Au Canada, l’enfer du jeu

« Un jour, peu après mon déménagement à Dartmouth, en Nouvelle Ecosse, je décidai de chercher un bar en ville pour regarder le Super Bowl et engager la conversation. Hélas, il n’y avait personne, ni au bar, ni dans la salle ». Personne, hormis les silhouettes silencieuses concentrées sur leur terminal de loterie vidéo. C’est à partir de cette « expérience déplaisante » que Tim Bousquet vante dans la Literary Review of Canada les mérites du livre de Peter McKenna sur les ravages provoqués par la généralisation de ces loteries vidéo dans les bars du Canada Atlantique, Terminal Damage (« Dommage terminal »). Dépendance, faillite, divorce et suicide se révèlent les seuls véritables fruits de ce jeu solitaire.
Le politologue retrace avec brio comment le débat public a évolué en faveur de l’Atlantic Lottery Corporation. « La vérité, c’est que les loteries vidéo rapportent beaucoup d’argent aux gouvernements de Province, devenu accros à cette source de revenus qui représente environ 2 pourcent de la totalité de leurs ressources locales ». Autant dire que les programmes de prévention sont « purement et simplement une farce cynique » visant à perpétuer le « mal nécessaire » des 83 000 joueurs à risque.
Malgré un style « sec et académique », Terminal Damage restera sans nul doute la « bible des études à venir à propos des loteries vidéo ». Prochaine étape, pour la Literary Review of Canada : montrer comment ces machines affectent aussi la vie sociale des établissements et leur culture de comptoir. Sacrilège !

Le séisme qui ébranla l’Europe

Novembre 1755. Hambourg, Cork et même l’Ecosse ressentent les secousses du séisme de Lisbonne, d’une amplitude de 9 sur l’échelle de Richter : sans doute, à l’échelle historique, le plus fort qu’ait connu l’Europe. Au-delà de sa dimension catastrophique, il va profondément bouleverser le monde, comme le montre Edward Paice dans Wrath of God (« La Colère de Dieu »). C’est le premier événement commenté sur l’ensemble du continent, préfigurant la circulation contemporaine de l’information. « La secousse, au sens propre du terme, réside dans les signes annonciateurs d’une modernisation politique et économique », estime Judith Flanders qui rend compte du livre dans The Spectator. Au centre des échanges et des commentaires, Voltaire. « Les idées avancées dans Candide remplacent le vieux concept leibnizien de théodicée [justice divine]. Lentement, l’idée que les événements ne sont pas nécessairement déterminés par la volonté de Dieu fait son chemin ». Pour Judith Flanders, « Edward Paice est un guide précieux pour découvrir cette période de tourments et de bouleversements, navigant habilement entre explication et description ».

Le Gandhi italien ressuscité

Paradoxalement, Aldo Capitini, le « Gandhi italien » est encore peu
connu en Italie. Sa correspondance avec Danilo Dolce, autre penseur de
la non-violence, voit enfin le jour. Elle est évoquée dans La
Stampa-Tutto libri
par le journaliste Giorgio Boatti, qui décrit
l’austère antre de Capitini dans une vieille tour de Pérouse : une
chaise, une table, une fenêtre tournée vers les montagnes. A l’image de
« cette sagesse de prophète qui lui permettait d’être toujours méfiant,
surtout envers les pièges du pouvoir ». Né en 1899 dans une famille
pauvre, Capitini fut très tôt fasciné par la non violence de Gandhi.
Soupçonné d’antifascisme, il avait été déchu de son poste à la
prestigieuse École normale de Pise. Mais le « Gandhi italien » n’a
jamais cessé de se battre. En 1936, il publie un ouvrage qui fera date
en matière de pensée religieuse, Elementi di un’esperienza religiosa
(« Eléments d’une espérance religieuse »). En 1937, alors que le régime
fasciste assassine les frères Rosselli, inspirateurs du
social-libéralisme, il fonde un mouvement d’opposition. Emprisonné, il
doit sa libération à sa réputation d’homme de foi qu’il commentera en
ces termes : « Quel acte d’accusation terrible contre la religion quand
le pouvoir craint davantage les révolutionnaires que les religieux ! ».
Après la guerre, toujours à contre-courant, il se brouille avec les
autorités ecclésiastiques et continue sa quête tous azimuts :
non-violence, démocratie directe, antimilitarisme, mouvement
végétarien. Il meurt en 1968. Toujours à contre-temps.

Argentine : le roman de la vérité historique

José Francisco de San Martín est l’homme le plus célèbre d’Argentine. Avec Simon Bolivar, il est considéré comme l’un des plus grands libérateurs de l’Amérique latine. Héros de l’indépendance de la patrie, il est aujourd’hui celui du dernier roman de Jorge Fernández Díaz, qui caracole en tête des ventes. « Je me suis aperçu que mes enfants, adolescents, et leurs amis, détestaient l’histoire argentine », explique l’auteur à Jorge Palomar du quotidien La Nación. « J’ai été très frappé de constater qu’à travers les films d’aventure anglo-saxons, ils s’intéressaient à des épisodes de l’histoire des États-Unis et de l’Europe. L’Argentine a mis son épopée en sourdine et a oublié ses chefs militaires. C’est comme si nous avions un complexe d’infériorité ».
Pour Diaz, la réhabilitation passe par la démythification. San Martín représente un cas d’école de manipulation historique. L’armée argentine en fit le héros et fondateur de la nation. L’Eglise, revisitant sa biographie, le convertit en parfait chrétien. Le Péronisme s’en empara à son tour pour chanter ses louanges et en faire un travailleur modèle. Jorge Palomar salue le livre de Diaz, qui raconte un San Martín « peu connu et moins imaginaire, où la boue remplace le bronze. Il le descend de son piédestal pour le montrer tel qu’il est : un homme illustre, certes, mais aussi un révolutionnaire, qui connut grandeurs et désillusions et, comme n’importe quel mortel, les misères de l’homme et sa cruauté ».

Le Rhum, une histoire de famille et de révolution

« La grande histoire de Cuba à travers ses petites histoires de rhum. Telle est l’idée centrale et brillante du livre de Tom Gjelten, Bacardi and the long fight for Cuba (« Bacardi et le long combat pour Cuba ») », selon Barry Gewen dans The New York Times Book Review. Le rhum est au cœur de l’histoire du pays depuis qu’il existe. Et l’histoire du rhum, c’est largement celle d’une famille, les Bacardi. L’entreprise fut fondée en 1862 par Don Facundo, un Catalan émigré à Cuba au début du XIXe siècle, quand l’île était encore colonie espagnole. Ses descendants furent au centre de tous les événements : la lutte pour l’indépendance, les relations avec les Etats-Unis pendant la folle période où La Havane était le Las Vegas des Caraïbes, la révolution castriste et aujourd’hui la lutte contre Castro depuis Miami. Au fil de ces pages, se succèdent les ombres de Teddy Roosevelt, qui s’engagea comme volontaire dans la guerre hispano-américaine pour l’indépendance de l’île, de Frank Sinatra qui donna quelques concerts et séjourna plusieurs fois dans le Cuba sulfureux d’avant Castro, ou d’Ernest Hemingway qui aimait savourer un daiquiri (sa boisson favorite), fait à base de rhum Bacardi, dans les bars de La Havane. Précisément, voilà « un livre aussi onctueux et rafraîchissant qu’un bon daiquiri » aux yeux (et aux papilles) de Barry Gewen. Tout pour plaire à l’auteur d’En avoir ou pas.

Ne tirez pas sur le pianiste !

Le sort du livre papier et du livre électronique paraissent liés : ne sont-ils pas tous deux les victimes désignées de la grande déroute de l’écrit – car déroute il y a !
Quelques chiffres tout d’abord : 63 % des Français achètent au moins un livre par an. Magnifique ! En tout cas, c’est beaucoup mieux qu’aux États-Unis, où, selon Steve Jobs « La lecture n’intéresse plus personne ».
Le problème, c’est qu’il y a de moins en moins de « grands lecteurs » (ceux qui lisent plus de 25 livres par an) : ils sont passés en dessous de 15 %, contre plus de 25 % il y a 30 ans. Et, sans surprise, la part de marché de la littérature générale accompagne ce déclin : elle ne représenterait plus aujourd’hui, même dans sa définition la plus large, que 20 % du total des publications.
À vrai dire le phénomène n’est pas nouveau, et de Valéry à Sartre en passant par Céline, on a souvent entendu ce lamento. La réponse des milieux éditoriaux a été de multiplier les publications, comme les pêcheurs qui tentent de compenser la disparition du poisson par l’agrandissement des filets. Ce qu’a exprimé brillamment Jérôme Lindon : « l’édition est le seul secteur de l’économie qui réponde à une baisse de la demande par une hausse de l’offre ».
Ce qui est nouveau par contre, c’est l’impact possible du livre électronique, qui, loin d’être entraîné dans cette chute de la lecture, pourrait peut-être contribuer à en enrayer le déclin – même si au passage il portait un coup fatal aux maillons faibles de la chaîne éditoriale : les petits éditeurs, et surtout les petits libraires ? Voici au moins trois raisons :

1 – Internet est en train de bouleverser la donne économique pour les biens culturels, notamment parce qu’il permet de substituer les micro-choix des individus (qui vont chercher ce qu’ils veulent écouter, regarder ou lire dans les recoins du net) aux traditionnelles présélections des « industriels », qui choisissent pour nous ce qui nous sera présenté. Et le livre électronique, qui vit en symbiose avec Internet, est un outil impeccable pour profiter de cette évolution.

2 – Une des causes les plus évidentes du déclin de la lecture chez les jeunes est leur préférence absolue pour l’écran, et ce que l’on trouve dessus. Or le livre électronique n’est-il pas un écran ? Grâce à lui, peut-être l’écrit réussira-t-il un saut de génération et survivra à la disparition des baby-boomers…

3 – Enfin, même si l’écrit ne parvenait pas à opérer ce miraculeux rétablissement, même si l’image, après une parenthèse de quelques siècles, reprenait enfin son monopole ancestral sur nos cerveaux, les multiples fonctionnalités du livre électronique, sa capacité à entremêler mots sons et caractères, permettraient peut-être à la lecture de faire une sorte de retour clandestin.

L’effroyable tsunami italien de 1908

Selon la mythologie, les terribles Charybde et Scylla, monstres marins mangeurs d’hommes se cachaient dans le détroit séparant la péninsule italienne de la Sicile. Dans la nuit du 27 au 28 décembre 1908, comme s’ils s’étaient soudain réveillés, un tremblement de terre dévastait les deux villes de Messine et Reggio de Calabre. En vingt trois secondes, les deux villes étaient rayées de la carte et 120 000 personnes périssaient. Luigi Mascilli Migliorni s’étonne, dans le supplément culturel d’Il Sole 24 Ore, que la catastrophe soit à ce point méconnue, surtout quand on pense au retentissement du séisme de San Francisco qui fit, deux ans plus tôt, 3 000 victimes. Un livre impressionnant de photos d’époque commémore le centenaire de la tragédie. Le gigantesque raz de marée qui s’ensuivit faillit bien empêcher les secours d’arriver par la mer. C’est pourtant dans cette région isolée que s’est mise en place la première grande opération humanitaire du XXe siècle ; les secours arrivèrent de toute l’Europe. Des marins russes qui passaient par là furent les premiers à intervenir. La France envoya deux cuirassés et deux contre-torpilleurs. Les sauveteurs assistèrent à des scènes insoutenables ; les images d’archives sont là qui en témoignent.

Le Mexique des bas-fonds

« Les chroniques du Mexicain Enrique Serna se lisent comme elle
s’écrivent : d’un trait. Acide, sarcastique : telle est la patte de
l’auteur. Ce livre n’est pas seulement divertissant, il est piquant,
furieux, intelligent », s’enthousiasme la romancière Ana García Bergua
dans le mensuel Letras libres. Le recueil Giros negros (« Les
Bas-fonds ») tire son nom du terme employé par la police mexicaine pour
désigner le monde souterrain de la contrebande, des débits de drogue,
des tripots clandestins et autres bars à putes. Les chroniques
contemporaines de Serna décrivent aussi les désillusions des classes
moyennes et supérieures de la société. L’auteur dénonce ainsi le
conformisme des clubs échangistes où des couples s’acharnent à sauver
leurs amours moribondes par une infidélité consentie. Il décortique
l’indécrottable et dérisoire curiosité pour la vie sexuelle des
actrices de sitcom. « Chacune des nouvelles distille l’odeur crasse des
bas-fonds de Mexico où souffle l’interdit et la subversion. Giros
negros est comme une petite ballade au cœur des purgatoires et des
enfers de nos vies modernes ».

Le « prêtre du préservatif » persiste et signe

Mgr Carlo Maria Martini, que la presse italienne avait baptisé « le
prêtre du préservatif », publie un nouveau livre – une interview
réalisée par un religieux allemand, jésuite comme lui, Georg
Sporschill. D’abord paru dans la langue de ce dernier, l’ouvrage est
aujourd’hui traduit en italien et en espagnol. Dans la Péninsule, il
fait un tabac en raison des nombreux tabous brisés par le cardinal.
Florilège : « Aucun évêque ni aucun prêtre n’ignore aujourd’hui que la
proximité corporelle avant le mariage existe. Nous devons, sur ce
point, changer nos mentalités si nous souhaitons protéger la famille et
défendre la fidélité matrimoniale ». Sur le célibat imposé aux
prêtres : leur « mode de vie extrêmement exigeant » devrait être
réservé à ceux qui ont « la vraie vocation ». La solution de la crise
des vocations ? Elle ne viendra pas des prêtres d’Afrique ou d’Asie
mais en admettant au sacerdoce des « viri probati », des hommes mariés
qui ont l’expérience de l’animation de communautés. Mgr Martini prône
aussi l’ouverture du diaconat aux femmes [dans l’Eglise catholique, les
diacres sont des auxiliaires du prêtre, ordonnés, qui peuvent être
mariés, NDLR]. Enfin, il s’aventure sur le terrain très polémique de
l’homosexualité en émettant ce jugement : « Nous avons souvent été
insensibles ».
L’Avvenire, le quotidien de la Conférence des évêques d’Italie, n’a
fait aucune critique du livre. Silence total aussi du côté de
L’Osservatore Romano, l’organe du Vatican. Pietro di Marco, qui
enseigne à la Faculté de Théologie de Florence, lui, a émis des
réserves dans l’hebdomadaire L’Espresso : « Qu’en est-il de la
connaissance des choses divines ? De la crainte et de l’amour de Dieu ?
De l’économie trinitaire ? Si la Révélation nous transforme, c’est
parce qu’elle implique “infiniment” plus que penser “de manière
ouverte” à la manière des modernes ». C’est précisément cette modernité
qui vaut au cardinal un écho favorable en Argentine. José Maria Poirier
estime dans le quotidien La Nación que « l’Eglise de Martini est celle
qui tente de renaître de ses cendres. Ni douleur, ni culpabilité dans
ses paroles ; elles sont inspirées par une confiance dans les jeunes
générations ».

Le Japon sans fard de la télévision publique

Les travailleurs pauvres et la surexploitation des cadres… Aux deux
extrémités de l’échelle sociale, voilà deux maux parmi les plus graves
de la société japonaise. Ils sont évoqués dans deux livres issus de
documentaires de la NHK, la chaîne de télévision publique. Et plutôt
bien évoqués, à en croire Saito Takao, critique connu pour avoir la
dent dure, qui en rend compte dans l’hebdomadaire Shûkan Dokushojin.
Voilà des années que la chaîne se penche sur ces travailleurs qui
n’arrivent pas à joindre les deux bouts tout en ne ménageant pas leur
peine. Ses documentaristes sont allés voir à l’étranger comment
d’autres pays affrontaient le même problème. Ils sont revenus
désabusés. Les remèdes – par exemple la loi coréenne protégeant les
détenteurs d’un contrat à durée déterminée, ou le recours à des
organisations de la société civile comme aux Etats-Unis – ne
conviennent pas au Japon.
A contrario, si l’excès de travail n’est pas synonyme de pauvreté pour
les cadres surmenés, la condition de ces derniers ne paraît guère plus
enviable. Dans le monde des cols blancs, il n’est pas rare d’enchaîner
deux journées de travail consécutives… avec un battement de 10’ pour
tout repos, ou de finir sa journée après minuit. Le tout sans
comptabilisation des heures supplémentaires ; on est cadre ou on ne
l’est pas !