La version courte peut s’énoncer simplement. La Corée du Nord est l’une des sociétés les plus fermées du monde, un État policier particulièrement dur assorti d’une idéologie totalitaire particulièrement rigide. Un système de surveillance et de contrôle de tout y impose l’obéissance. La moindre entorse peut conduire le coupable, mais aussi sa famille tout entière, dans un camp de concentration. La militarisation du quotidien est omniprésente : 23 millions de personnes entretiennent l’une des armées les plus importantes de la planète, qui compte 1 200 000 hommes, et le port de l’uniforme est monnaie courante, même dans les métiers civils. Kim Jong-il, le dirigeant du pays, est l’objet d’un culte de la personnalité surréaliste.
Tout ceci fut vrai pendant des décennies ; et tout ceci pourrait bien rester vrai dans les prochaines années. Pourtant, ce tableau de la vie en République populaire démocratique de Corée (RPDC) néglige bien des aspects de la réalité – et sans doute les plus importants. Pour les besoins de la démonstration, prenez les épreuves que traverse Jia, l’héroïne du remarquable roman éponyme de Hyejin Kim – une Sud-Coréenne qui a travaillé plusieurs années pour des organisations humanitaires dans les provinces chinoises frontalières de la RPDC. Les parents de Jia ont été envoyés dans les camps à la suite d’une faute mineure. La fillette grandit dans un orphelinat de Pyongyang et devient danseuse folklorique, position relativement privilégiée qui lui permet de vivre plutôt en paix avec le système. Mais elle connaît bientôt une histoire d’amour malheureuse. Le garçon qu’elle aime est un partisan fanatique du régime, ce qui finit par détruire leur relation car Jia craint de lui révéler son passé « douteux ». Pareille situation paraît emblématique d’une société dans laquelle tout le monde a quelque chose à cacher.
Arrive alors l’annonce de la mort du fondateur du régime et véritable demi-dieu régnant, Kim Il-sung (la date n’est pas mentionnée, mais il s’agit de 1994). Son décès est présage de désastre. Des inondations déferlent sur les campagnes, les erreurs du gouvernement s’en mêlent et, bientôt, la famine ravage le pays. Alors que le système étatique de distribution alimentaire s’effondre, les habitants réalisent que la seule façon de survivre est de compter sur leur propre capacité de vendre et d’acheter des objets que les autres veulent.
« À la télé et à la radio, le gouvernement nous disait que la nation s’était remise des catastrophes naturelles, mais la situation paraissait ne faire qu’empirer. Le visage de la ville avait complètement changé ; plutôt que d’aller travailler, les gens erraient toute la journée. Les rues grouillaient de monde. De gros sacs à l’épaule, tous allaient vendre leurs biens dans les petites rues. La police était incapable de contrôler ce marché noir. »
Bref, même si un mot irréfléchi peut encore vous attirer des ennuis en Corée du Nord, l’économie a bel et bien échappé au contrôle des responsables du Plan. Jia tombe ainsi par hasard sur une de ses institutrices, qui a décidé de vendre de la nourriture sur un étal de quatre sous pour pouvoir survivre ; trop tard, toutefois, pour pouvoir sauver son mari et sa fille, morts de faim. Mais ce pourrait être pire. Jia entend aussi des rumeurs d’exécutions publiques pour cannibalisme.
La société se délite. Les gamins des rues, ces orphelins de la famine qui portent paradoxalement le doux nom de kkotjebi, « hirondelles-fleurs », sont prêts à tout pour s’en sortir. La police, comme le remarque Jia, ne peut contrôler le marché noir, et elle n’y tient pas : il est plus facile de soutirer aux contrevenants les pots-de-vin qui permettent aux policiers eux-mêmes de nourrir leurs proches. La corruption, bien sûr, s’est infiltrée profondément dans le système : 50 dollars permettent d’acheter n’importe quel document. Les fanatiques du régime – comme le petit ami de Jia – mettent évidemment ces maux sur le compte des « traîtres à la nation » et rôdent, prêts à exterminer les ennemis réels ou imaginaires du pays. Mais la plupart des gens – même ceux qui souscrivirent un jour au credo du régime – sombrent simplement dans l’indifférence.
Ce cynisme s’explique notamment par cette découverte faite progressivement : les lois de l’existence au royaume de Kim Jong-il ne valent pas nécessairement ailleurs. Car, à mesure que la situation économique empire, les gens ordinaires courent de plus en plus le risque de gagner le territoire de l’immense voisin – et allié historique – chinois. La frontière entre les deux pays est à peine gardée et il est assez facile de se faufiler. Même si ceux qui le font sans autorisation risquent la condamnation, la tentation est tout simplement trop forte. Et, pour les Nord-Coréens qui réussissent à voir la Chine de près, ce n’est rien moins qu’un immense choc épistémologique. Un ami de Jia regarde de l’autre côté depuis la « ville fantôme » nord-coréenne de Sinuiju. Découvrant les « hauts immeubles et les lumières magnifiques », il se demande : « Comment les Chinois pourraient-ils avoir assez d’argent pour toutes ces lumières s’ils n’étaient pas bien nourris ? »
Malgré les risques, Jia se décide finalement à faire elle-même le voyage. Mais il lui faut d’abord atteindre la frontière. La chose n’est pas facile dans un pays dont les infrastructures sont en ruine, au terme de décennies de sous-investissement. Les trains sont si rares qu’il faut parfois attendre des jours à la gare avant d’en voir un seul. Mais, finalement, voilà l’heure de partir : « Quand le train arriva enfin, ce fut comme si la guerre venait d’éclater. Après avoir entendu le sifflement au loin, les gens se sont levés d’un bond, empoignant leurs bagages en hurlant ; la gare s’est mise à grouiller de bruit. La police du rail nous ordonna de nous mettre en rang, et un policier fit une déclaration sur la moralité civique. Ceux qui n’obéiraient pas aux règles seraient sévèrement sanctionnés. Personne n’écoutait.
« Alors qu’il terminait son discours, une douzaine d’hommes se sont rués sur le quai pour escalader la grille. Des centaines de personnes se sont mises à pousser comme des fous, laissant les policiers débordés. Quelques voleurs profitèrent de l’occasion pour taillader le fond du sac d’un homme qui ne se doutait de rien et recueillir le blé qui s’en échappait. Une nuée de kkotjebi se précipita pour avoir sa part. Finalement, l’homme comprit ce qui se passait et beugla “Au diable ces voyous” en leur donnant des coups de pied. Sans effet : ils n’arrêtèrent qu’après avoir ramassé tout le grain.
« Les contrôleurs essayaient de vérifier les billets et les permis de voyage, en vain. Ils frappaient ceux qu’ils trouvaient sans les papiers adéquats, mais étaient débordés par la foule et hurlaient : “Vous ne pouvez pas monter dans le train sans un billet et une carte. Fils de putes, on vous contrôlera à nouveau dans le train.”
« Les gens se précipitaient quand même, certains tombant comme des feuilles mortes. Ceux qui n’avaient pas de billet ou d’autorisation grimpaient sur le toit des wagons. Les contrôleurs s’en fichaient et leur disaient qu’ils mourraient de froid ou d’électrocution. »
En dehors de la brutale sérénité des contrôleurs, ce passage est fascinant par son portrait d’une populace qui n’en fait qu’à sa tête. « Personne n’écoutait » – surprenant et éloquent commentaire sur l’autorité du régime. Au final, malgré tous les obstacles, Jia se retrouve en Chine. Là, elle traverse la même série d’épreuves que tant de réfugiés nord-coréens, brutalisés, désespérés et souvent victimes de trafiquants sans scrupule. Par chance, l’héroïne de Hyejin Kim échappe à ce sort, et réussit à trouver un improbable salut, grâce à une fin à l’eau de rose. Jia est après tout une belle – et un tantinet béate – jeune femme, qui s’en sort.
Ce roman n’est sans doute pas un chef-d’œuvre littéraire, mais là n’est pas la question. Hyejin Kim dessine par le menu l’évolution au quotidien d’un pays qui reste, aux yeux des observateurs étrangers, mystérieusement imperméable aux influences extérieures. « Corée du Nord éternellement immuable », pour reprendre une formule célèbre (1). Cette histoire de la transformation de la Corée du Nord, silencieuse mais potentiellement cruciale, mérite d’être entendue. Peu de personnes sont apparemment capables de la raconter.
La « Dure Marche » : c’est ainsi que les autorités nord-coréennes appellent la grande famine de la seconde moitié des années 1990 ; comme s’il s’était agi d’un test salutaire de l’étoffe morale de la population et non d’un fiasco politique d’ampleur génocidaire (2). Comme Jia le montre, l’effondrement de l’économie nationale a provoqué une vague d’entreprenariat populaire, obligeant les planificateurs de Pyongyang à d’infinies contorsions. En juillet 2002, le gouvernement de Kim Jong-il a annoncé une série de mesures, libérant les prix des denrées de base et légalisant les marchés libres. On qualifie parfois ces décisions de « réformes économiques », mais vues de plus près elles s’apparentent davantage à la reconnaissance à demi-mot d’une incontournable réalité qu’à une véritable stratégie de changement à la chinoise.
Cette dissonance prête d’autant plus à sourire que la période fut marquée par une ouverture sans précédent vers le grand voisin. Au cours de la dernière décennie, la lente désintégration de l’économie nord-coréenne n’a eu d’égale que l’incroyable croissance chinoise. Résultat, un flot continu de Nord-Coréens a commencé à traverser la frontière entre les deux pays ; certains simplement pour y chercher un emploi temporaire, d’autres en quête d’un asile durable, les derniers espérant faire de leur séjour une étape vers la Corée du Sud.
Pourtant, si l’on en croit l’universitaire Andrei Lankov dans North of the DMZ. Essays on Daily Life in North Korea (« Au nord de la zone démilitarisée. Essais sur la vie quotidienne en Corée du Nord »), le gouvernement de Pyongyang délivre depuis quelques années des permis spéciaux aux Nord-Coréens désireux de faire des affaires en Chine. Preuve s’il en est que le régime de Kim Jong-il voit jusqu’à un certain point dans la Chine une sorte de soupape économique, malgré les peines sévères toujours infligées à ceux qu’il soupçonne de vouloir quitter le pays ou de faire l’apologie de la défection. Lankov fait également remarquer que le système des permis de voyage, qui s’appliquait autrefois à tout le territoire, est largement tombé en désuétude depuis 1997.
Ce n’est pas un hasard si nous devons cette découverte à cet historien russe, qui enseigne à l’université nationale d’Australie et à l’université Kookmin, en Corée du Sud. C’est l’un des meilleurs observateurs du pays. Son excellente connaissance du chinois et du coréen, langues qu’il parle couramment, associée à son expérience personnelle de l’effondrement de l’Union soviétique et à sa connaissance fine de l’histoire diplomatique de l’Asie orientale, lui permet de produire des analyses d’une intelligence rare. En tant que Russe, citoyen d’un pays bien considéré à Pyongyang, il a pu se rendre assez librement au Nord pendant des années, et il a complété ses observations de voyage avec les données glanées à différentes sources écrites, ses visites dans les régions chinoises frontalières et des entretiens avec des transfuges installés en Corée du Sud. Sa conclusion est convaincante : loin d’être pétrifiée, la société nord-coréenne est en réalité une société tumultueuse, en pleine mutation. Lankov est particulièrement pertinent quand il évoque les détails de la vie quotidienne, de la criminalité – endémique – aux relations adultères – itou, mais avec plus de discrétion.
Comme le souligne Lankov, le développement du commerce avec la Chine a aiguisé la connaissance qu’ont les Nord-Coréens du monde extérieur – en particulier de la Corée du Sud, puisque ses films et sa musique sont disponibles en Chine, juste de l’autre côté de la frontière. Il y a quelques années, les consommateurs chinois ont commencé de brader leurs vieux magnétoscopes à des commerçants nord-coréens. Depuis, les brigades de la police volante à la recherche d’enregistrements illégaux font partie du quotidien du pays. « La Corée du Nord, conclut Lankov, vit une révolution vidéo qui influencera sans doute profondément son avenir. Le blocus de l’information, en place depuis des décennies, se désagrège sous la pression des nouvelles technologies et l’inefficacité croissante de la vieille économie. »
Lankov n’est pas le seul à avoir réussi, ces derniers temps, à contourner les redoutables obstacles que le régime nord-coréen dresse sur la route de l’information. En 2005, Barbara Demick, alors correspondante du Los Angeles Times à Séoul, a publié un portrait remarquable de la ville portuaire nord-coréenne de Chongjin, fondée sur des dizaines d’interviews de transfuges. Cet article reste à ce jour l’un des meilleurs récits sur le développement du capitalisme populaire depuis la famine (3). En Corée du Nord aussi, l’effondrement du système d’économie planifiée dans la seconde moitié des années 1990 a incité les gens ordinaires à garder la tête hors de l’eau en achetant et en vendant de leur propre initiative des biens et des services de toutes sortes, de la coupe de cheveux à la réparation de vélo, en passant par le commerce de bibles. « Des marchés surgissent à l’ombre des usines abandonnées, les influences étrangères lézardent les frontières, l’inflation galope et la corruption est endémique, conclut Demick. Une petite caste de nouveaux riches a fait son apparition, tandis qu’une grande partie de la population devait vendre tout ce qu’elle possédait pour pouvoir se nourrir. »
C’est une histoire extraordinaire, et on aurait pu imaginer que les journalistes et les universitaires se battraient pour essayer d’en démêler l’écheveau. En réalité, Demick et Lankov sont des exceptions. De nombreux facteurs expliquent la réticence de beaucoup d’autres à s’emparer du sujet. La nature policière de l’État nord-coréen rend particulièrement difficile la vérification des informations venant de l’intérieur du pays. De nombreux journalistes censés couvrir le pays reconnaissent volontiers qu’ils n’en dorment pas la nuit, tant leur travail consiste souvent à recycler les spéculations intellectuelles d’experts plus ou moins qualifiés.
Quant aux transfuges, ils sont souvent jugés peu fiables par nature : leurs préjugés à l’égard du régime les disqualifient. Une circonspection qui ignore singulièrement les leçons de l’histoire. Pendant la guerre froide, les témoignages des transfuges de l’Est ont été volontiers négligés par les journalistes et les universitaires occidentaux, pour les mêmes raisons. Rétrospectivement, ils se sont pourtant révélés plus justes que les expertises « scientifiques » des professionnels du renseignement.
La question nucléaire complique encore davantage la donne. Comme dans le cas de l’ancienne URSS, l’essentiel de l’intérêt aujourd’hui porté à la Corée du Nord est motivé par la peur, pour parler clairement. En octobre 2006, la RPDC a procédé avec succès à un essai nucléaire, mettant ainsi fin à des décennies de spéculation sur les capacités de Pyongyang dans ce domaine. Pis encore, les Nord-Coréens ont multiplié les essais de missiles balistiques capables de transporter un jour des ogives. Et le régime est connu pour ses actes de bellicisme inconsidéré. Étant donné la combinaison de savoir-faire technologique et de paranoïa institutionnelle qui caractérise le pays, l’obsession de la menace que représente le régime de Kim est parfaitement compréhensible.
Mais, comme à l’époque de la guerre froide, cette obsession du nucléaire fait perdre de vue bien des choses méritant d’être connues. Une des manières de désamorcer une menace étatique est évidemment d’accumuler autant d’informations que possible sur la société et le gouvernement concernés : leurs motivations, leurs penchants et leurs habitudes de pensée. Dans le cas de la Corée du Nord, nous sommes confrontés au paradoxe suivant : certains des experts qui pontifient avec componction sur les rouages internes et les intentions stratégiques du gouvernement de Kim – précisément l’aspect de l’énigme nord-coréenne qui me semble le plus difficile à déchiffrer – seraient probablement incapables d’utiliser un annuaire de Pyongyang.
Alors, sommes-nous au seuil d’une formidable période de libéralisation en Corée du Nord ? Hélas ! il n’existe pas de réponse simple à cette question. À la différence de Mikhaïl Gorbatchev ou de Deng Xiaoping, Kim Jong-il n’a jamais donné la priorité à la recherche de solutions pragmatiques aux problèmes de son pays. La tendance, ces dernières années, fut même plutôt à l’intensification de la lutte contre les comportements « bourgeois » nés de la timide ouverture. De récentes directives s’efforcent ainsi de limiter le nombre de ceux qui ont accès aux marchés libres, et les saisies de vidéos et de livres étrangers se sont multipliées.
À vrai dire, Kim est confronté à une version paroxystique du paradoxe rencontré par Erich Honecker en son temps, à Berlin-Est : la modernisation exige l’ouverture, mais l’ouverture rend vulnérable au jumeau capitaliste d’en face – en l’espèce la Corée du Sud. [Et si l’économie ouest-allemande pesait environ dix fois plus que celle de l’Allemagne de l’Est en 1990, l’économie sud-coréenne représente aujourd’hui cinquante fois celle du Nord !] Bien que Séoul et Pyongyang aient procédé depuis une dizaine d’années à un rapprochement spectaculaire, Kim a eu la prudence de s’assurer que le Nord engrangeait l’aide et les investissements du Sud sans être obligé de concéder grand-chose en retour. Cet équilibre exige, de la part de la Corée du Nord, un sens aigu du calcul politique.
Dans sa préface à Escaping North Korea (« Fuir la Corée du Nord »), le fascinant récit par Mike Kim de ses efforts pour faire passer illégalement des fugitifs au Sud, Mark Palmer fait preuve d’optimisme. Ambassadeur des États-Unis à Budapest en 1989, il compare les Nord-Coréens qui franchissent aujourd’hui la frontière chinoise aux Allemands de l’Est qui déferlaient sur la Hongrie durant les mois enivrants qui ont précédé la chute du Mur. Si seulement c’était vrai ! Malheureusement, la Chine de ce début de XXIe siècle est bien plus rude aux fugitifs que la Hongrie de la fin des années 1980, comme l’atteste le nombre considérable de Nord-Coréens renvoyés sans ménagement dans leur pays, vers une condamnation certaine.
Et puis, une bonne partie des Nord-Coréens qui passent en Chine le font pour des raisons plus économiques que politiques. Un grand nombre d’entre eux semblent heureux de rester là si on les y autorise et s’ils peuvent y trouver du travail ; certains préfèrent ensuite rentrer. Sur les dizaines de milliers de Nord-Coréens qui vivraient en permanence dans les régions chinoises qui jouxtent leur pays, très peu sont prêts à subir l’épuisante épreuve – potentiellement mortelle – de la défection. Kim Jong-il et ses amis à Pékin en savent aussi long que Palmer sur le précédent est-allemand ; et ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour qu’il en reste ainsi.
Pourtant, c’est indéniable, quelque chose a changé en Corée du Nord. Ainsi, au printemps 2007, le gouvernement nord-coréen informait les employés de ses représentations diplomatiques à l’étranger que tous leurs enfants, sauf un, devaient rentrer dans le giron de la mère patrie ; quand vint la date butoir, la plupart des familles concernées ont tout simplement ignoré la nouvelle réglementation, un signe de désobéissance apparemment sans précédent. Depuis, la plupart se sont peu à peu inclinées, mais non sans avoir obtenu des concessions ; sans doute à l’aide de pots-de-vin judicieusement distribués.
L’étendue de la corruption ne peut que miner l’État policier de mille et une façons. Les transfuges interrogés par Demick lui ont ainsi confié que leurs téléphones portables chinois et leurs radios avaient été confisqués par la police : « Autrefois, être pris en possession de ce genre d’objets signifiait à coup sûr la prison politique. Aujourd’hui, les agents de la sécurité sont plutôt enclins à réquisitionner l’objet interdit pour leur usage personnel. »
L’idéologie du régime s’est épuisée. Il y a quelques années à peine, on pouvait encore lire des interviews de transfuges témoignant de l’emprise persistante de la propagande officielle sur la population nord-coréenne. À en croire les témoins interrogés par Demick, pourtant, le monopole de l’information a subi des dommages irréparables : « Les gens ne sont pas idiots. Tout le monde pense que notre gouvernement est responsable de la situation », lui a confié fin 2007 un mineur des houillères de Chongjin de 39 ans, rencontré lors d’un voyage en Chine. « Nous savons tous que nous le pensons, et nous savons tous que tout le monde le pense. Nous n’avons pas besoin d’en parler. »
Lankov, pour sa part, se risque à conclure que le vieux régime stalinien nord-coréen est déjà mort et enterré, et qu’il est en train d’être remplacé par un système fondamentalement différent. Mais cette évolution n’est pas dénuée d’incertitudes ni d’ambiguïtés. Les petites libertés accordées du bout des lèvres alternent avec la répression la plus arbitraire ; un pas en avant, deux pas en arrière… voire sur le côté.
Ce n’est pas là le genre d’environnement dans lequel les directeurs de rédaction des journaux, les chefs de département des universités ou les conseillers présidentiels sont particulièrement à l’aise. Mais c’est le territoire rêvé des romanciers – et cela explique peut-être pourquoi ils nous aident tant à compléter le tableau. James Church est le pseudonyme d’un ancien officier des renseignements américains. Après avoir passé des décennies à étudier le régime nord-coréen, il a compris que seul le roman lui permettrait de rendre vraiment compte de sa connaissance de la société ; en l’espèce, à travers A Corpse in the Koryo (« Un cadavre dans le Koryo ») et Hidden Moon (« Lune cachée »), deux romans policiers élégants et bien ficelés dont le héros est un policier nord-coréen, l’inspecteur Oh.
Le monde de l’Inspecteur Oh est un monde où il vaut mieux ne pas résoudre les énigmes, même lorsque les coupables sont connus. Les méchants sont généralement laissés en liberté. Les nombreux services de renseignement ne sont jamais aussi redoutables que lorsqu’ils s’affrontent entre eux ; pour se partager le butin d’une transaction commerciale douteuse avec la Corée du Sud, par exemple. Les investisseurs étrangers commencent à arriver, bien que ce ne soit jamais avec les résultats espérés par eux-mêmes ou leurs hôtes. L’idéologie officielle n’est rien de plus qu’une dangereuse nuisance…
Et revoilà – écho d’Hyejin Kim – l’impuissante police du rail : « Une nouvelle secousse, et le train s’arrêta. De l’extérieur du wagon nous parvenaient des cris. Deux policiers tenaient un petit garçon par le col, bien que les ombres ou la crasse recouvrant les fenêtres empêchent d’évaluer son âge. Ils le traînèrent jusqu’à un talus et lui donnèrent une violente bourrade… “Et que je ne te revoie plus, ou je tire.” Puis, il ajouta : “Enfin, je le ferais si j’avais des munitions.” »
Il est probablement trop tôt pour voir là une épitaphe au régime de Kim. Mais s’il est une leçon à tirer de ces quelques instantanés d’une Corée du Nord « éternellement immuable », c’est que rien d’humain n’est jamais immuable.