L’écologie, avenir du capitalisme

Dans un article panoramique publié par Die Zeit, le philosophe allemand spécialisé dans l’étude des civilisations, Ludger Heidbrink, estime que capitalisme et écologie font de plus en plus souvent bon ménage chez les penseurs. Exemple : Holm Friebe et Thomas Ramge dans Marke Eigenbau (Fait maison), Birgit Richard et Alexander Ruhl dans Konsumgerilla (La Guérilla de la consommation) montrent que les réponses apportés par ceux qui s’opposent à la production de masse évoluent. Emerge surtout l’option des consommateurs en faveur des produits recyclés, attitude qui succède au refus en bloc naguère prôné par les pères du mouvement écologiste. Une tendance qui crée de nouveaux débouchés économiques. Michael Braungart et William McDonough décrivent dans Die nächste industrielle Revolution (La prochaine révolution indistrielle) l’émergence d’un nouveau marché du vêtement aux Pays-Bas et en Californie. Dans ces contrées est apparue une authentique sub-culture autour d’objets tels que les chaussures faites avec des pneus usés ou les T-Shirt susceptibles d’être recyclées dans un compost. Fini la mauvaise conscience consumériste !
Si Marcel Hänggi dans Wir Schwätzer im Treibhaus (Nous, les beaux-parleurs dans nos serres) défend encore l’idée classique de la décroissance et de l’autolimitation, Stephan Kosch dans Zukuntsmarkt Klimaschutz (La Protection de l’environnement, un marché d’avenir) montre que nous pouvons réduire notre nuisance de l’environnement dans des proportions importantes sans réduire notre confort. Les recommandations, en l’occurrence, ont un air de déjà vu mais vaudraient la peine d’être suivies d’effet : travaux d’isolation, extinction des appareils électroniques, etc. permettraient des économies substantielles et indolores. En résumé, pour Heidbrink, nous allons vers un changement de paradigme. Les écologistes traditionnels luttaient pour un renversement de nos habitudes et nos attitudes consuméristes, jugées immorales ; ces exemples prouvent que nous pouvons changer de modèle de croissance sans modifier nos comportement, ni nous limiter.

Le vieux prof

J’ai connu un vieux prof de philo, complètement, éperdument, absolument amoureux des livres. Il habitait dans un minuscule deux-pièces en dessous de Montmartre tellement encombré de bouquins sur les murs et sur le sol que pour aller d’une pièce à l’autre il fallait, comme dans un jeu de taquin, en enlever une pile pour poser son pied droit et la mettre à l’endroit libéré par le pied gauche. La littérature envahissait même ses toilettes, où un ingénieux dispositif diffusait en boucle une lecture de la dixième Méditation de Descartes. Il vivait avec sa microscopique retraite d’enseignant et consacrait tous les revenus des leçons particulières qu’il donnait à profusion à des achats somptuaires : une des premières éditions de Montaigne ou même un exemplaire original de l’Encyclopédie.
Mais malgré ces circonstances austères, le vieux célibataire vivait dans un état de joie perpétuelle, qu’il savait parfaitement communiquer, et même d’exaltation. Tous ses élèves savaient imiter son glapissement de plaisir quand il évoquait Descartes et la fameuse dixième Méditation savourée jusque dans les moments les plus intimes : « Formidaaaable ! La face nord de la pensée ! ». Mais les élèves – et leurs parents – recevaient bien le message : qu’avec un sandwich et une pile de livres on pouvait être plus heureux qu’aux Caraïbes avec un top model ; que la lecture – et sa soeur jumelle, la culture – pouvaient apporter des joies indicibles.
En même temps, le prof était sans illusions et ne comptait guère sur la seule lecture pour transformer le monde en une vallée de roses. Plus précisément, il répétait à l’envi « qu’il fallait se méfier de l’homme d’un seul livre ». Et c’est bien vrai que l’auteur, ou pire, le lecteur d’un livre unique, dans lequel toute la sagesse de l’univers est prétendument concentrée, peut se révéler à l’usage extrêmement dangereux. La liste des livres funestes inclut bien sûr des exemples irrécusables comme Mein Kampf ou le Petit Livre Rouge, mais ne s’arrête malheureusement pas là. On peut dire des textes, comme des plaisirs, que c’est leur diversité qui fait leur mérite. Cette diversité que Gutenberg a mise à notre portée, et que l’e-book ne fera que promouvoir encore.
Oui, même s’il peut parfois être néfaste, le livre est un bien infiniment précieux. Comme l’a exprimé Groucho Marx avec toute sa sagacité : « En dehors du chien, le livre est le meilleur ami de l’homme. Et à l’intérieur du chien, de toute façon il fait trop noir pour lire ! »

Passion politique

Alors que l’Afrique du Sud est en proie à des remous politiques à
l’issue incertaine après la démission du président Thabo Mbeki, les
livres d’analyse sur l’état de la nation et ses principaux dirigeants
s’arrachent dans les librairies du Cap. Parmi les lectures de rigueur,
The Arms Deal in your Pocket, de l’historien sud-africain Paul Holden.
En phase avec l’actualité du débat sur la présidence controversée de
Thabo Mbeki, l’enquête de Paul Holden a le mérite de démêler
l’imbroglio politico-financier provoqué par l’attribution des contrats
d’armement sud-africains dans les années 1990, et qui secoue
aujourd’hui l’ANC (Congrès national africain) au pouvoir. « L’affaire
des contrats d’armement est essentielle pour comprendre la chute et
l’ascension respective de Thabo Mbeki et de Jacob Zuma [son rival au
sein de l’ANC] », écrit le critique littéraire Shaun de Waal dans le
Mail & Guardian. Élu président en 1999, réélu en 2004, Thabo Mbeki
a démissionné de ses fonctions à la demande de son propre parti, le 20
septembre 2008. Onze ministres l’ont suivi dans sa chute. En toile de
fond, les relations financières nouées par les responsables de l’ANC
avec les industriels de l’armement – en particulier le français Thales.
Des instructions judiciaires ont en effet montré que non seulement ces
relations ont créé des réseaux de corruption, mais que Thabo Mbeki
était au courant de leur existence dès 1998. « À l’approche des
élections générales de 2009, les gens cherchent à comprendre la vie
politique sud-africaine. Ils veulent en savoir plus sur leurs
dirigeants », résume la journaliste du Mail & Guardian Nosimilo
Ndlovu. Dans un marché éditorial où l’on considère qu’un essai vendu à
dix mille exemplaires est un gros succès, le livre de Paul Holden et
les diverses biographies de Thabo Mbeki et de Jacob Zuma se vendent
aujourd’hui à près de trente mille exemplaires.

Les auteurs, leurs droits et « Creative Commons »

L’histoire du droit des auteurs ou du « copyright » offre bien des spectacles réjouissants pour tout individu doué d’humour. Essayez, par exemple, de réconcilier le droit d’auteur qui ne protège que l’expression des idées, et non les idées elles-mêmes, avec les droits dérivés. Et ne vous inquiétez pas outre mesure de l’incohérence possible. Le droit et les mathématiques maintiennent quand même quelques différences visant à assurer le bonheur des avocats.
Les juristes portent sur l’auteur un regard passablement réducteur. Les tenants anglophones du « copyright » ne font guère mieux. D’une tradition légale à l’autre, un auteur, c’est … un auteur. On a besoin de lui certes. Par exemple pour créer des textes. Mais on a surtout besoin d’un propriétaire premier. Pourquoi ? Parce que c’est le seul moyen connu pour déposséder légalement un individu.
La question de l’auteur et de ses droits trouve en effet son antichambre dans les anxiétés des imprimeurs, surtout à partir du XVIe siècle. Mark Rose l’a bien montré dans un livre hélas peu connu en France, Authors and Owners (Harvard university Press, 1995). Pour prétendre à la possession d’un texte, un imprimeur se devait de transiger avec un premier propriétaire. L’écrivain, grâce à son front, peut jouer ce rôle. Ce n’est pas la puissance de celui-ci qui compte en l’occurrence, mais plutôt cette sueur sacrée perlant à sa surface. Le travail fait le propriétaire. Et la propriété, c’est 90% du droit. Ainsi les imprimeurs pouvaient s’appuyer sur la police, royale ou républicaine, pour réprimer les pirates.
Plus tard, particulièrement dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, certains écrivains ont commencé à comprendre l’avantage d’être des propriétaires : au lieu de rechercher la protection d’un mécène, on pouvait tenter sa chance dans un marché. Avec bien des effets sur la liberté de parole. Mais ceci est une autre histoire.
Cela dit, tous les écrivains ont-ils besoin d’être auteur ? À l’évidence non. Ou du moins ils n’ont pas forcément besoin de tous les droits traditionnellement associés à la notion d’auteur. Pour certains, la visibilité et l’accessibilité de leurs écrits sont bien plus importantes qu’une rémunération. Ainsi, un chercheur souhaite être lu par le plus grand nombre de spécialistes parce qu’il transige au moyen d’une monnaie symbolique plutôt que trébuchante. Prestige, autorité et visibilité lui importent bien plus que de minuscules « royalties ». De fait, les scientifiques, lorsqu’ils publient les résultats de leurs savants travaux sous forme d’articles, ne sont pratiquement jamais payés. Pour ces gens, le droit d’auteur se compare aisément à une grossière massue : celle-ci peut avoir ses usages sur le crâne de mes vilains ennemis, mais pas sur mon œuf, même dur… Sans égards pour les nuances et les besoins divers des auteurs, le droit d’auteur impose ses conditions. Même aux auteurs.
Comment régler cette question ? La solution élégante s’appelle « Creative Commons ». Elle repose sur une simple constatation : si je suis propriétaire d’un terrain, je ne suis pas obligé d’empêcher les voisins de passer. Je peux même leur donner formellement mon accord pour qu’ils passent, mais en assortissant ma souplesse de certaines contraintes : interdiction de siffler, de jeter des papiers, de se présenter sans cravate, que sais-je encore ? De la même manière, je peux vous donner l’accès à mon texte, mais à condition que vous ne le changiez pas, ou encore que, si vous le changez, vous devez partager le résultat avec tout le monde. Au lieu du sempiternel « tous droits réservés », on débouche sur « quelques droits réservés ». Ne trouve-t-on pas là les germes d’une certaine flexibilité, d’une nouvelle sagesse ?
Vous voulez en savoir plus ? Visitez le site Creative Commons et s’il vous reste des questions, le CERSA, groupe de recherche du CNRS, vous renseignera. Inutile de se crisper sur les droits d’auteur !

Nelly Kaplan : Nelly voit Vert

« L’oeil existe à l’état sauvage », écrivait André Breton. Puisse  mon « regard sauvage » sur des livres ou des films,  en les passant au crible de mes « feux de signalisation », rouges, oranges, vertes, selon mes goûts et mes humeurs,  donner aux internautes visiteurs du site de Books le désir de lire un livre ou de ne pas le lire, de voir un film ou de le bouder. Et surtout: pas de  messages… « Pour les messages, disait un producteur américain à un scénariste trop bien pensant, je prefère m’adresser à la Poste… »

Le Hamas, parti pragmatique ?

Le Hamas est un mouvement terroriste, antisémite et responsable à lui seul de l’échec répété des négociations de paix au Proche-Orient… Tels sont les préjugés occidentaux que dénonce Khaled Hroub dans Le Mouvement islamique en Palestine consacré au Hamas. Préjugés qu’il réfute méthodiquement, point par point ; ce qui donne toute sa valeur au livre, selon Ludwig Watzal du Neue Zürcher Zeitung. Hroub est chercheur associé au Centre of Middle Eastern and Islamic Studies de Cambridge ; c’est un fin connaisseur du Hamas. Sa démarche : démontrer que les accusations occidentales sont non seulement partiales mais aussi le fruit de projections européennes sur le Moyen Orient. Exemple, l’antisémitisme du Hamas. L’opposition à Israël du Hamas n’est qu’un antisionisme apparu après la fondation de cet Etat avec l’aval des Européens et des Américains, politique perçue par les Palestiniens comme un avatar du colonialisme. Hroub concède que la charte de 1988 du Hamas mélange accents antisémites et antisionistes. Mais il fait valoir que celle-ci a cessé d’être la référence idéologique du mouvement. Il suffit de lire son programme électoral de 2006 pour se rendre compte que, depuis son accession au pouvoir dans les territoires occupés, le parti cherche à conduire une politique responsable et pragmatique. Y compris à l’égard d’Israël. L’antisionisme du Hamas n’est rien d’autre qu’un anticolonialisme classique. Par son institutionnalisation, l’organisation politique canalise le terrorisme antisioniste de sorte qu’Israël a tout à gagner à un Hamas fort.
Le Mouvement islamique en Palestine est un livre qui bouscule bien des habitudes de pensée. Hroub est lui-même partial, comme le souligne le journaliste du quotidien zurichois, mais il l’est sciemment.

Un thé chez Schrödinger

Nelly voit vert

Quand le Chat de Chester et le Chat de Schrödinger se réunissent pour prendre le thé, de quoi parlent-ils ? De la meilleure manière d’accommoder les souris ? De comment descendre d’un arbre sans avoir le vertige ni être obligé d’appeler les pompiers ? Vous n’y êtes pas. Se chuchotent ils à leurs oreilles pointues le troisième nom du Chat, cette appellation secrète qui n’est connue que d’eux, « the deep and inscrutable singular Name », comme T.S.Eliot a bien voulu nous le confier dans son Old Possum’s Book of Practical Cats ? (Harcourt Brace Jovanovich Publishers, N.Y.). Nenni. Vous donnez votre langue au chat ? Soit. Quand le chat de Schrödinger et le Chat de Chester se rencontrent, ils s’inquiètent poliment de la santé de Baudelaire et se disent que ce n’est pas par hasard si l’un des livres placés sur la table de chevet d’un dénommé Jasper Fford est Alice au Pays des Merveilles. Alice, dont l’arrière petite-fille serait une certaine Thursday Next, amoureuse fanatique de fromages (Chester, es-tu-là ?) et dont l’animal de compagnie est un Dodo nommé Pickwick ! Le Chat de Chester et le Chat de Schrödinger, des êtres très savants, ne cessent de polémiquer, entre deux bols de crème, sur les mystères de la physique quantique, dont Jasper Fford est aussi fervent amateur. Ce qu’il introduit savamment dans des livres d’une lecture délicieuse (L’Affaire Jane Eyre, Délivrez-moi, Le Puits des Histoires Perdus, Sauvez Hamlet ! et le dernier paru en France, Le Début de la Fin). Mine de rien, en nous amusant à travers ces histoires où l’uchronie règne sans partage; en suivant les aventures de Thursday Next, détective littéraire chargé d’éviter que le monde des livres soit massacré par l’ignorance et l’incurie; encourant elle-même mille dangers et passant avec une aisance stupéfiante du monde « réel » au monde « virtuel », Thursday Next se bat au prix de mille dangers pour que le monde du Livre Interactif ne triomphe pas des créateurs et impose la possibilité de réécrire une oeuvre à l’insu de l’écrivain, modifiant le texte, l’intrigue, le style. Une fiction ? Pas tant que ça, si l’on regarde « la téléréalité » ou certains films dans lesquels le spectateur a le choix entre deux fins possibles, l’une triste, l’autre heureuse… Et ce n’est pas tout. Pour en savoir un peu plus sur la Matière Noire de la Lecture et autres cauchemars concoctés par le terrifiant Groupe Goliath, penchez-vous sur la vie et les miracles de Thursday Next, en attendant "One of our Thursdays is missing", annoncé pour juin 2009.
Bizarrement, ou peut-être pas si bizarrement que cela, les livres du physicien Etienne Klein (Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, Le Temps, Les Tactiques de Chronos ou Conversations avec le Sphinx, offrent un intéressant contrepoint à la réjouissante imagination « déjantée » de Fford. Car si Klein s’obstine à expliquer que la flèche du Temps ne peut pas être inversée, Fford s’applique avec la même détermination à nous démontrer le contraire. La joute ne fait que commencer. Et comme le miaulent en choeur les chats de Chester et de Schrödinger en citant le grand William, « il y a tellement de choses entre le ciel et la terre que les poètes sont les seuls à avoir rêvé », le débat reste ouvert, dans l’attente des films que ces histoires pourraient inspirer.

(Tous les livres de la série de Thursday Next sont publiés aux éditions Fleuve Noir.
Ceux d’Etienne Klein, chez Flammarion et aux Presses Universitaires de France.)

CACographie

Les grandes entreprises ont besoin de l’opinion. Car même si le client n’est pas roi, il surveille le politique qui, in fine, régule le CAC 40. Conséquence, la firme ne parle plus seulement à ses souscripteurs, actionnaires ou clients, mais aussi au citoyen, au couple des Jourdain, observateur de la Cour et des gens de qualité.

En outre, le marché des patrons est créateur de marques. Elles s’adressent aux actionnaires pour qui, cependant, elles n’effacent pas le réel des comptes. Mais dans le colbertisme local, un PDG n’est jamais loin du Château, et doit, pour cultiver son rang, engranger du capital médiatique. Et pour cela, quoi de meilleur qu’un livre ?

Depuis quelques années, des cadres, à l’image de Carlos Ghosn, n’hésitent pas à faire publier une hagiographie avant de prendre les rennes de grandes entreprises, histoire, pourrait-on dire, de rassurer les marchés (1). Leurs prédécesseurs en profitent pour livrer leurs souvenirs : ce qu’a fait Louis Schweitzer avec Mes années Renault : de Billancourt au marché mondial, publié chez Gallimard en 2007. Du premier, on imagine que le projet émane d’une cellule de communication, du second, que le signataire ait eu à cœur d’écrire ses mémoires.

Un autre phénomène émerge. Celui de patrons cosignant des livres sur l’environnement économique de leur firme. Le premier met en avant Didier Lombard, PDG d’Orange, anciennement France Telecom, et s’intitule Le village numérique mondial : la deuxième vie des réseaux. (Odile Jacob). Le second est signé d’Anne Lauvergeon, rayonnante patronne d’Areva, anciennement Cogema, ex-Centre de l’Energie Atomique, et s’intitule La troisième révolution énergétique. (Plon).

Certes, les PTT sont des infrastructures vitales qui relient les hommes aux autres, et donc, la moelle épinière de l’insertion mondiale. Certes aussi, dans ce monde saturé de dioxyde, la production décarbonnée d’énergie doit jouer un rôle crucial. Qui en douterait ? Ce qui intrigue, c’est qu’un discours pseudo-scientifique et, par ailleurs, bon enfant, vienne s’affadir encore de la caution d’un industriel impliqué. 

Pourquoi alors un PDG dont on imagine l’agenda farci de rendez-vous planétaires avec des clients, des financiers, des salariés, des partenaires, des administrations, j’en passe…, éprouve-t-il le besoin d’apposer son nom à un témoignage sur le bien-fondé de son entreprise et, par là même, de son existence ? Que vaut, en l’occurrence, la co-signature ? Qui parle dans ces livres ? Et pourquoi tant de bruit ?

(1) Citoyen du Monde par Carlos Ghosn et Philippe Riès, LGF, 2005.

Les ondes de choc du meurtre de Théo van Gogh

En 2004, le cinéaste néerlandais controversé Théo van Gogh est
assassiné par un jeune musulman. A l’origine de geste, un film conçu
par van Gogh avec Ayaan Hirsi Ali, femme politique d’origine
somalienne, mettant en cause la condition féminine dans l’islam. Le
débat public provoqué par le drame aux Pays Bas a tourné à la confusion
regrette Lena Andersson dans Svenska Dagbladet. Dans le même article la
journaliste du quotidien suédois recense l’ouvrage que Ian Buruma,
universitaire et essayiste d’origine néerlandaise enseignant aux
Etats-Unis, consacre à l’affaire. Elle lui reproche d’en minimiser les
effets : l’autocensure, la peur de débattre, les menaces sur la
tradition d’ouverture des pays nordiques… Mais Lena Andersson reproche
surtout à Buruma de mettre sur un même plan ceux qui souhaitent
l’émancipation des femmes et ceux qui entendant les soumettre aux
préceptes du Coran; à la Charia. C’est, en premier lieu, la nature des
valeurs qu’il faut juger et non les comportements.

Le superorganisme des insectes

Une colonie de fourmis ou d’abeilles « est un animal unique élevé à un niveau supérieur ; chaque insecte est une cellule, les castes sont les organes, la reine l’organe sexuel », écrit le biologiste britannique Steve Jones en rendant compte dans le New York Times de la nouvelle somme de Bert Hölldobler et d’Edward O. Wilson. Les deux entomologistes avaient reçu le prix Pulitzer en 1991 pour leur livre sur les fourmis. Le métaphore du superorganisme peut être prolongée : l’abeille ou la guêpe qui vous pique est un agent du système immunitaire, les butineuses sont les yeux et les oreilles, et ce sont les règles de développement de la colonie qui en déterminent la forme et la taille. Il n’y a pas de cerveau – à moins de considérer qu’il s’identifie au superorganisme. Chaque individu est un automate. Le comble du superorganisme est celui des fourmis coupeuses de feuilles, propres au Nouveau monde. Une reine peut produire jusqu’à deux cents millions d’ouvrières stériles durant ses dix à quinze années de vie – et quelques mâles seulement, « dont le seul travail est de fournir le sperme ». La société des coupeuses de feuilles est divisée en plusieurs castes dont l’une cultive des champignons. L’appartenance à une caste n’est pas génétiquement déterminée ; elle est fonction de l’environnement dans lequel l’individu naît et se développe.
Une fourmi calcule sa distance au nid en évaluant la colle qu’il lui reste sur les pattes.  La  fourmi qui découvre une source de nourriture ne revient pas en ligne droite.   C’est la résultante des traces de phéromones laissées par les fourmis revenues avec une part du butin qui finit par permettre à leurs congénères d’y retourner  par le plus court chemin et de rentrer  de même.   Ce même processus de sélection progressive du trajet le plus économe est utilisé par les compagnies de
téléphone et le réseau Internet.
Naguère auteur contesté de La sociobiologie (1975), Wilson est ici beaucoup plus prudent, ne consacrant que quelques paragraphes à dresser un vague parallèle avec les sociétés humaines. Chez nous, l’intelligence a remplacé l’instinct. Ce qui n’interdit pas la sottise à grande échelle – y compris à celle de la planète, souligne-t-il.