Des sirènes peu convaincantes

Automne 2001. À la Foire du livre de Francfort, l’ambiance est très tendue. Le film des twin towers qui s’effondrent est dans toutes les têtes. Le moindre porte-documents qui traîne fiche la frousse. Et l’ex-commandant Moulessehoul, alias l’écrivain Yasmina Khadra, ne veut pas parler de la guerre civile en Algérie, son pays. À Katharina Döbler, critique à Die Zeit, il explique sa conception du rôle des intellectuels dans ce contexte : convaincre les terroristes de leurs erreurs. « À l’époque,
cette vision ne me semblait guère pénétrante, commente-t-elle. Depuis, elle me paraît absurde. » C’est pourtant cette prétention que voudrait servir le dernier livre du jeune retraité des armées (il a aujour-d’hui 53 ans), Les Sirènes de Bagdad.
Le narrateur, un Irakien de 20 ans, ne se remet pas d’un épisode humiliant. Des soldats américains s’en prennent à sa famille. Le père est brutalisé, les enfants le voient dénudé. Voulant laver l’affront, le jeune Bédouin se trouve, de fil en aiguille, mêlé à un remake du 11 Septembre, plus terrifiant encore. Pour le garçon qui raconte, il y va de son honneur, de son droit, de son devoir. Une logique justificative dans laquelle Katharina Döbler ne voit qu’une figure rhétorique.
Elle reproche à Khadra d’user du même schéma que dans un précédent roman mettant en scène un paisible étudiant en lettres qui se mue en assassin des foules. « C’est toujours une question d’honneur, selon Khadra. Et au-dessus de l’honneur il n’y a rien, pas même la vie. Ainsi en irait-il chez les Bédouins. Il faut le croire. On ne le peut pas. » Lui manquerait-elle le bagage culturel indispensable pour comprendre ? Elle s’en défend : « La littérature m’a donné en cadeau de nombreuses expériences que je n’ai pas eu besoin de faire moi-même. Ici, cela ne fonctionne pas. »

Yasmina Khadra, Die Sirenen von Bagdad, Nagel & Kimche, Zurich, 2008 (Les Sirènes de Bagdad, Pocket, 2007).

« Vive cette paix honteuse ! »

Vive cette paix honteuse ! » proclama Jean Cocteau en levant son verre dans un café parisien peu après la capitulation de la France, en 1940. Voilà qui donne le ton de l’ouvrage de l’historien américain Frederic Spotts, déjà l’auteur d’un livre remarqué sur Hitler et le pouvoir de l’esthétique. Il est bon de rappeler, par exemple, que Jean-Paul Sartre sollicita l’approbation de la censure allemande pour faire jouer ses pièces devant le gratin des « collabos » à la veille du débarquement de juin 1944. En rendant compte de ce livre avant sa parution, prévue en janvier 2009, le romancier britannique Frederic Raphael ne peut retenir sa joie. Et en rajoute, observant que l’auteur ne dit pas tout.
Dans la Literary Review, il félicite l’auteur de combler, encore qu’imparfaitement, la béance laissée ouverte par les historiens français de Vichy. Tant la classique Histoire de Vichy, de Robert Aron (1954) que la récente somme collective Le Régime de Vichy, rédigée par 72 spécialistes, éludent soigneusement la question.
« La séduction du plus grand nombre possible d’intellectuels, par la flatterie, les passe-droits et les traitements de faveur, fit partie de l’entreprise de dégradation orchestrée d’un ennemi vaincu et découragé, écrit Frederic Raphael. La bonne fortune des occupants et la honte des Français fut le grand nombre de candidats pour obtenir de l’avancement dans la bonne société, le monde de l’édition et le show business, prenant la place de ceux à qui les conquérants et leurs laquais jetaient l’anathème. » Un livre dont on reparlera.

Freredic Spotts, The Shameful Peace : How French Artists and Intellectuals Survived the Nazi Occupation (« La paix honteuse : Comment les artistes et les intellectuels français ont survécu à l’occupation nazie »), Yale University Press, 2009.

Olivier Bomsel : Qui parle ?

Comment, dans la résonance croissante des différents médias (presse, édition, télévision, cinéma, Internet…), évolue la fonction éditoriale attestée par les livres ?
 
L’objet de cette chronique est de parler d’opérations, autrement dit de gloser — sans jamais les ouvrir — sur la façon dont les livres, menacés par Internet, mais aussi par leur propre bruit, nous sont désormais présentés. Si on lit moins les livres, c’est que ceux-ci, venant en résonance d’autres médias, signifient désormais autrement….

Du Ready-Made au Made-to-Read

Avec Wikipedia surgit l’édition anonyme et collaborative. Avec elle disparaît, ou apparaît en creux, une des fonctions centrales de l’édition : identifier un auteur, un « qui parle », voire un « qui ment, qui se cache, qui se trompe, ou encore, qui veut tromper… » mais ausi qui, avec la complicité de l’éditeur, donne à cadrer la signification de son message. Du coup, le message de l’individu « autorisé » apparaît publiquement en tant qu’œuvre.
 
Le propre du livre est d’apposer sur sa couverture au moins deux noms propres : un « qui parle » et un « qui autorise », et par là même qui cadre, qui sépare le parleur de son public, les muets. Le premier sera connu comme l’auteur, l’émetteur du signal ; le second, l’aboyeur qui l’introduit dans le monde, sera nommé l’éditeur. On dira que ce protocole est une « opération » puisqu’il vise à spécifier au public en tant qu’œuvre un message qui, sans lui, serait noyé dans le bruit.
 
Dans l’univers des objets, le paradigme de l’opération est le ready-made, l’objet industriel anonyme transcendé en œuvre par la complicité d’un auteur et d’un publiciste. L’invention en revient à Duchamp et à son célèbre urinoir. Baptisé Fontaine et signé R.Mutt, 1917, celui-ci sera rejeté par la Society of Independent Artists comme not beeing art, et photographié par Alfred Stieglitz qui en sera, dès lors, le premier éditeur. Il sera ensuite acheté, remisé, oublié, perdu, et finalement, tel un manuscrit égaré, répliqué par Duchamp à de nombreux exemplaires dont un pour le Pasadena Museum of Arts de Los Angeles en 1963. Duchamp co-éditeur de son propre génie : c’est l’opération du XXe siècle.

L’objet de cette chronique est de parler d’opérations, autrement dit de gloser — sans jamais les ouvrir — sur la façon dont les livres, menacés par Internet, mais aussi par leur propre bruit, nous sont désormais présentés. Si on lit moins les livres, c’est que ceux-ci, venant en résonance d’autres médias, signifient désormais autrement….

Paludisme, pot-pourri

Le paludisme affecte des centaines de millions de personnes dans le monde et peut préoccuper les touristes qui se rendent dans les régions tropicales. Interroger Google ou Yahoo avec ce seul mot conduit, en premier lien, à l’article de Wikipédia.
C’est un texte  long, quarante-trois pages dans la version du 19 novembre 2008. Presque un Que sais-je?, avec une table des matières détaillée en pages 2 et 3. La première phrase de la page introductive dit ceci: le paludisme « appelé aussi malaria (de l’italien mal’aria, mauvais air) est une parasitose due à un protozoaire transmis par la piqûre d’un moustique femelle, l’anophèle »… Diable : si l’anophèle est un moustique femelle, quel est donc le nom du moustique mâle ?  Il aurait fallu écrire : la femelle d’un moustique, l’anophèle. Le flou s’accentue quelques lignes plus loin : « Auparavant, c’était le mauvais air (male aria en italien) émanant des marécages qui était incriminé ». De mal’aria, nous voici passés à male aria. Y a-t-il Italien dans la salle ? Et quelle est l’origine du mot « paludisme » ? Dans une édition  à peine antérieure du même article, en octobre 2008, il était fait référence à la rivière Palud, en Charente-Maritime. Que venait faire ici cette malheureuse rivière ?     

Le texte principal, le corps du délit, se veut une présentation scientifique mise à jour de cet immense sujet. C’est un curieux fatras.  Beaucoup de données justes et d’excellentes références se mêlent à de multiples anomalies de forme et de fond.  
Exemple d’anomalies de forme:  “La drépanocytose (du grec drepanos "faucille" en regard avec[sic] la forme allongée qu’ont un certain nombre d’hématies) aussi appelée hémoglobinose S, sicklémie, ou anémie falciforme: une modification dans la chaîne ß de l’hémoglobine entraîne une déformation des globules rouges, ce qui produit des hétérozygotes qui protègent mieux contre le paludisme. Les hématies sont déformées et l’hémoglobine cristalise [sic], ce qui empêche le parasite de rentrer dans le globule rouge (ou hématie) ». Il faut donc  attendre la fin de la phrase pour comprendre que les mots « globule rouge » et « hématie » sont synonymes. Quelques paragraphes plus loin, on lit « les sujets dont les érythrocytes sont dépourvus de certains antigènes… ». Mais là, le lecteur n’est pas prévenu que le mot « érythrocyte » est aussi un synonyme de « globule rouge », et que c’est le mot savant normalement utilisé.

Parfois une anomalie de forme s’accompagne d’une anomalie de fond. Ainsi : “La Chloroquine (Resochine) est un inhibiteur de la biocrystalisation des pigments ». Le mot « biocrystalisation » comporte deux fautes d’orthographe d’un coup (il faut écrire : « biocristallisation »). Surtout, la phrase, qui n’est pas éclairée par le texte qui l’entoure, est absolument incompréhensible pour un lecteur non spécialiste.  
On trouve aussi cette perle : « Les premières cultures continues de stades sanguins du parasite sont établies en 1976 par Trager et Jensen, dans des jarres à bougies, ce qui facilite considérablement le développement de nouveaux médicaments ». Des jarres à bougies, vraiment ? C’est incompréhensible, même pour le spécialiste.
Au passage, le lecteur sera charmé d’apprendre que : « Même si William Shakespeare est né au début d’une période plus froide appelée le « petit âge glaciaire », il connaissait suffisamment les ravages de cette maladie pour les citer dans huit de ses pièces. »

Bien sûr, le politiquement correct pointe le bout de l’oreille, l’expression « chez l’homme » devenant le plus souvent «chez  l’humain ».
L’article entier semble être une compilation faite par deux autodidactes, qui se sont maladroitement inspirés de la version anglaise de Wikipédia, comme il est précisé d’ailleurs, de manière assez comique, à la fin de ce pot-pourri de quarante-trois pages : « Cet article est partiellement ou en totalité issu d’une traduction de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Malaria ».  Que peut vouloir dire : « partiellement ou en totalité » ?   

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies Universalis
et Britannica
sur la malaria

Intégration à l’italienne

Longtemps pays d’émigration, l’Italie compte aujourd’hui plus de 2 millions d’étrangers de 180 nationalités différentes. Et la tragédie des boat people africains venant s’échouer sur ses côtes ne rend pas compte d’une réalité autrement plus subtile. Ce que fait le géographe Fabio Amato, selon Giovanna Pajetta, du Manifesto. Dans un livre à rebours des idées reçues, il dissèque les transformations territoriales portées par la vague migratoire. Presque 60 % des immigrés s’installent dans les régions septentrionales, là où « rugit la xénophobie de la Ligue du Nord ». Et, à la différence des pays d’immigration plus ancienne (France, Grande-Bretagne, Allemagne, etc.), la Péninsule ne compte guère de ghettos ethniques. « C’est le signe d’une intégration en marche », souligne Giovanna Pajetta. Le livre de Fabio Amato en donne un autre : la création d’entreprise. L’Italie compte aujourd’hui quelque 140 000 patrons immigrés.

Fabio Amato, Atlante dell’immigrazione in Italia (« Atlas de l’immigration en Italie»), Carocci, 2008.

Ignoré : Les biais d’un printemps

Le Printemps silencieux, de Rachel Carson, est indubitablement le livre qui lança le mouvement écologiste aux États-Unis. Publié en 1962, il devint très vite un bestseller. Il est republié aux États-Unis par Elizabeth Wagley, dans le cadre du Club progressiste des livres, qu’elle a lancé à l’été 2008 « pour faire valoir les idées de la gauche ».
Ce classique de la littérature écologiste n’a jamais été traduit en français. Carson y développait une thèse devenue familière : l’industrie chimique pollue la planète. Le ton est volontiers lyrique : « Il y avait une fois au cœur des États-Unis une ville où [depuis l’installation de ses premiers habitants] toute vie semblait en harmonie avec son environnement. » Mais, depuis quelque temps, « un étrange fléau » a jeté « un sort maléfique » qui tue flore et faune, apporte la maladie aux humains et « réduit au silence la renaissance de toute vie ». Ce fléau, ce sont les produits chimiques : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, chaque être humain est désormais exposé
au contact avec des produits chimiques dangereux, depuis
le moment de la conception jusqu’à la mort. » Elle étaye son propos d’un volumineux dossier, fourmillant de données et de chiffres. Principaux accusés : les pesticides, au premier rang desquels le DDT. Cancérigènes, ils sont des « élixirs de la mort ». Ils sont dangereux quelle que soit la dose.
Mais dans le New York Times, John Tierney, auteur d’un blog politiquement incorrect, invite à relire l’article consacré au Printemps silencieux par la revue Science peu après sa parution. Il est signé I.L. Baldwin, professeur de bactériologie agronomique à l’université du Wisconsin, qui présidait un comité de l’Académie des sciences chargé, précisément, d’étudier l’impact des pesticides sur les espèces sauvages. Baldwin salue le talent de Carson et son désir de préserver la nature, mais ce sont les seules qualités qu’il lui concède. Le livre est truffé d’erreurs de faits et de raisonnement. Carson annonce l’extinction prochaine des rouges-gorges et, chez les humains, une catastrophique épidémie de cancers. Baldwin souligne son ignorance de l’histoire des relations entre l’homme et la nature, son incompétence en épidémiologie, la façon biaisée dont elle oppose les agents chimiques naturels et synthétiques, ses partis pris dans l’exploitation de la littérature sur le DDT, dont la dangerosité pour l’homme n’a pas été établie. Bref, un cas d’école, à étudier en tant que
tel, suggère Tierney.

Rachel Carson, Silent Spring, Alexshan Books, 2002 (dernière édition disponible, avec une postface de Edward O. Wilson).

Oublié : Les chevaliers de la bohème

« La bohème embrasse toute l’histoire de la culture occidentale, depuis Homère (le premier des bohémiens) jusqu’à Rimbaud qui avait “fini par trouver sacré le désordre de son esprit” », explique l’écrivain catalan Eloy Tizón. Dans la revue madrilène Revista de libros, il attire l’attention sur un roman français quelque peu oublié aujourd’hui, Scènes de la vie de bohème, qui connut en 1851 un grand succès de librairie. Le roman d’Henry Murger fut d’abord publié sous forme de feuilleton dans Le Corsaire, une feuille satirique de l’époque. « La bohème est l’apprentissage de la vie d’artiste : l’antichambre de l’Académie, de l’hôpital ou de la morgue », écrivait Murger. Selon Tizón, son roman contribua, autant – si ce n’est plus – que Balzac, à fonder le mythe de la bohème littéraire, seul mode d’existence capable à ses yeux de sublimer la misère de l’artiste. Car, loin de se réduire à une période historique bien déterminée, la bohème devient, selon l’écrivain catalan, « une sorte de maçonnerie, d’ordre de chevalerie réservé à quelques initiés, avec ses rites de passage, ses codes, et pour lequel l’inspiration ne va pas sans quintes de toux et fortes fièvres ». À travers les tribulations de Rodolphe le poète, Marcel le peintre, Schaunard le musicien et Gustave le philosophe, « Murger nous livre une véritable étude de mœurs sur ces parasites bienheureux qui peuplaient les bas-fonds du Paris du XIXe siècle. Ainsi décrit-il par le menu leur lutte quotidienne pour conquérir la gloire mondaine, l’amour des femmes ou, plus trivialement, un endroit pour dormir. Et ce n’est pas sans une ironie mordante qu’il dépeint ce mélange de picaresque et d’épicurisme, d’idéaux artistiques et de mesquineries qui caractérise cet étrange mode de vie. » Une vie passée dans les mansardes, sans le sou, qui met l’amitié, l’art et l’amour au-dessus de tout ; où le maigre argent gagné va aux encres et aux papiers plutôt qu’aux vivres et au bois pour se chauffer.
Dans une succession de tableaux, tantôt graves, tantôt légers, qu’on devine teintés de réalité (Murger lui-même a passé sa jeunesse, avec le photographe Nadar, parmi les « Buveurs d’eau », un groupe d’artistes du Quartier latin), se dessinent les amours de Rodolphe et Mimi : celles qui firent le tour du monde grâce à l’opéra que Puccini tira du livre en 1880 ; celles, aussi, qui furent mises en image en 1992 par le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki.
Dans un recoin du jardin parisien du Luxembourg trône encore aujourd’hui une statue discrète et érodée sur le socle de laquelle on peut lire : « À Henry Murger (1822-1861), La Jeunesse, Ses Amis ». Cette jeunesse qui lui rend hommage, c’est celle, selon Eloy Tizón, « des nombreuses générations qui virent dans les Scènes de la vie de bohème un livre culte, un manuel d’instruction à la vie d’artiste ».

Henry Murger, Scènes de la vie de bohème. Réédité par les Éditions d’Aujourd’hui, en 2004, collection « Les Introuvables ».

Les marchés sont victimes d’épidémies

Fin 1996, Robert Shiller, un économiste de Yale de 53 ans spécialisé dans l’étude des marchés financiers, fut invité à prendre la parole devant Alan Greenspan et ses pairs du bureau de la Réserve fédérale (Fed). Shiller se rendit à Washington avec John Campbell, son collaborateur habituel et ancien étudiant, qui enseigne aujourd’hui à Harvard. Ils firent circuler un ensemble de graphiques et de tableaux suggérant que l’indice Dow Jones, qui approchait alors les 6 400 points, était largement surévalué. Greenspan ne dit pas grand-chose. Au déjeuner, Shiller lui demanda qui était le dernier président de la Fed à avoir déclaré que la Bourse était trop haute, et à quand cela remontait. Ce ne fut pas Greenspan mais un de ses adjoints qui donna la réponse : William McChesney Martin Jr., en 1965.

Quelques jours plus tard, de retour à New Haven, Shiller conduisait son fils à l’école quand il entendit à la radio que les Bourses dégringolaient, partout dans le monde, après un discours de Greenspan dans lequel il s’était demandé si une «exubérance irrationnelle n’avait pas fait excessivement augmenter » le cours des actions. Shiller en fut saisi. « J’ai pensé : “Mon Dieu, il se pourrait que je sois derrière ça” », me dit-il quand je lui rendis visite à son bureau, sur le campus de Yale.
Le plongeon de la Bourse se révéla bien sûr temporaire, et le Dow Jones reprit bientôt son ascension vertigineuse. Le jour de ma visite à New Haven, en janvier 2000, il était perché à 10 304,89 points [lire « Le Dow Jones est-il rationnel ? », p. 20]. Greenspan n’utilisa plus jamais la formule « exubérance irrationnelle », qui reste pourtant fermement associée à son nom. Shiller la lui emprunte pour en faire le titre d’un nouveau livre dans lequel il expose en détail son point de vue : « Les niveaux élevés de valorisation boursière que nous connaissons depuis un certain temps aux États-Unis sont apparus sans aucune bonne raison. »
Shiller pourrait être rejeté comme le dernier d’une longue liste de Cassandres mal inspirées (pour être franc, j’en fais partie), mais ce serait injuste. Il est devenu l’une des figures de proue du nouveau champ de la « finance comportementale », qui cherche à appliquer à l’économie les enseignements tirés d’autres disciplines, en particulier la psychologie. Exubérance irrationnelle n’est pas seulement un récit d’apocalypse. Faisant appel à l’histoire, à la sociologie et à la biologie autant qu’à la psychologie et à l’économie, c’est une tentative sérieuse d’expliquer comment les bulles spéculatives se produisent et se nourrissent d’elles-mêmes. Et si les arguments de Shiller ne sont pas toujours convaincants, ils sont pour le moins stimulants.
Shiller, qui a obtenu son doctorat au Massachusetts Institute of Technology (MIT) au début des années 1970 et enseigne à Yale depuis 1982, identifie trois groupes de facteurs déclenchants dans le comportement récent des valeurs boursières : structurels, culturels et psychologiques. Le fil conducteur de son analyse est l’idée que les investisseurs n’agissent pas de la façon dont la théorie économique classique considère qu’ils le font – comme des calculateurs rationnels, bien informés, qui prennent en considération toutes les données disponibles, parviennent à une appréciation objective de la valeur des entreprises et investissent leur argent en conséquence. « Si le marché est à un niveau élevé, écrit-il, c’est en raison de l’effet combiné de la pensée molle de millions de personnes, dont bien peu ressentent le besoin de s’atteler à une recherche approfondie sur la valeur à long terme du marché dans son ensemble. Elles sont surtout portées par leurs émotions, une attention qui se fixe au petit bonheur et l’idée qu’elles se font de l’opinion moyenne des acteurs. »

J’ai demandé à Shiller, dont le visage long et pâle surmonté d’une tignasse de cheveux poivre et sel
séparés par une raie fait penser à un acteur de cinéma, s’il voulait dire que les gens sont stupides. « Les gens ne sont pas stupides, répondit-il. Mais ils ont leurs limites. » En observant le marché boursier, prétend Shiller, beaucoup de gens recherchent des « points d’ancrage quantitatifs » capables de leur donner une idée de la relation entre le prix et la valeur réelle des titres. Ils se réfèrent souvent au niveau de prix le plus récent dont ils se souviennent, ou à la dernière étape marquante franchie par le marché, comme les 10 000 points du Dow Jones. Bien sûr, le fait que l’indice était à 10 000 hier ne nous dit rien de ce qu’il sera l’an prochain, encore moins dans dix ans. Mais Shiller invoque les résultats expérimentaux obtenus par deux psychologues, Amos Tversky et Daniel Kahneman, suggérant que, lorsque nous sommes amenés à faire un choix, dans toutes sortes de situations et pas seulement quand il s’agit d’investir, nous tendons à être influencés par le dernier chiffre que nous avons rencontré. Tversky et Kahneman [lequel a reçu le prix Nobel d’économie en 2002] ont par exemple monté une roue de la fortune marquée des nombres de 1 à 100, puis ont formé des groupes et leur ont posé séparément une question du genre : « Quel est le pourcentage de pays africains à l’ONU ? » Devant chaque groupe, Tversky et Kahneman tournaient la roue. Quand celle-ci s’arrêtait sur le nombre 10, la médiane des réponses du groupe présent était de 25 %. Si, devant un autre groupe, la roue s’arrêtait sur 65, la réponse médiane était de 45 % (la bonne réponse étant 32 %).
Depuis que la stupéfiante ascension du marché boursier a commencé, en 1982, de nombreuses raisons ont été avancées pour l’expliquer. Shiller en énumère douze, dont les plus fréquemment citées : la chute du communisme et l’hégémonie du capitalisme mondial, la fin de l’inflation, l’arrivée à maturité des baby-boomers, le développement des fonds de pension et l’arrivée d’Internet. Aucune de ces raisons ne l’impressionne vraiment, mais la dernière le met en colère, parce qu’elle revient, selon lui, à confondre économie et technologie. « La fièvre Internet crée des distorsions, dit-il. Les gens lancent des start-up alors même qu’ils ne pensent pas qu’elles vont marcher. Ils s’en fichent. Tout ce qu’ils veulent, c’est les revendre. Le processus est manifestement délétère (1). »

L’idée qu’Internet pourrait détourner des ressources précieuses, humaines et matérielles
, au profit d’objectifs sans valeur, n’est pas de celles qui apparaissent régulièrement dans les pages « affaires » des quotidiens, encore moins dans les journaux télévisés du soir. Pour Shiller, ce n’est pas fortuit. « Bien que les médias – journaux, magazines et chaînes de télévision, et maintenant les sites Web – se présentent comme des observateurs objectifs de l’actualité financière, ils font partie intégrante de cette actualité, écrit-il. En règle générale, les événements significatifs du marché se produisent seulement si une forte proportion des acteurs pensent de la même façon, et les médias sont un véhicule essentiel de la propagation de ces idées. »
L’argument est difficile à contester. Une bonne partie du journalisme économique consiste à entonner le refrain des marchés. Les journalistes financiers répondraient certainement qu’ils se contentent de rapporter les informations et laissent ceux qui les écoutent décider, mais Shiller ne l’entend pas ainsi. « Je considère la hausse des marchés comme une épidémie, dit-il. Les médias accroissent le taux de contagion.»
Nombre d’investisseurs, sinon la plupart, pensent que le marché va continuer à monter, simplement parce c’est sa tendance récente. La croyance que le futur ressemblera au passé est extrêmement répandue. Elle relève de ce que les psychologues appellent l’« heuristique de la représentativité ». Elle nous donne le sentiment que nous pouvons prévoir l’avenir. « Sans cette confiance excessive, il y aurait sans doute peu d’échanges sur les marchés financiers, écrit Shiller. Si les gens étaient complètement rationnels, la moitié des investisseurs estimeraient avoir une faculté d’arbitrer inférieure à la moyenne et refuseraient de s’engager dans des paris spéculatifs avec l’autre moitié, craignant d’être dominés. Du coup, l’autre moitié n’aurait personne à qui vendre ou acheter. » Avec plus de deux milliards d’actions qui changent de mains chaque jour à Wall Street, il n’y a pourtant pas pénurie de traders. En fait, une des choses les plus remarquables de ces toutes dernières années fut la réticence de nombreux investisseurs de talent, comme Warren Buffett et George Soros, à placer leur argent sur les marchés boursiers ; et leurs gains ont été relativement modestes, alors que les retraités et les étudiants du Maine ou de San Diego qui ont placé jusqu’à leur dernier dollar, et plus, s’en sont très bien tirés [NB : c’était avant l’effondrement du Nasdaq]. Une explication possible de cette dichotomie est que des vieux routiers comme Buffett et Soros « sont hors du coup ». Une autre explication possible, privilégiée par Shiller et beaucoup de ses collègues économistes, c’est que les investisseurs agissent comme des moutons ou du bétail et succombent au panurgisme.
Ces dernières années, les économistes ont développé quantité de modèles mathématiques sophistiqués démontrant comment une pensée rationnelle ou proche du rationnel pouvait produire un tel comportement. Shiller donne l’exemple de deux restaurants qui ouvrent l’un à côté de l’autre. Le premier client qui arrive ne sait pas lequel est le meilleur, il en choisit donc un et espère que son choix est le bon. Quelques minutes plus tard, le client suivant arrive. Il ne sait pas non plus lequel des deux restaurants est le meilleur, mais en voyant une personne en train de manger dans le premier et personne dans le second, il choisit le premier. Quand le troisième client arrive, il voit deux personnes dans un restaurant et aucune dans l’autre, et entre dans celui qui lui apparaît le plus fréquenté. La série continue, et la plupart des clients finissent par manger dans le même restaurant, même si l’autre est meilleur.

C’est ce que les économistes appellent une « cascade informationnelle ».
Ils utilisent cette théorie pour expliquer les tendances dans des domaines aussi divers que la mode, la politique et l’industrie du cinéma. En l’appliquant au marché boursier, Shiller écrit : « L’idée répandue que le niveau des cours résulte d’une sorte de vote de tous les investisseurs sur la véritable valeur du marché est simplement fausse. Presque personne ne vote. Au contraire, les acteurs choisissent rationnellement de ne pas perdre leur temps et leur énergie à exercer leur jugement. Ils choisissent donc de n’exercer aucune influence indépendante sur le marché. » Quand j’ai interrogé Shiller sur cette assertion, il en est venu à formuler l’analogie suivante : « Les investisseurs écoutent les avis de nombreuses personnes qui se présentent comme des experts et se disent : “Lequel connaît son affaire ?” Ils n’essaient pas d’entrer eux-mêmes dans les arcanes de la réflexion, ce qui semble une manière assez rationnelle de se comporter. Vous ne vous immergez pas dans la physique théorique avant de prendre l’avion – vous prenez place à bord. Le problème est que les physiciens sont d’accord entre eux sur beaucoup plus de choses que les économistes. »
La tendance des investisseurs à courir avec le troupeau est bien sûr encouragée par un fait : aussi longtemps qu’ils restent collés ensemble et évitent la tentation de vendre, ils sont souvent récompensés par une montée des prix. C’est un effet de «feedback positif ». Shiller glisse sur cette idée, mais elle est centrale pour comprendre le boom du marché boursier. Il cite un sondage publié par un magazine financier montrant que 72 % des gestionnaires de fonds pensent que le marché est dans une bulle spéculative. Voilà qui est vraiment remarquable. Cela signifie que la grande majorité des investisseurs professionnels sont parfaitement conscients que le cours actuel des actions n’a aucun sens, mais continuent d’acheter quand même. Pourquoi font-ils une chose pareille ? En raison de leur mode de rétribution. Dans la plupart des cas, la performance d’un gestionnaire (d’où découle sa rémunération) est mesurée non pas en termes absolus, mais par rapport à celle d’autres gestionnaires de fonds similaires. S’il choisit la prudence alors que tout le monde reste euphorique, il risque de se faire licencier pour mauvaise performance. À l’inverse, s’il continue de jouer la hausse et que le marché s’effondre, il sera dans le même bateau en perdition que les autres et aura de bonnes chances de survivre.

Dans cet environnement, la clef du succès est de deviner ce que tous les autres vont faire ensuite – laisser tomber les valeurs traditionnelles, acheter des actions d’entreprises high-tech – et prendre une longueur d’avance. C’est la fameuse théorie du concours de beauté de John Maynard Keynes. Selon Keynes, qui gérait son portefeuille substantiel chaque matin depuis son lit, le meilleur guide pour investir était le concours organisé par les quotidiens populaires britanniques, dans lequel les lecteurs se voyaient présenter des douzaines de photographies de jolies filles et devaient voter pour les six plus belles, le prix revenant à la personne dont le choix se rapprochait le plus de celui effectué par la moyenne des participants. Dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes écrivait : « Il ne s’agit pas de choisir celles qui vous paraissent les plus jolies, pas même celles dont vous pensez qu’elles seraient considérées par l’opinion générale comme les plus jolies. Nous atteignons un troisième degré, où nous appliquons notre intelligence à deviner ce que l’opinion générale considérera comme étant l’opinion générale. Et il y en a, je crois bien, qui pratiquent un quatrième degré, un cinquième
et au-delà. »
Shiller ne mentionne pas Keynes, mais son raisonnement est de nature à faire réfléchir sérieusement quiconque a de l’argent en Bourse. Voici environ deux ans [en 1998], Shiller et Campbell ont publié un article dans un journal académique qui suggérait que le Dow Jones, s’il devait revenir à ses normes historiques, devrait à un certain moment retomber à 6 000 points. Cette prédiction ne figure pas dans le livre de Shiller, mais il ne l’a pas reniée quand je l’ai évoquée devant lui. « Je pense que c’est une bonne prévision, mais je ne voudrais pas non plus lui accorder une confiance exagérée, me dit-il. Je n’ai pas voulu jouer au jeu de faire un pronostic fracassant en espérant qu’il se réalisera. » Cela m’a semblé une réponse sensée, mais je n’ai pas résisté à la tentation de lui demander ce qu’il pensait des conjectures d’économistes enthousiastes, qui voient le Dow Jones atteindre les 20 000 ou 36 000 points d’ici dix ou vingt ans. « Il me paraît tout à fait plausible qu’en 2020 il soit toujours autour de 10 000 points », dit-il. Avant d’ajouter en souriant tristement : « Il sera probablement en dessous à un moment donné. Peut-être demain. » [En octobre 2008, le Dow Jones est tombé à moins de 8 000.] Cela se passait deux semaines avant que le Dow Jones chute, pour remonter ensuite, comme il l’a fait si souvent dans le passé, chaque fois que les investisseurs ont suivi le conseil de la plupart des experts chevronnés d’acheter quand les cours sont bas. Shiller dit que la tendance à acheter plus d’actions quand le marché chute est maintenant tellement ancrée qu’elle en est devenue instinctive, comme retirer son pied de l’accélérateur et s’accrocher au volant quand vous rencontrez une plaque de verglas sur la route. « Nous avons vu le marché descendre et remonter tant de fois, c’est tout à fait comparable à l’expérience au volant, me dit-il. Il y a juste une sensation, au niveau de l’estomac, que la situation se redressera. » Mais les meilleurs conducteurs ne peuvent pas toujours empêcher leur voiture d’échapper à leur contrôle. C’est alors que le crash se produit.

Chagall l’égoïste

On connaît le Chagall peintre, moins le céramiste. On le situe au XXe siècle, se souvient-on qu’il est né au XIXe ? On pense au surréaliste, sait-on qu’il emprunta d’abord au cubisme ? Jackie Wullschlager se propose de nous faire découvrir toutes les facettes du personnage dans une biographie sans concession qui s’appuie sur les mémoires écrites par Chagall en 1923, après qu’il eut fui la Russie pour la France. « Wullschlager ne fait rien pour que le lecteur soit particulièrement porté à apprécier Chagall, ce qui fonctionne très bien », commente Rosemary Hill dans The Sunday Times. Le peintre apparaît à la fois comme un père épouvantable et un fils qui préféra ne pas aller aux funérailles de ses parents, pour ne pas ajouter à son chagrin.
Depuis son exil, Chagall était considéré en Russie comme un dissident ; en 1937, il choisit pourtant d’obéir à son désir d’écrire à son ancien professeur Yuri Moyseevich Pen, au risque de le compromettre. Ce dernier est assassiné un mois plus tard. « Une conséquence presque certaine de la lettre de Chagall et de son égoïsme », selon Rosemary Hill. Autre drame : en 1944, sa femme Bella succombe. Il accuse « des médecins antisémites » d’être responsables de son décès alors qu’elle était manifestement malade depuis des années sans que cela l’ait semble-t-il inquiété. Chagall, ajoute encore la critique du Sunday Times n’était « jamais très à l’aise avec la célébrité des autres ». Il n’apprécia guère que la rue dans laquelle il vivait en France soit rebaptisée… avenue Henri Matisse !