Au secours ! L’e-book revient !

Les fêtes arrivent, et l’on trouvera sans doute dans beaucoup de petits souliers le Cybook de Bookeen ou le Reader de Sony. Du moins dans les souliers de bobos français bien nantis, avides lecteurs, et branchés techno – les early adopters, comme on dit en jargon marketing.
En même temps, revoici les sarcasmes ! Le Canard Enchaîné de cette semaine y va carrément, se payant au passage la tête d’Attali – à qui l’on demande dans le dessin de Cabu de dédicacer un authentique bouc – pour ses prédictions enthousiastes et son ratatinage commercial en 2001.
Pourquoi donc le livre électronique a-t-il autant de mal à faire sa place chez nous ? Pourquoi les lecteurs ne se sont-ils pas encore engouffrés dans le numérique à la suite des mélomanes de tout poil ?
la technologie de l’e-book est longtemps restée ingrate, c’est vrai, et son marketing a péniblement pataugé. Mais aujourd’hui on peut sans grand risque postuler que, oui, ça y est – produits attrayants, allure sexy, interface impeccable, prix qui vont forcément chuter, contenu illimité, fonctionnalités exubérantes… Alors ?
Alors, Il y a des réticences, et qui semblent plonger plus loin que les réserves face aux innovations incessantes dont l’époque nous abreuve. Des réticences qui ont, pour ainsi dire, un ancrage émotif, passionnel, métaphysique peut-être.
Le discours le plus classique, c’est : « rien, jamais, ne remplacera le livre – son odeur, son toucher, son allure ». Ou bien : « vous imaginez une maison sans livres ? ». On entend aussi les nostalgiques : « ah, les après-midi d’été à lire la Chartreuse de Parme, sous les arbres. J’ai l’impression que je le tiens encore dans la main, ce vieux livre de poche ». Ou les bibliophiles : « le livre est un miracle, une perfection : depuis plus de cinq siècles,  il est resté le même, immuable, insurpassable ». Ou  les charitables : « c’est la mort des libraires que vous voulez ? ». Ou les religieux : « l’écrit est sacré ; chez les juifs, il est interdit de détruire une page imprimée en hébreu ». Ou même, enfin, les tordus : « le livre électronique, c’est un truc pour lire des cochonneries en cachette ! ».
Mais il doit y avoir une autre raison. Je me demande, moi, si la possibilité imminente de détenir presque tout le savoir du monde, dans sa poche, sur une feuille de papier électronique, ne provoque pas chez les bons esprits une sorte d’angoisse, celle du trop. Ils sont peut-être littéralement terrifiés par le déferlement soudain de cette offre de lecture infinie, inexploitable ; ils craignent d’être noyés par le tsunami de mots et de culture pouvant jaillir du minuscule appareil dans leur poche. Ils se sentent accablés par l’exemple Pic de la Mirandole, ce prince du XVe siècle qui avait lu, disait-il, presque tout ce qui était disponible par écrit à son époque. Mais Pic est mort juste avant que l’invention de Gutenberg ne prenne son essor. Aujourd’hui, il paraît chaque année dans le monde bien plus d’un demi-million de livres nouveaux, et l’on estime que le savoir disponible double tous les sept ans !
Le livre est un objet mythique. Y toucher est presque sacrilège. Le livre électronique sent encore le soufre : en parler dans les dîners en ville peut provoquer une engueulade, et pas seulement avec des éditeurs ou des libraires. Ça peut stimuler les poètes – comme le journaliste du Canard Enchaîné, qui fantasme sur un e-book « entre les pages duquel on puisse glisser une fleur ou un brin d’herbe » ou « qu’on puisse laisser tomber dans la baignoire puis faire sécher sur une corde à linge ». Dans la discussion on évoquera peut-être aussi
Borges, qui disait n’être jamais sorti de la bibliothèque de son père. Ou même le Saint Antoine de Flaubert, pour qui le monde entier, avec tous ses sortilèges et ses délicieuses tentations tenait tout entier dans un gros livre unique, massif, la Bible! Mais pour moi La source de toute cette hostilité procède tout bêtement de la crainte de ce que les Anglais appellent – fort élégamment – la data constipation.

1968, aube de la démocratie mexicaine

C’était l’année des Jeux olympiques au Mexique. Le président Díaz Ordaz voyait le pays lui échapper, le refus de l’autoritarisme monter. « Nous ne voulons pas d’Olympiades, nous voulons la révolution », criaient les étudiants. La protestation avait commencé en juillet sur le campus de l’Université de Mexico et fut arrêtée net par l’armée sur la place des Trois-Cultures, dans le quartier de Tlatelolco, le 2 octobre 1968. Ce jour-là, à 18h10, un hélicoptère survole la place, larguant trois fusées éclairantes. Les premiers coups de feu se font entendre. Beaucoup sont tombés. Combien ? Les estimations varient de quelques morts à plusieurs centaines ! Ce qui est sûr, c’est qu’on a beaucoup glosé depuis quarante ans au Mexique sur les événements de cette année-là. Avec 1968. Le long chemin de la démocratie, l’essayiste Gilberto Guevara Niebla livre enfin « une réflexion à bonne distance des mythes de la gauche, qui exagèrent la signification de 68, comme des mythes de la droite, qui disqualifient la protestation politique de cette année-là », estime l’universitaire Raúl Trejo Delarbre, spécialiste de communication politique, dans le mensuel mexicain Nexos.
« 1968 fut, au Mexique, une révolte civile contre les abus de pouvoir d’un gouvernement autoritaire. Ce fut une leçon de civisme. La revendication unique des manifestants : l’Etat de droit. Le mouvement de 68 marque l’apparition du citoyen dans l’histoire moderne du Mexique. La politique plurielle qui est la nôtre aujourd’hui, la création d’institutions de droit doivent beaucoup aux leçons de 1968. Le massacre de Tlatelolco a ouvert les yeux du peuple mexicain sur l’impunité des dirigeants et sur les défaillances du pseudo ordre juridique en vigueur ».

Le Petit Lagerfeld

Le couturier de Chanel a dessiné l’édition 2009 de la mythique encyclopédie illustrée.

Après le dessinateur Moebius et Christian Lacroix, le dictionnaire encyclopédique a été redessiné par le directeur artistique de Chanel. La version 2009 est « couture » avec un habillage en noir et en argent. Un portrait du créateur illustre la couverture avec la mention « habillé par Karl Lagerfeld ».
La Semeuse, symbole de l’éditeur français depuis 1890, se dénude sous le crayon du couturier. Elle apparaît torse nu avec des gants bleus, soufflant les graines de la culture. Parmi les nouvelles entrées dans Le petit Larousse illustré, on retrouve Laure Manaudou, Marion Cotillard, Brad Pitt et, surprise, Karl Lagerfeld.
Le Petit Larousse illustré, disponible à partir du 4 novembre 2008, 49,90 €.


Libération
, 13 octobre 2008

Avec la concurrence du net, le dico de base est devenu un vieux jouet, un nounours borgne, une moulinette… On tape un mot sur Google, l’orthographe se rétablit d’elle même. Trois pages de Wikipedia surgissent en référence. Larousse peut aller se rhabiller… Oui, mais en Chanel !

Bien sûr, les grincheux diront que Wikipedia est vulgaire, incertain, tendancieux.. Ils traqueront ses erreurs comme les fausses notes d’un bluesman. Mais qu’importe, ce n’est pas avec la science que le livre retrouvera sa place. C’est avec son look. Martyr du net ou fashion victim, le Larousse est futile, sa semeuse est en gants bleus, ses femmes célèbres en bikini. Et puisque c’est un accessoire, alors au moins qu’il soit « couture » et qu’on nous offre des échantillons en caisse… Bientôt un cabas Hermes avec un Vidal et trois Pléïades reliées par Starck… Trop classe les livres ! A bas Questions pour un Champion, vive la fashion academy !

L’intelligence du perroquet

« Les animaux en savent plus que nous ne le pensons, et pensent bien plus que nous ne le savons », écrit Irene Pepperberg. Même les perroquets. Du moins Alex, le perroquet gris d’Afrique qu’elle a acheté, élevé et formé. Par la grâce des médias, Alex est devenu un personnage célèbre. Sa mort, en 2007, à l’âge de 31 ans, fut à l’origine de nombreux articles, notamment dans le New York Times. The Economist lui consacra sa page nécrologique hebdomadaire, honorant l’animal à l’égal de Luciano Pavarotti ou d’Ingmar Bergman. Un an plus tard, le quotidien américain et l’hebdomadaire britannique accordent une place respectable à l’autobiographie à deux voix publiée par la chercheuse. Pourquoi ce bruit ?
Irene Pepperberg était une jeune fille pétrie de timidité. L’achat d’un perroquet changea la vie de l’étudiante en chimie au célèbre MIT (Massachusets Institute of Technology), à Boston. L’animal était souvent « son seul interlocuteur de la journée ». Irene Pepperberg se tourna vers l’étude de la communication animale, faisant d’Alex un objet d’étude ; à raison de huit heures d’entraînement par jour, selon un modèle développé dans les années 1970 en Allemagne : un expérimentateur donne des leçons à l’un de ses collègues, qui se prête au jeu, et l’animal est sollicité de temps à autre. Résultat : Alex comptait jusqu’à six, pouvait additionner, connaissait le nom de cinquante objets. Mieux, il se montrait capable de forger ses propres expressions pour désigner un objet et de combiner des phonèmes pour construire de nouveaux mots. Le plus étonnant, peut-être, était sa faculté d’empathie. Ses dernières paroles furent pour Irene : « Toi bonne. Je t’aime ». Comme le note The Economist, l’expérience, qui a duré vingt ans,  sera difficile à reproduire.

Plutôt mort de rire que rouge

Une vieille paysanne, dans les années 1920, visite le zoo de Moscou. Elle voit, pour la première fois, un chameau et s’exclame « Regardez-ce que les Bolcheviks ont fait à ce cheval ! ». Ce bon mot, parmi d’autres, est cité par Ben Lewis auteur d’une très sérieuse histoire du communisme au prisme de l’humour. « Une étude très fouillée » selon Martin Rowson qui en rend compte dans The New Statesman, entreprise pour vérifier « si l’assertion capitaliste selon laquelle le régime aurait été la risée d’un peuple intimidé est fondée ».
Lewis montre que la plupart des plaisanteries qui aidaient à supporter le quotidien, sont antérieures à l’ère soviétique. Les raconter dans leur nouvelle version pouvait cependant coûter cher. Sous Staline, quinze ans. « Après Staline, les choses s’améliorent un peu, raconte Rowson. Les apparatchiks réalisent que la meilleure réponse aux histoires drôles est d’autres histoires drôles. Certaines sont d’ailleurs vraiment excellentes. Mais aucune n’a jamais été assez bonne pour sauver un système politique qui a confirmé, de manière fatale, son absurdité congénitale… Précisément en refusant de reconnaître à quel point il était absurde. »

Le IIIe Reich, vu de mon pupitre

Quelle perception les enfants, en Allemagne, avaient-ils du nazisme lors de son éclosion puis de son essor ? Marcel Reich-Ranicki, qui reste la figure de proue redoutée de la critique littéraire outre-Rhin, malgré sa retraite, s’est attaqué à cette question délicate. L’ouvrage, qui rassemble une vingtaine de témoignages d’écrivains et d’intellectuels allemands, est paru en 2006. Il est aujourd’hui traduit en italien. Le journaliste du supplément culturel d’Il Manifesto, Daniele Balico, y voit un « livre délicat, énigmatique et angoissant, comme il en va des recueils de souvenirs se rapportant à des périodes extrêmes de l’histoire ». Les témoignages montrent « comment le nazisme a envahi et modifié, fût-ce imperceptiblement, les formes élémentaires de la vie quotidienne ; sa mainmise hystérique sur le réel rencontrant sur son chemin des obstacles, des heurts insoupçonnés, ou simplement de l’indifférence ».
Voici l’historienne Carola Stern dont, enfant, le seul rêve était de devenir danseuse en dépit de ses jambes tordues. Son angoisse ? Que les communistes parviennent à assassiner l’oncle Hans, un fervent nazi de la Poméranie orientale. « Couverte de tâches de rousseurs, arborant une crinière rouge carotte, elle pousse un soupir de soulagement quand disparaissent les professeurs socio-démocrates de son école et quand les communistes sont déportés. Elle n’avait que sept ans. Issue d’une famille nazie provinciale établie à l’extrême ouest du pays, elle ne pouvait que confondre “persécuteurs et persécutés” ; et lorsque quelques années plus tard, chez elle, elle demandera aux adultes pourquoi leurs amis juifs disparaissent et ne reviennent pas, on ne lui répond rien, ou alors, lorsque parviennent les premières nouvelles sur les déportations, on lui dira qu’à coup sûr “le Fürher l’ignore” ».

L’ensorcelant pouvoir de la musique

Quel que fût le chant que chantaient les sirènes, il devait être proprement ensorcelant. Selon Homère, leurs voix « d’une beauté déchirante […] pouvaient égarer l’esprit d’un homme ». Il n’est pas surprenant que tant de mythes, échos des émerveillements primitifs, attestent le pouvoir de la musique ; élément central de toute culture connue, elle nous touche à la fois physiquement et émotionnellement. Sa force est si évidente et si profonde que les Anciens avaient tendance à ne pas y voir seulement un art parmi d’autres, mais une propriété fondamentale de l’univers.
En regardant un forgeron frapper sur son enclume, Pythagore s’était aperçu que différents marteaux émettaient différents sons, laissant entendre qu’il existe un rapport entre les notes de la gamme et le poids des outils. Les épigones de Pythagore étudièrent le lien entre la longueur d’une corde et le ton d’une note, pour découvrir que des proportions simples de longueur correspondent à des intervalles musicaux agréables à l’oreille. Une relation aussi manifeste entre esthétique et arithmétique ne pouvait que séduire les pythagoriciens, qui faisaient des nombres le fondement de toute chose et pensaient que tout, dans l’existence, est l’expression d’une proportion mathématique.
Platon développa cette idée et en conclut que l’univers lui-même (ou plus exactement les mouvements des planètes) produisait une harmonique céleste. Quoique inaudible aux mortels, cette « musique des sphères » obéissait à des lois mathématiques éternelles se reflétant dans notre système d’intervalles musicaux, de même que l’âme humaine elle-même était un assemblage d’éléments rendus harmonieux par des liens arithmétiques. Lorsque ce bel ordonnancement était bouleversé, la personne connaissait trouble, déséquilibre, illogisme, perturbation et malheur. Les pythagoriciens avaient remarqué que différents types de musique – des rythmes durs et des rythmes paisibles, des rythmes souples et doux, d’autres lascifs – affectaient différemment les êtres. Pythagore lui-même, dit-on, avait un jour réussi à calmer un adolescent ivre en lui faisant écouter une mélodie lente et suave. Mais, pour les mêmes raisons qu’elle pouvait être salutaire, la musique pouvait être dangereuse. D’où la proposition de Platon de bannir de la République certains modes mélodiques et rythmes poétiques.

Certes, il n’existe pas encore de preuve empirique que le cosmos chante, mais la croyance dans le pouvoir apaisant de la musique est aussi immémoriale qu’universelle. Dans l’Inde antique, les chants védiques étaient entonnés avec une attention scrupuleuse, car chaque intonation pouvait avoir des conséquences heureuses ou néfastes, c’est selon, pour le corps et l’esprit. Et quand un « esprit mauvais du Seigneur » troubla le roi [d’Israël] Saül, ses serviteurs lui promirent d’aller chercher un homme qui « jouerait à merveille de la harpe… et lui rendrait la santé ». L’homme qu’ils trouvèrent était le futur roi David. Comment une simple succession de sons, une vibration de l’air, peuvent-elles avoir une telle emprise, au point d’affecter parfois notre physiologie ?
Nous faisons désormais appel aux scientifiques, et non aux philosophes, pour élucider ces mystères. Et, de toutes les disciplines, la neurophysiologie s’est fixé l’objectif le plus ambitieux, en promettant de faire la lumière sur ce domaine mystérieux qui s’étend de l’oreille interne à l’intérieur même du cerveau. Comme le souligne Oliver Sacks dans son livre magnifique, Musicophilia, les neurosciences de la musique sont très récentes : les effets de la musique sur le cerveau sont étudiés sérieusement depuis une vingtaine d’années seulement. Les avancées de l’imagerie nucléaire ont permis aux neurobiologistes d’observer avec une précision croissante ce qui se passe à l’intérieur du cerveau lorsque nous écoutons de la musique. Et, selon le neuro-psychologue Robert Zatorre de l’université McGill, à Montréal, nous pourrons sans doute expliquer un jour « les différences individuelles à l’égard du talent [musical] “inné” ».
En attendant, nous pouvons découvrir les effets thérapeutiques de la musique en lisant le Dr Sacks, qui reste un naturaliste convaincu malgré le lyrisme occasionnel de sa prose : « Même les états d’esprit les plus exaltés, les transformations les plus stupéfiantes doivent avoir une certaine base physique, ou en tout cas avoir une corrélation physiologique dans l’activité neuronale. » Mais le cerveau répugne à livrer ses secrets.
Comme tout le monde, Sacks a bien du mal à expliquer comment un homme frappé par la foudre peut brusquement développer un penchant et un talent pour la musique, pourquoi un homme profondément amnésique reste capable de se souvenir de morceaux entiers et de les jouer au piano ou pourquoi certains enfants souffrant d’arriération mentale profonde possèdent d’exceptionnelles compétences musicales. Pourtant, avec ses multiples exemples de pathologies et de traitements liés à la musique, Musicophilia montre également l’ampleur de nos connaissances. Nous savons, par exemple, que la musique affecte véritablement chaque système neuronal du cerveau ; voilà pourquoi les parties intactes peuvent, grâce la musique, aider celles qui sont abîmées, même quand elles remplissent des fonctions très différentes. Dans le cas de la maladie de Parkinson, qui se caractérise notamment par des tremblements au repos et une rigidité musculaire, la musique permet au cortex non endommagé de venir en aide aux systèmes sous-corticaux plus primitifs qui contrôlent le mouvement.

Comme il l’avait déjà fait dans L’Éveil, Sacks relate ses rencontres avec des patients atteints d’encéphalite léthargique, ou maladie du sommeil, rencontrés en 1966 à l’hôpital Beth Abraham, à New York. Il n’existait à l’époque aucun médicament capable de traiter leur parkinsonisme, de sorte qu’ils restaient la plupart du temps immobiles. À l’occasion, pourtant, ils bougeaient « avec une aisance et une grâce » qui semblaient démentir leur maladie. La musique les animait littéralement. Des hommes et des femmes « incapables de faire un seul pas […] pouvaient être amenés à danser, et même à danser de manière parfaitement fluide » ; d’autres, qui parlaient difficilement, « se mettaient à l’occasion à chanter d’une voix forte et claire ». Il n’existe sans doute aucun autre produit non médical de l’ingéniosité humaine dont les effets thérapeutiques soient aussi frappants et aussi rapides. En ce sens, au moins, nous sommes plus des Homo musicus que des Homo sapiens.

Des cinq sens, l’ouïe est celui qui se développe le plus tôt, bien avant la naissance, en même temps que les premiers mouvements ; les fœtus réagissent à la musique dès le sixième mois. Quant au nouveau-né, il appréhende d’abord le monde musicalement, avant de le faire verbalement.
Sacks fait référence aux Origines de l’esprit moderne de Merlin Donald, qui émet cette hypothèse : un protolangage figuratif, une sorte de langage des signes, a précédé le langage parlé (1). À mesure que ce langage mimétique s’est développé, les premiers hommes ont découvert qu’ils pouvaient jouer des mouvements naturels de leur corps grâce au son et à la danse. À l’origine, la vocalisation a dû être intonations et rythmes, exprimant des émotions plus que des concepts. Sa fonction initiale devait être de renforcer le lien communautaire – ce qui s’accomplissait, selon Sacks, par l’effet du rythme, lequel synchronise les systèmes nerveux et les émotions des individus unis dans une « neurogamie », un mariage des nerfs. Ce sentiment de conscience commune devait être puissant et étrange, et il est possible qu’il ait donné naissance aux premiers frémissements du sentiment religieux. Est-ce ce que Proust avait à l’esprit en se demandant « si la musique n’était pas le seul exemple de ce qui – sans l’invention du langage – aurait pu être le moyen de communication entre les âmes » ?
À l’instar de Merlin Donald, des scientifiques comme Derek Bickerton pensent que les avancées spectaculaires de la culture humaine, entamées il y a 100 000 ans environ, sont dues à l’avènement du langage (2). Une fois né, le langage syntaxique a rapidement dominé les autres modes de communication. La musique n’a cependant pas disparu. Elle a continué à procurer du plaisir et à renforcer les liens communautaires. Dans les cultures sans écriture, elle a également agi comme un puissant moyen mnémotechnique. Merlin Donald émet l’hypothèse que l’évolution du langage syntaxique a fait passer la société primitive d’une culture mimétique à une culture mythique ; et que la musique, sous la forme de la poésie, a permis de conserver les mythes. Durant des siècles, les grandes épopées d’Homère se sont transmises intactes dans la mémoire populaire avant d’être écrites, tout comme les comptines véhiculent une tradition orale qui s’est perpétuée jusqu’à notre époque. Le corps se souvient, et la poésie rythmique ou rimée est celle qui aide le mieux le corps à se souvenir. Comme le fit observer [le poète] Ezra Pound, « la musique commence à s’atrophier lorsqu’elle s’éloigne trop de la danse, et la poésie commence à s’atrophier lorsqu’elle s’éloigne trop de la musique ».
Les Anciens comprenaient le rapport entre musique et mémoire. Le terme de « mnémotechnique » vient de la même racine que Mnémosyne, la « Titanide à la belle chevelure » qui donna la mémoire aux mortels et enfanta les neuf Muses. Sans mémoire, il n’y a pas d’expérience du temps qui passe, mais seulement des rencontres de « maintenants » sans lien entre eux ; pourtant, la musique, qui se compose et s’écoute dans le temps, peut exister sans mémoire.

Sacks raconte l’histoire de Clive Wearing, un musicien anglais atteint d’une encéphalite à herpès et devenu, de ce fait, très gravement amnésique : « Clive vivait avec l’impression constante de tout juste émerger de l’inconscience, car son esprit ne gardait aucun souvenir d’avoir été éveillé jusqu’alors » ; il semblait découvrir perpétuellement le monde pour la première fois. Mais le plus stupéfiant, c’est que les talents musicaux de Clive étaient intacts. Il pouvait jouer de l’orgue, chanter, diriger un chœur et même improviser au piano. Cela amène Sacks à émettre cette hypothèse : « Se souvenir de la musique ne relève pas du tout de la mémoire au sens habituel. Se souvenir de la musique, en écouter ou en jouer se déroule entièrement dans le présent. » Il cite Victor Zuckerlandl, philosophe de la musique : « Entendre une mélodie, c’est tout à la fois l’entendre, l’avoir entendue et être sur le point de l’entendre. Chaque mélodie nous déclare que le passé peut être là sans pour autant être remémoré, l’avenir sans être connu d’avance. »
La musique pourrait ainsi faire appel à un type de savoir plus profond que la simple mémoire de l’expérience, pas totalement soumis à la raison et apparemment capable de transcender le temps lui-même. Dès lors, on comprend mieux pourquoi elle impressionnait Pythagore et inquiétait Platon. Bien des années plus tard, saint Augustin faisait encore écho à l’ambivalence de ce dernier en envisageant de bannir la musique du territoire de l’Église. « Je fluctue ainsi entre le danger du plaisir et son effet bienfaisant », note-t-il. Il se laissa fléchir uniquement en raison de la « promptitude [de la musique] à nous emporter vers les nombres éternels, où l’on a plus de chance de trouver Dieu que dans les qualités empiriques du monde temporel ».
L’Église ne cessa de changer de position sur ce point. Tant que la musique religieuse du Moyen Âge se limitait au plain-chant à une seule voix, on pouvait l’accepter ; mais dès qu’elle commença à évoluer vers une polyphonie plus complexe, on s’émut. En 1322, le pape Jean XXII interdit la polyphonie durant la messe. En 1364, Urbain V l’autorisa à nouveau. Au XVIe siècle, après que le génie franco-flamand Josquin Desprez eut créé une musique vocale allant de la simple homophonie aux fantaisies polyphoniques les plus complexes, souvent accompagnées de sombres et dérangeantes harmonies, les délégués au concile de Trente en appelèrent au retour de la simplicité, et envisagèrent même d’accorder le monopole liturgique au chant grégorien. Giovanni Pierluigi da Palestrina les en dissuada en inventant une musique tout aussi complexe, mais à laquelle sa fluidité donnait toutes les apparences de la simplicité. L’Église fut tellement impressionnée par cet acte de sprezzatura que l’invention musicale allait devenir un élément essentiel de la liturgie (3).
L’Église avait le même problème que Platon : la musique est capable d’embraser les émotions, de favoriser les pensées inopportunes ou, tout simplement, de procurer trop de plaisir. Lorsqu’il mettait en garde contre ces dangers, Platon visait spécifiquement la musique vocale qui reposait sur la puissance rythmique de la poésie (il n’existait pas, à l’époque, de distinction claire entre musique et poésie) ; mais n’importe quelle musique peut faire passer un message, si message il y a. Même si cela lui prit un certain temps, l’Église finit par comprendre que son discours serait d’autant plus puissant que la liturgie serait magnifique. Et elle commença à promouvoir une musique ornementale et expressive. Les jésuites introduisirent même une forme religieuse de l’opéra, l’oratorio, qui fait appel à des solistes, à des chœurs et à différents instruments afin d’exprimer la varietas, une musique qui surprend et enchante.

Dès la fin du XVIIe siècle, le terrain musical était suffisamment ferme pour supporter les pas de géant de Jean-Sébastien Bach. Mettant en œuvre tous les moyens de ses prédécesseurs, dont la polyphonie, les rythmes de danse, le récitatif dramatique et l’hymne, Bach façonna une musique qui était la quintessence de la varietas. Il convoqua également les sons les plus brillants, les plus beaux et les plus mathématiquement précis que l’on ait jamais entendus jusque-là. Comme l’a dit Michael Torke, un compositeur contemporain dont la forme de synesthésie (4)est racontée dans Musicophilia, « pourquoi gaspiller son argent dans une psychothérapie quand on peut écouter la Messe en si mineur ? »

Si Emmanuel Kant considérait la musique comme le plus piètre des arts
, d’autres philosophes ont porté sur elle un regard autrement plus approbateur, la considérant non seulement comme l’art le plus grand, mais aussi le plus apte à véhiculer des vérités sur le monde. Pour Schopenhauer, la musique était la manifestation directe de la Volonté cosmique imprégnant la totalité de la vie. Nietzsche, lui aussi, plaçait la musique au centre de la démarche philosophique. Mais Nietzsche et Schopenhauer bénéficiaient d’un énorme avantage sur Kant : ils avaient écouté Beethoven. De nombreux auteurs ont tenté d’expliquer la grandeur de Beethoven, dont [l’auteur allemand] E.T.A Hoffmann, qui verse dans le dithyrambe, et [l’écrivain britannique] E.M. Forster, plus laconique : « La Cinquième symphonie est le bruit le plus sublime qui ait jamais pénétré l’oreille humaine. » Mais il n’existe aucune explication satisfaisante de l’effet produit par ces sons. Schubert et Tchaïkovski ont écrit des airs plus entraînants, Brahms des harmonies plus complexes et Bach les fugues les plus parfaites qui soient ; mais si vous écoutez le mouvement lent de la Septième symphonie de Beethoven, dont la mélodie commence par douze mi consécutifs, ou le second mouvement du Concerto pour violon, avec ses progressions harmoniques rappelant la pop music des années 1950, vous entendrez quelque chose qui va tellement au-delà de la technique de composition que la meilleure chose à faire est sans doute de s’en remettre à ce que les musiciens eux-mêmes appellent l’« esprit Beethoven ».
Les premiers compositeurs romantiques étaient des humanistes, des enfants des Lumières, explorant la portée et la profondeur de l’émotion humaine, tout en restant fidèles aux proportions idéales du classicisme. Leur musique reflète en partie le projet esthétique et transcendantal des poètes et critiques romantiques de la fin du xviiie et du début du XIXe siècle. Après tout, c’est une époque où les artistes avaient consciemment entrepris de propager les idées philosophiques dominantes.
Arrive Richard Wagner. Celui-ci ne se considérait pas seulement comme le successeur de Beethoven, mais aussi comme un génie du Volk (5) envoyé sur terre pour créer une nouvelle esthétique du drame musical. Rejetant les principes des Lumières, il pousse l’irrationnel – et même le prérationnel – sur le devant de la scène, reléguant l’humanisme en coulisse. À l’instar de Nietzsche, Wagner propose une nouvelle esthétique précisément parce qu’il considère erronée toute la pensée morale, depuis Platon jusqu’à Kant. À la différence de Beethoven, Wagner s’intéresse aux émotions et superstitions primitives. Son utilisation de sombres mélodies non rythmiques, d’harmonies changeantes et de lourdes répétitions thématiques fait de lui le précurseur des compositeurs de musiques de films. Ses œuvres sont enivrantes, hypnotiques, exaspérantes. Nous n’y percevons plus l’humanisme optimiste de Bach et Beethoven, mais la sensibilité d’un fatalisme autoproclamé, un retour au culte de la force sur celui la raison.

À ses débuts, Nietzsche idolâtrait Wagner. Puis il prit ses distances, et en vint à lui préférer Bizet : sa musique ensoleillée faisait de lui, dit-il, « un meilleur être humain ». Quant à Bach, il parvint même à lui faire oublier quelques instants que Dieu était mort. En entendant la Passion selon saint Mathieu, Nietzsche dut admettre que « quelqu’un qui aurait complètement oublié le christianisme l’entend là comme dans l’Évangile ».
Bien que l’importance de Wagner comme celle de Nietzsche soient indéniables, on peut se demander quelle eût été leur influence, à la fin du XIXe siècle, sans la publication de l’Origine des espèces par Darwin, en 1859. Non seulement le ciel perdait son immortel locataire, mais le lien entre création et morale était dissous. Si l’homme avait émergé du limon primitif, alors la conscience elle-même – et tout ce qu’elle a élaboré – était de nature prosaïque et limitée. Il n’y avait sans doute rien de nouveau à reconnaître que l’homme est un animal (« La supériorité de l’homme sur la bête est nulle », dit l’Ecclésiaste-), mais l’idée que l’homme n’était pas plus qu’un animal eut d’inévitables conséquences quand la survie des plus adaptés devint une prescription plutôt qu’une description chez certains disciples de Nietzsche et de Darwin.
Dans cette effervescence intellectuelle, certaines branches de la philosophie commencèrent à s’aligner sur la science : les positivistes logiques et les empiristes scientifiques restreignirent la connaissance aux données observables ; la conscience fut réduite au cerveau, le libre arbitre à une illusion ; et les simplifications évolutionnistes sur la perception et la connaissance expliquaient à la fois la création artistique et son impact. Il ne fallut pas bien longtemps pour que la musique et les sentiments qu’elle éveille soient considérés en termes de sons ordonnés et d’agitation nerveuse.

Un tel réductionnisme peut bien être l’orthodoxie par défaut dans le domaine de la biologie, il est contesté par les scientifiques d’autres disciplines. Le physicien et mathématicien britannique Roger Penrose soutient, par exemple, qu’à la différence d’un ordinateur, entièrement basé sur la règle et le nombre, l’esprit humain établit la vérité mathématique de manière non réductrice ; il est, pour ainsi dire, indiscipliné. Penrose va même plus loin. À ses yeux, certaines vérités – mathématiques, mais aussi morales et esthétiques – existent dans un monde platonicien idéal, auxquelles la conscience a intuitivement accès. Cela permet de comprendre ce que voulait dire Mozart en expliquant que son esprit « saisit d’un seul coup » une œuvre achevée, « non pas […] progressivement, mais dans sa totalité ».
La vision non réductrice de la conscience avancée par Penrose est controversée, notamment parmi les informaticiens qui développent l’intelligence artificielle ; mais il n’est pas le seul à la défendre. Pour le célèbre physicien Paul Davies, la vie consciente n’est pas simplement une excentricité de la nature ; c’est un phénomène tellement improbable qu’il doit être « inscrit de façon très élémentaire dans les lois de l’univers ». Dans la même veine, le philosophe David Chalmers, auteur de L’Esprit conscient, pense que la conscience doit, d’une manière ou d’une autre, être tissée dans l’étoffe même de l’existence, constituant une propriété fondamentale de la nature ; et les cerveaux ont évolué pour l’exploiter.
Bien sûr, il ne s’agit là que de spéculations. Mais ceux qui pensent que des lois biologiques suffisent à expliquer la vie consciente et toutes ses manifestations ne spéculent pas moins. Stupéfaits par l’ordre géométrique du cosmos, les pythagoriciens voyaient dans les nombres le cœur même de la connaissance, au point d’imaginer que l’arithmétique pouvait rendre compte de la musique – le son ordonné. Mais si les règles et les nombres ne peuvent, à eux seuls, engendrer la conscience, alors l’art musical doit lui aussi transcender les rapports arithmétiques. Bien que les mathématiciens ne puissent pas davantage expliquer l’élégance d’une preuve que les musiciens ne peuvent expliquer la beauté de la cavatine du Quatuor opus 130 de Beethoven, il y a une différence : la beauté des mathématiques est froide et austère, ses vérités d’une perfection immuable ; mais la « petite chanson » de Beethoven possède l’incertitude et la chaleur de la vie. La musique est la fille émotionnelle des mathématiques, tantôt obéissante, tantôt rebelle. Cette filiation s’entend dans les harmoniques d’une corde pincée et la consonance d’un accord majeur parfait. Pourtant, par son indocilité, la musique parle de la liberté inhérente à la création, cette même liberté qui nous rend conscients, conscients de la beauté de la musique. Lorsque j’écoute le début de l’Actus tragicus de Bach, je suis provisoirement libéré de la caverne de Platon, et j’entraperçois ce qui existe au-delà du feu et des ombres dansant sur la paroi.
À sa manière étrangement directe donc, la musique dévoile deux des secrets de la nature : la beauté parfaite de ses lois et la liberté qui permet le développement d’une vie consciente, désordonnée. Oliver Sacks ne le formule pas ainsi – il reste, après tout, un naturaliste. Cependant, on sort de la lecture de son récit des troubles cognitifs et de l’étrange capacité de la musique à les « corriger », avec le sentiment que, lui aussi, croit à quelque chose d’irréductiblement beau dans la nature. Ce que révèle Musicophilia, c’est qu’il existe peut-être en chacun de nous, aussi abîmé soit-on – et nous le sommes tous –, une étincelle de cette incorruptible beauté.

Exorciser les démons du colonialisme

« Une exploration du "Brésil du Mozambique" » [la province métissée du Zambèze, région littorale du centre du pays]. Tel serait, pour le Portugais José Luís Pires Laranjeira, le thème principal du dernier livre de la romancière mozambicaine Paulina Chiziane, O Alegre canto da perdiz. C’en est un, parmi d’autres… Car le cinquième roman de la Mozambicaine aborde tout autant les questions de l’assimilation, du racisme, de la polygamie, de la prostitution, infantile et adulte, des conflits conjugaux, des conflits d’intérêts ou encore de générations. « Longue vitupération, réquisitoire passionné et meurtri contre la domination des colonisés en général et des femmes en particulier », résume le spécialiste de littérature luso-africaine dans le Jornal de Letras. « Avec ce style, propre à l’auteur : phrases courtes, mots et syntaxe ordinaires, images tirées de la vie courante et des traditions de la brousse et de la campagne mozambicaines ».
Une expédition poignante dans les recoins de la mémoire des femmes du peuple mozambicain, dans laquelle Chiziane n’hésite pas à se passer de « la bonne humeur qui s’est installée dans une certaine prose africaine comme un véritable effet light destiné à occulter les difficultés que traversent les sociétés de ce continent ». O Alegre canto da perdiz raconte la vie de Delphine, noire, jolie, analphabète, qui cherche à vaincre les préjudices de la couleur et de la race par le sexe, avec l’illusion que ses descendants pourront vivre avec des Blancs une vie meilleure de non-Noirs. Delphine rompt avec toutes les règles du roman bien-pensant : prostituée, elle a épousé un Noir au service du colonialisme, puis un Blanc colon ; elle a vendu une fille comme concubine pour qu’elle devienne la première femme noire du pays à avoir l’électricité chez elle. O Alegre canto da perdiz est un livre dévastateur ; l’Afrique coloniale passée au crible d’un regard féminin sans ambiguïtés, explicite.

La guerre civile espagnole, guêpier des envoyés spéciaux

« La période la plus dangereuse de l’histoire du reportage ». C’est ainsi que le journaliste américain Frank Hanighen désigne la guerre civile espagnole (1936-1939). Des témoignages de reporters étrangers, Paul Preston a fait un livre. Dos Passos, Hemingway, parmi d’autres, lui prêtent leur plume pour brosser le tableau peu reluisant de leur situation dans le conflit. « Les responsables de relations presse et les censeurs franquistes étaient des voyous prêts à expulser les journalistes, les jeter en prison et même les exécuter », écrit Michael Jacobs, auteur d’une critique de l’ouvrage dans The Literary Review.
Qu’ils enquêtent en territoire républicain ou dans la zone contrôlée par les franquistes, les reporters étrangers n’avaient pas l’assurance de voir leurs articles publiés. Certains patrons de presse étaient favorables à Franco, d’autres se montraient presque frivoles : « Cedric Salter s’est tout bonnement entendu dire que le public ne voulait pas avoir le meurtre et la brutalité pour lecture à la table du petit déjeuner », relate Jason Webster dans The New Statesman. L’anticléricalisme des républicains, les agressions de prêtres et les attaques de monastères étaient souvent réprouvés.
La désillusion des correspondants de presse est aussi symptomatique d’une époque. « La foi que beaucoup d’entre eux avaient dans le communisme était ébranlée par les premières purges staliniennes en Russie. En outre, la défaite républicaine a définitivement mis fin à l’espoir que l’Europe occidentale allait, en Espagne, aider le bien à triompher du mal », analyse Michael Jacobs.

Jours heureux à Luanda

Ondjaki : « guerrier » en langue kimbundu. Tel est le pseudonyme littéraire de Ndalu de Almeida. Du haut de ses 31 ans, ce jeune angolais-portugais est, pour le spécialiste brésilien de littérature lusophone Adelto Gonçalves, « l’enfant prodige des Lettres
angolaises ». « Exemple parfait du métissage qui caractérise aujourd’hui ce peuple », représentant d’une génération qui n’a jamais connu le colonialisme, « Ondjaki a su inventer une écriture nouvelle, détachée de la littérature nationaliste et socialiste de ses pères, celle qui a fleuri dans les années 1970 avec Agostinho Neto, Luandino Vieira ou Pepetela », écrit Gonçalves dans le Jornal Opção. Loin des invectives révolutionnaires et de la haine anticolonialiste, Ondjaki, enfant de l’indépendance, est libre de « raconter avec tendresse, humour et légèreté les musseques (favelas), les parties de foot dans les terrains vagues, les fêtes populaires et la vie des va-nu-pieds du Luanda de son enfance ».
Chaque nouvelle de ce livre est centrée sur une scène de la vie quotidienne dont la banalité est la qualité principale et dont le critère de sélection est le souvenir heureux. Dans un langage décomplexé, qui n’hésite pas à relever la langue de Camões des saveurs épicées d’un dialecte kimbundu pour le moins imagé, il ressuscite une enfance baignée dans la joie de vivre, marquée par des personnages hauts en couleur comme Grand-mère Dix-neuf, ainsi nommée pour avoir été amputée d’un doigt de pied, ou le fidèle EcumedeMer, prêt à tous les coups pour se payer une limonade. « Une véritable bouffée d’air frais dans la littérature angolaise. Rien d’étonnant donc à ce qu’il soit aujourd’hui traduit jusqu’en Chine. »