Jours heureux à Luanda

Ondjaki : « guerrier » en langue kimbundu. Tel est le pseudonyme littéraire de Ndalu de Almeida. Du haut de ses 31 ans, ce jeune angolais-portugais est, pour le spécialiste brésilien de littérature lusophone Adelto Gonçalves, « l’enfant prodige des Lettres
angolaises ». « Exemple parfait du métissage qui caractérise aujourd’hui ce peuple », représentant d’une génération qui n’a jamais connu le colonialisme, « Ondjaki a su inventer une écriture nouvelle, détachée de la littérature nationaliste et socialiste de ses pères, celle qui a fleuri dans les années 1970 avec Agostinho Neto, Luandino Vieira ou Pepetela », écrit Gonçalves dans le Jornal Opção. Loin des invectives révolutionnaires et de la haine anticolonialiste, Ondjaki, enfant de l’indépendance, est libre de « raconter avec tendresse, humour et légèreté les musseques (favelas), les parties de foot dans les terrains vagues, les fêtes populaires et la vie des va-nu-pieds du Luanda de son enfance ».
Chaque nouvelle de ce livre est centrée sur une scène de la vie quotidienne dont la banalité est la qualité principale et dont le critère de sélection est le souvenir heureux. Dans un langage décomplexé, qui n’hésite pas à relever la langue de Camões des saveurs épicées d’un dialecte kimbundu pour le moins imagé, il ressuscite une enfance baignée dans la joie de vivre, marquée par des personnages hauts en couleur comme Grand-mère Dix-neuf, ainsi nommée pour avoir été amputée d’un doigt de pied, ou le fidèle EcumedeMer, prêt à tous les coups pour se payer une limonade. « Une véritable bouffée d’air frais dans la littérature angolaise. Rien d’étonnant donc à ce qu’il soit aujourd’hui traduit jusqu’en Chine. »

Google books : le vrai piège

L’annonce par Google de numériser des bibliothèques entières a, en son temps, déclenché les ires de tous les Jeanneney du monde. À bien des égards, ils n’ont pas eu tort. Pour autant, la question la plus essentielle n’a pas encore été présentée ou soulignée comme elle le méritait, alors que le programme de numérisation de masse de Google date déjà de plusieurs années. Quelle est cette question ? Elle porte sur la nature précise du document numérique que nous offre Google chaque fois que les lois le permettent.
La procédure, on le sait, est d’une simplicité enfantine. Je me place dans Google Books et j’inscris ma requête au bon endroit pour immédiatement obtenir le résultat. Tapons « Bovary » pour voir, et immédiatement se révèle une liste de possibilités, dont la première est le livre complet, disponible par le biais du Taylor Institute d’Oxford. Prenons cet exemplaire et affichons-le. Superbe ! Tout y est, y compris les illustrations dans une édition datant de 1885 (A. Quantin éditeur-imprimeur). Cherchons maintenant « Homais » ; le voilà qui apparaît trente fois, chaque fois accompagné d’un court passage et de la page correspondante. Voilà en vérité un outil de travail impressionnant.
L’étape suivante paraît évidente : je veux cet exemplaire ici, chez moi. Aucun problème ! Obligeamment, Google nous permet de télécharger le fichier offert. Il nous permet aussi de le placer dans une bibliothèque personnalisée (en ligne). Pour couronner le tout, on trouve une invite à commentaire. Malgré tout, l’instinct de possession reprend vite le dessus, et je fais venir le fichier, gros de ses six-sept méga-octets. Je viens de devenir l’heureux propriétaire d’une édition de 1885 de Madame Bovary.
Mais de quoi suis-je réellement propriétaire ? Pour voir, je vais afficher le fichier maintenant localisé sur mon disque dur et vérifier ce que je peux faire avec. Je peux le lire à l’écran mais lire tout un livre à l’ordinateur, très peu pour moi ! Faisons quelque chose de mieux et recherchons « Homais » de nouveau. Docilement, mon lecteur de fichiers pdf cherche, cherche, et, au bout de quelques secondes m’annonce qu’il ne trouve rien. Madame Bovary sans Homais, ce n’est plus Madame Bovary. Que se passe-t-il donc ?
La réponse est simple. Google numérise à toute vitesse des millions de pages-images. Ensuite, en utilisant des logiciels de reconnaissance de caractères, il se crée un fichier texte de ces pages images. L’utilisateur, à condition de passer par Google, visionne la page image, mais il peut aussi faire usage du fichier texte invisible pour retrouver, par exemple, les occurrences de « Homais » dans le roman. Malheureusement, quand il télécharge les pages-images du roman de Flaubert, le fichier texte ne l’accompagne pas. Le résultat est donc un objet lisible à l’écran, point final. La recherche de « Homais » par ordinateur n’est plus possible.
Qu’à cela ne tienne, je puis imprimer ce roman. Effectivement, on peut imprimer les 472 pages de ce fichier et, peut-être, les faire relier quelque part… Mieux vaut probablement placer ce fichier sur un lecteur de eBooks et ainsi le lire plus confortablement que sur un écran. C’est un petit progrès, mais c’est le seul. Cela dit, le résultat n’est quand même pas nul ! Avec Google, on a accès à toutes sortes de textes, y compris des textes rares ou des éditions anciennes d’ouvrages célèbres qui sont désormais dans le domaine public.
Au final, la générosité de Google dissimule quelque chose de beaucoup plus profond et important. Rechercher les occurrences de « Homais » dans le roman de Flaubert ne peut s’effectuer que si l’on a accès à une version du fichier ouverte aux opérations algorithmiques des ordinateurs et de leurs logiciels. Le grand secret, c’est que cette dimension nouvelle de nos documents est en train de prendre de plus en plus d’importance. Le grand secret, c’est que Google se réserve cette version du document. Ce que cherche Google, c’est de devenir le système d’exploitation dominant, voire unique, de cette algorithmique. Vous cherchez quelque chose ? Passez par Google ! Sinon, restez chez Gutenberg et amusez-vous bien ! Et retrouvez les trente occurrences de « Homais »…
La menace de Google, ce n’est pas une question de diversité culturelle. Mon Flaubert arrive d’Oxford, après tout. Cette diversité culturelle, elle se fonde sur les collections des bibliothèques et non sur le processus de numérisation. La menace de Google, c’est de monopoliser tout le champ algorithmique en train de croître autour des documents numérisés. Grâce à cette algorithmique, la lecture va être profondément enrichie et même modifiée. Par conséquent, ceux qui ne passeront pas par Google demeureront coincés dans le XXe siècle.

L’aéroport comme métaphore

« Un aéroport devrait être nu, complètement nu sous le ciel, devant les champs et les pistes d’atterrissage », écrit Le Corbusier en 1946. Inversement, l’architecte visionnaire, un peu « fada » selon les Marseillais, ignorant les aspects pratiques, voulait les guichets au cœur même de la ville. La contradiction n’a pas échappé à Alastair Gordon, auteur d’une histoire culturelle des aéroports. Pour Owen Hatherley qui en rend compte dans The New Statesman, celui-ci met en évidence une « distinction entre la conception de l’aéroport comme métaphore de la vitesse, de l’éphémère et du progrès d’un côté, et son usage de l’autre : centre commercial, construction panoptique et frontière bien gardée ».
C’est l’Europe qui, la première, a adopté la forme contemporaine de l’aéroport. En 1936, Berlin-Tempelhof était le plus grand du monde. Les Américains préférèrent déguiser les leurs en zones d’habitation « par peur d’attaques japonaises ou allemandes qui n’eurent jamais lieu », raconte Hatherley. Après la guerre, l’aéroport devient le lieu où s’incarnent l’optimisme et le progrès. L’exemple le plus frappant est le terminal TWA de l’aéroport Kennedy à New York. La compagnie y met en scène « un monde presque fictif d’hôtesses de l’air prétendument dévouées, d’uniformes synthétiques aux allures fétichistes, et un design très futuriste ». Puis le tableau vire au cauchemar. Entre 1969 et 1978, quelque quatre cents détournements d’avions en font le lieu par excellence où l’Amérique contemporaine exhibe ses préoccupations sécuritaires. Le livre montre avec quelle aisance les responsables des attentats du 11 septembre ont cependant échappé aux contrôles. « Si bien qu’on passa à un niveau supérieur et contrariant de fouilles et de contrôles par des scanners intrusifs ».

Oiseaux socialo-réalistes

« Voilà un roman comme on n’en a plus vu depuis longtemps, un roman au sommet, écrit l’auteur allemand Thomas Brussig dans le Spiegel. Il se passe dans les années 1980 dans les milieux bourgeois de Dresde [RDA]. On s’offre de l’art contemporain, on se retrouve à l’opéra, on collectionne des horloges anciennes, on va à des conférences de vulgarisation, quand on n’en donne pas soi-même. Au cœur de l’action, la famille du chirurgien et médecin-chef Richard Hoffmann et de sa femme Anne, infirmière. Les enfants du couple, des adolescents, doivent apprendre à faire le grand écart entre vie privée et vie publique. Tellkamp nourrit une certaine prédilection envers de drôles d’oiseaux socialo-réalistes de souche universitaire et bourgeoise : un noble communiste de salon, un économiste juif, un sculpteur qui jouit d’un visa de sortie permanent.
La Tour prend aux tripes. Tellkamp décrit la RDA comme une construction étatique établie pour l’éternité qui ne doute jamais d’elle-même.  Il parle d’une époque où personne, vraiment personne, ne savait ou même ne devinait comment les choses allaient tourner. La vérité, c’est que jusqu’à une période avancée de l’année 1989, tout le monde pensait que cela continuerait indéfiniment ; c’est seulement rétrospectivement qu’on a parlé des « derniers temps ».
Un chapitre impressionnant évoque une coupure de courant. Dresde est dans le noir. A l’hôpital, le groupe électrogène ne se déclenche pas, le diesel ayant été siphonné. Des opérations se concluent à la lueur des bougies, les urgences sombrent dans la panique. Quelques heures durant, règne une sorte de dictature stalinienne. Quand les habitants commencent à geler, vont chercher du bois en forêt et se volent le charbon rationné, quand finalement la faim se répand et que des hordes de rats envahissent les sous-sols, la tour s’effondre. » (Extraits).

De nouveaux venus dans le paysage électronique

J’avais une fois entrepris mon libraire sur le sujet du livre électronique, il y a un ou deux ans. Dédaigneusement il m’avait dit : « votre truc, ça ne marchera jamais ! En tout cas pas en France . »
À première vue, il paraissait avoir raison. Le livre électronique, qui est né en même temps que la bulle Internet, a bien failli mourir avec elle. Dans la liste des victimes : d’abord les Rocket e-book et Softbook américains, les grands ancêtres, qui se sont réincarnés dans le Gemstar e-book (aujourd’hui moribond ). Puis, en France, le fameux Cybook, de Cytale – le projet franco-français d’Attali et d’Orsenna, tristement décédé. Au Japon, le LIBRIé de Sony, sur lequel les livres ne pouvaient rester que 60 jours, a succombé lui aussi, mais serait en passe de résurrection. Et , de par le monde, une foultitude de projets plus ou moins mort-nés… Tous ces ancêtres étaient lourds, fragiles et surtout très coûteux. Mais j’ai de mauvaises nouvelles pour le libraire : dans le paysage du livre électronique sont récemment apparus quelques nouveaux-nés d’apparence vigoureuse. Notamment le Sony reader et le Kindle d’Amazon. Commençons par celui-ci : c’est encore un écran rigide, mais qui utilise l’encre électronique (confort de lecture impeccable). Il est nettement plus léger que ses prédécesseurs, et un peu plus sexy aussi – en tout cas, il ressemble moins à un ordinateur ; il contient 200 livres et sa batterie dure 30 heures. Il coûte encore fort cher (360 $), mais, mais, mais : il se connecte directement à Internet, ce qui permet de télécharger l’un des 180 000 titres disponibles chez Amazon pour environ 10 $ ! Seul problème : il n’est pas encore vraiment utilisable en France, car il fonctionne sur une norme américaine de transmission (l’arrivée d’une version 2 universelle serait imminente). Il semblerait que, commercialement, le Kindle commence à marcher plutôt bien : Amazon dit en avoir déjà vendu dans les 300 000 exemplaires, et assure que les téléchargements représenteraient désormais 10 % de ses ventes de livres. Dans un pays où 82 % des lecteurs ont déclaré ne jurer que par le papier, ce n’est pas trop mal. Voyons ensuite l’autre grand rival, le Sony Reader, qui va débarquer dans les rayons de la FNAC vers la mi-octobre. Les commentaires que l’on peut glaner de-ci delà font écho à ceux concernant le Kindle : l’encre électronique est un énorme progrès, mais l’objet est toujours un peu cher (299 €), et sent encore la première génération. Quant au contenu, le discours marketing vante la mise en place d’un « écosystème » FNAC – Sony – Hachette : la FNAC vend exclusivement le Sony sur lequel on ne peut télécharger qu’exclusivement les titres Hachette. Il faut voir…
Il y a quelques jours, je suis repassé chez mon libraire. Il avait l’air maussade : « si c’est pour m’acheter un livre, je suis à vous. Mais si c’est pour me bassiner avec votre livre électronique, j’ai vraiment autre chose à faire ! »

Mais qui fonda le cubisme ?

C’est Braque, et non Picasso, qui inventa le cubisme, soutient John Golding dans la New York Review of Books, après avoir lu le livre d’Alex Danchev. Lui-même spécialiste de Picasso, Golding a apprécié cette biographie de Braque, écrite par un professionnel du genre, par ailleurs historien militaire. Les deux spécialistes se rangent à l’avis de Marie Laurencin, puis de Jean Paulhan, pour qui Braque était « le Patron », avec un « P » majuscule. La première œuvre indubitablement cubiste est sa « Nature morte aux instruments de musique », peinte en 1908. Braque conserva cette toile avec lui jusqu’à sa mort.
Avec ses « Demoiselles d’Avignon » (1907), peinture qui avait profondément impressionné Braque, Picasso fut le premier à introduire la pluralité des regards sur le sujet de la toile. Mais, écrit Golding, « c’est Braque qui inventa l’espace dans lequel des objets et des personnages cubistes peuvent vivre et respirer ». Braque exprime sa vision en ces termes : « Ce qui m’a beaucoup attiré – et qui fut la direction maîtresse du cubisme – c’était la matérialisation de cet espace nouveau que je sentais. Alors je commençai à faire surtout des natures mortes, parce que dans la nature morte il y a un espace tactile, je dirais presque manuel… Cela répondait pour moi au désir que j’ai toujours eu de toucher la chose et non seulement de la voir. C’est cet espace qui m’attirait beaucoup, car c’était cela la première recherche cubiste, la recherche de l’espace. »

Opération Diogène

Depuis l’invention de la vanitas, en fait de la nature morte, l’oxymore est une technique d’opération. En rapprochant deux contraires, il crée un effet de vent relatif, d’opposition de phase, de mise en résonance, et donc, de bruit, de visibilité. De Laurel et Hardy à Michaël Gorbatchev ambassadeur Vuitton, l’oxymore a pris pied dans l’économie ; il est devenu casting et, désormais, co-branding : il interpelle, déplace, rehausse, rafraîchit l’image de produits fatigués ou déjà vus…

Parmi les 700 livres de cette rentrée littéraire, dont beaucoup finiront comme le crill aspiré par la baleine, un oxymore se détache : Houllebecq /Lévy. C’est gros, c’est énorme, et si on n’a pas compris, la télévision le martèle : c’est James Bond contre Diogène.

A casting oxymore, titre paradoxal : Ennemis Publics, publicité qui colle à la co-respon­dance — doublure chic du co-branding — comme l’urinoir au musée. On se prend à rêver qu’ils ne l’aient pas écrite eux-mêmes…

Car la vraie nouveauté vient des producteurs, des Saltzman et Broccoli sans lesquels James Bond ne serait encore qu’un livre. Pour une telle opération, on imagine les à-valoir, les commissions d’agent, les budgets promo, les coûts de mise en place… Hollywood n’est pas loin : comités d’investissement, slides Power Point, pitch marketing, séminaires force de vente… Du coup, pour produire et lancer Opération Diogène, ils se sont mis à deux : Grasset et Flammarion. Une grosse co-édition. On les croyait concurrents, ils affichent leur connivence : c’est le buddy publishing. Premier carton au générique, ils endossent tous les risques, ils présentent leur fierté. On applaudit, on en redemande. Mais on tremble aussi, on redoute le flop, le navet, la dinde de dix tonnes…. Et si le livre marche, on verra le making-of, le Comment j’ai vendu l’idée… , les Confessions d’un attaché de presse… Juste avant le deuxième tome. Car dans Ennemis Publics, peu importe les buddies, c’est l’édition qui parle.

Remanier le Coran ? Verboten !

Le Coran n’est pas toujours facile à lire. Agencé, non pas de manière thématique ou chronologique, mais selon la longueur de ses 114 sourates, il exige une patiente lecture complète pour être vraiment compris. Les auteurs (deux femmes) ont constaté que les enfants d’origine turque ou maghrébine, voire leurs aînés, s’ils se réfèrent volontiers au livre saint de l’islam, le connaissent souvent mal. Leur version « traduite et expliquée » opte donc pour une organisation plus accessible par thème, qui rend aussi plus aisées les comparaisons avec la Bible. Allah, la création, le prophète Muhammad, puis les autres figures du livre sacré… Sur la page de gauche, le texte d’origine, à droite, la traduction.
L’ouvrage est sacrilège pour certaines voix de l’islam allemand, qui lui reprochent aussi de publier des représentations du prophète. Les deux auteurs disent avoir voulu rendre hommage à la beauté de certaines créations de l’art islamique. Selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung c’est en effet une des qualités du livre : voilà enfin à portée de main des illustrations qui, en raison de l’interdit islamique des représentations, sont précisément rares. Le quotidien est, en revanche, plus réservé sur un autre parti pris des auteurs qui auraient délibérément voulu promouvoir un Coran tolérant. Certains passages sont passés sous silence, tel « ce vers accordant à l’homme le droit de battre sa femme ».
 « De toute évidence, l’intention des auteurs est de montrer un islam libéral et compatible avec la modernité ». Débonnaire, le commentateur ajoute : « Ce principe de sélection est aussi à l’œuvre dans des Bibles pour enfants qui souvent excluent, ou tout au moins atténuent, la colère de Dieu ». Eclairer les esprits exigerait-il parfois de laisser certaines choses dans l’ombre ?

Intégration à l’italienne

Longtemps pays d’émigration, l’Italie compte aujourd’hui plus de deux millions d’étrangers de 180 nationalités différentes. Et la tragédie des boat people africains venant s’échouer sur ses côtes ne rend pas compte d’une réalité autrement plus subtile. Ce que fait le géographe Fabio Amato, selon Giovanna Pajetta, du Manifesto. Dans un livre à rebours des idées reçues, il dissèque les transformations territoriales portées par la vague migratoire. Presque 60% des immigrés s’installent dans les régions septentrionales, là où « rugit la xénophobie de la Ligue du Nord ». Et, à la différence des pays d’immigration plus ancienne (France, Grande-Bretagne, Allemagne, etc.), la péninsule ne compte guère de ghettos ethniques. Les étrangers sont éparpillés, jusque dans les campagnes souvent préférées aux villes. « C’est le signe d’une intégration en marche », souligne Giovanna Pajetta. Le livre de Fabio Amato en donne un autre : la création d’entreprise. L’Italie compte aujourd’hui 140 000 patrons immigrés. Elle leur devait, en 2006, plus d’un tiers des nouvelles raisons sociales.

Les revirements politiques de Goethe

Octobre 1808. Princes et monarques d’Europe sont conviés par Napoléon dans une petite ville de Prusse passée dans ses mains : Erfurt. Pendant trois semaines, elle est le théâtre de rencontres mondaines, de feux d’artifice et de nombreux spectacles destinés à impressionner. Le 2 octobre, Gœthe fait le déplacement, en voisin, depuis Weimar. C’est à cette rencontre entre deux titans que le journaliste et historien Gustav Seibt consacre un livre « remarquablement bien documenté » et « très vivant » selon Roman Bucheli, journaliste de la Neue Zürcher Zeitung.
Les deux hommes parlent de théâtre, de Werther – l’empereur déclare au poète qu’il l’aurait lu pas moins de sept fois, écrit Adam Soboczynski, qui commente aussi l’ouvrage dans Zeit Literatur. Il reste que l’on sait peu de choses de cette entrevue, sinon qu’elle se prolongera par l’octroi, à Gœthe, de la légion d’honneur. Le principal intérêt du travail de Seibt est d’avoir reconstitué minutieusement son contexte. Il le fait en s’appuyant sur les écrits d’un journaliste de l’époque, Theodor Kajetan Arnold, dont les comptes-rendus du Congrès d’Erfurt sont réédités par la ville à l’occasion du 200e anniversaire de l’événement.
Le lecteur, note Bucheli, voit ainsi évoluer la relation entre les deux hommes. Le poète manifeste d’abord du mépris pour ce « parvenu corse » qui lui inspire de la peur lorsque les troupes françaises entrent à Weimar en 1806. Début 1807, encouragé par le revirement de l’historien du Roi de Prusse en personne, il se laisse séduire par le conquérant. « Reste que la Realpolitik ne tarda pas à revenir dans le jeu, explique Bucheli : de la même manière que Napoléon avait essayé de rallier le poète à sa cause, les pères de la nation allemande, une fois le règne de Napoléon fini, tentèrent de faire de même ». Avec succès, puisque Gœthe ne refusa pas d’endosser l’habit de « poète bâtisseur de la nation ».