Au cœur des ténèbres mexicaines

« Si tu grimpes dans ces montagnes, tu seras tué sur place, sans qu’on te pose la moindre question, et le gars qui te tirera dessus aura encore sur le visage le sourire avec lequel il t’aura dit bonjour. » Richard Grant avait été prévenu. Mais sa fascination pour la sauvage Sierra Madre occidentale aura été plus forte. Cette région mexicaine isolée, connue pour sa production de marijuana et d’opium, abrite aussi les narcos du pays, qui n’apprécient guère les étrangers s’aventurant sur leur territoire. Surtout quand il s’agit d’un gringo et que celui-ci pose trop de questions. « Voilà comment le journaliste britannique se retrouve, vers la fin du livre, poursuivi toute une nuit dans la jungle par une bande d’assassins ivres qui n’ont pas trouvé plus amusant pour tuer le temps », écrit Gavin O’Toole dans la Latin American Review of Books. « Si la peur est, comme le disait Albert Camus, ce qui donne de la valeur à un voyage, ce que Richard Grant a fait de cette peur en commettant ce livre est bien plus qu’un banal récit d’aventures. C’est, pour l’universitaire spécialiste de l’Amérique latine, la plus remarquable des enquêtes faites sur la vie ordinaire d’un territoire abandonné par l’État mexicain à l’anarchie et à l’hyper-machisme des barons de la drogue, une zone grise laissée aux mains des hors-la-loi. »

Au miroir du McDo

« Comme de nombreuses histoires, celle-ci commence il y a très très longtemps dans un château. Un château habité de hamburgers à 25 cents et non de princesses, un château érigé à Wichita (Kansas) et non au cœur d’une forêt enchantée » : c’est ainsi que The Economist invite ses lecteurs à découvrir le livre « divertissant et bien informé » du critique gastronomique new yorkais Josh Ozersky sur l’histoire du hamburger. En commençant par le Château blanc, ouvert en 1916 par un certain Billy Ingram, ci-devant inventeur de l’industrialisation du hamburger (pré-pesés, pré-formés, etc.) et précurseur du McDo. Josh Ozersky propose rien moins qu’une histoire culturelle de l’Amérique du XXe siècle. « Etudier l’histoire du hamburger, explique l’auteur au Weekly Standard, est une façon d’étudier le pays
qui l’a inventé, et réinventé sans cesse. Le cœur de la signification du hamburger tient à la manière dont il a changé le monde, et pourquoi ». Il était une fois un en-cas ouvrier, devenu le must des hommes d’affaires de Wall Street. A 175$ le hamburger au foie gras, truffes noires et feuilles d’or. Et demain ?  

Claude Lévi-Strauss, sans ambiguïtés ?

Une comparaison rapide des articles dédiés à Lévi-Strauss dans les wikipédia français, anglais, allemand et néerlandais, suffit à montrer des différences notables dans l’analyse et l’évaluation qui est faite de la pensée de l’anthropologue français dans diverses aires culturelles.

La version française, ce n’est pas une surprise, est de loin la plus longue, mais elle n’est pas la meilleure parmi celles que nous avons consultées. Cette longueur n’est, en l’occurrence, même pas gage d’une meilleure information tant l’article s’égare dans des considérations inutiles et hors sujet. En même temps, cette version française présente un plus grand nombre d’annexes, ce qui constitue sans doute son mérite principal. En effet, nous touchons là un élément primordial de toute encyclopédie, à savoir fournir au lecteur un ensemble de données factuelles qui vont de la date de naissance à la bibliographie de l’auteur abordé. A ce niveau aussi, cependant, quelques faiblesses sont à déplorer : la bibliographie fait l’économie d’ouvrages essentiels et, de façon typique, de regards critiques. La liste des doctorats honoris causa n’est pas d’une importance cruciale pour la connaissance de l’auteur, pas plus que l’énumération de ses décorations.

La plus sérieuse déficience vient toutefois du texte lui-même qui nous laisse quelque peu pantois. On pourra, à la rigueur, admettre l’absence de tout point de vue critique qui semble caractériser la production scientifique française fleurissant en cette année commémorative. Mais il est pour le moins stupéfiant d’en voir ressortir une œuvre d’une cohérence impeccable, ne souffrant apparemment d’aucune ambiguïté. Certes, le texte évite l’hagiographie pure et simple, mais on ne peut que déplorer la portion congrue qui est réservée à la discussion de l’œuvre en elle-même. Un bref coup d’œil suffit à remarquer qu’il est beaucoup question de Durkheim, de Boas, de Freud ou de Mauss, mais très peu de Lévi-Strauss. Comme si cet auteur avait passé le plus clair de son temps à réfuter les théories de ces illustres prédécesseurs. Il faut attendre la page 9 sur les 10 et quelques lignes que compte l’article pour que la présentation de l’œuvre proprement dite soit, enfin !, abordée.

Inutile de dire que c’est alors le pas de charge et le raccourci schématique qui fait loi. L’étude des relations de parenté est balayée en quelque cinq lignes, terriblement banales et passablement discutables et qui, en tout cas, sont totalement inutiles. Pas un mot ne concerne les quatre principaux volumes des Mythologies, et des ouvrages aussi essentiels que Les structures de la parenté, Tristes tropiques, Le totémisme aujourd’hui brillent par leur absence virtuelle (si l’on ose dire) de ce compte rendu, comme d’ailleurs la plupart des œuvres maîtresses. Les discussions sur la notion d’Histoire et, pire encore, sur le concept de structure manquent totalement d’inspiration et n’apportent rien au lecteur qui doit en fin de compte se demander ce qui justifie les nombreuses médailles et honneurs énumérés en annexe !

La seconde déficience n’arrange rien à ce tableau déjà trop sombre : elle concerne le contenu des articles qui semble témoigner d’une maîtrise assez moyenne de l’œuvre, le tout pourtant noyé dans un jargon assez abscons qui pourrait faire illusion. Ce pédantisme pseudo savant masque de très nombreuses erreurs et imprécisions. Présenter Lévi-Strauss comme un adepte du relativisme ne peut manquer de surprendre. Et lorsqu’on lit que « les structures inconscientes qui agissent sur les individus tiennent leur origine d’un ensemble de décalages entre signifiants et signifiés », on en vient à se demander si une telle formulation relève du génie obscur ou bien du charabia vide de sens.

De toute autre facture est la version anglaise. Moins longue, elle est beaucoup plus informative sur l’œuvre proprement dite, qu’elle parvient à saisir avec cette distance nécessaire à toute approche globale. C’est peut-être le malheur des admirateurs francophones de Lévi-Strauss d’avoir souvent abordé son œuvre en l’examinant à la loupe, sans jamais prendre de distance critique. A la synthèse, les Français préfèrent souvent l’exégèse. C’est cet écueil qu’évite la version anglaise qui tâche d’expliquer quelques aspects de cette œuvre et d’en ouvrir les portes.

Les anecdotes rendent le texte un peu moins austère sans lui faire perdre un bon niveau intellectuel d’ensemble. Il nous donne une idée de ce que Lévi-Strauss a pu écrire, principalement dans le domaine des mythes et de la pensée sauvage. Voilà donc une raison supplémentaire d’encourager les jeunes gens à apprendre les langues étrangères ! Tout en regrettant cependant que la lumière vienne d’ailleurs. La critique de fin de texte tombe, il est vrai, un peu à plat : elle ne concerne qu’un aspect mineur de l’œuvre. Et il faut se référer à la version allemande pour lire une critique plus globale sur l’absence de données empiriques chez Lévi-Strauss. Cette version, comme la version en langue néerlandaise d’ailleurs, est néanmoins plus courte, assez conventionnelle et pas très inspirée. Notons enfin que ces trois dernières versions présentent Lévi-Strauss comme anthropologue et/ou ethnologue alors que la version française lui attribue aussi la qualité de philosophe.

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur Claude Lévi-Strauss

La « Bible andine » des Quechuas

« En des temps très anciens, il existait un huaca [une divinité] nommé Yanamca Tutañamca. Jusque dans les précipices et les terrasses qui les bordent, les hommes aménageaient leurs cultures, grattant et cassant la roche. En ce temps-là, les oiseaux étaient beaux. Ils étaient tous très beaux ». Le manuscrit de Huarochirí est le premier document en quechua témoignant du récit des origines du monde andin : les pérégrinations et les querelles des dieux fondateurs de la civilisation, la saga des héros du Pérou antique, la généalogie et les rituels des purun runa, les simples mortels.
Surnommée la « Bible andine », à l’égal de son homologue maya, le Popol Vuh, le récit Dioses y hombres de Huarochirí fut transcrit à la fin du XVIe siècle par le prêtre espagnol Francisco de Ávila et ses collaborateurs métis qui écrivaient phonétiquement le récit quechua oral. Le recueil du jésuite, venu aux Indes pour extirper les croyances idolâtres des autochtones, s’intitulait originellement : Relation des erreurs, faux Dieux et autres superstitions et rites diaboliques dans lesquels vivaient les anciens Indiens de Huarochirí. Pendant plus de quatre siècles, il prit la poussière sur les rayons de la Bibliothèque nationale de Madrid. Jusqu’en 1966, quand l’écrivain péruvien et métis José María Arguedas l’exhume et le traduit en espagnol, avec la version quechua en vis-à-vis.
« Seul Arguedas, qui eut le runa simi [la « langue des hommes »] pour langue maternelle, pouvait retrouver les résonances intérieures de cette parole plurimillénaire », estime le poète péruvien Odi Gonzales dans la Primera Revista Latinoamericana de libros, à l’occasion de la réédition du texte à Lima. « Récit d’une mythologie dans laquelle se succèdent les duels colossaux entre divinités de la foudre et du tonnerre, avec les condors pour arbitres et les crêtes escarpées de la cordillère des Andes pour cadre, Dioses y hombres de Huarochirí porte la voix d’une civilisation transmise aux générations suivantes par la bouche d’hommes ordinaires, des purun runa, qui nous parlent de leurs croyances, mais surtout de leur vie et de leur temps ».

La démocratie Berlusconique

Avec son second gouvernement, Silvio Berlusconi a battu tous les records de longévité depuis la naissance de la République italienne en 1946 (1). La plupart des observateurs ont alors pronostiqué – ou craint – l’avènement d’un « régime » berlusconien, appelé à durer et capable de transformer en profondeur le système politique du pays. Le « berlusconisme » fait couler beaucoup d’encre, la signification donnée au mot variant fort d’un auteur à l’autre, voire chez un même auteur. On entend par « berlusconisme » une forme nouvelle de populisme, fondée sur la puissance de l’argent et des médias, et éclaboussée par le conflit d’intérêts ; une nouvelle forme de manipulation de l’adhésion populaire via la création d’une organisation partisane originale, sans précédent dans l’histoire [Forza Italia] ; un théâtralisme exceptionnel de la part d’un homme doté d’un pouvoir personnel supérieur à celui de tout autre dirigeant de l’histoire de la République. Parfois, le mot évoque une métamorphose structurelle du système politique italien, le début d’une ère où les vieilles règles seraient bouleversées (2). Au point, peut-être, de falsifier la démocratie et la faire dériver vers des formes d’autoritarisme fasciste. Mais qui est Silvio Berlusconi ? Depuis qu’il est passé du statut d’entrepreneur tout court à celui d’entrepreneur politique, le personnage divise l’Italie, rappelant les débats acharnés des années les plus difficiles de la guerre froide. Cependant, si les années 1950 et 1960 furent des années de grandes passions idéologiques, de « guerres de religion » sur de véritables choix de civilisation (Ouest ou Est, Amérique ou Union soviétique, capitalisme ou communisme, marché ou égalitarisme, démocratie libérale ou dictature du prolétariat), l’Italie n’est plus aujourd’hui le théâtre de grands mouvements de masse et les idéologies ont beaucoup perdu de leur influence. Peu de choses parviennent encore à déchirer profondément le pays. Sinon le jugement porté sur Berlusconi, qui recouvre largement le clivage classique droite-gauche.

En Europe, en revanche, il suscite crainte et méfiance même dans les milieux libéraux ou conservateurs.
Une grande partie de la presse anglo-saxonne, par exemple, s’est montrée d’emblée très réservée à son égard, même si elle partage en théorie ses idées. Ainsi du magazine britannique The Economist, favorable à la guerre en Irak, économiquement libéral et tout aussi souvent critique à l’égard de l’Union européenne. L’hebdomadaire aurait de bonnes raisons de soutenir Berlusconi. Pourtant, le 28 avril 2001, deux semaines avant les élections législatives qui allaient l’amener au pouvoir, The Economist lui consacrait sa une, avec ce titre : « Unfit to rule », « Inapte à gouverner ».
Face à ce réquisitoire et aux accusations répétées de la plupart des médias étrangers, l’homme s’est toujours défendu, dénonçant un complot de la presse proche de la gauche italienne. David Lane, correspondant de The Economist en Italie depuis 1994, publie un livre démontrant qu’il n’en est rien. Il n’y a jamais eu de complot de la presse étrangère contre Berlusconi. Les médias des autres pays – tout comme l’opinion publique qu’ils reflètent – l’ont simplement jugé avec les critères qu’ils utilisent à l’égard de leurs propres gouvernants. Lane écrit : « Le nombre d’hommes politiques qui ont vu leur carrière compromise en raison de comportements illicites ou moralement douteux dans des pays comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Suède et la Finlande nous incite à penser que Berlusconi n’aurait pas pu être élu dans ces pays : un individu comme lui n’aurait pas été éligible. […] Quand Berlusconi a entamé son deuxième mandat de président du Conseil, en juin 2001, l’Italie est devenue un cas unique parmi les démocraties occidentales. Nul autre pays n’avait pour chef de gouvernement l’homme le plus riche du pays. Aucun autre pays n’était dirigé par un homme jouissant, de fait, du monopole de la télévision nationale. Une autre raison, plus singulière encore, faisait de l’Italie un cas exceptionnel : le chef du gouvernement était sous le coup d’une procédure judiciaire pour corruption de magistrats et la coalition gouvernementale avait pour priorité de faire adopter une législation sur mesure pour le tirer d’affaire.»
Parce qu’il rappelle des faits connus depuis des années, l’auteur se heurte à plusieurs reprises à cette question incontournable : pourquoi une majorité d’Italiens ont-ils contribué à confier la direction du pays à un homme dont ils savent tout, ou dont ils savent en tout cas suffisamment de choses pour briser, ailleurs, les ambitions politiques de n’importe qui ? De toutes les questions soulevées par le cas Berlusconi, celle-ci n’est pas la moindre. Et c’est peut-être la seule à laquelle Lane ne réussit pas à répondre de manière convaincante.

Même pour un lecteur italien bien informé, la lecture d’un ouvrage qui condense tant d’informations sur Berlusconi a de quoi fasciner et effrayer.
Et il est rafraîchissant de lire un observateur étranger capable de s’étonner et de s’indigner de choses auxquelles bon nombre d’entre nous se sont habitués, au point de les considérer presque normales. Que le fondateur du groupe Fininvest-Mediaset soit un homme extrêmement riche, tout le monde le sait. Tout le monde, en revanche, ne connaît pas l’ampleur exacte de sa fortune. En 2002, après l’éclatement de la « bulle Internet » et l’effondrement consécutif des titres du secteur de la commu nication, le magazine économique Forbes évaluait ses biens à 7,2 milliards de dollars [et autant d’euros à l’époque]. Il possède le premier patrimoine d’Italie et le neuvième d’Europe. Malgré cela, il a réussi à protéger le secret des origines de sa fortune.
Au début de son livre, Lane reprend l’histoire de la Mafia en Italie, et ce n’est pas hors sujet. La banque Rasini, écrit-il, « la petite banque de Milan où le père de Berlusconi a travaillé pendant des décennies et qui a aidé Berlusconi à ses débuts dans la construction […] a été impliquée dans des procès pour blanchiment d’argent dans les années 1980. (Dans une interview accordée en 1985, Michele Sindona, le financier de la Mafia, avait mentionné la banque Rasini comme l’une de celles qu’utilisait Cosa Nostra.) » En 2001-2002, les juges anti-mafia ont enquêté sur la base des déclarations d’un repenti selon lequel la holding de la famille Berlusconi, Fininvest, avait créé ses chaînes de télévision avec 20 milliards de lires [10,3 millions d’euros environ] de la Mafia. « Au bout de dix-huit mois d’enquête, ils ont découvert que les documents d’une société fiduciaire par laquelle étaient passées de nombreuses sociétés de Berlusconi avaient disparu… Après une série de reports, les magistrats ont réussi à obtenir de Berlusconi un rendez-vous à date et heure précises… Le jour venu, l’audience n’a duré que quelques minutes… Au lieu de jurer de dire toute la vérité, Berlusconi s’est prévalu de son droit de ne pas répondre… Beaucoup se sont demandé pourquoi un homme d’habitude si loquace avait si peu envie de parler des origines de sa réussite. »

Les étapes de l’ascension de Berlusconi sont tout aussi controversées que les sources de sa fortune.
Son amitié avec le dirigeant socialiste Bettino Craxi – « l’homme politique qui symbolisa plus que tout autre la corruption institutionnalisée », écrit Lane – fut décisive dans la consolidation d’un empire médiatique bâti en toute illégalité. C’est Craxi qui, par une loi de 1984, a sauvé les chaînes de télévision de Berlusconi de la fermeture prévue par les tribunaux. À l’apogée du pouvoir de Craxi, en août 1990, le Parlement votait la loi Mammì, du nom du ministre des Télécommunications de l’époque. Ce texte établit la domination du groupe Fininvest sur le marché télévisuel et publicitaire, et le met à l’abri de tout éventuel recours de la Cour constitutionnelle. À son départ du ministère, l’un des collaborateurs de Mammì obtenait un très lucratif contrat de consulting auprès de la Fininvest ; un autre agent du même ministère avoua avoir reçu des pots-de-vin. Le pool de magistrats anti-corruption de Milan tenta d’enquêter, mais le parquet de Rome fit valoir qu’il avait compétence sur le dossier, et l’affaire n’a laissé aucune trace.
Le marché télévisuel italien est un duopole dominé par les trois chaînes de Berlusconi et les trois chaînes publiques de la RAI. Mais, à la différence d’autres pays européens, la télévision publique ne bénéficie pas d’une garantie d’indépendance et la plupart de ses journalistes ne brillent pas par leur volonté de tenir tête au pouvoir. Le contrôle des partis sur la RAI a toujours été une des principales tares de la démocratie italienne ; elle a viré à la pathologie monstrueuse le jour où un individu a concentré entre ses mains le pouvoir politique et la propriété privée de la moitié de ce duopole. Comme le rappelle David Lane, « à peine élu à la présidence du Conseil, en 2001, Berlusconi est apparu déterminé à contrôler plus fermement les 45 % du marché détenus par la RAI. Il ne tolérerait aucune critique de sa part ». Et il a engagé une série d’épreuves de force pour faire plier ou faire taire les rares voix dissonantes. Le licenciement des trois journalistes vedettes Enzo Biagi, Michele Santoro et Daniele Luttazzi a envoyé un signal clair : la normalisation télévisuelle n’épargnerait pas non plus ces « monstres sacrés » très populaires.
Fin 2002, l’association Reporters sans frontières publiait son premier palmarès mondial de la liberté de la presse. Tous les pays de l’Union européenne y étaient bien classés, sauf l’Italie : quarantième, derrière le Costa Rica et le Bénin. Mais le rétrécissement du pluralisme de l’information laisse la plupart des Italiens indifférents, et pas seulement les électeurs de Forza Italia. Quand les citoyens ont été appelés à s’exprimer lors du référendum sur le secteur audiovisuel (11 juin 1995), ils n’ont pas saisi cette occasion de limiter le monopole de Berlusconi.
Pendant les cinq années de gouvernement du centre gauche, entre 1996 et 2001, aucune mesure n’a été prise pour réglementer les conflits d’intérêts, la liberté de la presse, ou établir l’inéligibilité d’un magnat des médias. Lane évoque le problème à la fin de son livre : « Les Italiens, aucunement troublés par les graves accusations qui pesaient sur lui au moment d’accéder au pouvoir, en mai 2001, se sont montrés cléments envers Berlusconi. Ils n’ont pas utilisé les mêmes critères de jugement que les électeurs du nord de l’Europe. »
C’est une question fondamentale. Existe-t-il une « spécificité » des Italiens qui expliquerait le phénomène Berlusconi, unique dans les pays occidentaux et sans équivalent au sein des libéral-démocraties ? Si oui, qu’est ce qui explique une telle particularité ? C’est sur ce sujet que le journaliste de The Economist, en tant qu’observateur anglais témoin de toute la carrière politique de Berlusconi, pouvait apporter un regard original et aider les Italiens à mieux se comprendre eux-mêmes. Malheureusement, c’est là l’élément le moins développé de son livre.
« Berlusconi a été aidé dans son ascension par une indifférence généralisée à l’égard des règles, écrit Lane. Peut-être tout ceci tient-il à la relative jeunesse de l’État italien moderne et à son manque de légitimité aux yeux de l’opinion publique (3). De nombreux facteurs ont entravé la construction d’une démocratie solide. L’absence d’une administration publique forte et efficace fut un handicap majeur. » Pour comprendre l’écart entre les standards éthiques de l’Italie et des pays d’Europe du Nord, l’auteur affirme qu’il « pourrait peut-être s’expliquer dans l’opposition entre deux branches du christianisme. La conscience des catholiques, qui peut être étouffée grâce à l’intervention du prêtre au confessionnal, est peut-être moins exigeante que celle des protestants, qui doivent répondre de leurs actes directement devant Dieu. Le protestantisme accorde plus d’importance à la punition des péchés que ne le fait le catholicisme, qui met l’accent sur la pénitence comme voie du pardon. En outre, l’éthique protestante du travail et de la frugalité se marie mieux à l’idée de service public que le penchant catholique pour la dévotion et la charité ». De telles simplifications laissent le lecteur sur sa faim.

L’État unitaire italien est jeune, comparé aux États anglais ou français.
Mais il appartient à la même génération que l’État allemand, qui n’est pas particulièrement tolérant vis-à-vis de la corruption et des conflits d’intérêts. L’influence de la religion sur les comportements citoyens a été souvent surestimée et instrumentalisée. Au XIXe siècle, certains membres de l’élite anglo-saxonne et protestante américaine estimaient que les immigrés italiens et irlandais, catholiques, ne pouvaient être éduqués à la démocratie, habitués qu’ils étaient à obéir à l’autorité autocratique du pape. Aujourd’hui, le Massachusetts, qui compte de nombreux catholiques, est plus respectueux des lois et moins corrompu que l’Alabama, où prospère le fondamentalisme protestant. Analyser le succès de Berlusconi comme la conséquence inéluctable de traits anciens et structurels de la société italienne, tels que le « familialisme amoral » et une mentalité mafieuse diffuse, c’est oublier que le pays a connu des phénomènes civils et politiques de toutes sortes : l’Italie a longtemps été le berceau du parti communiste le plus puissant d’Occident, et abrite encore aujourd’hui un large réseau de bénévoles catholiques (4). Comprendre la victoire de Berlusconi exige des analyses plus fines.
L’entrepreneur politique Berlusconi a renouvelé le marketing électoral italien, il a américanisé les méthodes d’analyse de l’opinion publique, le langage et les techniques de propagande. Forza Italia a été créé en quelques mois, en puisant au répertoire de la culture industrielle et publicitaire. Le tacticien Berlusconi a aussi été capable de manœuvres politiques audacieuses – et à ses yeux clairvoyantes –, comme la « réhabilitation » du parti néofasciste de Gianfranco Fini. Il a ainsi intégré au système politique italien ces votes d’extrême droite gelés et inutilisables pendant un demi-siècle. Mais le pouvoir médiatique, les innovations organisationnelles ou l’habileté manœuvrière ne font pas tout. Lane consacre son analyse à ce qui rend Berlusconi unique. Mais il néglige ce qui le rapproche des autres dirigeants des nouvelles droites occidentales, et fait de lui la manifestation extrême d’évolutions bien présentes ailleurs. Au cours de ses deux mandats, Berlusconi a tenté à plusieurs reprises de réformer le système de retraite, le marché du travail et la politique fiscale. Ces politiques ont échoué ou ont donné des résultats décevants au regard de leurs ambitions initiales. Les projets de réduction du coût de la protection sociale et d’assouplissement du marché du travail se sont heurtés aux résistances des syndicats, de la gauche, et aux inclinations populistes de certains partis de la coalition gouvernementale. La promesse de baisser les impôts a buté sur la dette publique accumulée et les contraintes européennes en matière de déficit.

Même si la politique de Berlusconi a été un fiasco, ses projets s’inspirent de l’état d’esprit et des besoins d’une partie de la société italienne : le rejet d’une pression fiscale élevée n’ayant pas pour contrepartie des services publics de qualité ; la prise de conscience que la rigidité syndicale et corporatiste étouffe la capacité de développement du pays et le condamne à la stagnation économique. Ces nœuds furent « tranchés à l’épée » par Margaret Thatcher en Angleterre, mais aucun homme d’État d’Europe continentale n’a réussi à s’y attaquer de manière efficace et décisive. Mais quand Berlusconi a promis de les prendre à bras-le-corps, en 2001, il a réussi à convaincre de nombreux électeurs qu’il incarnait le changement. Dépeindre tous ces électeurs comme un peuple à la conscience morale insuffisante, allergique à l’État de droit et aux règles, revient à ignorer qu’un état d’esprit comparable prévaut depuis des années parmi les électeurs américains et anglais.
Le phénomène Berlusconi est-il vraiment, dès lors, un phénomène extraordinaire, monstrueux, au sein du monde occidental, tant il représente une dégradation unique sur les plans de la moralité, de la légalité et des principes démocratiques ? En réalité, les Français aussi ont réélu au plus haut niveau de l’État un Jacques Chirac sali par d’infamants soupçons de corruption. Et seule son immunité présidentielle lui a permis d’échapper à la justice. Aux États-Unis, la réélection de George W. Bush [en 2004] a été rendue possible par l’apathie grandissante des électeurs à l’égard des conflits d’intérêts : il suffit de penser au rôle joué par les dirigeants d’Enron (coupables de banqueroute frauduleuse) dans le financement de sa campagne et comme conseillers du vice-président Dick Cheney pour la politique énergétique ; ou aux scandales liés au business de l’occupation de l’Irak, avec pour protagoniste la société Halliburton, dont le vice-président américain a été pendant des années le P-DG.

Les similitudes entre Berlusconi et les républicains américains ne s’arrêtent pas là :
l’idéologie libérale mêlée à l’utilisation sans scrupule de l’argent public et au creusement du déficit ; l’atteinte à la laïcité de l’État ; la manipulation systématique de l’information ; la volonté d’influencer le fonctionnement de la justice ; les pulsions autoritaires. Par bien des aspects, Berlusconi est vraiment champion toutes catégories : la manière dont il cumule conflits d’intérêts et pouvoir médiatique, sa prétention à être au-dessus des lois et son offensive contre la justice ont atteint des niveaux jamais vus dans quelque pays démocratique que ce soit. Ses caractéristiques sont paroxystiques, mais pas uniques. L’Italie de l’ère Berlusconi ne sera peut-être pas une parenthèse grotesque ou une exception tragique, mais un laboratoire miniature où l’on « cultive », sous leurs formes extrêmes, des pathologies politiques qui menacent aussi d’autres pays.

En mer : les révoltes oubliées des esclaves

Les historiens admettaient jusqu’à présent, de façon relativement consensuelle, que les révoltes d’esclaves en mer à l’époque de la traite atlantique étaient « mineures, rares et plutôt insignifiantes ». L’historien Robert Gudmestad signale dans The Americas une étude pionnière, « attendue depuis longtemps », qui dément cette vision. En consultant les journaux de bord de plusieurs milliers de navires, Eric Robert Taylor montre que le nombre, le succès et l’influence de ces révoltes ont été sous-évalués. L’auteur estime que 400 soulèvements au moins se sont produits au XVIIIe siècle. Pour autant, l’objectif de l’auteur n’est pas quantitatif ; il essaye d’abord de décrire le schéma type selon lequel se déroulaient les révoltes et de comprendre leurs conséquences sur la longue durée. Trois révoltes sur quatre eurent lieu alors que les côtes africaines étaient encore en vue. Moins spontanées qu’organisées, elles ne mobilisaient pas seulement les hommes ; un rôle spécifique était dévolu aux femmes et aux enfants. Taylor estime que, si un faible nombre de ces actions débouchèrent sur la reconquête de la liberté, il faut les apprécier comme un ensemble de tentatives et les comprendre dans leur contexte économique et politique. Dans cette perspective, l’auteur montre combien elles ont compliqué le commerce triangulaire, réduit l’ampleur de la traite et finalement pesé sur son abolition.

Pourquoi donc ce blog ?

Pour donner le ton à ce qui sera peut-être une longue série d’interventions, j’aurais aimé intituler ce blog  « Cent blogs…». Las, l’originalité est rare et le label existe déjà (aux points de suspension près). Il faut donc remettre l’ouvrage sur le métier, ou passer outre.

Outrepassons !

Pourquoi prendre en charge un blog relié à une revue bien ancrée dans la galaxie Gutenberg ? Pourquoi se perdre dans le cyberespace alors que la matérialité géniale de la page imprimée continue de fasciner la grande majorité de nos contemporains ? Ils ont d’ailleurs bien raison, ces contemporains : nous n’avons pas encore inventé de meilleure interface pour négocier notre rapport à l’écrit, n’en déplaise aux fanatiques du Kindle, du Sony Reader et de bien d’autres tentatives techniques conduites dans le but de nous faire passer au-delà de la page, un peu comme si nous étions des Alice d’un nouveau genre, destinés à passer non pas au-delà du miroir, mais du codex.

La réponse à cette question tient en deux temps :

D’abord, l’ajout de l’univers numérique peut enfin répondre à une vieille objection que Socrate opposait à l’usage de l’écriture : tandis que le document écrit ne peut être questionné et peut donc demeurer opaque au lecteur, le monde numérique restitue l’espace de dialogue et de confrontation sans lequel le sens file toujours entre les doigts. Ici, chers lecteurs, chères lectrices, vous pouvez réagir, insister, demander des détails, dénoncer, attaquer, soutenir aussi, et interagir à l’envi. D’objet fixe et figé, le texte devient point de matérialisation d’un processus analogue en beaucoup de points à une conversation interminable. Revenant à son étymologie, le texte tisse ; il tisse l’avenir au passé, et il tisse des liens entre les gens.


Ensuite, le problème de l’interface est bien réel, mais non éternel. J.C. R. Licklider, dans les années 60, avait bien compris que la page imprimée ne joue, somme toute, qu’un rôle de rempart. Sans elle, le livre serait depuis longtemps électronique. Quarante ans plus tard, on sent s’accumuler les indices qui annoncent le moment où, tout à coup, la page en papier va sauter. Elle va sauter sans disparaître d’ailleurs, mais en se métamorphosant plutôt en une sorte de papier+ : en d’autres mots, tous les avantages de la page traditionnelle demeureront, mais doublés de tous les avantages du numérique.


Derechef se pose la même question : Pourquoi donc ce blog ?

La réponse est tellement et scandaleusement simple : le blog complète le papier imprimé tout en annonçant (impatiemment) sa disparition prochaine. Récemment, le vénérable journal, Christian Science Monitor, à Boston, abandonnait le papier. D’autres publications diverses l’imitent. Je ne serais pas autrement étonné de voir Books se transformer en revue tout électronique dans quelques années.

Sans blague ! Et cent blogs pour le dire…

Déferlement probable du numérique dans le monde des lettres ?

Vous souvenez-vous des disquaires ? Il y en avait un derrière mon lycée. Un gros bonhomme, un peu sombre mais très aimable, dans une petite boutique. Il aimait donner des conseils ; il avait plein de lubies – c’était un passionné de musique gitane, il exécrait les Beatles, etc. Chez lui, on ne trouvait jamais le disque que l’on voulait, mais l’on ressortait toujours avec quelque chose. Dans les années 90, il est devenu de plus en plus sombre : les cassettes, les CD, les baladeurs, les grandes surfaces, les iPod… Les nouveaux lycéens écoutaient de plus en plus de musique, certains quasiment toute la journée, mais n’achetaient presque jamais plus de disques. Le disquaire a résisté jusqu’au bout. Mais devant l’assaut du téléchargement gratuit, il a plié bagage, et sa boutique est devenue une librairie.

Le libraire est aussi un gros bonhomme – moins aimable, avec des lubies aussi ; et lui non plus n’a jamais le livre que je veux. J’ai fait des efforts, je lui ai souvent passé des commandes. Mais j’ai graduellement basculé sur Amazon. Quand je passe devant sa boutique, je me sens coupable. Je trouve qu’il a d’ailleurs l’air de plus en plus sombre…

Il n’y a plus guère de petits disquaires à Paris. Il ne reste qu’une poignée de gros paquebots, admirablement situés, et quelques boutiques ultraspécialisées. Aux États-Unis, même l’emblématique Tower Records a fait faillite – pour aussitôt renaître Online. Les libraires par contre – surtout les grands paquebots – se portent on ne peut mieux, du moins pour l’instant.

Pourtant tout ce qui est « numérisable » – sons, images, textes bien sûr – devrait en principe suivre le chemin du disque vinyl, et disparaître des coins de rue pour resurgir sur l’écran de notre ordinateur. L’édition figure tout en haut de la liste des secteurs «napsterisables», c’est-à-dire susceptibles d’être complètement chamboulés par le déferlement du numérique, comme Napster et la musique téléchargeable gratuitement ont mis sens dessus dessous l’économie musicale. Le livre lui-même pourrait subsister plus ou moins à l’identique dans son principe, et peut-être même dans sa forme, tout en se retrouvant transporté sur un nouveau support électronique et assorti de fonctionnalités aussi multiples que variées : le son, l’image, l’interactivité (avec l’auteur ou avec d’autres lecteurs), que sais-je encore…

À terme, toute la filière du livre, sa fabrication, sa diffusion, sa distribution, et tout le modèle économique qui sous-tend son existence, pourraient bien subir le sort de la consoeur musicale. Mais, inexplicablement, le livre traditionnel résiste encore vaillamment à la numérisation. Les assauts montés contre lui ont à ce jour échoué, en France du moins. Pourquoi la numérisation se heurte-t-elle ici à de telles réticences ?

Jean Louis de Montesquiou : le cabinet des curiosités

Jean Louis de Montesquiou, 59 ans, est consultant et ancien dirigeant de banque et de magazine. C’est aussi un voyageur et lecteur enthousiaste. Son blog lui permet de faire partager son intérêt pour les situations, les informations, les technologies, ou les lectures qui révèlent des aspects insolites de notre monde et de son évolution.
 

Colbert, ministre impeccable sur Wikipédia

L’article consacré à Colbert aurait pu être écrit il y a cent cinquante ans, alors que s’imposait l’image irénique d’un ministre impeccable, parfait archétype du grand commis de l’Etat, symbole de la réussite sociale conçue comme un exploit individuel. La France de la Troisième République, bourgeoise et méritocratique, était friande alors de ces modèles de comportement exemplaire : compétence, acharnement au travail, application au bien public, esprit d’économie, probité… 

Or toutes ces qualités se retrouvent et sont confirmées dans le Colbert « wikipédien » : « remarquable gestionnaire, il développe le commerce et l’industrie par d’importantes interventions de l’Etat » ; on insiste sur la « quantité de travail effectué, l’intelligence, la créativité ». Et bien plus : « tout passe par lui, il maîtrise tous les domaines en main : finances, industrie, commerce, marine, police, justice, administration, travaux publics, postes, agriculture, aménagement du territoire, culture ».

Donc, nul étonnement à le voir mettre un « terme aux déprédations de l’Etat ». Mieux encore, « il liquide les dettes de l’Etat ». Et chacun pourra constater, en lisant l’intégralité du texte, que les multiples exploits colbertiens sont dignes d’un Hercule du Grand Siècle… Sans doute, et ce sont là les seules ombres au tableau, est-il mentionné que « Colbert devient lui aussi adepte du népotisme et décide de créer son propre clan en plaçant ses proches à des postes clés, tel son frère Charles Colbert de Croissy ou son cousin germain Charles Colbert du Terron », et l’on apprend aussi qu’il avait amassé « une fortune considérable, qui s’élevait à environ dix millions ». Mais cette discrète critique ne saurait altérer la seule conclusion qui s’impose : « il laisse une image d’excellent gestionnaire ». Image, certes, mais que dire de la « réalité » ?

D’abord, ce qui frappe à la lecture de ce panégyrique, c’est la discrétion de Mazarin – la fortune de Colbert, dans tous les sens du terme, lui doit beaucoup – et l’absence presque totale de Louis XIV, comme si Colbert était le maître absolu de toutes les décisions, de toutes les initiatives, de toutes les actions. Et c’est un maître solitaire : aucune allusion n’est faite à une équipe, à une administration, aux conditions concrètes de réalisation du « colbertisme ». Or nous savons bien aujourd’hui, notamment par les travaux de Daniel Dessert  (Argent, pouvoir et société, publié en 1984), comment Colbert s’est trouvé au centre d’un système « fisco-financier » qu’il a renforcé et explique une grande part de sa politique.

Et dans sa dernière étude, Le Royaume de Monsieur Colbert (1661-1683) (Paris, Perrin, 2007), Dessert explique comment le ministre impeccable a mis en place dans le royaume un “ complexe sociofinancier protéiforme ” : à terme, ce système, fondé sur un “ lobby ” de parents, d’alliés et d’amis, tous dévoués à celui qui devint Contrôleur général des finances en 1665, a engendré un nouvelle façon d’exercer le pouvoir et d’administrer le pays, par un clientélisme accru, “ teinté de pratiques mafieuses ”. Ainsi, par exemple, est-il parvenu à contrôler la recette des tailles de seize généralités sur dix–neuf. Seuls Tours, Moulins et Amiens ne comportent aucun officier à sa dévotion. Cet agglomérat au sens strict, car cimenté par le sang et par l’argent autour de la personne de Colbert, a développé une gestion où les rapports d’homme à homme et la fidélité au patron ont éclipsé le service public. En fait le Colbert ministre, le Colbert législateur, celui qui réglemente, rationalise, optimise les secteurs qui lui sont confiés, est constamment démenti par le Colbert gestionnaire qui peut prospérer sans crainte, fort de ses réseaux souterrains de “ créatures ” toutes à sa dévotion.

Sans doute convient-il de ne pas passer d’un excès à un autre et de noircir exagérément l’image du ministre impeccable. Mais le propre du travail historique n’est-il pas de mettre en question des images, des stéréotypes attachés précisément aux « grands personnages » qui ont fabriqué la « nation France » ? De ce point de vue, la courte bibliographie proposée par Wikipédia est exemplaire aussi bien par ses manques (on ne trouvera nulle mention de Daniel Dessert) que par les livres cités, notamment celui qui bénéficie de la plus longue  et complaisante notice : « François de Colbert, Histoire des Colbert du XVe au XXe siècle, Grenoble, 2000,  préface de Jacques de Bourbon Busset, de l’Académie française. Introduction de Jean Meyer, Professeur émérite auprès de la faculté de Paris-Sorbonne. Prix Hugot de l’Institut de France, décerné par l’Académie française 2002 ».

L’auteur véritable de cet article s’est ainsi, sans doute, découvert, prouvant qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même : ne serait-ce pas tout simplement un héritier de Jean-Baptiste qui a rédigé la notice de son grand et illustre ancêtre ? Expert en népotisme, réseaux, relations familiales, mais aussi particulièrement attentif de son vivant à construire sa propre gloire, le Contrôleur général des finances de Louis XIV ne pouvait rêver mieux : continuer à soigner son image, par descendant  interposé, jusqu’au cyberespace wikipédien !

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur Jean-Baptiste Colbert