Deux siècles de bourbier afghan

Pourquoi est-il toujours plus difficile de « tenir » l’Afghanistan que de le conquérir ? La question est posée par le journaliste David Loyn dans le livre qu’il consacre aux interventions étrangères dont le pays a été le théâtre depuis deux siècles : invasion britannique de 1839, attaque soviétique de 1979, intervention américaine de 2001… Pour ce correspondant de la BBC, fin connaisseur des réalités afghanes, la réponse est claire : « On ne peut jamais imposer longtemps un pouvoir central en Afghanistan : les allégeances locales dominent toutes les autres. Les étrangers, quelle que fût la puissance de leurs armes, ont toujours été moins efficaces que les forces locales ». Et, souligne Max Hastings dans le The Sunday Times, « ni la population, ni les erreurs commises par les étrangers n’ont beaucoup changé » au fil du temps.
Loyn égrène ainsi les ressemblances entre les résultats de l’invasion britannique de 1839 et de l’intervention américaine de 2001 : « Insurrection islamiste croissante, troupes étrangères incapables de venir à bout d’un conflit qui s’étend et s’aggrave, choc des cultures à Kaboul où le comportement des occupants offense les sensibilités locales, émir ne pouvant régner sans soutien extérieur, tension montante avec la puissance occupante, colère des chefs tribaux »… C’est précisément cette comparaison qui paraît artificielle à Ian Chesley dans la Far eastern economic review. « L’Afghanistan, pour M. Loyn, est le lieu des "toujours", écrit-il. Comme toujours, le pays est plus facile à conquérir qu’à gouverner. Comme toujours, le soutien des forces tribales est la clé de la stabilité. Comme toujours, les armées afghanes n’ont pas mis longtemps à renverser le rapport de force ».

La « pax sinica », vue de Corée

Pour de nombreux observateurs coréens, les Jeux olympiques organisés à l’été 2008 par Pékin ont symbolisé l’affirmation de la puissance chinoise sur la scène internationale, en premier lieu sur le terrain économique. De quoi sera faite cette « pax sinica », pour reprendre l’expression du journaliste Tuhyôn Ko. Pour répondre à cette question, un collège d’experts de haut niveau s’est livré à un exercice de prospective appliquée, dont le journaliste propose un florilège dans la revue Sôp’ yong munhwa (« Culture et critique »).
Il faut s’attendre, selon l’un des auteurs, Munhyông Yi, responsable du Centre de recherche de l’industrie, à deux nouvelles offensives. « De l’industrie textile et des produits de consommation courante, la Chine va passer à l’industrie sidérurgique et à l’électronique. Elle devrait donc aussi développer le marché des services qui leur seront associés. » Pônsun Pak, du Centre de recherche économique de Samsung, estime qu’il faudra être attentif aux réformes des entreprises d’Etat : « Elles bénéficieront d’une structure améliorée d’ici 2010, et leur compétitivité sera plus forte ».
L’enchevêtrement de l’économie et de la politique, plus forte en Chine qu’ailleurs, suscite des divergences d’appréciation. « En mesurant l’importance de la stabilité politique, le gouvernement chinois a voulu instaurer le nationalisme comme nouvelle idéologie. D’où l’ampleur donnée aux J.O. » écrit Sûngnok Pak, du Korea Economy Research Institute. A ses yeux, le succès des Jeux devrait favoriser la globalisation de l’économie chinoise. De son côté, Kwangsu Han, professeur à l’université Inch’ôn, souligne les contradictions entre dirigisme et développement : « L’essor économique, en développant les demandes de la société et du marché, rendra fragile l’autoritarisme politique. Et en développant les inégalités sociales, il entraînera un désir de démocratisation ».
Plusieurs contributeurs de ce collectif examinent les réactions potentielles du gouvernement chinois. Un point semble faire consensus : sur la scène internationale, la Chine devrait abandonner sa ligne défensive, et passive à l’égard des Etats-Unis, au profit d’une attitude beaucoup plus active. Iksu Kim, professeur d’économie et de gestion à l’université Koryô, en tire cette conclusion pour la Corée : celle-ci doit renforcer ses liens économiques avec la Chine sur ses nouveaux marchés (comme elle doit le faire aussi avec l’Inde) plutôt que de se focaliser sur ses seuls partenaires occidentaux.

Canadiennes de haute mer

En 1814, Mary Huelen embarqua sur sa goélette chargée de saumon salé et, quittant les côtes de Terre-Neuve, fit voile vers Saint-Jean, sur le continent. Son bateau fut capturé par des Américains et conduit à New York, où sa cargaison fut vendue. Mais elle eut de la chance : la goélette lui fut rendue et, grâce au soutien d’autres Américains, plus généreux que les premiers, elle put rentrer chez elle. Mary Huelen est l’une des quelque cinq cents femmes de Terre-Neuve propriétaires de leur bateau dont le Canadien Calvin Evans, bibliothécaire universitaire à la retraite, retrace la vie dans un récent ouvrage. Il découvrit leur existence en menant une recherche sur sa propre famille. Quand il vit dans un registre le nom de quatre femmes propriétaires de leur navire, il crut d’abord à une erreur. Puis dut se rendre à l’évidence : c’est une vraie tradition qui remonte à la fin du xviie siècle et ne s’est pas tarie depuis. Mariées ou non, les femmes de Terre-Neuve, surtout sur la côte sud et sud-ouest de l’île, se voyaient souvent reconnaître les droits de posséder un bateau, ou une exploitation agricole, et de gérer les activités commerciales en rapport. Beaucoup de points restent à éclaircir dans   cette histoire passionnante, relève l’historienne Janet Guilford dans la Literary Review of Canada. Quelle est l’origine de ces droits ? Quel type de relations entretenaient-elles avec leurs conjoints quand elles étaient mariées ? Cette enquête s’inscrit dans le sillage d’une série de travaux récents qui conduisent à repenser de fond en comble le rôle des femmes dans l’histoire de la société canadienne.

Y’a de la joie !

Je rebondis sur le commentaire sagace d’une lectrice de mon dernier post :

« Alors réjouissez-vous, toutes les activités tournant autour de la critique littéraire, de l’aide au lecteur perdu dans la jungle, bref du conseil, devraient progresser : éclatement de l’offre, baisse du "dirigisme" culturel, forcément le lecteur aura besoin de guides et d’aide pour s’y retrouver, sous peine d’être asphyxié par l’afflux incontrôlé / incontrôlable de livres. »

Oui, on peut effectivement trouver matière à se réjouir – cela dépend de quel côté du comptoir, ou du bureau, l’on se trouve. Pour le vendeur/éditeur (autrefois, le « libraire » réunissait les deux fonctions), il va y avoir de la remise en cause. Le modèle économique « dirigiste », incarné par le comité de lecture qui sélectionne en amont ce que le lecteur se verra offrir dans les rayons, a peut-être du plomb dans l’aile. Voir l’essor lent mais sûr des «e-publishers », Lulu.com et autres…

L’utilisateur, par contre, va bientôt bénéficier d’un choix quasiment illimité de lecture : tout le contenu des grandes bibliothèques, via Google, Europeana, Gallica, etc ; plus tous les livres déjà disponibles moyennant finances sur Amazon (via le Kindle), la FNAC (via le Sony Reader), Mobipocket (via – entre autres – le Cybook) ; plus les textes gratuits ; plus les blogs ; sans compter – j’allais l’oublier – la presse, payante, offerte, ou même piratée… Ce qui menace en fait le lecteur, et probablement l’angoisse, c’est un ensevelissement sous l’écrit, sous le déferlement des mots et des idées : la redoutable « data constipation » des Anglo-Saxons.

Donc il faut bien de l’aide pour trouver son chemin dans cette jungle anarchique et foisonnante, un explorateur, un guide, n’importe quoi. Heureusement, le poison de l’électronique a suscité son propre antidote : derrière l’écran où s’accumulent ces millions de textes on trouve aussi des instruments pour les trier et les canaliser. Et pour commencer bien sûr des revues comme Books, ou à défaut d’autres publications – numériques ou non – qui permettent d’éclaircir le paysage. Ou encore les blogs et les forums littéraires – il y en a plusieurs centaines en France – qui regroupent les lecteurs pas affinités ou par spécialités, et leur prodiguent des conseils pertinents et gratuits. La critique – et peu importe comment on la définit – a encore de beaux jours devant elle.

Et l’éditeur ? C’est peut-être le candidat numéro un au court-circuitage numérique – ex aequo avec le libraire. À moins qu’il ne parvienne à récupérer pleinement sa fonction sacerdotale d’accoucheur de textes. Mais lisez le magnifique petit récit de Jean Échenoz sur Jérôme Lindon (Les Éditions de Minuit), et vous comprendrez comment un éditeur peut-être infiniment plus qu’un vendeur de livres.

De la banalité du mal en Colombie

« Deux tueurs jouent à pile ou face pour savoir qui appuiera sur la gâchette. Un homme terrifié, attaché à une chaise, implore leur pitié. Soudain, des feux d’artifices illuminent la cabane abandonnée où doit avoir lieu l’exécution. L’assassin, distrait, regarde par la fenêtre. "On fera ça demain. Aujourd’hui, c’est Noël", murmure-t-il ». Ainsi s’ouvre le récit de Mario Mendoza Zambrano et, avec lui, ce recueil de nouvelles colombiennes réunies par la traductrice américaine Jennifer Gabrielle Edwards.
« The flight of the condor rend avec une brutale immédiateté la routine même de la violence dans une société colombienne anesthésiée par des décennies de guerres intestines », commente Gavin O’Toole dans la Latin American Review of Books. « Un voyage dans les recoins les plus sombres et des esprits et des cœurs d’un peuple dont les réflexes ont été conditionnés par des décennies de conflit. Car l’épuisante histoire de ce grand "dissensus" qu’est la Colombie remonte au XIXe siècle, quand la jeune république dût endurer rien moins que huit guerres civiles généralisées, quatorze guerres civiles locales, deux guerres contre l’Equateur et trois coups d’état militaires », explique l’universitaire britannique, spécialiste de l’Amérique latine.
Pour ce qui est du XXe siècle, une guerre civile entre les libéraux et les conservateurs a ravagé le pays de 1948 à 1957, faisant entre environ 300 000 morts. Elle a débouché sur la formation de mouvements guérilla, comme les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ou l’Armée de libération nationale (ELN). Sans compter le conflit engagé ces dernières années par les cartels de la drogue et les organisations paramilitaires ». Les nouvelles de ce recueil explorent l’impact de cette culture de violence sur les esprits ; et, surtout, la façon dont elle a imprégné les individus. Ces nouvelles sont autant de fragments d’une Colombie qui se révèle une mosaïque de régions artificiellement réunies sous une même bannière et n’ayant plus qu’un seul point en commun : la violence.

Au cœur de l’Indonésie islamiste

Pendant seize mois, l’écrivain et journaliste Sadanand Dhume a traversé l’Indonésie à la rencontre de prêcheurs, de professeurs enseignant l’Islam… et de jihadistes. Il en tire un livre sur la montée de l’Islam militant en Indonésie, vue de l’intérieur, restituant leur humanité à ces hommes et ces femmes unanimement perçus comme fanatiques en Occident. « Dhume a l’œil pour analyser les nuances de la personnalité, le comportement, l’expression orale. Il use de ce talent littéraire pour présenter aux lecteurs la diversité des individus rencontrées », commente Robert W. Hefner dans la Far Eastern Economic Review. L’auteur met notamment en lumière les contradictions de la société indonésienne à travers le portrait de Nurdi Herry son « fixeur », autrement dit son guide.
Herry est un grand admirateur d’Oussama Ben Laden et dirige le journal fondamentaliste Sabili. « Mais le fanatique ne l’est pas tant que ça, assure Sian Powell dans The Australian literary review. Nurdi est très heureux de travailler pour un laïc anglophone. Et il lit des écrits occidentaux, à moins que ne soit pure prétention. La plupart, si ce n’est tous ceux qu’on appelle les fanatiques indonésiens sont ainsi : fanatiques en partie, seulement ». Au cours de son périple, Dhume ne se gêne pas pour clamer haut et fort qu’il n’est pas croyant, ce qui ne semble pas incommoder son fixeur. « Il met en perspective avec humour sa froide incroyance et l’ardeur religieuse des gens qu’il rencontre, ce qui tend plutôt à servir son propos », souligne Robert Hefner.

Des Maccabées très sulpiciens !

Parmi eux, le vieillard Éléazar, les sept frères et leur mère (qui portent aussi le noms de Maccabées), et bien entendu Judas. Personne ne s’interrogeait réellement sur les raisons de cette persécution, et seule l’exemplarité de ces protomartyrs présentait un intérêt édificateur : qu’on remplace Antiochos IV par l’empereur romain, judaïsme par christianisme, et le tour était joué. C’était d’ailleurs bien ainsi que l’avaient compris les Pères de l’Église, qui sauvèrent de l’oubli les livres des Maccabées que la Bible hébraïque ignore.

Wikipédia adopte sans aucun recul critique cette vision sulpicienne de la crise maccabéenne, sans se soucier le moins du monde de son rapport à la réalité. Signe inquiétant : la bibliographie ne mentionne aucun ouvrage scientifique, et se contente de renvoyer aux deux livres canoniques (pour les catholiques) des Maccabées, que l’auteur n’a visiblement pas même lus ; il utilise au mieux le résumé que Flavius Josèphe a tiré de 1Maccabées, le moins intéressant des deux ouvrages. Résumons l’article : les Juifs, soumis à la domination grecque depuis la conquête d’Alexandre, se trouvent confrontés vers 168 à la volonté d’Antiochos IV d’unifier son royaume en promouvant partout l’hellénisme, et en particulier la religion grecque. Devant la résistance des Juifs, il soumet le pays à une occupation militaire et profane le Temple de Jérusalem. Une famille juive, Mattathias et ses cinq fils, donne le signal de la révolte en égorgeant un agent royal, organise la résistance et conduit les Juifs à l’indépendance. La lutte se résume à deux partenaires : d’un côté un roi fanatique d’hellénisme (« persuadé de la supériorité absolue de la civilisation hellénistique »), de l’autre des Juifs pieux conduits par Mattathias et, après sa mort en 166, son fils Judas Maccabée.

Passons sur les erreurs factuelles (Judas meurt au printemps 160, non en 161, c’est Aristobule qui prend le titre royal en 104-103, et non Alexandre Jannée) et les imprécisions (il n’est pas sans importance que le Temple ait été libéré dès décembre 165 pour comprendre les négociations de 163), car l’essentiel est ailleurs. L’article ne fait en effet pas une seule fois référence à ceux qui sont à l’origine de la crise, c’est-à-dire les Juifs hellénisés, ceux que l’on nomme pour faire simple, les Hellénistes. Tout commence pour Wikipédia en 168, alors que la crise a débuté en 175. On ne peut faire l’économie d’un récit un peu détaillé, seul à même de faire comprendre les ressorts profonds de cette crise.

En 175, au moment où meurt le roi Séleucos IV, le grand prêtre des Juifs, Onias III, est à Antioche, venu se justifier d’avoir refusé le prélèvement des trésors du Temple par un agent royal, Héliodôros. Il est accompagné de son frère, Joshua, qui se fait appeler Jason. Celui-ci intrigue auprès du nouveau roi, Antiochos IV, frère du précédent, dont la légitimité est contestée : c’est à son neveu otage à Rome que devrait revenir la royauté. Jason fait une triple proposition au nouveau roi : qu’il le nomme, lui Jason, comme grand prêtre à la place d’Onias, qu’il lui accord le droit de transformer la ville de Jérusalem en une nouvelle cité grecque, une polis, et en échange, il lui promet une augmentation du tribut et le versement d’importantes sommes supplémentaires. Antiochos accepte.

Antioche de Jérusalem

C’est là le premier point essentiel : la transformation de Jérusalem en cité grecque ne se fait pas à l’initiative du roi, mais des Juifs hellénisés. Et cela fonctionne bien. Rentré à Jérusalem, Jason établit la liste des nouveaux citoyens de cette “Antioche de Jérusalem” (pour la distinguer des nombreuses autres Antioche), fonde un gymnase au pied de la colline du Temple, et crée un éphébéion, c’est-à-dire l’organisme de formation des futurs citoyens. Son pire adversaire, l’auteur de 2Maccabées, un contemporain, ne trouve rien d’autre à lui reprocher. Beaucoup de Juifs aisés souscrivent à ce qui leur apparaît comme une utile modernisation de la société juive : les prêtres se précipitent au gymnase dès que retentit le gong annonçant le début de la distribution d’huile. Est-ce à dire que ces Juifs sont prêts à renoncer à leurs rites et aux préceptes de la Loi ? L’auteur de 2Maccabées est obligé de convenir que non : lorsqu’ils partent assister à Tyr aux concours gymniques en l’honneur d’Héraclès, invités comme tous les habitants des cités grecques de la région, les Antiochiens de Jérusalem dépensent les sommes d’argent à acheter des équipements de bateaux, non à sacrifier aux idoles. Le contraire aurait étonné : qui imaginerait que le grand prêtre juif cherche à abolir la religion qui est le fondement de son pouvoir ? Il est clair que Jason, poussé par une partie des élites hellénisées de Judée, cherche à gommer les différences entre les Juifs et leurs voisins, à les faire entrer en quelque sorte dans le monde moderne, qui est largement hellénisé. Cela ne signifie pas qu’il est prêt à renoncer aux préceptes essentiels de sa religion.

Le réforme de Jason ne va cependant pas sans problème. D’abord, il a obtenu son poste par l’intrigue et en promettant de l’argent : c’est le peuple qui paie. De plus, aux yeux des Juifs traditionnels, ceux qui sont étrangers aux modes nouvelles, il est difficile de comprendre comment on peut rester Juif en adoptant des mœurs aussi étrangères à la tradition que la nudité du gymnase. D’autant que les Juifs qui fréquentent le gymnase en viennent soit à masquer leur circoncision (« ils se firent faire des prépuces »), soit à y renoncer pour leurs enfants mâles : et là, ils violent la Loi ! De plus, en achetant sa charge, Jason a ouvert la porte à la concurrence : de fait, en 172, un parent à lui, Ménélas, dont le nom dit assez l’hellénisme, obtient la charge de grand prêtre en promettant au roi davantage d’argent. S’ouvre alors une période de guerre civile entre deux factions hellénisantes, celle de Ménélas étant visiblement beaucoup plus radicale que celle de Jason, et plus prompte à renoncer aux traditions juives.

Le peuple, impuissant, assiste à cette guerre civile dont il paie la facture. Certains fuient au désert, d’autres s’agitent. On passe de l’indignation muette à un début de révolte à laquelle Ménélas est incapable de faire face. Il fait appel aux troupes royales, tandis que Jason, vaincu, se réfugie d’abord chez le roi des Nabatéens à Pétra, puis à Sparte. Les troupes séleucides – deuxième fait capital – interviennent donc d’abord pour mettre fin à des troubles entre Juifs.
Nous sommes alors en 170-169. Antiochos IV, qui ne s’est guère soucié de l’affaire, sauf pour nommer le grand prêtre et empocher le plus d’argent possible (il a une lourde dette de guerre envers les Romains et compte lancer de nouvelles expéditions contre l’Égypte et en Iran), commence à s’inquiéter. Pourquoi les Juifs s’agitent-ils ? Il doit faite campagne contre l’Égypte au printemps 169, et il ne convient pas de laisser sur ses arrières un foyer de rébellion susceptible de le couper de ses bases syriennes. À ses questions sur les causes des troubles en Judée, on a dû lui répondre que les Juifs se disputaient au sujet de la Loi : le texte de 2Maccabées oppose constamment ceux qui font preuve de zèle pour la Loi (Torah), et ceux qui font preuve de zèle contre la Loi (les Hellénistes qui ne sont pas hostiles à la Loi mais en proposent une interprétation moderne). Antiochos IV en déduit une mesure politique radicale et désastreuse mais logique : si les Juifs se disputent au sujet de la Loi, supprimons la Loi ! D’ailleurs, il est habituel qu’un peuple révolté perde le privilège de s’administrer selon ses propres lois.

L’édit de persécution

Courant 168, Antiochos IV promulgue donc un édit pour abolir la Torah. C’est ce que l’on nomme abusivement l’édit de persécution, qui aboutit de fait à l’interdiction du judaïsme. Mais on voit bien par quel enchaînement on en est arrivé là. Il n’y a chez Antiochos nul fanatisme, nulle intention de « réaliser l’unité de ses États face à la menace romaine » ou d’étendre la “religion grecque” (qui resterait à définir) : on se demande où il aurait puisé une telle idée, totalement étrangère aux Grecs. Aucun roi hellénistique, pas plus Antiochos IV qu’un autre, ne s’est soucié d’helléniser ses sujets dont il attend seulement qu’ils paient le tribut et se tiennent tranquilles. Rien dans la politique d’Antiochos IV, bien connue par ailleurs, ne laisse entrevoir le début du commencement d’une politique d’hellénisation forcée, ou de promotion des cultes grecs. Mais, comme ses prédécesseurs et ses successeurs, lorsque des indigènes suffisamment hellénisés souhaitent acquérir le statut favorable d’une polis, il le leur accorde si cela ne contredit pas ses intérêts.

Là où Antiochos IV commettait une magistrale erreur politique, c’est qu’il n’avait pas compris qu’abolir la Torah ne revenait pas seulement à priver les Juifs de leurs lois civiles, mais conduisait à l’abolition du judaïsme. Nombre de Juifs pieux préférèrent le martyre (d’où les récits édifiants de 2Maccabées), alors que d’autres fuirent au désert. La répression fut d’autant plus sanglante que beaucoup de Grecs et de Syriens accusaient les Juifs d’arrogance : on leur reprochait de nier la divinité des dieux des autres, de refuser de partager leurs repas, d’éviter tout contact sous prétexte de pureté rituelle.

C’est à ce moment-là (courant 168, début 167) et à ce moment-là seulement, qu’intervinrent Mattathias et ses fils, notamment Judas, le seul à qui convienne le nom de Maccabée (d’étymologie incertaine). La révolte est déjà bien commencée, mais sans chef, et sans objectifs clairs. Pire, les révoltés sont si pieux qu’ils se laissent massacrer le jour du Sabbat pour ne pas violer la Loi ! Judas et ses frères commencent à organiser une troupe efficace et s’entourent d’exégètes de la Loi compréhensifs, qui les autorisent à se défendre tous les jours de la semaine.

S’engage alors ce qui apparaît bien comme une lutte de libération rapidement couronnée de succès. Dès décembre 165, Jérusalem est délivrée et le Temple à nouveau dédié à Yahweh. Après la mort d’Antiochos IV en Iran à l’automne 164, et l’avènement d’un roi mineur, Antiochos V, des négociations s’ouvrent : non seulement les deux principaux ministres du roi défunt s’affrontent, mais une mission sénatoriale romaine de passage dans la région a fait savoir qu’elle apportait son plein soutient aux Juifs. Dès le printemps 163, l’édit de persécution est rapporté. La guerre se poursuit néanmoins dans la confusion, probablement parce que les communautés juives dispersées aux abords de la Judée se sentent menacées : on connaît ainsi des expéditions de Judas et de ses frères en Syrie du Sud, en Transjordanie, en Idumée (Négev) pour secourir des Juifs persécutés. D’autre part, les troupes séleucides n’ont pas été vaincues : elles continuent à occuper la citadelle de Jérusalem, l’Akra. En fait, il s’agit d’une guerre impossible : les Juifs révoltés mènent une guérilla contre laquelle les troupes régulières séleucides sont désarmées, alors que les Juifs sont incapables de battre les Séleucides en rase campagne.

La guerre s’essouffle d’autant plus qu’un accord politique est intervenu entre les Maccabées (Judas a été tué au combat au printemps 160), conduits désormais par Jonathan, et leurs adversaires. Alors que les Hellénistes les plus extrémistes sont éliminés (Ménélas a été exécuté de façon atroce à Alep), un nouveau grand prêtre, Alkimos, choisi parmi les Hellénistes modérés, a été désigné : preuve que même aux yeux des révoltés les Hellénistes n’étaient pas tous des impies ! Après sa mort en 159, pourtant, il n’est pas remplacé. La chronologie des années 157-152 pose problème, mais pour faire court, on peut dire qu’en 152, Jonathan, profitant de la guerre civile qui oppose deux prétendants au trône à Antioche, parvient à se voir reconnaître le titre de grand prêtre (auquel il n’a aucun droit) en même temps qu’il est honoré de titres de cour séleucides. Contrairement à ce que prétend l’article de Wikipédia, jamais, à aucun moment, aucun Séleucide ne reconnaît l’indépendance juive : des tentatives sont d’ailleurs lancées en 131-130 (avec succès), puis en 87 (sans succès) pour récupérer la Judée. Mais, de fait, les rois d’Antioche, affaiblis par une querelle dynastique qui empoisonne la vie du royaume jusqu’à sa disparition en 64, sont la plupart du temps incapables de contester l’indépendance de fait conquise par ceux que l’on nomme désormais les Hasmonéens, fondateurs d’un nouvel État juif fortement hellénisé, jusqu’à ce qu’Aristobule prenne le titre de basileus en 104-103. Mais c’est là un autre sujet, sur lequel Wikipédia n’est pas moins défaillant : il est vrai qu’il n’y a pas de rubrique Hasmonéens et que tout se trouve résumé sous la rubrique Macchabées.

On le voit, bien loin de l’image sulpicienne totalement fausse que véhicule Wikipédia, la crise maccabéenne n’est pas un affrontement entre un roi grec fanatique et des Juifs pieux attachés à leurs traditions. C’est d’abord une crise interne au judaïsme, d’un affrontement entre ceux qui estiment qu’on peut rester fidèle au judaïsme en adoptant néanmoins certains traits de la civilisation du monde moderne, le grec, la pratique du sport, etc.., et ceux qui au contraire, pensent que toute adoption des mœurs grecques porte atteinte de façon insupportable à la religion des ancêtres. Si le roi Antiochos IV intervient, ce n’est pas par fanatisme, mais bien pour rétablir l’ordre dans une province de son royaume qui, de plus, se place sur la route qu’il emprunte pour faire campagne en Égypte. On est bien loin des errements que véhicule l’article incriminé.

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur les Maccabées

La fille du Tintoret

Le nouveau roman historique de Melania Mazzucco, La lunga attesa dell’angelo, ressemble à s’y méprendre à une autobiographie – celle de Jacomo Robusti, dit le Tintoret – dépeignant une bonne partie du XVIe siècle. Alité, vivant ses derniers jours, pris de fièvre et d’insomnie, le peintre raconte. La vie dans les ateliers, le commerce de l’art, les bagarres dans les tavernes, la peste, la prostitution et l’impressionnant incendie du Palais des Doges. « Le mode de son récit, visionnaire, souvent halluciné, prend la forme d’une longue confession devant Dieu », raconte Paolo Di Stefano dans le Corriere della Sera. Pourtant, plus qu’un roman historique sur les riches heures cosmopolites de la Sérénissime, le livre est avant tout un roman sur la paternité. Le Tintoret avait huit enfants, dont quatre filles. Elles iront toutes au couvent. Toutes, sauf Marietta, née d’une relation adultère avec une jeune allemande.
Marietta « est devenue un mythe, en particulier au XIXe siècle, mythe créé par son père », raconte Melania Mazzuco qui a mené l’enquête pendant cinq ans. Le peintre en aurait fait sa fille préférée et l’aurait initiée à la peinture. Au point que père et fille n’auraient plus fait qu’un. Ecoutons le Tintoret tel que le fait parler l’auteure : « Rien ne sert de la chercher dans ses tableaux, car elle les a peint à ma façon – pour être moi. Au début, c’est moi qui le lui demandais, ensuite ce furent les clients, et finalement elle l’exigeait d’elle-même ».

Le paradoxe iranien

La société iranienne est composite, traversée de contradictions, et ressemble peu aux stéréotypes véhiculés par les médias lorsqu’ils
évoquent la position de ses dirigeants. C’est ce que montre bien le récit d’Hooman Majd selon Ian Chesley, qui commente « L’Ayatollah n’est pas de cet avis » sur le site Asia Times. L’auteur est bien placé pour ce faire. Fils de diplomate, petit-fils d’un grand ayatollah, il est suffisamment iranien pour connaître son sujet. Ecrivain ayant grandi en Occident et vivant à New York, il est suffisamment étranger pour avoir du recul. A son image, son livre est d’ailleurs de facture hybride, moitié autobiographie, moitié reportage politique.
Nous voici chez une vague connaissance d’Hooman Majd, qui tient une fumerie d’opium privée. La discussion roule sur les déboires financiers d’une chaîne musicale perse émettant depuis Dubaï. Un jeune mollah arrive. Il passe l’heure à fumer et à boire du thé, tout en égrenant son chapelet et en répondant à des questions de philosophie politique. Tandis qu’il bavarde, certains s’installent pour prier, tournés vers La Mecque. Aux versets du Coran psalmodiés se mêlent les refrains du dernier succès de pop iranienne diffusé par la télévision.
L’ambivalence des comportements n’épargne pas l’élite politique. Hooman Majd raconte la nuit qu’il a passée dans la résidence de l’ambassadeur d’Iran auprès des Nations unies durant la visite du président Khatami aux Etats-Unis en 2006… à plaisanter à propos de directives reçues deTéhéran. A contrario, l’auteur met en scène des croyants orthodoxes et passe en revue les justifications de leurs positions qu’il juge minces.
Parallèlement, la technologie transforme peu à peu la société iranienne. La blogosphère grossit chaque jour en dépit des censeurs du
gouvernement. Hooman Majd décrit des jeunes qu’il découvre beaucoup moins intéressés par la démocratie que par les produits de consommation occidentaux dernier cri. Selon Ian Chesley, ce livre est un bon point de départ pour comprendre la société iranienne et sa relation au monde, notamment aux Etats-Unis. Il démontre, de façon inattendue, que ces deux pays partagent le désir de voir l’Iran rejoindre la communauté internationale.

Le grand écrivain et le dictateur

L’un des plus importants prix littéraires espagnols, le prix Anagrama, a été attribué à Gustavo Guerrero pour son dernier essai, qui décortique une histoire politico-littéraire hors du commun. Nous sommes au Vénézuéla, en 1948. Le colonel Marcos Pérez Jiménez, prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat. Soucieux de soigner son image, il passe commande à un jeune et ambitieux écrivain espagnol d’une série de romans censés exalter les vertus de son pays. Camilo José Cela, c’est son nom, n’en pas besoin pour se faire connaître, mais la somme offerte, 40 000 dollars, colossale pour l’époque, le convainc.
Ainsi paraît, en 1953, La Catira que l’écrivain espagnol présenta comme un « roman vénézuélien » par excellence. Mais les lecteurs et la critique s’indignent alors à l’unisson : ils ne se reconnaissent ni dans le portrait maladroit du pays ni dans le jargon des personnages. Devant la bronca générale, Cela n’alla pas plus loin. La Catira reste le premier et dernier ouvrage de la série prévue. L’essai de Guerrero « attribue cet échec fracassant à la doctrine de l’hispanité à travers laquelle Franco prétendait renouer des liens avec l’Amérique latine », commente Gustavo Valle du quotidien argentin El Clarín. Camilo José Cela, influencé par cette doctrine, pensa que partager la même langue suffisait pour écrire un roman sur un pays dont il ne connaissait rien. Ainsi, Historia de un encargo fournit une analyse sans concession de cette « arme à double tranchant » que représente une langue partagée, et une critique sans préjugé de ce qui nous unit et nous sépare de l’Espagne ».