Le renouveau des lettres tibétaines

« Une toute nouvelle forme de littérature tibétaine » a émergé ces deux dernières décennies, analyse George Fitzherbert dans le Times Literary Supplement.
Un phénomène « d’une importance considérable pour l’histoire culturelle
de ce pays ». Car au Tibet, même l’illettré a de la considération pour
l’écrit. Attitude qui vient de la vénération des livres sacrés et qui
s’est perpétuée. Cette culture ne signifie pas que la production
littéraire tibétaine soit toujours accessible au lecteur. Fitzherbert
souligne à quel point l’écriture a été influencée, des siècles durant,
par le Kavyadarsa du brahmane Dandin, un traité sanskrit d’art
poétique prescrivant « un style ornemental et obscurément rhétorique ».
Influence dont semblent aujourd’hui se détacher les auteurs tibétains.
Modern Tibetan Literature and Social Change, un ouvrage collectif de
spécialistes, montre les évolutions de la production récente. «Depuis
les premiers exemples de réalisme soviétique à la tibétaine, au début
des années 1980, jusqu’aux vers libres de Dondrub Gyal, dont le suicide
en 1985 lui valut un statut culte parmi de nombreux jeunes », les
analyses évoquent notamment les changements dans la représentation de
la religion. Celle-ci, égratignée dans les années 1980, réapparaît dans
les livres sous un jour plus positif dans les années 1990. De pair avec
la notion, discutée et politiquement sensible, d’identité tibétaine.

Histoire de l’homme prodige qui ne pouvait pas oublier

D’où me vient cette curiosité pour la mémoire ? Sans doute de
l’enfance, et de quelques images d’un film d’Hitchcock qui mettait en
scène, dans un music hall, le spectacle d’un « monsieur mémoire ».
Depuis, j’ai croisé de loin en loin quelques figures étonnantes d’homme
mémoire. Celle décrite dans Funès par Borges – qui en était un lui-même
-, ou celle, plus confidentielle, qui apparaît dans ces étranges
Mémoires d’un prodige de foire, roman paru il y a plus de vingt ans et
signé d’un énigmatique Coll-part. Sans doute, au-delà de la fiction,
l’histoire a-t-elle laissé des noms de personnages à la mémoire
fabuleuse comme Démétrios de Phalère, bibliothécaire d’Alexandrie, dont
j’ai lu quelque part qu’il était capable de naviguer, de mémoire, dans
le maquis des cinq cent mille rouleaux entreposés dans les rayonnages.
Ou comme, à l’autre bout du temps, Perec dont l’oeuvre la plus connue,
Je me souviens, dit assez le tropisme mémoriel. Mais je n’ai jamais
rencontré directement de tels personnages sinon, tout récemment, par
l’intermédiaire d’un savant soviétique, disparu en 1977. Son livre,
L’homme dont le monde volait en éclats, publié il y a dix ans au Seuil,
mais rédigé trente ans plus tôt dans les années soixante, permet
d’entrer véritablement dans le cerveau d’un homme mémoire. Ce
psychologue et neurologue soviétique a ainsi décrit, sur plus de trente
ans, le destin d’un mnémoniste. C’est un pur hasard qui conduit, dans
les années 20, un jeune homme, Veniamin, à consulter le docteur Luria.
Simple reporter dans un journal, cet homme âgé de trente ans, est
remarqué par son rédacteur en chef. Il ne prend aucune note. Jamais. Et
pourtant lorsqu’on lui demande de répéter, aucune erreur. A la virgule
près ! Bien inspiré sans doute par l’atmosphère d’un marxisme
positiviste, son « chef » l’expédie chez Alexandre Luria, jeune
scientifique, qui commence par enquêter sur les « limites » de cette
mémoire. Assez vite il comprend qu’elles n’existent pas. Cet homme est
capable de tout enregistrer. Et de tout restituer…parfois à des
années d’intervalle! Des listes interminables de mots, de chiffres, de
syllabes sans signification. Des textes. Y compris dans des langues
étrangères qui lui sont inconnues. Luria publie – et c’est ce qui est
passionnant – les procès verbaux, les minutes en quelque sorte, de
leurs entretiens et des « expériences » qu’il conduit avec son patient.
Comment le prodige mémorise-t-il ? Quelles procédures a-t-il mises en
place – naturellement ? Est-ce que Veniamin peut oublier – c’est un
passage du livre tout à fait vertigineux qui fait toucher du doigt la
difficulté extrême pour cet homme de se débarrasser des souvenirs ! Il
va jusqu’à inventer un procédé « lethotechnique » ! Comment cette
singularité a-t-elle façonné sa personnalité ? C’est probablement cette
dernière question qui éclaire toute la démarche de Luria. Passionné par
l’homme, au-delà du cas. Par la totalité d’une psyché plus que par une
fonction spécialisée, Luria – même dans un style, au fond, assez
académique – fait presque œuvre de romancier en donnant à voir la vie
d’un homme remarquable.

Thierry Grillet : Rencontres

Pourquoi intituler ce blog « Rencontres » ? Pas pour faire concurrence à Meetic ! Mais parce que toute lecture est occasion de rencontre. Qu’il s’agisse de  rencontres de hasard, dans un bus, un bar, une boîte où quelqu’un, n’importe qui, un inconnu, prononce un mot, parfois un seul, à propos d’un livre et vous expédie sans retard à la librairie la plus proche, ou qu’il s agisse de rencontres intentionnelles avec des auteurs qui auront ému, et même, pourquoi pas, des lecteurs qui auront étonné par leurs tropismes originaux. C’est que la lecture est une étrange activité, solitaire sans doute, mais qui se produit et se nourrit d’une inévitable activité sociale.
Au cœur même des classiques, la lecture peut se comprendre aussi comme rencontre. Pas moyen d’être ermite ! C’est Montaigne qui en lisant disait tenir une conversation avec les gens du passé ! Voilà. « Rencontres » c’est le mouvement brownien, non professionnel (si possible), plus personnel de mes lectures, stimulées par des conversations, des rendez-vous, de balades au milieu de la foule d’autres lecteurs invisibles.

Livre Sacré

Il y a plein de raisons pour lesquelles le livre nous inspire une telle vénération – des bonnes et des moins bonnes : par exemple, du temps lointain où le livre était rare et cher, la possession d’une bibliothèque fournie était un signe extérieur de richesse (aujourd’hui, ça oscillerait plutôt entre choix décoratif et proclamation d’élitisme!). Si par contre l’on regarde du côté des motifs légitimes de vénération, aussitôt, cette évidence : au cœur de la plupart des grandes religions on trouve un livre, et en ce qui concerne l’islam, le judaïsme et le christianisme, ce livre est devenu à la fois le support de la foi et son symbole.
Pourtant, là aussi, il faut y regarder de plus près, car il y a livre et livre. L’objet sacramentel, c’est le texte – pas nécessairement le livre dans sa forme aujourd’hui établie. En fait, ces textes sacrés, voire révélés, ont eu, dès leur origine, une forme multimédia. Prenons le judaïsme – pour commencer par le commencement : la Loi est donnée à Moïse sous forme écrite (« par le doigt de Dieu ») ; elle doit être reproduite partout, « écrite sur les poteaux des tentes », « sur des pierres couvertes de chaux », tandis que ses commentaires, eux, doivent rester oraux ; et bien sûr, absolument aucune image ni sculpture. Dans la pratique, pourtant, des commentaires écrits sont vite apparus, prenant la forme de consignations de dialogues (la Mishna, base du Talmud). Mais toujours aucune image ! Et l’écriture demeure sacrée : la Torah vénérée dans les synagogues ne peut être écrite ou corrigée qu’a la main, la main du scribe consacré, et aucune feuille inscrite en hébreu ne peut être jetée au panier, mais doit être pieusement enterrée.
Par réaction, le christianisme a eu d’emblée une approche plus « multisupports ». L’enseignement du Christ a bien entendu été d’abord recueilli par oral, mais ses propos ont été rapidement consignés par écrit : au moins 15 transcriptions des Évangiles, bientôt autoritairement ramenés à quatre. En parallèle, le socle doctrinal de la nouvelle religion s’est fondé, lui, sur les lettres envoyées par Saint-Paul tout autour de la Méditerranée. L’Apocalypse, enfin, texte mystérieux aux confins du fantastique, doit son immense succès à l’iconographie qu’elle a suscitée – au point, comme le racontent Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, qu’elle circulait souvent sous forme uniquement illustrée, sans texte.
Pourtant, même si Les Écritures se sont incorporées dans des formes multiples- orales, écrites, graphiques, épistolaires, chantées, etc.- c’est le livre, et plus particulièrement le codex, l’assemblage de cahiers permettant une lecture fragmentée et personnelle, qui a servi au christianisme naissant de vecteur privilégié. La lecture est au centre de cette religion, depuis qu’au IVe siècle Saint-Augustin a surpris Saint-Ambroise plongé dans un livre sacré. La « lectio divina » est ensuite devenue un des piliers du monachisme, dont l’industrie principale est vite devenue la reproduction de manuscrits. Martin Luther a ensuite pris le relais en promouvant la diffusion la plus large possible des Écritures en langue vulgaire. Rien d’étonnant donc si le premier livre sorti des presses de Gutenberg a été la Bible. Mais les autres supports n’ont pas été négligés pour autant, ni la musique, bien sûr, ni l’image – le vitrail notamment, que le pape Clément V appelait « la bible des imbéciles ».
Dans le monde islamique, par contre, c’est presque la démarche inverse qui a prévalu. Le Coran a été recueilli, comme la Torah, oralement (mais sur deux décennies, pour Mohamed, alors qu’il n’a fallu que 40 jours à Moïse). Ensuite, les choses ont bifurqué : le Coran était supposé rester sous forme exclusivement verbale (Coran veut d’ailleurs dire : « récitation ») ; il n’a été transcrit par écrit que parce que les premiers califes s’inquiétaient des divergences qui commençaient à apparaître dans le texte sacré, et cette transcription a été faite dans le respect le plus rigoureux de la version orale – même si elle a été effectuée sur des supports aussi variés que la feuille de palmier ou l’omoplate de chameau. Mais l’islam demeure une religion de l’oral, d’où l’image est strictement bannie, et où la version imprimée du livre sacré n’a été accueillie  qu’avec réticence, à la fin du XVIIIe siècle.
Donc pas de quoi s’alarmer si la Bible, changeant une nouvelle fois de vecteur, a envahi le Web. Au point, dit-on, que les applications  de « lecture biblique » sont parmi celles les plus massivement téléchargées sur les iPhone !
Imaginez le désarroi des théologiens de tout poil quand leurs textes sacrés seront non seulement numériques à 100 % mais en plus interactifs !

La vie rêvée de Pablo Neruda

« Valparaíso, juin 1973. Pablo Neruda a l’intuition qu’une sombre période se prépare. Le cancer le ronge chaque jour un peu plus. Et la coalition de gauche qui a porté Salvador Allende au pouvoir est en pleine déliquescence. Le Chili s’apprête à basculer. Au crépuscule de sa vie, l’auteur du Chant général n’a plus aucun intérêt pour la littérature. Sa seule obsession à présent est de savoir s’il a eu une descendance. Il rencontre le jeune Cayetano Brulé, aspirant détective, et l’engage pour rechercher son ancienne maîtresse, Beatriz de Bracamonte, qui a probablement donné naissance à un enfant de lui des années plus tôt. Telle est l’histoire d’El caso Neruda racontée par le critique littéraire Roberto Careaga dans le quotidien chilien La Tercera. Après cinq romans à succès, l’écrivain Roberto Ampuero dévoile enfin à ses lecteurs la première affaire qu’eut à résoudre le plus célèbre détective privé de la littérature chilienne : Cayetano Brulé.
« Le maître de la littérature latino-américaine lui a appris le métier. C’est lui qui lui a inspiré cette méthode si particulière d’investigation qui est la sienne, explique Careaga. Seul Neruda pouvait souffler à Cayetano cette idée que les livres donnent la solution à toutes les énigmes : "la littérature t’apprendra à devenir détective" ». Dans le roman, Neruda meurt avant de savoir s’il a eu un enfant. « El caso Neruda est une fiction », s’est senti obligé de préciser l’auteur dans toutes les interviews données à la presse. « De fait, Ampuero n’a jamais rencontré le poète. Mais adolescent, depuis la fenêtre de sa maison familiale à Valparaíso, il pouvait apercevoir La Sebastiana, la résidence de Neruda, précise Careaga. A défaut d’avoir connu la figure historique, l’écrivain a créé le personnage littéraire ». Ce qui est vrai, c’est que l’histoire est fausse. La clef est bien dans le livre.

L’énigme Robespierre

Avant que s’achève l’année 2008, qui est le 250e anniversaire de la naissance de Robespierre, rendons hommage à l’immortel auteur d’une ode à deux arts négligés, cracher et se moucher. D’après l’historien Colin Jones, qui rend compte dans la New York Review of Books de la énième biographie du grand homme, par Ruth Scurr, c’est l’un des quelques faits qui peuvent être considérés comme certains. Pour l’essentiel, celui qui se vivait comme l’incarnation du peuple continue d’échapper à l’analyse des historiens. Était-il aussi l’incarnation de la violence et l’artisan naturel de la Terreur, comme l’a soutenu François Furet, ou bien un avocat discret de la modération et de la tolérance ? Ou les deux à la fois ? L’histoire de Robespierre pendant la Terreur a surtout été écrite par ceux qui ont contribué à le faire guillotiner. Les documents fiables font cruellement défaut. Une solution : il aurait été à la fois « le meilleur et le pire des hommes », écrit Colin Jones. Mais certainement un individu passablement dangereux. « Il croit tout ce qu’il dit », avait remarqué Mirabeau.

Wikipedia ? Moi, j’aime plutôt bien

Au risque de me faire étriller par mes chers collègues (et néanmoins amis inconnus) de Wikigrill, je vais devoir montrer que leurs textes sont éminemment utiles … pour des raisons peut-être assez éloignées de l’objectif visé. La leçon à en tirer me paraît profonde.

Ainsi, et avec raison, notre collègue Danchin relève avec humour que mentionner la « piqûre d’un moustique femelle, l’anophèle… » renvoie sotto voce à une grave question : comment devrait-on nommer un moustique mâle ? Voulant voir si l’article allait me donner une réponse à cet égard, j’ai trouvé un texte un peu différent : « La piqûre de la femelle d’un moustique, l’anophèle,… » [ lu le 17 janvier 2009 à 14h 13, heure de Montréal]. À la fois désolé de ne pas trouver de nom pour les moustiques mâles, mais tout de même rassuré sur la signification de la phrase, je me suis alors tourné vers Colbert. Là encore, mon éminent collègue, Joël Cornette, relève quelques problèmes dont l’absence de toute référence à des ouvrages récents et importants de Daniel Dessert. Je cite Joël Cornette : « De ce point de vue, la courte bibliographie proposée par Wikipédia est exemplaire aussi bien par ses manques (on ne trouvera nulle mention de Daniel Dessert) que par les livres cités… ». Pour le premier point, à 14h 20, toujours au même endroit frigorifique (il fait -17 degrés dehors au moment où j’écris ces lignes, et cela paraît presque subtropical après le -26 d’hier), je vois que maintenant, dans l’article sur Colbert, on mentionne deux ouvrages de M. Dessert, ce qui me paraît excellent, et on cite même l’article de Noël Cornette, ce qui offrira à tout lecteur attentif de cet article un excellent rappel du devoir de maintenir sa garde critique au plus haut niveau quand on lit tout texte, et pas seulement les articles de Wikipedia. Mieux encore, l’article de Wikipedia nous offre la possibilité de comparer l’article tel qu’il était lorsque Joël Cornette a écrit sa juste critique, et dans quel état il se trouve maintenant.

Je ne vais pas continuer à éplucher ainsi les articles de Wikigrill et passer mon temps à vérifier l’impact de ces notes critiques, mais cela suscite néanmoins quelques interrogations et commentaires qui me paraissent intéressants.

– Quelle encyclopédie autre que Wikipedia pointerait tout de go vers un article critiquant une de ses propres rubriques, et ce dans la rubrique incriminée ? Le niveau de transparence et de bonne foi que cela implique me semble hors de portée de la plupart des entreprises commerciales parallèles tout simplement parce qu’elles calculeraient que cela pourrait diminuer leur crédibilité, et donc leur prestige, et donc leur profitabilité. Le raisonnement précédent ne me paraît d’ailleurs pas entièrement juste, mais il dépasse probablement le niveau d’intelligence collective – un oxymore de toutes les façons, pace ! Pierre Lévy – d’une hiérarchie d’entreprise.

– Ainsi que l’ont souligné quelques lecteurs des Wikigrills – au fait, met-on un « s » à « wikigrill » ?  Michel Serres et le reste de l’Académie, au secours ! – en plus de publier la critique, pourquoi ne pas corriger l’article lui-même ? C’est d’ailleurs ce qui s’est peut-être passé avec Colbert et le paludisme et, si tel est le cas, bravo à mes collègues de Wikigrill. Il me semble d’ailleurs que tous les lycéens et collégiens de France, sous la direction de leurs professeurs, devraient commencer à compléter et corriger la version française de Wikipedia, tandis que les prof de langues étrangères, probablement soutenus par les plus hautes instances de la francophonie, pourraient faire traduire par leurs étudiants les bons articles en français en diverses langues, et tout d’abord en anglais, de façon à relancer la mission civilisatrice de la France… Exaltant, non ? 🙂

– Mais plus profondément, ne voit-on pas qu’il y a erreur, erreur fondamentale, sur l’objet. Chaque fois que l’on lit quelque chose dans Wikipedia, on ne lit pas un produit textuel au sens où, dans le monde de l’imprimé, le bon à tirer confirme la fixité des textes visés. L’imprimerie, tel un peloton d’exécution, tue le processus de débats et disputes, de discussions et d’accords qui caractérise la grande conversation humaine. L’imprimé nous donne un cadavre même pas chaud et encore moins palpitant de la belle rumeur humaine. Lorsqu’il y a imprimé, il y a eu évaluation, validation et exécution. Un groupe d’individus certifiés d’une manière ou d’une autre – ne nous étendons pas sur ces détails d’une trivialité évidente, qui impliquent diplômes, hiérarchies sociales, argent, etc… – certifie à son tour un certain état du texte censé incorporer le savoir humain. Le texte imprimé se présente donc comme le résultat d’un jugement (d’une autorité) et, à cause de cette allure, il dissimule sa nature profonde qui est en fait celle d’un instantané particulier d’une fraction de la conversation humaine, instantané de surcroît trituré au moyen de règles et habitudes lovées au sein de ces grandes institutions que l’on appelle l’université ou le monde de l’édition.

– Alors, quid de Wikipedia ? Une bagatelle, en fait : Wikipedia nous rappelle de mille manières la dimension instantanée de ce que l’on lit. Ce que vous lisez n’est pas la vérité éternelle que vous assène un grand diplômé et son éditeur; c’est simplement l’état d’avancement d’un débat. Comment jauge-t-on cet état d’avancement du débat? En examinant l’historique de chaque article. De nouvelles règles de lecture se dégagent donc de ces remarques élémentaires : si un historique révèle peu de changements, attention ! Moins il y a de gens qui ont examiné un texte, plus il y a de chances que de l’arbitraire et choses pires ne se glissent dans le texte. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de nécessité, encore moins de fatalité, mais simplement de probabilités. De plus, il faut changer ses attentes de lecture : on ne lit pas Wikipedia seulement pour en retirer quelque information, encore que cela se fait constamment, mais aussi pour apporter son grain de sel chaque fois que cela semble utile. Il faut le faire, même s’il faut simplement enlever un « h » à «Maccabées », et j’y vais de ce pas apporter mon petit machin au grand truc. Vérification faite, la correction a déjà été introduite. Le contraire m’eût étonné d’ailleurs.

Conclusion : Wikipedia n’est pas un produit textuel fixe offert à la consommation; il s’agit d’un processus incessant qui nous convie à la table du plus grand banquet intellectuel jamais construit dans l’histoire de l’humanité. Déjà étonnamment utile, essayons d’imaginer ce que ce sera dans dix ou vingt ans. Et si Wikigrill existe encore dans vingt ans, cette rubrique aura beaucoup aidé Wikipedia (et surtout Wikipédia, la version francophone). Car n’oublions pas que cette entreprise s’est lancée avec des moyens dérisoires et en un temps record.

Dans ces conditions, pourquoi rester sur la touche à ricaner ? N’y a-t-il pas mieux à faire en contribuant, en dialoguant, en peaufinant ? Que diable ! Il n’y a pas que la peur du ridicule dans la vie. Heureusement !

A nous la libre taie…

« Je suis l’expulsé des vieilles Pagodes
 Ayant un peu ri pendant le Mystère;
 Les Anciens ont dit : il fallait se taire
 Quand nous récitions, solennels, nos odes ».

Ces vers de Charles Cros nous poursuivent tout au long de la lecture des étonnants Mémoires de Louise Brooks, une des rares comédiennes qui a su dire « non » aux «diktats » hollywoodiens. A travers ses textes on découvre, non seulement une révoltée digne des meilleurs récits de cette autre rebelle que fut Ayn Rand (dont le très politiquement incorrect roman Atlas Shrugged n’a pas été réimprimé en France depuis déjà un demi siècle), mais aussi, un être capable de raconter avec une superbe impudeur ses débuts peu connus dans une carrière fertile, dont une majorité de cinéphiles ne connaissent que  LoulouLe Journal d’une Fille Perdue de G.W. Pabst, ou le film d’Auguste Genina Prix de Beauté.  Ses portraits iconoclastes d’Humphrey Bogart; féroces, du  couple William Hearst-Marion Davies; attendris, de Lillian Gish et de Greta Garbo, deux autres « rebelles » en lutte contre le système, sont remarquables. Il fallait beaucoup de courage et de lucidité pour ne pas succomber au chant des sirènes de la plus puissante des industries cinématographiques et refuser les propositions de mauvais films, en répondant : «Je préférerais ne pas le faire », tel le héros de la nouvelle de Melville Bartleby, écrivain. Cette intransigeance, Louise Brooks la paya durement : « Telle je suis restée, quêtant sans relâche l’authentique et la perfection, impitoyable envers le faux, généralement exécrée sauf par ceux, rares, qui ont surmonté leur horreur de la vérité afin de laisser libre cours au meilleur d’eux-mêmes ».Seuls sont les indomptés.
                                    
                        
Loulou à Hollywood, Mémoires de Louise Brooks. Editions Tallandier.
– Un coffret DVD avec les films de Louise Brooks a été édité chez Carlotta Films.
Le Rebelle (1948), film de King Vidor adapté du roman d’Ayn Rand La Source Vive, (Editions Plon) avec Gary Cooper dans le rôle principal, vient également de sortir en DVD.
– La seule traduction française de Atlas Shrugged (« Atlas haussa les épaules ») est parue aux éditions Jehber en 1958.

L’âme perdue de la Pologne

Le discours dominant, dans la Pologne d’aujourd’hui, consiste à encenser l’économie de marché et décrier le communisme, période de souffrance heureusement révolue… Le philosophe Ryszard Legutko ose mettre en cause ce credo. Dans son « Essai sur l’âme polonaise », il épingle tant les dégâts du communisme que ceux de la modernisation irréfléchie qui l’a suivi. A ses yeux, la crise est d’abord morale. La gouvernance est entre les mains de personnalités «simplettes et grossières », dont les mœurs et le langage sont pourtant offerts en modèle à l’opinion. Une dictature du mauvais goût s’est installée, dit-il ; rendue possible par la perte de repères de la société polonaise contemporaine, désormais détachée de ses racines et des traditions antérieures au communisme. Les villes en sont la parfaite illustration, à commencer par la capitale. Le paysage urbain de Varsovie reflète à la fois le succès du capitalisme, la laideur communiste et le passé héroïque ;  elle est la métaphore d’un « pays artificiel qui vit en faisant semblant, sans avoir d’identité claire ».
Le journaliste Rafał Matyja qui commente le livre du philosophe dans le quotidien (de droite) Dziennik estime simplificatrice la vision de Legutko. A ses yeux, celui-ci ignore certaines analyses faites avant lui sur les inconvénients d’une modernisation accélérée. Mais, pour Matyja, son livre vient à point nommé pour provoquer un débat devenu urgent en Pologne.

Quintessentiellement français !

Voici un livre “quintessentiellement” français. Je le dis sans intention péjorative, ni méliorative non plus. Disons simplement qu’un livre est français pour le meilleur et pour le pire. Car la France est non seulement le pays où les hommes politiques écrivent des livres, mais celui aussi où les intellectuels font de la politique », ironise dans Letras Libres le politologue espagnol Manuel Arias Maldonado au sujet de la traduction espagnole du livre des Glucksmann, père et fils, Mai 68 expliqué à Nicolas Sarkozy, paru en février 2008 aux éditions Denoël. « Un livre français de plus, donc, sur Mai 68. Sur ces événements brefs qui secouèrent Paris et furent étrangement érigés en épitomé de la contestation globale du système – sans qu’il semble très important à ce stade de savoir au nom de quoi se soulevèrent exactement les uns et les autres, ni au juste contre quel système. »
Le 29 avril 2007, en plein meeting de campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy se lançait dans une violente diatribe contre Mai 68. Ce livre est une réponse au désormais président de la République française, en forme de défense de 68. Défense qui débouche sur un terrain où les soixante-huitards n’auraient jamais pensé se retrouver un jour : celui du libéralisme. « Selon Glucksmann père, l’anti-autoritarisme radical du soulèvement de Mai aurait eu pour fondement une fuite hors du politique. Cette négation de la réalité par toute une génération se serait ensuite manifestée de diverses façons. Au niveau philosophique, elle se serait traduite, avec les Derrida & Co., par la fin de la suprématie de la Raison et de la Vérité au profit de la notion d’interprétation. Du point de vue historique, elle aurait débouché sur l’avènement d’une Europe aux principes moralisateurs mais impuissante à agir : Rwanda, Tché-tchénie et Balkans. Enfin, au niveau politique, elle aurait engendré la désaffection croissante des citoyens pour l’État et l’intérêt public au profit des libertés individuelles », résume le politologue. « Soyons sérieux : les quelques journées parisiennes de Mai ne méritent pas tant. Ce sont les sempiternels débats intellectuels sur ces événements qui ont fini par leur attribuer une valeur démesurée, par en faire la cristallisation symbolique de transformations sociales bien plus larges : celles engendrées par la démocratisation des sociétés post-industrielles de masse ». Loin de constituer un acte décisif du processus de libéralisation des sociétés occidentales, 1968 fut au mieux, pour l’Espagnol, une « mise en scène des temps nouveaux qui s’annonçaient ». Une « épiphanie libérale », en somme. Mais certainement pas une « expérience philosophique collective » comme le suggère André Glucksmann, qui y voit la réactualisation de l’insubordination de la philosophie face à la politique. Quelque part entre la subversion socratique et le scepticisme montaignien… Vu depuis un pays qui vivait alors sous la dictature franquiste, « Mai 68 n’est qu’un fétiche français de plus ».