Sous les claviers, des sages

« Incultes », « associables », « narcissiques »… Les membres de la génération dite « Internet » n’ont pas bonne presse auprès de leurs aînés. Et si le problème venait plutôt de ces derniers, « baby-boomers à l’esprit embrouillé qui chantaient jadis avec Bob Dylan que ‘quelque chose est en train de se passer ici, mais on ne sait pas ce que c’est’, et sont aujourd’hui démunis face aux changements que vivent les jeunes » ? Telle est la question posée par The Economist, à la lecture de l’ouvrage consacré par Don Tapscott, gourou de la stratégie d’entreprise et des nouvelles technologies, aux jeunes accros du réseau. Fondée sur une étude – au coût de 4,5 millions de dollars, précise l’hebdomadaire – menée dans douze pays auprès de 8 000 personnes nées entre 1978 et 1994, l’analyse éclaire d’un jour nouveau les effets d’Internet et du numérique en général sur l’esprit et les comportements de ses utilisateurs les plus précoces. La « première génération globale » serait « plus rapide et plus tolérante à l’égard de la diversité » que la précédente, estime l’auteur. Tout simplement « la génération la plus intelligente ayant jamais existé ». Les 20 000 heures passées en moyenne sur Internet par un Américain de 20 ans au cours de sa jeune vie et les 10 000 consacrées aux jeux vidéo auraient finalement accouché d’individus créatifs et actifs, « l’antithèse de la génération télé » abreuvée à un seul canal de diffusion non interactif. Et ce dynamisme aurait déjà trouvé son débouché politique avec l’élection de Barack Obama. « Le chapitre prémonitoire intitulé ‘la génération Internet et la démocratie : Obama, les réseaux sociaux et l’engagement citoyen’ devrait à lui seul assurer un large lectorat à cet ouvrage », prédit The Economist. Les entreprises, elles aussi, doivent désormais compter avec ces recrues en quête d’innovation et de collaboration… mais également d’avancement rapide en fonction du mérite.

Les Juifs et le vin

Dans l’Antiquité, au temps du Talmud, le « vin gentil » (nessekh, en hébreu) était destiné aux libations idolâtres. Peu à peu, il est devenu simplement le vin fabriqué, voire touché, par des non-Juifs. Les Juifs avaient-ils le droit de consommer du vin fabriqué par les Gentils ? Question délicate à laquelle ont été confrontées, dès le Moyen Age, les communautés juives ashkénazes du nord de la France et d’Allemagne, faute d’une législation précise du canon. Rédacteur en chef d’un site Internet spécialisé en œnologie, assez logiquement intitulé La Bouteille, Sagui Kopper expose le problème en rendant compte d’une érudite et monumentale étude de Haïm Soloveitchik, éminent historien israélien.
Car, fait peu connu, la carte des communautés juives au Moyen Age recouvre à peu près exactement celle des grands vignobles français et allemands (Bourgogne, Alsace, Loire et Rhin). C’est que les Juifs cultivent la vigne et font le négoce du vin. Il revint au grand savant Rachi (1040-1105), né à Troyes et qui y vécut une partie de sa vie, de mettre un peu d’ordre dans la pratique ashkénaze : boire du vin des Gentils fut désormais prohibé. Cette interdiction accrut l’isolement culturel des communautés juives, isolement qui alimenta les persécutions dont elles furent victimes. Les Séfarades, eux, ne furent pas concernés par la décision du savant Rachi. Au sud de la Loire et jusqu’en Espagne, l’attitude fut plus bienveillante, sinon laxiste.

Parlons fric !

Bien sûr, le livre électronique va bouleverser le fragile « modèle économique » de l’édition. Du côté de Saint-Germain-des-Prés, les sarcasmes ont fait place à de tardives manœuvres défensives, alliances de circonstance ou contre-attaques laborieuses. Le nom précis de cette menace : la fin du 80/20.
Dans les industries culturelles, traditionnellement, 80 % des ventes – et des profits – proviennent de 20 % des produits. Tout le système est organisé autour de la création et de l’exploitation de ces best-sellers, ces pépites. Mais pour les trouver, il faut ratisser large, très large : ainsi, sur 100 livres publiés mondialement, seulement 2 dépasseront les 5000 ventes, tandis que l’énorme majorité restera bien en dessous de 100 ! Donc, pour tirer le gros lot, il faut acheter le plus possible de billets de loterie : c’est ce qui explique le phénoménal arrosage des rayons de nos librairies chaque automne.
Le journaliste américain Chris Anderson  (1) a magistralement décrypté l’impact de l’économie du net sur ce modèle : colossal ! Car la numérisation attaque « les industries culturelles » par tous les côtés : au niveau de la production, dont les coûts chutent massivement, le prix de revient du produit numérique ne représentant qu’une fraction minuscule de celui de la fabrication d’un disque, d’un livre ou d’un film ; au niveau de la distribution, qui peut allègrement basculer on-line ; au niveau de la diffusion, où le marketing viral et autre techniques remplacent  avantageusement les campagnes d’affichage.
Mais à y regarder de plus près, le tsunami en approche menace beaucoup plus que les comptes d’exploitation. Il pourrait pulvériser toutes les hiérarchies, tout les mandarinats, et remettre au centre du dispositif le grand oublié de l’histoire : l’obscur lecteur de base.
C’est exactement ce qui est en train de se passer dans le domaine de la diffusion musicale, dont on peut résumer le processus comme suit : d’abord, impitoyablement éliminer toutes les œuvres manifestement non-justiciables du Top 50. Puis abreuver les oreilles et les bacs à disques de produits bien normés, en croisant les doigts. Mais l’auditeur, malin, a pris l’habitude d’aller fouiner dans les recoins du net, pour y trouver ce lui veut  vraiment écouter. Il en résulte une multiplication infinie des toutes petites ventes, et c’est cela qui désormais fait palpiter les comptes d’exploitation.
On pourrait donc assister à une nouvelle révolution copernicienne : l’éjection de l’éditeur, qui sélectionne en amont ce qui est digne d’être imprimé, et son remplacement par le lecteur, qui loin vers l’aval, fait savoir urbi et orbi si ce qui lui a vraiment plu.

(1) « La longue Traîne » (Village Mondial)

L’urbanisme de la violence au Brésil

Les complexes résidentiels grillagés et protégés par des dispositifs de sécurité privés se sont beaucoup développés depuis les années 1980 à Sao Paulo. Les marchés de l’immobilier et de la surveillance recréent ainsi des territoires séparés où les plus riches vivent à l’abri des nouvelles « classes dangereuses », les migrants venus notamment du nord-est du pays. C’est ce que souligne le livre que l’anthropologue Teresa Caldeira consacre au phénomène de la criminalité urbaine, dont paraît la traduction espagnole – l’édition anglaise a été récompensée par le Senior Book Prize de l’American Ethnological Society. S’appuyant sur un travail de terrain de dix ans, les statistiques officielles et des photographies de la ville, elle montre comment la violence qui sévit dans la capitale économique du Brésil est liée aux transformations du paysage urbain, la ségrégation spatiale faisant le lit de la discrimination sociale et des violences qui lui sont associées. Paradoxalement, cette fragmentation croissante de l’espace s’est produite au moment où les droits des citoyens progressaient dans le Brésil de la transition démocratique. C’est la thèse centrale du livre selon Raquel San Martín, la journaliste argentine de La Nación, qui commente cette étude aux « résonances familières » : le développement de la citoyenneté politique va paradoxalement de pair avec l’affaiblissement de la citoyenneté civile, dans un espace de plus en plus différencié. Certes, le processus est plus accentué au Brésil qu’en Argentine. Mais, partout, « la peur du crime peut être utilisée comme arme politique », souligne Raquel San Martín.

Mémoires d’outre-tombe

Quand on tient une bonne cliente, il ne faut pas la lâcher. Sœur Emmanuelle — paix à ses cendres — était une bête d’audience. Et pour cause. Plus fort qu’un oxymore, c’était un oxymost, un oxymust. Inventrice de la charité hédoniste, de la piété jouisseuse et démonstrative, elle était en phase avec la demande de bonheur global. Entre son fichu et sa blouse grise, son sourire goguenard ressassait : Ah, ce que c’est bon de faire du bien !
Cette belle humeur, aux antipodes des frustrations de l’Abbé Pierre, s’affichait en dividende d’une charité bien ordonnée. Un dividende qui faisait les beaux jours des médias, trop heureux d’avoir trouvé cette icône consensuelle et rigolote. Tous, jusqu’à l’Eglise elle-même, guettaient l’apothéose de son centenaire. Manquait le livre.

Et là, paf, elle meurt. A deux mois de ses cent ans. Les télés en seront pour leurs frais. Mais soudain, miracle ! Un éditeur malin a eu à la fois son autobiographie et son imprimatur post-mortem. Ça s’appelle Confessions d’une religieuse et c’est un oxymust : un sacrement laïc. Les spots radio pré-enregistrés, les bonnes feuilles publiées dans les hebdos, tout vient nous dire que les péchés ci-confessés transgressent, certes, la bonne morale chrétienne, mais surtout — et là, ça opère — le dispositif canonique d’indulgence, le secret sacré de la confession. L’urinoir se fait soudain bénitier.

Qui parle alors ? La religieuse qui croit désormais aux médias ? L’édition qui s’institue en Eglise, celle d’une charité individuée et jouisseuse tirant la barbe à la papauté ? L’opinion qui aime juger sans relâche à l’aune de ses propres chimères les nouveaux canons de la vertu ? Qui ?

Le blues du Mezzogiorno

Pendant la Grande dépression, aux Etats-Unis, le père d’Alan Lomax enregistrait les chants des Noirs condamnés aux travaux forcés. Alan, 18 ans à peine, l’accompagnait et l’aidait. La technique consistait alors à graver des disques en aluminium sur un appareil pesant plus de 200 kilos. Vingt ans plus tard, il fuyait l’Amérique maccarthiste et parcourait l’Italie du Nord au Sud, aux côtés de l’ethnomusicologue Dietro Carpitella, pour immortaliser les chants populaires de la péninsule. Un livre avec photos, notes et réflexions d’Alan Lomax paraît aujourd’hui, qui retrace ce périple. « Ce voyage picaresque le porta aussi à faire des rencontres et nouer des amitiés intellectuelles, notamment avec Alberto Moravia », commente notamment Edmondo Berselli dans La Repubblica. Martin Scorcese, qui signe la préface, en livre l’essence : « Sa façon d’embrasser les diverses réalités italiennes, les paysages et les gens, est sincère ; elle n’est ni prévisible ni prédéterminée. On le sent dans ses mots et dans ses photographies : des pêcheurs de thon aux musiciens campaniens, du joueur de flûte de Pan de Bottanuco aux chanteurs de Palerme ». Lomax retrouve, dans ce Sud italien et méditerranéen, dans ces hommes jouant de la guitare la cigarette au bec et ces femmes traditionnelles, un miroir inattendu de l’Amérique métisse. « L’une était maigre, les yeux marrons fous, les cheveux ébouriffés. Distraite, elle n’avait rien mangé de la journée. L’autre avait un visage noir d’Africaine, la bouche large et les dents tâchées. Elles chantèrent pour moi la chanson la plus émouvante que j’aie entendu dans toute l’Italie, une chanson qui me rappela la peine infinie des Noirs du Mississipi et du Texas, qui avaient chanté pour moi il y a longtemps ».

Pinocchio fasciste

Tout au long du XXe siècle, de nombreux textes italiens se sont inspirés de Pinocchio. Répliques ennuyeuses ou indécentes de l’œuvre de Carlo Collodi, ces pinocchiate ont été généralement ignorées. Elles n’en ont pas moins une grande valeur historique. La période mussolinienne (1922-1943), en particulier, a été fertile en ouvrages du genre, comme en témoignent les textes aujourd’hui rassemblés en un seul volume par Luciano Curreri. Un véritable document, qui explique parfaitement « dans quel contexte sont nés ces pinocchiate fascistes et les raisons idéologiques qui ont guidé la transformation de la marionnette », souligne Alberto Cadioli dans La Stampa Tuttolibri. En 1923, Les Aventures et les expéditions punitives de Pinocchio fasciste en font un « brave garçon » qui sermonne ses petits camarades – « Soyez sages, travaillez… et entraînez-vous à l’usage de la matraque ». En 1927, Pinocchio chez les Balilla raconte le ralliement de la marionnette aux jeunesses mussoliniennes (la première incarnation du mouvement se nommait Opera Nazionale Balilla). En 1938, il aborde « un autre monde », la Chine. L’année suivante, le voici en Ethiopie, « instructeur chez le Négus ». En 1944, le pantin s’enrôle pour « défendre la patrie ». Trop tard ! Les alliés l’avaient précédé et les tireurs de ficelle avaient déserté la coulisse.

Le Brésil réexamine son passé

Le 17 novembre 1978, Luiz Cláudio Cunha, journaliste de l’hebdomadaire brésilien Veja, sonne au 110 de la rue Botafogo à Porto Alegre. C’est là que vivent Lilian Celiberti, une militante de la gauche uruguayenne et son compagnon d’armes Universindo Diaz. « Quand la porte s’ouvre, le journaliste se voit intimer l’ordre, par cinq militaires brésiliens et uruguayens, de déguerpir, un canon de revolver sur la tempe, raconte Gabriel Manzano Filho dans le quotidien O estado de São Paulo. Lilian Celiberti et Universindo Diaz, eux, suivront les militaires jusque dans les geôles uruguayennes avec leurs deux enfants. On ne les a jamais revus ». Trente ans plus tard, Luiz Cláudio Cunha décidait de reprendre l’enquête sur l’enlèvement dont il fut témoin et qui relevait de l’Operación Cóndor.
Opération Condor ? C’est le nom donné à une campagne anti-guérilla menée conjointement par les services secrets de six pays d’Amérique latine contre les opposants de gauche au milieu des années 1970. Les dictatures militaires d’Augusto Pinochet (Chili), de Jorge Rafael Videla (Argentine), d’Ernesto Geisel (Brésil), d’Hugo Banzer Suárez (Bolivie), de Juan María Bordaberry (Uruguay) et d’Alfredo Stroessner (Paraguay) ont envoyé des agents poursuivre les opposants politiques jusqu’en Europe et aux Etats-Unis. Les volets 1 et 2 du plan prévoyaient l’échange d’informations et de prisonniers. Le volet 3 fut celle des assassinats, culminant avec la liquidation d’Orlando Letelier, ancien ministre de Salvador Allende, en septembre 1976 à Washington. Des noyades aux « vols de la mort » pratiqués au-dessus du Río de la Plata, les desaparecidos (les disparus) se compteraient par dizaines de milliers.
Dans Opération Condor, la séquestration des Uruguayens, Cunha ne se contente pas d’identifier les hommes armés qui se tenaient derrière la porte de Lilian Celiberti et Universindo Diaz, ce vendredi-là. Cherchant à comprendre la position brésilienne dans cette vaste affaire, il en révèle les détails les plus sombres. « Pourquoi le Brésil accepta-t-il de passer sur sa souveraineté en laissant des policiers étrangers entrer sur son territoire pour séquestrer et capturer des personnes placées sous la protection de ses lois ?, s’interroge Gabriel Manzano Filho. Car si, à l’époque, le Chili et l’Uruguay se trouvaient au faîte de leur répression anti-communiste, le Brésil s’apprêtait à tourner enfin la page du régime militaire ». Lors de la réunion du 25 novembre 1975 à Santiago du Chili qui aboutit à l’adoption du plan Condor, le Brésil avait donné son accord pour les volets 1 et 2 mais pas pour la troisième. « Un degré de moins dans l’horreur, conclut Gabriel Manzano Filho, mais un degré qui comprend tout de même la remise des dissidents aux mains de leurs persécuteurs et bourreaux ».
Le 12 novembre dernier, les députés de l’Assemblée nationale brésilienne présentaient officiellement leurs excuses au peuple uruguayen pour la complicité de leur pays dans l’enlèvement de Lilian Celiberti et Universindo Diaz et rendaient hommage aux deux disparus.

Biographie manipulée

Etre sélectionné pour figurer dans Wikipédia, l’« encyclopédie libre », est un grand honneur.  Ce peut être aussi une source de ridicule.  Je le sais car j’ai moi-même fait mon entrée dans Wikipédia (version française) le 21 mai 2007 à 12h37, dans le cadre des projets « Philosophie » et « Psychologie ».   Dans sa première version, l’article était une « ébauche » rédigée par l’Utilisateur Joseph.valet, et était classé  « d’importance moyenne ».  Ma biographie s’y réduisait en gros à ma carrière et mes titres universitaires : études de philosophie, enseignement  au département de psychanalyse de Vincennes en 1975-1976, thèse en 1981, poste de professeur de littérature comparée à l’Université de Washington à partir de 1986.  Rien, bizarrement, sur mon approche « constructiviste » de la maladie mentale, rien sur ma critique de la psychiatrie biologique, rien non plus sur ma participation à diverses « guerres freudiennes » en France et aux Etats-Unis, alors que c’est surtout pour cela que je suis connu au village.  Mais il ne s’agissait  après tout que d’une « ébauche », que d’autres Utilisateurs allaient forcément étoffer et améliorer.

En effet.  Le 2 juillet 2007, Léon66, Utilisateur très présent dans les discussions autour d’articles ayant trait à Freud et à la psychanalyse, propose l’ajout suivant : « Après avoir tenté de devenir lui-même psychanalyste puis y avoir renoncé, il [M. B-J.] part pour les Etats-Unis en 1986… »  A quoi Joseph.valet, très réactif, ajoute le jour même : « … où il se forme à l’hypnose ».  Problème: je n’ai jamais été en analyse et n’ai jamais eu le moindre désir de passer ma vie à m’ennuyer derrière un divan…  L’ajout de Léon66 fait écho à une rumeur malveillante qui circule, je le sais, dans les milieux lacaniens et selon laquelle mes critiques à l’égard de la psychanalyse seraient dues à un dépit transférentiel. Quant à ma soi-disant « formation » en hypnose, il est bien vrai que j’ai suivi des séminaires d’hypnose aux Etats-Unis afin d’en savoir plus sur le phénomène, mais je n’ai jamais pratiqué à titre d’hypnothérapeute.

J’ai donc envoyé un rectificatif à Wikipédia en demandant à ce que soit enlevée la mention de mon analyse avortée, ce qui fut fait.  Et puis je ne m’en suis plus préoccupé, jusqu’au jour où l’un de mes étudiants, lecteur de Wikipédia, est venu me parler de… mon analyse !  Vérification faite, Léon66 avait tout simplement remis la phrase incriminée, en dépit de mon démenti. Mieux encore, l’Utilisateur 86.212.30.233 a brièvement proposé de me décrire comme un « psychiatre comportementalo-cognitiviste » – injure suprême chez certains freudiens – avant que cette absurdité ne soit rectifiée par Joseph.valet.  En attendant, je continue à être décrit sur Wikipédia comme un défroqué de l’analyse, sans que les lecteurs sachent rien de mon travail d’historien sur Freud, ni des controverses vigoureuses qui m’ont opposé à la communauté psychanalytique.  

Valait-il la peine, dès lors, de consacrer une entrée à un personnage aussi falot et insignifiant ?  J’adresse donc une supplique à Wikipédia, obscure divinité d’Internet : de grâce, laissez-moi retourner à l’anonymat, supprimez cet article, et qu’on n’en parle plus !  Mais serai-je exaucé ?  Personne ne répond…

Chronique de la dissidence ordinaire en Corée du Nord

La version courte peut s’énoncer simplement. La Corée du Nord est l’une des sociétés les plus fermées du monde, un État policier particulièrement dur assorti d’une idéologie totalitaire particulièrement rigide. Un système de surveillance et de contrôle de tout y impose l’obéissance. La moindre entorse peut conduire le coupable, mais aussi sa famille tout entière, dans un camp de concentration. La militarisation du quotidien est omniprésente : 23 millions de personnes entretiennent l’une des armées les plus importantes de la planète, qui compte 1 200 000 hommes, et le port de l’uniforme est monnaie courante, même dans les métiers civils. Kim Jong-il, le dirigeant du pays, est l’objet d’un culte de la personnalité surréaliste.
Tout ceci fut vrai pendant des décennies ; et tout ceci pourrait bien rester vrai dans les prochaines années. Pourtant, ce tableau de la vie en République populaire démocratique de Corée (RPDC) néglige bien des aspects de la réalité – et sans doute les plus importants. Pour les besoins de la démonstration, prenez les épreuves que traverse Jia, l’héroïne du remarquable roman éponyme de Hyejin Kim – une Sud-Coréenne qui a travaillé plusieurs années pour des organisations humanitaires dans les provinces chinoises frontalières de la RPDC. Les parents de Jia ont été envoyés dans les camps à la suite d’une faute mineure. La fillette grandit dans un orphelinat de Pyongyang et devient danseuse folklorique, position relativement privilégiée qui lui permet de vivre plutôt en paix avec le système. Mais elle connaît bientôt une histoire d’amour malheureuse. Le garçon qu’elle aime est un partisan fanatique du régime, ce qui finit par détruire leur relation car Jia craint de lui révéler son passé « douteux ». Pareille situation paraît emblématique d’une société dans laquelle tout le monde a quelque chose à cacher.
Arrive alors l’annonce de la mort du fondateur du régime et véritable demi-dieu régnant, Kim Il-sung (la date n’est pas mentionnée, mais il s’agit de 1994). Son décès est présage de désastre. Des inondations déferlent sur les campagnes, les erreurs du gouvernement s’en mêlent et, bientôt, la famine ravage le pays. Alors que le système étatique de distribution alimentaire s’effondre, les habitants réalisent que la seule façon de survivre est de compter sur leur propre capacité de vendre et d’acheter des objets que les autres veulent.

« À la télé et à la radio, le gouvernement nous disait que la nation s’était remise des catastrophes naturelles, mais la situation paraissait ne faire qu’empirer. Le visage de la ville avait complètement changé ; plutôt que d’aller travailler, les gens erraient toute la journée. Les rues grouillaient de monde. De gros sacs à l’épaule, tous allaient vendre leurs biens dans les petites rues. La police était incapable de contrôler ce marché noir. »
Bref, même si un mot irréfléchi peut encore vous attirer des ennuis en Corée du Nord, l’économie a bel et bien échappé au contrôle des responsables du Plan. Jia tombe ainsi par hasard sur une de ses institutrices, qui a décidé de vendre de la nourriture sur un étal de quatre sous pour pouvoir survivre ; trop tard, toutefois, pour pouvoir sauver son mari et sa fille, morts de faim. Mais ce pourrait être pire. Jia entend aussi des rumeurs d’exécutions publiques pour cannibalisme.
La société se délite. Les gamins des rues, ces orphelins de la famine qui portent paradoxalement le doux nom de kkotjebi, « hirondelles-fleurs », sont prêts à tout pour s’en sortir. La police, comme le remarque Jia, ne peut contrôler le marché noir, et elle n’y tient pas : il est plus facile de soutirer aux contrevenants les pots-de-vin qui permettent aux policiers eux-mêmes de nourrir leurs proches. La corruption, bien sûr, s’est infiltrée profondément dans le système : 50 dollars permettent d’acheter n’importe quel document. Les fanatiques du régime – comme le petit ami de Jia – mettent évidemment ces maux sur le compte des « traîtres à la nation » et rôdent, prêts à exterminer les ennemis réels ou imaginaires du pays. Mais la plupart des gens – même ceux qui souscrivirent un jour au credo du régime – sombrent simplement dans l’indifférence.
Ce cynisme s’explique notamment par cette découverte faite progressivement : les lois de l’existence au royaume de Kim Jong-il ne valent pas nécessairement ailleurs. Car, à mesure que la situation économique empire, les gens ordinaires courent de plus en plus le risque de gagner le territoire de l’immense voisin – et allié historique – chinois. La frontière entre les deux pays est à peine gardée et il est assez facile de se faufiler. Même si ceux qui le font sans autorisation risquent la condamnation, la tentation est tout simplement trop forte. Et, pour les Nord-Coréens qui réussissent à voir la Chine de près, ce n’est rien moins qu’un immense choc épistémologique. Un ami de Jia regarde de l’autre côté depuis la « ville fantôme » nord-coréenne de Sinuiju. Découvrant les « hauts immeubles et les lumières magnifiques », il se demande : « Comment les Chinois pourraient-ils avoir assez d’argent pour toutes ces lumières s’ils n’étaient pas bien nourris ? »

Malgré les risques, Jia se décide finalement à faire elle-même le voyage. Mais il lui faut d’abord atteindre la frontière. La chose n’est pas facile dans un pays dont les infrastructures sont en ruine, au terme de décennies de sous-investissement. Les trains sont si rares qu’il faut parfois attendre des jours à la gare avant d’en voir un seul. Mais, finalement, voilà l’heure de partir : « Quand le train arriva enfin, ce fut comme si la guerre venait d’éclater. Après avoir entendu le sifflement au loin, les gens se sont levés d’un bond, empoignant leurs bagages en hurlant ; la gare s’est mise à grouiller de bruit. La police du rail nous ordonna de nous mettre en rang, et un policier fit une déclaration sur la moralité civique. Ceux qui n’obéiraient pas aux règles seraient sévèrement sanctionnés. Personne n’écoutait.
« Alors qu’il terminait son discours, une douzaine d’hommes se sont rués sur le quai pour escalader la grille. Des centaines de personnes se sont mises à pousser comme des fous, laissant les policiers débordés. Quelques voleurs profitèrent de l’occasion pour taillader le fond du sac d’un homme qui ne se doutait de rien et recueillir le blé qui s’en échappait. Une nuée de kkotjebi se précipita pour avoir sa part. Finalement, l’homme comprit ce qui se passait et beugla “Au diable ces voyous” en leur donnant des coups de pied. Sans effet : ils n’arrêtèrent qu’après avoir ramassé tout le grain.
« Les contrôleurs essayaient de vérifier les billets et les permis de voyage, en vain. Ils frappaient ceux qu’ils trouvaient sans les papiers adéquats, mais étaient débordés par la foule et hurlaient : “Vous ne pouvez pas monter dans le train sans un billet et une carte. Fils de putes, on vous contrôlera à nouveau dans le train.”
« Les gens se précipitaient quand même, certains tombant comme des feuilles mortes. Ceux qui n’avaient pas de billet ou d’autorisation grimpaient sur le toit des wagons. Les contrôleurs s’en fichaient et leur disaient qu’ils mourraient de froid ou d’électrocution. »
En dehors de la brutale sérénité des contrôleurs, ce passage est fascinant par son portrait d’une populace qui n’en fait qu’à sa tête. « Personne n’écoutait » – surprenant et éloquent commentaire sur l’autorité du régime. Au final, malgré tous les obstacles, Jia se retrouve en Chine. Là, elle traverse la même série d’épreuves que tant de réfugiés nord-coréens, brutalisés, désespérés et souvent victimes de trafiquants sans scrupule. Par chance, l’héroïne de Hyejin Kim échappe à ce sort, et réussit à trouver un improbable salut, grâce à une fin à l’eau de rose. Jia est après tout une belle – et un tantinet béate – jeune femme, qui s’en sort.
Ce roman n’est sans doute pas un chef-d’œuvre littéraire, mais là n’est pas la question. Hyejin Kim dessine par le menu l’évolution au quotidien d’un pays qui reste, aux yeux des observateurs étrangers, mystérieusement imperméable aux influences extérieures. « Corée du Nord éternellement immuable », pour reprendre une formule célèbre (1). Cette histoire de la transformation de la Corée du Nord, silencieuse mais potentiellement cruciale, mérite d’être entendue. Peu de personnes sont apparemment capables de la raconter.
La « Dure Marche » : c’est ainsi que les autorités nord-coréennes appellent la grande famine de la seconde moitié des années 1990 ; comme s’il s’était agi d’un test salutaire de l’étoffe morale de la population et non d’un fiasco politique d’ampleur génocidaire (2). Comme Jia le montre, l’effondrement de l’économie nationale a provoqué une vague d’entreprenariat populaire, obligeant les planificateurs de Pyongyang à d’infinies contorsions. En juillet 2002, le gouvernement de Kim Jong-il a annoncé une série de mesures, libérant les prix des denrées de base et légalisant les marchés libres. On qualifie parfois ces décisions de « réformes économiques », mais vues de plus près elles s’apparentent davantage à la reconnaissance à demi-mot d’une incontournable réalité qu’à une véritable stratégie de changement à la chinoise.

Cette dissonance prête d’autant plus à sourire que la période fut marquée par une ouverture sans précédent vers le grand voisin. Au cours de la dernière décennie, la lente désintégration de l’économie nord-coréenne n’a eu d’égale que l’incroyable croissance chinoise. Résultat, un flot continu de Nord-Coréens a commencé à traverser la frontière entre les deux pays ; certains simplement pour y chercher un emploi temporaire, d’autres en quête d’un asile durable, les derniers espérant faire de leur séjour une étape vers la Corée du Sud.
Pourtant, si l’on en croit l’universitaire Andrei Lankov dans North of the DMZ. Essays on Daily Life in North Korea (« Au nord de la zone démilitarisée. Essais sur la vie quotidienne en Corée du Nord »), le gouvernement de Pyongyang délivre depuis quelques années des permis spéciaux aux Nord-Coréens désireux de faire des affaires en Chine. Preuve s’il en est que le régime de Kim Jong-il voit jusqu’à un certain point dans la Chine une sorte de soupape économique, malgré les peines sévères toujours infligées à ceux qu’il soupçonne de vouloir quitter le pays ou de faire l’apologie de la défection. Lankov fait également remarquer que le système des permis de voyage, qui s’appliquait autrefois à tout le territoire, est largement tombé en désuétude depuis 1997.

Ce n’est pas un hasard si nous devons cette découverte à cet historien russe,
qui enseigne à l’université nationale d’Australie et à l’université Kookmin, en Corée du Sud. C’est l’un des meilleurs observateurs du pays. Son excellente connaissance du chinois et du coréen, langues qu’il parle couramment, associée à son expérience personnelle de l’effondrement de l’Union soviétique et à sa connaissance fine de l’histoire diplomatique de l’Asie orientale, lui permet de produire des analyses d’une intelligence rare. En tant que Russe, citoyen d’un pays bien considéré à Pyongyang, il a pu se rendre assez librement au Nord pendant des années, et il a complété ses observations de voyage avec les données glanées à différentes sources écrites, ses visites dans les régions chinoises frontalières et des entretiens avec des transfuges installés en Corée du Sud. Sa conclusion est convaincante : loin d’être pétrifiée, la société nord-coréenne est en réalité une société tumultueuse, en pleine mutation. Lankov est particulièrement pertinent quand il évoque les détails de la vie quotidienne, de la criminalité – endémique – aux relations adultères – itou, mais avec plus de discrétion.
Comme le souligne Lankov, le développement du commerce avec la Chine a aiguisé la connaissance qu’ont les Nord-Coréens du monde extérieur – en particulier de la Corée du Sud, puisque ses films et sa musique sont disponibles en Chine, juste de l’autre côté de la frontière. Il y a quelques années, les consommateurs chinois ont commencé de brader leurs vieux magnétoscopes à des commerçants nord-coréens. Depuis, les brigades de la police volante à la recherche d’enregistrements illégaux font partie du quotidien du pays. « La Corée du Nord, conclut Lankov, vit une révolution vidéo qui influencera sans doute profondément son avenir. Le blocus de l’information, en place depuis des décennies, se désagrège sous la pression des nouvelles technologies et l’inefficacité croissante de la vieille économie. »
Lankov n’est pas le seul à avoir réussi, ces derniers temps, à contourner les redoutables obstacles que le régime nord-coréen dresse sur la route de l’information. En 2005, Barbara Demick, alors correspondante du Los Angeles Times à Séoul, a publié un portrait remarquable de la ville portuaire nord-coréenne de Chongjin, fondée sur des dizaines d’interviews de transfuges. Cet article reste à ce jour l’un des meilleurs récits sur le développement du capitalisme populaire depuis la famine (3). En Corée du Nord aussi, l’effondrement du système d’économie planifiée dans la seconde moitié des années 1990 a incité les gens ordinaires à garder la tête hors de l’eau en achetant et en vendant de leur propre initiative des biens et des services de toutes sortes, de la coupe de cheveux à la réparation de vélo, en passant par le commerce de bibles. « Des marchés surgissent à l’ombre des usines abandonnées, les influences étrangères lézardent les frontières, l’inflation galope et la corruption est endémique, conclut Demick. Une petite caste de nouveaux riches a fait son apparition, tandis qu’une grande partie de la population devait vendre tout ce qu’elle possédait pour pouvoir se nourrir. »
C’est une histoire extraordinaire, et on aurait pu imaginer que les journalistes et les universitaires se battraient pour essayer d’en démêler l’écheveau. En réalité, Demick et Lankov sont des exceptions. De nombreux facteurs expliquent la réticence de beaucoup d’autres à s’emparer du sujet. La nature policière de l’État nord-coréen rend particulièrement difficile la vérification des informations venant de l’intérieur du pays. De nombreux journalistes censés couvrir le pays reconnaissent volontiers qu’ils n’en dorment pas la nuit, tant leur travail consiste souvent à recycler les spéculations intellectuelles d’experts plus ou moins qualifiés.
Quant aux transfuges, ils sont souvent jugés peu fiables par nature : leurs préjugés à l’égard du régime les disqualifient. Une circonspection qui ignore singulièrement les leçons de l’histoire. Pendant la guerre froide, les témoignages des transfuges de l’Est ont été volontiers négligés par les journalistes et les universitaires occidentaux, pour les mêmes raisons. Rétrospectivement, ils se sont pourtant révélés plus justes que les expertises « scientifiques » des professionnels du renseignement.

La question nucléaire complique encore davantage la donne. Comme dans le cas de l’ancienne URSS, l’essentiel de l’intérêt aujourd’hui porté à la Corée du Nord est motivé par la peur, pour parler clairement. En octobre 2006, la RPDC a procédé avec succès à un essai nucléaire, mettant ainsi fin à des décennies de spéculation sur les capacités de Pyongyang dans ce domaine. Pis encore, les Nord-Coréens ont multiplié les essais de missiles balistiques capables de transporter un jour des ogives. Et le régime est connu pour ses actes de bellicisme inconsidéré. Étant donné la combinaison de savoir-faire technologique et de paranoïa institutionnelle qui caractérise le pays, l’obsession de la menace que représente le régime de Kim est parfaitement compréhensible.
Mais, comme à l’époque de la guerre froide, cette obsession du nucléaire fait perdre de vue bien des choses méritant d’être connues. Une des manières de désamorcer une menace étatique est évidemment d’accumuler autant d’informations que possible sur la société et le gouvernement concernés : leurs motivations, leurs penchants et leurs habitudes de pensée. Dans le cas de la Corée du Nord, nous sommes confrontés au paradoxe suivant : certains des experts qui pontifient avec componction sur les rouages internes et les intentions stratégiques du gouvernement de Kim – précisément l’aspect de l’énigme nord-coréenne qui me semble le plus difficile à déchiffrer – seraient probablement incapables d’utiliser un annuaire de Pyongyang.
Alors, sommes-nous au seuil d’une formidable période de libéralisation en Corée du Nord ? Hélas ! il n’existe pas de réponse simple à cette question. À la différence de Mikhaïl Gorbatchev ou de Deng Xiaoping, Kim Jong-il n’a jamais donné la priorité à la recherche de solutions pragmatiques aux problèmes de son pays. La tendance, ces dernières années, fut même plutôt à l’intensification de la lutte contre les comportements « bourgeois » nés de la timide ouverture. De récentes directives s’efforcent ainsi de limiter le nombre de ceux qui ont accès aux marchés libres, et les saisies de vidéos et de livres étrangers se sont multipliées.
À vrai dire, Kim est confronté à une version paroxystique du paradoxe rencontré par Erich Honecker en son temps, à Berlin-Est : la modernisation exige l’ouverture, mais l’ouverture rend vulnérable au jumeau capitaliste d’en face – en l’espèce la Corée du Sud. [Et si l’économie ouest-allemande pesait environ dix fois plus que celle de l’Allemagne de l’Est en 1990, l’économie sud-coréenne représente aujourd’hui cinquante fois celle du Nord !] Bien que Séoul et Pyongyang aient procédé depuis une dizaine d’années à un rapprochement spectaculaire, Kim a eu la prudence de s’assurer que le Nord engrangeait l’aide et les investissements du Sud sans être obligé de concéder grand-chose en retour. Cet équilibre exige, de la part de la Corée du Nord, un sens aigu du calcul politique.

Dans sa préface à Escaping North Korea (« Fuir la Corée du Nord »)
, le fascinant récit par Mike Kim de ses efforts pour faire passer illégalement des fugitifs au Sud, Mark Palmer fait preuve d’optimisme. Ambassadeur des États-Unis à Budapest en 1989, il compare les Nord-Coréens qui franchissent aujourd’hui la frontière chinoise aux Allemands de l’Est qui déferlaient sur la Hongrie durant les mois enivrants qui ont précédé la chute du Mur. Si seulement c’était vrai ! Malheureusement, la Chine de ce début de XXIe siècle est bien plus rude aux fugitifs que la Hongrie de la fin des années 1980, comme l’atteste le nombre considérable de Nord-Coréens renvoyés sans ménagement dans leur pays, vers une condamnation certaine.
Et puis, une bonne partie des Nord-Coréens qui passent en Chine le font pour des raisons plus économiques que politiques. Un grand nombre d’entre eux semblent heureux de rester là si on les y autorise et s’ils peuvent y trouver du travail ; certains préfèrent ensuite rentrer. Sur les dizaines de milliers de Nord-Coréens qui vivraient en permanence dans les régions chinoises qui jouxtent leur pays, très peu sont prêts à subir l’épuisante épreuve – potentiellement mortelle – de la défection. Kim Jong-il et ses amis à Pékin en savent aussi long que Palmer sur le précédent est-allemand ; et ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour qu’il en reste ainsi.
Pourtant, c’est indéniable, quelque chose a changé en Corée du Nord. Ainsi, au printemps 2007, le gouvernement nord-coréen informait les employés de ses représentations diplomatiques à l’étranger que tous leurs enfants, sauf un, devaient rentrer dans le giron de la mère patrie ; quand vint la date butoir, la plupart des familles concernées ont tout simplement ignoré la nouvelle réglementation, un signe de désobéissance apparemment sans précédent. Depuis, la plupart se sont peu à peu inclinées, mais non sans avoir obtenu des concessions ; sans doute à l’aide de pots-de-vin judicieusement distribués.

L’étendue de la corruption ne peut que miner l’État policier de mille et une façons. Les transfuges interrogés par Demick lui ont ainsi confié que leurs téléphones portables chinois et leurs radios avaient été confisqués par la police : « Autrefois, être pris en possession de ce genre d’objets signifiait à coup sûr la prison politique. Aujourd’hui, les agents de la sécurité sont plutôt enclins à réquisitionner l’objet interdit pour leur usage personnel. »
L’idéologie du régime s’est épuisée. Il y a quelques années à peine, on pouvait encore lire des interviews de transfuges témoignant de l’emprise persistante de la propagande officielle sur la population nord-coréenne. À en croire les témoins interrogés par Demick, pourtant, le monopole de l’information a subi des dommages irréparables : « Les gens ne sont pas idiots. Tout le monde pense que notre gouvernement est responsable de la situation », lui a confié fin 2007 un mineur des houillères de Chongjin de 39 ans, rencontré lors d’un voyage en Chine. « Nous savons tous que nous le pensons, et nous savons tous que tout le monde le pense. Nous n’avons pas besoin d’en parler. »
Lankov, pour sa part, se risque à conclure que le vieux régime stalinien nord-coréen est déjà mort et enterré, et qu’il est en train d’être remplacé par un système fondamentalement différent. Mais cette évolution n’est pas dénuée d’incertitudes ni d’ambiguïtés. Les petites libertés accordées du bout des lèvres alternent avec la répression la plus arbitraire ; un pas en avant, deux pas en arrière… voire sur le côté.
Ce n’est pas là le genre d’environnement dans lequel les directeurs de rédaction des journaux, les chefs de département des universités ou les conseillers présidentiels sont particulièrement à l’aise. Mais c’est le territoire rêvé des romanciers – et cela explique peut-être pourquoi ils nous aident tant à compléter le tableau. James Church est le pseudonyme d’un ancien officier des renseignements américains. Après avoir passé des décennies à étudier le régime nord-coréen, il a compris que seul le roman lui permettrait de rendre vraiment compte de sa connaissance de la société ; en l’espèce, à travers A Corpse in the Koryo (« Un cadavre dans le Koryo ») et Hidden Moon (« Lune cachée »), deux romans policiers élégants et bien ficelés dont le héros est un policier nord-coréen, l’inspecteur Oh.

Le monde de l’Inspecteur Oh est un monde où il vaut mieux ne pas résoudre les énigmes
, même lorsque les coupables sont connus. Les méchants sont généralement laissés en liberté. Les nombreux services de renseignement ne sont jamais aussi redoutables que lorsqu’ils s’affrontent entre eux ; pour se partager le butin d’une transaction commerciale douteuse avec la Corée du Sud, par exemple. Les investisseurs étrangers commencent à arriver, bien que ce ne soit jamais avec les résultats espérés par eux-mêmes ou leurs hôtes. L’idéologie officielle n’est rien de plus qu’une dangereuse nuisance…
Et revoilà – écho d’Hyejin Kim – l’impuissante police du rail : « Une nouvelle secousse, et le train s’arrêta. De l’extérieur du wagon nous parvenaient des cris. Deux policiers tenaient un petit garçon par le col, bien que les ombres ou la crasse recouvrant les fenêtres empêchent d’évaluer son âge. Ils le traînèrent jusqu’à un talus et lui donnèrent une violente bourrade… “Et que je ne te revoie plus, ou je tire.” Puis, il ajouta : “Enfin, je le ferais si j’avais des munitions.” »
Il est probablement trop tôt pour voir là une épitaphe au régime de Kim. Mais s’il est une leçon à tirer de ces quelques instantanés d’une Corée du Nord « éternellement immuable », c’est que rien d’humain n’est jamais immuable.