux, en mémoire d’un fils décédé. Malgré ces commandes, elle pourrait bien avoir aussi donné l’ordre qui fut à l’origine de l’imprimerie.

Un million d’exemplaires

« Dame Forte », « Reine du Ciel », « Sage et Sainte Mère Souveraine », l’impératrice Wu est l’une des plus célèbres figures de l’historiographie chinoise traditionnelle. Si Barrett résiste en général à la tentation de se complaire dans la description de sa cruauté, que les biais de la tradition historique empêchent d’évaluer objectivement, il dépeint une femme qui a pu éprouver un certain sentiment de culpabilité à la pensée de ses crimes. Il semble qu’elle ait poursuivi deux lièvres à la fois : outre son rôle de protectrice du bouddhisme, elle avait fait graver sur une plaquette d’or destinée à être lancée en l’air une requête taoïste adressée « aux saints immortels », où elle demandait « aux trois palais et aux neuf départements d’effacer le nom malfaisant de Wu ». La plaquette fut retrouvée en 1982 sur la montagne sacrée de Song¬shan. Il est très probable que, dans les toutes dernières années de sa vie, elle finança l’impression d’un court texte promettant la renaissance au paradis à quiconque en ferait de multiples copies, au nom de la souveraine d’un futur monde bouddhiste qu’elle espérait devenir. L’imprimerie par plaques de bois permettait de fabriquer des copies beaucoup plus rapidement que les scribes ne pouvaient le faire manuellement ; selon Barrett, c’est l’une des raisons essentielles de son adoption, alors que l’impératrice vieillissante savait sa fin proche. Une de ces copies fut acheminée en Corée et, une cinquantaine d’années plus tard, l’impératrice nippone Koken ordonna qu’on la reproduise à un million d’exemplaires. L’exemplaire coréen et la version japonaise passent pour les textes imprimés les plus anciens du monde, mais Barrett défend de manière convaincante l’antériorité de l’impératrice Wu. Son livre est aussi fascinant que stimulant.

Traduit de l’anglais par Gilles Berton.

Divin silence

Pour les croyants, le silence de Dieu est parfois incompréhensible. A ce mystère, l’écrivain Sara Maitland a trouvé une explication. Un des ses amis lui assura un jour que « les hommes se sont toujours empressés de fuir le silence, car il est un manque de vie », racont Adam Nicolson dans The Spectator.

Pour affronter cette peur ancestrale et la comprendre, elle décida d’en faire l’expérience intime. Dans des maisons reculées, ou dans le désert du Sinaï, au cœur de monastères ou dans les bibliothèques, Sara Maitland effectua, au fil des années, nombre de retraites silencieuses. 
Sa conclusion est celle-ci : cet état, si souvent associé à l’absence ou au néant, est finalement « bien plus rempli que les formes quelque peu creuses de la communication explicite ». Car la gamme du silence est infinie : silence des villes ou silence des champs, silence nocturne puis silence de l’aube… « J’ai appris à deviner quand il avait neigé dans la nuit à la qualité du silence», écrit Sara Maitland. « Source possible d’identification extatique avec l’univers », résume Nicolson, le silence est parfois synonyme « de dissolution et de désespoir », voire « une prison, s’il est imposé ». Choisi, en revanche, il se fait présence. Pour Sara Maitland, il est en définitive « la voix de Dieu ».

Kurdistan : l’imagination contre le pouvoir

Contrairement à la vision optimiste diffusée par les médias occidentaux, la situation au Kurdistan irakien est loin d’être brillante. Dans son sixième roman, le poète kurde  Bakhtyar Ali en dresse même un tableau consternant. Par l’intermédiaire d’une série de personnages aux noms évocateurs, artifice romanesque devenu sa signature d’écrivain, il évoque la fracture entre l’élite intellectuelle et l’Etat, l’échec des idées révolutionnaires et la transformation des anciens guerriers de la liberté en affairistes corrompus. Conduits par Ghazalnus, littéralement celui qui écrit des ghazals, versets traditionnels célébrant l’amour, en usage dans tout l’Orient, le vrai Magellan et le Magellan imaginaire, respectivement immigrant et cinéaste, se mettent à la recherche d’un couple d’amoureux assassinés par les autorités kurdes. Il y a aussi un ancien peshmerga (combattant de la guérilla) devenu pacifiste et une femme victime de violence conjugale qui s’enfuit en tissant un tapis merveilleux. Car ce roman de 600 pages n’est pas seulement, il s’en faut, une description transposée d’une réalité douloureuse, écrit le journaliste kurde Kareem Abdulrahman dans le Times Literary Supplement, c’est avant tout une formidable fable poétique sur la puissance de l’imagination face au politique. Tiré à dix mille exemplaires contre un à-valoir conséquent de 25 000 dollars, des chiffres record pour un pays de 4 à 5 millions d’habitants souvent illettrés, le livre a convaincu les critiques locaux et remporté un vrai succès.

Les conditions de la crise

Voilà le meilleur livre paru sur la genèse de la crise financière, estime après d’autres Robert Skidelsky, professeur d’économie à l’université de Warwick et auteur d’une impressionnante biographie de Keynes en trois volumes. Paru avant que la crise ait atteint son point d’orgue, ce livre n’est pas écrit par un économiste universitaire mais par un praticien, banquier et homme de loi. Il est très bien rédigé et truffé de remarques réjouissantes, du style : « Les intellectuels sont des indicateurs fiables du passé, des guides presque infaillibles de ce qui était vrai ». Charles R. Morris met en lumière les trois conditions qui ont rendu la crise possible. La première fut la venue au pouvoir des économistes de l’Ecole de Chicago, qui imposa sa philosophie de la dérégulation. « Tandis que les keynésiens vénéraient l’idole du technocrate quasi omniscient, la religion friedmanienne [du nom de Milton Friedman] pratiquait le culte d’une totale liberté laissée au capitalisme de marché», écrit Morris. La seconde condition fut « la touche Greenspan ». Président de la Réserve fédérale de 1987 à 2006, il garantit le crédit quasi gratuit même en temps de surchauffe (taux de 1% de 2003 à 2005). La troisième condition fut ce que Morris appelle « le tsunami de dollars » créé par l’afflux des capitaux chinois venus financer l’énorme déficit américain. Liberté d’action, argent facile et liquidités sont à l’origine d’un cercle vicieux qui remonte à la vague des « junk bonds » («obligations pourries ») des  années 1980.
Mais la leçon fondamentale à tirer du livre de Morris n’est pas formulée explicitement par l’auteur, estime Skidelsky dans le Times Literary Supplement. C’est que le système financier était devenu trop compliqué pour être compris par les non-spécialistes. Il « fournit un service au public et ne devrait jamais dépasser ses facultés de compréhension ou au moins de ceux qui le régulent en son nom. Les banques doivent rester des banques, pas des spéculateurs, les compagnies d’assurances doivent assurer des biens réels, pas des fictions, les règles prudentielles doivent limiter le ratio entre la dette et les fonds propres ».