Avec son second gouvernement, Silvio Berlusconi a battu tous les records de longévité depuis la naissance de la République italienne en 1946 (1). La plupart des observateurs ont alors pronostiqué – ou craint – l’avènement d’un « régime » berlusconien, appelé à durer et capable de transformer en profondeur le système politique du pays. Le « berlusconisme » fait couler beaucoup d’encre, la signification donnée au mot variant fort d’un auteur à l’autre, voire chez un même auteur. On entend par « berlusconisme » une forme nouvelle de populisme, fondée sur la puissance de l’argent et des médias, et éclaboussée par le conflit d’intérêts ; une nouvelle forme de manipulation de l’adhésion populaire via la création d’une organisation partisane originale, sans précédent dans l’histoire [Forza Italia] ; un théâtralisme exceptionnel de la part d’un homme doté d’un pouvoir personnel supérieur à celui de tout autre dirigeant de l’histoire de la République. Parfois, le mot évoque une métamorphose structurelle du système politique italien, le début d’une ère où les vieilles règles seraient bouleversées (2). Au point, peut-être, de falsifier la démocratie et la faire dériver vers des formes d’autoritarisme fasciste. Mais qui est Silvio Berlusconi ? Depuis qu’il est passé du statut d’entrepreneur tout court à celui d’entrepreneur politique, le personnage divise l’Italie, rappelant les débats acharnés des années les plus difficiles de la guerre froide. Cependant, si les années 1950 et 1960 furent des années de grandes passions idéologiques, de « guerres de religion » sur de véritables choix de civilisation (Ouest ou Est, Amérique ou Union soviétique, capitalisme ou communisme, marché ou égalitarisme, démocratie libérale ou dictature du prolétariat), l’Italie n’est plus aujourd’hui le théâtre de grands mouvements de masse et les idéologies ont beaucoup perdu de leur influence. Peu de choses parviennent encore à déchirer profondément le pays. Sinon le jugement porté sur Berlusconi, qui recouvre largement le clivage classique droite-gauche.
En Europe, en revanche, il suscite crainte et méfiance même dans les milieux libéraux ou conservateurs. Une grande partie de la presse anglo-saxonne, par exemple, s’est montrée d’emblée très réservée à son égard, même si elle partage en théorie ses idées. Ainsi du magazine britannique The Economist, favorable à la guerre en Irak, économiquement libéral et tout aussi souvent critique à l’égard de l’Union européenne. L’hebdomadaire aurait de bonnes raisons de soutenir Berlusconi. Pourtant, le 28 avril 2001, deux semaines avant les élections législatives qui allaient l’amener au pouvoir, The Economist lui consacrait sa une, avec ce titre : « Unfit to rule », « Inapte à gouverner ».
Face à ce réquisitoire et aux accusations répétées de la plupart des médias étrangers, l’homme s’est toujours défendu, dénonçant un complot de la presse proche de la gauche italienne. David Lane, correspondant de The Economist en Italie depuis 1994, publie un livre démontrant qu’il n’en est rien. Il n’y a jamais eu de complot de la presse étrangère contre Berlusconi. Les médias des autres pays – tout comme l’opinion publique qu’ils reflètent – l’ont simplement jugé avec les critères qu’ils utilisent à l’égard de leurs propres gouvernants. Lane écrit : « Le nombre d’hommes politiques qui ont vu leur carrière compromise en raison de comportements illicites ou moralement douteux dans des pays comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Suède et la Finlande nous incite à penser que Berlusconi n’aurait pas pu être élu dans ces pays : un individu comme lui n’aurait pas été éligible. […] Quand Berlusconi a entamé son deuxième mandat de président du Conseil, en juin 2001, l’Italie est devenue un cas unique parmi les démocraties occidentales. Nul autre pays n’avait pour chef de gouvernement l’homme le plus riche du pays. Aucun autre pays n’était dirigé par un homme jouissant, de fait, du monopole de la télévision nationale. Une autre raison, plus singulière encore, faisait de l’Italie un cas exceptionnel : le chef du gouvernement était sous le coup d’une procédure judiciaire pour corruption de magistrats et la coalition gouvernementale avait pour priorité de faire adopter une législation sur mesure pour le tirer d’affaire.»
Parce qu’il rappelle des faits connus depuis des années, l’auteur se heurte à plusieurs reprises à cette question incontournable : pourquoi une majorité d’Italiens ont-ils contribué à confier la direction du pays à un homme dont ils savent tout, ou dont ils savent en tout cas suffisamment de choses pour briser, ailleurs, les ambitions politiques de n’importe qui ? De toutes les questions soulevées par le cas Berlusconi, celle-ci n’est pas la moindre. Et c’est peut-être la seule à laquelle Lane ne réussit pas à répondre de manière convaincante.
Même pour un lecteur italien bien informé, la lecture d’un ouvrage qui condense tant d’informations sur Berlusconi a de quoi fasciner et effrayer. Et il est rafraîchissant de lire un observateur étranger capable de s’étonner et de s’indigner de choses auxquelles bon nombre d’entre nous se sont habitués, au point de les considérer presque normales. Que le fondateur du groupe Fininvest-Mediaset soit un homme extrêmement riche, tout le monde le sait. Tout le monde, en revanche, ne connaît pas l’ampleur exacte de sa fortune. En 2002, après l’éclatement de la « bulle Internet » et l’effondrement consécutif des titres du secteur de la commu nication, le magazine économique Forbes évaluait ses biens à 7,2 milliards de dollars [et autant d’euros à l’époque]. Il possède le premier patrimoine d’Italie et le neuvième d’Europe. Malgré cela, il a réussi à protéger le secret des origines de sa fortune.
Au début de son livre, Lane reprend l’histoire de la Mafia en Italie, et ce n’est pas hors sujet. La banque Rasini, écrit-il, « la petite banque de Milan où le père de Berlusconi a travaillé pendant des décennies et qui a aidé Berlusconi à ses débuts dans la construction […] a été impliquée dans des procès pour blanchiment d’argent dans les années 1980. (Dans une interview accordée en 1985, Michele Sindona, le financier de la Mafia, avait mentionné la banque Rasini comme l’une de celles qu’utilisait Cosa Nostra.) » En 2001-2002, les juges anti-mafia ont enquêté sur la base des déclarations d’un repenti selon lequel la holding de la famille Berlusconi, Fininvest, avait créé ses chaînes de télévision avec 20 milliards de lires [10,3 millions d’euros environ] de la Mafia. « Au bout de dix-huit mois d’enquête, ils ont découvert que les documents d’une société fiduciaire par laquelle étaient passées de nombreuses sociétés de Berlusconi avaient disparu… Après une série de reports, les magistrats ont réussi à obtenir de Berlusconi un rendez-vous à date et heure précises… Le jour venu, l’audience n’a duré que quelques minutes… Au lieu de jurer de dire toute la vérité, Berlusconi s’est prévalu de son droit de ne pas répondre… Beaucoup se sont demandé pourquoi un homme d’habitude si loquace avait si peu envie de parler des origines de sa réussite. »
Les étapes de l’ascension de Berlusconi sont tout aussi controversées que les sources de sa fortune. Son amitié avec le dirigeant socialiste Bettino Craxi – « l’homme politique qui symbolisa plus que tout autre la corruption institutionnalisée », écrit Lane – fut décisive dans la consolidation d’un empire médiatique bâti en toute illégalité. C’est Craxi qui, par une loi de 1984, a sauvé les chaînes de télévision de Berlusconi de la fermeture prévue par les tribunaux. À l’apogée du pouvoir de Craxi, en août 1990, le Parlement votait la loi Mammì, du nom du ministre des Télécommunications de l’époque. Ce texte établit la domination du groupe Fininvest sur le marché télévisuel et publicitaire, et le met à l’abri de tout éventuel recours de la Cour constitutionnelle. À son départ du ministère, l’un des collaborateurs de Mammì obtenait un très lucratif contrat de consulting auprès de la Fininvest ; un autre agent du même ministère avoua avoir reçu des pots-de-vin. Le pool de magistrats anti-corruption de Milan tenta d’enquêter, mais le parquet de Rome fit valoir qu’il avait compétence sur le dossier, et l’affaire n’a laissé aucune trace.
Le marché télévisuel italien est un duopole dominé par les trois chaînes de Berlusconi et les trois chaînes publiques de la RAI. Mais, à la différence d’autres pays européens, la télévision publique ne bénéficie pas d’une garantie d’indépendance et la plupart de ses journalistes ne brillent pas par leur volonté de tenir tête au pouvoir. Le contrôle des partis sur la RAI a toujours été une des principales tares de la démocratie italienne ; elle a viré à la pathologie monstrueuse le jour où un individu a concentré entre ses mains le pouvoir politique et la propriété privée de la moitié de ce duopole. Comme le rappelle David Lane, « à peine élu à la présidence du Conseil, en 2001, Berlusconi est apparu déterminé à contrôler plus fermement les 45 % du marché détenus par la RAI. Il ne tolérerait aucune critique de sa part ». Et il a engagé une série d’épreuves de force pour faire plier ou faire taire les rares voix dissonantes. Le licenciement des trois journalistes vedettes Enzo Biagi, Michele Santoro et Daniele Luttazzi a envoyé un signal clair : la normalisation télévisuelle n’épargnerait pas non plus ces « monstres sacrés » très populaires.
Fin 2002, l’association Reporters sans frontières publiait son premier palmarès mondial de la liberté de la presse. Tous les pays de l’Union européenne y étaient bien classés, sauf l’Italie : quarantième, derrière le Costa Rica et le Bénin. Mais le rétrécissement du pluralisme de l’information laisse la plupart des Italiens indifférents, et pas seulement les électeurs de Forza Italia. Quand les citoyens ont été appelés à s’exprimer lors du référendum sur le secteur audiovisuel (11 juin 1995), ils n’ont pas saisi cette occasion de limiter le monopole de Berlusconi.
Pendant les cinq années de gouvernement du centre gauche, entre 1996 et 2001, aucune mesure n’a été prise pour réglementer les conflits d’intérêts, la liberté de la presse, ou établir l’inéligibilité d’un magnat des médias. Lane évoque le problème à la fin de son livre : « Les Italiens, aucunement troublés par les graves accusations qui pesaient sur lui au moment d’accéder au pouvoir, en mai 2001, se sont montrés cléments envers Berlusconi. Ils n’ont pas utilisé les mêmes critères de jugement que les électeurs du nord de l’Europe. »
C’est une question fondamentale. Existe-t-il une « spécificité » des Italiens qui expliquerait le phénomène Berlusconi, unique dans les pays occidentaux et sans équivalent au sein des libéral-démocraties ? Si oui, qu’est ce qui explique une telle particularité ? C’est sur ce sujet que le journaliste de The Economist, en tant qu’observateur anglais témoin de toute la carrière politique de Berlusconi, pouvait apporter un regard original et aider les Italiens à mieux se comprendre eux-mêmes. Malheureusement, c’est là l’élément le moins développé de son livre.
« Berlusconi a été aidé dans son ascension par une indifférence généralisée à l’égard des règles, écrit Lane. Peut-être tout ceci tient-il à la relative jeunesse de l’État italien moderne et à son manque de légitimité aux yeux de l’opinion publique (3). De nombreux facteurs ont entravé la construction d’une démocratie solide. L’absence d’une administration publique forte et efficace fut un handicap majeur. » Pour comprendre l’écart entre les standards éthiques de l’Italie et des pays d’Europe du Nord, l’auteur affirme qu’il « pourrait peut-être s’expliquer dans l’opposition entre deux branches du christianisme. La conscience des catholiques, qui peut être étouffée grâce à l’intervention du prêtre au confessionnal, est peut-être moins exigeante que celle des protestants, qui doivent répondre de leurs actes directement devant Dieu. Le protestantisme accorde plus d’importance à la punition des péchés que ne le fait le catholicisme, qui met l’accent sur la pénitence comme voie du pardon. En outre, l’éthique protestante du travail et de la frugalité se marie mieux à l’idée de service public que le penchant catholique pour la dévotion et la charité ». De telles simplifications laissent le lecteur sur sa faim.
L’État unitaire italien est jeune, comparé aux États anglais ou français. Mais il appartient à la même génération que l’État allemand, qui n’est pas particulièrement tolérant vis-à-vis de la corruption et des conflits d’intérêts. L’influence de la religion sur les comportements citoyens a été souvent surestimée et instrumentalisée. Au XIXe siècle, certains membres de l’élite anglo-saxonne et protestante américaine estimaient que les immigrés italiens et irlandais, catholiques, ne pouvaient être éduqués à la démocratie, habitués qu’ils étaient à obéir à l’autorité autocratique du pape. Aujourd’hui, le Massachusetts, qui compte de nombreux catholiques, est plus respectueux des lois et moins corrompu que l’Alabama, où prospère le fondamentalisme protestant. Analyser le succès de Berlusconi comme la conséquence inéluctable de traits anciens et structurels de la société italienne, tels que le « familialisme amoral » et une mentalité mafieuse diffuse, c’est oublier que le pays a connu des phénomènes civils et politiques de toutes sortes : l’Italie a longtemps été le berceau du parti communiste le plus puissant d’Occident, et abrite encore aujourd’hui un large réseau de bénévoles catholiques (4). Comprendre la victoire de Berlusconi exige des analyses plus fines.
L’entrepreneur politique Berlusconi a renouvelé le marketing électoral italien, il a américanisé les méthodes d’analyse de l’opinion publique, le langage et les techniques de propagande. Forza Italia a été créé en quelques mois, en puisant au répertoire de la culture industrielle et publicitaire. Le tacticien Berlusconi a aussi été capable de manœuvres politiques audacieuses – et à ses yeux clairvoyantes –, comme la « réhabilitation » du parti néofasciste de Gianfranco Fini. Il a ainsi intégré au système politique italien ces votes d’extrême droite gelés et inutilisables pendant un demi-siècle. Mais le pouvoir médiatique, les innovations organisationnelles ou l’habileté manœuvrière ne font pas tout. Lane consacre son analyse à ce qui rend Berlusconi unique. Mais il néglige ce qui le rapproche des autres dirigeants des nouvelles droites occidentales, et fait de lui la manifestation extrême d’évolutions bien présentes ailleurs. Au cours de ses deux mandats, Berlusconi a tenté à plusieurs reprises de réformer le système de retraite, le marché du travail et la politique fiscale. Ces politiques ont échoué ou ont donné des résultats décevants au regard de leurs ambitions initiales. Les projets de réduction du coût de la protection sociale et d’assouplissement du marché du travail se sont heurtés aux résistances des syndicats, de la gauche, et aux inclinations populistes de certains partis de la coalition gouvernementale. La promesse de baisser les impôts a buté sur la dette publique accumulée et les contraintes européennes en matière de déficit.
Même si la politique de Berlusconi a été un fiasco, ses projets s’inspirent de l’état d’esprit et des besoins d’une partie de la société italienne : le rejet d’une pression fiscale élevée n’ayant pas pour contrepartie des services publics de qualité ; la prise de conscience que la rigidité syndicale et corporatiste étouffe la capacité de développement du pays et le condamne à la stagnation économique. Ces nœuds furent « tranchés à l’épée » par Margaret Thatcher en Angleterre, mais aucun homme d’État d’Europe continentale n’a réussi à s’y attaquer de manière efficace et décisive. Mais quand Berlusconi a promis de les prendre à bras-le-corps, en 2001, il a réussi à convaincre de nombreux électeurs qu’il incarnait le changement. Dépeindre tous ces électeurs comme un peuple à la conscience morale insuffisante, allergique à l’État de droit et aux règles, revient à ignorer qu’un état d’esprit comparable prévaut depuis des années parmi les électeurs américains et anglais.
Le phénomène Berlusconi est-il vraiment, dès lors, un phénomène extraordinaire, monstrueux, au sein du monde occidental, tant il représente une dégradation unique sur les plans de la moralité, de la légalité et des principes démocratiques ? En réalité, les Français aussi ont réélu au plus haut niveau de l’État un Jacques Chirac sali par d’infamants soupçons de corruption. Et seule son immunité présidentielle lui a permis d’échapper à la justice. Aux États-Unis, la réélection de George W. Bush [en 2004] a été rendue possible par l’apathie grandissante des électeurs à l’égard des conflits d’intérêts : il suffit de penser au rôle joué par les dirigeants d’Enron (coupables de banqueroute frauduleuse) dans le financement de sa campagne et comme conseillers du vice-président Dick Cheney pour la politique énergétique ; ou aux scandales liés au business de l’occupation de l’Irak, avec pour protagoniste la société Halliburton, dont le vice-président américain a été pendant des années le P-DG.
Les similitudes entre Berlusconi et les républicains américains ne s’arrêtent pas là : l’idéologie libérale mêlée à l’utilisation sans scrupule de l’argent public et au creusement du déficit ; l’atteinte à la laïcité de l’État ; la manipulation systématique de l’information ; la volonté d’influencer le fonctionnement de la justice ; les pulsions autoritaires. Par bien des aspects, Berlusconi est vraiment champion toutes catégories : la manière dont il cumule conflits d’intérêts et pouvoir médiatique, sa prétention à être au-dessus des lois et son offensive contre la justice ont atteint des niveaux jamais vus dans quelque pays démocratique que ce soit. Ses caractéristiques sont paroxystiques, mais pas uniques. L’Italie de l’ère Berlusconi ne sera peut-être pas une parenthèse grotesque ou une exception tragique, mais un laboratoire miniature où l’on « cultive », sous leurs formes extrêmes, des pathologies politiques qui menacent aussi d’autres pays.